30 mars 2024

Matin de Pâques

"Matin gris de Pâques        
le jardin humide est semé d’œufs brillants.    
Tu te souviens à peine de les avoir mis là parmi les jonquilles
à la fourche d'un arbre         au pied de la haie.
Bientôt, tu verras les enfants se répandre
en poussant des cris à chaque découverte.

Il y a longtemps que tu n'as plus l'âge
de chercher avec eux    
sinon pour aider les plus jeunes. 
Peut-être quelqu'un
a-t-il caché des œufs à ton intention
dans l'herbe du temps     peut-être attend-il
un peu à l'écart     que tu cherches encore ." 
                            Jean Pierre Lemaire


C'est à quel âge qu'on n'a plus l'âge de chercher ce qu'on n'attend plus? Sans doute le jour où on se dit qu'il n'y a plus rien à trouver, et qu'on vivra de l'acquis. Quel œuf cacher aujourd'hui, où, et pour qui?


Je vous souhaite une bonne fête de Pâques, assortie de quelques jours de vacances si vous avez le privilège - comme nous - d'en prendre. CV

Lu dans: 
Jean Pierre Lemaire. Graduel. NRF Gallimard 2021 133 pages  Extrait p. 96

 

La lampe éteinte

"Tu montes moins vite à soixante-cinq ans
l'escalier sur la colline      (..)
tout en haut     tu vois que la porte est ouverte
mais il n'y a plus personne au monastère
les Sœurs sont parties en éteignant la lampe
qui disait autrefois que Dieu t'attendait   (..)
Tu t'assieds dehors     où rien ne te console
puis tu redescends
La douce présence est à chercher ailleurs
dans la ville profane     et les événements
en toute chose         en toi." 
                    Jean Pierre Lemaire


Dans le beau film "Un soir, un train" d'André Delvaux (1968), un convoi ferroviaire stoppe dans une steppe déserte, sans qu'on sache pourquoi, ni où, ni quand il repartira. Combien sommes-nous, cinquante ans plus tard, à le vivre? Perdues les certitudes qu'on nous avait enseignées, les pierres d'angle sur lesquelles s'échafaudaient nos trajets de vie, Marx et Dieu se taisent. On découvre sur le tard que nos enfants peuvent bien vivre sans inquiétudes métaphysiques, et ils finissent par nous convaincre que nul ne saura jamais où allait le train qui s'est arrêté. Ce qu'on considérait comme une douce présence serait-il donc bien à chercher ailleurs, dans la ville profane, et peut-être en soi?


Lu dans: 
Jean Pierre Lemaire. NRF Gallimard 2021 133 pages. Extrait p.11
André Delvaux. Un soir, un train. Scénario: d'après le roman de Johan Daisne De Trein der traagheid (litt. « Le Train de l'inertie »). 1968. France, Belgique. 88 minutes.

29 mars 2024

Sagesse du hêtre quand vient le printemps

 

"Une génération arrive à sa fin
trente ans devant nous qui lui succédons
nous voyons là-bas les têtes chenues
s'incliner rouler se dissoudre
l'une continuer plus loin que les autres
tandis que nous portons encore sur le dos
les jeunes parents     les petits-enfants
qui jouent sans savoir     apprennent à nager
et rient aux éclats en regardant la plage."
                Jean-Pierre Lemaire


Un rayon de printemps a emporté en un mois mes quatre derniers oncles et tantes à l'approche de leurs cent ans. C'est une malle de souvenirs qui se referme, faisant de nous des témoins de la métamorphose. Quelques jours plus tôt, "résistant au vent du Nord, le hêtre du parc m'avait surpris, insensible aux bourrasques cédant à peine une ou deux petites feuilles de son feuillage pâle.  Survint soudain  quand rien ne s'annonçait que la douceur d'une journée sans vent, une brise imperceptible et tiède qui se leva tout à coup, une simple respiration, et par centaines, par milliers, les feuilles si longtemps épargnées s'envolèrent, silencieuses, légères, dociles, lassées de leur persévérance, lassées de leur résistance et de leur vaillance. Ce qui avait tenu et résisté pendant cinq, six mois, succomba en quelques minutes à un petit rien, à un souffle: l'heure de la fin avait sonné et comme une bruine, elles tombèrent à terre, recouvrant le chemin et l'herbe. Que m'avait révélé ce spectacle surprenant? Était-ce la mort du feuillage hivernal qui s 'était accomplie sans heurt, sans résistance? Ou était-ce la vie, la jeunesse impatiente et gaie des bourgeons dont la volonté s'était soudain éveillée, leur permettant de conquérir l'espace dont ils avaient besoin? Était-ce triste, était-ce amusant?" (Hermann Hesse).   C'était la vie comme elle va.


Lu dans: 
Jean-Pierre Lemaire. Graduel. NRF Gallimard. 2021. 134 pages. Extrait p. 29
Hermann Hesse. Éloge de la vieillesse. LGF.2003. 158 pages. 

28 mars 2024

Les simples

 "Au lieu de fantasmer un surhomme performant et sans faille, ne pourrait-on imaginer des alternatives qui augmenteraient d'autres capacités telles que l'empathie, l'inclusion ou la créativité? Plutôt que de devenir des êtres plus forts, plus rapides ou plus beaux, ne pourrions-nous pas être plus communicatifs, sociables ou écoresponsables? Toute vision du futur qui ne considère qu'une approche essentiellement technico-scientifique du progrès humain, évacue complètement l'idée d'un progrès social. Ces techniques d'amélioration de nos capacités intellectuelles et physiques poussent l'homme à se sentir imparfait et dysfonctionnel. En effet, cette course à la performance et à la perfection nous place dans une situation où la fragilité de notre corps liée à son statut d'organisme vivant devient une maladie à soigner. La question n'est pas de savoir si le design peut faire de nous des super  héros maïs plutôt de savoir quel genre de super-humains nous voulons devenir."


Un hasard heureux fait se croiser cette réflexion découverte au grand Hornu (merci Marc pour ta transcription fidèle) et la première ligne des Béatitudes "heureux êtes-vous les simples de coeur...". Une longue tradition chrétienne veut que le jeudi avant Pâques le maître lave les pieds de ceux qui sont à son service. Une vision du surhomme quelque peu éloignée de celle qui domine le temps présent, mais qui pourrait nous inspirer.


Lu dans:
Évangile de Matthieu. Les Béatitudes. 5, 1-12

27 mars 2024

Plénitude

 

"Comme un chat endormi sur une chaise
en paix       
ne faisant qu’un avec le maître de maison     avec la maîtresse
chez lui    chez lui dans la maison des vivants
endormi dans l’âtre
bâillant devant le feu
endormi dans l’âtre du monde vivant
bâillant chez lui devant le feu de la vie. "
                        D.H Lawrence



Et si la plénitude, cette sensation de retrouver quelque chose de primordial, qui serait à la fois très simple et très profond, n'était pas l'apanage de la santé et de la jeunesse. Je surpris un jour dans son sommeil, la tête posée sur ses bras, une nonagénaire hospitalisée pour de nombreuses bonnes raisons. Elle rayonnait, heureuse à l'écoute du carillon de la collégiale, du rayon de soleil qui la réchauffait, de toutes ces images lumineuses dans sa tête. De se réveiller sans âge, sans contrainte, surprise par ma seule main posée sur son épaule. Comme l'a décrit le regretté médecin philosophe Oliver Sackx, "ce sentiment très doux, très agréable et très paisible de rendre grâce à chaque moment d’être ce qu’on  est, un peu comme lorsque l’on rentre chez soi après une rude et longue journée de travail. Se sentir comme un chat bien au chaud et tranquille devant un bon feu. »


Lu dans :
D.H.Lawrence. Pax. in Poèmes. trad. J-J Mayoux. Ed. Aubier. 1976.
cité par Oliver Sacks. L'éveil. Sciences humaines H.C. ). Éditions du Seuil. Extrait p. 276

26 mars 2024

Soir de printemps au cimetière d'Ixelles

 "Printemps.

Sur un banc     dans un square
assis côte à côte à l'arrêt du bus
deux par deux     sont-ils frères    
fils et mères     condisciples associés d'un instant
quel projet         quel passé     quel bonheur
énigme des relations
mouvement joyeux dans la rue
où descendent soudain les âmes sœurs."
       sur un texte d'Étienne Faure


Soir de printemps précoce au cimetière d'Ixelles, terrasses pleines d'étudiants en tablées joyeuses, à l'intérieur couples en tête-à-tête, que peuvent se dire tous ces gens? Premier rendez-vous énamouré, espoirs caressés, dernière rencontre, regrets de ce qui fut et ne reviendra pas, projets de vie, constats d'échecs, avenir, passé. Paroles de tendresse et mots de querelle, que disent tous ces mots prononcés un premier soir de printemps  au cimetière d'Ixelles?


Lu dans:
Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait p.11

25 mars 2024

Sagesse de Mahmoud Darwich

 "Quand tu prépares ton petit-déjeuner,

pense aux autres.
(N'oublie pas le grain aux colombes.)

Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres.
(N'oublie pas ceux qui réclament la paix.)

Quand tu règles la facture d'eau, pense aux autres.
(Qui tètent les nuages.)

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N'oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n'ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Quand tu penses aux autres lointains,
pense à toi.
(Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?)
                        Mahmoud Darwich


D'aucuns peuvent s'étonner d'un si long silence, mais qu'écrire devant pareille désespérance face à des conflits irrésolus, d'images quotidiennes d'une violence insoutenable, de proches tant aimés qui nous quittent au terme du voyage, de la fatigue répétitive d'annoncer de mauvaises nouvelles? Que n'a-t-on dit des merveilles de la médecine, alors qu'à terme elle finit toujours par perdre la partie.  La tentation d'éteindre les infos télévisées pour se protéger a précédé ce soir  une séquence de La Grande Librairie qui nous fait découvrir le poème de Mahmoud Darwich "Pense aux autres", auquel on ne peut qu'adhérer. La journée n'était pas perdue. 


Lu dans: 
Mahmoud Darwich. Pense aux autres. Traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar. Comme des fleurs d’amandier ou plus loin. Actes Sud. 2007. 144 pages.

13 mars 2024

Deux barques


 "Deux barques juste posées sur la rive,
point d'amarres ni d'entraves.
Un rien peut les libérer" 
            Philippe Devuyst


Un matin n'est jamais aussi lumineux que le jour où on prend la route.


Lu dans: 
Philippe Devuyst. Alouettes, où êtes-vous. Autoédition. 2024.

12 mars 2024

L'homme qui plantait des arbres

 "Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caractère inoubliable."

                            Jean Giono


En 1953, le magazine américain Thé Reader's Digest demanda à Giono d'écrire quelques pages pour la rubrique bien connue "Le personnage le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré ". Quelques jours plus tard, le texte tapé à la machine, était expédié, et la réponse ne se faisait pas attendre : réponse satisfaite et chaleureuse, c'était tout à fait ce qui convenait. Quelques semaines passèrent, et un beau jour Giono descendit de son bureau. Son visage reflétait la stupéfaction. Il venait de recevoir une deuxième lettre du Reader's Digest, d'un ton bien différent de la première : on l'y traitait d'imposteur... Giono trouvait la situation cocasse, mais ce qui prédominait en lui à l'époque, c'est la surprise qu'il puisse exister des gens assez sots pour demander à un écrivain, donc inventeur professionnel, quel était le personnage le plus extraordinaire qu'il ait rencontré, et pour ne pas comprendre que ce personnage était forcément sorti de son imagination... Fiction ou pas, ce petit ouvrage figure au panthéon de mes lecture préférées. Peut-être parce qu'il donne vie au héros sans gloire ni histoire auquel nous aimerions tous ressembler.


Lu dans: 
Jean Giono; L'homme qui plantait des arbres. Gallimard. NRF Collection blanche. 1996. 33 pages

09 mars 2024

L'inattendu de toutes les couleurs


"Ce matin je sors de chez moi
Il m'attendait, il était là
Il sautillait sur le trottoir
Mon Dieu, qu'il était drôle à voir
Le petit oiseau de toutes les couleurs
Le petit oiseau de toutes les couleurs."  
                    Gilbert Bécaud, Maurice Vidalin



Surprise aux premiers rayons de soleil, une mésange enchante notre petit jardin, bientôt rejointe par une seconde. Elles en explorent les recoins et le minuscule nichoir qui semble les attendre. On prévoit l'achat de graines, imagine une nichée. Et puis le lendemain, plus rien. On ne connaîtra jamais la raison de leur disparition aussi soudaine que leur arrivée, la crainte des pies ou l'ombre d'un chat dans les rideaux de nos voisins. Rien n'est aussi imprévisible que la survenue de l'inattendu et sa dissolution, mais quel bonheur.




Lu dans:
Gilbert Becaud / Maurice Vidalin. Le P'tit Oiseau de toutes les couleurs. 1966