31 octobre 2020

Dernière fête pour les yeux

 

"Un grand vent chaud en novembre, les feuilles de saule jaunes tournoient autour de cent moutons blancs. Ce monde va s’endormir." 
            Jim Harrison.



Émerveillement ce matin au lever. Le salon inondé de soleil et de blondeur des Gingko Biloba de la rue. Surprise appréciée après une semaine de pluie, de vent et de brouillard. Le regard se promène, bondit d'arbre en arbre, enchanté et rêveur devant cette nature qui resplendit dans son agonie. De la cime au sol jonché de feuilles craquantes, l'arrière-saison invite la palette du peintre à faire chanter les dernières heures précédant les feux dans l'âtre, les frimas et le retour des mitaines. On en oublierait presque la séquence insolite d'un calendrier moqueur : 30/31/1/2/confinement/halloween/toussaint/jour des morts, va pour le moral. Record de file battu en Île-de-France hier: plus de 700 kilomètres de ralentissements cumulés, quittant précipitamment la ville, comportement insolite en fin de vacances scolaires. Scrutant les habitants de ma rue, je n'en distingue guère qui soient sur le départ, et d'ailleurs où iraient-ils? Il leur reste heureusement la beauté temporaire et partagée d'un bel automne.


Lu dans:
Jim Harrison. Une heure de jour en moins. Trad. Brice Matthieussent. Flammarion. Littérature étrangère. 2012. 200 pages. 

29 octobre 2020

Le Covid ça use, ça use

 

"La salle 79 est celle où je me rends chaque jour. L’endroit où je me traîne chaque jour, devrais-je plutôt dire. Au début, c’était différent. Je me levais, pleine d’entrain, je me rendais à mon travail, gonflée à bloc par toutes mes certitudes. Puis quelque chose s’est rompu, brisant du même coup mon élan. Je suis devenue tout ce que je redoutais. La professionnelle qui n’est plus rien d’autre, celle qui réalise, jour après jour, la même liste de tâches reproduites à l’infini. Sans m’en apercevoir, je me suis réduite à ma fonction et tout le reste s’est volatilisé. […] Au fil des années, mon enthousiasme s’est dilué dans ces regards vides, dans ces souffrances qui vicient l’air, dans ces vies, plus rares, qui ne tiennent pas. […] Je continue à me lever, à m’habiller, à me rendre à la salle 79. Mes mains manipulent encore et encore ces êtres nés trop tôt mais plus rien n’est pareil. La peine s’est amassée en moi, et sans issue, elle s’est installée là. (..) J’ai peur que cette peine en excès déborde, telle une rivière qui sort de son lit." 
                                Alia Cardyn
 

 

Lu dans:
Alia Cardyn. Mademoiselle Papillon. Robert Laffont. 2020. 267 pages.

28 octobre 2020

L'ultime leçon de John Donne

 "Quoi qu'il arrive, j'apprends. Je gagne à tout coup." 

                        Marguerite Yourcenar
 
 
Qu'aura-t-on appris du Covid, qui ne saurait se résumer à la seule souffrance? Que nous sommes solidaires, qu'une ville peut être malade et que soigner un patient traite toute sa famille. Il n'est de guérison solo dans ce genre d'épidémie, nous sommes interconnectés par d'innombrables hyperliens. Le hasard me fait découvrir le récit de la fin du poète anglais John Donne (1572-1631). Il a vu la mort en face, il est convalescent et de son lit, il écoute tinter le glas annonçant qu'un voisin vient de mourir. Glas qui précède le sien, mais en est-il conscient? Le décès de son ami n'est pas seulement vécu comme le rappel de l'imminence de sa propre mort, mais fournit aussi une précieuse occasion pour prendre conscience que nous, les êtres humains, sommes liés les uns aux autres, et que la vie de chaque homme fait partie de celle de chacun d'entre nous. 


  

Lu dans:
Marguerite Yourcenar. En pèlerin et en étranger. Essais et mémoires. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade. 1991. Extrait chap. XIV. Carnets de notes, 1942-1948, p. 530
Nuccio Ondine. Eloge des savoirs inutiles. Actualité de l'humanisme. Libres héritiers de la Renaissance. Presses Universitaires de Louvain. 2019. 136 pages. Extrait p. 49

26 octobre 2020

Chante mon coq, chante

 

"Nous allions vers les beaux jours."
                Patrick Cauvin


Au jeu des dix erreurs, quelques détails qui font une sacrée différence entre le Covid de mars et sa version d'octobre. La version printanière nous a surpris comme une giboulée, c'était neuf, méconnu, presque excitant, un petit air de 14-18 avec poilus partant la fleur au canon. On allait voir, ce serait court, la victoire au bout de l'affrontement. Et à Pâques à l'appel des cloches, tous dans le jardin pour les œufs. Tout était inédit, le silence dans les rues, l'absence soudaine d'avion dans le ciel, les sonnettes des vélos sortis de la cave, un petit air de grandes vacances avant la lettre, l'exemple chinois de la discipline collective terrassant le dragon, les Italiens chantant Bella Ciao à 20 heures pour leur personnel soignant, bientôt imités par nos voisins aux fenêtres tapant sur leurs casseroles, un printemps de six mois ensoleillé comme jamais nous n'en connûmes et une certitude absolue: tous ces efforts en valaient la peine, nous allions vers  les beaux jours. En juillet surgirait une délicieuse impression d’Armistice, le silence des canons, et une légèreté dans l'air appréciée.

On a vu. Le Covid d'octobre a des airs de vieille tante sur le retour, bien connue pour sa roublardise, plus lente à prendre ses quartiers mais pas moins encombrante, les poilus ont fondu en nombre, soit morts, soit malades, mais absents à la tâche. Une guerre de tranchées plus qu'un combat de plaine, Waterloo a fait place à l'Yser et pour une longue durée. Plus de sonnaille de bicyclettes, plus de chants aux fenêtres, plus de casseroles, il n'y a plus de héros et puis c'est l'heure d'hiver, il faudrait faire son vacarme à 17 heures, drôle d'idée. Règne un désenchantement dans l'air, une sourde colère de tous ceux qui portèrent le masque, s’abimèrent les mains au gel alcoolique et sacrifièrent la visite aux enfants depuis six mois pour se découvrir infectés jusqu'à la moelle pour une gaufre de Liège partagée sur une terrasse au passage de l'automne. Tout ça pour ça.

De la bile sombre, que ma visite ce matin à quelques patients âgés et institutionnalisés n’éclaircit guère. Au fond du couloir, coupé par une cloison bricolée à la va-vite aussi laide qu'un virus, la réserve où se concentrent désormais les atteints du Covid, "vous qui pénétrez ici, oubliez toute espérance..." En-deçà, ceux qui n'en sont pas encore atteints; tous redoutent d'en être demain, soignants comme pensionnaires, glauque perspective. Je rejoins ma voiture, me réfugiant dans les Vêpres orthodoxes de Sergueï Rachmaninov, à chacun sa drogue douce. Dehors soudain, aussi inattendu qu'un rayon de soleil dans la brume, le chant d'un coq issu d'une improbable basse-cour. Surgit cette évidence: qu'est-ce qu'un coq se fiche du Covid, et sa vigueur parvient à nous faire douter du bien-fondé de nos propres ruminations. Et si tout cela n'était qu'un rêve, un bien mauvais rêve.


Lu dans:
Patrick Cauvin. Nous allions vers les beaux jours. Le Livre de Poche. 1984. 316 pages.

Allo Mamy, c'est la taupe

 

"- Tu ne vas quand même pas t’enterrer comme une taupe ? (..)
- Bien sûr que si, je vais m’enterrer, et bien profond avec ça. (..) Je n’y verrai sans doute pas grand-chose, mais j’aiguiserai mon ouïe avec mes oreilles sans pavillon, pour bien entendre quand on annoncera que tout va bien, que l’air est pur et qu’on peut remonter. (..) C’est cool, une taupe. C’est doux comme un vison – on s’en faisait des fourrures autrefois, il fallait 800 peaux pour un manteau –, c’est utile, ça aère le terrain, et c’est exactement ce dont on a besoin en ce moment non ? De l’air." 
                    Julie Huon
 

On reconfine a mezzo voce, chaque jour une pincée, imaginant que cela passera mieux. Mais ça passe, car partout "on s'attendait à pire". Comme le conclut dans son style inimitable la chroniqueuse du Soir, "alors oui, je vais faire ma taupe. Je vais faire la bête parce que l’humain me fatigue. Je ferais bien le singe si les arbres étaient un refuge. Je ferais bien l’andouille ou l’imbécile si ça pouvait nous sauver la vie." Nul ne souhaite finir sur le ventre, aux soins intensifs, un tuyau à oxygène dans le nez, isolé de tous ceux qui lui sont chers. Alors, tous dans nos taupinières, et on retournera à la surface, à Walibi, à Bozar, à Flagey, à Beaubourg, au Vendôme, en vacances à Coxyde, à Honfleur ou aux Canaries quand le moment sera venu. Pour le moment on trie ses photos et ses rêves, on téléphone à Mamy par Whats'App, on allume un flambée au salon, on dépoussière les CD, on relit Tintin, on visionne Mary Poppins  et on prend soin de l'essentiel.


Lu dans:
Julie Huon. Coronavirus – La vie devant toi, jour 89: la taupe. Le Soir. 23/10/2020.

24 octobre 2020

Merveilleux voyages

 

"Le corps, ce n’est rien. Ce n’est qu’un moyen de transport." 
                Philippe Labro
 

... mais quel merveilleux moyen de transport. Il faut imaginer les paysages qu'un nonagénaire a pu traverser grâce à lui, parfois bien loin de son lieu de naissance, les périodes emblématiques des premiers congés payés, des golden sixties, de l'Expo 58, des premiers pas sur la Lune, entrecoupées par du plus sinistre qu'on tente d'oublier. Toute la beauté que ses yeux ont vue,  les musiques que ses oreilles ont entendues, les grands crus dont ses narines se sont enchantées, les objets que ses mains ont créés, toute cette énergie écoulée. Cela ne vaut-il pas la peine de sacrifier de temps en temps une dent, quelques mèches de cheveux, la souplesse de quelques vertèbres, un genou qui craque ou un peu de flou dans le regard? C'est le prix payé, en menue monnaie, pour prolonger son maintien sur terre, on n'a rien sans rien.

Moyen de transport, mais aussi parfois incarnation de grâce et de beauté. Une patiente hors d'âge, aujourd'hui décédée, dansa toute sa vie. Ses premiers pas furent des envolées, ses premières chutes des pointes trop tôt esquissées. Ses mains et ses pieds s'étaient emparés de la musique sans aucune réserve, transformant son passage sur terre en une longue chorégraphie. Lors de mes visites en fin de vie, ses yeux dansaient encore. Elle avait eu mal au dos le matin mais imaginait pour s'en soulager les spectateurs qui jadis l'applaudissaient. Une photo dédicacée de Nijinski témoignait d'une rencontre éblouissante, dont ses nuits étaient parfois encore peuplées. Le soleil qui enflammait sa chevelure avait fait place à une luminosité neigeuse qui ondoyait au rythme de sa démarche. Quelques notes de musique s'échappaient de la pièce voisine, fugitif moment de grâce pour une tournée médicale devenue un instant buissonnière. Le Temps n'efface guère la beauté .




Lu dans: 
Philippe Labro. J'irais nager dans plus de rivières. Gallimard, Coll. Blanche. 2020. 304 pages. Extrait p.144

22 octobre 2020

Sagesse de Jankélévitch

 

«Pour que la vie reste vivable, il vaut mieux ne pas l’approfondir.» 
            Vladimir Jankélévitch
 


21 octobre 2020

Premiers pas

"Il est tant d’éternité dans le frêle

de très fragile dans le fort." 

                    Véronique Wautier



Un jour. Cette nuit j'ai rêvé d'un navire en perdition, qui prenait eau de partout. Il transportait du blé, des passagers, un équipage et des rats. Que faire? Privilégier la sauvegarde du blé, qui paie le rafiot, au détriment de la sécurité des passagers, ou celle de l'équipage sans lequel ni blé ni passagers ne survivront? Tenter de sauver les passagers à tout prix, tâche immense. Acquérir un chat qui mangerait les rats, mais le temps presse et de chat on n'a. On calfeutrait les brèches tant bien que mal, ici les masques, ici les tests, ici les vaccins en fonction de l'importance de la voie d'eau et des moyens disponibles, cela courait partout et les ordres suivaient en sens divers. On créait des priorités en fonction des biens disponibles. Soudain l'immense coque se mit à la verticale et je me réveillai. La réalité prolongeait le rêve, je prenais soin de passagers éperdus en autant de chaloupes que compte un navire qui sombre, rédigeant des laisser-passer, pansant des plaies et des peurs, asséchant les narines avec de curieux bâtonnets en silicone, combat sans fin contre la mer qui fige et la nuit qui vient. Oh fatigue! 

Et soudain ce lever du soleil sur la mer qui se calme. Plus de navire, plus de tempête, seule cette vidéo d'une minute à peine qui montre un incroyable petit bonhomme, mon dernier petit-fils, qui fait ses dix premiers pas entre sa grande sœur qui le propulse et sa maman qui l'accueille. L'histoire du monde et des primates qui se dressent sur leurs pattes arrière, les premiers pas sur la Lune, le paraplégique qui marche à nouveau avec son exoprothèse, tout ce qui se traîne, se meurt, se désespère, et qui soudain se relève et reprend sa route, se voit résumé dans les premiers pas de ce petit bonhomme qui ne peut croire à ce qui lui arrive: IL MARCHE SEUL.  Petit d'homme à peine croisé en sept mois d'existence, calfeutrés que nous fûmes, sauras-tu jamais à quel point ce soir tu as illuminé nos existences? La vie est plus forte que le Covid-19, qu'on oubliera un jour, portée par ces premiers pas qui nous rappellent que vous prendrez le relais. 



Lu dans:
Véronique Wautier. Allegretto quieto. Arbre à paroles. 2020. 190 pages. 

19 octobre 2020

La bulle à une personne

 

"Ils étaient deux passants dans l'anonyme foule
Dans ce fleuve qui roule, dans la masse des gens
Ils se sont reconnus un peu trop tard peut-être
Mais c'est se reconnaitre en vrai qui est important."
            Francis Cabrel. À l'aube revenant.
 
 
Que diriez-vous d'un petit rayon de Cabrel par la grisaille ambiante? Un de ces rayons à jour frisant, qui réchauffe sans écraser et magnifie les couleurs comme nul peintre ne peut le faire. Des paroles qui donnent du cœur à l'ouvrage à ceux qui en ont besoin, qui espèrent encore, pour qui la solitude n'est pas une fatalité. L'annonce ce vendredi de la "bulle à une personne", sans distance ni masque, pour un mois, a suscité l'ironie (qui choisir, "une" quel drôle de chiffre, et après un mois on fait quoi?). Moqueries de nantis, qui ne connurent sans doute jamais la solitude, le silence le matin, l'absence le soir, n'avoir personne à perdre, ni demain, ni jamais. Pour ces esseulés, une personne choisie, qu'on puisse rencontrer sans barrière quand tout se barricade, quand les couples se calfeutrent dans leur cocon tranquille, est un précieux garde-fou contre la désespérance. De toutes les règles doctement énoncées pour museler le virus, la "bulle à une personne" est la seule à m'avoir convaincu que le virus de la solitude n'est pas une fatalité.

  

Lu dans:
Francis Cabrel. À l'aube revenant. 2020.

17 octobre 2020

Finis les lardons

 

"Les rôtis étaient lourds et juteux et, au premier coup de couteau, ils s’écrasèrent. La sauce était comme du bronze, avec des reflets dorés et, chaque fois qu’on la remuait à la cuiller, on faisait émerger des lardons, ou la boue verdâtre du farci, ou des plaques de jeune lard encore rose. La chair du chevreau se déchira et se montra laiteuse en dedans, fumante avec ses jus clairs. Sa carapace croustillait et elle était d’abord sèche sous la dent, mais, comme on enfonçait le morceau dans la bouche, toute la chair tendre fondait et une huile animale, salée et crémeuse en ruisselait qu’on ne pouvait pas avaler d’un seul coup, tant elle donnait de joie, et elle suintait un peu au coin des lèvres. On s’essuyait la bouche." 
                    Jean Giono

 
 
L'eau à la bouche rien qu'à le lire, les gens savaient vivre en ces temps-là, et se restaurer à la grasse et à l'amitié partagée. Covid-19 exige, demain on ferme les bistrots et les restos, pour un mois qu'ils disent, et la nuit on dort. Pas sûr que cette mesure présentée comme héroïque, pour peu on aurait dit du Churchill, vide à elle seule les consultations et les hôpitaux. On est rassuré d'apprendre que demeurent autorisés les trajets confinés en métro, la présence au boulot "si nécessaire", les achats au magasin chinois bondé au centre ville, la salle des profs dans l'heure du midi, la file à la photocopieuse et les confidences autour de la machine à café, l'incubation dans la salle d'attente chargée chez le généraliste ou à l'hôpital, la sortie d'école avec juste un petit bisou inoffensif à tous ceux qu'on aime, et surtout les repas d'amis au coin du feu, quatre toujours les mêmes durant quinze jours, et ensuite on tourne. A part pour les restaurateurs, les tenanciers et les isolés, qu'on plaint, voila un programme qui ne paraît dur que pour ceux qui le prononcent.




Lu dans:
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche 493-494. 504 p. Extrait p. 265

16 octobre 2020

Chronique du Covid-19. Le retour

 

"Pagaie, pas gai  sur cette vieille Loire.
rame, rame     rameurs, ramez
on avance à rien dans ce canoë
là-haut    on te mène en bateau
tu ne pourras jamais tout quitter   t'en aller
tais-toi et rame."   
                Alain Souchon



La complainte aigre douce de Souchon m'accompagnait hier soir en voiture pour une dernière visite, du miel pour la route tant c'était beau et collait à mes états d'âme. Une pensée fugace pour tout ce qui se passe, et pour toute cette inquiétude diffuse de "l'homme, qui a vu l'homme, qui a vu l'ours... ours qui a été testé positif au Covid-19. L'homme est-il lui-même contagieux, doit-il se faire tester, doit-il rester en quarantaine, et ses enfants, et son lapin?  Cela commence à faire beaucoup, qu'en sera-t-il dans une semaine quand chaque ours aura contaminé deux autres hommes?  Des imprévus surviennent parfois  dans les plans de carrière. 


Lu dans:
L'Homme, qui a vu l'homme, qui a vu l'ours. François Goulet. Les Contes du Nouveau Monde.Éditions du Kindle
Alain Souchon. Rame. 1980

15 octobre 2020

Une vie sans parfum

 

"Pour Grenouille, il fut clair que, sans la possession de ce parfum, sa vie n'avait plus de sens." 
                    Patrick Süskind
 

Symptômes mineurs mais pathognomoniques du Covid-19, la perte du goût et de l'odorat frappe bon nombre de patients contaminés. Plus largement, on constate chez de nombreuses personnes apparemment saines, car non atteintes par le virus, une perte totale du goût de vivre et de la perception du parfum subtil des choses et des gens qu'ils croisent. L'odorat est un souffle, le goût est un appétit, les perdre est une lente dissolution. Mystère de cette pandémie qui rebondit, où le mal et son traitement se conjuguent pour rendre le quotidien inodore et insipide. Penser à créer des unités Covid dédicacées aux gens sans espoir.

 
  
Lu dans: Lu dans:
Patrick Süskind. Le Parfum. Bernard Lortholary (Traduction). Le LIvre de Poche. 2006.  279 pages

14 octobre 2020

Vent contraire

"Quand tout semble contre vous, souvenez-vous que les avions décollent face au vent."

attribuée à Henry Ford, mais que ne fait-on dire aux hommes célèbres  

13 octobre 2020

Pauvre come Job

 

"Autre chose : la pauvreté, je l’ai compris ici, ce n’est pas la misère. Et la pauvreté peut être digne. Paisible. Heureuse. Tu sais, je pense parfois à tout ce que j’avais il y a quelques années, je n’étais pas riche comme tu l’as été, bien sûr, loin, très loin de là, mais il y avait une belle maison, des meubles design, deux voitures blinquantes, des vacances au soleil, les dîners avec les amis – les amis-clients d’Élisabeth… –, les fêtes, les vêtements qu’on ne porte qu’une fois, des bibliothèques croulant sous les livres, les chevaux, que sais-je encore ? Et de tout cela, rien, vraiment rien ne me manque, crois-moi. Et surtout pas les soucis qui allaient avec. La fatigue. Les emprunts. Les assurances. Les impôts. Les mille paperasses. La gestion quotidienne en forme de lente marée noire s’infiltrant dans le moindre repli de la vie…"
                    Francis Dannemark
 
 

Lu dans:
Francis Dannemark. La misère se porte bien. Kyrielle 2020. 322 pages. Extrait p.184

12 octobre 2020

Portrait de Jean Cocteau, par lui-même

 

"Je n'ai jamais eu un beau visage. Mon ossature est bonne, mais les chairs s'organisent mal dessus. Mon nez, que j'avais droit, se busque comme celui de mon grand-père, et j'ai remarqué que celui de ma mère s'était busqué sur son lit de mort. Trop de tempêtes internes, de souffrances, de crises de doute, de révoltes matées à la force du poignet, de gifles du sort m'ont chiffonné le front, creusé entre les sourcils une ride profonde, tordu les sourcils, drapé lourdement les paupières, molli les joues creuses, abaissé les coins de la bouche, de telle sorte que si je me penche sur une glace basse je vois mon masque se détacher de l'os et prendre une forme informe. Ma barbe pousse blanche, mes cheveux perdent l'épaisseur. Mes dents se chevauchent. Bref, sur un corps ni grand ni petit, mince et maigre, je promène une tête ingrate." 
                Jean Cocteau



Le Prince des Poètes, tour-à-tour homme de théâtre, poète, peintre, céramiste, acteur de films qu'il réalise, membre de l'Académie française, ne s'aimait pas. La description qu'il laisse de son physique en témoigne. La beauté emprunte parfois des voies éloignées de la perfection physique. A relire les soirs où un bouton de fièvre sur les lèvres, l'apparition d'une fleur de cimetière sur le visage ou d'une clairière dans les cheveux nous désole.



Lu dans :
Jean Cocteau. La difficulté d'être. Le Livre de Poche. 1993. 187 pages. Extrait p. 31 

10 octobre 2020

Sagesse des aphorismes

 

"Un aphorisme court en dit long."
        Jean-Louis Massot


Par exemple, du même auteur "Quand il la trompa, la femme du pompier n’y vit que du feu." Plus hermétique, de Kafka, "Une cage s'en fut chercher un oiseau", ou encore - plus sage - "Avantage de la musique sur la littérature, les notes ignorent la méchanceté" de Jean Loubry, un philosophe qui écrit court, mais dense. 
 
  

Lu dans:
Jean-Louis Massot. L’A.À.F.L.A – L’Appareil À Fabriquer Les Aphorismes. Cactus inébranlable. 2020. 66 pages.
Franz Kafka. Les aphorismes de Zurau. Gallimard. 2010. 142 pages.
Jean Loubry. Penser contre nature. Aphorismes de philosophie. Presses Universitaires de Louvain. Coll. Petites empreintes. 2018. 74 pages. Extrait pp 23-24.

09 octobre 2020

Surprendre

 

 "Les êtres sont rarement ce qu'on croit qu'ils sont"
                    Henning Mankell


On dirait Marguerite Duras, mais en plus vieux, plus petite et plus ridée encore. Elle a le langage simple des gens de mon quartier, et je ne sais pourquoi elle m'amuse toujours par ce petit grain de folie qui l'habite, laissant des étoiles sur son passage. Chaque mois, elle vient au ravitaillement de produits pour bien dormir, ne pas souffrir, bien éliminer et penser positif. Pour conjurer le Covid-19, elle arbore un magnifique masque en tissu fleuri qui lui magnifie le visage, et je l'en félicite. Elle apprécie que je l'examine avant de prescrire, justifiant la dépense de la consultation et la préservant d'affections cachées. Sans forcer, je découvre qu'elle harmonise le haut et le bas, utilisant le même tissu pour le masque, le foulard noué négligemment autour du cou, le mouchoir et la petite culotte. Je ne commente guère, elle non plus mais je sens qu'elle se marre. L'âge n'a aucune prise sur les enfants quand ils vieillissent.

       

08 octobre 2020

Qu'est-ce diable que l'eau?

 

"C'est l'histoire de deux jeunes poissons qui nagent et croisent le chemin d'un poisson plus âgé qui leur fait signe de la tête et leur dit, « Salut, les garçons. L'eau est bonne ? » Les deux jeunes poissons nagent encore un moment, puis l'un regarde l'autre et fait: « Qu'est-ce diable que l'eau ? » 
                David Foster Wallace


Il nous manque de croiser, au hasard de notre existence,  ces éveilleurs qui nous feront découvrir la stupeur d'être. Les réalités les plus importantes sont souvent les plus difficiles à enseigner. L'école enseigne-t-elle encore ces savoirs inutiles qui nous interrogent sur qui nous sommes et ce qu'est notre existence, étincelle fugace dans un univers éternel?  Rejoignant ma consultation après avoir enseigné aux futurs médecins les différentes déclinaisons des maux de tête, de dos ou de cœur, il m'est souvent arrivé de douter de la pertinence de cette transmission: est-ce vraiment cela dont les hommes souffrent, ou de ne pas savoir où ils en sont?  Je relis ce soir Jim Harrison "au réveil d’une sieste j’ai su en un instant que j’étais en vie. C’était stupéfiant, presque effrayant, émotion et sensations me submergeaient. Cela ne m’était jamais arrivé. Sur une chaise bleue dans un pré j’ai réappris le monde." 

 

Lu dans:
David Foster Wallace. C'est de l'eau. Trad. Ch. Recoursé. Au Diable Vauvert. 2010. 137 pages. Extrait p. 7-8 . Repris de la conférence de Nuccio Ondine, "Eloge des savoirs inutiles" (Louvain-la-Neuve, 18 octobre 2018), éditée dans un superbe ouvrage des Presses Universitaires de Louvain "Actualité de l'humanisme. Libres héritiers de la Renaissance." 2019. 136 pages.
Jim Harrison. Une heure de jour en moins. Flammarion. Littérature étrangère. 2012.  224 pages.

07 octobre 2020

Pose les deux pieds en canard, c'est la Covid qui redémarre

 

"Depuis toujours, aux quatre coins du monde, tout est en équilibre.
Lointains ou proches, nous respirons, nous aimons, nous pensons.
Nous vivons.
Mais aujourdhui, cette harmonie est devenue fragile." 
                        Valentine Laffitte


On la croyait morte, la Covid, ses courbes épousaient la forme d'un toboggan, on pouvait enfin ouvrir les fenêtres. Début septembre, on libéra les vieux qui purent à nouveau, utilisant tout ce qui roule, casser le bout de tarte en famille et tremper le cacao entourés de deux ou trois générations rassemblées. Début octobre, les frottis s'emballent et affolent les responsables des maisons de repos. Elle est de retour, tout n'était qu'un rêve, on en revient aux fondamentaux: tous en chambre, et les contaminés à l'étage. Il est des soirs ainsi qui dégagent une odeur d'échec. Comme tant d'autres, je suis las de voir s'effondrer tant d'efforts et tant d'espoirs en quelques heures. Un arrière grand-papy proche est à l'hosto depuis ce matin, trop fragile pour encore tenter la moindre résistance. On rassure la famille, il en a vu d'autres. On zappe sur le maître du monde qui joue Ubu aux Amériques, sur les students qui entament une année studieuse en éclusant la corona "à bas les masques, on n'est pas des moutons", sur les conspirationnistes qui soupçonnent Bill Gates de soumettre le monde par les vaccins, quel vacarme sur les réseaux sociaux! Demain dès l'aube, à sa modeste place, on tentera avec le peu qui nous reste de conviction de contribuer à rétablir cette harmonie fragile, on enverra les frottis au laboratoire, conseillant la quarantaine aux fiévreux, la tempérance aux vigoureux, la distance aux bisouteux, le doute aux esprits bardés de certitudes et le vaccin de la grippe à tous les autres. On fera humblement son métier d'humain, fragile parmi les siens.


Lu dans:
Valentine Laffitte. Aux quatre coins du monde. Versant Sud. Coll. « Les pétoches ». 2020. 40 p

06 octobre 2020

Tout s'arrange sauf

 "En fin de compte, tout s'arrange, sauf la difficulté d'être, qui ne s'arrange pas."                                        Jean Cocteau



Je me réjouis de lui annoncer que sa biologie est normalisée, ainsi que ses examens radiologiques. La bête est vaincue, la voie est ouverte. Il me dit que c'est bien, et sollicite une prolongation de son antidépresseur et de son certificat. Je rédige, résigné. Quelque chose d'enfoui résiste aux examens les plus sophistiqués, et à la parole. Qui atteint les plus grands, telle Janis Joplin, emportée il y a 50 ans d'une overdose d'héroïne, au sommet de son art. Oublia-t-elle jamais cette élection moqueuse qui fit d'elle "le garçon le plus laid de l'auditoire"? L'ironie tue.


Lu dans :
Jean Cocteau. La difficulté d'être. Le Livre de Poche. 1993. 187 pages. Extrait. Préface p.8

05 octobre 2020

La phrase faite avec du vent

 

"Mais ce qui forgea définitivement la personnalité d'Allan et sa philosophie de la vie fut la phrase que sa mère prononça au moment où elle reçut la nouvelle de la mort de son mari. L'idée mit quelque temps avant de prendre racine dans l'âme du jeune garçon, mais quand elle s'y installa, ce fut pour toujours : « Les choses sont ce qu'elles sont et elles seront ce qu'elles seront. » 
                                Jonas Jonasson


Comment définit-on une phrase qui ne veut rien dire? Une de ces affirmations bien tournées, prononcées d'un air entendu, évoquant une sagesse si évidente qu'on vous excuse de ne pas comprendre. « Les choses sont ce qu'elles sont et elles seront ce qu'elles seront. » Elles sont pourtant plus fréquentes qu'on l'imagine dans ce qui nous est laissé à entendre dans notre quotidien. 


Lu dans:
Jonas Jonasson.. Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Trad. Caroline Berg. Pocket 14857. 2012. 512 pages. Extrait p.50