24 décembre 2018

Fugace comme l'oiseau


"Je suis heureux et rien n'en est la cause."
                Christian Bobin


C'est aussi fugace et inattendu qu'un oiseau de paradis qui pénètrerait dans le salon, par une soirée ni meilleure ni pire que d'autres. Est-ce la flambée dans le feu ouvert, le vieux Chivas, la nocturne de Chopin, les quelques lignes de Spinoza glanées dans Frédéric Lenoir, l'époque de l'année ou le hasard qui tisse un fil entre ces ingrédients minimes? Une fraction de temps s'impose l'évidence: on est bien. Et l'oiseau s'envole, le 23 décembre passe la main au 24, pas la peine d'en faire un traité philosophique: la vie comme elle va a ses pépites, et personne ne sait qui les jette, ni s'il y en aura d'autres, ni quand.

 
Lu dans:
Christian Bobin. Le monde des Religions. Entretien, nov.-déc.2013.
Frédéric Lenoir. Du bonheur: un voyage philosophique. Fayard. 2013. 240 pages.  

23 décembre 2018

Trêve des confiseurs


"Ce moment qui n'est plus le voyage     et pas encore l'arrivée   
quand le train qui déjà ralentit
est passé de la nuit noire aux avenues de banlieue.(..)
Nous sommes encore là     déjà nous sommes ailleurs
le voyageur impatient dans le train descend sa valise
et s'en va attendre l'arrivée debout dans le couloir     déjà prêt à descendre."
                                Claude Roy

2018 arrive en gare, étrange période d'une dizaine de jours en points de suspension, où on laisse l'année s'éteindre. On est là , et déjà ailleurs, aveuglés par les illuminations et les feux d'artifices. On se souhaite le meilleur pour l'an qui vient, participant à la course fiévreuse aux emplettes. On feint d'y croire, Obama fera l'intérim de Trump, Theresa May deviendra présidente de la Commission de l'UE, Theo Francken président de Groen. On se compte: demain on sera 14 à s'embrasser sous le gui, ou 40, ou seuls. On est nombreux quand on est seuls, mais cela se cache. Mais je vous laisse, car il est temps de descendre, le quai attend les voyageurs qui se pressent vers leurs destinations incertaines, se hâtant même si personne ne les attend et qu'ils ne savent où aller. Les fêtes de fin d'année, ce rite de passage.  

 
Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115 pages. Extrait p 23

21 décembre 2018

L'image de soi-même

« Quand je me suis réveillé, je me suis juste dit que c’était un rêve. J’avais tout oublié, tout effacé, j’ai même dû consulter Google pour voir qui j’étais, ce qui m’était arrivé. »
                 Stig Broeckx

Stig Broeckx a traversé 5 mois et 20 jours de coma suite à un accident de course cycliste en 2016,  Au réveil un échange verbal, un partage de regards et d'émotions muettes sont déjà une victoire, doublé de la nécessité de tout réapprendre: communiquer en clignant des yeux, manger, parler, se tenir en équilibre, marcher et tout récemment refaire du vélo. Amnésique, il consulte Google afin de redécouvrir qui il était. Où se chercher quand on s'est perdu, comment se reconstruire? A défaut d'une identité, la retrouver au départ d'images externes que nous avons laissées sur les réseaux sociaux ou sur Google? Qui sont mes amis, qui est ma famille, quels étaient mes rêves avant. On peut rester en vie en ayant perdu le fil de sa vie: à quel moment suis-je moi, celui qui a été ou celui qui vient? 


Je vous souhaite une bonne semaine. Comme me le glisse un de mes mails ce matin, à partir d'aujourd'hui, tout dans la nature va se tourner à nouveau vers le soleil...
CV.

Lu dans:
Stig Broeckx, miraculé après 5 mois de coma.  Eric Clovio. Le Soir 21 décembre 2018. p. 27

20 décembre 2018

Quand la fiction devient information


« J’avais peur de l’échec. Plus mon succès grandissait, plus cette peur de l’échec augmentait »
                        Claas Relotius, grand reporter au Der Spiegel

Cela commence comme un conte de fées. Récompensé par les prix médiatiques les plus prestigieux, dont le « Journalist of the year » de CNN en 2014, inscrit par Forbes sur la liste des 30 personnalités médiatiques les plus influentes d’Europe, Claas Relotius, grand reporter au prestigieux magazine Der Spiegel recevait le 3 décembre dernier le prix du meilleur papier de l’année pour un reportage en Syrie. Les jurés avaient notamment souligné la qualité des sources pour son travail journalistique. "En réalité, tout était faux. Les citations, les lieux, les scènes, les gens étaient inventés. Certains de ses reportages étaient parfaits, bien recherchés. Mais d’autres étaient entièrement inventés», a reconnu le magazine Der Spiegel ce mercredi.

Nul ne peut se réjouir d'une duperie, a fortiori quand elle touche ceux qui ont pour mission de nous informer. La proximité entre le meilleur et le pire, l'attrait du vide quand on atteint les plus hauts sommets, l'angoisse que cela ne dure nous interpellent pourtant. Nos failles s'accroissent avec la grandeur du projet qui les porte, et la faillite de ce grand reporter rappelle à bien des égards les récents suicides inexpliqués de chefs de cuisine prestigieux et étoilés au sommet de leur gloire. Que le Capitole ne soit guère éloigné de  la Roche tarpéienne ne vaut pas que pour les hommes politiques mais nous concerne tous.

  
Lu dans:
Christophe Bourdoiseau. Le grand reporter du Spiegel était un imposteur. Le Soir du 20 décembre 2018.

18 décembre 2018

Le frémissement de l'instant incertain


"La soirée devait être retransmise dans toute la France, et sur le podium on s'affairait. On répétait les acclamations et applaudissements, on répétait aussi les morceaux, tous en play-back sur une bande audio. La Fête de la musique allait donc se résumer à une suite de poses répétées sur fond de karaoké. Plus tard dans la soirée, sur le cours Julien, pendant que je savourais un rhum-citron en terrasse, un jeune homme mal peigné, mal sapé et sans contrat jouait du saxophone sur un seuil, une sorte de jazz improvisé, superbement chaloupé, à l'arrière-goût mélancolique, offrant plus de musique dans son chant égaré que toute la méga-soirée télévisée à venir. Pour moi, tout le charme de la vie est dans le frémissement de l'instant incertain."
                                    Elisa Brune


Une fin d'après-midi d'octobre, à Ronda en Andalousie, une femme inconnue s'est mise à danser sur une mélodie de Kendji Girac jouée à la guitare par un inconnu. Ils ne se connaissaient guère, et l'initiative était aussi incertaine qu'improvisée. Pur moment de grâce comme l'existence nous en accorde à profusion, que je ressentis comme un rayon d'éternité. Ce matin, entre deux visites, deux hérons s'invitent à mon regard. Immobiles et gracieux sur leurs pattes élancées, je savoure ce moment de grâce inattendu. Soudain ils prennent leur envol, en couple, un départ de voyage de noces, légers comme le ciel de ce mi-décembre. Cette légèreté m'interroge: l'impression de bonheur que ce couple gracile dégage est-elle illusion pure? Et leur fragilité face aux périls qui les entoure est-elle plus grande que la mienne? Comme eux, ma survie n'est qu'à un battement de cœur d'un retour au rien initial, et mon bonheur a la fragilité d'une boule de Noël. Leur apparition soudaine dans ma journée, comme la danseuse de Ronda il y a cinq ans, appartient à ces étincelles qui nous font quitter un moment le mode Pause dans lequel notre existence se complaît pour découvrir un frémissement de vie qui en fait la richesse.



Lu dans:
Elisa Brune. Tant pis, je fonce: 55 façons de s'ouvrir au possible. Odile Jacob. 2018. 176 pages. Extrait p.30

17 décembre 2018

Dernier de cordée


" L’alpiniste apporte du sens lorsqu’il montre qu’il tient davantage à la vie des autres qu’à la sienne, lorsqu’il démontre qu’un groupe humain progresse au rythme du second, du troisième... que le plus bel exploit est toujours celui du dernier de cordée."
                    Philippe Descamps


Lu dans:
Philippe Descamps. Dernier de cordée. Le Monde diplomatique. janvier 2018. p. 28 

16 décembre 2018

à mots comptés


"Il guette le jour qui se lève
à chaque escale un nouvel horizon
à vingt ans on rêve d'Amérique
à quatre-vingts d'arriver chez le fleuriste
le désir est pareil."
                        C.V
Les éditions Eranthis me font le cadeau d'éditer, après Le Carnet Moleskine (2011), un second petit recueil de textes courts "à mots comptés". Ces mots et phrases courtes qui parsèment nos journées, fruit de notre imagination ou de nos rencontres. Ces mots aux ailes de papillon qui nous enchantent, nous emportent vers d’autres réalités pour se nicher ensuite dans les recoins secrets de nos âmes. Pour les partager, il faut les capturer au filet léger de l’écriture, les entourer de silence et de quelques images de beauté. Comme le souligne avec délicatesse Bérengère Deprez "tout en pudeur et en gravité, avec une pointe d'humour, de mélancolie, d'ardeur, de dérision, ces mots comptés finissent par comp­ter, par camper dans les esprits. Les photographies de l'auteur leur font contrepoint, et alors s'élève un chant léger sur la basse continue de la vie."  Mots et illustrations ne sont que vent et vide s'il ne se trouve des artisans éditeurs pour leur donner le support d'encre et de papier choisis, le format qui tienne dans la paume de la main, le talent de placer la bonne phrase au meilleur endroit et de partager leur enthousiasme pour lui donner vie au moment précis où c'est Noël. L'édition d'un livre est une naissance et un cadeau.

Merci à Bérengère Deprez dont l’œil amical et critique est un support précieux. Merci à la super équipe de la Ciaco de Louvain-la-Neuve (i6doc.com) dont la gentillesse et l'enthousiasme font chaud au cœur.


Lu dans:
Carl Vanwelde. À mots comptés. Eranthis 2018. 88 pages. Extrait p.51. Voir.

Vient de paraître. En vente (16 €) dans les bonnes librairies selon l'expression consacrée et aux éditions Eranthis (https://www.i6doc.com/fr/book/?gcoi=28001100039840). Quelques exemplaires personnalisés sont également disponibles  chez l'auteur (carl.vanwelde@uclouvain.be) pour les lecteurs fidèles d' Entre Café et Journal, exemplaires en nombre limité dont la vente bénéficiera intégralement au centre de santé de Malem-Hodar (Sénégal).  

15 décembre 2018

Si l'oiseau ne chante


"Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe."
             Jacques Prévert

 

"On les appelle gluaux, baguettes recouvertes de glu, longues de quelques 70 centimètres, destinées à être fixées sur des branches d’arbres, d’arbustes ou au sommet de grandes perches basculantes (quatre mètres de haut), appelées cimeaux, que l’on redresse an que les gluaux se trouvent au niveau de la cime des arbres. Le principe de la chasse à la glu est simple : grives (quatre espèces sont ciblées : la grive musicienne, draine, mauvis, litorne) et merles noirs se posent sur ces pièges englués. Le chasseur vient les décoller et les nettoyer à l’aide de cendres ou, plus souvent, d’un dissolvant. Le petit oiseau – la taille varie de vingt à trente centimètres selon l’espèce, et le poids n’excède pas 100 grammes – est alors mis en cage. Il servira d’appelant pour attirer, en chantant, d’autres grives, et permettre aux chasseurs de les tirer. Cette chasse se pratique de l’aube, une heure avant le lever du soleil, jusqu’à 11 heures. "


Lu dans:
La chasse à la glu jugée cruelle par les défenseurs des oiseaux. Le Monde 14 décembre 2018. Planète. p.5

14 décembre 2018

Pensée légère


"Aimer, c'est laisser être."           
                     André Comte-Sponville

13 décembre 2018

Métamorphose du quotidien


"Je vais prêter mon appartement à des amis pendant une semaine, raison pour laquelle je m'oblige à le pomponner, et en un seul week-end j'enchaîne tous les petits travaux qui traînent depuis des mois ou des années (la lampe cassée, l'étagère qui manque, le tapis troué, la douche bancale...). Dans la foulée, je trie les amoncellements en souffrance, je modifie la déco (bonjour les idées saugrenues), sans parler du ménage hautement attendu, et au final l'endroit est méconnaissable, quasi prêt à parader dans un magazine. Pourquoi l'ai-je fait pour eux et pas pour moi? Voilà la question qui me turlupine. (..) Pouvoir se passer des invités, du plombier ou de l'éditeur pour maintenir l'appartement habitable, le physique en forme et le travail à flots ? Demain, je ferai comme si j'avais des invités. Mieux, demain, je serai ma propre invitée."
                Elisa Brune

Lu dans:
Elisa Brune. Tant pis, je fonce: 55 façons de s'ouvrir au possible. Odile Jacob. 2018. 176 pages. Extrait pp. 41, 43

11 décembre 2018

Sagesse


"Quatre choses ne reviennent jamais en arrière:
        le temps passé,
        la pierre lancée,
        le mot prononcé,
        l'occasion manquée."
                    Lucía Etxebarria de Asteinza (1966- )   Le Contenu du silence (2012) 
 

10 décembre 2018

Sagesse de Léon Tolstoï


"Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. "
                        Léon Tolstoï. Anna Karénine

Ainsi commence Anna Karénine, première phrase d'une oeuvre monumentale de Tolstoï à un moment de sa vie particulièrement éprouvant. Ce qui est vécu se décrit avec justesse.

09 décembre 2018

Petites impostures


"La tentation de rappeler le grand rôle qu'on a pu jouer  en de petites affaires."
                        Pierre Hebey

Tentation permanente, à laquelle le médecin n'échappe pas. S'attribuer le mérite d'une guérison dont le patient a bénéficié par sa bonne nature, ou par la patience du Temps ce grand guérisseur, constitue une petite imposture dont nous ne sommes pas dupes. Pourquoi en faire tel usage, si ce n'est par besoin permanent de réassurance, par petite vanité et surtout besoin d'être aimé et admiré?  Les plus grands maîtres restent de petits hommes.



Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.76   

08 décembre 2018

Ces notes de pain grillé et de cuir


"En été j'ignorais encore
combien sans toi..."

La phrase d'hier me vaut ce beau texte de méditation sur le deuil professionnel, que bien de nos amis auraient pu m'écrire et que je ne peux m'empêcher de vous partager avec l'accord de son auteur.


"Deuil d'un être cher. Deuil d'une situation professionnelle terminée. Tu voudras bien excuser l'appropriation de ton beau texte pour ma situation personnelle, mais tu devines le poids pour moi d'avoir arrêté de travailler et la nécessité de combler le vide de cette perte, perte de la présence des travailleurs vus chaque jour, de leur regard, de leur présence, perte aussi de ces milliers de lettres, fax, mails des consommateurs criant leur désarroi et des conclusions de médiations souvent positives que je leur signifiais. Aujourd'hui, cela fait quatre jours que je mets ma cave à vin en ordre. Cette descente dans la cave est une sorte de descente en soi. Chaque bouteille prise en main, chaque bouteille retrouvée, évoque le souvenir du vigneron rencontré mais aussi le potentiel d'une dégustation avec des proches dans le futur. Chaque bouteille est un pont entre le passé, un peu mort car enfermé dans une bouteille, et le futur des saveurs qui nous saisiront le nez et permettront d'évoquer le pays du vigneron, les senteurs de son pays et les paroles qu'ils nous a dites. Chaque bouteille, non à la mer mais dormant dans ma cave, soigne le deuil de la rupture. Ce soir, D. et moi-même avons ouvert une bouteille de 2003 du pays du Pic Saint Loup dans le Languedoc. J'ai écrit un mail au vigneron pour le bénir d'avoir mis dans cette bouteille des saveurs épicées, de thym, de safran, de girofle mêlées à des notes de pain grillé et de cuir...  Établir des ponts, en acte ou en pensée, boire ensemble une bouteille remplies de messages du passé... et le deuil devient supportable."

Il y a mille manière de boire, mais celle que suggère cet ami cher me convient.

07 décembre 2018

L'hiver de l'absence

"En été j'ignorais encore
Combien sans toi
L'hiver est long et le lit froid."
            Antoinette Dalcq

Sans aucun doute, une des plus belles choses qu'il m'a été donné de lire sur le deuil.




Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.33

06 décembre 2018

Où est passé le Baiser?


"Oublier ce qui n'est jamais advenu."
                    Françoise Lefèvre

On fait des rêves grands comme ça, on rate le train pour Paris et on arrive en banlieue. Au mur de sa chambre, une reproduction du Baiser de Hayez attirait mon regard de longue date. Elle était âgée, seule et semblait en attente. Son ardent la rejoindrait, à coup sûr, le moment venu, dès qu'il serait libre, mais sa femme était souffrante et on ne quitte pas une malade. Un jour le Baiser a disparu, laissant une trace délavée sur le papier vieilli. J'appris par mon journal qu'un notable s'était donné la mort après avoir perdu son épouse. Les hommes promettent tant de choses.


Lu dans:
Françoise Lefèvre. Se perdre avec les ombres. Ed. du Rocher. 2004. 202 pages.  Extrait p.22

04 décembre 2018

Sous les pavés la grogne


« La France, pays où la tentation révolutionnaire n’est jamais loin et fait partie de l’identité au même titre que drapeau et l’hymne national, flirte avec la crise politique. (..) Le président français n’a toujours pas trouvé la formule pour désamorcer une révolte dont le cri le plus répandu lui est opposé : “Macron, démission”. L’un des graffitis tagués sur l’Arc de triomphe était « Pour moins que cela, nous avons coupé des têtes. »   
                               El País

Amusante observation du grand quotidien espagnol, dont le pays n'a pourtant guère été épargné par les manifestations géantes ces dernières années. Certains comparent la situation actuelle aux émeutes de Mai 68. Nuance, les graffitis sur les murs étaient tout de même plus inspirés ("sous les pavés la plage", "il est interdit d'interdire", "participons au balayage: il n'y a pas de bonnes ici"), témoignant d'une créativité que permettait une société en croissance continue avec une jeunesse sans inquiétude métaphysique pour son avenir. 
 

La mémoire des doigts


"Je ne sais pas pourquoi
Cette mélodie me fait penser à Chopin
Je l'aime bien, Chopin
Je jouais bien Chopin
Chez moi à Varsovie."
         Bécaud. Le pianiste de Varsovie.

Moment de grâce. Je termine mes écritures aux Jardins de la mémoire, quand me parviennent quelques notes de Chopin. Dans sa chambre, une résidente nonagénaire dont la mémoire s'est perdue joue. Son piano est le seul compagnon rescapé de sa vie antérieure, et il me semble qu'elle lui confie le récit de son existence, et ce qu'elle en espère encore. Ses compagnes d'étage sont en ergothérapie, rêvassent assises en cercle  ou écoutent de vieilles chansons des années 50, elle joue Chopin et Varsovie. Je reste un moment, intrigué par ces doigts qui courent sur le clavier, agiles, et la mémoire intacte de ces notes venues de l'origine de sa vie. Et si, vieillissant, l'essentiel n'était pas ce qu'on perd mais ce qu'on conserve, qui sans doute représente le meilleur de nous-même? Soudain elle découvre ma présence, sourit, sort une partition jaunie et entame "Couleur Tendresse" de Richard Clayderman. On ne saurait mieux résumer ma matinée.

02 décembre 2018

Une vie de senior


"Je me retrouve donc avec la carte Senior qui me donne le droit de voyager avec une réduction de cinquante pour cent, parfois, de vingt-cinq pour cent, toujours. Dans tous les pays d'Europe. À partir de ce jour, à chaque fois que j'achèterai un billet, je serai contrainte de prononcer le mot senior."
                        Françoise Lefèvre

... et dans tous les musées et expos, avec une précipitation diligentée par la crainte de voir les billets imprimés sans la ristourne par une préposée trop rapide. Laquelle lèvera sur nous un regard amusé: "et vous croyez peut-être que cela ne se remarque pas?"

Lu dans:
Françoise Lefèvre. Se perdre avec les ombres. Ed. du Rocher. 2004. 202 pages.  Extrait p.58

30 novembre 2018

Sagesse du cordonnier


"Je travaille durement
Soyez gentil
N'apportez avec vous
Ni pessimisme
Ni envie
Ni rumeur
Ni méfiance
Ni mauvaise volonté
Ni désarroi
Ni jalousie
Ni abattement
Ni mécontentement
De grâce, ne vous laissez pas aller."
            Lu dans l'échoppe d'un cordonnier (cité par Pierre Hebey)

Dans l'échoppe d'un cordonnier, Calle di-Parrochia di San Zaccaria. Une affichette toute en longueur, en majuscules grasses d'imprimerie, fait comme un écho à cet autre cordonnier de mon quartier qui signalait en vitrine "qu'il n'y a que deux manières de travailler, VITE ou BIEN, moi j'ai choisi."  Le métier est en passe de disparaître, ce modeste cordonnier "sans rien d'particulier / dans un village dont le nom m'a échappé / qui faisait des souliers si jolis, si légers / que nos vies semblaient un peu moins lourdes à  porter" (Goldman) mais leurs écriteaux crayonnés me restent en mémoire comme un mode d'emploi de l'existence. 
On se racontait jadis cette histoire de corps de garde où tout était faux sauf la morale qu'elle véhiculait. Ce soldat qui retrouve sa rue, quittée précipitamment dix ans plus tôt pour déclaration de guerre, ému devant la maison de son enfance, la boulangerie, la boutique du cordonnier où il avait déposé la veille de sa fuite une paire de chaussures . Il y pénètre, hume aussitôt l'odeur de jadis mêlant cuir mouillé, colle, sueur. Il sort le coupon jauni par dix ans d'absence, avec un chiffre et ses initiales. Miracle, le cordonnier retrouve la paire sans peine et dit: "j'ai eu beaucoup de travail ces temps-ci et n'ai pu les terminer, pouvez-vous repasser demain?"  N'est-ce pas délicieux?
 
     
Lu dans:
Pierre Hebey. Les passions modérées. NRF. Gallimard. 1995. 472 pages. Extrait. pp.401, 402
Jean Jacques Goldman. Il changeait la vie.


Sagesse de François Cheng

La fleur qui affleure d'entre les pavés,
Un rayon qui raye la patine d'un mur,
Le regard de pitié que nous jette la bête
De somme surchargée, le furtif parfum
Qui nous arrête et nous emplit de regret.
Et tous les cris entendus: cri de l'enfant
Qui a perdu sa mère, ou de la mère
Qui a perdu son enfant, cris des oiseaux
Qui varient selon l'heure, cris de douleur
Ou de plaisir qui tant se ressemblent.

Et l'instant muet qui soudain révèle,
Au-dedans et au-delà de nous,
Trouant le palpitant présent, l'impalpable
Présence qui nous fait dire à voix basse :
«Nous sommes parce que tu es.»
 
Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p.44

28 novembre 2018

Feu d'artifice


"Qui veut briller n'éclaire pas."
            Sagesse taoïste

On lit tant de choses. Pour s'apercevoir que la sagesse n'a pas d'âge.


Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait p. 131

Comme une envie d'inactualité


"Vouloir vivre de son temps
c'est déjà être dépassé."
        Eugène Ionesco

Qui n'a ressenti quelquefois une étrange satiété, une réaction contre la tyrannie de l'actualité à laquelle nous nous soumettons davantage par addiction que par réflexion. Contester l'importance des événements qui se précipitent, et les mettre en perspective. Délaisser l'allégresse de l'initié, qui sait ce qui se passe au moment précis où cela se passe: une action terroriste au Yémen, une voiture à contre-sens sur l'autoroute de Charleroi, un communiqué de presse ministériel réagissant à une saillie d'un contradicteur. Le bruit du monde emprisonne et suscite parfois l'impatient besoin d'une halte. Et si on tentait de greffer un peu d'inactuel sur l'actuel afin de briser cet enfermement asphyxiant, redécouvrant le plaisir du livre oublié, de l'habit passé de mode, du vélo oublié dans sa cave, d'une vieille amitié. Comme l'écrivait en 1998 (au siècle passé, 20 ans déjà, quelle inactualité !) Pierre Hebey "L' Actuel dévore de plus en plus vite les événements et les gens dont il se nourrit. Il avale, il ne mastique même plus. C'est un monstre à l'insatiable appétit qu'on nous enseigne à vénérer comme une divinité à laquelle nul ne saurait se soustraire."


Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.12  

27 novembre 2018

Sagesse de Bertolt Brecht


"On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent
Mais on ne dit jamais rien de la violence
Des rives qui l'enserrent.
On dit que le vent qui courbe les bouleaux est violent
Mais qu'en est-il de la tempête qui courbe les hommes
qui travaillent dans les rues ?"
        Bertolt Brecht. Sur la violence
Il est une autre forme de violence, bien actuelle. Le weekend passé, le centre commercial de Villeneuve d'Ascq scintillait de mille feux, Saint Nicolas, Noël et Black Friday confondus. On ne peut qu'être éblouis devant tant de robes superbes, de costumes ajustés, de chaussures au cuir souple étalés pour le désir. Auparavant ces articles occupaient l'espace des rues chics et des boutiques de zone franche dans le aéroports et les palaces. Elles se trouvent actuellement au seuil des quartiers suburbains dans des centres commerciaux  devenus espaces de promenade et de distraction. Admirer sans consommer, désirer sans se satisfaire, et sans l'illusion d'un jour y arriver, ne constitue-t-il pas une des formes les plus raffinées de la violence?

26 novembre 2018

Autopsie de la fatigue


"Au verger de mémoire
Entre promesse et souvenir
Je suis l'arbre je suis
Le tronc et la sève et le fruit.
Ah ! Donnez-moi l'humble force de croire
A ce grand œuvre à travers moi
Mais pour ce soir je n'en peux plus
D'avoir vécu
Toutes ces vies à la fois ! "
                Antoinette Dalcq
 
De toutes les plaintes déposées lors d'une consultation, la fatigue est la plus récurrente. La recherche d'une maladie sous-jacente suscite l'inquiétude du patient et l'attention du médecin, à juste titre. Démarche fréquemment décevante lorsque tous les examens techniques reviennent normaux: un patient à prise de sang normale aurait-il droit à la fatigue? Sans aucun doute, tant le rythme de vie que nous nous imposons quotidiennement épuise la sève. Il reste une piste, guère testée jusqu'à présent: agrafer le poème d'Antoinette Dalcq aux protocoles d'examens normaux en guise de commentaire et de programme de vie.
 
 
Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.52

23 novembre 2018

Ecoute... la vie


 "J'écoute aussi
Tout ce qui n'est pas dit
Tous les désirs tous les conflits
A travers larmes et naissances
Mauvaises nuits
Et trop lourdes dépenses.
La maison grande à rebâtir...
Ou les amours sans espérance
La solitude l'impatience
Devant le mur de l'avenir."
                    Antoinette Dalcq

Une amie que je n'ai connue que par ses écrits, ce devait être une belle personne, est venue me parler ce soir. Dans mon bureau, le silence revenu, je lis ses paroles qui rejoignent mes souvenirs d'une journée assez ordinaire, peuplée des récits de "larmes, de naissances, de mauvaises nuits, de trop lourdes dépenses."  Toutes choses minimes et essentielles, la vie des gens constitue le plus beau des romans.


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.51

Ces mots qui font vivre


"Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis."
            Paul Eluard. Extrait d'un poème à Gabriel Péri

Et si demain     nous privilégions
ces mots qui font vivre
délaissant ces paroles qui nous écorchent les lèvres
autant qu'elles blessent     présents ou absents
ceux qu'ils sont supposés atteindre.
 

22 novembre 2018

Univers, univers


"Nous sommes des univers passagers
dans l'univers qui s'éternise."
            Régis Jauffret

Le temps de la cuisson d'un gigot d'agneau, une femme imagine les diverses existences qu'elle aurait pu vivre, ou aimerait vivre encore. Nous connaissons tous ces moments fugaces, une seconde, une heure, où se déroule en nous  tout un univers de sensations, de souvenirs d'un passé heureux ou de désirs d'un bonheur encore possible. Si dense et si fragile. Hasard, j'ai retrouvé hier une énorme farde de coupures de presse jaunies sur l'assassinat du Président Kennedy le 22 novembre 1963. Il représentait pour les gosses que nous étions un univers de jeunesse, de réussite, de progrès, idéalisé comme seuls les mythes peuvent l'être. Nous assistions en direct à l'éclatement de cet univers en même temps que celui de sa boîte crânienne: cela existait, soudain cela n'était plus et le monde continuait. Ce fut sans doute ma première leçon de philosophie appliquée, que je me devais de consigner patiemment durant plusieurs semaines en découpant la presse. Amusant: à peu de temps près ma future épouse réalisait une farde similaire sur la conquête de l'espace. Nous étions dans le même Univers, mais nos univers n'étaient pas les mêmes.



Lu dans:
Régis Jauffret. Univers, univers. Verticales. 2003. 607 pages.

21 novembre 2018

La haine douce


"Je hais les gens, et ils me le rendent bien."
                parole glanée en salle d'attente
         

On connaît la haine sauvage, partagée chaque jour par les chaînes d'information. Il est une haine plus sournoise, dont les méandres serpentent dans notre quotidien, discrète  et inattendue.
La salle d'attente abrite un trésor: tous nos derniers livres lus et choisis avec soin, mis à la disposition des patients qui souhaitent les emprunter. Expérience de partage fort enrichissante vécue souvent comme un prolongement de la parole médicale. Parmi ces ouvrages, le livre "Cerveau droit, cerveau gauche : Cultures et civilisations" du Pr Lucien Israël. Surprise: un patient a biffé rageusement de plusieurs traits de bic le nom "Israël" sur la tranche, véritable plaie béante sur l'étagère. L'existence est une succession d'enthousiasmes et de désillusions, mais  découvrir que parmi la foule de ces patients aimables, déférents, policés s'en trouve un au cerveau pareillement dérangé me laisse songeur.  Je me surprend à les scruter quand ils pénètrent dans le cabinet de consultation: "serait-ce lui?" La haine de l'autre parviendrait-elle à contaminer subrepticement jusqu'à notre propre regard? 
 

20 novembre 2018

Sagesse des ponts



"Le plus court chemin de soi à soi, c'est l'autre."
Paul Ricoeur

Confidence reçue.
"Un pont
enjambant l’abîme dans lequel était ma vie
me permit de me retrouver
— biffer pont et écrire ami
tu fus cela."
 
Lu dans: 
Paul Ricoeur, cité dans La Vie sauve. L. Violet et M. Desplechin.  Seuil 2005. 127 pages.

17 novembre 2018

Sagesse de Mark Twain


""Si vous dites la vérité, ça vous épargne un effort de mémoire."
                    Mark Twain

Lu dans:
Richard Powers. L'Arbre-Monde. Trad. Serge Chauvin. Cherche-Midi. 2018. 550 pages

16 novembre 2018

Un bruit très bas


"Le bruit très bas    à peine si on l'entend
de la source timide    cachée sous la verdure
entre les menthes les guimauves le cresson
la source qui fait modestement son travail de source
mais va rejoindre    par de très longs chemins l'océan Atlantique."
            Claude Roy. Un bruit très bas.

Que j'aime ces gens qui font un bruit très bas, "source qui fait modestement son travail de source", et sans ostentation nous rendent le quotidien plus agréable. Ils sont nombreux, et nous cheminons ensemble sur le bout de Terre, le bout d'époque que le hasard nous a attribués.


Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. Gallimard. NRF. 1993.270 pages. Extrait p.157 

15 novembre 2018

Infiniment libre


"Quand on est libre de faire tout ce qu'on veut, on finit par ne pas faire grand chose. Quand le choix est infini, il n'y a pas de choix possible."
                    Jonathan Coe

Lu dans:
Jonathan Coe. Le Cercle fermé. Traduction Jamila et Serge Chauvin. Gallimard. 2007. 560 pages.

13 novembre 2018

Payable en perles de verre

"Une belle affaire : en 1626, Peter Minuit, d'origine française, achète aux Indiens leur île de Manhattan pour vingt-quatre dollars, payables en perles de verre.
Le fort, à l'extrémité du promontoire, reçoit quelques canons et devient Fort-Amsterdam. La ville prend le nom de Nouvelle-Amsterdam. Un mur de pieux traverse maintenant l'île de part en part, protégeant le bétail contre les incursions des ours et des loups. De ce mur (wall), il ne reste qu'un nom : Wall Street. Aujourd'hui le mur est démoli et les loups peuvent entrer."
                    Paul Morand 

Regard décalé (récit de voyage écrit en 1930) sur une époque encore bien plus décalée (1626), avec une touche d'humour sans âge. A relire ces lignes, on se dit que cela vaut la peine d'écrire. 


Lu dans:
‎Paul Morand. ‎New York. Récit de voyage. Flammarion. 1930. 281 pages.

Écris quelque chose de joli / l'aube entre nos bras qui repose

 "Le premier bonheur du jour
c'est un ruban de soleil
qui s'enroule sur ta main
et caresse mon épaule."
        Françoise Hardy

On débute ce jour par une minute d'"embellie" ( le beau mot de Ferrat ), même si le soleil ne caresse rien ce matin. On peut rêver.


Lu dans:
Françoise Hardy. Le Premier Bonheur du jour. 1963.

12 novembre 2018

Le goût de la vie


"C’est l’histoire d’un petit paysan du Morvan parti à l’âge de 20 ans à la guerre en 1914. C’est l’histoire de mon grand-père qui, le 11 novembre 1918, à 11 heures, entendit le clairon sonner le cessez-le-feu de l’armistice. De ses quatre années dans l’enfer de cette première boucherie industrielle mondialisée, il me reste une tranche de mémoire liée à la nourriture. Chaque Noël, mon grand-père nous préparait le brûlot qu’il partageait autrefois avec ses camarades de tranchées: quelques fruits enrobés de sucre qu’il flambait avec un peu d’eau-de-vie. Nous regardions alors les flammes bleues de la gnôle lécher les quartiers d’orange. (..)  
Après la guerre, la gamelle de soldat a servi à faire le caramel des gâteaux de riz que nous mangions en famille. Mon grand-père nous a transmis que la nourriture, c’est la vie, le goût de la vie. C’est tenir bon. Partager, parfois même avec les ennemis déclarés de la tranchée d’en-face. Nourrir les autres au péril de sa vie: pour que leurs frères d’armes trouvent un peu de réconfort autour d’un quart de soupe, des soldats sont morts en tirant la cuisine roulante entre les trous d’obus."
                        Jacky Durand


Lu dans:
Papilles de la Nation. L'édito de Jacky Durand dans Libération.

09 novembre 2018

Ceux de 14

"Et je me demandais avec un affreux serrement de cœur, en regardant cette foule harassée, ces reins ployés, ces fronts inclinés vers la terre, lesquels de ces enfants habillés en soldats portaient déjà, ce soir, leur cadavre sur leur dos."
            Maurice Genevoix . Ceux de 14.

Le centenaire de la Grande Guerre occupe l'espace, et cela ne paraît guère abusif tant on mesure que les horreurs passées peuvent se reproduire. Les guerres commerciales ont souvent précédé les guerres militaires.  Et pas plus que nous n'avons prise sur l'affrontement économique qui se développe sous nos yeux, aurions-nous davantage prise que les poilus de 14 en cas de déflagration? A méditer à l'occasion de ce 11 novembre.

Lu dans:
Maurice Genevoix . Ceux de 14. Flammarion. 1992. 680 pages Recueil de récits de guerre, rassemblés sous un même titre en 1949: Sous Verdun (avril 1916), Nuits de Guerre (décembre 1916), Au seuil des guitounes (septembre 1918), La Boue (février 1921), Les Éparges (septembre 1921).

Face à soi-même


"En ce moment grave de ma longue vie j'ai trouvé ici ce que je cherchais: être en face de moi-même. L'Irlande me l'a offert de la façon la plus délicate, la plus amicale".
        Charles de Gaulle.

Cette phrase est gravée sur un bloc de pierre en dessous de l'effigie du Général de Gaulle dans la petite ville de Sneem, où le président de Gaulle et son épouse passèrent deux semaines après qu'il eut démissionné de ses fonctions. La modestie de l'auberge dans laquelle il descendirent, en passe d'être fermée définitivement pour obsolescence au moment de leur arrivée, convenait sans doute à la grandeur du personnage qui dut y trouver une confirmation de l'impermanence des choses. Aujourd'hui est date anniversaire de son décès, annoncé un sombre soir de novembre 70 par les vendeurs de journaux exhibant de grands titres en noir et blanc. Souvenir d'une époque pas si éloignée où l'info nous parvenait en rue, transmise par des voix humaines comme cela se faisait sans doute dans les sociétés anciennes, en noir et blanc et dans une certaine lenteur, bien éloignée de l'effervescence actuelle. Plus étrange encore reste le culte du souvenir pour ce dirigeant dont l'image obsolète ainsi que celle de son épouse apparaissent sans doute rassurantes dans l’incertitude actuelle.


Lu dans:
https://ie.ambafrance.org/Charles-de-Gaulle-et-l-Irlande

07 novembre 2018

Eloge de la perte


"En route, le mieux c'est de se perdre.
Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises et c'est alors, mais alors seulement que le voyage commence."
            Nicolas Bouvier


Lu dans:
Nicolas Bouvier. L'usage du Monde. La Découverte. Collection Poches littérature. 1992. Format: Ebook E

Du pouvoir de la mouchette sur le Kindle


"Le diable est dans les détails."

Ma liseuse devient folle, les pages avancent, par une, par dix, puis reviennent sur elles-mêmes me faisant survoler ce que je venais de lire sans que mon index l'ait commandé. Une liseuse possédée en quelque somme, ou atteinte d'obsolescence programmée. L'esprit gambade, évoquant mille hypothèses, jusqu'à la découverte d'une mouchette microscopique, guère plus grande qu'un point-virgule du texte affiché dans lequel elle se dissimulait. Elle progresse d'un millimètre vers la droite sur l'écran, vingt pages se tournent. Elle revient sur ses pas, le texte défile vers son origine. Amusé par l'idée que pareil événement ne survient qu'exceptionnellement dans la vie d'une liseuse, et d'une mouchette, j'imagine déjà une extension possible au célèbre effet papillon attribuant au plus petit de nos actes un pouvoir démultiplié par la technique. L'effet mouchette.

06 novembre 2018

Dans le chaos du monde


 « J’ai lu des tonnes de philosophes. J’ai médité des heures durant, mais rire et aimer au cœur du chaos, je n’y suis jamais parvenu. »
                Alexandre Jollien

Le secret, s’il existe, est évidemment de se hisser, ou de se laisser glisser, jusqu’au point où le rire devient possible sur le chemin des inévitables désillusions de l'existence, ses arrêts, ses départs. Comme bâton de marche, la phrase d’une amie bouddhiste de Jollien au milieu d’un déménagement C’est le bordel, mais il n’y a pas de problème ! , qui devient la description exacte de l’existence. La vie n’étant qu’un immense et incompréhensible bordel, à nous de ne pas y voir un problème, ce qui exige une ascèse constante. L’idéal ? Ne plus éprouver le chaos du monde comme effrayant, se défaire même de l’idée qu’il serait utile d’en sortir, puisque ce prétendu chaos, en fait, n’entrave rien.

       
Lu dans:
Roger-Pol Droit. Vainqueur par chaos, à propos de La Sagesse espiègle, d’Alexandre Jollien. Le Monde des livres. 31.10.2018.
La Sagesse espiègle, d’Alexandre Jollien, Gallimard, 2018. 224 pages.

04 novembre 2018

L'absence de destin des méduses

"Pourquoi les méduses ? Il y a quelques années, la découverte d’une espèce de méduse dont toutes les cellules se régénèrent a affolé la communauté scientifique. C’est un animal potentiellement immortel et indatable, qui subit le courant, qui flotte. C’est une métaphore parlante. La vie sans fin ressemble à un flottement où on abdique son libre arbitre. À terme, vivre sans aucune pensée de la mort, sans aucune évolution du corps, c’est vivre sans pouvoir prendre de décision puisque tout peut être repoussé, effacé, refait intégralement. On refait sans arrêt le portrait de soi, on ne l’achève jamais, on n’est plus rien en fait. La méduse portait cette idée spectrale, translucide et passive."
                    Thomas Cailley

Le vieux mythe de l'immortalité réapparaît sous des habits du transhumanisme et de la cryogénisation dosant à parts égales science, médecine et science-fiction. Au risque de perdre l'essentiel: vivre en projet, et la jouissance d'une existence dont on mesure qu'elle aura une fin. La lassitude d'un long chemin sans destination finale n'est guère enviable. 

Lu dans:
Thomas Cailley Ad Vitam, l'angoisse de la vie éternelle. L'envers des médias. La Libre Supplément Quid du 3 au 11 novembre 2018

03 novembre 2018

Comme une présence


  "Tout ce que tu dis parle de toi: singulièrement quand tu parles d'un autre."
                    Paul Valéry.

Nos mots nous trahissent. Une patiente partage son vécu après le décès de sa belle-maman dont elle a hérité des cendres sur la cheminée, "d'où elle continue à me surveiller ."  Rien de méchant, mais le récit de la vie comme elle va, et dans lequel chacun de nous peut se reconnaître.


Lu dans :
Paul Valéry. Oeuvres Tomes 1. Gallimard. La Pléiade. 1957. 1857 pages.

02 novembre 2018

L'empreinte


"On croit transmettre de grandes choses à ses enfants et c'est parfois par des petits souvenirs de rien du tout qu'on reste dans leur mémoire."
             Benoîte Groult

Il se paralysait peu à peu, ne s'alimentait plus guère et on le comprenait mal. Quelques semaines avant de s'en aller, il décrivait que sa main gauche inerte se souvenait encore de l'empreinte de la paume de son grand-père quand ils rentraient de l'école durant l'hiver. Minuscule menotte blottie dans une grande paluche qu'ils enfouissaient dans la poche de la veste pour qu'elles restent au chaud. C'est de cette chaleur qu'il se souvenait, irradiant dans tout son pauvre corps en déroute. Qui n'aimerait laisser de la chaleur en héritage? 


Lu dans:
Benoîte Groult. La touche étoile. Grasset. 2006. 288 pages 

01 novembre 2018

Tous les saints d'Halloween, tous les diables de la Toussaint


"Nuit au temple du sommet
lever la main et caresser les étoiles
mais chut! baissons la voix
ne réveillons pas les habitants du ciel."
        Li Bo (701-762)

Un groupe joyeux et grimé descend l'avenue en quête de friandises, Halloween et ses monstres venus d'Amérique précède et supplante progressivement le silence de la Toussaint. Même pas peur, un masque de mort sur le visage pour la tenir à distance. Demain pourtant je ressentirai ce besoin de silence pour faire une place dans ma journée à ces innombrables disparus qui m'ont construit, aimé, remis sur la route, et qui constituent une partie de ce que je suis. Certains départs récents cicatrisent à  peine. D'autres étaient déjà morts à ma naissance, et j'en porte néanmoins l'empreinte tel ce grand-père vétéran de 14-18 qu'une vieille patiente eut l'impression de revoir à mon entrée dans son salon. Son émotion perceptible me fit soupçonner un sentiment ancien et fort à son égard. La fête de Toussaint nous rassemble, disparus et survivants, mais aussi humains de toutes croyances et incroyances: le souvenir des morts n'appartient à aucune religion. Moment précieux où, le Temps ayant fait son œuvre, la mort n'est plus une défaite, le ressentiment n'est plus de mise, les regrets s'estompent. Cimetière ou simple souvenir fugace, je vous souhaite une belle fête de Toussaint. 

Lu dans:
Tseng Tchong-Ming (traducteur). Rêve d'une nuit d'hiver : Cent quatrains des Thang. Paris, Leroux. Lyon, Desvigne, 1927. 113 pages. 

31 octobre 2018

La pierre d'angle

"On peut aussi bâtir quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin."
                Goethe


30 octobre 2018

Le bonheur entre par les yeux

"Je me repose dans un fauteuil en osier. Le monde s'engouffre par les portes de mes yeux, je le laisse entrer et il m'emplit d'une matière aérienne, élastique et douce. Je suppose que c'est le bonheur, cette alliance de la lumière, du son et de la douceur de l'air. Le bonheur dure peu de temps, mais, si on lui en laisse la place, il peut occuper un très grand espace. Le malheur par contre peut durer longtemps. Mais, si on lui interdit de s'étendre, on arrive à restreindre considérablement la place qu'il occupe. "
                    L. Violet et M. Desplechin

C'est presque rien, quelques mots bout à bout, mais à y réfléchir ils peuvent changer une vie. Organiser dans nos vies l'espace respectif qu'on laissera au bonheur et au malheur est un beau programme.


Lu dans:
L. Violet et M. Desplechin. La Vie sauve. Le Seuil. 2005. 130 pages. Prix Medicis de l'Essai.

28 octobre 2018

Une autre définition de la résilience


"Il y a des blessures que le temps ne guérit pas, mais il les réduit à un encombrement acceptable."
                J-P Sendker
 

 
Lu dans:
Jan-Philipp Sendker. L'Art d'écouter les battements de cœur. Le Livre de Poche. 2015. 336 pages. 

27 octobre 2018

Sagesse de Raymond Devos


"Inquiétant, non, un homme qui ne dit rien. Je ne sais pas si vous l'avez constaté, mais quand un homme ne dit rien alors que tout le monde parle, on n'entend plus que lui ! "
                Raymond Devos

Que penserait Devos s'il lui revenait d'assister à un débat télévisé actuel, arènes bruyantes et désordonnées où semble régner la peur du silence, devenu signe d'inexistence pour l'invité à qui on a oublié de donner la parole. Le même Devos qui notait déjà avec gourmandise que "dès que le silence se fait, les gens le meublent." Dans un récent article du Monde Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil, rêve "d'assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de dire. Converser, cela voulait dire : vivre ensemble. Dans les débats, c’est le contraire : les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne l’étaient au début."  On est samedi, et on change d'heure, occasion rêvée de beaux et vrais échanges sur l'étrangeté du dire et de l'écoute. 

 
Lu dans:
Ariane Mnouchkine. La censure se glisse partout, dans la trouille surtout. Le Monde. 22.02.2018. Propos recueillis par Brigitte Salino

26 octobre 2018

Quand l'orage


 "Il rêvait
un grand fracas se fit entendre
il ouvrit la fenêtre
rien ne faisait bouger le silence
il sortit
regarda autour
rien
la vie dormait son sommeil insouciant
il rentra
se recoucha
se rendormit
ne rêva plus
Il lui fallut longtemps
pour découvrir
que cette nuit-là
quelque chose s'était effondré
au fond de son cœur."
        Pedro Vianna

Magnifique texte court, dont on imagine la suite qu'un auteur ou un cinéaste pourraient lui donner. Mon imagination, elle, l'a habillé de cent récits tous plus crédibles les uns que les autres. J'ai apprécié ce jeu de fiction qui ressemble tant à la réalité.

25 octobre 2018

Sagesse de Nâzim Hikmet

"Nous sommes au bord de l'eau
le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie.
L'eau est fraîche
le platane est immense
moi j'écris des vers
le chat somnole
nous vivons Dieu merci
le reflet de l'eau nous effleure
le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie."
            Nâzim Hikmet


Lu ans :
Nâzim Hikmet. Il neige dans la nuit et autres poèmes. Trad. Münevver Andaç et Güzin Dino. Préface de Claude Roy. Gallimard Poésie. 1999.

24 octobre 2018

La mer complice

"Une inondation n'a rien d'une mer. La mer entre en conversation avec vous. Elle vous presse, se dérobe, exige qu'on lui réponde. Les vagues et le sable qui se meut sous nos pieds ont leur cadence; quand on est dans la mer on en comprend intuitivement les motifs. Alors qu'une inondation ne cherche qu'à s'échapper. Elle ne vous parle pas, elle sait que jamais elle ne reviendra et ne perd pas son temps à badiner quand son seul but et de se retirer. "
                 Shih-Li Kow

L'écriture de la jeune auteure malaise Shih-Li Kow joue admirablement du proche et du lointain, du particulier et de l’universel, telle cette confrontation entre l'éternel de la mer complice et de l'événementiel d'une inondation meurtrière. La mer nourrit, porte les voyageurs lointains, protège ceux qu'elle héberge dans ses fonds, fait rêver de toute éternité. L'inondation, elle ... C'est par dizaines de milliers de personnes qu'elle fait évacuer périodiquement les populations malaises avec son lot d'images fortes d'étendues d'eau sans limite et de rues inondées dans lesquelles nagent des enfants sur des bouées de fortune. Ceci ne fait pas rêver.


Lu dans:
Shih-Li Kow. La Somme de nos folies. Trad. Frédéric Grellier. Ed. Zulma. 2018. 384 pages.

23 octobre 2018

Le temps long


"Je suis dans le train, on traverse les Vosges.
De l'homme assis en face de moi
se dégage un parfum extraordinaire.
Je n'ai jamais rien senti d'aussi bon.
J'engage la conversation
et je lui demande ce qu'il fait.
"Je suis bûcheron"
Ce parfum, c'était les arbres. "
            Alexandre Romanès

Senteurs boisées qui me rappellent Jacques Chancel (si ma mémoire ne me trahit) s'étonnant de rencontrer un bûcheron du Grand Nord plongé dans l’œuvre de Tolstoï: "J'ai trois richesses : les arbres, les livres et le temps long." 


Lu dans :
Alexandre Romanès. Un peuple de promeneurs : Histoires tziganes. NRF Gallimard. Coll. Blanche. 2011. 128 pages Extrait  p.62

22 octobre 2018

Importer pour

"Je passe souvent du temps
avec des hommes et des femmes
qui ne sont rien dans cette société,
mais qui sont beaucoup pour moi."
            A. Romanes

Lu dans :
Alexandre Romanès. Le luth noir. Éd. Lettres vives. 2017 . 80 pages

20 octobre 2018

La ruine


"En d'autres termes le charme de la ruine consiste dans le fait qu'elle présente une œuvre humaine tout en produisant l'impression d'être une œuvre de la nature. Les mêmes forces qui par désagrégation, érosion, effondrement, envahissement de végétation, ont fini par donner à la montagne sa ligne générale, se sont exercées ici sur les murs."
            Georg Simmel

L'émotion provoquée par une ruine conjugue l'évocation de la fragilité de l'humain et sa grandeur, à la fois signe d'usure inéluctable et résistance au passage du temps. Parfois, comme au Ta Prohm (sur le site d'Angkor (Cambodge) l'envahissement de la végétation forme un équilibre entre culture et nature qu'aucun autre type de création humaine ne saurait offrir: la nature reprend ce que l'homme en a extrait pour en faire une œuvre humaine, fragile équilibre entre des forces contradictoires, celles de l'esprit qui élève et celles de la matière qui abaisse. 


Lu dans :
Georg SIMMEL. Réflexions suggérées par l'aspect des ruines. Trad. Alix GUILLAIN. La Philosophie de l'aventure. Paris L'Arche. 2002. 128 pages. Extrait p.50
cité dans: L'avenir se prépare de loin. Les Belles Lettres. 20018. 230 pages. Extrait p.206.
Ta Prohm : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ta_Prohm

19 octobre 2018

Pépites d'aujourd'hui

"C'est l'époque des pansements et du mercurochrome.
    l'époque des mamans j'ai peur des fantômes.
    le temps de jeux de mains et des bâtons de glaces
    des oreilles de lapins sur les photos de classes 
    l'époque des mocassins qu'on t'oblige à porter
    lorsque tous tes copains ont des baskets au pied
    le temps des trousses de billes et des boules de chewing-gum
    les petits Play Mobile deviendront des bonhommes
    Maintenant que les années me trahissent 
    comme me manquent les tranches de pain d'épices
C'est des cordes à sauter, de l'encre pleins les doigts
    des pyjamas rayés, de la barde à papa
    des vélos sans roulette et des cabanes en bois
    des vendeuses d'allumettes, des il était une fois
    c'est des fautes d'orthographe, des histoires de Tintin
    des boulettes et des gaffes, des balades en patin
    des toboggans rouillés et des luges en cartons
    des ballons prisonniers, des nuages en coton
    Maintenant que les années me trahissent
    comme me manquent les bâtons de réglisse
C'est des marchands de sable, des châteaux de fortune
    c'est des capitaines Flamme et des Pierrot la lune
    des bottes de Chat Botté, des cahiers de vacances
    c'est des meringues au goûter et des crêpes du dimanche
    des clowns du cirque Gruss, des masques de Zorro
    des cumulonimbus, et des chapi chapo
    c'est des maisons hantées, des champs de tournesols
C'est... nos prénoms gravés sur les bancs de l'école."
                                Barcella. L'âge d'or

Ils se nomment Dorian, Ryan, Safae, Jérôme, morve au nez, bleus aux cuisses, crampes au ventre. Rien de trop grave, des motifs de consultation qui font un quotidien. Je les imagine dans trente ans, se remémorant leur enfance et ses images construites. Ces pépites d'aujourd'hui dont ils n'imaginent guère qu'elles peupleront leurs souvenirs d'adultes. Avec peut-être même une place pour ces modestes souvenirs de salle d'attente, des bobos guéris et du sirop aromatisé qui soulage les maux de gorge.  Leur aujourd'hui est un âge d'or qui s'ignore encore.

18 octobre 2018

Brexit, Double Backstop, No Deal

Brume sur la Manche, un Anglais à sa fenêtre : "le continent est bien isolé ce matin."
                Humour anglais

Ces images qui valent mille mots: la solitude de Theresa May après son discours au sommet européen, les 27 passent seuls à table.


17 octobre 2018

Sagesse de Nâzim Hikmet


"Crois aux grains, à la terre, à la mer
Mais avant tout à l'homme
Aime le nuage, la machine et le livre
Mais avant tout aime l'homme
Sens la tristesse
de la branche qui se dessèche
de la planète qui s'éteint
de l'animal infirme
Mais avant tout la tristesse de l'homme.
Que tous les biens terrestres te prodiguent la joie
Que l'ombre et la clarté te prodiguent la joie
Que les quatre saisons te prodiguent la joie
Mais avant tout que l'homme te prodigue la joie.
         Nâzim Hikmet. Des hommes à aimer

16 octobre 2018

Eloge de la transparence

« La médecine est un art au carrefour de plusieurs sciences ».
                Canguilhem

Il y a un an, il souffrait d'une insuffisance de la valve mitrale altérant sa qualité de vie. Son père était décédé au Maroc à 50 ans d'une affection similaire. Il a bénéficié d'une plastie valvulaire réalisée sans ouverture du thorax grâce à un robot chirurgical. Il a quitté la clinique cinq jours plus tard, et a été autorisé à reprendre son vélo la semaine suivante. Il vient chercher un document l'autorisant à reprendre le travail. Une fraction de temps, je reconstitue la chaîne d'ingénieurs, de pharmacologues, de biologistes, d'infirmiers, de kinés, de techniciens de logistique des salles d'opération, et les équipes de médecins qui non seulement l'ont pris en charge lui, mais ont conçu et perfectionné la technique dont aujourd'hui il bénéficie. De tout ceci, il n'a pas la moindre idée, il est rentré en clinique essoufflé, il est sorti et refait du vélo, cela suffit à son bonheur. La modestie d'une technique de pointe qui sait se faire transparente est sa vraie grandeur.

Lu dans:
Georges Canguilhem. Le nor­mal et le patho­lo­gique. PUF. Qua­drige. 1966. 290 p. Extrait p.7

12 octobre 2018

Les Sages de Bassan

« Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. »
            Jean Pierre Ferland
Les Fous de Bassan quittent l'île de Bonaventure depuis le début de la semaine pour migrer loin vers le Sud. A Percé toute proche, la ville se prépare pour une longue hibernation de six mois, hôtels et restaurant fermant bientôt leurs volets .  Hier la brume a répandu ses voiles sur les vastes étendues du Bas Saint Laurent, et l'or des feuillages se ramasse maintenant à la pelle sur le sol des jardins des maisons. Est-ce bien le même pays que celui qu'on a connu? La ville de Québec, « miroir mon beau miroir suis-je bien la plus belle » se laisse découvrir aujourd'hui par pluie et vent battants, que dissipent heureusement  l'érudition et la gentillesse de notre amie guide. « Mon pays, c'est  l'hiver » chantait Gilles Vigneault, et ces images de fin de semaine enrichissent la palette plus qu'elles ne la dénaturent.

La longue migration des Fous nous interpelle : risquer une aventure de 5000 kilomètres pour une destination hasardeuse, rassemblant vieux, adultes et jeunes à peine formés, constitue-t-il un risque raisonnable selon nos critères ?  Essentiel sans aucun doute pour survivre à l'hiver canadien et à la disparition de la nourriture qui l'accompagne. L'expression de « Sages de Bassan » leur irait sans doute mieux .

On rentre. Une fiole de sirop d'érable,  un bonnet canadien, une chemise de trappeur et des couleurs plein les yeux : l'hiver peut venir.

10 octobre 2018

Le bocage de chez nous

"Un enfant dirait: "Regarde, ils ont gommé les clôtures !" 

Observation tardive, tant elle paraît évidente: on peut donc vivre sans les murets, haies ou taillis qui ont dessiné les bocages, jardinets et propriétés de notre vieille Europe, et s'en porter bien. Passer de sa pelouse à la pelouse municipale, puis à celle du voisin sans marquer la frontière. Cet "être chez soi" élargi suppose sans doute de ménager la bonne distance, et un respect scrupuleux  du bien commun. L'espace généreux qu'autorise le vaste territoire canadien entre chaque propriété y contribue mais n'explique pas tout. Chez nous, la symbolique du muret protecteur trouve ses racines dans un passé historique lointain, et peut-être dans nos têtes. Ne les abattons dans ce cas pas trop vite, de crainte qu'on les reconstruise plus hauts encore.

09 octobre 2018

Prudence des bâtisseurs de route

A l'infortuné marin confronté à la tornade, il ne reste que peu d'alternatives: rentrer au port, fuir au large ou se réfugier dans l’œil du cyclone."
              Henri Laborit

Demain la route sera belle. Après Percé, une escouade d'hommes et de machines de chantier s'activent pour rendre au chemin côtier sa robe initiale. A l'avant d'une pelleteuse, un panneau prévient "ATTENTION RECULE SOUVENT". Un ange passe. Se voir rappeler sur la route des vacances au hasard d'un chantier que les progressions les plus efficaces, sur la route comme dans la vie,  comportent autant de reculs que d'avancées n'est jamais inutile.

Lu dans:
Henri Laborit. Eloge de la fuite. Robert Laffont. 1976.

07 octobre 2018

L'estuaire

"C'est un endroit, ici, où tu prends congé de toi-même. (..) . Cela ne meurt pas, non. cela glisse de l'autre côté de la vie. Si légèrement que c'est comme une danse."
                 Alessandro. Baricco.

Le Saint Laurent, longé depuis plusieurs jours, irrigue notre périple comme un guide discret de plus en plus imposant. Les deux berges se sont progressivement éloignées l'une de l'autre, se laissant deviner par un trait de lumière ou d'or. Les yeux vous piquent devant pareille grandeur.
Et soudain ce sentiment étrange, bouleversant: l'autre berge a disparu, évaporée dans l'infini. On met un moment pour comprendre que le grand fleuve a rejoint la mer pour s'y fondre, sans nostalgie ni effet d'annonce, de la manière la plus naturelle qui soit. Perdant ses berges, il se libère aussi de ce qui l'enserrait, sa grandeur devient immensité. Rarement aurai-je perçu avec une telle évidence ce que les mots "lâcher prise" veulent dire: se perdre en gagnant tout.




Lu dans:
Alessandro Baricco. Océan Mer. Trad. Françoise Brun .  GALLIMARD.2002. 282 pages.

05 octobre 2018

Au bord du Saint Laurent

"J'habite un fleuve en Haute-Amérique
Presque océan, presque Atlantique
Un fleuve bleu vert nommé Saint-Laurent."
                Robert Charlebois. Le Saint Laurent

C'est un fleuve grand comme la mer, où le regard se perd ramené au sol par les nuages. Des baleines au large viennent observer avec intérêt les humains à jumelles qui se pressent sur ses bords. A seize heures, de curieux bus jaunes libèrent des petites filles au cartable minuscule, éternelle image de bonheur. Elles courent toutes vers la porte de leur maison, on devine le chocolat chaud et le sirop d'érable. L'été indien, moment fugace avant l'hiver, donne saveur aux belles rencontres et aux images ocre et or de ses forêts.. Le Québec prend le visage des amis qu'on y laisse. 

03 octobre 2018

Perpetuum mobile

"L'île va       l'île vient
au gré des marées
clin d’œil perpétuel à l'univers."
        Ecrit à la craie, à la pointe de la petite île d'Orléans, face au Saint Laurent

Le mouvement naît de l’œil qui le regarde. Pour le marin soumis aux marées du grand fleuve, c'est l'île qui bouge et le vent qui la pousse. Elle n'est pas la seule à se mouvoir sans se déplacer. Les gracieux mobiles de Calder admirés hier à Montréal sont en mouvement perpétuel, sans avancer d'un pouce. Contrairement, les grandes oies blanches descendant en escadrilles du Grand Nord canadien dessinent dans le ciel du cap Tourment des portées musicales qu'une illusion de perspective paraît figer un court moment. Et c'est comme si chaque oiseau avait stoppé son vol pour devenir mélodie. Illusion d'immobilité, réalité de déplacement. Hors de portée haut dans le ciel, le busard immobile ne bouge ni n'avance, avant de piquer sur le mulot comme l'éclair. Immobilité et mouvement se déclinent dans ce cas moins dans l'Espace que dans le Temps.

30 septembre 2018

Couleurs des Laurentides

"Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait
Et la nuit peu à peu
Et le temps arrêté."
          Jacques.Brel. La ville s'endormait.

A moins d'une heure de route de Montréal, un puzzle grandeur nature: les Laurentides. Ou comment recomposer en une fraction d'espace le ciel, l'eau et les forêts sur lesquelles le soleil couchant darde une lumière mordorée. Chaque feuille de chaque arbre possède une teinte différente, qui se modifiera au fil des heures. La route sinue surprenant le regard, arbres, lacs, nuages tous pareils, tous différents. "Panta rhei », tout coule, disait Héraclite à ceux qui croyaient à l'unité dans le monde sensible, à sa permanence, à son immobilisme. Aux Laurentides, on réapprend Héraclite.

Lu dans:
Jacques Brel. La ville s’endormait. Brel. Les Marquises. 1977. 33 tours 30 cm Barclay 96 010, paru sans titre à l'origine.

Revenir à Montréal?

"Et puis surtout y a leur accent
Mis à part quelques mots désuets
Ils parlent le même langage que nous
Mais pour l'accent j'sais leur secret
Ils ont trop d'souplesse dans les joues.
Niveau architecture, Montréal c'est un peu n'importe quoi
Y a du vieux, du neuf, des clochets, des gratte-ciels qui s'côtoient
Mais j'aime cette incohérence et l'influence de tous ces styles
J'me sens bien dans ces différences, j'suis un enfant de toutes les villes
Y a plein d'buildings sévères, y a des grosses voitures qui klaxonnent
Et des taxis un peu partout, c'est l'influence anglo-saxonne
Y a des vitraux dans les églises et des pavés dans les ruelles
Quelques traces indélébiles de l'influence européenne
Y a des grands centres commerciaux, et des rues droites qui forment des blocs
Pas de doute là-dessus, Montréal est la p'tite sœur de New York
Y a des p'tits restos en terrasse, un quartier latin et des crêperies
Pas de doute là-dedans, Montréal est la cousine de Paris

Je prétends pas connaître la ville, j'suis qu'un touriste plein d'amitié
Mais j'aime ce lieu, son air, et ses visages du monde entier
J'me suis arrêté pour observer la nuit tomber sur Montréal
Et l'dernier clin d'œil du soleil changer les couleurs du Mont-Royal
Les phares des voitures ont rempli les interminables avenues
J'me suis senti serein, un peu chez moi, un peu perdu
J'me suis réfugié dans un Starbucks afin d'finir de gratter
Mon p'tit hommage sur cette ville où j'me suis senti adopté
J'ai pas encore vu grand-chose, j'veux découvrir et j'sais pourquoi
Je reviendrai à Montréal voir les cousins québécois."
               Grand Corps Malade. A Montréal.

Montréal serait-elle donc "la ville où on revient" comme le chantent Robert Charlebois et Grand Corps Malade? Peut-être, tant est prégnant le sentiment d'une étreinte fugace d'une ville qui ne se laisse découvrir que lentement, justifiant d'y revenir. Il n'empêche, à l'automne de la vie, l'impression tenace que toutes ces images, senteurs, mélodies de rue, couleurs qu'on a le privilège de découvrir ne se renouvelleront guère leur donne une densité particulière. A la différence du rythme familier de nos semaines de travail, conçues pour se répéter à l'infini, le dépaysement d'un voyage lointain nous fait toucher du doigt notre finitude: ce qui est vécu ne se renouvellera pas. Serait-ce cette intensité du moment qui explique l'impression tenace d'un temps qui s'étire?

Lu dans:
Grand Corps Malade. À Montréal. Paroliers : Fabien Marsaud / Yann Perreault. À Montréal © Sony/ATV Music Publishing LLC

L'ours qui est en vous

"Réveillez l'ours qui est en vous."
                 Publicité murale pour la bière L'Ours, Ottawa

Quelques conseils en cas de rencontre d'un des nombreux ours noirs qui peuplent les forêts de l'est du pays. En principe, c'est lui qui s'enfuit, dans le cas contraire jetez par terre toute nourriture que vous transportez, y compris le dentifrice qu'il adore. Mettez-vous face au vent afin qu'il puisse vous sentir et ne vous approchez pas. Ne vous enfuyez pas non plus, il court plus vite que vous. Parlez fort en levant les bras afin de paraître plus large et plus impressionnant que vous ne l'êtes. Un sifflet permet parfois de faire peur à un ours agressif, tout comme une bombe au poivre (évidemment, il faut l'avoir sur soi au bon moment). Si rien ne marche, il reste la bière. 

Lu dans
Publicité murale dans une rue d'Ottawa
Québec. Le Routard 2017-18. 700 pages. Extrait p. 59

Moment d'émotion à Ottawa

"Le côté d'où nous venions était couvert d'arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l'aspect du pays en 1913, le désert... Le travail paisible et régulier , l'air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l'âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. Je me demandais combien d'hectares il allait encore couvrir d'arbres?"
                          Jean Giono

Au parc Jacques Cartier à Ottawa, une mosaïculture monumentale accueille les visiteurs sortant du Musée canadien de l'Histoire (anciennement Musée des Civilisations). Elle représente l'Homme qui plantait des arbres, merveilleux petit opus philosophique écrit par Jean Giono en 1953. Que cette sculpture végétale contemple le bel écrin du musée d'histoire constitue un bel hommage à l’obstination des hommes à croire en un avenir meilleur. Un beau moment d'émotion.  



Lu dans :
Jean Giono. L'homme qui plantait des arbres. Gallimard. NRF Collection blanche. 1996. 33 pages

26 septembre 2018

Notes de bonheur à Toronto

"Les deux hommes regardent le fou et le fou ne trouve rien à dire. Il ouvre le coffre, en sort une vieille guitare . Le charretier a pincé une corde, puis une autre, puis toutes les cordes. On dirait une volée de clochettes, un troupeau dans la montagne. Le voilà qui siffle mieux qu'un berger. Une pastorale sort de lui. La cabane est comme penchée au-dessus de son épaule. L'angélus sonne au loin et dit aux hommes d'être heureux dans les travaux utiles. Jubiau coupe l'air et rompt le charme par un juron. Silence. Pour se faire pardonner, il sourit... :- Excusez-moi, je suis heureux. Quand je suis heureux, je suis bête."
                     Félix Leclerc

A Toronto, classée quinzième au rang mondial des villes les plus agréables à vivre, que manquerait-il si ce n'est ce zeste de folie qui fait les beaux souvenirs, ce "p'tit bonheur que l'on croyait perdu" de Félix Leclerc, retrouvé là où on l'y attendait le moins. Sous les doigts d'un vieux  guitariste assis sur un banc à l'entrée de Central Market, ou encore dans la mélodie entêtante d'un saxophoniste de trottoir à Spadina Street. Leur musique, fort belle dans son dénuement, m'a "enchanté". Elle nous humanise, comme elle rappelle à  cette capitale gigantesque et si fonctionnelle  qu'on peut apporter beaucoup tout en ne rapportant rien. . 

Lu dans:
Félix Leclerc. Le Fou de l'île. Écrit à la fin des années 1940, le deuxième roman de Félix Leclerc, d'abord refusé par des éditeurs québécois, paraît à Paris en 1958. Le fou de l'île met en scène un étranger, venu un jour de « la ville de fer », comme son auteur, pour s'installer dans l'île où il s'emploie à transformer les insulaires en leur recommandant de rechercher « la chose qui vole », c'est-à-dire l'amour et l'espérance.

25 septembre 2018

Niagara Falls

"Là, les rapides sont pris de frénésie. Une eau blanche bouillonnante, écumeuse, fuse à cinq mètres dans les airs. Aucune visibilité ou presque. Un chaos de cauchemar. Les Horseshoe Falls sont une gigantesque cataracte de huit cents mètres de long, trois mille tonnes d'eau se précipitent chaque seconde dans les gorges. L'air gronde, vibre. Le sol tremble sous vos pieds. Comme si la terre même commençait à se fendre, à se désintégrer, jusqu'à son centre en fusion. Comme si le temps avait cessé d'être. Qu'il ait explosé. Comme si vous vous étiez approché trop près du cœur furieux, battant, rayonnant, de toute existence. (..) Il y a longtemps,  chaque année au printemps , les Indiens d'Ongiara amenaient en sacrifice en amont des gorges une fille de douze ans au-dessus de Goat Island, à la hauteur des rapides, du"point de non-retour", comme on disait dans la région puis ils lâchaient le canoë..."
          Joyce Carol Oates.  Les chutes. 


De la berge surplombant les chutes, on aperçoit la rivière Niagara reliant deux lacs gigantesques, avant qu'elle ne se précipite dans le vide. On peut s'imaginer être un de ces premiers explorateurs qui s'y étaient aventurés ne se rendant compte que trop tard que le courant s'accélérait et qu'ils avaient pénétré dans la zone de "non-retour" des rapides turbulents, écumeux. Vision volontiers allégorique de nos existences si souvent emportées par l'illusion d'une action personnelle nous propulsant à toute vitesse, n'apercevant que trop tard n'être pour rien ni dans la propulsion ni dans la vitesse, devenus le jouet impuissant de "quelque chose qui nous arrive", comme aux vierges indiennes que les Iroquois sacrifiaient à Niagara. Le "grand tonnerre des eaux" prête à l'introspection, comme l'écrivait Tocqueville à un ami en 1805, "dépêche-toi d'y aller, ils ne tarderont pas à en faire une horreur." Belle justesse de vue, l'écrin urbain enserrant les chutes est devenu un vaste Luna Park. Mais lorsque au matin s'éteignent les lumières des hommes, leurs sons et leurs feux d'artifice, au moment où seul au monde face à cette falaise mugissante dans le soleil qui se lève, irradiant la brume d'un arc-en-ciel inattendu, vous vous dites que - peut-être - vous venez de revivre votre naissance.  


Lu dans:
Les chutes. Joyce Carol Oates. (The Falls, 2004). Traduction française en 2005 aux éditions Philippe Rey (Prix Femina étranger). Poche 2011 Coll Pointdeux. 1008 pages.  Entre café et journal, une pensée (mardi 25 septembre 2018)

24 septembre 2018

To be different

"Nos différences sont ce qui nous rassemble."

              Sagesse murale



 Lu sur les murs de l'aéroport international de Toronto, Les tout premiers mots d'une rencontre sont souvent ceux qu'on emporte  J'ai l'impression qu'on va s'entendre.

22 septembre 2018

Brûler d'une impossible fièvre

"Comment dormir, pourtant,
sans retourner au potager
encore une fois,
reprenant le chemin comme on remonte
le temps, pour s’assurer que tout
a bien été quitté, dans les règles,
et paré, avant l’orage
l’arrière
parfois seule chance
pour demain."
           José-Flore Tappy

Comme on l'imagine, sur le départ pour un mois ou pour un an, le sac devant la porte. Il se lève une dernière fois pour s'assurer que ce qu'il laisse nourrira ceux qu'il laisse, et leur avenir commun. Une fièvre l'habite qui sera son chemin: la nécessité de quitter tout ce qu'il aime. Il est le contraire d'un aventurier.


Lu dans:
José-Flore Tappy. Trás-os-Montes. Ed La Dogana. 2018. Écrivaine, poète et traductrice vaudoise (1954- )

20 septembre 2018

Peur du jour, peur de tout

"Ils ne nous laissent pas chanter nos chansons
ils ont peur
peur du jour qui naît
peur d’aimer
peur de l’eau qui coule
peur de l’espoir. "
            Nâzim Hikmet

"Je suis au bout de ma vie". Je ne connaissais pas l'expression, ni son usage. Elle ferait fureur dans nos athénées et collèges, signe de ralliement le matin dans les cours de récréation entre élèves entamant la journée. Elle désigne à la fois un épuisement, l'absence d'envie, la lassitude des jours sans rien, le dégoût des cours et de leur cadre, une navigation morne sur une eau sans vagues, sans tirant, sans horizon. En ce début d'automne, ce serait comme déjà l'hiver, déroulant son long manteau givré dans une absence de limite entre la neige et le ciel pâle. 
Il y a sans doute un effet de posture dans cette affirmation désabusée, entendue déjà à d'autres époques. Mais tout de même... La France s'ennuie, écrivait Pierre Vianson-Ponté dans Le Monde deux semaines avant le début de Mai 68. Certaines phrases sont prémonitoires, et d'entendre la plus charmante de mes jeunes patientes déclarer "qu'elle est au bout de sa vie" m'inspire autant d'incrédulité que d'espérance. Toute jeune, les fées se sont penchées sur son berceau, et elle le leur a bien rendu. Elle ne croit plus aux fées, mais on ne perd rien pour attendre. Au bout du bout, il devrait y avoir autre chose. 
 

Sagesse de fin d'été


"Le soleil aime la terre
La terre aime le soleil
C’est comme ça.            
Le reste ne nous regarde pas."
                Jacques Prevert. Soyez polis. Histoires. 1963.

Dernier jour d'été météorologique, demain le bel automne nous fait préparer les petites laines, et de belles couleurs.
 

18 septembre 2018

Le livre inachevé

"Un (bon) livre n’est jamais vraiment terminé. La dernière phrase lue, il continue à vivre en nous, on le médite, on le rêve, on le prolonge. Ses personnages poursuivent leur destin dans notre esprit : on les imagine, on les réécoute, ils sont devenus des amis. Il est donc malaisé, dès le mot fin d’un bouquin, d’entamer le premier chapitre d’un autre. Comme si l’eau du premier ne nous avait pas encore désaltérés de toutes ses richesses."
                 Jean-Claude Vantroyen
 
Lu dans:
Jean-Claude Vantroyen. De l’art de ne pas terminer un livre. Le Soir Livres.  15.9.18. Extrait p. 46

Aujourd'hui est une fête


"Quel jour on est ? dit Winnie . On est aujourd'hui, dit Porcelet. C'est mon jour préféré, dit Winnie. "
                Sagesse des albums pour enfants.
Aujourd’hui, jour de la braderie annuelle à Anderlecht. Les rues se peuplent de tout un cheptel de bovins, caprins, ovins sortis des fermes du Pajottenland. Jadis vrai jour de fête pour l'écolier que j'étais, se remplissant les poches de marrons et de bonbons acidulés, le marché annuel balisait la rentrée scolaire d'une pause appréciée. On ne se remplit plus les poches de marrons, mais il reste possible de vivre un bel aujourd'hui.


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