08 septembre 2010

Des femmes et des chiens

"Mais les chiens
C'est beau comme des chiens
Et ça reste là
A nous voir pleurer
Les chiens
Ça ne nous dit rien
C'est peut-être pour ça
Qu'on croit les aimer."
J. Brel . Les filles et les chiens
A prendre au second degré (voire au troisième) sans doute, mais l'opinion de cet André m'a fait sourire dans l'auto ce matin. Il fait partie de ces célibataires de plus de 50 ans qui préfèrent définitivement (?) les chiens aux femmes car en ce qui concerne ces premiers:
  1. plus vous rentrez tard, mieux ils vous accueillent
  2. ils ne s'inquiètent pas si vous les appelez parfois par un autre nom
  3. ils aiment quand vous laissez traîner plein de choses par terre autour du lit
  4. les parents du chien ne viennent jamais en visite
  5. trouvent normal que vous haussiez la voix pour vous faire comprendre
  6. ne vous font jamais attendre, mais sont prêts 24 heures sur 24
  7. vous trouvent drôle quand vous êtes saoul
  8. aiment la chasse et la pêche
  9. ne vous réveillent pas la nuit en vous demandant "si je meurs, est-ce que tu vas prendre un autre chien?"
  10. s'ils ont des bébés on peut mettre une annonce dans le journal et les donner
  11. se laisseront docilement mettre un collier à clous au cou sans vous traiter de pervers
  12. ne s'offusquent pas s'ils reniflent sur vous l'odeur d'un autre chien mais trouvent cela intéressant
  13. s'ils vous quittent un jour n'emportent pas avec eux la moitié de votre ménage
Oufti. En voilà un qui semble parler d'expérience.

Entendu sur "Tout autre chose", La Première, 8.9.10 (10-11h), Le célibat après 50 ans

07 septembre 2010

Sagesse des mythes

"Rien n'est humain qui n'aspire à l'imaginaire."
Romain Gary

Une nuit de mai 82, Romy Schneider meurt dans son appartement parisien, par accident ou par suicide. Elle a 43 ans. Le juge d'instruction décide de ne pas demander d'autopsie, "ne pouvant se résoudre à envoyer Sissi à l'Institut médico-légaL" Ce qui en d'autres circonstances passerait pour une faute professionnelle, lui est pardonné tant est puissante la force des mythes.

Lu dans:
Nancy Huston. L'Espèce fabularice. Babel. 2008. 198 pages. Exergue.

06 septembre 2010

Sagesse de l'errance

"J'avance (..)
Mes chaussures sont ma patrie."
A Jodorowsky

Lu dans :
Pierres du Chemin. Alejandro Jodorowski. Le Veilleur & Maelström. 2004. 140 pages. Extrait p.19

02 septembre 2010

L'immense beauté du monde

"Il est plus de merveilles en ce monde que n'en peuvent contenir tous nos rêves."
S. Tesson citant Shakespeare
Si l'année a repris, les images de vacances ne sont jamais loin. Comme celle d'Izumi Tateno, le pianiste japonais et ses cinquante années de carrière, jouant à Saint Félix-Lauragais devant un public conquis dans un vieux cellier aménagé pour la circonstance. Victime en scène à la fin d'un récital d'une attaque cérébrale qui le laisse paralysé du côté droit, il a repris sa tournée en jouant seulement avec sa main valide. Un nombre de nouvelles œuvres ont été écrites pour lui par des compositeurs japonais, finlandais, argentin, contemporains qui ont été touchés par son énergie. Moment magique d'une rencontre entre un vieil homme ému et son public fidèle pour lequel il a traversé l'océan, partageant sa musique tard dans la nuit.

Autre jour, autre émotion. Recevoir comme un cadeau le jeu intimiste de l'organiste Fernande Desplats, titulaire de l’orgue de Saint Félix (1781, restauré en profondeur il y une vingtaine d'années) sur lequel elle veille avec un soin jaloux. Elle nous a concocté une visite privée, gratuite sur une simple demande, de l'instrument endormi dont l'histoire raconte celle de la France. Un monceau de partitions d'époque débordent négligemment d'une banale armoire en bois vermoulu, n'intéressant personne. Se trouver seuls face à tant de beauté fait frissonner, tout comme l'interprétation qui nous sera faite ensuite de la cantate BWV 147 - Jésus que ma joie demeure de JS Bach. Elle propose de descendre dans la collégiale, de nous placer à un endroit précis devant le choeur et de laisser parler en nous le silence. Jamais silence ne fut rompu par une beauté si intense, interprétée par une âme pure et passionnée qui miraculeusement a croisé notre route.

Ce soir je relis Sylvain Tesson décrivant ces nomades "sans tarentelle ni transhumance, qui ne conduisent pas de troupeaux et n'appartiennent à aucun groupe mais qui se contentent de voyager silencieusement, pour eux-mêmes et parfois en eux-mêmes. On les croise sur les chemins du monde. Ils vont seuls avec lenteur sans autre but que celui d'avancer dans le sillon de leur passion". Quelle merveille que d'en rencontrer.

Lu dans:
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs 2005. 170 pages. Extrait pp 14 et 100

Beau au crépuscule

"Dans son fameux jardin blanc, Vita Sackville-West se promenait le plus souvent au crépuscule ou sous la lune.
Ce mélange de fleurs blanches et de feuilles argentées paraît, en effet, plus grandiose encore sous la lune que sous le soleil."

Les crépuscules de la vie recèleraient eux aussi bien des merveilles. J'ai vu ce matin une patiente, alitée depuis une semaine par un méchant mal au dos, pleurer de bonheur en évoquant les soins que lui prodiguait son mari. Soixante-huit ans de mariage, non exempts de coquineries et de sensualité évoquées sans honte, ont rendu les gestes les plus anodins lourds d'une tendresse infinie. J'ai posé ma trousse sur le lit, écouté plus longuement que de coutume et pris une solide leçon de vie.

Lu dans:
Le chant des couleurs. Momento La Libre 28 août 2010. page 7.

Le meilleur de septembre

"Déjà plus d'une feuille sèche
Parsème les gazons jaunis;
Soir et matin, la brise est fraîche,
Hélas les beaux jours sont finis !"
Théophile Gauthier, Emaux et camées, 1852.
Une âcre odeur de broussailles brûlées réveille soudain en moi une moisson d'images de premier septembre. Hier matin les brumes au sol dans le Brabant flamand m'ont dessiné le plus beau des levers de soleil qu'il m'ait été donné d'admirer ces deux derniers mois. Une cloche sonne la fin des vacances, j'ai à nouveau cinq ans et demi et découvre ébahi une cour concentrationnaire: mon collège pour douze ans. L'aurai-je aimé? Je ne puis toujours le dire un demi-siècle plus tard, mais ce premier septembre signera à jamais la fin d'une insouciance. Bon anniversaire de 50 ans à ma soeur Anne, dont notre papa nous apprit la naissance au retour du premier septembre 1960: cette année scolaire-là ne serait pas comme les autres, et c'est sans doute ce jour-là que j'associai définitivement le parfum des herbes mortes se consumant à l'image du bonheur.

28 juin 2010

un peu de craie dans l'encrier

"Il était quatre heures et quart
Et l'on tournait les pages
Et puis tout s'effaçait
Comme s'il y avait un peu de craie
Dans l'encrier"
Cathérine Lara
La grande transhumance a commencé. Que restera-t-il dans 48 heures de tous ces mots écrits à la craie une année durant, si ce n'est une cote laconique sur un document officiel? Sans doute un ou deux visages de prof ou de copain se détachant du lot, deux ou trois paroles inscrites pour la vie, l'un ou l'autre souvenir d'ambiance, ou de punition. L'année scolaire nous imprime son rythme à tous, nous raccrochant à des souvenirs d'enfance heureux ou malheureux, jamais insignifiants. M'est revenu hier le souvenir d'un arrêt de bus dans une allée bordée de cerisiers du Japon, mon cahier de version latine sous le bras. Nous avions matinée de handball interclasses ce jour-là, ce que je détestais. L'année scolaire avait connu un début, des épreuves et se dirigeait vers sa fin. Elle nous permettait à chacun de nous construire une histoire, heureuse ou malheureuse, à laquelle nous nous référons encore.

Vacances scolaires aussi pour ces modestes pensées entre café et journal. On va lire, rêver, faire du vélo, faire la pause. Effacer la craie de l'écran de nos PC et le remplacer par la fenêtre ouverte sur le jardin. Bonnes vacances.

CV.

27 juin 2010

Des racines et de l'eau

"Parler de la pluie et du beau temps n'a pas la même signification pour le jardinier que pour le commun des mortels."

"Habituer les plantes à se débrouiller toutes seules le plus vite possible est une vraie bonne idée. Il suffit de ne pas arroser trop souvent, cela les oblige à former des racines plus profondes. Un arrosage superficiel et répétitif privilégie un développement des racines en surface ce qui les rend plus sensibles à la sécheresse." Ce qui serait une autre vraie bonne idée: organiser une session de jardinage sur terrain réel pour les futurs parents et grand-parents en attente de naissance. On a tant à apprendre des plantes.

Lu dans:
Marie Noelle Cruysmans et Marie Pascale Vasseur. Histoire d'eau. Momento La Libre samedi 26 juin 2010. page 8.

25 juin 2010

Heureux comme le borgne

"Je tenais à vous remercier: suite à votre intervention, je suis reconnue pathologie lourde jusqu'en 2013."


Médecin, accessoirement avocat pour trouver la faille juridique imparable dans les règlements qui attribuent les statuts maladifs. Cette patiente aura droit à un remboursement préférentiel de sa kiné, activité qu'elle déteste au demeurant, mais comme il s'agit d'un droit acquis, elle ne s'en privera pas. "Heureux comme un malade, lourd de surcroît": nos critères de bonheur se sont décidément fort déplacés au tableau de bord de nos existences. La "sécurité sociale" constitue sans aucun doute un des acquis majeur des dernières décennies, mais peut parfois ralentir la guérison, allez comprendre.

24 juin 2010

Le royaume de l'autre

"Chacun s'invente l'autre et le garde dans son royaume."
Philippe Delerm

Lu dans:
Philippe Delerm. La cinquième saison. Rocher Littérature. 1983. 123 pages. extrait p. 100

Faire son miel du presque rien

"Il faut d'abord mouiller la feuille. Après seulement tu peux commencer le dessin."
Philippe Delerm


Pour réussir une aquarelle, l'eau est essentielle que ce soit sur le papier ou les larmes dans les yeux. Audition douce-amère ce matin, à la faculté. De jeunes médecins candidats en spécialité, refusés au concours de leur choix, viennent plaider leur dossier pour être repris en médecine générale. Pour d'aucuns, une véritable punition: rêvant depuis des années de guérir les yeux, les cordes vocales ou les artères coronaires, ils se voient réduits à ne soigner que le reste. En France, certains en arrivent à recommencer une année entière en espérant mieux se classer et échapper à ce qui leur apparaît comme un envoi vers l'Hadès. Comme me le résume un ex-candidat en médecine physique: "J'ai tenté ma chance car qui ne risque rien n'a rien." Il a raté, entre les lignes on comprend qu'à ses propres yeux "il n'a rien" ... si ce n'est la perspective de pratiquer le métier de généraliste toute sa vie. Deux ou trois fondent en larmes en tendant leur lettre de motivation, et je me remémore le dessin féroce de Plantu à la Une du Monde croquant le retour d'un jeune généraliste avec sa trousse chez ses parents en pleurs : "tu as vu l'état dans lequel tu as mis ta mère en choisissant la générale." Meurtris, ils tentent tant bien que mal de s'insérer dans le groupe des futurs médecins généralistes ayant fait ce choix librement parfois depuis plusieurs années, et s'étant préparés durant toutes leurs études à ce qui constitue leur premier choix. De l'importance de réaliser ses rêves...

Au retour, je retrouve avec bonheur mon cabinet inondé de soleil, son désordre, son odeur d'encaustique mêlée de sueur et les patients qui se sont installés familièrement dans la salle d'attente. Quatre heures et dix consultations plus tard, paisibles, chaleureuses, rires et larmes, maux et guérisons, je m'accorde un moment de méditation bercé par l'angélus de Saint Guidon tout proche: la soirée peut commencer, ma tâche est finie pour ajourd'hui. Une fois de plus, il m'aura fallu me contenter comme me l'ont rappelé avec une cruauté involontaire mes étudiants ce matin d'être celui "qui ne connaît presque rien sur tout", même si comme le suggérait Raymond Devos "presque rien c'est déjà quelque chose". Le bonheur que m'aura apporté ce presque rien durant tant d'années est difficile à partager, et pourquoi d'ailleurs convaincre? Le bonheur est une expérience intime.

Lu dans:
Philippe Delerm. La cinquième saison. Rocher Littérature. 1983. 123 pages. extrait p. 122

23 juin 2010

Sagesse d'une météo bienveillante

".. un ciel serein, quelques voiles nuageux élevés, d'agréables périodes ensoleillées alternant avec des passages nuageux inoffensifs, un vent faible basculant au nord avec des maxima de 20 à 27 degrés. La nuit prochaine, les nuages se dissiperont au courant de la soirée et seuls quelques voiles élevés se maintiendront. En deuxième partie de nuit, des nuages inoffensifs gagneront le pays par le littoral."
Sagesse de la météo ce 23 juin 2010

Cela devrait aller ! Il reste à voir ce que nous pourrons en faire.


22 juin 2010

S'émerveiller de l'ordinaire

"Maintenant on applaudit l'avion."


Baptême de l'air pour l'aîné de nos petits ce weekend. Applaudissements nourris à l'aller pour saluer un atterrissage en douceur après une descente chahutée. Au retour, descente banale et posage banal sur le tarmac , rien à saluer en somme jusqu'à ce que d'une voix inattendue il intime: "et maintenant on applaudit l'avion", aussitôt suivi de vivats unanimes. S'émerveiller est un don.

20 juin 2010

Le solstice d'été

"La solidité de la corde qui relie et sécurise des alpinistes ne dépend pas de la qualité des relations qu'ils vivent entre eux."
A. Lequeux
Je lis ce matin que la relation n'est pas le lien, ces deux termes n'étant en rien synonymes. Quand bien même deux alpinistes encordés se détesteraient, la corde entre eux apportera toujours une sécurité bien supérieure à toute entente cordiale non encordée. Le lien serait l'élément stable alors que la relation fluctue. I1 en est ainsi pour la filiation comme pour le couple, ou du moins ce l'était jusqu'à une époque récente où la qualité de la relation semble avoir résolument pris l'ascendant sur la stabilité du lien: la corde oui, mais avec un mou suffisant pour que l'encordé effectue les rétablissements périlleux sans aide ni contrainte.La primauté du lien sur la relation est un mouvement pendulaire.

Qu'en de mots clairs ces choses sont dites, démenties parfois par les récits de vie. De très vieux couples que je rencontrai dans ma pratique de médecin m'ont confié "si vous saviez comme on s'attache l'un à l'autre en vieillissant". La confusion des termes est dans ce cas totale, car ce qui s'exprime ici est bien l'approfondissement des sentiments, et non le lien légal qui unit les vieux amants, alors que paradoxalement la mélopée fétiche des couples libres post 68 portait le joli nom "je t'aime moi non plus". D'un côté attachement est le mot le plus juste trouvé pour décrire la relation amoureuse, de l'autre le préalable de liberté ne suggère pour autant pas une affection sans borne.

Tout se dit donc, tout s'écrit et son contraire. Au solstice d'été (nous y sommes, pour les distraits), la Terre dans l’hémisphère Nord se trouve au plus loin du Soleil. Deux de nos enfants son nés à ce moment, dont Benoît le 21 juin (bon anniversaire Ben!). Le soleil était dans nos coeurs, plus proche de nous que cela tu meurs. Bien des saisons ont coulé sous les ponts de nos vies, et je peux écrire aujourd'hui que si les saisons ont tout à voir avec la distance entre le Soleil et la Terre, elles n'ont rien à voir avec sa chaleur, ni avec le mystère du bonheur. Nos enfants, nés l'hiver, nés l'été, nous ont appris que la qualité d'une course en montagne dépend autant de la qualité du lien que de la relation qui unit les encordés: si le senti-ment souvent le raisonnable-ment aussi.

Lu dans :
Armand Lequeux. La relation n'est pas le lien. La Libre Belgique. Supplément Momento du 19 juin 2010. page 3

Je nous connais

Nul ne peut dire à autrui: "Je te connais."
Il convient de dire: "Nous nous connaissons. La connaissance est réciproque ou elle n'est pas."
Proverbe peul.

Placé en exergue du superbe ouvrage de F. Neyt "Fleuve Congo", ce proverbe résume admirablement la démarche de l'exposition du même nom qui s'ouvre ce lundi 21 au musée du Quai Branly à Paris (du 22 juin au 3 octobre 2010). Sans aucun doute un des plus beaux ouvrages, tant sur le plan iconographique que du contenu, que j'ai eu l'occasion d'avoir entre les mains et de parcourir. La simple beauté des masques africains a été une découverte.
François Neyt. Fleuve Congo. Ed. Musée du Quai Branly. Fonds Mercator. 2010. 410 pages

16 juin 2010

Des bateaux et des rêves

"D’ordinaire, on ne retient des voyages que leur destination, alors qu’ils ont, d’abord, des sources. Ce sont elles que je veux dire. [...] Les bateaux ne partent pas que des ports, Jérôme, ils s’en vont poussés par un rêve."
E. Orsenna.


Me revient l'image de ce jeune patient qui rêvait de devenir Américain et pilote de long-courrier. Il devint l'un et l'autre. Il rêvait aussi des femmes, qui le ruinèrent et parvinrent à anéantir ses deux premières passions, mais ceci est une autre histoire. Cette nuit, faites de beaux rêves.

Lu dans:
L'Entreprise des Indes. Erik Orsenna. Stock et Fayard. 2010, 391 pages.

14 juin 2010

Des fleurs

"En automne, je récoltai toutes mes peines et les enterrai dans mon jardin. Lorsque avril refleurit et que la terre et le printemps célébrèrent leurs noces, mon jardin fut jonché de fleurs splendides et exceptionnelles."
Khalil Gibran. Le Sable et l'écume

On peut imaginer un monde sans fleurs, sans papillons, sans marchés de Provence. Mais y serons-nous mieux? Je lis ce matin que quelque part dans le Maryland se pratiquent de curieuses expériences. Quand trois personnes se présentent à la porte d'un ascenseur, on donne à l'une un bouquet, à l'autre un stylo de marque, rien à la troisième. Celle qui reçoit les fleurs est d'humeur joyeuse pour faire le trajet vers les étages et n'arrête de parler, les deux autres ne voient pas leur comportement habituel modifié. Fleurissez une pièce, et jetez-y à y à terre un papier de caramel mou. Il se verra aussitôt ramassé, au contraire de la pièce voisine non-fleurie où quelqu'un parviendra peut-être bien à cracher le caramel lui-même par-dessus. Soumettez un auditoire à une session d'exercices de maths difficiles et mesurez les paramètres de stress des candidats (moiteur des mains, chaleur des extrémités, tics). Faites de même en ajoutant aux exercices la projection de mains réalisant inlassablement un bouquet: les indices de stress diminuent. J'aime imaginer, par-delà la beauté et l'arôme des fleurs utilisées, que des équipes sérieuses de chercheurs puissent se concerter pour imaginer d'aussi agréables expériences.

13 juin 2010

Le chêne ou le sapin

"Toute vie est une affaire de choix. Cela commence par: la tétine ou le téton. Et cela s'achève par : le chêne ou le sapin?"
Pierre Desproges.
Petite sagesse pour un matin d'élections. Poésie des rues réinvesties par des badauds endimanchés dès l'aube, du brassage des classes sociales dans le préau de la grande école communale, des voisins qui se reconnaissent et se congratulent, de connaissances perdues de vue depuis vingt ans, du bureau de vote présidé par une équipe de cinq femmes (si si), de patients qui avec un clin d'oeil me suggèrent pour qui voter, de la policière débonnaire en faction à l'entrée du bâtiment. Si le scrutin n'existait pas, à coup sûr il faudrait l'inventer: même imparfait, cela demeure un superbe exercice de démocratie pour accéder au pouvoir.

Je vous souhaite un bon dimanche

CV
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11 juin 2010

Sagesse d'une vie

"Le bonheur repose sur le malheur, le malheur couve sous le bonheur. Qui connaît leur apogée respective ?"
Lao Tseu
Sagesse millénaire. Ce soir devait être inoubliable pour Nelson Mandela qui avait projeté d'assister au match d'ouverture de la Coupe du monde de football. Son arrière petite-fille, 13 ans, a trouvé la mort hier dans un accident de voiture après avoir assisté au concert célébrant le début du Mondial. La jeune fille venait de célébrer son anniversaire deux jours auparavant et était reconduite par un parent sous l'emprise de la boisson qui a été arrêté pour homicide. Double peine, à la perte de l'enfant s'ajoute la culpabilité implicite de compter le responsable parmi ses proches. Vu de loin que les choses s'écrivent simplement, même s'il faut ne jamais avoir vécu un événement historique de l'intérieur pour juger aussi rapidement d'une situation aussi banale. Il nous reste à méditer Claude Roy, lequel conseillait de ne jamais juger du bonheur d'une existence sans en avoir connu la fin.

10 juin 2010

De la chenille au papillon

"Je rêve ! Nous voulons dire au monde que cette chenille laide, si laide, que nous étions, est devenue ce papillon si joli, si joli ! »
Desmond Tutu, ancien archevêque anglican du Cap et prix Nobel de la Paix, venu manifester sa joie à Soweto de voir l’Afrique du Sud accueillir le Mondial, le premier jamais organisé sur le continent.africain.

Comment ne pas vous partager l'émotion ressentie à la vue de ces images de la nation arc-en-ciel, où Aline, Benoît et leur petite Jeanne née sur-place, viennent de passer deux années (à Jo'burg). Pays qu'ils ont sillonné dans tous les sens, apprécié à sa juste mesure et qu'ils nous ont fait aimer lors d'un voyage sur-place. Ils plient maintenant peu à peu leurs bagages en vue du retour au pays natal. Un dernier hymne, de nouveaux vivats, des images en surimpression de Nelson Mandela, une chorégraphie multicolore à donner le tournis me laissent sur une impression de bonheur tranquille. Les infos radio de Vivacité en fin de soirée fêtent l'événement par un astucieux fondu enchaîné musical débouchant sur un simple "Ici Aline Gonçalvez, qui vous parle du stade de Soheto". La voix chère modulée par les caprices d'une tranmission en direct me parvient dans la cuisine. Je n'en crois pas mes oreilles. Inattendue, inentendue à la radio depuis deux ans pour permettre à notre fils de poursuivre un vieux rêve professionnel et donner vie à une petite fille, Aline est de retour et de quelle manière: j'en ai eu la chair de poule. Chaque jour peut nous réserver son moment inattendu de bonheur, je viens de le connaître.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

De la création et mille autres choses

"Comment faire bien quelque chose qui n'a jamais été fait?"
W. Forsythe


Quand ai-je fait quelque chose qui n'ait jamais été fait, dit ou pensé mille fois auparavant par d'autres, reproduisant à l'infini des concepts pensés pour moi? Qu'est-ce qui m'appartient vraiment dans mon discours quotidien qui n'ait été formaté au préalable par les infos, la presse, le discours politique ambiant et que je ne fais que reproduire comme un singe savant? Insensiblement, mon existence est devenue un couper/coller dans lequel ma capacité de créer s'émousse, et dans tous les domaines: ce que je mange, ce que je bois, ce que je dis, ce que j'enseigne, ce que je prescris, ce que je j'écris, ce que je pense. Mon agenda est écrit par d'autres. Or gît en nous une infime part d'inédit, de créable, d'inventable qui ne veut pas mourir et qui demande à être arrosée jour après jour. Aujourd'hui j'invente quelque chose. Beau défi pour les enseignants qui entament la période d'évaluation des connaissances de leurs étudiants, et de leur capacité à recréer le monde de main.



Lu dans:
Wylliam Forsythe est chorégraphe, Lion d'Or de la Biennale de Venise 2010
Un cygne venu d'Australie. Jean Marie Wynants. Le Soir du 10 juin 2010. p.39

09 juin 2010

Bruxellles ville tragique

«Varkens die kakken in de bak waarin ze eten »
Bart De Wever, évoquant les intellectuels flamands critiques vis-à-vis de leur région
Propos polémiques: comme le souligne Jacques De Decker, qu'en termes élégants ces choses-là sont dites. Sans ses auteurs, il n'y aurait pas eu de Flandre, à l'instar d'Hendrik Conscience, Jan-Frans Willems, August Vermeylen ou Hugo Claus qui ont fait et décrit la Flandre qu'on aime tout en demeurant sa conscience malheureuse et devenant parfois ses premiers imprécateurs. La récente polémique est suscitée par un article du Morgen dans lequel Erwin Mortier (auteur de Godenslaap, lauréat du prisé Akoprijs) affirme que «la Flandre est très exercée dans le refoulement de tabous historiques », déplorant le manque de contrepoids à la rhétorique nationaliste et voyant en Bruxelles « une ville tragique, enfermée par la fureur territoriale des Flamands où l'on peut se représenter à quoi Babel ressemblait après l'effondrement de la tour."

Une semaine plus tard, Tom Lanoye, autre auteur flamand talentueux (dans un entretien avec Yves Desmet) confie dans le même journal que «nous sommes en train de chipoter dans notre réformisme d'Etat nombriliste, et il y en a qui sont littéralement convaincus que la réponse à la crise mondiale d'un système se résume à la proclamation d'une république flamande. » Il dénonce par ailleurs le crédit prêté au sein de la N-VA aux idées de Théodore Calrymple, fils spirituel de Mme Thatcher, qui professe que « les pauvres n'ont qu'à s'en prendre à eux mêmes", et que « les allocations les privent de leurs propres responsabilités ».

Samedi soir, nous écoutions avec émotion Scala, la chorale féminine d’Aarschot interpréter Pierre Rapsaet en français au Concertgebouw de Bruges. Flandre pas si homogène qu'on imagine, Belgique pays compliqué quand même, multiple, de lecture difficile à quatre jours d'élections surréalistes.


Lu dans:
Cochons d'écrivains. Jacques De Decker. Supplément Les Livres. Le Soir du vendredi 4 juin 2010. page 41.

08 juin 2010

Les violons sur le moi

"La gloire est le deuil éclatant du bonheur"
Madame de Staël
Une longue réflexion de Cathérine David joliment baptisée "Les violons sur le moi" scrute les motivations à "arriver là-haut, sur le podium, en haut des marches, sur la scène illuminée". "Les gens célèbres veulent bien être aimés, craints ou admirés, au fond peu importe. Mais surtout, ils veulent être célèbres. Et le rester." Critique littéraire durant trente-six ans au Nouvel Observateur, l'auteur note finement qu'i1 faudrait être une très vieille âme ou un véritable Julien Gracq pour rester tout à fait sain d'esprit en dépit de tous les signes de l'adoration publique.

Revient en mémoire cette séquence d'"Une femme qui s'affiche" ("It Should Happen to You") de George Cukor mettant en scène une jeune Américaine moyenne dont l'idée fixe est de voir son nom en très grand sur les murs deNew York, qui devient célèbre et se rend dans un magasin de tissus, juste en face de son affiche. Elle achète trois mouchoirs et demande à payer par chèque, de manière que la caissière reconnaisse son nom. "Gladys Glover ? Pas possible ! C'est bien vous ?" Oui, c'est bien moi, répond-elle modestement. Aussitôt, les clientes se bousculent autour d'elle pour tenter d'obtenir des autographes sans que personne ne sache ni ne songe à demander pourquoi elle est si connue. On a évoqué avec pertinence le terme de "société du reflet", demeuré d'actualité.

Lu dans :
Splendeurs et misère de la gloire. Eric de Bellefroid. La Libre Belgique du 31 mai 2010. Supplément Lire. Pages 2 et 3
Les Violons sur le moi. Pourquoi la célébrité nous fascine. Cathérine David. Denoël. 2010. 98 pages.

06 juin 2010

Une déception bienveillante

"Aujourd'hui nous avons été déçus, mais en bien."
Leçon de sagesse et art de vivre: la déception bienveillante


Lu dans.
La déception donne des ailes. Jean Birnbaum. Le Monde Magazine. 5 juin 2010. p.90

Etrangers sur la terre

« Chacun tâche simplement de retrouver le chemin qui mène jusque chez lui. »

Lu dans
Aux portes du rêve blanc. Cathérine Makereel. Le Soir du jeudi 3 juin 2010. p.35
Un homme est un homme. René Georges et Salifou Kientega. Jusqu’au 19 juin au Poche, Bois de la Cambre, Bruxelles

02 juin 2010

Respirer l'éternité

"Même si tout s'arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s'il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,
Cela valait la peine d'être né,
D'avoir bu à longs traits le vin de l'existence,
D'avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D'avoir aimé, d'avoir lutté, d'avoir pleuré.

Je n'ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l'on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.
Mais j'ai parfois marché sur l'eau, flotté dans l'air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J'ai respiré un peu d'éternité."
Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî
Je me remémore le défi de la minute restante, durant laquelle l'invité doit dire quelque chose qu'il estime important. Ce matin j'ai fait mon choix.


Lu dans :
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.64

If , if not

"Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ..."
R. Kipling


"Il vous reste une minute, pour nous dire quelque chose d'important." D'une voix sourde, hachée, l'invité de Vincent Josse débite le long poème If, de Rudyard Kipling (1910) qui n'a pas pris une ride malgré son centenaire. Me revient l'histoire de ce fils adoré, auquel Kipling avait adressé ce poème de légende parfois intitulé par son dernier vers « Tu seras un homme mon fils ». Pour être un homme aux yeux de son père, John s’était porté volontaire dans une armée qui l’avait réformé pour myopie sévère. Grâce à l’appui paternel, il avait réussi à intégrer un régiment des Irish Guards. Le jour de son tout premier assaut à la bataille de Loos (Artois), une rafale le balaya. C’était le 27 septembre 1915. Le lieutenant John Kipling avait 18 ans. Son père, l’inflexible Rudyard Kipling, conscience impériale de tout un peuple, ne se remit jamais du sentiment de culpabilité d'avoir été à l'origine de cette mort par cette exhortation à l'héroïsme, ni de ne pas avoir retrouvé sa dépouille. Les beaux textes ont souvent une histoire qui les humanise.

30 mai 2010

Sagesse de l'envol

"C’est mal récompenser un maître que de rester toujours son disciple."
F. Nietzsche

Lu dans
Nietzsche F. Ainsi parlait Zarathoustra. Aubier Montaigne. 1968, p. 175.

29 mai 2010

Des mots et des maux

"Peindre la vie avec le pinceau des mots."
Jean Loup Chiflet

La réflexion de Nancy Huston dont je termine le livre "L'espèce fabulatrice" me poursuit en écoutant le grammairien Jean Loup Chiflet sur France Inter dans la voiture ce matin. Peindre avec des mots, comme d'autres décrivent la réalité avec des couleurs, des reliefs ou des sons, donne de la chair aux concepts, aux sentiments, aux événements d'une existence: l'histoire telle qu'on la raconte devient la réalité, notre réalité.

Le Ring est chargé ce weekend, malgré l'heure matinale, et je révise mentalement le contenu de l'atelier que je dois modérer sur le thème "Le CARE dans le monde des soins de santé: un lieu privilégié pour le développement de la liberté ontologique et de la responsabilisation capacitante." L'orateur invité est prolixe, séduisant, érudit possédant une triple formation d'économiste, d'expert en santé publique et de philosophe. Mots, phrases et concepts se bousculent avec brio, fleurs de feu d'artifice qu'il me revient de rassembler en final en termes simples et sur lesquels les participants sont appelés à réagir ("un autre monde existe..." voir Eluard cité hier soir).
Je rentre chez moi au terme de l'exercice et découvre un appel angoissé au répondeur, auquel je donne suite. Un patient y évoque son horizon bouché, sa fatigue d'être, une chute, une solitude. Les mots ici sont pauvres, entrecoupés de longs silences, de quelques pleurs. Mots, maux. Je bénis cette confrontation brutale entre une théorie académique séduisante et une réalité en quête de réponses simples avec des mots de tous les jours, nous contraignant quotidiennement à ne pas tant chercher des explications, mais plutôt des issues.

Jean Loup Chiflet. France Inter 29 mai 2010. Neuf mots et expressions à foutre à la poubelle. Points 2010.

28 mai 2010

Utopie

" Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci."
Paul Eluard
Dictionnaire abrégé du surréalisme

27 mai 2010

L'amour la vie

"L'amour l'argent
la vie est un détergent
qui nettoie les gens."
A Souchon


cette vie qui ne vaut rien, mais ... rien ne vaut la vie. Je n'ai capté que les trois dernières notes de la délicieuse ritournelle d'Alain Souchon, invité de l'Oreille en coin sur France Inter ce matin, elles m'ont mises de bonne humeur.

26 mai 2010

Plus tard signifie beaucoup

"C'est quoi plus tard?
... quelque chose qui arrive
ou un projet qui nous anime
Est-ce "on verra bien" ou "on s'y voit bien"?
Plus tard peut signifier beaucoup."
Sagesse des publicitaires
Le groupe Dexia et ses publicitaires auraient-il lu Nancy Huston: "On ne naît pas soi, on le devient". Dans une longue réflexion sur l'"espèce fabulatrice" que constitue pour elle l'être humain, elle écrit de superbes lignes sur l'éternelle construction du soi, péniblement élaborée, toujours à reconfirmer au départ d'un récit construit et de projets qui finissent par constituer notre identité. Tous nous concevons des "romans" pour racontre notre séjour sur terre. Mieux, nous sommes ces romans. Moi, je, est la façon de (conce)voir l'ensemble de mes expériences."

Lu dans :
Nancy Huston. L'espèce fabulatrice. Babel. Actes Sud. 2008. 200 pages. Extrait p.25, p.27
Publicité Dexia. 22 mai 2010

24 mai 2010

Eloge de la lenteur

"Maison bâtie en 948, rebâtie en 1787."
Sagesse du Camino
La maison fait partie d'un hameau qui en compte quatre, Harambeltz, et porte cette inscription modeste. Je reste rêveur, ainsi que mes amis Suzanne et André qui rapportent l'anecdote dans leur délicieux récit vers Compostelle. Poser une pierre sur une autre, étançonner, couvrir de bardeaux pouvaient donc se concevoir à une époque dans le but d'abriter l'existence de dizaines de générations successives, et sans croissance. Lequel de nos projets dépasse actuellement une décennie? L'inquiétude envahit les marchés quand la croissance ralentit autour du pourcent. Le Temps, dit-on, s'est accéléré... ou courons-nous éperdument dans un de ces tonneaux sur roulettes dont les enfants apprécient le caractère ludique? Dans son récent opus où il poursuit sa quête sur le Temps, Jean Louis Servan Schreiber s'interroge sur la fragmentation accrue de nos journées et de nos heures, qui nous amène à fonctionner par mini-activités qui se succèdent, s’entrecroisent et se chevauchent. A part d’occasionnelles et bien trop longues réunions, l’unité de tâche courante est constituée d’appels téléphoniques, de rédaction de mails, de lecture de courts textes ou de brefs échanges de couloirs. Apprendre qu'un cadre en activité est couramment interrompu 70 à 80 fois par jour et ne s’en rend même pas compte ne rassure guère . La vraie richesse sera-t-elle considérée demain comme la capacité de pouvoir bénéficier de plages de tranquillité et de silence, nécessaires à la réflexion?

Lu dans:
Suzanne Dubois et André Linard. Compostelle. La mort d'un mythe? Couleur Livres. 2010. 130 pages. Extrait p. 99
JL Servan Schreiber. Trop vite. Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme. Ed Albin Michel. 2010. 198 pages.

La chair immatérielle du soleil

"... le jaune est la couleur de l'éternité, la chair immatérielle du soleil."
S. Germain

Vermeer, fasciné par un petit pan de mur jaune avec auvent dans "Vue de Delft", ou par le pan de voile jaune de sa "Jeune fille à la perle", ne souhaitait-il transmettre de manière subliminale qu'une vision de paix, de sérénité et de bonheur, alors que l'histoire nous apprend qu'il vivait dans une ville et une époque guère préservées? Découvrant ces lignes - et cette énigme - ce dimanche matin au petit-déjeûner, un rayon de soleil fait soudain resplendir l'étui à lunettes jaune de Marie-France, et le melon d'Espagne doré qui se trouve à ses côtés. La "chair immatérielle du soleil" prend soudain une consistance inattendue. La journée peut commencer.

Lu dans:
Sylvie Germain. Vermeer. Ed. Flohic. 1993
Francis Mathys. Les mensonges de Vermeer. Lire. LLB. lundi 17 mai 2010.
Michael Taylor. Les mensonges de Vermeer. Biro Editeur. 2010. 176 pages.

15 mai 2010

Carré vert, carré bleu

"Les deux carrés nécessaires à la survie de l'Homme: le carré d'herbe pour reposer le corps et un carré de ciel pour reposer les yeux."
S Tesson


Lu dans:
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Edition des Eéquateurs 2005. 167 pages. extrait page 53

14 mai 2010

Tout va trop vite

"Vous avez remarqué comme les gens marchent vite
dans la rue ? . . .
Il y a quelques jours,
je rencontre um monsieur que je connaissais,
je vais pour lui serrer la main,
le temps de faire le geste . . .
il était passé !
Eh bien j'ai serré la main à un autre monsieur
qui, lui, tendait la sienne à un ami
qui était déjà passé depuis dix minutes."

Raymond Devos
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13 mai 2010

Un improbable destin

"J'ignore l'image que je donne de moi au monde, mais à mes propres yeux j'ai l'impression d'avoir toujours été un garçon jouant au bord de la mer, se divertissant du galet tout lisse ou du coquillage plus joli que d'ordinaire qu'il trouve de loin en loin, alors que le grand océan de la vérité s'étend devant lui, inexploré".
Isaac Newton
On retrouve la page blanche de l'adolescence, évoquée il y a quelques jours. Entre un improbable jamais tout-à-fait impossible et un réel jamais vraiment ordinaire, l'être humain se construit une existence. Le galet poli au creux de la main lui sert de certitude, l'infini de la mer le fait rêver. Faute d'un destin, il lui reste la possibilité de se construire le récit d'une vie à cheval sur le rêve et la réalité, et de le rendre convaincant. Certains y réusissent mieux que d'autres.

Lu dans :
La phrase de Newton sert d'épitaphe au roman "Ne plus jamais dormir" de WF Hermans, 1966. Trad. du néerlandais par Daniel Cunin, Gallimard, 2009.

Poésie du sol dièse

"On a improvisé pendant deux ans avec des centaines de casseroles achetées aux puces. A force, on a même découvert la note dominante d'une casserole: le sol dièse. Peu de gens savent qu'en cuisinant une omelette ou un steak, ils jouent sur ce ton."
Kevin Brooking.


Merveilleux acteurs de rue, Kevin Brooking et Colm O'Grady jouent des ustensiles de cuisine avec un humour déjanté. Si Molière nous a appris que Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, ils nous révèlent que nous faisons de la musique, autant savoir.


Lu dans:
Catherine Makereel. De l'art de prendre des casseroels en plein air. Le MAD du 12 mai 2010. page 42

L'âge de tous les possibles

"... au seuil de l'âge adulte, quand tout est possible et rien n'est faisable."
T. Sotinel


Adolescence. Une page blanche, où se déclineraient les multiples vies que l'on rêve possibles, et dont il est parfois si pénible d'écrire la première ligne. On l'oublie vite, mais il y avait toujours un bouton d'acné, un kilo de trop, - ou trop peu, - une angoisse de différence, une ignorance de ce qui se passait quand cela pourrait se passer, un lapsus stupide ou un faux pas ridicule, un pantalon trop large, ou trop court, ou trop vieux, un espoir déçu, une attente sans coup de téléphone, une flamme sans lendemain possible, un rêve de destin grandiose - devenir président des Etats-Unis par exemple, ou champion cycliste, ou acteur renommé - fracassé par une parole assassine du genre "elle est vraiment trop moche ta robe" ... L'adolescence me reste sur le coeur, pas vous?, âge fragile où je sortais comme enfoui sous un niqab ou une burqa, scrutant les visages sans vraiment offrir le mien. On met du temps à quitter le voile intégral, à se laisser voir, à se faire entendre, à prendre simplement quelqu'un par le bras pour l'aider à traverser une rue de l'existence. Curieux sentiment, mais je préfère le maintenant.

Allez, je vous souhaite une bonne fête de l'Ascension, ce récit énigmatique de la présence dans l'absence. Sont oubliées depuis longtemps l'imagerie saint-sulpicienne, les nuées et le départ vers les cieux, mais comment tuer l'humaine espérance que ceux qui nous ont aimés ne meurent jamais tout-à-fait? Faute d'être vrais, il est des mirages que l'on aime entretenir car ils enjolivent si bien la journée qu'on a quelque peine à s'en réveiller.

CV.

Lu dans :
Thomas Sotinel. De grands garçons blonds dans la lumière de journées interminables. Le Monde 12 mai 2010 (à propos du premier long-métrage du Suédois Jesper Ganslandt ADIEU FALKENBERG).

10 mai 2010

Protéger sans couper du soleil

"La haie protège le jardin des vents dominants, elle ne doit pas le couper du soleil."
Sagesse du jardinier
Les bonnes lectures du week-end recèlent de délicieuses surprises. Prenez l'entretien des haies, un véritable art de vivre dont tout pédagogue, parent ou édile, s'inspirera utilement. Saviez-vous qu'il convient d'utiliser au moins un tiers de persistants en mélange avec des caducs (toute comparaison avec des personnes, etc.) Privilégier des plantes à intérêts multiples, sauvegarder le parfum et la possibilité de bénéficier de fruits en abondance (ah les mûres de fin de saison). Aimer la la faune qui s'y abrite, paisible, curer la mare en laissant les débris recueillis quelques jours au bord pour que les petits animaux qui s'y trouvent puissent regagner l'eau: les plus petits gestes sont grands. Chacun devrait au moins une fois dans son existence planter son chêne, l'arbre qui nourrit le plus d'insectes différents avec son feuillage, ses bourgeons et son bois. Ne pas craindre sa taille imposante car il se laisse inclure dans une haie si on le rabat régulièrement à la base. Il ne fera dans ce cas pas de tronc unique mais un bouquet de rejets dont la hauteur sera facile à contrôler: j'en ferais volontiers une devise de vie.

Lu dans:
Plantes des haies champêtres. Christian Cogneaux. Photographies Bernard Gambier. Le Rouergue. 2009.
Pas toujours vertes les haies ? Marie Noëlle Cruysmans et Marie Pascale Vasseur. LLB. Momentum. 30/04/2010.

Cache-toi, objet. Slogan en Sorbonne, Mai 68

"Plus besoin de faire de recherches, nous avons déjà trouvé ce que vous voulez. "
Anand Venkataraman, créateur de Sense Networks

Quel avenir merveilleux. Quand vous posez une question à Google via votre mobile, celui-ci pourra la faire transiter par la plate-forme de Sense Networks, start-up qui compte aujourd'hui une quinzaine d'employés, répartis entre New York et la Californie, et exploite un système permettant de profiler un possesseur de téléphone portable sans rien lui demander, en se basant exclusivement sur ses déplacements quotidiens. Après une période d'observation continue des mouvements d'un téléphone, le moteur d'intelligence artificielle sait si son propriétaire est un homme ou une femme, jeune ou âgé, riche ou pauvre, dépensier ou avare, diplômé ou non, nomade ou sédentaire, employé stable ou précaire... Il reste à fournir via Google des recommandations basées sur ces informations personnelles, sur mesure, spécialement adaptés à ses goûts ou à son mode de vie.
Un soixante-huitard en moi persifle: "Plus besoin de faire de recherches, nous avons déjà trouvé ce que vous ne vouliez pas."


Lu dans:
Le téléphone qui en savait trop. Yves Eudes. Le Monde du 11.05.10

09 mai 2010

La fusion n'est pas amoureuse

"Vous demandez comment le sentiment d'aimer pourrait survenir. Elle vous répond : peut-être d'une faille soudaine dans la logique de l'univers."
M. Duras
Me revient soudain le souvenir ému de Gabrielle et Roger. Elle était bossue, il était borgne. Jamais couple aussi désappareillé ne fut pourtant mieux assorti. Vingt ans les séparait, elle était son aînée. Une vie commune sans passion ni romantisme, tissée de gestes affectueux qui permettent d'oublier qu'on est né sous le signe de pas de chance. Partager la même table aidait Roger à ne pas boire et augmentait l'appétit de sa compagne. Il est mort six mois avant elle, pas logique du tout quand on est le cadet. Elle ne lui survécut guère et j'eus le pénible privilège de la découvrir un matin, raide déjà, au pied de son lit. Depuis, j'ai révisé l'image "salon du mariage" de ce que devrait être le couple idéal.

Lu dans :
La maladie de la mort. Marguerite Duras. 1983. 64 pages

30 avril 2010

L'étrange et l'étranger

"Dans le monde, il n'y a que la France qui n'est pas un pays étranger."
Perle de potache


24 avril 2010

Chut, de chuchoter

"Les mots chuchotés
dans l'antre de l'oreille
ancrés plus fort encore
que les mots de l'encre."


Lu dans:
Bouche cousue. François David & Henri Galeron. Motus. 2010. 72 pages.

La mère qu'on voit danser

"Ma mère est la mer en forme humaine."
Marie, fille de Florence Arthaud.


Toutes les petites filles ne peuvent l'écrire, mais la phrase est amusante. Elle aurait été prononcée par Marie, fille de Florence Arthaud, "la petite fiancée de l'Atlantique", dont l'autobiographie se laisse lire. Une vie pas toujours simple, mais qui l'aurait pensé?

Lu dans:
Florence Arthaud. Un vent de liberté. Arthaud Poche. 2009. 160 pages. Extrait p.128

14 avril 2010

L'espace temps

"L'espace est la forme de ma puissance
le temps de mon impuissance."
Jules Lagneau
 
S'emparer de territoires que l'on ferme ensuite pour en disposer à sa guise, occuper l'espace, ne serait-ce que de sa berline qui elle-même nous donne l'illusion d'être rapidement où on veut quand on veut, est un signe visible de puissance. Gagner du temps aussi , mais cette dernière quête est illusoire car le temps nous ratrappe. 

  
Lu dans :
Elisabeth Pélegrin-Genel. Des souris dans un labyrinthe. Décrypter les ruses et manipulations de nos espaces quotidiens. Ed La Découverte.2010. 247 pages. Extrait p.73

12 avril 2010

L'espace d'une vie

"Vivre, c'est passer d'un espace à l'autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner."
G. Perec

Lu dans:
Georges Perec. Espèces d'espaces.  Paris Galilée 1974

Et voilà

"Les Français ont un trésor, qu'ils conservent jalousement : leur langue, et toutes ses subtilités.
Exemple : (..) Nous savons ponctuer nos phrases de "voilà" à tout bout de champ, à tout propos, du matin au soir. Il suffit d'écouter dix minutes de radio pour le mesurer. (..) C'est un tic délicieux, pas lassant du tout. Alors voilà, il fallait le saluer. Ce mot indispensable est prononcé avec une telle spontanéité, une telle générosité que voilà... Béquille ou bouée, il permet de ne pas terminer ses phrases, laissant entendre que tout a été dit. Souvent il permet de ne rien dire. Enfin voilà."
Robert Solé
Lu dans :
En voilà assez. Robert Solé.  Le Monde. Opinions. Edition du 10.04.10  

04 avril 2010

Le tombeau vide

"Quand je serai parti,
En un instant de tout à rien passé,
Laissant mon corps comme une outre percée,
Ne pleure pas, ne te joins pas au chœur des femmes
Qui vont hurlant, s'arrachant les cheveux,
À croire que jamais je ne te reviendrai.

Car je serai tout près de toi,
Plus proche qu'aujourd'hui d'être invisible.
Je t'envelopperai de mon absence,
Mon souffle sera dans le tien.
Sois attentive, tu me sentiras
Dans chaque goutte d'eau,
Dans le moindre rai de lumière,
Dans le vent qui caressera
Ton front, sois attentive,
Je serai là, toujours, tu le sauras."
        Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî

La symbolique de la fête de Pâques transcende nos parcours, qu'ils soient laïc ou religieux. Comment mieux décrire notre épouvante devant la disparition, le "tombeau vide" découvert par Marie-Madeleine, Marie et Salomé que par ce récit en quelques lignes d'un matin lumineux, d'une pierre roulée et d'un défunt dont même la dépouille nous a été enlevée. Belle illustration du passage vertigineux entre ce qui hier encore nous paraissait être "tout" et devient soudain le "rien", vacuité que tous ceux qui ont vécu un deuil, une séparation, une désillusion profonde, la perte de leur patrie ou de leur image propre connaissent bien. La désespérance est une réponse, mais pas la seule, même si nous passons une vie entière à y donner un sens. On peut imaginer Sisyphe heureux comme le suggérait Camus, qui n'était pas suspect de religiosité excessive, et n'avoir guère de peine à l'associer en une méditation commune à la poésie de l'évangile de Mathieu, au Pessa'h juif ("passage", évoquant la  sortie d'Egypte du peuple hébreu) et au mysticisme soufi de Rûmi.    

Je vous souhaite une bonne fête de Pâque(s)
CV.

Lu dans  :
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.61

02 avril 2010

Un habit à sa mesure

"Il arrive au milieu de la vie
que la mort vienne prendre vos mesures.
Cette visite s'oublie et la vie continue.
Mais le costume se coud à votre insu."
Tomas Transtrômer. La place sauvage.


Un ami cher raconte sobrement qu'il a senti le souffle de la mort à deux reprises, lors de deux accidents de roulage aux conséquences dramatiques. Un moment de silence succède au récit, habité dans ma tête par le texte de Tranströmer. Vendredi Saint. Des souvenirs forts me reviennent en mémoire, récits colorés d'épisodes des écritures dites saintes, racontées avec conviction par des enseignants aujourd'hui tous disparus. Bientôt ces récits disparaîtront eux aussi, n'étant plus guère repris par personne. Méritaient-ils la place qu'on leur fit, méritent-ils l'oubli dans lequel on les plonge, je n'ai pas de réponse claire à ces questions aujourd'hui. Mais ils permirent à l'enfant que j'étais de suspendre un court temps ses jeux pour s'ouvrir aux questions éternelles de l'être humain: où étais-je avant d'être moi, où serai-je quand je ne serai plus? 


Lu dans:
Gabriel Ringlet.Un peu de mort sur le visage. Desclée de Brouwer. 1997. 153 pages. extrait p.108

01 avril 2010

"Faut pas se plaindre, cela pourrait aller mieux"
Sagesse d'un optimisme tempéré
 

29 mars 2010

Quand la mer se retire

"L'amour s'est longuement exalté de tout ce qui le contrariait. Un jour, l'impossible vient à portée de main, les amants éblouis capturent leur bonheur. Arcadie, terre promise enfin donnée, ils entrent d'un pas étonné dans le rêve. Les années appartiennent enfin à ceux qui ont compté les heures. L'impatience se tait, le cœur s'apaise, les jours déroulent leur lent accord, tout ce qui fut fièvre devient douceur et l'exaltation tendresse. Le visage où l'on a lu un destin amer nous appartient et la joie la plus aiguë sera demain la plus quotidienne. Au fil du temps, il n'est pas d'aiguillon qui ne s'émousse, de gestes qui ne perdent leur pouvoir. Quand la mer se retire, on songe avec indulgence aux tempêtes passées. Julie retrouve la gaieté et François le désordre. L'habitude a raison de tout et le bonheur des passions. L'amour heureux porte sa propre condamnation."
J. Harpman
Qui a lu la dernière page de "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen la retrouve intacte dans la conclusion du roman "Brève Arcadie" de Jacqueline Harpman. Il faut lire deux fois sans doute pour comprendre, et le coeur bat moins vit qu'en parcourant les ouvrages de la collection Harlequin, mais certains se retrouveront peut-être dans ces lignes. De quoi entamer sur un mode interrogatif une semaine que je vous souhaite bonne.

Lu dans :
Jacqueline Harpman. Brève Arcadie. Editions Labor 2001 (1ère édition Julliard 1959). 216 pages. Extrait p.191.

27 mars 2010

La leçon du poulet

"Mais de toute ma carrière, je n'ai jamais connu d'accident [...] d'aucune sorte qui vaille la peine d'être mentionné. Pendant toutes ces années passées en mer, je n'ai vu qu'un seul navire en détresse. Je n'ai jamais vu de bateau échoué et je n'ai jamais échoué moi-même, ni été dans une situation difficile qui menaçait de tourner au désastre."
E. J. Smith, 1907, capitaine du Titanic (dont le navire sombra en 1912)
Une désespérée est morte en se défenestrant cette semaine, entraînant dans l'au-delà un septuagénaire sans histoire sur lequel elle a chuté. On ne peut dire dans le cas présent que le hasard ait bien fait les choses ni qu'il fut "the right man in the right place". Peut-être que pour éviter cet accident mortel, il aurait fallu le préparer, ni l'une ni l'autre n'ayant pu réunir tant de conditions précises pour un dénouement funeste. Hasard et prédictibilité se retrouvent dans la désopilante démonstration du philosophe Bertrand Russell, rapportée par Nassim Taleb. Il faut imaginer un poulet que l'on nourrit tous les jours. Chaque apport de nourriture va renforcer sa conviction que la règle générale de la vie est d'être nourri quotidiennement par de sympathiques amis soucieux de ses intérêts. Un jour pourtant, la veille d'une fête de famille, quelque chose de totalement inattendu va lui arriver, qui va l'amener à réviser ses croyances et poser une question existentielle: comment pouvons-nous connaître l'avenir en nous fondant sur ce que nous savons du passé? Ou, plus généralement, comment pouvons-nous arriver à comprendre les propriétés de l'inconnu (infini) sur la base du connu (fini) ? Qu'aurait pu apprendre notre poulet sur ce que lui réserve le lendemain en se basant sur les événements de la veille? Beaucoup de choses, peut-être, mais sans doute un peu moins qu'on ne le croit, et c'est ce "un peu moins" qui fait toute la différence. Une observation sur mille jours ne nous apprend hélas rien sur ce qui va arriver demain. 

La déclaration du capitaine Smith a fait florès, et se répète. En septembre 2006, un fonds baptisé Amaranthe ("fleur immortelle"), fut obligé de fermer après avoir perdu près de 7 milliards de dollars en quelques jours. Quelques jours avant, la société avait fait une déclaration pour expliquer aux investisseurs qu'il ne fallait pas qu'ils s'inquiètent, car elle employait douze gestionnaires de risque se servant de modèles du passé pour mesurer les risques de survenue d'un événement de ce genre. Faillite prémonitoire de la saga de l'automne 2009, mais les poulets cette fois étaient bien réels. 

Lu dans :
Nassim Nicholas Taleb. Le Cygne Noir. La puissance de l'imprévisible. Les belles lettres. 2007. 2008 pour l'éd. française. 500 pages. extrait p.74 

24 mars 2010

Vendre de l'huile de moteur

« Qu'est-ce que vous faites ? »
A de Botton.
A-t-on raison d'assimiler travail et production de sens ? De penser que notre profession définit notre identité, au point que la question que nous posons à une nouvelle connaissance est souvent : « Qu'est-ce que vous faites ? » L'essayiste suisse Alain de Botton interroge avec humour la croyance moderne qui lie travail, bonheur et sens de l'existence. N'a-t-on pas tendance à prendre le travail trop au sérieux, à « aborder des tâches avec la plus grande détermination et gravité alors même que leur absence de sens - voler vers Paris pour vendre de l'huile de moteur - est manifeste ? ». 

Quel chemin parcouru depuis les temps anciens, quand le mot « tripalium », qui a donné « travail », renvoyait à un instrument d'immobilisation ou de torture. Quel chemin et même quel tour de passe-passe étymologique ! Alors que le « travail » désignait l'état d'une personne qui souffre - un sens toujours utilisé en obstétrique -, il est devenu ce qui, aujourd'hui, doit faire sortir l'individu de l'exclusion et de la souffrance. Je ne mettrais pas ce livre entre toutes les mains... 

Lu dans :
Florence Noiville. Pourquoi travailler ? Pour oublier qu'on va mourir. Le Monde du 19.03.10. Supplément Livres.
Alain De Botton. Splendeurs et misères du travail. Mercure De France. Collection : Bibliothèque Étrangère. 2010. 373 pages.

23 mars 2010

Le temps des crises

"La France devient une cité dont le TGV est le métro et les autoroutes les rues."
Michel Serres
La crise, quelle crise? s'interroge Michel Serres dans son dernier opuscule. Une bien étrange crise financière qui a vu nos banques aligner des bénéfices insolites moins d'un an après s'être déclarées en faillite virtuelle, mais qui ne fut qu'un soubresaut de modifications bien plus profondes qu'il ne paraît. Comment l'homme demeurerait-il inchangé dans ce nouveau collectif qui voit se brasser les villes en un tissu multiculturel et marchand unique, le plus grand restaurant du monde étant le cathering de la première compagnie aérienne américaine. Habitant du monde, surinformé, consom-acteur d'activités devenues payantes mêmes pour les plus anodines comme la banale communication qui se monnaie par GSM interposé), l'homme porterait-il désormais tous les ingrédients des crise futures en lui de manière inéluctable? Pas sûr, avance Serres, car l'homme est acteur d'un texte qu'il écrit lui-même. 

 
Michel Serres. Le temps des crises. Manifestes. Le Pommier. 2009. 80 pages. Extrait p. 15
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Nos cerfs-volants trop lourds

"Les cerfs-volants ça ne s'envole pas si le vent n'est pas là. Et le tien est trop lourd."
J. Richard
Revoilà le temps de la fatigue, omniprésente en consultation, conjonction d'un hiver trop long, d'un manque de souffle à nos existences et d'activités trop nombreuses et trop prégnantes. De distractions, dirait Montaigne pour qui "c'est n'être en aucun lieu que d'être partout". L'image du laboureur derrière son cheval traçant son sillon a laissé la place à la machine agricole qui en trace une dizaine d'un coup, comme dans nos vies. 
 
Jacques Richard. La plage d'Oran. Ed. Albertine. 2010. 71 pages. extrait p.58.
Stefan Zweig. Montaigne. Préface de Roland Jaccard. Presses Universitaires de France - PUF. Coll.: Quadrige Grands textes. 2004. 125 pages. extrait p.72

21 mars 2010

Embrasse la vie


                           


Boire le vin de l'existence

"Même si tout s'arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s'il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,
Cela valait la peine d'être né,
D'avoir bu à longs traits le vin de l'existence,
D'avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D'avoir aimé, d'avoir lutté, d'avoir pleuré.

Je n'ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l'on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.
Mais j'ai parfois marché sur l'eau, flotté dans l'air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J'ai respiré un peu d'éternité."
Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî

L'UNESCO a célébré le huitième centenaire de sa naissance en lui dédiant l'année 2007. Jalâl ud Dîn Rûmî, dit Rûmî (1207 - 1273) a profondément influencé le soufisme par  ses textes où le mystique n'est jamais bien loin du poème d'amour, comme un Cantique des cantiques transcrit par un musulman. Rûmî a également repris à son compte les fables d'Ésope dans son principal ouvrage le « Masnavî », que La Fontaine retraduira partiellement à son tour en français. Les Turcs et les Iraniens d'aujourd'hui continuent d'aimer ses poèmes. Reconnu de son vivant comme un saint, Rûmî avait des prises de position assez novatrices par rapport au pouvoir politique et au dogme musulman. Il aimait à fréquenter les chrétiens et les Juifs tout autant que ses coreligionnaires. Liliane Wouters vient de publier un délicieux petit ouvrage qui en collationne quelques textes poétiques représentatifs. Un bonheur de lecture.

Lu dans  :
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.64

19 mars 2010

Aimer

"Aimer, c'est à travers le corps
Rencontrer l'âme, c'est aussi
Par les sentiers de l'âme aller
À la découverte du corps.
Aimer, c'est mêler l'âme au corps,
Le corps à l'âme, c'est encor
Du bout des doigts, au fond de l'être,
Toucher, sentir et reconnaître
Avec la chair, avec l'esprit,
Sans deviner lequel est pris
Et lequel prend, sans pouvoir dire
Qui se réveille et qui s'endort,
Lequel commence, où finit l'autre,
Quel est le vif, quel est le mort."
Rumi
  
Lu dans  :
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.32.

17 mars 2010

Quand un président s'excuse

 "J'aime pas le passé, c'est trop difficile,
d'abord le passé simple, ça n'existe pas,
il n'y a que du passé compliqué."
S. , 11 ans
Cinq minutes de télévision comme on l'apprécie, au JT de la Une ce mercredi 17 mars. Le président Jean-Francis Jonckheere, qui présidait sa cent onzième cour d’assises, raconte avec émotion et sobriété pourquoi il a présenté ses excuses à Jessica Bily, infanticide en déni de grossesse qui risquait 30 ans de prison, quelques minutes après son acquittement. « A travers vous, j’adresse aussi mes excuses à une autre femme comparue il y a vingt ans et qui, dans les mêmes conditions que vous, a donné la vie à un enfant. Nous n’y connaissions rien et nous n’avions rien compris. Elle a été condamnée. Vous sortez libre et j’ai confiance ». 
  
Lu dans:
S., 11 ans, cité dans Abels Eber C., Enfants placés et construction d'historicité. Paris. L'Harmattan. 2000. p.30

Une embellie

"Ecris quelque chose de joli
Des vers peut-être ou de la prose
Un instant de rêve et de pause
Dans le tumulte de la vie
Ecris quelque chose de joli
Quelques mots de bleu et de rose
Un moment de métamorphose
Que tu nommerais l'embellie."


Demain on annonce du printemps, du vrai. Que ces paroles lui siéent bien, un peu comme si le soleil devenait musique. L'au revoir à Jean Ferrat me fait (re)découvrir les paroles de ce superbe morceau que nous avons fredonné sans l'avoir écouté: une superbe ode amoureuse en fait, qui s'épanouit dans ses dernières notes "Dans le tumulte de la vie/ Je l'aurais voulu si joli/ Mon amour en qui tout repose/ Et que nul ne puisse ni n'ose/ Douter que tu es dans ma vie/ L'embellie." 

Le même jour me révèle un petit trésor de Djâlal ud Din, dit Rumi, qui pendant que sur la France régnait Saint Louis, écrivait à son aimée (l'un était en Irak et l'autre au Khorassan) 
"Seigneur
rends-moi plus amoureux de toi que d'elle.
Je deviendrai le plus grand saint."

Lu dans :
Jean Ferrat. L'embellie. Ferrat 80, Temey/Sony (1980)
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.31.

15 mars 2010

Paradoxe du maître

"On demanda un jour au Mullah Nasrudin :
- Nasrudin, est-ce que certains de tes étudiants sont déjà parvenus à l'illumination ?
- Bien sûr. Beaucoup d'entre eux, répondit Nasrudin.
- Mais comment peux-tu en être certain ?
- C'est facile. Ils ont cessé de me suivre et de suivre quiconque, ils ont cessé de parler sans cesse de «maîtres», d'«enseignements», de «spiritualité» et autres choses du même genre, et ils poursuivent leurs vies libres des peurs et des faux-semblants."

Merci à mon frère Marc qui m'envoie ce petit complément à la réflexion d'hier sur la coquille d'oeuf. 

Le message de la coquille d'oeuf

"La coquille de l'oeuf n'est vraiment utile que si, après avoir servi de protection, elle peut disparaître."
M. Balmary


Petite sagesse quotidienne à l'usage des parents et éducateurs

 
Marie Balmary, Fragilités, conditions de la parole selon la Bible et la psychanalyse. La fragilité, faiblesse ou richesse.  Albin Michel . 2009.  215 pages . extrait  p.24

13 mars 2010

Merveilleux seniors !

La persistance du jasmin

"Le jasmin entête. On pourrait avancer les yeux fermés, s'orienter à l'odeur.  En Turquie, dans son infirmerie-prison Nazim Hikmet, le poète enfermé pour ses idées , percevait la senteur des oeillets: ils avaient dû s'ouvrir quelque part au-delà des barrreaux. "
C. Nys-Mazure.
Une semaine se termine. J'ai ressenti avec force mon impuissance à tout guérir, à soulager entièrement, à apporter une aide efficace. J'ai dû me résoudre, une fois de plus, selon les mots de Lama Puntso à "donner à l'autre l'occasion de faire de sa fragilité un chemin". Le symbole du jasmin me poursuit: accepter de n'être dans ma profession que cette senteur subtile qui  franchit les barrières les plus infranchissables - la maladie incurable, le désespoir face à la mort, l'anéantisssement de son image personnelle, l'abandon par ses proches, l'anxiété et le sentiment d'avoir raté son existence - et permet de maintenir allumée au sein de la nuit humaine cette flamme ténue mais indispensable: l'espérance. 

Lu dans:
Colette Nys-Mazure. Courir sous l'averse. Desclée De Brouwer. coll. Littérature ouverte. 2009. 185 pages. Extrait page 20.

12 mars 2010

Risque de faille

"A la première fissure dans l'idéal, tout le réel s'y engouffre." 
Jean Rostand

  

10 mars 2010

L'éternelle quête de soi

"L'adaptation la moins coûteuse en énergie consiste à faire comme tout le monde."
 B. Cyrulnik
Le dernier ouvrage écrit par Stéphane Zweig, peu avant son suicide en exil, est consacré à Montaigne et à son éternelle quête de "penser par soi-même".  Les deux comparses, que quatre siècles séparaient, n'auraient certainement pas renié le récit que fit le comportementaliste Asch d'une de ses expérimentations consistant à observer des gens dans une salle d'attente. Tous les sièges, sauf un, sont occupés par des compères plongés dans la lecture d'un journal. La personne observée entre dans la salle où on lui a donné rendez-vous et ne peut s'asseoir que sur la chaise laissée libre. Le nouvel arrivant se met à lire, lui aussi. C'est alors qu'un complice fait sortir une épaisse fumée par un soupirail. Personne ne bouge puisque telle est la consigne. La fumée est intense, et l'odeur de bois brûlé importante. Le cobaye manifeste des signes d'inquiétude, mais puisque personne ne bouge, il se remet à lire. Il faudra attendre qu'un brouillard total obscurcisse la pièce pour qu'enfin il ose se désolidariser du groupe et s'enfuir, laissant les autres le nez dans leur journal. J'ai souri à la lecture du récit, qui m'a ensuite poursuivi jusqu'au soir:  quelle est notre fumée? 

Lu dans
Boris Cyrulnik. Autobiographie d'un épouvantail. Ed. Odile Jacob. 2008. 275 pages. extraits p. 168, 172
Asch S., Effects of group pressure upon the modification and distorsion of fragments, in H. Guetzkow, Human Relationships, Pittsburgh, Camege Press,
1951, p. 177-190.
Stefan Zweig. Montaigne. Préface de Roland Jaccard. Presses Universitaires de France - PUF. Coll.: Quadrige Grands textes. 2004. 125 pages. 

09 mars 2010

Le champion déchu

"Le spermatozoïde est un bandit à l'état pur."
D. Foenkinos
Bandit: qui agit en bande. Voilà une affirmation qui remet ce petit monstre à sa place. On lui a longtemps fait une réputation de champion olympique, du moins lorsqu'il remportait la course à l'ovule, dame: le plus véloce, le plus adroit, le plus vigoureux, le plus fûté, le plus résistant aux intempéries, en un mot comme en cent "tout le portrait de son père", voilà qui donnait à l'embryon à peine mis en route un égo de vainqueur, mieux: de survivant. Et le voilà réduit à ce qu'il est en fait, un vulgaire chasseur en bande, qui se retrouve par le hasard de sa position dans le pattex séminal en haut du peloton, porté par des flux favorables et par ses voisins plus malchanceux vers le saint Graal. Rien de plus qu'une boule sortie du tambour de la loterie nationale, presqu'étonnée de se trouver là. Dénué du moindre mérite, il entame sa nouvelle vie , planqué dans une cellule infiniment plus grande que lui, qui l'absorbe entièrement et referme aussitôt son étreinte sur sa proie. Petit petit, terrorisé, il reprend son souffle. Il lui reste à se tenir calme car il habite dans la maison d'une autre. Il y de quoi voir les choses d'un peu moins haut, me semble-t-il.


Lu dans
David Foenkinos. La délicatesse. NRF. Gallimard. 2009. 201 pages. Extrait p.79

Le rien et le presque tout

"Il faut avoir vécu des années dans le rien pour comprendre comment on peut être subitement effrayé par une possibilité."
David Foenkinos

Lu dans
David Foenkinos. La délicatesse. NRF. Gallimard. 2009. 201 pages. Extrait p.118 

06 mars 2010

Mon île

"Etre à soi-même une présence amie", l'expression d'Anne Philipe m'enchante, non comme un trait narcissique, un plaisir solitaire, mais comme une île, un enclos: être soi sans le regard contraignant d'autrui."
Lu dans :
Colette Nys-Mazure. L'enfant neuf. Bayard. 2005. 78 pages. Extrait p.59

05 mars 2010

Sagesse polonaise

 "Il y a des gens formidables
qu'on rencontre au mauvais moment.
Et il y a des gens qui sont formidables
parce qu'on les rencontre au bon moment."
 Pensée d'un philosophe polonais

 
Lu dans
David Foenkinos. La délicatesse. NRF. Gallimard. 2009. 201 pages. Extrait p.84 

04 mars 2010

De l'ordre au désordre

"Paul Valéry disait que deux grands dangers menacent l'homme, le désordre et l'ordre. Si on vit dans le désordre, on ne peut donner forme au monde qu'on perçoit. On perd sa cohérence, on est confus, on part dans tous les sens, on ne peut plus éprouver. Il faut donc un ordre, mais pas seulement, car l'ordre se pétrifie, se transforme en doctrine et finit par être désadapté du monde vivant... jusqu'au moment où une pichenette le fait disparaître! Ordre et désordre, nous sommes en fait devant deux forces opposées qui doivent se marier pour fonctionner ensemble."

Lu dans :
B Cyrulnik, E Morin. Dialogue sur la nature humaine. Ed Poches Essai , coll. L'Aube. 2000. 93 pages. Cit. p.26

01 mars 2010

Temps de dieu, temps des hommes

"L'homme dit  : Dieu  ?
Dieu dit  : Oui, moi-même
L'homme  : Puis-je vous poser une question  ? 
-Bien  sûr. -
L' homme  : Qu'est-ce qu' un million d' années pour vous  ? 
- Dieu  : Une  seconde.  -
L' homme  : Et un million d'euros  ? 
Dieu  : Pas même un  centime. 
L' homme  : Pouvez-vous me donner un centime  ? 
Dieu  : Attends une  seconde...     "

28 février 2010

Un bonheur de petite fille

"En ce monde
nous marchons sur le toit de l'enfer
et nous regardons les fleurs."
Issa Kobayashi
Mieux connu sous son seul prénom d'Issa (litt. "la tasse de thé"), le maître du haïku japonais finira sa vie sous le toit de sa grange, perdue six mois plus tôt dans l'incendie de son village. Les images de désolation en Vendée et de Concepcion au Chili du JT de 20 heures paraissent bien illustrées par ces trois lignes  de sagesse, complétées par ce délicieux mot d'enfant au téléphone: "à qui ai-je le bonheur?"

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Une barbarie à visage humain

"Sans l'espérance, vous ne rencontrerez jamais l'inespéré."
Héraclite d'Ephèse.
Printanier, un orgue de Barbarie égrène Piaf au seuil du Westland Shopping Center ce samedi matin. Un souffle de vent tiède, une paresse dans la fuite des jours, un ciel soudain un peu moins gris annoncent la fin proche de bonhomme hiver. Curieux tout de même qu'on puisse appeler Orgue de Barbarie un instrument aussi paisible et Little Boy (Petit garçon) la première bombe atomique larguée sur Hiroshima. Je m'étonne moi-même d'associer ainsi, sans les provoquer, des réflexions aussi saugrenues par un beau jour de (presque) printemps éclairé par un artiste de rue infirme égrenant sa musique: nos gestes les plus anodins réveillent chez l'autre que nous croisons des souvenirs issus de sa propre histoire, et c'est magique.
 
Lu dans
cité par Colette Nys Mazure. Les ombres et les jours. Alice Editions. 1999. 96 pages. Exergue p.49 

25 février 2010

Un ruban d'amour et de lumière

« Je n'ai pas dormi cette nuit, ne pouvant songer qu'à toi, qu'à nous.
Le soleil se lève, et une lanière orangée drape les toits de la ville.
Je t'aime comme cette lumière aime le jour. »
Lettre de Laetitia à Raphael.


Des mille et une manières de se dire Je t'aime, certaines sont tout de même bien tournées. Je l'ai lue ce matin dans un métro bondé, calé entre les uns, les autres et leur mystère propre.  Une gsmiste racontait la vente d'un appartement à un interlocuteur lointain. Un homme à la mine sérieuse émettait ses hypothèses sur les causes de la catastrophe de Buizingen. Sur la plate-forme, un peu esseulé, un homme vêtu d'un manteau bleu marine assez banal, portant un cartable en cuir élimé et un comique béret rond terminé par une minuscule petite virgule en feutre sur le sommet du crâne, dégageait je ne sais pourquoi la sympathie. Il souriait seul et semblait se parler à lui-même, bien le genre de type me suis-je dit à se prononcer, ou à écrire, le genre de phrase d'amour telle celle de Laetitia  à Raphael.  Le  gars à qui on  confie la présentation du JT parce qu'immédiatement on le croit, ou à qui on confierait quelque souci lourd à porter. Un "délit de sale gueule" en négatif en quelque sorte, que tout cela est étrange. Au fond, il a une tête de prof ai-je conclu, mais d'un genre un peu ancien. Il est descendu à la station Alma, et a emporté son mystère. 

Lu dans:
Vincent Engel. Raphael et Laetitia. Ed. Mille et une nuits. 2003. 72 pages. Extrait p. 47

Si le grain ne meurt

"Tu sais, mon grand-père, on l'a replanté !"
Sagesse enfantine

Mot d'enfant au retour de l'enterrement de son grand-père mort "rassasié d'années". 
 

Lu dans :
Un peu de mort sur le visage. Gabriel Ringlet. Desclée De Brouwer.1997. 150 pages. extrait p.138

21 février 2010

Match nul

"Le matin t'est donné,
ne le prends pas comme un dû."
Eugène Guillevic
Un oncle cher s'éteint, avec une lenteur infinie. Un cancer vaincu, un autre cancer vainqueur, match nul aurait ironisé Pierre Desproges qui estimait que son crabe n'était pas sociable. Soucieux de lui épargner une longue agonie, nous aurons guetté jusqu'au bout le mot de révolte, la demande d'en finir, le geste d'appel à l'aide pour quitter ce monde: rien, pas un souffle qui y ressemble, mystère insoluble de cette vie qui s'écoule  jour après jour et dont l'être humain espère bénéficier  jusqu'à la dernière goutte. Encore une dernière fois embrasser une épouse chère, une dernière fois voir un vrai soleil qui se lève, une dernière fois se sentir entouré de tous ses enfants réunis, une dernière fois passer une bonne nuit, une heure, juste une heure encore et puis on verra bien où se terminera cette source qui a commencé à sourdre minusculement pour enfler jusqu'à se jeter dans la mer immense dont nul ne revient.La vie reste notre grand mystère. 
 

Mille vies sont possibles

"Avec une seule existence, on peut écrire mille autobiographies. Il n'est pas nécessaire de mentir, il suffit de déplacer un mot, de changer un regard, d'éclairer un autre aspect du réel enfoui."
B. Cyrulnik
Le malheur crée des héros et des salauds, c'est selon. L'accident de trains à Hal n'échappe pas à la règle: les victimes appartiennent dans l'ensemble à la catégorie des premiers, sauf le conducteur de train qui en échappe. Les badauds qui se trouvaient sur le trajet et ont amené une chaise, un témoignage, ou pris la main d'une victime sont incontestablement des héros et figurent à la Une des reportages. Les responsables politiques, les cadres des compagnies incriminées, les actionnaires, qui se targuaient hier encore d'une parcelle de pouvoir, sont coupables à coup sûr: ils auraient dû prévoir. Le ministre d'il y a cinq ans est plutôt moins coupable que l'actuel, laissons ce retraité tranquille, même si la négligence s'étend sournoisement sur vingt années: l'actuel n'a pas pris en compte les leçons du passé. 

Derrière nos écrans chauds, nous appartenons tous à plusieurs de ces catégories en même temps, mais heureusement une catastrophe ne se produit que rarement et nous laisse la possibilité de nous placer du bon côté quand elle arrive dans le jardin des autres. J'espère qu'un sort mauvais m'épargnera de me trouver un jour du côté du paumé qui n'a pas vu le feu rouge dans sa profession lors d'un moment d'inattention conjugué à une succession de hasards malencontreux. 
 
Lu dans:
Boris Cyrulnik. Autobiographie d'un épouvantail. Ed. Odile Jacob. 2008. 275 pages. extrait p. 271

19 février 2010

Lever du jour

"Quand on a mission d'éveiller, on commence par faire sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement comme le premier saisissement sont pour soi."
René Char
Petite phrase modeste. Je ne sais pourquoi elle m'a ravi, hier, me ramenant en mémoire des images de bonheur simple, oubliées dans mon activité actuelle je l'avoue. 
 

17 février 2010

Entre Mardi Gras et Cendres

"Cette part d'ombre en moi
et qui ne m'appartient pas
à qui dois-je la rendre?"
Vincensini
Le contraste entre l'apothéose du Roi Carnaval et le sévère rappel des cendres inaugurant le carème chrétien "homme, souviens-toi que tu es poussière et retourneras à la poussière" m'impressionna dès mon enfance, les deux événements m'apparaissant excessifs. Par contraste, ce modeste rappel d'un poète disparu célébrant notre part d'ombre fait résonner en moi avec justesse une ironie douce-amère qui transcende les croyances et les religions. Et je souscris à ce 
"Je n'aurai pour tout dire
Écrit sur mon chemin
Que mon incertitude
La buée qui recouvrait la vitre
Et peut-être la vitre
Mais jamais la fenêtre
Et jamais le chemin
(Vincensini. Pour tout dire)

La mer n'est plus la mer

"Quand nul ne la regarde
la mer n'est plus la mer
elle est ce que nous sommes
lorsque nul ne nous voit."
Supervielle

Magie des masques vénitiens un jour de Carnaval, une possibilité d'être vu sans se révéler ni être reconnu. Un jour par an se désintégrer de sa propre existence pour ne plus être qu'un être sans nom ni sans histoire. Me revient le récit du professeur Dautrebande, gilles de Binche dès sa plus tendre enfance, que nul ne voyait dans son service le jour de Mardi Gras car ce jour-là "il n'était plus ni médecin, ni radiologue, ni professeur, mais un gilles méconnaissable sautillant parmi les gilles, et jusqu'à la fin de la nuit." 
Lu dans 
Jules Supervielle. La fable du Monde. Poèmes. Gallimard . 1938 (Paris).
Colette Nys Mazure. Courir sous l'averse. Desclée de Brouwer. 2009.  184 pages. extrait p.64

13 février 2010

Le temps où l'âme se repose

"Ce doit être ici le relais
où l'âme change de chevaux."
Supervielle


Bon repos à tous ceux qui en ont l'occasion.
  

On disait qu'on s'aime

"Le plus difficile n'est pas tant d'aimer que de se laisser aimer."  
 JM Gueulette


Clin d'oeil aux Valentins


Lu dans
Jean Marie Gueulette. Une fragilité différente. La fragilité, faiblesse ou richesse.  Albin Michel . 2009.  215 pages . extrait  p.154 

La souffrance du médecin

"Le médecin vit comme un sentiment d'impuissance ce qui n'est en fait qu'une impossibilité, d'où son mal-être."
JP Lebrun
 
Lu dans:
JP Lebrun. De la maladie médicale . De Boeck Bruxelles. 1993.

12 février 2010

11 février 2010

Le bonheur dont on fait les robes

"Yves Saint Laurent, dont le bonheur tenait à un fil, le seul qu'il n'ait jamais pu tisser."
Alain Chamfort  


 
Entendu sur
France Inter. 11.2.2010. Alain Chamfort. Une vie Saint Laurent. 

10 février 2010

Un autoentartage réussi

"Quand un philosophe fait un exposé pompeux avec sa braguette ouverte à tous les vents, la gravité de ce qu'il dit est contredit par sa braguette." 
Boris Cyrulnik

C'est le genre de mésaventure qui vient de sauter au visage du philosophe Bernard-Henri Lévy, brillant de chez brillant, controversé mais toujours à la pointe quand il s'agit de faire un coup médiatique ou d'émettre une opinion destinée à devenir un courant de pensée. Autopiégé par une mystification ancienne dûment révélée par son auteur, journaliste au Canard enchaîné, BHL n'avait apparemment pas lu dans le cas présent la fin de l'histoire et suscite l'hilarité de la France d'en bas, trop heureuse de noter que les meilleurs n'échappent parfois pas au ridicule.
Citant dans son dernier ouvrage un certain Jean-Baptiste Botul, philosophe et amant à ses heures de Marthe Richard, Marie Bonaparte et Simone de Beauvoir (rien que ça), conférencier au Paraguay et auteur de "La Vie sexuelle d'Emmanuel Kant", dont deux clics sur Wikipedia nous apprennent que tout n'est que supercherie, le beau Bernard-Henri tente péniblement de rétablir une crédibilité fissurée. Rien de bien méchant au fond, et c'est ce qui rend la phrase de Cyrulnik, écrite in tempore non suspecto, si adaptée à cet autoentartarge insolite. C'est Noël Godin qui doit se réjouir.

Lu dans:
Boris Cyrulnik. Autobiographie d'un épouvantail. Odile Jacob. 2008. 280 pages, extrait p.67

08 février 2010

Lumineuse fêlure

"Heureux les fêlés car ils laissent passer la lumière".
Béatitude pour le temps présent
La phrase est de Michel Audiard, citée par Marie Balmary lors d'un récent colloque de l'ISTR sur la fragilité les 24 et 25 janvier 2009 à Toulouse. Audiard lui-même s'est vraisemblablement inspiré de Léonard Cohen qui chante "Il y a une fissure, une fissure dans tout, comme cela la lumière peut entrer." Toutes deux belles au demeurant.
 
Lu dans :
Fragilité, Faiblesse ou richesse? Albin Michel. 2009, 217 pages, extrait P.9

Que de vent!

 "Le vent c'est de l'argent."
Sagesse des publicitaires

Glané à la radio, ce clin d'oeil pour les éoliennes Eole m'a fait sourire. Et vous?

05 février 2010

Sagesse de Liliane Wouters

« Mourir n’est après tout que changer d’apparence,
Nous dégager de ce cocon de chair et d’os
Comme nous avons dû quitter la poche d’eau.
Mais hélas nous serons plus nus qu’à la naissance
Car même notre corps fera défaut."
Liliane Wouters. 
Liliane Wouters. Le livre du soufi. Editions Le Taillis Pré. Décembre 2009.  

L'histoire se répète

"Ce qui importe pour un grand homme, c'est qu'il soit né à la bonne époque."
Epitaphe du pape Adrien VI
Intrigué par cette inscription tombale, comment ne pas s'enquérir de ce pape opportuniste? Adriaan Floriszoon (si si, comme ceux de La Panne Adinkerke, Méli etc.)  fut pape du 9 janvier 1522 au 14 septembre 1523, ce qui n'est pas bien long pour un souverain pontife, dernier pape non-italien avant l’élection de Jean-Paul II en 1978. On apprend qu'il fut chanoine au chapitre d'Anderlecht (si non e vero!) et aurait passé la plus grande partie de sa vie à l’Université de Louvain, d’abord comme étudiant et ensuite comme enseignant, recteur et chancelier avant d'être élu pape, quasi inconnu et en n'étant pas présent au conclave: l'élection de cet homme modeste, guère suspect de faire de l'ombre aux cardinaux désunis, sema la consternation à Rome et les électeurs regrettèrent vite leur choix. Il réduit le nombre de ses serviteurs à quatre (de 100 qu’avait son prédécesseur), évite les banquets et interdit le port d’armes dans la ville, devenant un reproche vivant pour beaucoup. Il meurt le 14 septembre 1523, dans l’indifférence, sinon l'hostilité, générale. Pour la réforme de l’Eglise en tout cas, ce fut une occasion manquée. Les bonnes intentions ne suffisent pas. 

Lu dans:
Godfried Danneels. Confidences d'un cardinal. Racine.2009. 173 pages. extrait p.105.
Wikipedia. Adrien VI. http://fr.wikipedia.org/wiki/Adrien_VI

03 février 2010

Sagesse du législateur

«La loi est la même pour tous les misérables.» 
Carlo Dossi

La violence des berges

"On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l'enserrent."
Bertolt Brecht

La presse m'apprend ce matin que j'habite en bordure d'une zone de non-droit, truffée d'armes de guerre et de trafics sordides. On ne doit pas avoir de la violence ni du droit la même conception, moi qui reste viscéralement attaché à cette zone urbaine où le matin il fait bon voir s'éveiller les quartiers. Où les paumés s'ébrouent en rue sans honte et où on peut encore se promener librement partout, sans buter sur les grilles de lotissements protégés par des portails électroniques abritant la tranquilllité des plus riches. Où trois continents se côtoient dans une ambiance débonnaire le weekend sur plusieurs kilomètres carrés de marché offrant à la vente tout ce que la terre peut produire de fruits, de vins, d'épices et de mets colorés. Les rares policiers qu'on y croise canalisent les voitures mal garées comme le ferait l'agent 33 de Quick et Flupke et je m'y sens infiniment plus en sécurité qu'au coeur du quartier européen, devant le Charlemagne, où on me vola ma trousse en fracturant le carreau arrière de ma voiture l'an passé. Plutôt que de stigmatiser certains quartiers en les désignant comme des repaires de lépreux, ne faut-il s'interroger sur la violence créée par la hausse des loyers et du prix des maisons qui chasse nos enfants et leur impose des navettes éreintantes, ou concentre l'extrême pauvreté dans quelques ghettos pourris pour mieux les contenir. 

Dorénavant donc, tolérance zéro pour Curegem/Anderlecht. Pourquoi la règle qui est applicable à un homme ne le serait-elle pas également à tous les autres, se demandait Alexis de Tocqueville? Les petits délits bien profitables sont-ils donc à ce point concentrés dans la zone entre le canal et la gare du Midi, alors que le reste du pays respire l'honnêteté et le goût du bien. Dès demain je me promène en rue agitant la clochette de la lèpre. 

01 février 2010

De mauvais gré

"Je suis né le 5 avril 1929. Contre mon gré: je suis né par césarienne."
Hugo Claus
 

Lu  dans:
Le monologue de Hugo Claus. Le Soir 1 février 2010. page 37. 

31 janvier 2010

Chaque douleur est unique

"Il s'aperçut que, si quelqu'un souffre, sa douleur lui appartient en propre, nul ne peut l'en décharger si légèrement que ce soit; il s'aperçut que si quelqu'un souffre, autrui n'en souffre pas pour autant, même si son amour est grand, et c'est cela qui fait la solitude de la vie."
Dino Buzzati. Le Désert des Tartares.
Interrogée par des étudiants en médecine sur le message qu'elle laisserait à d'autres patients atteinte de la même affection qu'elle (une maladie neurodégénérative), cette patiente eut cette phrase similaire: chaque douleur est unique. On ne saurait mieux dire. 

Lu dans :
Le Désert des Tartares. Dino Buzzati. LGF. Livre de Poche. 1995. 242 pages.

C'est où chez moi

«Les gens pensent toujours que ce qui est vrai est vrai cent pour cent.»
Jerome David Salinger


Secret, insaisissable, l'écrivain Jérome D Salinger est mort la semaine passée à l'âge de 91 ans. Singulière figure que celle de ce disparu volontaire qui, après avoir publié en 1951 'L' Attrape-coeurs', roman considéré comme son chef-d' oeuvre, s'est cloîtré dans la propriété qui lui servira de retraite jusqu'à la fin de ses jours, une petite maison dans le village de Cornish (Vermont). Il s'y installe le jour de ses 34 ans, le 1er janvier 1953. On ne le reverra quasiment plus, allant jusqu'à interdire à son agent et à sa famille de lui faire suivre son courrier que de toute façon il ne lirait pas. Certains racontent que Salinger n'a jamais cessé d'écrire, empilant des décennies de manuscrits dans un coffre-fort, de livres sans lecteurs. Comment ne pas évoquer Rimbaud, autre retraité volontaire après avoir écrit "Une saison en enfer". Ou plus récemment Grigory Perelman, 40 ans, le chercheur russe nominé pour la médaille Fields de mathématique que les jurés ont débusqué, barbu et hirsute, dans ses forêts russes, cueillant des fruits pour sa maman alors qu'il ne donnait plus signe de vie depuis un bon moment. Il n'a pas réclamé le million de dollars échu... 

Quelle clé de lecture? Le philosophe Jean Michel Longneaux s'interrogeait cet après-midi sur "c'est quoi chez soi, c'est où chez soi?" et sur la nature réelle de ce qu'est un domicile. Paraphrasant Levinas, une maison devient cet endroit intemporel où l'homme peut s'abriter du monde pour (re)devenir lui-même, quittant le statut d'objet parmi les objets pour celui de sujet face au monde. D'où l'horreur que peuvent ressentir d'aucuns à l'idée d'une invasion possible par les voleurs, les cafards, les souris ou ... les honneurs. La langue française ne pousse-t-elle pas l'assimilation de cet endroit où l'homme vit et devient lui-même au point que lorsqu'il nomme son domicile il parlera sobrement de son "chez moi". 

Lu dans :
L'attrape-coeurs, trad. Annie Saumont, p.17, Livre de Poche n°2108
C'est quoi chez soi, c'est où chez soi. Jean michel LOngneaux. Vieillir chez soi. SSMG/Chaire de médecine générale. Grande journée Gériatrie. 30.1.2010 

23 janvier 2010

En faire toute une histoire

"Alas ! It is delusion all :
The future cheats us from afar,
Nor can we be what we recall,
Nor dare we think on what we are."
"Hélas, tout est illusion,
L'avenir se moque de nous à distance,
Nous ne pouvons ni ressembler à nos souvenirs,
Ni oser nous accepter comme nous sommes."

Lord Byron, Stanzas for Music.

Des théories de la mémoire suggèrent que tout souvenir est une reconstruction, et non un "fichier" que nous puiserions intact dans notre cerveau: celui-ci ne s'apparente guère à un disque dur.  Le même souvenir d'une image, d'une mélodie, d'une saveur ancienne pourrait ainsi être évoqué d'année en année à la fois intact et entièrement différent car remodelé par nos expériences intercurrentes et la signification que nous lui donnons au moment où nous y repensons. L'évocation d'un moment passé n'équivaudrait pas à l'extraction d'une fiche bien rangée mais s'apparenterait davantage à l'aiguille à tricoter que l'on enfile au-travers d'un grand nombre de cartes perforées, des plus anciennes aux plus récentes. On ne peut se raconter sans donner un sens au récit de notre existence et chacun de nos souvenirs nous raconte tout entier. On ne peut que s'extasier devant la prescience d'écrivains, de dramaturges et de poètes (Lord Byron ici, mais Proust écrivit de superbes pages sur le sujet) à exprimer en beauté ce que de savantes études démontrent parfois bien plus tard. 


Lu dans
Jacques Attali. Une brève histoire de l'avenir. Fayard.  2009. 422 pages.  p.7