31 décembre 2019

Le passage d'année


"Tu parles d'étoiles
Je te parle de rivières
Tu parles d'astres
Je te parle de lacs
Tu parles de l'infini
Je te parle de la toundra
Tu parles d'anges
Je te parle d'aurores boréales
Tu parles des cieux
Je te parle de la terre."
                Joséphine Bacon. Poésie amérindienne, de la tribu des Innus.


Une année s'éteint, une autre s'ouvre. L'une parle de rivières, l'autre d'étoiles. Revoir l'inoubliable clip-vidéo du chant "Là-bas" de Jean-Jacques Goldman, et le clap final du fourgon qui s'en va vers un improbable futur. Le passage d'année reste pour beaucoup une transition incontournable entre le souvenir des bonheurs heureux et l'espoir de temps meilleurs. La vie est à ce prix.


 
Lu dans:
Joséphine Bacon. Uiesh - Quelque part. Éd. Mémoire d'encrier. 2018. 122 pages.
Le Québec l’aime beaucoup, qui l’a décorée cette année de l’ordre des Arts et des Lettres: c’est une femme de paix, ce dont témoigne particulièrement son dernier ouvrage. Elle qui pourtant ne connaissait, dans son enfance, ni le livre, ni l’écriture. Joséphine Bacon, née en 1949, est amérindienne, de la tribu des Innus, aujourd'hui professeure, enseignant sa langue, poète, réalisatrice de documentaires, vivant à Montréal.

23 décembre 2019

L'embellie


"Endroits où l'eau est plus eau qu'ailleurs
l'oasis de Tozeur     l'estuaire de l'Hudson River
un verre d'eau embué dans une chambre d'hôpital
quand on vous permet enfin de boire une gorgée."
            Claude Roy. La Fleur du Temps.
 
C'est un beau mot, l'embellie, ce petit rien inattendu qui donne du sens à votre journée. Ce matin je termine ma tournée par une patiente hospitalisée en unité palliative, connue depuis son plus jeune âge.  Une famille aimante l'entoure, qui a apporté un petit sapin en bois orné de photos, la boule de Noël musicale, le cadeau dans son superbe emballage, et ils se désolent qu'elle ne réponde plus à aucune sollicitation depuis la veille, plongée dans une sédation profonde. Ils auraient tant souhaité pouvoir prendre congé en lui partageant ces présents préparés avec amour. Sans grand espoir, je l'interpelle à la manière de toujours, celle des angines de la prime enfance, des chagrins amoureux de l'adolescence, des annonces de bonnes et mauvaises nouvelles des dernières années. Elle ouvre les yeux, sourit, remercie et reconnaît sa famille qui n'en croit guère ses yeux. Dans ces cas-là, c'est moi qui remercie. 
 
Lu dans: 
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 308

21 décembre 2019

Les hommes qui marchent


"Va, avance désarmé."
       Hölderlin



On lit le vers d'Hölderlin et on voit la longue silhouette efflanquée de l'Homme qui marche de Giacometti. On voit aussi ces dizaines de milliers de civils qui fuient les bombardements dans la région d’Idlib en Syrie, hier, ou les corps ensanglantés du massacre de Sinak en Irak, avant-hier. Récits sans fin que nous livre la presse au petit-déjeuner, nous flanquant une vague nausée: on avance désarmé sur une terre surarmée. Quelle réponse imaginer à ce grand écart quotidien? Peut-être le choix de de demeurer envers et contre tout "indésespérable" comme le suggère Wajdi Mouawad dans un beau texte. "Je n’ai pas de position, je n’ai pas de parti, je suis simplement bouleversé car j’appartiens tout entier à cette violence. Je regarde la terre de mon père et de ma mère et je me vois, moi : je pourrais tuer et je pourrais être des deux côtés, des six côtés, des vingt côtés. Je pourrais envahir et je pourrais terroriser. Je pourrais me défendre et je pourrais résister et, comble de tout, si j’étais l’un ou si j’étais l’autre, je saurais justifier chacun de mes agissements et justifier l’injustice qui m’habite, je saurais trouver les mots pour dire combien ils me massacrent, combien ils m’ôtent toute possibilité à vivre. (..) Il n’y a que ceux qui crient victoire à la mort de leurs ennemis qui tirent joie et bonheur de ce désastre. Je ne serai pas l’un d’entre eux même si tout concourt à ce que je le sois. Comment faire pour éviter le piège? Comment faire pour ne pas se mettre dans le discours qui nous mènera tout droit à la détestation ? (..) Ce n’est pas la destruction qui me terrorise, ce ne sont pas même les invasions, non, car les gens de mon pays sont indésespérables malgré tout leur désespoir et demain, j’en suis sûr, vous les verrez remettre des vitres à leurs fenêtres, replanter des oliviers, et continuer, malgré la peine effroyable, à sourire devant la beauté. Ils sont fiers. Ils sont grands. Les routes sont détruites ? Elles seront reconstruites. Et les enfants, morts dans le chagrin insupportable de leurs parents, naîtront encore. Au moment où je vous écris, des gens, là-bas, font l’amour. Obstinément."



Lu dans:
Wajdi Mouawad. Le Sang des promesses : Tome 2, Incendies. Postface de Charlotte Farcet. Actes Sud. Collection : Babel. 2011.  169 pages.

20 décembre 2019

à côté de mon petit sac


"Parfois le soir, seul au bord des routes, assis à côté de mon petit sac en regardant venir la nuit, regardant s'en aller le petit vent dans la poussière sentant l'herbe, écoutant le bruit des forêts, j'avais parfois presque le temps de voir mon bonheur. C'était comme le saut de la puce : elle est là, elle est partie, mais j'étais heureux et libre." 
                            Jean Giono


Moment précieux. On a connu ces instants magiques, les connaît-on encore souvent? Peut-être demain.

 

Lu dans: 
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche 493-494. 504 p. Extrait p. 265

18 décembre 2019

Dans ma rue

"Pense avec le monde, il ressort de ton lieu. Agis en ton lieu, le monde s'y tient."             Édouard Glissant
Qui n'a rêvé d'être Tom Dooley, le docteur Schweitzer, médecin sans frontière? La vie trie, tout en nous gâtant parfois au-delà de nos espérances. Quelques décennies plus loin on découvre que les patients sont partout les mêmes, mêmes souffrances, mêmes désirs d'une vie meilleure, d'enfants heureux, d'une fin digne pour les parents. Et que si travailler le mieux possible dans sa rue ne fait pas un héros, cela vaut la peine.

Le refrain de la vie

"Ils ont croisé tes mains         où ne bat plus qu’à peine
ce que papillonne         le myocarde en peine
coincé dans ta poitrine.
As-tu faim     as-tu peur     as-tu froid     as-tu soif
souffres-tu ?    Quel songe fais-tu
dans tes trente milligrammes de morphine ?
D’une araignée peut-être     qui tisse un cocon cru
où replier tes ailes.
Ta respiration entre en métamorphose
il y des râles crescendo         puis une pause
guettés par ceux qui veillent         pendus à tes lèvres mi-closes
dans l’instant très plein         où tu t’accordes une trêve
l'air est immobile             le temps caresse en rêve
l'idée de s’arrêter.
Et puis cela reprend        tu tiens encore un peu le refrain de la vie
fête fragile         au travers de la nuit.
                    Thibault Wautier



Thibault Wauthier, jeune médecin généraliste exerçant dans la province du Luxembourg, a écrit ce beau et âpre poème inspiré par une situation de soins palliatifs qu'il a accompagnée il y a quelques mois. Comme une envie de partager les sentiments intenses qui envahissent le soignant au moment précis où le fil avec le patient se rompt. Qui se tracasse de la souffrance de médecin?  Reviennent les mots sobres d'Henning Mankell dans son roman posthume: "Autrefois je croyais qu'un médecin mourait différemment de ses patients. Un médecin connaît tous les processus qui conduisent le cœur et le cerveau à cesser de fonctionner. On pourrait donc croire qu'il est mieux armé que d'autres. En réalité, il n'en est rien. J'ai beau être médecin, la mort est aussi dure,  effrayante et impossible à anticiper pour moi que pour quiconque. Je ne sais pas si je vais mourir calmement ou au terme d'une résistance acharnée. Je ne sais absolument rien de ce qui m'attend."


Lu dans:
Thibaut Wautier. Le refrain de la vie.  email : wautierthibault@hotmail.com
Henning Mankell. Les bottes suédoises. Le Seuil. Points. 2017. 384 pages.

17 décembre 2019

Beauté éphémère

"Les canards sèment
Des poignées de graines noires
Dans le ciel apprivoisé
Une mesure indicible
Ombres et lumières raient
Les reflets fragiles à travers
Les brumes basses."
                André Miguel. Boule androgyne. Le songe du parfum


16 décembre 2019

Ces murs qu'on abat


"En deux heures, le fils a jeté le mur par terre
et le vieux secrétaire     émerveillé
a découvert le paysage.
Il avait vécu soixante-dix ans avec un mur dans le front."
                 Félix Leclercq

 
Lu dans:
Félix Leclercq. Le calepin d'un flâneur. Poche. Bibliothèque Québecoise. 1995. 200 pages. Extrait p.126

14 décembre 2019

Une ode à l'Europe


"Qui sommes-nous maintenant ?
Ce que nous partageons,
C’est d’avoir traversé le feu,
D’avoir été, chacun,
Bourreau et victime,
Jeunesse bâillonnée et couverte de sang.Ce que nous partageons,
C’est l’humanisme inquiet.
"Nous savons ce que l’homme peut faire à l’homme,
Nous connaissons l’abîme,
Nous avons été avalés par sa profondeur.
Ce qui nous lie, c’est d’être un peuple angoissé,
Qui sait l’ombre qui est en lui.
L’Europe, c’est une géographie qui peut devenir philosophie.
Un passé qui veut devenir boussole.
Un territoire de cinq cents millions d’habitants,
Qui a décidé d’abolir la peine de mort,
De défendre les libertés individuelles,
De proclamer le droit d’aimer qui nous voulons,
Libre de croire ou de ne pas croire,
Nous sommes humanistes et cela doit s’entendre dans nos choix,
Aucun Dieu unique en Europe,
Aucun panthéon devant lequel s’agenouiller.
Le territoire est vaste et doit le rester.
Nous avons construit un continent Babel,
Étrange et compliqué, qui ne tient que dans cet équilibre subtil,
Entre indépendance et fraternité. »
            Laurent Gaudé. Nous l’Europe, banquet des peuples.


Dans une vaste ode à l’Europe, récompensée par le Prix du livre européen, Laurent Gaudé invente les mots pour redire le sens, le besoin, la force de l’Europe. Reviennent à l'esprit les lignes de feu de Christine Taubira: "Est-il possible que personne ne sache dire, avec les mots de la vie publique, que nous vivons et résistons ensemble? S'il en est ainsi, que l'on s'empare alors des mots des poètes! Les mots de Louis Aragon qui mêle dans de mêmes amours et les mêmes actes de résistance ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas. Ou les mots d'Antoine de Saint-Exupéry qui sait faire créer le navire non en enseignant à hisser les voiles, forger les clous, lire les astres, mais en faisant naître dans le cœur des hommes le désir de la mer, le goût d'être ensemble. Avons-nous à ce point désappris à dire?"


Lu dans:
Laurent Gaudé. Nous l’Europe, banquet des peuples. Actes Sud. 2019. 182 pages. Collection : Domaine français.
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp.68-69

12 décembre 2019

Les compagnons


"Un homme fait le pèlerinage et croise un travailleur affairé à casser des pierres
Que faites-vous     Mon boulot    Casser des cailloux    De la merde
J'ai plus de dos    Un truc de chien    Devrait pas être permis   Autant crever

Des kilomètres plus loin un deuxième occupé au même chantier
Même question    Je bosse    J'ai une famille à nourrir    C'est un peu dur
C'est comme ça et c'est déjà bien d'avoir du boulot    C'est le principal

Plus loin    Avant Chartres    Un troisième homme     Visage radieux
Que faites-vous
Je construis une cathédrale."
            Paul Claudel. De Paris à Chartres.



Lu dans:
Joseph Ponthus. À la ligne: Feuillets d'usine. La Table Ronde. Collection Vermillon. 2019. 272 pages.

11 décembre 2019

Ombres et lumières


"Volets et rideaux se ferment lorsque l'obscurité succède au jour, ou s'ouvrent au spectacle de la pleine lune, du ciel étoilé, de l'orage ou de la neige. Cette occultation, utile pour augmenter la luminosité dans la pièce par réflexion de la lumière artificielle, contribue aussi à son intimité. L'éclairement y est encore au minimum de 250 à 500 Lux chez les riches alors qu'il dépasse rarement 50 à 100 Lux chez les pauvres. Riches ou pauvres jouissent pendant la journée d'un éclairement allant jusque 90.000 Lux. "
                    Philippe Samyn


L'ombre n'existe que parce qu'existe la lumière. La longue réflexion de l'architecte Samyn sur l'ombre et la transparence ouvre le champ à notre rêverie autant qu'à la réflexion. La transparence diffuse de la brume ou du soleil frisant tempère les désagréments de la lumière trop vive et adoucit les couleurs; l'ombre morcelée par le mouvement lent des nuages, la pluie ou la neige, le frémissement de l'eau ou du feuillage d 'un arbre, rend compte du temps qui passe. L'intimité chaleureuse que procure l'occultation des pièces quand tombe le soir favorise les belles conversations. L'éclairage parcimonieux des humbles chaumières et la munificence des lustres des palais ne sont que pâles reflets de la lumière du jour généreusement dispensée aux riches comme aux pauvres. L'architecture est une reconstruction permanente de notre relation à la nature.






Lu dans:
Philippe Samyn. Entre ombre et lumière. Académie Royale de Belgique. Collection L'académie en poche. 2017. 125 pages. Extrait p. 66

10 décembre 2019

Les hommes providentiels


"Pour garder les moutons, un chien est mieux qu'un aigle. Ceux qui planent devraient-ils gouverner?"   
                                Félix Leclerc.




Lu dans :
Félix Leclerc.  Le calepin d'un flâneur. Montréal. Fides. Bibliothèque québecoise. 1961. 220 pages. Extrait  p.114

09 décembre 2019

Parole de voyageur


"Il lui fait cette déclaration dont je ne pense pas que beaucoup de longs poèmes l'égalent en beauté, en justesse, en conscience de l'impermanence des choses en ce bas monde:
Je suis heureux que tu te sois trouvé sur ma route.
Parole de voyageur.   
Parole d'habitué des routes, des carrefours, des rencontres.
Parole de vrai amoureux de la vie,
reconnaissant aux surprises qu'elle réserve."
                                    Sylvain Prudhomme



Lu dans:
Sylvain Prudhomme. Par les routes.  Gallimard. Collection L'arbalète. 2019. 304 pages.

07 décembre 2019


"Dans toute magistrature il faut compenser la grandeur de sa puissance par la brièveté de sa durée."
                                Montesquieu. L'esprit des lois (1748)



06 décembre 2019

L'amant de feu


 "Le soleil, plus bas, semblait saigner. Et une large traînée lumineuse, une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'océan jusqu'au sillage de la barque. Les derniers souffles de vent tombèrent, toute ride s'aplanit, et la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments. Tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrasement. Il la joignit et, peu à peu, elle le dévora. "
                        Guy de Maupassant.


Comme la mère étreint son enfant, la mer étreint le soleil, et c'est fort joliment décrit. Une écriture somptueuse et sensuelle qu'on pourrait lire en maternelle, tant elle décrit la passion avec pudeur et délicatesse. 



Lu dans:
Guy de Maupassant. Une vie. Paris, Victor Havard, 1883.
idem. Coll J'ai Lu. 2013. 190 pages

05 décembre 2019

Les beaux habits


"Salauds de pauvres." 
        Jean Gabin dans La Traversée de Paris. Autant-Lara 1956.


Les beaux quartiers font les belles gens, et on ne peut leur en vouloir. La grande pauvreté, elle, porte la honte comme un costume mal taillé, dans des rues taguées malpropres, préférant la compagnie gris muraille d'autres vilains-pas-beaux auxquels ils se confondent pour ne pas attirer l'attention. Je découvre les sobres lignes de Karel Logist, lui trouvant bien du talent: "Ils sont deux, ils avancent flanqués l’un de l’autre, efflanqués. Ils se donnent la main en se rappelant mutuellement qu’ils existent par une secousse qui les projette épaule contre épaule. Et ils ne me voient pas, ne peuvent pas me voir car ils sont, à perte de vue aveugles et invisibles. Ils ne sont pas lavés mais ils portent sur eux leurs plus beaux habits devenus leurs vêtements de tous les jours, de même que leur plus beau jour est rapidement devenu semblable à chaque nouveau jour passé sur un sol étranger mais dans une même errance." Si peu de choses nous sépare pourtant, sauf le mérite d'être né au bon moment au bon endroit. 



 
Lu dans :
Karel Logist. La Force d'inertie. 1996. Le Cherche-Midi. Collection Domaine privé. Epuisé.

04 décembre 2019

Heureux qui comme Ulysse


"Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre."
                    Guy de Maupassant
 

La vie comme un voyage, dont la préparation et le départ surpassent le retour. Le petit goût de fini, de jamais plus, est un puissant stimulant pour ces êtres toujours en projet dont on se demande où ils puisent leur énergie.
 

 
Lu dans:
Guy de Maupassant. Une vie. J'ai Lu. 2013. 190 pages

03 décembre 2019

Le prix d'une rencontre


"Faites un prix, m'a dit l'huissier
Ce sera sans problème !
J'examine le lot : vingt recueils de poèmes
Non lus, non découpés
Pas bien anciens non plus
Sur la table échoués
Entre les Bécassine et Benjamin Rabier.
Des auteurs bien connus
Et de prix couronnés
Le tout chez De Rache, éditeur
Homme de flair, homme de goût, d'ailleurs
Il avait refusé mes vers.
Voix de l'huissier le lendemain :
Vous l'avez à ce prix : une croûte de pain ! (..)
Ouvrant chaque volume, avec bonheur
Je savoure le ton personnel d'une page (..) :
des amis sont venus me parler cœur à cœur
Mais ils n'en sauront rien, ce partage est secret.
(..)  J'ai sauvé vingt recueils, et je sais à présent
Le prix sans prix de la parole poétique."
            Antoinette Dalcq. Vente publique.


Lignes rédigées il y a trente ans, son auteure est décédée depuis. Aurait-elle imaginé, dans sa modestie, qu'elle nous enchanterait encore, comme "une amie venue nous parler cœur à cœur"? On sème, on ne connaît ni l'heure ni le lieu de la récolte.


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.53

01 décembre 2019

Sagesse des bancs

"Je m'étais assis à côté de lui. Il y a eu un silence.
Deux vieillards sur un banc où il y avait de la place pour toutes sortes de vérités, petites et grandes." 
                                Henning Mankel
 

Qui réhabilitera les bancs dans nos cités, espaces de confidences, de pauses gratuites, d'écoute à l'abri des indiscrétions? Il faut imaginer des villes amies des aînés, balisant leurs sorties d'espaces de repos, de sièges favorisant la récupération, de places ombragées rafraîchies par un point d'eau. Petites oasis urbaines où la parole puisse circuler en toute liberté.


 
Lu dans:
Henning Mankel. Les bottes suédoises. Le Seuil. 2016. 381 pages. Extrait p.299
Pierre Marie Chapon. "Villes amies des aînés» en France: outil au service du vieillissement actif ou marketing territorial? Le vieillissement actif dans tous ses éclats. PUL. 2014. 214 pages. 

29 novembre 2019

Douce pluie

"La pluie a glissé du drap de la nuit
le jour remonte la couverture       
et remet à plus tard l’heure du réveil
La pluie saupoudre la cour         le jardin         les roses et le gazon
la rue est enveloppée de ce cocon mouillé et retient son souffle
je frappe aux carreaux         Pluie, m’entends-tu?   
Restes-tu avec moi toute la journée où vas-tu courir la galipote au delà de mes toits?
Quoiqu’il en soit         j’ai envie de te regarder embellir le dehors
et moi je vais rester au dedans         sans regrets.
Le jour fait la grasse matinée             et je cours le rejoindre. " 
                                        Nadine Leray


Il pleut, la nuit. Étrange pouvoir de la pluie qui lave tout, les rues dont le rares passants se dépêchent de rentrer, les bruits lointains de l'autoroute comme tamisés, le ciel aux étoiles dissoutes. Plus que tout, la pluie établit la frontière entre le dehors et le dedans et, quand elle est douce comme cette nuit, incite à voyager en soi-même.



28 novembre 2019

Parlez-vous le mamanais?


"Votre chien c’est un enfant. D’ailleurs, dans les pays anglo-saxons, on ne dit pas « maîtres » ou « propriétaires », mais « pet parents ». Et la tendance aujourd’hui est de l’assumer, en parlant à son chien en… mamanais. Le mamanais : un vrai mot pour une vraie langue, observable dans presque toutes les cultures et désignant la manière dont les parents s’adressent aux nourrissons, de cette voix inhabituellement haute – carrément idiote – avec plein de diphtongues et une certaine musicalité :  Mais il est où mon doudou chériiiii ? Il est lààààà ! "
En 2017, Jeannin et Leboucher ont publié un article intitulé "Comment parler chien-chien à votre gentil toutou ?" Ils ont étudié comment le discours adressé à l’animal de compagnie influençait son activité, évaluant l’attention des animaux (44 chiens adultes et 19 chiots) auxquels on adresse la même phrase "On va se promener ?" énoncée selon différents registres : discours adressé à un humain adulte (voix grave, faible modulation), à un enfant, puis à un animal de compagnie. Le résultat, c’est que les chiens sont des bébés. Plus on leur parle avec une fréquence élevée – cette petite voix aiguë un peu idiote –, de fortes modulations de fréquence, des phrases courtes et des répétitions, plus ils comprennent. Et surtout, plus ils nous aiment. Complicité réciproque: le chien (Canis lupus familiaris) possède un muscle facial que les loups n’ont pas, le muscle du petit chiot triste (levator anguli oculi medialis, ou Laom), qui lui permet de relever intensément les sourcils et de lui faire des yeux plus grands, plus mignons, plus attendrissants. Et l'homme craque.



Lu dans:
Julie Huon. Sale chien! Le Soir. 27 novembre 2019. page 15 

26 novembre 2019

Derrière les mots


"Là, derrière nos voix
est-ce que l'on voit nos cœurs
et les tourments à l'intérieur
entendez-vous dans les mélodies
derrière les mots, derrière nos voix,
les sentiments, les pleurs, les envies
qu'on ne peut pas dire."      
    Alain Souchon, Laurent Voulzy. Derrière les mots.


Derrière la barrière des mots qu'on dit, tout ce bruit qui fait fumée, il y a tous les mots qu'on ne dit pas. Joliment dit: un silence éloquent.


24 novembre 2019

Une vie de comptable


"Chaque anniversaire n’est pas une année de plus, mais une année de moins. Combien d’années de moins voulez-vous en plus ?"
                             Raphaël Enthoven


Et pour poursuivre dans la même veine, il se disait de Mathusalem que l'âge avait si peu de prise sur lui qu’à cinq cent soixante-dix-huit ans il n’en paraissait que trois cent deux. Étrange comportement humain que de comptabiliser ainsi ses années sur terre, les plus jeunes prenant fierté à se vieillir d'un an quand est évoqué leur proche anniversaire, l'adulte mûr à masquer son âge en le diminuant... pour se vieillir à nouveau quand approche la décennie qui fait de vous un héros survivant aux autres, "j'ai bientôt nonante ans savez-vous". A quoi sert-il de baliser son passage sur terre d'unités de mesure sans aucune signification à l'échelle de l'univers, et dont la perception fluctue en fonction de leur intensité vécue? Quel plaisir trouve-t-on à ce comportement d'otages noircissant les murs de leur geôle d'une croix à chaque lever du soleil, alors que rien ne distingue un jour d'un autre? Si ta vie était un feu, et toi le bois qu'il embrase, en chiffrerais-tu la durée où te contenterais-tu de le contempler, entre réalité et rêverie? Et l'évolution de ses flammes, de l'allumage jusqu'aux braises, t'inspirerait-elle la même nostalgie que celle ressentie face aux rides d'un visage? Si ta vie était un ruisseau rejoignant la mer, en marquerais-tu les berges d'étapes chronométrées? Si ta vie était le vent qui souffle, comment en baliserais-tu la course? La vie est trop belle pour se laisser emprisonner dans un calendrier.
   

Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Coll. Medium+. 2019. 96 pages. Extrait page 88  

23 novembre 2019

Jouer avec le feu


"Imaginez un papillon qui tourne autour de la flamme d’une bougie. Fasciné par sa lumière, par les battements du feu, le papillon voudrait connaître la flamme, il voudrait l’étreindre, il voudrait toucher celle qu’il admire de loin. Il voudrait épouser la chaleur, joindre au spectacle de la lumière la sensation du chaud. C’est un jeu dangereux. C’est, littéralement, ce qu’on appelle « jouer avec le feu »."
                        d’après Vladimir Jankélévitch



Le fusionnel fascine, cette attraction ultime pour ne faire qu'un avec la flamme de la bougie, la femme aimée, l'ami de toujours, l'artiste en représentation. Un court instant se perd la conscience que la fusion d'un métal, aussi précieux soit-il, est une liquéfaction. On se perd à tout vouloir gagner, à absorber ce qu'on souhaite posséder. Revient la quête de la bonne distance, qui procure chaleur et lumière sans dissolution, qui accepte la distance pour sauvegarder l'identité.
 

Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Coll. Medium+. 2019. 96 pages. Extrait page 10.

22 novembre 2019

Main qu'on tend, main qu'on demande


"Combien de fois as-tu vraiment demandé à quelqu’un ce que tu voulais ? Nous n’osons plus. Nous espérons. Nous rêvons que ceux qui nous entourent devinent nos désirs, que ce ne soit même pas la peine de les exprimer. Nous nous taisons. Par pudeur. Par crainte. Par habitude. "
                    Laurent Gaudé

 
Il est loin le temps où "on demandait sa main" à la femme aimée.  Belle image perdue que cette main dont on espère tant de choses, main qui soutient dans la difficulté, main qui donne, main qui enlace, main qui réchauffe. Plus largement, redécouvrira-t-on que demander, c'est honorer. Démarche d'humilité, de confiance, qui laisse en outre la liberté d'un refus. En un certain sens, demander surpasse donner.
 

 

Lu dans:
Laurent Gaudé. Eldorado. J'ai lu. 2009. 224 pages.

21 novembre 2019

Fumer la vie


"Guardamare lui donna une cigarette. Il s'approcha pour l'allumer entre les mains que l'homme avait jointe pour couper le vent. Ils reprirent leur place et ne dirent plus rien. Fumer côte à côte, Giorgio ne pouvait pas donner plus."
                    Marcel Sel


Le tabac est plus qu'une herbe à fumer. La symbolique de la cigarette, du cigare, ou de la pipe dans l'image que le fumeur se donne, mais aussi dans ses relations humaines, reste à investiguer. Un patient sevré au terme d'un effort considérable sur lui-même me narre sa rechute. "Ma première bouffée fut une révélation: je suis de nouveau celui que je suis. C'est comme un retour de voyage lointain, après des semaines j'étais de nouveau chez moi."  On ne peut mieux résumer la force de nos addictions, qui dépassent largement la dépendance pharmacologique. Tabac, alcool, malbouffe: une photographe renommée, amaigrie de 40 kilos pour raison médicale, surprend un gosse souffler  sa mère: elle n'est plus là, la dame des photos? Un patient diabétique envoie aux orties tout le programme conçu pour l’équilibrer et lance à la cantonade aux clients de son bistro "Salut les gars, Firmin est de retour". L'être humain reste à découvrir.

 
Lu dans:
Marcel Sel. Rosa. Onlit Éditions. 2017. 296 pages

20 novembre 2019

Une femme en 80 jours


"Un minimum bien employé suffit à tout."
            Jules Verne. Le Tour du monde en 80 jours.  


On aime parfois, l'espace d'une soirée, croire aux belles histoires. Ainsi celle de ce Phileas Fogg, flegmatique, richissime et énigmatique gentleman londonien croisé dans nos lectures d'enfance, qui gagne son pari: accomplir en quatre-vingts jours un fabuleux voyage autour du monde, employant tous les moyens de transport, paquebots, trains, voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. Mais après ? Qu'a-t-il gagné à ce déplacement, qu'a-t-il rapporté de ce voyage ? Rien, si ce n'est une charmante femme, qui le rendit le plus heureux des hommes. En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde ? 




Lu dans :
Le tour du monde en 80 jours, de Thierry Janssen, d’après le roman de Jules Verne (1872). Théâtre royal du Parc. Jusqu'au 30 novembre 2019.

19 novembre 2019

L'homme qui aimait les trains


"Le temps a passé         et puis les heures, les mois, les années.
Les petits trains qui nous attendent à la gare ont sifflé         sur les petits viaducs
pour nous emporter         vers nos petits destins. "
      Alexandre Vialatte. Battling, le ténébreux


Fascination d'Alexandre Vialatte pour les trains, et pour la vie qui nous emporte. "L’homme entre dans le soir de sa vie comme dans un pays étranger. Les gares sont plus petites et plus rares. Les voyageurs deviennent moins nombreux. Ils ont changé de costume. On ne voit plus de bérets basques. Les quais sont de plus en plus déserts. Les affiches, dans les salles d‘attente, ne parlent plus des mêmes montagnes. Et sou­dain, au bout d’un tunnel, l’horizon lui-même a changé. Quels sont ces longs pays bleuâtres ? Des plaines s’éten­dent, qu‘on n‘avait jamais vues, transfigurées par on ne sait quel reflet. (..) Il faut reprendre le train du soir. Le pays est de plus en plus désert, les gares de plus en plus distantes. Et, un matin, les rails ayant changé de versant, on revoit, mais de si haut et de si loin, un bref instant, le pays de la vie, comme autrefois."



Lu dans :
Alexandre Vialatte. Battling, le ténébreux, ou la Mue périlleuse. Gallimard. NRF. 1928. 239 pages.
Alexandre Vialatte. Dernières nouvelles de l'homme. Le train du soir. Julliard. 1998. 314 pages

18 novembre 2019

La peste assoupie


 "Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se répercutaient longuement jusqu'au pied de la terrasse, à mesure que les gerbes multicolores s'élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s'achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l'injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu'on apprend au milieu des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses, à admirer que de choses à mépriser."
                        Albert Camus. La peste.


Roman d'après-guerre, la peste est vaincue. Avec discernement, Camus suggère que cette allégresse reste toujours menacée. Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses. Pour revenir un jour réveiller ses rats et les envoyer mourir dans une cité heureuse. Texte inspiré, plus actuel que jamais, redécouvert au Théâtre royal des Galeries cette semaine. Le roman a 70 ans, ce qu'il réveille en nous aurait pu être rédigé hier.


Lu dans:
Albert Camus. La peste. Gallimard NRF. 1947. 336 pages.

15 novembre 2019

Comment vieillit la dentelle


"Gabriel, ta vie a-t-elle tenu toutes ses promesses
Comme vieillit la dentelle aux ailes de ta jeunesse?
Te souviens-tu : nous avions au fond de nos poches vides
            plus de ciel que les avions
            plus de voiles que de brides
As-tu parcouru le monde
as-tu remonté le temps
as-tu ramené la Blonde Iseult au bras de Tristan ?"
                            Karel Logist






Lu dans :
Karel Logist. La Force d'inertie. 1996. Le Cherche-Midi. Collection Domaine privé. Epuisé.

Sagesse de Gustave Thibon


"Je n'aime pas que toi. Mais je t'aime en toute chose et j'aime toute chose en toi. Tu n'es pas l'être qui usurpe et voile pour moi le monde, tu es le lien qui m'unit au monde. L'amour intégral exclut l'amour exclusif : je t'aime trop pour n'aimer que toi."
                        Gustave Thibon
 
 

14 novembre 2019

Sur-vie


"Les fins de mois sont de plus en plus difficiles, surtout les trente derniers jours."
                        Coluche
   

Au physique et à l'allure, elle me fait penser à Dominique Leroy, l'ex PDG de Proximus, en version modeste. Mère célibataire, deux gamins turbulents qu'elle a laissés devant la télé le temps qu'elle consulte. Ni aide parentale, ni frère ni sœur, au travail depuis l'âge de 16 ans. Un diplôme acquis de haute lutte en cours du soir, mais sous-employé. Ni auto, ni vacances, une survie au quotidien. Admire-t-on jamais assez le courage tranquille de cette population laborieuse dont chaque fin de mois, chaque maladie des gosses, chaque rappel d'assurance sont autant de crises budgétaires?
 

12 novembre 2019

Le Compostelle des gilets jaunes

"Elle dit « de cette mémoire, je n’ai pas de mérite
je compte vingt mille jours
et comme j’ai peu vécu, mes souvenirs
sont des jardins en pente faciles à entretenir.»
                        Karel Logist


On ne s'attend guère à se voir bousculé dans nos certitudes, et soudain ce soir de 11 novembre elles s'invitent au salon. C'est une marche pacifique et solidaire dans laquelle se sont engagées ces femmes gilets jaunes du sud de la France. Le jardin sans souvenirs, elles connaissent, la vie précaire laisse peu de place pour les grandes aventures. En décidant de rallier Marseille à Paris à pied, Sarah, Manon, Fabienne, Marie et leurs camarades ont fait le choix de quitter pendant un mois, leurs enfants et leur travail. La magie des rencontres sur la route, les approvisionnements spontanés en produits locaux offerts par des sympathisants, le réseau des solidarités pour trouver un abri le soir font de ce documentaire un témoignage attachant.



Lu dans :
Karel Logist. J'arrive à la mer. Ed de la Différence. Coll. Clepsydre. 2003. 140 pages
Anne Gintzburger. La marche des femmes. France 3. 2019. 53 minutes. Diffusé le 12 novembre 2019 à 0h41, disponible jusqu'au 12.12.19.

10 novembre 2019

Last Post


"C'est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c'est odieux, c'est cruel, mais pourquoi s'indigner : c'est humain... Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents dont l'eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l'homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond... On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L'image du soldat disparu s'effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu'ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois."
                            Roland Dorgelès. Les Croix de bois.


Entre le soldat Jules Peugeot ( † 2 août 1914) et le soldat Augustin Trébuchon († 11 novembre 1918),  ce sont 9,7 millions de morts pour les militaires et 8,9 millions pour les civils qui disparaîtront dans un conflit qu'ils n'avaient ni souhaité, ni décidé. Horreur bien partagée, chaque camp la moitié, la défaite est dans les deux camps. Si Trébuchon perdit la vie cinq minutes avant la fin des hostilités le 11 novembre, dérision ultime il fut déclaré mort le 10 novembre pour garder au "jour de la victoire" tout son éclat. Cette guerre devait être "la der des ders",  mais le pire était à venir, et aujourd'hui encore des conflits armés secouent l'Afghanistan, le Yémen, le Soudan du Sud, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo (RDC), la Syrie, l'Irak, le Mali, le Nigeria et la Somalie. Que d'Armistices à venir. 
 

 
Lu dans: 
Roland Dorgelès. Les Croix de bois. 1919. Albin Michel. Inspiré de l'expérience vécue par son auteur durant la Première Guerre mondiale, le récit de Dorgelès est pressenti pour l'obtention du prix Goncourt de 1919 mais finalement devancé par À l'ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust. Il obtient le prix Femina. Dès sa publication, le livre est accueilli chaleureusement par la critique officielle et par les anciens poilus, fraîchement démobilisés ou hospitalisés pour blessures de guerre.   

08 novembre 2019

La bonne distance


"Une société de porcs-épics se pressait un jour d’hiver où il faisait froid, les uns contre les autres, pour se prêter réciproquement leur chaleur et se protéger ainsi du gel. Mais bientôt ils perçurent l’effet des piquants, ce qui les dispersa de nouveau. Et lorsque le besoin de se réchauffer les rassemblait encore une fois, c’était le mal précédent qui recommençait ; de sorte qu’ils furent ballottés entre deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé la distance moyenne à laquelle ils pouvaient le mieux se tenir. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leurs propres vies intérieures, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreux défauts, qui les rendent antipathiques et insupportables, les font bientôt se fuir. La distance moyenne qu’ils finissent par trouver et qui leur permet d’être ensemble, ou de s’aider sans se piquer, s’appelle la politesse."
                        Raphaël Enthoven. Les porcs-épics  (d’après Schopenhauer)


Lu dans:
Jiang Hong Chen (Illustrations), Raphaël Enthoven (Textes). Imaginez. L'école des loisirs. Coll. MEDIUM+.  2019.  96 pages. Extrait p.6

Parfums heureux


"Il fume
En rentrant chez lui
Dans le crépuscule de ses pensées
Avec la même mollesse
Que les arbres du parc
Dont les contours se fondent
Dans la buée du soir."
                Emmanuel Régniez


Me revient soudain en mémoire le parfum mêlé du café fraîchement moulu et de la cigarette du dimanche de notre papa après le repas familial. Des Player's Navy Cut dans un étui rigide de carton orné d'une tête de marin, voilier et bateau à roue en arrière-plan, qui nous emportaient vers les arômes lointains de la Virginie. Moments précieux qui nous faisaient toucher au bonheur, et dont le seul souvenir est déjà un cadeau.
 


Lu dans:
Emmanuel RÉGNIEZ, Cédric FRIGGERI. Ordinaire(s). Marges en pages. 2019. 176 pages. 

07 novembre 2019

La version adulte du Bic


« Qu’est-ce qui nous a fait devenir ce qu’on est ? ».
                        Kenan GÖRGÜN
 

Dans l'ébrouage du matin, un Bic s'échappe de ma chemise: une étrange impression de l'avoir toujours connu s'en dégage, pareil à lui-même avec son design iconique, son bouton-poussoir latéral au son si caractéristique et son clip accroché au revers de la veste, toujours à portée de main,  prêt à prendre note. Rétro, emblématique, imaginé et commercialisé l'année de ma naissance, tout à la fois immuable et différent. Un savoir-faire transmis depuis des décennies, amélioré en permanence afin de ne plus baver en fin de ligne ou de vie, d'écrire en toute position, de bénéficier d'une bille unique de finesse et de souplesse sur les papiers les plus rugueux, de mieux tenir en main, de ne pas couler en poche. L'exemplaire acheté ce matin a réalisé toutes les promesses du Bic de ma naissance, tout à la fois si semblable et si différent. Essence et existence: pour sûr cela reste un Bic, mais traversé par un flux continu d'études, de projets d'améliorations, d'imperceptibles lissages de l'image qui lui ont permis de résister à l'oubli et aux poubelles des objets disparus faute de s'être adaptés. Et nous, face aux nombreux futurs possibles, correspondons-nous à la "version adulte de qui nous étions plus jeunes", ou comment évoluer sans muter?

  
Lu dans:
Kenan GÖRGÜN. Le second disciple. Arènes. Coll.Equinox. 2019. 396 pages.
Charly Delwart. Databiographie. Flammarion. 2019. 352 pages.

06 novembre 2019

N'oublie pas le soleil


"N'oublie pas la chanson du soleil, Vassili.
Elle est dans les chemins craquelés de l'été,
dans la paille des meules,
dans le bois sec de ton armoire,
si tu sais bien l'entendre
elle est aussi dans le cœur du criquet.
Vassili , Vassili parce que tu as froid, ce soir,
Ne nie pas le soleil."
    Sabine Sicaud (1913-1928)
 


 
Lu dans:
Les Poèmes de Sabine Sicaud, précédés d'un avant-propos de François Millepierres. Stock.  1958. 140 pages. 

05 novembre 2019

Presser le pas


"Dans un square sur un banc
Il y a un homme qui vous appelle quand on passe
Il a des binocles un vieux costume gris
Il fume un petit ninas il est assis
Et il vous appelle quand on passe
Ou simplement il vous fait signe
Il ne faut pas le regarder
Il ne faut pas l’écouter
Il faut passer
Faire comme si on ne le voyait pas
Comme si on ne l’entendait pas
Il faut passer presser le pas."
            Jacques Prévert. Le désespoir est assis sur un banc.


Il est là, jour après jour, au bas du boulevard du Prince de Liège, avec son inamovible panneau "soyez gentil, j'ai faim". Le plus souvent, las de faire la manche, il s'assied et contemple les autos qui traînent au feu rouge. Une vie dans l'attente de rien. Je tente de comprendre, me disculpant de ne pas sortir la piécette, de détourner le regard afin de ne pas croiser le  sien, invoquant les mafieux qui le déposeraient le matin pour une interminable journée, de la nécessité de "ne pas nourrir les pigeons si on ne veut qu'ils se multiplient",  des services d'aide publics qui encourageraient un peu de mendicité attestant que "l'indigent s'assume". Que ne rumine-t-on dans sa tête pour se donner bonne conscience? Entre temps le feu passe au vert et la vraie vie continue. Tant de faux bons motifs valent-ils une piécette qu'on ne veut pas donner par principe? Se retrouver un jour, un seul jour, du mauvais côté du boulevard, nous révélerait sans doute la valeur d'une aumône.






Lu dans:
Jacques Prévert. Le désespoir est assis sur un banc. Paroles. Gallimard. 1946

04 novembre 2019

Lumières dans l'obscurité

"Il y a des petites lumières dans ma vie quand je suis dans l’obscurité de mes pensées. C’est ça l’amitié."
                        Simone Signoret, citée par Costa Gavras


Le réalisateur Costa Gavras évoque les instants qui ont façonné son existence. Son premier salaire d'assistant réalisateur qui lui permet d'entrer dans un magasin et de s'offrir, sans regarder à la dépense, un imperméable. "Je ne me suis plus jamais senti aussi riche, mais surtout, à ce moment-là, je me suis senti libre." L'amitié aussi, cette "paix extraordinaire. C’est ce qui permet de continuer à faire ce que vous avez envie de faire. Très souvent, je me demandais : " Qu’en pensera Simone ? Qu’en pensera Chris ? » Cela ramène les choses à leur vraie valeur. Quand je disais, aux Etats-Unis, que je connaissais Chris Marker, mon image changeait ! Je devenais soudain quelqu’un de meilleur, de différent."




Lu dans:
Béatrice Gurrey. Costa Gavras: L'âme du cinéma est française. Je ne serais jamais arrivé là si. Le Monde 2 novembre 2019.

29 octobre 2019

Moment suspendu


"A la vitesse où le temps passe  
le miracle est que rien n'efface         l'essentiel."
                    Francis Cabrel. La robe et l'échelle.


Le sablier de la nuit s'est écoulé, elle a calé deux oreillers pour la nuque, un plaid pour les genoux, une bande dessinée et elle s'envole. Son frérot s'accroche à sa longue traîne, l'oreille rivée au minuscule mécanisme d'une boîte à musique "le plus beau jouet qu'il ait jamais trouvé". Ces deux-là occupent le bel aujourd'hui mieux que personne, enfants de leur époque et heureux de l'être. Moment fragile suspendu dans le temps et dans notre agitation, nous est rappelé que "si peu me suffira / juste l'aube qui est là-bas /  une route, un chemin, un devenir / un rêve à n'en plus finir / un rêve pour vivre." (I Muvrini)



Lu dans:
Francis Cabrel. La robe et l'échelle. Columbia Sony BMG. 2008
I Muvrini. Un rêve pour vivre (Un Sognu Per Campa). Paroles Stéphan Eicher. Umani. Capitol Records. 2002

28 octobre 2019

Papa


"Y a pas de bons pères, y a que des hommes qui font de leur mieux."
                                Bigflo et Oli. papa


Qu'en mots simples des vérités peuvent être énoncées. Avoir un père aimant n'est pas donné à tout le monde, et c'est tout le mérite de Bigflo et Oli que d'en faire un portrait tout en nuances et émotion.


"Sa voix vibrait dans mon oreille quand j'étais dans ses bras
Les chansons à la guitare, les bisous avec la barbe
Il parle de l'époque du lycée avec mélancolie
Je m'endormais sur le canapé, je me réveillais dans mon lit
Il m'a laissé veiller devant les films que j'aimais bien
Il m'engueule jamais, le pire c'est quand il dit rien
On fait des matchs et je prie pour que ça dure
Il prend de l'âge, je l'ai lu dans ses courbatures
Les jambes tremblent quand on se fâche par moments
Plus ensemble, mais il me demande toujours pour maman
Il m'a transmis son charme et sa poésie
Mais j'ai aussi hérité de sa calvitie
C'est mon idole, avec lui rien est impossible
C'est un peu mon avocat, mon cuistot, mon taxi
Ses histoires et ses blagues quand il picole
Ses vieux pulls et ses chemises à auréoles

Maintenant c'est bon, et bêtement on en rigole
Mais j'étais con et j'avais honte devant l'école
L'odeur du café le matin, la voiture, les souvenirs
Les au revoirs, les câlins, ses blessures, ses soupirs
Ça sera toujours mon père et je reste son gamin
Et quand j'en aurai un je lui parlerais du mien
Celle-là c'est pour nos pères, nos padre
Ceux qui disent "je t'aime" sans même parler
Pour ceux qu'on regrette, ceux qui sont pas passés
Mais si t'es papa, tu sais que t'es pas parfait."

 
Je vous souhaite une bonne semaine
CV.


Lu dans:
BigFlo & Oli. Papa. Paroliers : Florian Ordonez / Olivio Ordonez / Fabian Ordonez. Paroles de Papa © BMG Rights Management (france), BMG Rights Management.
Voir le clip : https://youtu.be/dMIPaab43Hw
        

26 octobre 2019

Une parole fraîche


"Silence, Chavée, tu m’ennuies."
                    Achille Chavée


Autodérision salubre, qu'on s'adresse volontiers à soi-même ces mauvais jours où le discours s'enlise, paroles cent fois redites, souvenirs usés par la répétition, allusions lourdes sur les maux sociétaux. Avec les années, la parole fraîche devient rare et serait utilement remplacée par le silence et l'écoute. 



Lu dans:
Achille Chavée. Écrit sur un drapeau qui brûle. Impressions nouvelles. Coll. Espace Nord. 2019. 280 pages.

25 octobre 2019

Les enfants blonds de Göttingen

"J’ai dévoré la ville. Elle me paraissait différente. Comme si une rencontre pouvait modifier le sens des pierres. "
                                    Marcel Sel



Le 4 juillet 1964, Barbara, qui fut une enfant juive se cachant pendant la Seconde Guerre mondiale, se rend sans enthousiasme en Allemagne dans la ville universitaire de Göttingen. Elle fait sa diva, réclame un piano à queue, menace de ne pas chanter. Des étudiants se mobilisent, dénichent l'instrument in extremis, le descendent à bras jusque sur la scène et le concert a lieu avec deux heures de retard. Peu rancunier, le public l'ovationne avec tant de chaleur que Barbara prolonge son séjour d’une semaine. Le dernier soir, en s'excusant, elle offre une version initiale de la chanson Göttingen, à la fois chantée et parlée, qu’elle a écrite d’un trait dans les jardins du théâtre sur une musique inachevée. Dédicacée à ces enfants blonds de Göttingen "qui savent mieux que nous, je pense / L'histoire de nos rois de France / Herman, Peter, Helga et Hans, à  Göttingen" la chanson devient rapidement un hymne à la réconciliation, à sa propre réconciliation avec son histoire personnelle: "faites que jamais ne revienne / Le temps du sang et de la haine / Car il y a des gens que j'aime / A Göttingen, à Göttingen."


Lu dans:
Marcel SEL. Elise. ONLiT. 2019. 434 pages.

24 octobre 2019

20 ans


"N’attendez pas le bonheur
pour être heureux, mes amis."
                            Norge


Vingt ans ont passé comme une semaine. Le 24 octobre 1999 naissait le premier Café Journal, destiné à mes collègues enseignants à Woluwe afin de les inciter à ouvrir chaque jour leur boite électronique toute fraîche que personne n'utilisait. Je leur promettais d'en poster un chaque soir durant une semaine, et d'arrêter ensuite. Étant d'humeur allègre je choisis une pensée d'Alain "Refais chaque jour le serment d'être heureux", ce que la vie s'empressa de démentir pour l'un ou l'autre dont la sagesse m'apprit néanmoins, avec Prévert, que "le bonheur en partant nous assure qu'il reviendra". Ces minimes d'un soir devinrent progressivement ce que la boite à musique est au sommeil des gosses, modestes grains de bonheur sous les paupières de la  nuit. Les échanges qu'elles permirent sont mes étoiles au ciel, et le ciel brille.



Lu dans:
Daniel Laroche. Une chanson bonne à mâcher. Vie et œuvre de Norge. Préface de Pierre Piret. Presses Universitaires de Louvain. 2019. 266 pages
Alain. Propos sur le bonheur. XCII. 1923. 

23 octobre 2019

Les oiseaux philosophes


 "Tel le ramier posé sur le faîte du toit avec sa posture de grand placide, sa manière de regarder passer la vie comme qui regarderait le dehors, de sa fenêtre, tranquille. Ou plutôt comme les oiseaux de petit format qui ne prennent pas des airs de philosophe et sont faits pour l’intranquillité."
                    Nicole Malinconi


Pour le vol, il n’y a pas mieux que les oiseaux, pour la réflexion non plus d'ailleurs. Un pigeon philosophe perché sur une cheminée de la maison voisine, se chauffant gratuitement pour faire face aux premiers frimas, a de quoi nous rendre jaloux. A moins que nous attire encore davantage l'activité des moineaux, cette sorte de joie permanente de gosses en récréation, cette apparence d'insouciance agitée. Loin là-haut une image disparue depuis l’enfouissement des fils électriques, celle des migrateurs qui à la fin de l'été s'y rassemblaient en préparation du grand départ.  Pareils aux hommes, les oiseaux participent à la transformation du monde et à ses conséquences, à ce qui disparaît et à ce que cela induit. Nous sommes solidaires.


 

Lu dans:
Nicole Malinconi. Poids plumes. Esperluète. 2019. 80 pages

22 octobre 2019

Tu


"J’ai besoin quand j’écris
que tu te penches sur ma feuille

il y a ce tu
dans l’écriture
sans lequel je
ne trouve pas l’usage
des mots."
        Véronique Wautier
 




Lu dans
Pierre Tréfois et Véronique Wautier. Dans nos mains silencieuses. Éranthis. 2018. 34 p. 

20 octobre 2019

Le petit homme raide


"Lui était un tout petit homme maigre, toujours vêtu d’un complet blanc, coiffé d’un casque colonial. Il était raide comme un jouet, avec des mouvements saccadés qui faisaient penser à des jointures rouillées. Quand on le voyait avec sa femme sur la route, on avait  l’impression qu’elle devait le remonter de temps en temps pour le remettre en marche."
                            George Simenon. Les volets verts. 1950


Dans la rue de mon enfance, il habitait à moins de 100 mètres. Son image me revient en lisant ces lignes de Simenon. En vingt ans, pas un échange. On se jaugeait de loin, reconnaissant une silhouette, la couleur invariable d'un imper, l'heure de départ et de retour de sa voiture, garée toujours à la même place. Mi-village mi-ville, c'était ça, la banlieue. Sa femme le supplantait, plus joviale, plus amène, plus bavarde, plus tout en quelque sorte. Cet homme avait sans aucun doute ses propres rêves, ses espoirs de carrière, ses tracas personnels et de santé comme tout le monde. Parfois me prend l'envie de réécrire tout le scénario, de traverser la rue pour aller lui dire bonjour, demander comment il va, mais l'histoire est finie et je ne saurai jamais ce qu'il avait sous son chapeau. Ni lui  sous le nôtre. Les regrets ne mènent à rien, mais je mesure à quel point la chance de ma vie fut la médecine, grâce à laquelle dans ma rue actuelle les visages sont des récits.





Lu dans:
Simenon,  cité par Jean-Claude Vantroyen. Raide comme un jouet. Le Soir. 19 octobre 2019. p. 29

19 octobre 2019

Jeux de plage pas drôles


"Ils ont beaucoup de sable là-bas. Donc, ils peuvent jouer avec beaucoup de sable."
                    Donald Trump
Commentant la situation dans le Kurdistan syrien, le président des États-Unis fait dans l'humour, précisant  "qu'ils ont besoin de se battre un peu. Comme deux gamins, on les laisse se bagarrer un peu, et puis on les sépare". Pareil mépris d'êtres en souffrance laisse pantois. Il y avait beaucoup de sable aussi sur les vastes plages de Normandie, mais du respect pour les victimes quel que soit leur camp et un président qui occupait mieux la fonction.

Lu dans:
Gilles Paris. La guerre en Syrie, miroir de la présidence de Donald Trump. Le Monde 17 octobre 2019.

18 octobre 2019

Contrôle des papiers


"La vie c'est comme le train vers Dourdan: il est plein au départ. Dès Saint-Chéron, il n'y a plus guère que nous, qui descendons au terminus."
                        Claude Roy

Il me montre la photo sepia d'une fête de famille dans le jardin d'une grande maison. Ils étaient 20, frères soeurs unis comme les doigts de la main, parents, et peut-être aussi un grand-père avec un comique chapeau de paille. Il fut le premier à descendre du train, et puis un autre, et puis la mère, et puis le premier frère. Il arrive à Saint-Chéron, le compartiment est vide, il cherche ses papiers se demandant s'ils sont encore valides. Quel beau voyage, mais qu'une gare de campagne peut être triste quand on y descend seul.

17 octobre 2019

Miroir mon beau miroir


"Je me suis regardé dans le miroir : j’ai vu toutes sortes de gens."  
                            Francis Dannemark
 
 
On est tous des fils de... mais encore. Et si, à l'image du figuier des banians dont les branches deviennent des racines, nos vies n'étaient qu'une longue intrication d'influences successives, compagnons de route qui furent à la fois semences et nutriments, lumière et pluie, sentiers ouverts et bordures garde-fous, premiers de cordée et sherpas de fin de colonne. Demain au lever, regarder son miroir comme une fenêtre ouverte sur le paysage de notre existence, peuplé d'une longue traine d'être chers sans lesquels nous ne serions qu'un Mowgli errant dans la Jungle. Et, prolongeant la rêverie des racines imaginer les ailes, toutes ces rencontres croisées auxquelles nous avons donné vie parfois sans nous en rendre compte, des tristes redevenus gais, des incertains remis sur la route, des enfants rieurs devenus des adultes lumineux, de grands vieillards angoissés partis sereins. Certains auteurs ont le don d'écrire dru et de faire de nos miroirs des paysages, c'est le cas de la citation de ce jour qui traînait dans ma mémoire et que j'ai retrouvée avec bonheur.



 
Lu dans:
Francis Dannemark. Les petites voix. Belfond. 2003. 156 pages

15 octobre 2019

Goya et Zweig


"La condition humaine a été atrocement bien représentée par Goya dans l'une des fresques de sa maison du sourd : deux hommes qui se battent au sabre pendant qu'ils s'enfoncent dans des sables mouvants."
                                                                            Jean Loubry
 
L'actualité peut paraître à ce point sinistre qu'on aimerait se réveiller de ce mauvais rêve que constitue la lecture du journal. La littérature regorge de portraits anticipant ces drôles de personnages qui nous gouvernent mais c'est Goya dans sa peinture de la folie qui les résume le mieux. Le Joueur d'échecs de Stefan Zweig lui servirait d’annotation, mais est-ce pertinent d’appeler les échecs un jeu quand on suit la partie entamée cette semaine simultanément dans plusieurs endroits de notre Terre? Certains se trouvent à quelques heures de train de notre pays, et tous leurs chefs d'état ou de gouvernement sans exception furent élus par les voies les plus démocratiques. C'est peut-être ce qui rend le plus triste.


 
Lu dans:
Jean Loubry. Penser contre nature. Aphorismes de philosophie. Presses Universitaires de Louvain. Coll. Petites empreintes. 2018. 74 pages. Extrait pp 23-24.

Aimer une inconnue

"À quoi penses-tu
La question de tous les couples
De tous ceux qui vivent
Côte à côte."
                Emmanuel Régniez.

Nous vivons entourés de planètes inexplorées, personnes chères dont nous ne perçons le jardin secret que par quelques minuscule fenêtres. Il a été suggéré que la vie en société ne résisterait pas longtemps à la connaissance complète et permanente des pensées de ceux que nous croisons. Ne découvrir que ce qui se laisse éclairer est une sagesse.

Emmanuel Régniez réécrit Simenon, en enfile la poésie des mots dans leur simplicité, laissant traîner le regard sur un détail oublié du décor, saisissant le quotidien dans ce qu'il a de plus simple, tissant de nouveau fils pour les perles dont il fait des colliers.



Lu dans:
Emmanuel Régniez, Cédric Friggeri. Marges en pages. Ed. Ordinaire(s). 2019. 176 p.

14 octobre 2019

Le livre qu'on n'attendait pas


"La passion autoproclamée de Jeff Bezos (le fondateur d'Amazon) pour les livres relevait d'une démarche pragmatique. Le rêve qu'il caressait était celui de devenir le plus grand distributeur sur Internet et, partant, du monde. Or, pour démarrer son entreprise, Amazon, il lui fallait trouver le produit idéal capable de faire la preuve que son business model pouvait fonctionner. Et ce produit idéal fut le livre : pas fragile, facile à transporter, non périssable, ne nécessitant pas de service après-vente, peu enclin aux pannes... il présentait toutes les qualités requises."
                            Paul Vacca


Au départ d'une amusante et pertinente analyse de la "story telling" du patron d'Amazon, celui "qui aimait tant les livres qu'il décida de les rendre accessibles au plus grand nombre d'un seul clic", Paul Vacca nous fait partager - outre son amour du livre -  son attachement aux petites librairies. Celles qui nous font découvrir la "terra incognita incognita": pas celle des livres qu'on connaît (Le Petit Prince), ni celle des livres qu'on connaît mais qu'on n'a pas lus (Crime et Châtiment), mais celle des livres qu'on ne sait pas qu'on ne connaît pas (Incognita incognita, de Mark Forsyth, par exemple). Par-delà l'allégorie du livre inattendu s'ouvre une belle réflexion sur ce qui fait le sel de nos vies: la personne qu'on croise et qu'on n'attendait pas, la saveur ignorée du mets exotique, la musique qui ne ressemble à aucune autre mais  nous parle de nous. Ce  jour qui s'ouvre peut nous révéler des surprises. 



Lu dans: Paul Vacca. Délivrez-vous. Les promesses du livre à l'heure numérique. Les Editions de l'Observatoire. 2018. 102 pages. Extrait p.50

12 octobre 2019

Le bon vieux temps


"On pourrait continuer à broder sans fin sur cette ligne de fausse nostalgie. Quand les premiers livres de poche sont apparus, les gens les détestaient et les appelaient les romans à deux sous. Et je soupçonne que lorsque Johannes Gutenberg a inventé l'imprimerie au XVe siècle, les monastères étaient pleins de moines qui prétendaient qu'une Bible imprimée manquait de chaleur humaine. On peut probablement remonter jusqu'à 3000 av. J.-C. et trouver un Égyptien déplorant la disparition des hiéroglyphes sous la poussée de l'écriture hiératique à la nouvelle mode. Ça n'a pas de fin. (..) Le monde a évolué et toutes sortes de choses ont sombré dans l'oubli — les machines à vapeur, les cassettes audio, la petite vérole. Aussi fort que ça nous fasse hurler, nous ne voulons pas réellement revenir en arrière."    
                    Mark Forsyth
 

Lu dans:  
Mark Forsyth. Incognita incognita. La Editions du sonneur. 2019. 48 pages. Extrait pp 19-20

11 octobre 2019


"Avantage de la musique sur la littérature: les notes ignorent la méchanceté."
                    Jean Loubry
 
 

 
Lu dans:
Jean Loubry. Penser contre nature. Aphorismes de philosophie. Presses Universitaires de Louvain. Coll. Petites empreintes. 2018. 74 pages.

10 octobre 2019

Un pourcent et demi


 "Nous avons, paraît-il, nonante-huit pour cent et demi de génomes communs avec le chimpanzé. Plus peut-être. La science ne sait trop que faire de ce pour cent et demi qui lui échappe et grâce auquel pourtant nous avons bâti des cathédrales, peint des tableaux, écrit des poèmes, composé des musiques et même découvert que nous avions nonante-huit pour cent et demi de génomes communs avec le chimpanzé. Et plus peut-être."
                    Jean Loubry


La même observation a été faite pour le porc et son cousin sauvage le sanglier, ce qui en fait un excellent modèle en recherche biomédicale, en chirurgie cardiaque, pour les greffes d'organe et pour la production de médications humaines comme l'héparine. Tout comme l'homme, cet animal peut souffrir de diabète, d'obésité ou de maladies comme Parkinson et Alzheimer. Un petit pourcent de génome qui nous donne tout pouvoir sur lui, à la vie à la mort. Étrange hiérarchie venue du fonds des temps instaurant une suprématie que la race humaine ne paraît guère prête à abandonner.

       

Lu dans :
Jean Loubry. Penser contre nature. Aphorismes de philosophie. Presses Universitaires de Louvain. Coll. Petites empreintes. 2018. 74 pages. Extrait pp 17-18. 
"Petites empreintes" est une création récente des Presses Universitaires de Louvain, en format volontairement réduit de manière à condenser la réflexion comme le temps de cuisson et l'évaporation concentrent les fonds de sauce en cuisine. A découvrir.

08 octobre 2019

Sombre labyrinthe


"Que de mystères demeurent à découvrir dans le système nerveux
cette toile de structure matérielle et éthérée
ce réseau de fils qui parcourent le corps
composé de mille fils d'Ariane menant tous au cerveau
ce sombre labyrinthe où gisent         éparpillés
les os humains
où rôdent les monstres
et aussi les anges..."
                Margaret Atwood


Un tueur en série octogénaire raconte aux enquêteurs ses 93 meurtres de femmes, entre 1970 et 2005. Il en a immortalisé les portraits, a posté le récit filmé de ses forfaits sur un site en ligne et semble y prendre un plaisir certain. Lui et moi, lui et vous, sommes de la même espèce, Homo sapiens. Où se niche donc la différence, si différence il y a ?  Je contemple notre nouveau-né, quelques semaines à peine: que deviendra-t-il?



Lu dans:
Margaret Atwood. Captive. Trad. Michèle Albaret-Maatsch. Ed. 10x18. 2017. 624 pages.  Extrait p. 247

La pluie Pierre

Il pleut
Il pleut
Sur les jardins alanguis
Sur les roses de la nuit
Il pleut des larmes de pluie
Il pleut
Et j'entends le clapotis
Du bassin qui se remplit
Oh mon Dieu, que c'est joli
La pluie

Quand Pierre rentrera
Il faut que je lui dise
Que le toit de la remise
A fui
Il faut qu'il rentre du bois
Car il commence à faire froid
Ici
Oh, Pierre
Mon Pierre

Sur la campagne endormie
Le silence et puis un cri
Ce n'est rien, un oiseau de la nuit
Qui fuit
Que c'est beau cette pénombre
Le ciel, le feu et l'ombre
Qui se glisse jusqu'à moi
Sans bruit
Une odeur de foin coupé
Monte de la terre mouillée
Une auto descend l'allée
C'est lui
Oh, Pierre
Pierre
            Barbara
 
Paroles pour aimer l'automne, et la pluie.
 

06 octobre 2019

L'eau de là-haut


"Elle
rappelle-toi comme elle est belle
et touche-la, elle sent le sel
c'est un don miraculeux
Toi
tu te caches dans les ruelles
et comme un païen qui appelle
les dieux pour qu'elle t'inonde
Elle
elle a le temps
elle est là depuis mille ans
elle te suit comme une ombre
Rien que de l'eau, de l'eau de pluie, de l'eau de là-haut."
                                Véronique Sanson.


Et soudain la pluie... Un jour, deux jours, la semaine. La pluie qu'on aime après un bel été sans fin, "il pleut tellement qu'il pleut même dans mes rêves" (Abraham Verghese)
 
  

Lu dans:
Bernard Swell. Véronique Sanson. Rien que de l'eau.  © Piano Blanc. Société des éditions musicales. 1991
Abraham Verghese. La porte des larmes. Trad Michel Marny. Flammarion 2010.  Coll J'ai Lu 9572. 768 pages. 

05 octobre 2019

Paroles volent


"Si tu supportes mal d’entendre tes propos
interprétés sans cesse par des juges inconnus
et que dans leur regard         comme à travers leur peau
tu vois se refléter leurs soucis mis à nu…"    
                    Thibaut Creppe
 
Ce qu'on dit, ce qui se comprend. Il a 80 ans, vit seul. Il m'interpelle en rue, me dit que son fils lui propose d'aller habiter chez lui, qu'en pensez-vous docteur? Je lui dis que son fils est bien aimable, qu'il faut y réfléchir à l'aise. Le fils me téléphone le soir en panique: mon père me dit que vous estimez qu'il est temps que je le prenne chez moi car il ne peut plus vivre seul. Nos paroles volètent et se retraduisent selon l'épaule où elles se posent.

 
Lu dans:
Thibaut Creppe. La ville endormie. Tétras Lyre. 2019. 57 pages

03 octobre 2019


"Ainsi va le poète : un pigeon dans la ville
Côtoyant les égouts aussi bien que les cimes."
                    Vincent Poth
 
 
       
Lu dans:
Vincent Poth. À l’abri de l’abîme. Taillis Pré. 2019. 98 pages

Rêves brisés


"Un camion d’éboueurs     dans notre rue déserte
fait résonner la nuit et emporte peut-être
sans le savoir         déposées là pour disparaître
quelques lettres et des fleurs que je t’avais offertes. "
                    Thibaut Creppe

Récits de vie, dont le quotidien banal ravive les ruptures, que n'en entendons-nous chaque jour. On rit, on pleure et même le « rire se confond avec un verre brisé » (Apollinaire).





Lu dans:
Thibaut Creppe. La ville endormie. Tétras Lyre. 2019. 57 p.

02 octobre 2019

De la buée aux fenêtres

"Le vent fera craquer les branches
La brume viendra dans sa robe blanche
Y aura des feuilles partout
Couchées sur les cailloux
Octobre tiendra sa revanche

Le soleil sortira à peine
Nos corps se cacheront sous des bouts de laine
Perdue dans tes foulards
Tu croiseras le soir
Octobre endormi aux fontaines

Il y aura certainement,
Sur les tables en fer blanc
Quelques vases vides et qui traînent
Et des nuages pris sur les antennes 
 
Je t'offrirai des fleurs
Et des nappes en couleurs
Pour ne pas qu'Octobre nous prenne
Et sans doute on verra apparaître
Quelques dessins sur la buée des fenêtres."

Francis Cabrel. Octobre. Album : Samedi soir sur la terre. 1994.
 


01 octobre 2019

Comme des ronds dans l'eau


Et l’amour         jamais quantifiable ni reconnu de ceux qui le transmettent
observer la pierre  jetée dans l’eau distraitement         où vont les ronds ?
quelle béatitude de ne pas le savoir
et de continuer
                Kathy d’Hoop

Où vont les ronds? Imaginer que le regard aimant que l'on a jeté sur ceux qu'on croise puisse leur être bénéfique à distance, dans le temps, dans l'espace. Beau sujet de réflexion pour une journée.


 
 

30 septembre 2019

Les yeux de la ville


"Qu’est-ce qu’un quartier sinon, d’abord, ces fenêtres qui s’allument une à une au petit matin et composent dans l’obscurité une constellation d’existences juxtaposées les unes aux autres ?"
                      Manon Ott



Incrustés dans notre rue de longue date et y travaillant, chaque fenêtre est un visage. Quand une à une elles s'illuminent, on ne dit pas "elle s'allume" mais "Monsieur Tilkin se lève", cela fait une sacrée différence.
       

Lu dans:
Mathieu Macheret. De cendres et de braises , la beauté cachée des cités. Le Monde Cinéma. 25.9.19.
La chercheuse en sciences sociales Manon Ott livre le fruit d’une longue enquête de terrain sur Les Mureaux dans un documentaire.

28 septembre 2019

Naufragés


"Assis dans un coin du vieux port je me disais : Et dire qu’un billet d’avion Dakar-Paris, c’est 800€ et 5 heures de vol."
                    Slimane Benaïssa


Elle a trouvé refuge dans le vieux Marseille, en attente d'une route vers l'Angleterre. Elle se remémore l’impossible odyssée aux bons soins de passeurs douteux, les compagnons de voyage emportés par les flots, la traversée ce que l’humanité produit de plus pure horreur. On lui dit que le plus dur est derrière elle, elle n'en est guère convaincue: en Afrique elle était migrante, ici elle est une exilée et l'exil est une souffrance à part entière. Demain cela fera trois mois qu'elle a quitté son village et sa famille de la manière la plus clandestine qui soit. A la devanture des kiosques, elle déchiffre la une des quotidiens relatant la faillite de Thomas Cook et ses 600.000 clients à rapatrier. L'incertitude du calendrier de retour (un jour, une semaine?) de ces naufragés touristiques lui fait envie, ainsi que la sollicitude à les rapatrier dans de bonnes conditions. Si tous les hommes sont égaux, ceux avec un visa le sont plus que d'autres, même clients d'une firme en faillite. 



 
Lu dans:
Collectif. Des traversées et des mots. Écritures migrantes. Mardaga. 2019. 96 p.
Une initiative originale née dans la foulée de la Foire du livre : rassembler en un recueil des textes écrits par des migrants et d’autres créés pour l’occasion par quelques-uns de nos écrivains francophones et par des personnes impliquées dans les mouvements aux côtés des réfugiés. 

26 septembre 2019

La beauté des retours


"Je n'aimais pas sentir arriver la fin des vacances, mais j'adorais le trajet du retour, vers la France notre pays natal, vers Paris, vers notre appartement et la chambre que je partageais avec mon frère, vers l'année scolaire qui allait commencer. J'aimais avaler les kilomètres, dominer l'autoroute le long de laquelle défilaient les paysages et tous ces possibles : sorties vers d'autres villes, d'autres vies, d'autres enfances. Et c'était encore meilleur la nuit, lorsqu'on avait le droit de veiller avec mon frère et que les feux des voitures autour de nous (points rouges devant le camping-car, phares jaunes arrivant en sens inverse), les lampadaires au-dessus de l'asphalte, les stations-service et les centres commerciaux paraient la nuit industrielle des beautés qu'on lui refuse, traînées opalescentes, diadèmes, escarboucles, lasers entrecroisés, rivières de diamants. J'en étais millionnaire."
                        Ivan Jablonka


La beauté se niche dans le regard, qui peut transformer le quotidien en aventure. Se créer mille existences en devinant les sorties d'autoroute, et une toile impressionniste à la vue des phares de voiture, laissera rêveur les poètes ancrés dans l'humus de nos campagnes, mais pourquoi pas? Il existe une poésie urbaine pour réenchanter le monde.

 
Lu dans: Ivan Jablonka.
En camping-car. Seuil. 2018. 184 pages. Extrait p. 26

Sept milliards de langues


"Ma mère était anglaise et je parlais anglais avec elle. Très jeune, on m'a emmené en Suisse et je parlais français avec la maîtresse, et j'apprenais le latin avec un professeur. Avec mon père je parlais et j'écrivais en espagnol. J'ai donc longtemps cru que chaque personne avait sa propre langue."
                    Jorge Luis Borges

 
La manière de dire, l'empreinte vocale, double nos  empreintes digitales: chacun a la sienne, même en parlant une langue commune.  On reconnaît dans l'instant, à la manière de s'annoncer au téléphone, d'énoncer "ma fille est malade", de s'excuser pour un retard la personne qui  le prononce. Les années qui passent le modifient peu, et même si on améliore la syntaxe la mélodie d'une voix demeure unique. Je suis tel que je parle.
 

25 septembre 2019

Une séduisante maîtresse


"La médecine est une maîtresse exigeante, fidèle, généreuse et sincère. Elle m'a accordé le privilège de voir des patients et d'enseigner à des étudiants, et donné du sens à tout ce que je fais." 
                        Abraham Verghese
 
 
Le lyrisme d'Abram Vergheze, qu'un ami médecin m'a fait découvrir récemment, résonne en moi. J'ai dévoré son long ouvrage semi-autobiographique "La porte des larmes" en quelques jours, transporté par la magie des mots dans une pratique médicale si peu différente de celle que je vis, égrenant passionnément les étapes de ce médecin ayant étudié en Inde, pratiqué en Éthiopie, enseigné à Stanford aux États-Unis. Le livre refermé, ne restent que les questions: comment entretenir une maîtresse exigeante sans trahir ses proches et sans sacrifier une partie de soi-même, négligeant ce jardin intérieur qui aurait demandé davantage d'égards et de temps?  Comment entretenir un œil lucide sur cette maîtresse si peu sincère par moment, comme le révèle le procès du Médiator qui s'ouvre aujourd'hui à Paris, une "médecine de barbouzes" comme la nomme la lanceuse d'alerte Irène Frachon? Comment résister à l'usure du quotidien, à la "médecine bête" aux solutions simplistes d'une plainte une pilule, à la morsure du gain facile?  Les plus beaux romans seraient-ils ceux qui se rapprochent au plus près de nos réflexions endormies?


Lu dans:
Abraham Verghese. La porte des larmes. Trad Michel Marny. Flammarion 2010.  Coll J'ai Lu 9572. 768 pages. Extrait p.767
Frédéric Soumois. Irène Frachon : « Servier, ce sont des criminels récidivistes ». Le Soir 25.9.19. 

24 septembre 2019

Impasse Semal

"Donner mon nom à une impasse
Que chacun lise dans le journal
S'il vous reste quelques chats maigres
Feulant des râles langoureux
Une ruelle sans fenêtre
Pour abriter deux amoureux
Pour conjurer le temps qui passe
Donnez mon nom à une impasse
Que chacun lise dans le journal
Impasse Semal

Y a une école Georges Perec
Des lycées Brel ou Jacques Prévert
J’ai roulé en Van au Québec
Sur l’autoroute Félix Leclerc
Rapport à mon succès d’estime
Faut quelque chose de plus intime
Un genre de repère d’animal
Impasse Semal

Ça sent la sueur, la cuisine
Le vieil alcool
Et la lavande
Du linge à contre-jour dessine
Des arcs-en-ciel de contrebande
Entre le rosier, la glycine
À côté du mur de l’usine
Après tout on ne vit pas si mal
Impasse Semal."
               

Bonheur de l'autodérision: se montrer petit dans les grandes choses, grand dans les petites. Le poète belge Claude Semal sait y faire, et on rit en cueillant la leçon pour soi-même.


Lu dans :
Claude Semal. Impasse Semal , sur une musique de Romain Didier et sur des arrangements de Gil Mortio.

23 septembre 2019

Ce qui brûle en nous


"Le moine a quatre-vingt-sept ans
ses pieds n’ont plus de graisse pour les protéger des pierres
il a oublié son chapeau         agrandi au fil des ans.
Près d’un ruisseau il voit une femme         rencontrée cinquante étés plus tôt
toujours jeune fille à ses yeux.
Une fois de plus ses mains tremblent         quand elle lui tend une tasse remplie d’eau.".
        Jim Harrison
 
Il était fort âgé, et j'avais pour lui une affection nourrie par les années et sa sagesse. Il consultait rarement, davantage pour des conseils que des médications. Un jour, il partagea qu'une amie de toujours, religieuse comme lui, à l'autre bout du monde, était décédée et qu'il en ressentait une peine immense. Il n'en dit pas plus, tout était compréhensible. L'époque se plaît à à de subtiles distinctions entre les notions d'amour, d'amitié, de complicité affective, entre émoi et passion, tous ces sentiments forts que la durée ou la distance parfois émoussent. Par sa discrétion même, la confidence d'une si longue tendresse partagée me fit relire sous un jour neuf l'allégorie du buisson ardent de l'Exode, ce mûrier sauvage qui brûle sans jamais se consumer.



 
Lu dans:
Jim Harrison. Une heure de jour en moins. Littérature étrangère. Flammarion Poésie. 2012. 224 pages. Édition du Kindle. Extrait p. 77
Exode. Chapitre 3. 

21 septembre 2019

Automne


"Ici, l'automne n'était pas une véritable saison, plutôt un état d'esprit."
                    Ragnar Jonasson



21 septembre. Il y a une mélancolie particulière qui accompagne le départ des oiseaux migrateurs. L'envers exact de la joie qu'on éprouve à leur retour au printemps. L'été referme son livre, on organise des fêtes pour prolonger chaleur et lumière : braderies, fête des voisins,  fête du vélo le dimanche sans voiture, fin des vendanges, foire au vin, derniers barbecues avec petite laine de rigueur, dernier weekend  dans la maison de vacances, ultime tonte des pelouses, récolte des noix, fermeture des volets. Le soleil se couche pendant le souper, dernière heure d'été. On hésite à allumer le premier feu dans la cheminée, qui signerait définitivement l'entrée en automne.  Tout rappelle qu'on est dans la décrue et le rangement des réserves pour l'hiver, mais que la lumière est belle! La nostalgie même des beaux jours devient bonheur, régal pour les rétines et pour les récits.


Lu dans :
Ragnar Jonasson. Mörk. La Martinière. 2017. 336 pages. Exergue
 

20 septembre 2019

Le bonheur des Chordés


"Chordés, l’ascidie (description). C’est un être sessile (qui vit fixé à un support) basique, composé de deux siphons qui lui donnent une forme d’outre. À l’état de larve, l’ascidie ressemble à un têtard de grenouille avec un cerveau et une sorte de moelle épinière (la corde) permettant de recevoir des informations sur le monde qui l’environne et de chercher l’endroit où se fixer définitivement (exposition de l’emplacement, température de l’eau, proximité d’une réserve alimentaire). Une fois l’endroit trouvé (rocher, coque de bateau, algue), l’ascidie mange son cerveau et la corde se résorbe. Ils ne lui sont plus nécessaires, son activité ne consistant dès lors plus qu’à ingurgiter de l’eau par un siphon pour la recracher par l’autre. Elle n’a aucun autre besoin ni présent ni futur nécessitant un cerveau et a une confiance totale dans son choix et dans l’Univers, qu’importe qu’il existe mille autres endroits à explorer. "
                   Charly Delwart


Une forme ultime de bonheur?  Il existe mille manières d'être au monde, et l'ascidie a la sienne propre. Qu'importe après tout qu'elle se mange le cerveau après usage et se limite à s'alimenter jusqu'à la fin de son existence sans plus quitter son rocher. Un trajet inversé de celui auquel se destine le petit d'homme. Le plus interpellant n'étant-il pas qu'au bout du compte, on aboutisse à la même disparition?



Lu dans:
Charly Delwart. Databiographie. Flammarion. 2019. 352 pages.

19 septembre 2019

Tous malades


«La médecine a fait tellement de progrès que plus personne n’est en bonne santé."  
                        Aldous Huxley
  

Aldous Huxley est décédé en 1963: que dirait-il aujourd'hui? La charge est lourde, trait d'humour d'un auteur provocateur, car nul ne niera que ces nombreux "malades" sont en bien meilleure santé actuellement, à des âges bien plus grands, que les personnes saines de 1950. Il faudrait peut-être corriger l'affirmation en notant que nous sommes tous "médicalisés", et que cela nous convient.
 

 
Lu dans:
Roger Detry. Curieuse histoire de la médecine: La saga des héritiers de Thot. Jourdan. 2019. 264 pages.