"Nous avons exagéré le superflu.
Nous n'avons plus le nécessaire."
Pierre-Joseph Proudhon
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Jean-Luc Nancy, Daniel Tyradellis. Qu'appelons-nous penser? Diaphanes Editions. 2013. 74 pages
Minimes, citations et poésie du quotidien
"Nous avons exagéré le superflu.
Nous n'avons plus le nécessaire."
Pierre-Joseph Proudhon
"Y'a tant de vagues et de fumée
Qu'on n'arrive plus à distinguer
Le blanc du noir
Et l'énergie du désespoir (..)Y'a tant de vagues et tant d'idées
Qu'on n'arrive plus à décider
Le faux du vrai
Et qui aimer ou condamner (..)Je m'en irai dormir dans le paradis blanc
Où les manchots s'amusent dès le soleil levant
Et jouent en nous montrant
Ce que c'est d'être vivant
Où les nuits sont si longues qu'on en oublie le temps
Tout seul avec le vent
Je m'en irai dormir dans le paradis blanc
Comme dans mes rêves d'enfant
Loin des regards de haine
Et des combats de sang
Retrouver les baleines
Parler aux poissons d'argent
Comme, comme, comme avant. "
Michel Berger
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Michel Berger. Le Paradis blanc. Album Ça ne tient pas debout.
1990.© Universal M B M Sarl
Il est où le soleil? Wajdi Mouawad. La
grande librairie. Mercredi 4 mars 2026.
"Ils mangèrent avec un grand silence heureux. Le pain était bon, le vin aussi. On sentait la joie de vivre."
Jean Giono. Que ma joie demeure
Conseils pour vos prochains repas d'amis, évitez le taboulé libanais, le houmous et les falafels, oubliez le filet américain, les ribs et l'apple pie. Evoquer votre goût pour le Boeuf Stroganov, le Bortsch et les blinis n'est pas une bonne idée non plus. Composez-vous un menu comprenant des plats neutres et politiquement aseptisés tels un velouté de potiron, un suprême de volaille (ou de tofu si vegans), un sorbet de citron et un thé de verveine. Orientez la conversation vers la littérature ancienne, votre dernier voyage en vélo en Zélande et des conseils de permaculture. Evitez de parler de votre tour du monde en avion, du début du ramadan, du dernier vaccin contre la grippe, de l'élevage de poussins intensif, du boeuf de Kobé, de religion, de la législation sur les voitures hybrides ou sur les guerres de même nom. Evitez de tousser ou de complimenter vos hôtes sur leur bonne mine(s) car il se trouvera toujours un rieur pour évoquer le détroit d'Ormuz qui en contient tant. Taisez-vous un maximum et évitez d'aborder tout ce qui fâche et démarre une conversation en vrille. Nul n'y échappe, car le chaos initié par quelques grands esprits dérangés se répand rapidement, et partout, nous contaminant tous bien plus qu'on l'imagine. Pour ma part je range les repas d'amis jusqu'à ce que survienne un improbable armistice.
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Jean Giono. Que ma joie demeure. Le Livre de Poche. 1959. 504 pages
« Ils ont mis un obus dans le cul de la planète. »
Dominique Eddé, romancière et essayiste libanaise
J'abhorre la trivialité et trouve pourtant appropriée la phrase citée par Dominique Eddé, qui l'a reprise à un collègue journaliste. Il faut avoir perdu l'esprit pour affirmer que grâce au chaos allumé au Moyen-Orient désormais "une grande paix régnera". Les lecteurs du Monde ont pu découvrir hier ces quelques lignes sobres de la romancière libanaise. "Dans cette partie du monde, la haine et l’épuisement se partagent les vies. Plus l’épuisement s’installe, plus la haine grandit. Le syndrome est en passe de contaminer la planète. Il appartient désormais à toute intelligence capable d’altérité et d’empathie de résister et de se faire entendre sous une forme ou une autre. Si modeste soit-elle. Il ne s’agit pas de l’emporter sur le raz-de-marée, il est en marche ; il s’agit pour chacun, chacune, de sauver à l’intérieur de soi ce qui vaut à notre espèce son qualificatif d’humaine."
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Dominique Eddé. Le temps du présent est écrasant, il est à la
destruction. Le Monde. 11 mars 2026.
"Malheur à nous !
Nous pouvons, oui, nous aussi pouvons nous soulever et vous tuer ! Nous aussi ! Nous aussi ! Mais nous pouvons aussi ce que vous n’avez jamais pu ni ne pourrez jamais sur cette terre : Ne pas tuer son prochain."
Yitshak Katzenelson. Chant du peuple juif assassiné. 1944
Une longue tradition de prophètes, ces "voix prêchant dans le désert", constelle l'histoire du peuple d'Israël. La voix d'Ytshak Katzenelson, poète et dramaturge juif, né le 1ᵉʳ juillet 1886 à Karelichy, près de Minsk, et assassiné par gazage le 1ᵉʳ mai 1944 au camp d'extermination nazi d'Auschwitz, résonne étrangement par ces temps de violence.
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Yitshak Katzenelson. Chant du peuple juif assassiné. 1944. trad. B. Baum. Paris. Zulma. 2007. Rédigé en 1944 au camp d'internement de Vittel.
cité par Hannah Arendt, Karl Jaspers. À propos de l'affaire Eichmann. Ed. L'Herne. 2021. 101 pages. Exergue
Ytshak Katzenelson https://fr.wikipedia.org/wiki/Ytshak_Katzenelson
"Tu ne tueras point."
Exode 20:13
Voir s'écrouler, jour après jour, toutes les valeurs sur lesquelles se fondèrent nos vies, est une profonde désillusion. On put dire après Auschwitz qu'on n'avait rien vu, mais même cela nous est enlevé aujourd'hui. On voit, on lit, on découvre, et un silence assourdissant y répond. Célébrer le retour du printemps, les jonquilles, le réveil des abeilles, les semences de progrès qu'il y aurait en tout homme n'occultera pas la profonde inhumanité dans laquelle nous baignons actuellement. On sourit de la férocité de Kroll dans Le Soir évoquant le rapatriement des vacanciers de Dubaï "maman, j'ai oublié mon essuie à la piscine de l'hôtel", mais ce sourire cache un profond malaise.
Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
Comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas,
Tu n’es pas cinq,
Tu es des millions. (./..)
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère."
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Nâzim Hikmet. Il neige dans la nuit et autres poèmes. Gallimard Poésie. 2000. 418 pages
"Nous sommes entrés dans une période de retour des empires, où les grandes puissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, imposent leurs logiques de puissance. (./..) L’Europe devrait être une puissance de médiation et de droit. Notre responsabilité est de promouvoir des solutions politiques durables. Si nous abandonnons cette vocation, nous perdrons ce qui fait la singularité du projet européen."
Dominique de Villepin
Voix dissonante, qui ne se souvient du 14 février 2003 lorsque Dominique de Villepin, ministre français des Affaires étrangères, prononce un discours historique à l'ONU, s'opposant fermement à l'intervention militaire américaine en Irak. Son plaidoyer pour la paix et le désarmement par les inspections fut longuement applaudi, un fait rare au Conseil de sécurité. On le retrouve hier au JT 19h30 de la RTBF, à l'occasion d'un passage à Bruxelles dans un contexte international tout aussi perturbé, avec un discours qui paraît moins aligné sur les justifications israéliennes et américaines des récentes frappes en Iran et au Liban. L'avantage sans doute de ne pas être en position de responsabilité, mais paroles qui ont le mérite d'exister. "« Ce n’est plus le temps des architectes. C’est le temps des maçons, ceux qui, pierre après pierre, bâtissent patiemment la maison européenne.. ./.. Si l’Europe cherche à devenir une petite Amérique, elle perdra son âme et sa raison d’être. L’Europe n’a jamais été une puissance d’empire ; elle est une puissance de droit. ./.. Nous entrons dans un monde d’empires. Les grandes puissances pensent en continents, en ressources, en domination. Si l’Europe n’apprend pas à penser ainsi elle aussi, elle sera pensée par les autres. »
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Dominique de Villepin. JT 19h30 (RTBF), 6 mars 2026 . Bruxelles, 6 mars 2026, à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, L’Europe face aux empires
"Le monde ne mourra pas par manque de merveilles mais uniquement par manque d'émerveillement." Vincent Munier
Un grand-père apprend patiemment l'émerveillement à son petit-fils et à découvrir la nécessité de se rendre invisible pour voir la nature. Le superbe film Le Chant des forêts, réalisé par le photographe naturaliste Vincent Munier explore la forêt des Vosges; dans l'observation et la transmission intergénérationnelle. S'émerveiller d'un mouvement d’herbe, d'un souffle dans la brume, d'un battement d’ailes, du passage furtif d’un animal. Rien de spectaculaire au sens habituel du cinéma. Et pourtant tout est là. La forêt révèle la puissance de l’infime, de ces riens si importants, de toutes ces choses qui n’existent presque pas. Elles ne produisent rien, ne font pas d’actualité, ne remplissent aucun écran. Elles sont trop petites, trop lentes, trop silencieuses. Et pourtant, la forêt repose sur cette multitude d’insignifiances: un insecte nourrit un oiseau, un champignon nourrit une racine, une graine oubliée devient un arbre. Et la vie persiste grâce à ce que nous ne voyons pas. Un film qui est pur moment de bonheur pour qui sait encore s'arrêter durant deux heures et simplement observer.
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Phrase de fin de l'émission Passe moi les jumelles - consacré au
photographe : Vincent Munier , l'éternel émerveillé
Vincent Munier. Le Chant des forêts. Documentaire. 93 minutes.
France. 2025
"Je me dis que d'autres hommes trouveront, eux aussi, le chemin vers la paix au Proche-Orient, en Ukraine ou ailleurs. Y a-t-il d'autre choix que d'y croire ? Un devoir d'optimisme au nom des enfants des autres et des miens."
Maryse Burgot
Un rayon de soleil dans la grisaille. Maryse Burgot, journaliste de France TV, partage son expérience et ses rencontres à l'occasion de la sortie de son autobiographie en Poche. Elle conclut sur une touche d'espoir, "car sinon à quoi bon continuer à faire quoi que ce soit" . Dans son métier, et dans tant d'autres. On retrouve "le serment d'être heureux" du philosophe Alain, adapté à notre époque.
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Maryse Burgot. Loin de chez moi : Grand reporter et fille de
paysans. Le Livre de Poche / Documents . 2026. 312 pages
La Grande Librairie. Mercredi 4 mars 2026 à 21:05 sur France 5,
Augustin Trapenard
"Arrêtez ce monde, je veux descendre."
Un mauvais rêve de fin de nuit. Profitant du chaos, la Chine s'empare de Taiwan, tuant son président et une quarantaine de ses plus hauts généraux, ministtres et scientifiques. Le monde réagit mollement, car la "la guerre n'est que la continuation de la politique par d’autres moyens ” comme nous le rappelle un ministre. Victime de ce noble principe, un de mes vieux patients fut massacré dans son sommeil à coups de trépied de baxter par un voisin de chambre qui le suspectait de grivoiserie. Ce qui n'était qu'un fait-divers de presse locale est transposé aujourd'hui en politique internationale. Moment de grâce annoncé, ce midi à la sortie des cours un repas partagé avec quelques-uns de nos petits, des concentrés de joie de vivre. Comment ne pas s'interroger sur le monde que nous leur laissons, envahis contre toute habitude par ce sentiment évoqué par Sylvain Tesson "de ne plus habiter ce vaisseau terrestre avec la même grâce"?
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Sylvain Tesson . Sur les chemins noirs. Gallimard. NRF. 2019. 176 pages
'La guerre n'est que ..."citation de Carl von Clausewitz, militaire
prussien, qui occupa une place centrale dans les guerres napoléoniennes
"Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus."
Alfred Jarry
Alfred Jarry reprend Eschyle et son imprécation "L’hubris (la démesure) engendre le tyran / lorsqu’elle fleurit / elle produit l’épi de l’égarement / dont la moisson est faite de larmes." Nous n’avons plus de dieux pour nous rappeler à l’ordre, mais les faits démontrent que l'Homme n'a rien appris.
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Alfred Jarry. Ubu Roi. Mercure de France. 1896.
Eschyle (525-456 av. J.-C). Agamemnon. Orestie.
"Dulce bellum inexpertis. / La guerre est douce à ceux qui ne l'ont pas vécue."
Sagesse latine
Une critique lucide, et ancienne, de l'enthousiasme guerrier. Une
réflexion profondément actuelle, propice à entamer ce mois de mars, Mars
dieu de la guerre dans la mythologie romaine.
« Tous les chagrins sont supportables si on en fait une histoire. »
Karen Blixen (1885-1962)
Il faut (re)lire l'oeuvre de Karen Blixen pour saisir la pertinence de cet épigraphe.Ou (re)découvrir les films éponymes.
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Karen Blixen. La Ferme africaine. Out of Africa. Gallimard. Coll. Blanche. 1942.
Karen Blixen. Le Festin de Babette et autres contes . Babette's Feast. 1958. Gallimard. Folio 4679. 2008.
"Au milieu des ténèbres, je souris à la vie, comme si je connaissais la formule magique qui change le mal et la tristesse en clarté et en bonheur."
Rosa Luxemburg. Lettres de prison.
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Laurence Nobécourt. La Petite sauvage. Grasset. 2026. 288 pages
Arundhati Roy. Mon refuge et mon orage. Gallimard. 2026. 400
pages.
Rosa Luxemburg. Lettres de prison. Recueil épistolaire (1915 -
1918) écrit pendant sa détention pour son opposition à la Première
Guerre mondiale.
"Gjensynsglede (norvégien): la joie de tomber sur une personne que l’on n’a pas vue depuis longtemps."
Un visage revient, comme un port sortant de la brume. Les années s’effacent un instant, on se regarde incrédules de vivre une double expérience. D'abord celle de la rencontre elle-même. Tout aurait pu empêcher ce moment, les hasards contrariés, les routes divergentes, les retards, les silences, les déménagements, les maladies, les choix infimes qui déplacent une vie de quelques degrés, autant de bifurcations qui auraient suffi à rendre cette rencontre impossible. Statistiquement, elle avait toutes les chances de ne pas advenir. Et puis celle de la reconnaissance d'un visage après de longues années. Les traits ont changé, la peau s’est affinée, les lignes se sont creusées, le regard a traversé des paysages que nous ignorons. Et pourtant, quelque chose demeure, une façon de plisser les yeux, d'incliner un sourire. Ce n’est pas la photographie que nous reconnaissons, mais bien le mouvement intérieur qui a survécu à tant d'années. Le visage n’est plus le même, et cependant il est resté fidèle à lui-même. Comme un vieux village dont les façades auraient été restaurées, mais dont les rues gardent la même orientation vers le soleil. Le temps transforme sans effacer. Ce qui aurait pu ne rester à jamais qu'une silhouette floue dans la mémoire est devenu ce visage transformé qui se tient là, vivant, respirant, devant nous. Gjensynsglede , un beau mot pour décrire ce qui aurait pu ne jamais être.
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Célia Saïph. Les Saisons de mon coeur. Laffont. 2023. 192 pages
"Dans la tasse fêlée
le thé fume encore
le temps a bu le reste."
Sagesse Wabi-sabi
La perfection fatigue. Totalement anachroniques, je découvre deux petits ouvrages étonnants sur le wabi-sabi, esthétique et philosophie japonaise qui célèbre la beauté de l’imperfection. Tel le kintsugi, art séculaire du Japon, qui répare une poterie brisée avec une laque mêlée d’or : la fissure n’est pas dissimulée, elle est sublimée. L’objet devient plus précieux à cause de sa blessure, la fragilité et les cicatrices font désormais partie de sa beauté. Bien plus qu'une philosophie, une invite à jeter un regard différent sur le vieillissement, la fragilité et la finitude. Il est paradoxal que ce soit au Japon que soit né après 1950 le concept japonais de Qualité Totale, approche de management stratégique visant le "zéro défaut". Toute société secrète le tout et son contraire. Il nous reste quelque mots à glisser dans la main du patient découragé par son déclin :
Apprendre à vieillir comme une pierre au soleil
vieille pierre que personne ne regarde,
elle n’en est que plus belle,
vieillir ainsi sans se plaindre, sans se retenir,
en devenant peu à peu exactement ce que l’on est.
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Léonard Koren. Wabi-sabi pour aller plus loin. Trad. Laurent Strim. Le Prunier. Sully. 2018. 96 pages
Léonard Koren. Wabi-sabi à l'usage des artistes, designers, poètes &
philosophes. Trad. Laurent Strim. Le Prunier. Sully. 2015. 110 pages
"Il me vient à penser
Que je n'existe vraiment pas,
Si ce n'est dans le regard
Et
Dans la voix de l'Autre."
Yves Namur
Que sais-je de moi, qui ne m'ait été dit? Que je suis né à telle date, un bébé de sexe masculin, né en Belgique, portant tel prénom et tel patronyme. Que sais-je de moi que je n'aie dû accepter, bon gré mal gré. Qu'on me prête quelques qualités et autant de manques, que je puisse exercer la médecine après avoir été proclamé, et conduire un véhicule après avoir été déclaré apte. Que les quelques paroles que j'ai prononcées ici et là furent justes ou dérisoires, le saurais-je sans en avoir entendu les commentaires? Et qu'un jour un de mes enfants annoncera une tr!ste nouvelle, qu'heureusement je n'entendrai pas.
Lu dans:
Yves Namur. Figures de l'éphémère. Poésie. Escale du Nord. 2026. 272 pages. Extrait p.194
"Il y a une autre belle armada qui flotte magnifiquement vers l’Iran en ce moment."
Donald Trump
Un politicien féru d'Histoire n'aurait sans doute pas évoqué le terme
armada pour glorifier ses navires en route vers les côtes iraniennes.
Il aurait gardé en mémoire le funeste destin de l'Invincible Armada,
puissante flotte espagnole de 130 navires lancée en 1588 par Philippe II
pour envahir l'Angleterre. Ce projet majeur a échoué face à la marine
anglaise et aux tempêtes, marquant un tournant historique et
affaiblissant durablement la puissance maritime espagnole. Quant aux
porte-avions réputés invincibles, le naufrage du Vasa, fleuron de la flotte suédoise pour dominer la Baltique, lors de son voyage inaugural le 10 août 1628, incite à la modestie. Navire, trop lourd et
instable, déséquilibré par un centre de gravité trop élevé par l'ajout d'énormes canons sur le pont supérieur, il sombra à la sortie du port de Stockholm en quelques minutes devant la Cour horrifiée, provoquant la mort d'environ 30 à 50 personnes.
"De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages, (..)
Toute la liberté qu’on prend à des oiseaux
Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes."
Victor Hugo. L'Oiseau
Anny Duperey lit L'Oiseau à la Grande Librairie, "dont la cage qui pend au seuil de ta maison / vit, chante, et fait sortir de terre ta propre prison." De combien d'oiseaux sommes-nous les maîtres, le plus innocemment du monde? Dans une interview réalisée en 1998 par Bernard Pivot, Alexandre Soljenitsyne s'interrogeait sur la capacité qu'aurait l'habitant du 21ème siècle à rester libre dans une civilisation confortable, dont il serait à la fois l'esclave et le tyran. Pour les petites mains usées prématurément par la récolte de coltan pour nos smartphones, on est des princes. Par notre hyperdépendance aux enjeux financiers et stratégiques du monde, on est des serfs. Nous devrons un jour faire face à ce dilemme: à quoi sert une fenêtre ouverte, s'il n'y a plus de ciel? A quoi bon lever l'ancre s'il n'y pas plus de ligne d'horizon? Quel sens donner au voyage, si tout est programmé? Il est des libertés pires que la prison.
Lu dans:
Victor Hugo. À l'oiseau. Recueil Les Contemplations. 1856. Composé de
158 poèmes, divisé en deux parties (« Autrefois », « Aujourd'hui »)
témoignant de la vie du poète avant et après la mort de sa fille
Léopoldine en 1843.
"- Bonjour, dit le petit prince.- Bonjour, dit le marchand." C'était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif, on en avale une par semaine et l'on n'éprouve plus le besoin de boire. - Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince. - C'est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs, on épargne cinquante-trois minutes par semaine. - Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ? - On en fait ce que l'on veut... "Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine..."
Antoine de Saint Exupéry
Curieuse journée. Plusieurs patients ont évoqué le début du Ramadan demain mercredi, quelques autres (plus rares) le Mardi Gras précédant le Carême, et un dernier prolonge son Dry January en Dry Feb à la canadienne. Une coïncidence du calendrier qui cette année fait signe: existerait-il dans l'être humain une aspiration bien ancrée à la retenue, au ralentissement, au discernement que procure la maîtrise du besoin immédiat? Le Ramadan, le Mercredi des Cendres et Dry February ne partagent sans doute ni les mêmes fondements ni les mêmes finalités culturelles ou religieuses. Mais ils posent une question commune : que faisons-nous de nos désirs ? Je suis libre non pas quand je cède, mais quand je peux différer.
Lu dans:
Antoine de Saint Exupéry. Le Petit Prince. Chapitre XXIII
"Oui, je vis dans une tente et je dois me déplacer sur des charrettes tirées par des ânes, mais je suis heureuse. Mon pays est le plus beau du monde."
Rotana, réfugiée retrouvant son village détruit à Gaza
Lu dans:
Marie Jo Sader. C’est mon droit de revenir : à Gaza, un retour
traumatisant. Le Monde. 17/02/2026 .
"Dieu crée Adam, le premier homme, en le modelant à partir de la glaise, puis en insufflant dans ses narines un souffle de vie."
Genèse. chapitre 2
Fascinant pouvoir qui confie à un seul homme, dans notre démocratie, la création d'un ministre-président au terme d'une nuit de profonde réflexion. Il le créé, comme dans la Genèse, à son image et à sa ressemblance, mais pas trop, de peur qu'il lui fasse de l'ombre.
Lu dans:
Genèse . 1:26-27
« Les êtres malfaisants font belle figure.
Auprès de plus mauvais encore
n’être pas le pire, c’est déjà mériter l’éloge. »
William Shakespeare. Le Roi Lear
Relire ses classique à la lumière de l'actualité est un plaisir rare. Dans une atmosphère sombre, chaotique et violente, le Roi Lear sombre dans la folie et son royaume se déchire. L’ordre moral s’est effondré et affirmer qu'on n'est pas le pire est déjà une vertu. Shakespeare aurait pu éditorialiser dans le New York Times, sans déparer l'actualité. Déclassifier 3,5 millions de documents, incluant également plus de 2 000 vidéos et 180 000 images parfois caviardées, bouscule la hiérarchie du mal tout en la rendant totalement opaque. Les Epstein Files, sInistre pyramide de complicités, de silences et de proximités, qui savait et qui pas, qui a été invité à sa table, dans son avion, dans le salon de celui-ci ou dans la chambre, sur son île, dans sa boîte mail, quelle faveur pour quel prêt? Qui est coupable et qui ne l'est pas dans pareil cloaque? Dans le doute, on conclura sans doute qu'ils le sont tous, sauf le Dalaï Lama, Jimmy Carter et Yvonne de Gaulle, et quand on en aura épuisé l'actualité on n'en parlera plus.
Lu dans:
William Shakespeare. Le roi Lear. P.O.L. 2022. 256 pages
« La vie nous grandit,
l’âge nous émiette. »
Philippe Colmant
L’expérience, les rencontres, les épreuves, les joies, le lent apprentissage de la vie nous construisent. Nous gagnons en profondeur, en compréhension, parfois en compassion. Et paradoxalement, comme le feu entame la bûche, cette constructtion même nous émiette. Le temps ne se contente pas d’enrichir, il use. Le corps se fragilise, les certitudes se fissurent, la mémoire se troue, les forces se dispersent. De quel bois alimenter le feu pour ne pas qu'il s'éteigne?
Lu dans:
Philippe Colmant. Verso de l'ombre. Ed. Le Coudrier. 2025. 100
pages. Extrait p.87
"C'est un malheur du temps que les fous guident les aveugles."
William Shakespeare. Le Roi Lear
Merveilleux acteurs, et comme il est souligné avec émotion à la fin du spectacle, merveilleux accessoiristes, techniciens, maquilleurs, habilleurs, sans gloire aucune si ce n'est celle de nous partager ces textes venus du fond des temps. Ils nous rappelent que les tyrans fous font l'histoire des hommes depuis toujours, et que leur fragilité tôt ou tard les perd. C’est toute la magie de Shakespeare qui résonne, entre éclats de rire et instants d’émotion pure. Est-ce la vie qui imite la scène ou la scène qui dévore la vie?
Lu dans:
William Shakespeare. Le roi Lear. P.O.L. 2022. 256 pages
L’Habilleur. De Ronald Harwood. Version française de Dominique Hollier. Au Public, jusqu'au 28.2.26
"Maman, l’hiver, m’en donnait un petit morceau pour la gorge, quand je partais à l’école. L’instituteur m’apprit un jour qu’on ne dit pas le sucre candide mais le sucre candi.
Quelle déception ! Le lendemain je doutais du Père Noël et un peu plus tard, je réfléchis à l’existence de Dieu …"
Norge
Déception supplémentaire quand on découvre au Larousse que si candide qualifie
un enfant ou une personne innocente, naïve, ingénue ou d'une sincérité
désarmante souvent par inexpérience, appliqué à un adulte, il peut
suggérer une crédulité ou une niaiserie. On lui préférera dans ce cas le
terme de néophyte qui désigne celui qui porte un regard neuf. Quand les mots nous trahissent..
"Comment un robinet multifonctions peut changer votre vie quotidienne. Un robinet qui permet d’avoir de l’eau bouillante instantanément. "
Publicité SoSoir
... mais aussi de l'eau pétillante, des rafraichissement instantanément, un gain de temps apprécié pour gagner du temps et maîtriser sa vie. La pub pour cet ustensile de cuisine fait rêver, quotidienne dans mon Soir depuis des semaines, même si parfois elle se trompe de vie . Et si on cessait de voir le temps comme une simple ligne droite qui nous pousse vers l'avant, une ressource comptable (on le "gagne", on le "perd", on le "dépense"), mais le voir comme un espace à vivre, comme une habitation? Au lieu de traverser la minute en courant, on s'y installe. C'est la différence entre survoler un paysage en avion et s'y promener à pied. La façon dont nous occupons cet espace est le reflet direct de nos valeurs, ce que l'on fait de ses heures vides dit souvent plus sur nous que ce que l'on fait de ses heures pleines. Toute réflexion demande une pause dans le mouvement. C'est en s'arrêtant dans cet espace que l'image devient nette. Comme une eau agitée qui doit s'apaiser pour refléter le ciel. Où se nicheront les pauses dans notre journée aujourd'hui?
"Le cinquième jour
Du haut d’un nuage,
les mains rouges d’argile,
Dieu contemplait les animaux:
Je suis mécontent du zèbre»,
dit-il à Saint Rémi
qui tenait la liste,
«il ressemble trop au cheval.
Rayez-le! "
Pierre Ferran
Où se niche ce qui nous déride dans cette fable minimaliste? La double perception du mot "rayer", un sentiment de connivence avec le modeste zèbre qui ne sera jamais cheval, le soulagement de découvrir qu'un jeu de mots lui évite de se voir disparaître. Et une illustration amusante.

Lu dans:
Pierre Ferran. poète et enseignant. Le Cinquième Jour. Texte
souvent cité dans des groupes de littérature ou de poésie en
ligne, conté par Jean-Claude Carrière.
"Rosa Parks
( j’ai appris son nom )
Bus n°2857
sur Cleveland Avenue
Montgomey [ Alabama ]
ce 1er décembre 1955
lorsque le chauffeur James F.Blake
demande à Rosa de quitter sa place
elle lui répond NON
et le monde change
un tout petit peu. "
Thomas Vineau
C'est une très lointaine image d'enfance, juste assez pour entendre des choses qu'on ne comprendrea que bien plus tard. Le texte fait référence à un événement majeur de l’histoire des États-Unis : le refus de l'élève Rosa Parks de céder sa place dans un bus à Montgomery (Alabama), le 1er décembre 1955. Ce geste a déclenché le boycott des bus de Montgomery, une mobilisation massive de la population afro-américaine contre la ségrégation raciale dans les transports publics. Le boycott a duré 381 jours et a conduit, en 1956, à une décision de la Cour suprême des États-Unis déclarant inconstitutionnelle la ségrégation dans les bus. C’est aussi l’événement qui a propulsé sur le devant de la scène nationale Martin Luther King Jr., alors jeune pasteur. Ce n’était “qu’un non”, mais un non qui a déplacé l’axe de l’histoire. Etrangement tout se rejoue aujourd'hui, pareil au même. Ne s'est-il donc rien passé entre tant d'années?
Lu dans:
Thomas Vinau. Recueil: Poèmes d’une Amérique imaginée. Editions: Le Castor Astral. Collection Poche/Poésie. 2021.
"Vos mères vous ont dit que les phares sont là pour éclairer l'océan; n'en croyez rien, ils sont là pour dire aux marins où ils sont."
Eric Tabarly
Une amusante et insolite "fable musicale" animée par Hélène Dispas, jeune médecin généraliste, nous a interpellés ce vendredi soir sur l'impact - santé des déterminants sociaux, ces conditions dans lesquelles les individus naissent, vivent, apprennent, travaillent et vieillissent. Les interrogations inquiètes sur les dysfonctionnements de notre système de santé, ses doutes quant à l'utilité de la médecine qu'on lui suggère m'ont replongé dans la lecture passionnée d'Ivan Ilitch et de sa "Némésis médicale", qui imprégna durablement ma jeune pratique. On sort pensif de pareille soirée: comment passe-t-on insensiblement au fil d'un long parcours du sentiment d'impuissance vers une certaine sérénité et le bonheur de pratiquer une médecine du quotidien aussi nécessaire que modeste? Comment se poser sans se renier? En découvrant sans doute que chaque consultation est une rencontre autant qu'un engagement. On prête à Eric Tabarly, la légende des navigateurs disparu en mer le 13 juin 1998, une belle réflexion sur les gardiens de phare. Un marin perdu est un naufragé en puissance, et les gardiens de phare n'ont eu de cesse au fil des siècles de conquérir, voire d'apprivoiser ces cailloux isolés et massacrés par les déferlantes. Ici comme ailleurs, la machine a progressivement remplacé l'être humain. La présence, rassurante pour les marins, d'un homme oublié comme eux au milieu de la tourmente des flots déchaînés, se fait rare. Si les phares guident toujours les navigateurs, le plus souvent ils n'abritent plus de gardien. Il demeure que l'image est belle de ces hommes perdus dans la détresse s'accrochant à une balise lointaine près de laquelle ils devinent un autre homme, affrontant les mêmes vents et les mêmes vagues. N'être à longueur de semaine que cet humble fanal perdu lui-même dans les flots parfois déchaînés de la vie, uniquement là "pour dire aux marins où ils sont" peut suffire, toute révolte ancienne intimement intégrée, à rendre un médecin heureux.
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Hélène Dispas. Docteur, le chômage me fait mal au ventre. Vendredi
30 janvier 2026. La Villa. Centre culturel de <Ganshoren, en
partenariat avec la Maison Médicale Calendula.
https://www.youtube.com/watch?v=xpDczrI1Gk4
"En ce monde, rien n’est bon ni mauvais au même titre pour tous."
Ismaïl Kadaré
"Que fais-tu donc?" dit la carpe au héron qui la tient dans son bec. "Je te sauve de la noyade." Tout est vrai, successivement.
"En fait il n’y a plus de couleurs."
Papier peint mauvais drap
Etonnnante métamorphose du parc forestier: une brume, légère comme un voile, habille tout, gommant relief et couleurs. On guette les premières taches de couleur, perce-neiges, jasmin, crocus pour nous signifier le début de la fin de l'hiver.
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COLLECTIF. Papier peint mauvais drap. n°3/4. octobre 2025
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Georges Perec. Recueil: Je me souviens.Hachette. Hachette. P.O.L. 1978
« Quand une personne regarde un tableau, ce qu’elle découvre, c’est que le tableau lui-même la regardait déjà. »
Paul Audi
Fasciné par l'expression des naufragés du Radeau de la Méduse de Géricault (1819, Le Louvre) , il me fallut un bon moment pour discerner à l'horizon d'une mer déchaînée, en haut à droite, la minuscule silhouette de l'Argus, pauvre rafiot perdu dans la brume qui venait à leur secours. Ce fut ma première leçon de peinture. Quand on croit regarder un tableau, on imagine un geste simple, à sens unique : un sujet actif (moi) face à un objet passif (l’œuvre). Or le tableau n’est pas seulement ce que l’on voit, mais il nous voit, il nous attend. Une œuvre porte en elle une intention que son auteur a imaginée bien avant de lancer le premier trait. Elle n'a été conçue que pour rencontrer un regard humain, pour l’interpeller. En entrant dans la salle, ce n’est pas nous qui commençons l’échange : l’échange était déjà en place. Il nous regarde et nous révèle par ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas. Deux personnes devant la même toile ne voient jamais la même chose, non parce que la toile change, mais parce qu’elle agit comme un miroir qui leur envoie l'image d'eux-mêmes. Pour certains le tableau résiste, se dérobe, garde son secret, l'Argus ne leur apparaîtra jamais ne laissant du tableau qu'une image de désespérance. Leçon d'humilité, comprendre une oevre n'est pas la posséder, ce n’est pas la consommer, c’est entrer en relation. On peut étendre la phrase de Paul Audi au monde lui-même, ou aux autres. Nous découvrons un rouge-gorge sur une haie et le fixons du regard, croyant que nous le regardons, alors que nous sommes peut-être regardé depuis une heure. Observés par la réalité, par le passé, par tout le petit peuple qui habite la nature et qui nous précède. L’art devient alors une école du regard réciproque, un apprentissage de l’attention au plus modeste, au presqu'invisible, à l'insignifiant.
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Paul Audi. Le Vrai du Beau. Regard sur la peinture. Flammarion.
Essai. 2026. 260 pages
«Le Groenland n'est qu'un gigantesque morceau de glace stratégique, que seuls les États-Unis ont la capacité de protéger." Donald Trump.Forum de Davos. 21.1.26
Comme une éclaircie par le vitrail un jour de grand-messe, on a apprécié le geste de protestation de la présidente de la Banque centrale européenne qui se lève et quitte un dîner officiel en réaction au mépris présidentiel américain. On s'est laissé interpeller par le discours de résistance du premier ministre canadien Mark Carney, qui lui valut une standing ovation aussi méritée qu'inhabituelle. Il est rassurant de redécouvrir que le respect ne se négocie pas. Face au mépris, affirmer que le Groenland n'est pas un glaçon mais une population, une culture, un rapport privilégié à la nature, nous concerne tous. A ceux qui nous représentent, et beaucoup d'entre eux le font le mieux qu'ils peuvent, on aimerait envoyer ce simple signal: ne nous laissez plus insulter, nous valons plus que cela. Notre seule richesse est d'être de simples humains, solidaires, laborieux, dotés de la capacité de rêver à une société plus juste, plus fraternelle, plus respectueuse de son environnement.
Comment
ne pas être inquiets de voir notre monde progressivement régi comme un
énorme souk où tout se négocie en termes de valeur marchande, de
ristournes, de droits d'accès aux organes de décision. Je suis
heureux d'habiter et de travailler dans la quatrième
commune la plus pauvre de Belgique, et émerveillé par la somme des
minimes solidarités du quotidien que j'y observe. Je suis
reconnaissant de pouvoir
m'y exprimer sans crainte de poursuites, de jouir d'une protection
sociale contre les aléas de la vie, de voir ma vie privée
protégée par une législation européenne qui règlemente les
pratiques
douteuses des réseaux sociaux. J'apprécie la chance de bénéficier
d'un
système politique basé non sur un chef providentiel mais sur les
compromis permanents,
quelles qu'en soient les insuffisances et les lenteurs. Chers
élus, ne nous laissez pas déposséder de tout cela. Intégrez
une part d'utopie et de sollicitude dans vos priorités
budgétaires, et
quand à travers vous un président ivre de sa puissance nous
méprise, cultivez le courage de vous
lever et de quitter la table, rappelant aux grands de la planète
que le respect est plus important que les deals.
"Le Temps, ce grand sculpteur."
Marguerite Yourcenar
Une belle évocation en son et lumière des 800 ans de saccages suivis de reconstructions qui furent nécessaires pour sculpter la cathédrale Saint Michel et Gudule, ce coeur battant de Bruxelles. La lumière sculpte la pierre, le son sculpte l'espace et la technique lie le tout. Tant de beauté préservée illustre à merveille la petitesse des vicissitudes politiques de notre époque à l'échelle du Temps.
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Luminescence. Les 800 ans de la cathédrale
Marguerite Yourcenar. Le Temps, ce grand sculpteur. NRF Gallimard. 2015. 256 pages.
"Où va cet homme
Flanqué d'un chien errant ?
Je ne sais pas son nom
Mais je connais son ombre,
Si proche de la mienne,
Presque jumelle.
Toutes les ombres
Sont soeurs de sang.
Où va cet homme errant
Flanqué d'un chien ?"
Philippe Colmant
Deux ombres côte à côte sur le sol. Etrangement similaires, ni riche ni pauvre. Ne se reconnaissent ni le plus souple, ni le plus doué, ni le plus jeune, celui sans avenir et celui sans passé. Les ombres n'ont ni patronyme, ni famille. Elles avancent pourtant toutes les deux au même rythme. Dans un monde idéal, on devrait peut-être s'en isnpirer.
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Philippe Colmant. Verso de l'ombre. Le Coudrier. 2025. 100 pages. Extrait p.31
« Si vous n’êtes pas autour de la table des négociations, c’est que vous êtes au menu. »
Béatrice Delvaux
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Béatrice Delvaux. Le Soir. 19 janvier 2026.
Editorial
"Sait-on combien sont morts
Du sang sur leurs mains d'ombre
Dans les champs de coton
À cueillir fleurs de neige
Pour des bouquets de fête?"
Philippe Colmant
Ainsi ce jour est le "Blue Monday", version raccourcie de "La Journée mondiale de la tristesse", que n'invente-t-on pas? Une pensée pour ces millions d'anonymes dont le seul souci est d'assurer la nourriture, le logis, l'éducation de leurs enfants au prix d'un labeur épuisant. S'inerrogent-ils sur le l'influence de la lumière sur le moral?
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Philippe ColmantVerso de l'ombre. Le Coudrier. 2025. 100 pages. Extrait p.33
"Puissé-je être celui qui calme les douleurs
pour le malade le remède
pour le pauvre un trésor bienvenu.
Puissé-je être protecteur pour les abandonnés
guide pour ceux qui cheminent
barque, gué ou pont pour ceux qui tentent d'atteindre l'autre rive
lampe pour ceux qui ont besoin de lampe
serviteur pour ceux qui aspirent sortir de la servitude."
Cantideva, Booldhicaryavatara. Sagesse boudhique tibétaine
Paroles de sagesse éternelle que l'on cueillle au lever comme le jardin acccueille la rosée. Beau programme pour une journée, ou pour une vie.
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Marguerite Yourcenar . Octobre 1985 - Juin 1987. La voix des
choses . NRF. Éditions Gallimard. 1987. 102 pages. Extrait p.35
Cantideva (685-763 après JC). Booldhicaryavatara. Recueil de
textes de sagesse bouddhique tibétaine.
"L'histoire est fréquemment reprise par le Dalaï Lama. Un vieux moine se faisait prier par un de ses élèves le sollicitant de l'emmener en pique-nique. Toujours demain, jamais aujourd’hui, le temps passa comme s'écoulent les saisons. L'élève devient moine son tour, le vieux moine meurt inopinément. Son disciple aimé ouvre le cortège funéraire. Sur le bord du chemin, deux étrangers s'interrogent: "Qui est-ce, et où vont-ils donc?" Le Dalaï Lama conclut dans un sourire contagieux: "Vous l'aurez deviné, en pique-nique".
Ironie bienveillante: ce que nous remettons sans cesse au nom de l’urgence finit par se réaliser, mais trop tard pour être vécu. Le pique-nique comme métaphore de la présence, cette capacité à habiter pleinement l’instant, plutôt que de le sacrifier à l’illusion du nécessaire.
"Existe-t-il un lieu sur Terre qui échappe à ces nuées de nouveaux livres ? Leur nombre même est un sérieux obstacle à l’apprentissage, car ces distractions détournent l’esprit des hommes de la lecture des auteurs anciens . Les imprimeurs déchaînés couvrent le monde de pamphlets et de livres stupides, ignorants, malveillants, calomnieux, fous, impies et subversifs. Le flot est tel que même des choses qui auraient pu faire du bien perdent toutes leurs vertus. "
Erasme
Au XVIe siècle en Europe, la popularisation de l’imprimerie, l’abordage du Nouveau Monde et la redécouverte des auteurs de l’Antiquité provoquent un raz de marée éditorial. L’humaniste Érasme, lui-même pourtant auteur prolifique, s'en lamente dans un commentaire sur le proverbe se hâter lentement. On peut être un grand esprit et mal évaluer l'inéluctabilité d'évolutions techniques non-maîtrisables. Ce fut le cas de l'imprimerie, bien plus tard du smartphone, actuellement de l'intelligence artifiielle dont il faudra bien s'accomoder.
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Éloge du papier à l’heure du déluge numérique . Benoît Bréville & Pierre Rimbert . Le Monde diplomatique janvier 2026
Ann Blair. Too Much to Know : Managing Scholarly Information Before the Modern Age. Yale University Press, New Haven. 2010.
"Aux yeux de la lune
ceux qui aujourd'hui la regardent
sont-ils semblables
à ceux d'il y a mille ans?"
Abbas Kiarostami
Qu'un poète persan contemporain puisse admirer la Lune d'un même regard que celui d'un ami imaginé de l'an mil, et le mien à l'autre bout du monde, me fascine. Notre ancêtre admirant la Lune était-il moins heureux que nous, qu'espérait-il pour ses enfants, mangeait-il à sa faim, aimait-il une femme? La Lune, elle, ne s'en tracasse guère, scrutant la Terre éternelle et y déchiffrant les mêmes traces dans la même poussière.
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Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait
p.214
"Autrefois je croyais devoir produire un certain nombre de pensées profondes par jour; aujourd’hui il m’arrive d’être une friche infertile, mais étendue sous un ciel vaste, haut et paisible. C’est mieux. Je me défie aujourd’hui de cette profusion de pensées jaillissantes, j’aime mieux être de temps en temps en friche et en attente"
Etty Hillesum
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Etty Hillesum. Une vie bouleversée. Seuil. 1995. Extrait page 145
"La neige fond vite
et bientôt s'effacent
les traces des passants
petits et grands."
Abbas Kiarostami
Hier encore, un jardin aux contours estompés par la neige. Ce matin, quelques degrés gagnés sur le gel lui ont rendu ses couleurs d'origine. Les grands bouleversements ne prennent parfois qu'infiniment peu de temps.
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Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.11
"J'ai parfois des flashs où je me dis en voyant les gens se dépêcher sur le trottoir : mais qu'est-ce qui sépare les humains des poules ?" Charles Pépin
Sans y paraître une vraie question philosophique, légère, un tantinet ironique et pourtant moins superficielle qu'il y paraît. La poule traverse la cour, l’humain traverse le trottoir, même empressement sans pensée apparente, même automatisme. La frontière de l’humain vacille, ce qui nous différencie de l'animal est-il aussi tranché que ce qui nous a été transmis comme vérité séculaire? Si le propre de l'humain est la capacité de créer du lien, l'expérience de ceux d'entre nous qui ont eu un chien, un chat (ou un cheval) interpelle. Tout comme ces deux films documentaires: Le premier, l'étonnant "My Octopus Teacher" (Pippa Ehrlich & James Reed, 2020), où un plongeur, d’abord observateur, devient peu à peu partenaire d’un poulpe. Il ne l’étudie plus : il l’attend. Il ajuste son rythme au sien. Une relation naît, fragile, non verbale, mais réciproque. Ce qui surgit là n’est ni instinct pur, ni raison abstraite, mais une capacité de relation consciente, une attention qui accepte d’être transformée par l’autre. On le retrouve dans un autre registre, plus discret encore, dans le documentaire "La cigogne et le pêcheur", de Christian Baumeister, où une cigogne rejoint chaque année le même homme, sur le même rivage, selon un rituel que rien n’explique entièrement par l’utilité ou le dressage. La cigogne pourrait ne pas revenir. Le pêcheur pourrait ne pas attendre. Et pourtant, ils se reconnaissent, dans une fidélité sans contrat, mémoire sans langage, présence sans domination.
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"Les pas d’un homme dans la neige
Il y a une poésie à déceler les premiers pas dans la neige ce matin au lever. On tente d'imaginer ce passant matinal, dont le trottoir a gardé l'empreinte. Las flocons tombent encore, les traces s'estomperont bientôt. et le sol oubliera jusqu'à son passage. Qu'il soit revenu sur ses pas avec les croissants du petit-déjeûuner ou parti pour un lointain voyage, la neige n'en gardera aucun indice. Tout peut se rêver.
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Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.9. Abbas Kiarostami est un cinéaste, photographe et poète iranien
"Il neige
il neige
il neige
le jour s'achève
il neige
la nuit. "
Abbas Kiarostam
Par la fenêtre, un tableau en noir et blanc. La nuit, la neige, un camion de déneigement dont le gyrophare troue l'obscurité. Au volant, un anonyme levé tôt pour que nous puissions remplir nos tâches quotidiennes. Je lui suis reconnaissant.
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Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.8. Abbas Kiarostami est un cinéaste, photographe et poète iranien
"Cette légende indienne raconte comment le sage Sissa, inventeur des échecs, demanda au roi Belkib une récompense étonnamment modeste : un grain de riz sur la première case, puis le double sur chaque case suivante (2, 4, 8, etc.) jusqu'à la 64ème, illustrant la croissance exponentielle. Le roi accepta, pensant à une demande insignifiante, mais réalisa trop tard que la somme totale dépassait toutes les récoltes du royaume, car le nombre final sur la dernière case atteint 2^63, soit plus de 9 quintillions de grains, un chiffre astronomique."
Sagesse indienne
Des chiffres qui donnent le vertige, particulièrement en cette période d'austérité. La fortune de Bernard Arnault, chef d'entreprise et milliardaire français, PDG du groupe de luxe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) est estimée à 194,7 milliards de dollars (166 milliards d'euros). Le salaire net médian en France est d’environ 22 000 euros par an . Le contribuable moyen mettra donc, s'il parvient à épargner la totalité de ses revenus (comment fera-t-il ?) 7 millions d’années pour égaler la fortune de l’homme le plus riche du pays. Ou en d'autres termes,si par miracle ce même contribuable gagnait soudain 10.000 dollars par semaine, détaxés, (8.500 euros), il lui faudrait néanmoins 374.423 ans pour atteindre le même objectif. Le sage Sissa est-il consulté par les puissants de ce monde?
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La Fable des Grains de Riz sur l'Échiquier : Les Intérêts
Composés
"Qu’est-ce que signifie «apprivoiser»?
C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie créer des liens.
Il faut être très patient. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe.
Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus."
Antoine de Saint Exupéry
Depuis quatorze ans, comme chaque année à la même époque sur le lac Uluabat, dans le nord-ouest de la Turquie, une cigogne nommée Yaren vient se poser sur la barque du pêcheur Adem Yilmaz, retrouvailles immortalisées par le photographe animalier Alper Tüydes. Lors de la migration printanière des cigognes vers le nord, Yaren retrouve systématiquement Adem, partageant avec lui le quotidien du village d’Eskikaraagaç jusqu’à la fin de l’été, l'accompagnant à la pêche, partageant son repas, puis retournant au nid. Pour reprendre au mois d'août la route de l'Afrique australe (Égypte, Tanzanie, Afrique du Sud), utilisant le détroit du Bosphore comme point de passage. A l'heure où créer du lien revêt une importance nouvelle, on reste admiratif devant ce symbole d’amitié fidèle entre un homme et un oiseau, confiants dans la séparation, attendant que l'autre revienne avec "des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas / ne plus parler / et se cacher là / à te regarder danser et sourire / et à t'écouter chanter et puis rire." (J. Brel).
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Antoine de Saint Exupéry. Le Petit Prince. Chapitre XXI. La
rencontre avec le renard.
Mathilde Warda. L’amitié émouvante entre un pêcheur et une
cigogne. La Libre Belgique. Vu de 2025. 3 janvier 2026
Photo: ©Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Yaren_(stork)#/media/File:Adem_Amca_ve_Yaren_Leylek_2020.jpg
« Il aimait les cloches. Elles étaient pour lui comme des êtres vivants ; il les caressait, leur parlait, les comprenait. Dans ce vaste édifice, il n’y avait rien qui ne fût vivant pour lui : les cloches, les pierres, les poutres, les monstres de pierre sculptés aux corniches. Il semait la vibration dans l’air comme le laboureur sème le grain dans la terre. »
Victor Hugo
A la recherche d'une note d’espérance pour passer une année sinistre, il m’a fallu aller jusqu’à la dernière page du Soir, dans La Petite Gazette loin des fracas de l'actualité, pour dénicher cette pépite décrivant le renouveau des carillons. Nous ne changerons sans doute pas la marche du monde à notre insignifiante échelle, mais quel bonheur d'imaginer le pied-de-nez qu'envoient aux puissants ces jeunes carillonneurs, suspendus à leur corde, soucieux de faire sonner ce qui nous relie, une cloche à la fois, une voix à la fois dans la cacophonie ambiante. Accorder nos vies à une mélodie plus lente, plus juste, et profondément humaine constitue un beau programme pour 2026.
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Manon Hilaire. A Birmingham, les jeunes sonneurs de cloches ont
fait vibrer Noël. Le Soir. lundi 29 décembre 2025.
Victor Hugo; Livre II, chapitre III de Notre-Dame de Paris.
" Bruxelles, ma belle, je te rejoins bientôt
aussitôt que Paris me trahit
et je sens que son amour aigrit, et puis
elle me soupçonne d′être avec toi, le soir.
Bruxelles, attends-moi, j'arrive
Bientôt je prends la dérive
Paris, je te laisse mon lit "
Dick Annegarn
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"Les quatre âges du Père Noël:
celui où on y croit encore
celui où on n'y croit plus
celui où on est le Père Noël
et enfin celui où on ressemble au Père Noël. "
« La joie est un héritage que nous devons à nos enfants »
Kiyémis.
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Kiyemis. Pour la joie. Les liens qui libèrent. 2025. 160 pages. Autrice,
poétesse et conférencière, elle a animé pendant deux saisons l’émission
« Rends La Joie » chez Mediapart. Elle était l'une des invitées du
numéro spécial poésie du podcast "Dans quel Monde on vit" réalisé en
collaboration avec Les Midis de la Poésie et avec le soutien de la Scam
sur La Première
"Attendre l’aube
pour épier les rues
qui se réveillent."
Le solstice d'hiver n'est pas seulement un calcul
d'astrophysique: c'est une respiration profonde de la nature, un
instant de bascule. Il faut Imaginer une balançoire au point le
plus haut de sa course, cet instant d'immobilité parfaite avant
qu'elle ne reparte dans l'autre sens, le solstice est ce point
zéro. Tout ce qui devait décliner a décliné, le jour de la plus
grande vulnérabilité de la nature est aussi celui de sa plus
grande promesse. Demain, nous gagnerons quelques secondes, puis
quelques minutes. Ce n'est pas encore visible à l'œil nu mais le
mouvement est amorcé, l''espoir vient se loger dans le creux de
l'hiver. On sait que, quoi qu'il arrive, le plus long de
l'obscurité est derrière nous. Moment privilégié pour choisir un
projet qu'on laissserait grandir avec la lumière retrouvée. Le
solstice nous rappelle également que la lumière ne revient jamais
par fracas, mais par la répétition patiente de petits pas vers
l'aube.
"Une triperie, deux pierres
Trois fleurs, un oiseau
Vingt-deux fossoyeurs, un amour
Le raton laveur, une madame untel
Un citron, un pain
Un grand rayon de soleil."
Jacques Prévert. Inventaire.
Notre table de nuit nous révèle. Minimaliste comme celle d'une religieuse Servante des Pauvres (un missel et un chapelet), ou port d'attache avant le grand départ pour la nuit, elle rassemble ce qui nous rassure avant de larguer les amarres. Vu cette semaine, un iventaire à la Prévert d'une tablette de nuit bien représentative, petite architectrure fragile qui veille sur notre sommeil: un réveil, une télécommande, un smartphone, un mouchoir en papier froissé, une croix de Taizé, un petit objet rose en forme d’animal stylisé, plusieurs boîtes de médicaments, un tube de pommade, un stick pour les lèvres, un spray nasal, un petit pot de crème réparatrice, trois paquets de mouchoirs en papier, un spray nettoyant, un petit cactus, un échantillon de Nivea. La vigilance discrète de celui qui sait que la nuit est parfois un terrain médical. La table de nuit est une géographie intime où chaque objet sait pourquoi il est là, protecteur et préventif, à portée de main, permettant de s'abandonner au sommeil sans renoncer à la veille.
Lu dans:
Jacques Prévert. Inventaire. Paroles. Éditions du Point du Jour, réédité par Gallimard. 1946
"Derrière la saleté
S'étalant devant nous
Derrière les yeux plissés
Et les visages mous
Au-delà de ces mains
Ouvertes ou fermées
Qui se tendent en vain
Ou qui sont poing levé
Plus loin que les frontières
Qui sont de barbelés
Plus loin que la misère
Il nous faut regarder
Il nous faut regarder
Ce qu'il y a de beau
Le ciel gris ou bleuté
Les filles au bord de l'eau
L'ami qu'on sait fidèle
Le soleil de demain
Le vol d'une hirondelle
Le bateau qui revient
Par delà le concert
Des sanglots et des pleurs
Et des cris de colère
Des hommes qui ont peur
Par delà le vacarme
Des rues et des chantiers
Des sirènes d'alarmes
Des jurons de charretiers
Plus fort que les enfants
Qui racontent les guerres
Et plus fort que les grands
Qui nous les ont fait faire
Il nous faut écouter
L'oiseau au fond des bois
Le murmure de l'été
Le sang qui monte en soi
Les berceuses des mères
Les prières des enfants
Et le bruit de la Terre
Qui s'endort doucement
Jacques Brel
A notre petite échelle on ne changera pas la marche du monde, mais il nous est possible d'entretenir la révolte contre le désenchantement. Chaque jour nous fait croiser des personnes, des initiatives, des petits bonheurs vraiment exceptionnels mais invisibles. Les débusquer pour nous aider à grandir et à croire en un avenir heureux constitue une belle discipline de vie.
Lu dans:
Jacques Brel. Il nous faut regarder. 1954. PHILIPS N°1. 33 tours 25 cm.
Enregistré le 15 février 1954 avec un orchestre dirigé par André
Grassi.
Ecouter : https://www.youtube.com/watch?v=bBaF6JYx7TM
"Cassandre avait toujours raison, soit parce que ses prédictions se sont réalisées, soit parce que celles-ci ont permis d’éviter la catastrophe."
Arnaud Leparmentier
Soudain nous revient à la mémoire le récit mythologique de Cassandre prédisant la chute de Troie face au cheval de bois. Personne ne l'écoute, provoquant la chute de la forteresse.. Inversément, si ses alertes avaient été suivies, la ville aurait été sauvée, rendant sa clairvoyance inutile aux yeux des sceptiques. Paradoxe de la prévention : une intervention réussie efface la preuve de son nécessité. Difficulté bien connue en médecine où la réussite d'une vaccination de masse est source fréquente de quolibets sur son inutilité et de réticences lors de campagnes ultérieures.
Lu dans:
Arnaud Leparmentier. Le chercheur Nate Soares prévoit la fin de
l’humanité. Le Monde. 14 décembre 2025.
' Le commencement du bonheur, c'est de renoncer aux plaisirs qui ne font pas plaisir."
Claude Roy
En d'autres temps, ç'aurait pu être un beau sujet de dissertation. On aurait dévelopé le thème du renoncement choisi, du bonheur, du plaisir, de ce qui est instantané et durable, de la peur irraisonée de l'ennui ou de la poursuite de ce qui brille au dépens de ce qui réchauffe. On aurait conclu sur l'abandon des satisfactions qui encombrent pour laisser de la place à ce qui construit. Est-on encore là-dedans dans notre effervescence actuelle? La réflexion de Claude Roy, toute belle fut-elle, sent la cire dont on enduit le chêne, meubles faits pour durer mais qu'on ne parvient plus à vendre. ,
Lu dans:
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p.218
"Une étude publiée en août dernier dans la revue américaine PNAS ( Proceedings of the National Academy of Sciences) a analysé des chants venus des quatre coins du monde : inuits, touaregs, balinais… et trouvé des traits acoustiques communs. Pas des paroles : des rythmes, des intonations, des modulations. La preuve que, peu importe la langue, le continent, la météo ou l’histoire coloniale, qu’on chante dans le désert ou sur la banquise, il y a un alphabet commun. Le chant est une grammaire partagée de l’espèce humaine. Un métalangage.".
Julie Huon
Comme le prolonge Julie Huon dans sa réflexion sur la musique, faire chanter un groupe d’inconnus est l’ icebreaker le plus efficace au monde. "Tu prends 200 personnes, tu leur files trois refrains, et tu obtiens une cohésion instantanée. Pourquoi ? Parce qu’on calibre sa respiration sur celles et ceux qui sont à côté. Parce que le rythme cardiaque s’aligne. Parce que ça relâche des endorphines. On devient un petit morceau de chœur, bricolé à l’arrache, sans CV ni prise de parole. On ne s’est pas parlé. On s’est accordé.
Lu dans:
Julie Huon. Nous sommes des animaux à chant chaud . Le Soir 9 décembre 2025.
"C'est d'âme qu'il faut changer, non de climat. '
Horace
Prévisions pour ce lundi.
Aujourd'hui, le ciel sera partiellement à souvent très nuageux avec parfois quelques faibles pluies ou ondées. Cet après-midi, les précipitations pourraient toutefois devenir plus marquées. Le vent de sud à sud-ouest sera modéré. L'agriculteur aux terres desséchées se réjouit , espérant que la pluie augmente. Et vous?
Lu dans:
Sénèque. Lettres à Lucilius.
" Personne ne sait vraiment à quoi il ressemblait, ni s’il a fait tout ce qu’on lui prête, mais chaque 6 décembre, la moitié de l’Europe mange des spéculoos à son effigie et va se coucher en déposant une carotte pour l’âne à côté d’un petit verre de vin (pour les parents mais chut.) "
Julie Huon
Un de nos petits-enfants, le moins naïf de tous malgré les apparences, fit mine de croire à Saint-Nicolas juqu'à un âge avancé, récoltant ainsi chaque année le bénéfice du rêve en monnaie-cadeaux sonnante et trébuchante. Et si Saint-Nicolas existait encore, non pas celui des vitrines, mais celui qui marche doucement dans la neige, les bottes mouillées de songes, et qu’on nous avait simplement convaincus du contraire pour que le monde paraisse plus raisonnable, moins enchanté, moins fragile ? Et si tout cela était vrai, vraiment vrai, mais que nous vivions comme des adultes éveillés dans un rêve trop étroit, un rêve où l’on a rangé l’émerveillement au grenier avec les vieux jouets et les lettres jamais envoyées ? Et si Saint-Nicolas n'était pas un mensonge destinés aux enfants mais une part de réel que nous aurions désapprise comme on oublie une langue maternelle en grandissant. Et si réveillés nous comprenions soudain que nous ne rêvions pas du tout mais revenions simplement à l’endroit du monde où l’on croit encore que tout peut arriver.
Je vous souhaite une bonne Saint Nicolas.
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Julie Huon. Saint-Nicolas : fiction, folklore et spéculoos. Le Soir du 6 décembre 2025
"Un beau désordre vaut mieux qu'une inerte ordonnance'"
Eugène Savitskaya
Un beau désordre raconte toujours une histoire, et on y retrouve même parfois quelque chose par hasard. Découvrir l'habitat d'une famille est révélateur de son mode de fonctionnement, de même que l'agencement d'une chambre décrit davantage son occupant que de longs récits. Et que dire des mêmes lieux si on y pénètre de nuit: cette fois c'est l'inconscient qu'on découvre, et tout ce qui fait les petits secrets.
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Eugène Savitzkaya. Marin mon coeur. Editions de Minuit. 2010. 96 pages
"Je suis resté le naïf de mes dix ans. Mais je dois leur dire ce que je sais et advienne que pourra de ma folie. Ô vous, frères humains, connaissez la joie de ne pas haïr."
Albert Cohen
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Albert Cohen. Ô vous, frères humains. Gallimard 1988. 212 pages.