31 octobre 2021

Les faux jumeaux


 "Au terme du voyage        elle a quitté son corps comme on quitte un bateau (..)
moi qui ne savais rien de la vie éternelle
j'espérais qu'au-delà de ce monde de fous
ceux qui nous ont aimés nous restent encore fidèles
et que parfois leur souffle arrive jusqu'à nous."
                    Yves Duteil. A ma mère   
 


La coïncidence des dates ne saurait être fortuite, c'est bien une seule et même fête en habits bien différents. Et vous, êtes-vous plutôt Halloween, ou plutôt Toussaint?  Halloween, ses masques de crâne, ses dents de vampire, ses salopettes en forme de squelettes, ont fait le choix d'affronter la peur qu'inspire la mort en jouant la dérision: ce dont on rit n'existe plus, et en grand groupe c'est encore plus drôle. Je serais plutôt Toussaint, fête modeste et sereine, qui nous confronte à notre propre destin et redonne vie un court instant à ces êtres chers qui nous ont entourés, chéris, constitués. Fête intime transcendant les convictions religieuses et la représentation que nous nous faisons d'un aléatoire au-delà: les absents nous habitent, meublent les conversations familiales, suscitant en même temps émotion et parfois regret de ce qui ne fut fait, ne fut dit.


Le royaume des masques

 « L’entrée dans le royaume des masques, dont James Ensor est roi, se fit lentement, inconsciemment, mais avec une sûre logique."

                    Émile Verhaeren

 


J'ai fait un rêve, où je m'étais endormi durant deux ans. A mon réveil, pénétrant dans mon bureau, une énorme vitre en barrait l'endroit où je m'asseyais, me séparant des patients. Quelle faute avais-je donc commise pour me retrouver dans le parloir d'une prison? Ouvrant la porte de la salle d'attente sur une dizaine de patients agglutinés, je n'en reconnais aucun, tous masqués. Bien sûr, que n'y avais-je pensé, aujourd'hui est Halloween!  Ou serait-ce un happening reproduisant Les Masques singuliers de James Ensor?  Mais non, bébé, c'est le Covid, on t'expliquera.


 

Lu dans:
Emile Verhaeren. Sur James Ensor. Complexe 1908.    



30 octobre 2021

Ce qui sépare le jour de la nuit

Pendant le Forum économique de Davos, Shimon Peres, prix Nobel de la paix, a raconté l'histoire qui suit.. Un rabbin réunit ses élèves et demanda : «Comment savons-nous le moment précis où la nuit s'achève et où le jour commence?

- Quand, de loin, nous pouvons distinguer une brebis d'un chien, dit un jeune garçon.
- En réalité, dit un autre élève, nous savons qu'il fait jour quand nous pouvons distinguer, de loin, un olivier d'un figuier.
- Ce n'est pas une bonne définition.
- Quelle est la réponse, alors? » demandèrent les gamins. Et le rabbin dit:
« Quand un étranger s'approche, nous le confondons avec notre frère, et les conflits disparaissent - voilà le moment où la nuit prend fin et où le jour commence. »
                Paulo Coelho. Le moment de l'aurore



Cette nuit on change d'heure, ouvrant grandes les portes à Halloween, au Beaujolais nouveau, à Saint Nicolas et aux fêtes de fin d'année. Une année de plus, on verra un reportage sur les vaches perturbées, l'interview d'un spécialiste du sommeil, quelques réflexions sur le temps de clarté qu'on perd et l'heure de sommeil qu'on gagne. Me vient l'envie de substituer à ces banalités la belle réflexion de Paulo Coelho s'interrogeant sur le moment précis où la nuit s'achève et où le jour commence. Je vous souhaite un bon passage à l'heure d'hiver.


 
Lu dans:
Coelho Paulo. Comme le fleuve qui coule. Récits 1985-2005. Flammarion. 2006. 288 pages.

29 octobre 2021

Regrets

 "Où es-tu

mon amour         disparu

Depuis je maudis         le soleil    si pâle
je maudis le vent     je maudis les arbres
je maudis le jour     qui finit trop vite
la mer     et les marées

mais au fond de moi
où sont les mots que j'aurais dû dire
et n'ai pas su dire
et je maudis le soleil
le ciel si pâle
les oiseaux    les arbres
le jour trop court
les nuits trop longues
oubliant ce cœur
qui me maudit     moi."
        Stevie Wonder - Blame It On The Sun
 
 

28 octobre 2021

Partager l'indicible

  "Pour mon malheur, ou du moins ma malchance, je ne trouvais que deux sortes d’attitudes chez les gens du dehors. Les uns évitaient de vous questionner, vous traitaient comme si vous reveniez d’un banal voyage à l’étranger. Vous voilà donc de retour ! Mais c’est qu’ils craignaient les réponses, avaient horreur de l’inconfort moral qu’elles auraient pu leur apporter. Les autres posaient des tas de questions superficielles, stupides –dans le genre : c’était dur, hein ?-, mais si on leur répondait, même succinctement, au plus vrai, au plus profond, opaque, indicible, de l’expérience vécue, ils devenaient muets, s’inquiétaient, agitaient les mains, invoquaient n’importe quelle divinité tutélaire pour en rester là. Et ils tombaient dans le silence, comme on tombe dans le vide, un trou noir, un rêve. "

    Jorge Semprún, survivant de Buchenwald. L'écriture ou la vie.


Elle est devenue un gouffre dans lequel chacun a dû se débattre avec ce qu’il est. Ce qui frappe, dans les témoignages de ces rescapés, c’est d’abord l’infinie solitude qu’ils ont dû affronter. « C’est difficile parce que les gens ne peuvent pas comprendre ce qu’on a vécu. Ils veulent passer à autre chose, mais nous, on est sur un temps beaucoup plus long. » (Ludovic) « Mes amis me disent : c’est bon avec ton histoire de Bataclan, c’était il y a six ans. » (Edith) « On est les seuls, vraiment, à comprendre ce que ça peut faire. » (Maureen) « Je me suis dit que personne ne nous croira jamais, que seuls ceux qui étaient dans la salle avec nous sauront ce qui s’est passé. » (Joanna) « On ne pouvait pas parler à nos familles, ce n’était pas possible. » (Pascal)
    Le Monde du 17 octobre 2010. Attentats de 2015, le Bataclan: autant de 13-Novembre qu’il y a de victimes.



Soixante ans séparent ces deux récits, qui paraissent étrangement superposables. L'horreur est-elle racontable, ou faut-il être soi-même cassé pour comprendre un cassé? Jorge Semprún met vingt avant de pouvoir raconter l'indicible, ce que vit aussi Primo Levi qui se suicidera. Plus proche, cette confidence glanée hier chez un ami et son épouse, dont le courage dans la souffrance m'impressionne: "Par quels mots exprimer ce qu'on ressent?" Phrase sobre, qui m'habite encore. 



Lu dans:
Jorge Semprún. L'Écriture ou la vie. Gallimard.  1994. 448 pages.
Pascale Robert-Diard. Attentats de 2015 : Il y a autant de 13-Novembre qu’il y a de victimes . Le Monde 17 octobre 2021. 

26 octobre 2021

Ballade simple

"Mon monde est meilleur grâce à toi
Tu étais ma force quand j'étais faible
Tu étais ma voix quand je ne pouvais pas parler
Tu étais mes yeux quand je ne pouvais pas voir
Tu as vu ce qu'il y avait de mieux en moi
Tu m'as soulevé quand je ne pouvais pas m'élever.
Tu m'as donné la foi parce que tu as cru
Je suis tout ce que je suis
Parce que tu m'as aimé."
                        Diane Warren. Because You Loved Me


25 octobre 2021

Sagesse de Roger Penrose

  "La renommée du Prof Roger Penrose (1931), mathématicien, cosmologiste et philosophe réputé, l'a amené sur des terrains impré­visibles : il a ainsi récemment été invité par le Parlement européen à illustrer une nouvelle méthode de vote pour les institutions comme l'Union européenne ou les Nations unies, qui sont formées d'États grands et petits. Si les votes de chaque pays ont la même valeur, un habitant de Malte a un poids sur les décisions communes immensément supérieur à celui d'un citoyen allemand ; mais si l'importance accordée au vote de chaque pays était proportionnelle à son nombre d'habitants, les citoyens des petits pays n'auraient aucune influence, puisque la décision reposerait toujours entre les mains des pays les plus peuplés. Existe-t-il une règle de vote démocratique idéale dans cette situation? Après réflexion Penrose a démontré mathématiquement que si l'importance du vote de chaque pays est promotionnelle à la racine carrée du nombre de ses habitants, la possibilité d'influencer les décisions communes esc égale pour tous les citoyens des pays, grands et petits."

                                Carlo Rovelli. Repenser Penrose. 2011




Nul d'entre nous n'ira sans doute relire et tester l'équation du professeur Penrose, mais son simple énoncé m'a occupé la pensée ce jour. Qu'on se tracasse d'imaginer des solutions mathématiques éprouvées pour rééquilibrer le poids des décisions de pays de taille diverse constitue un encouragement à participer au processus démocratique: chaque voix compte, et plus qu'on pourrait l'imaginer. Par ailleurs, recevoir dans son escarcelle le matin une idée neuve, à creuser, constitue un rayon de soleil pour la journée.


Lu dans:
Carlo Rovelli.  Ecrits vagabonds. Repenser Rovelli. Champs Sciences. 2019. 345 pages. Extrait pp 256-257
 

23 octobre 2021

Interstice

"Mince est l’ouverture de la porte
parfois suffisante         pour y jeter
la pointe de la chaussure
juste la pointe
suffisante         pour peut-être
y voir l’horizon."
            Philippe Devuyst


C'est un bien beau mot: interstice, ce minuscule espace - entre les tuiles, entre une porte et son chambranle, entre deux planches d'une palissade - qui laisse diffuser une lumière à la douceur inimitable. C'est le patient qui demande de laisser la porte de sa chambre d'hôpital entrouverte afin qu'il entende les infirmières, c'est le gosse chez ses grands-parents qui suggère de laisser une lumière sur le palier, c'est la bougie qu'on allume dans la chapelle au creux de la nuit de l'existence, c'est tout ce qui laisse croire que l'obscurité n'est jamais complète. C'est toi peut-être, croisé au moment nécessaire où la pointe de ta chaussure dans l'ouverture de la porte dégagea les perspectives.


22 octobre 2021

L'exemple d'Einstein

 "AIbert Einstein a été sans aucun doute le plus grand scientifique du XXe siècle, l'homme qui a sondé le plus profondément les secrets de la nature. Cela signifie-t-il que tout ce qu'il pensait est exact, qu'il ne se trompait jamais ? Bien au contraire. En réalité, peu de scientifiques ont accumulé autant d'erreurs que lui, peu de scientifiques ont changé d'idée aussi souvent que lui. Je ne parle pas des erreurs de la vie de tous les jours, sur lesquelles on peut avoir des opinions diverses et qui, de toute façon, ne regardent que lui. Je parle de vraies erreurs scientifiques: des idées inexactes, des prédictions erronées, des équations fausses, des affirmations qu'il a lui-même reniées ou qui ont été démenties plus tard par des faits. (..) Tous ces changements et toutes ces erreurs amoindrissent-ils l'admiration que nous lui portons?

Non. Au contraire. Ils nous enseignent quelque chose sur l'intelligence. L'intelligence, ce n'est pas de s'arc-bouter sur ses opinions. C'est d'être prêt à en changer.  " 
                            Carlo Rovelli



Texte réconfortant, qui recadre la notion d'échec et d'erreur. Si la légende d'un Einstein mauvais élève a fait long feu, ainsi qu'en attestent ses résultats scolaires qui furent souvent excellents, celle d'un scientifique aux vérités changeantes paraît bien réelle. Et nous rapproche de lui.



Lu dans:
Carlo Rovelli. Ecrits vagabonds. Champs Sciences. 2019. 345 pages. Extrait pp 15-109

21 octobre 2021

Regards croisés

 "Au cours d'une promenade en bateau, il y a plusieurs années, un ami qui avait l'habitude de plonger pour aller pêcher des poulpes remonta à bord les mains vides et l'air troublé : «Il y avait un poulpe dans un trou, nous dit-il, mais je n'ai pas eu le courage de le tuer : il me regardait avec de grands yeux épouvantés... »

                            Carlo Rovelli.



Le Guardian vient de publier une liste des dix livres les plus importants sur la nature de la conscience. Surprise, le deuxième est un livre sur les poulpes, Other Minds (Le Prince des profondeurs), de Peter Godfrey-Smith. Qu'ont à voir les poulpes, ces sympathiques bestioles marines, leur grosse tête et leurs nombreux bras, avec la conscience ? Ces animaux sont capables d'ouvrir des bocaux, de s'échapper de leur aquarium puis d'y retourner tout seuls en refermant le couvercle, de reconnaître les membres du groupe de recherche et d'arroser ceux qui ne leur sont pas sympathiques, ou encore de faire griller les ampoules d'un jet d'eau bien placé lorsque la lumière les incommode... Dans la nature, d'autres comportements complexes et flexibles ont été observés signifiant une capacité de reconnaître et d'interpréter le agissements de ceux qui les entourent. Les poulpes ont des capacités intellectuelles tout à fait inhabituelles pour des créatures du monde marin, comparables à celles des mammifère., sur certains aspects. Ils possèdent un réseau neuronal extrêmement dense et complexe. Un poulpe peut avoir autant de neurones qu'un enfant ou un chien.

Il reste le mystère de ces deux grands yeux épouvantés, capables de retourner la conscience du prédateur jusqu'à interrompre son acte de mort. Quel regard jette-t-il sur notre monde, et par effet miroir saura-t-il nous transmettre son épouvante persuasive, allumant chez les prédateurs du monde la conscience de ce qu'il ne convient pas de faire?

 

Lu dans:
Carlo Rovelli. Ecrits vagabonds. Champs Sciences. 2019. 345 pages. Extrait pp 95-96
Peter Godfrey-Smith. Other Minds . Le Prince des profondeurs. Flammation 2018. 532 pages

19 octobre 2021

Le bonheur suffisant

 "Cela dit, elle et lui ont réussi à se ménager quelques moments, comme l’a écrit Colville, de bonheur suffisant. "

                                Erik Larson

 


Le bonheur suffisant, toute une philosophie. On a bien sûr tous vibré pour la petite Antigone, celle qui refusait d'être modeste, et de se contenter d'un petit morceau de bonheur si elle avait été sage. "Vous me dégoutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent."  Cinquante ans plus âgée, une Antigone assagie par les épreuves clamerait-elle sa quête d'absolu avec le même pouvoir de conviction?  Au coin de ma rue, une terrasse au soleil abrite ce matin une paire d'amis partageant une bière, riant à gorge déployée. Leur plaisir ne se paie pas bien cher, et le velours élimé de leurs habits a modeste allure. Rien ne me permet pourtant d'évaluer leur jauge de bonheur, et encore moins de la comparer à celle de personnes plus gâtées par la vie. Ne pas avoir mal, ne pas avoir froid, ne pas souffrir d'isolement, savoir où rentrer le soir, ne pas connaître la faim et avoir au moins deux ou trois amis valent mieux que château, fourrure et carrosse qu'on craint de perdre. 

 

Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p. 677

Un peu de craie dans l'encrier

  « Lors de la consultation de diverses sources, notamment les piles de fiches d’un calendrier de bureau issu du 10 Downing Street et conservé au siège de l’ICS à Washington, j'ai trouvé singulièrement frappant que la fiche de septembre 1939, le mois du début de la guerre, soit maculée d’une grosse tache noire, semble-t-il causée par le renversement d’un encrier."

                        Erik Larson



Les menus objets de notre environnement quotidien ont leur langage propre. Telle la grosse tache noire souillant le calendrier de Winston Churchill en septembre 1939, je m'aperçus ce 1er octobre, actualisant la page de mon calendrier mural, n'avoir jamais tourné celle de septembre. Je passai ainsi directement d'août à octobre, sans la case septembre qui fut un mois particulièrement difficile à négocier. Nos agendas et calendriers auraient-ils eux aussi leurs taches aveugles, ces périodes étranges de nos existences qui passent sans s'imprimer vraiment dans notre mémoire?



Lu dans: Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p. 677

17 octobre 2021

La petite brique

"L'enfance est si courte, et dure si longtemps
Si elle passe trop vite c'est surtout pour les parents
Tu quittes peu à peu ce monde encore si proche
Conserve autant que tu peux, un Lego dans la poche."
                        Bénabar.


Qu'on aimerait les garder petits, mais eux le souhaitent-ils? Les portes qu'ils passent, c'est les nôtres qu'on ferme. Alors le symbole de la petite brique Lego, indestructible, avec laquelle on construit des immeubles, des avions, des bateaux, bien au chaud dans la poche, n'a pas son pareil.




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Bénabar. Un Lego dans la poche. Album : Indocile heureux. 2021

15 octobre 2021

Carnets buissoniers

 Louis

"Louis s’est alité pour de bon, le souffle rauque et transpirant à grosses gouttes. Rassasié de vie, il ne craint qu’une chose : devoir quitter la fenêtre par laquelle il a vue sur son jardin et le potager qui le borde. Tant d’années consacrées à semer, repiquer, arroser, tailler ne  peuvent s’évaporer sur un brancard d’ambulance appelée dans l’urgence. Louis fut ainsi mon premier patient, quatre jours avant que ne s’ouvre mon cabinet, sentant bon la peinture fraîche et la science récemment acquise. Je le vis à son domicile, mon jeans et ma chemise tachés par le plâtre. Il voulait rester chez lui, ce qui bouleversait tous mes projets thérapeutiques acquis en faculté, mais c’est ainsi que le métier entre : je le laissai contempler son jardin. Il nous quitta le lendemain, doucement.
J’ouvris ma pratique à la date prévue. Avant d’avoir guéri un seul patient, j’avais déjà un mort, ce qui m’enseigna l’humilité."
                    Carl Vanwelde. Carnets buissoniers. 


Ces quelques modestes lignes apparurent, bien des années plus tard, dans un encart du courrier des lecteurs du Journal du Médecin, son rédac-chef et ami de toujours Maurice Einhorn souhaitant apporter une note poétique et positive à son hebdomadaire, dont certaines pages donnaient de la profession une image parfois tristounette. Une quinzaine d’années séparent le premier de ces courts récits (Louis) du dernier (Georges), avec une longue interruption au milieu. Les aurais-je écrits à l’identique avec le recul qu’apportent les années et de nouvelles expériences?  Non sans doute, mais je ne les renie guère et il a été choisi de les offrir tels quels dans leur imperfection. Les éditions Weyrich (Neufchâteau) me font l'amitié de les publier dans une belle mise en page, ciselée jusque dans le choix de la couverture. Je peux - enfin - ranger ces nombreux billets épars sur mon disque dur depuis tant d'années: ils ont trouvé leur bibliothèque. 



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Carnets buissonniers 

Schadenfreude

 "La nuit était sans nuages et étoilée, la lune se levait au-dessus de Westminster. Rien n’aurait pu être plus beau, et les projecteurs qui s’entrecroisaient en certains points de l’horizon, les éclairs en forme d’étoiles des explosions d’obus dans le ciel, la lumière des brasiers au loin, tout cela contribuait au décor. C’était magnifique et terrible : le vrombissement spasmodique des appareils ennemis au-dessus de nos têtes ; le tonnerre des coups de canon, parfois proche, parfois distant ; l’illumination, comme celle des décors de trains électriques en temps de paix, quand les batteries ouvraient le feu ; et cette myriade d’étoiles, réelles et artificielles, au firmament. Jamais il n’y avait eu un tel contraste entre la splendeur naturelle et l’ignominie humaine. » 

                Erik LARSON

 

C'aurait dû être un beau dimanche. Juste avant que tout le monde passe à table, les sirènes retentirent, et le murmure des bombardiers allemands ne tarda pas à enfler dans le ciel. John Colville, proche conseiller de Winston Churchill, monta dans une chambre. Toutes lumières éteintes, il se tapit derrière une fenêtre pour assister au déroulement du raid. Tout lui parut très irréel –  des bombes s’abattaient au cœur de sa capitale, chez lui  – mais dégageait aussi une certaine beauté, que le jeune homme tenta de décrire dans son journal avant de se mettre au lit.  Il existe un mot allemand intraduisible, Schadenfreude, exprimant le plaisir trouvé dans le malheur d’autrui. M'est revenue en mémoire la description que fit Cathérine Cusset dans Le Monde des sentiments mêlés que lui inspirait une image emblématique, reproduite par la plupart des Unes de magazines le lendemain du 11 septembre 2001, cette "gigantesque sculpture moderne, encore incandescente, entourée d'un nuage de fumée noire. Devant cette sculpture, il y a un arbre, et les feuilles sont couvertes de neige. C'est la cendre. C'est très beau." Ce qui me valut la vive réaction d'un ami soulignant que l'horreur ne saurait jamais lui inspirer la beauté. 


Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p. 331

13 octobre 2021

Se dépasser est un bonheur

 « Phyllis Warner, du Mass-Observation, remarqua dans son journal qu’elle et ses concitoyens de Londres étaient les premiers à s’étonner de leur propre résilience. « Découvrir que nous arrivons à tenir le coup est un immense soulagement pour la plupart d’entre nous, écrivit-elle le 22 septembre. Je pense que chacun de nous redoutait secrètement de ne pas en être capable, de descendre en hurlant aux abris, de craquer nerveusement, de s’effondrer d’une manière ou d’une autre, donc cela a été une agréable surprise .»

                            Erik LARSON

 



 

Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p.331

12 octobre 2021

"Petits détails du quotidien     le déployant et le reliant au monde
moments où la vie se créée, se casse, bascule
ou ces autres, insignifiants, qui parfois en font apparaître la trame. »
    Caroline De Mulder



Lu dans:
Inspiré par la quatrième de couverture écrite parCaroline De Mulder pour le livre  "Les sœurs Loveling / De zussen Loveling". Midis de la poésie et Poëziecentrum. 2021

10 octobre 2021

Cruelle pénurie

 "Londres, septembre 1940. L’offensive aérienne allemande contre Londres s’intensifia, (..) chaque soir des dizaines d’appareils déferlaient par vagues successives et pilonnaient la ville sans retenue. (..) Beaucoup de produits, sans être rationnés, commençaient à manquer. Une marque de papier-toilette au moins passa dangereusement près de la rupture de stock, comme le roi lui-même le constata. Il réussit à contourner cette difficulté particulière en s’en faisant directement livrer par l’ambassade britannique à Washington. Avec une discrétion toute royale, il écrivit à son ambassadeur : « Nous sommes à court d’un certain type de papier qui est fabriqué en Amérique et impossible à trouver ici. Un paquet ou deux de cinq cents feuilles à intervalles réguliers serait tout à fait satisfaisant. Vous comprendrez ce dont je parle, la marque commence par B.» Le papier-toilette en question, identifié plus tard par l’historien Andrew Roberts, était du Bromo doux."

                                Erik Larson


Qui ne se souvient des images de caddies aux caisses des grandes surfaces en mars 2020, surmontés d'énormes piles de PQ, et des rayons correspondants vides? Qu'on soit roi, reine ou quidam, à 80 ans de distance, la pénurie de papier hygiénique préoccupe. Mais que sous une royale plume ces choses peuvent se voir subtilement énoncées.

 

Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p.336.

09 octobre 2021

Sagesse du papillon

 "À ses huit ans, son père est emprisonné pour des raisons politiques. Lorsque le petit Vladimir lui rend visite dans sa cellule, il lui offre un papillon. "

                        Carlo Rovelli, évoquant Vladimir Nabokov


Quand les mots manquent, il reste les symboles, tel ce papillon allégorique dans une cellule isolée de l'espace et du temps. Qu'offrirons-nous aujourd'hui à celui qui désespère?


Lu dans:
Carlo Rovelli. Ecrits vagabonds. Lolita et l'Argus bleu. ChampsSciences. 2019. 342 pages.  Extrait. p.11

05 octobre 2021

Sagesse du menuisier

 

"J’ai vu le menuisier
tirer parti du bois
comparer plusieurs planches.
caresser la plus belle
approcher le rabot
donner la juste forme.

Tu chantais, menuisier,
en assemblant l’armoire.
je garde ton image
avec l’odeur du bois.

Moi, j’assemble des mots
et c’est un peu pareil."
            Eugène Guillevic
 


Quelques rimes simples retrouvées par hasard dans une "leçon pour école élémentaire". Je like, comme on dit de nos jours.

 

Sagesse d'une feuille

 

J'ai demandé à la feuille si elle avait peur parce qu'à l'automne les autres feuilles tombaient. Elle m'a répondu : "Non. Pendant le printemps et l'été, j'étais très vivante. J'ai travaillé dur pour aider à nourrir l'arbre et maintenant une grande partie de moi est dans l'arbre. Je ne suis pas limitée par ma forme de feuille, je suis aussi l'arbre tout entier et quand je retournerai au sol, je continuerai à le nourrir, je ne m'inquiète donc guère car je le reverrai très bientôt."
Ce jour-là, le vent soufflait et j'ai vu la feuille quitter la branche, flotter jusqu'au sol en dansant, c'était si joyeux. J'ai incliné la tête, sachant que j'avais beaucoup à apprendre d'elle. "
                Thich Nhat Hanh. 



Ce matin, nous conduirons notre maman, belle-maman, grand-maman à sa dernière demeure. Je fus son premier gendre, quelle aventure. Elle nous a quittés furtivement, sans prévenir, mais sans souffrance inutile non plus. On en est heureux pour elle. 
On annonce du vent, et des feuilles tomberont c'est sûr. Les gosses les ramasseront, et elles nous dérouleront leur tapis jusqu'à la tombe ouverte. Quelques larmes couleront, plus sur nous-mêmes que sur elle: quand vient le moment, la vie bifurque vers une plus grande légèreté. On ne peut rien y faire et un jour nous en serons. Quand, qui ? comment s'empêcher d'y penser quand on jette la première fleur sur la dernière demeure de l'être aimé. Sera-ce moi, peut-être, ou ce parent âgé creusé sur sa canne, ou cette petite fille qui danse dans la bourrasque? Demain n'est jamais sûr, redis-moi que tu m'aimes.


03 octobre 2021

P'tit bonheur

 

 "C'est un petit bonheur que j'avais ramassé
Il était tout en pleurs sur le bord d'un fossé"
                    Félix Leclerc



C'est vraiment tout petit le bonheur, comme nous le remettent en mémoire ces belles lignes de Félix Leclerc. Et tout fragile, à protéger quand il se pointe.

"Lorsque nous étions réunis à table et que la soupière fumait, maman disait parfois :
- Cessez un instant de boire et de parler. Nous obéissions.
- Regardez-vous, disait-elle doucement.  Nous nous regardions sans comprendre, amusés.
- C'est pour vous faire penser au bonheur, ajoutait-elle. Nous n'avions plus envie de rire.
- Une maison chaude, du pain sur la nappe, des coudes qui se touchent, voilà le bonheur, répétait-elle à table. Puis, le repas reprenait tranquillement. Nous pensions au bonheur qui sortait des plats fumants et qui nous attendait dehors au soleil et nous étions heureux.
Papa tournait la tête comme nous, pour voir le bonheur jusque dans le fond du corridor. En riant, parce qu'il se sentait visé, il disait à ma mère :
- Pourquoi est-ce que tu nous y fais penser à c' bonheur ? Elle répondait :
- Pour qu'il reste avec nous le plus longtemps possible."



Lu dans :
Félix Leclerc. Pieds nus dans l’aube. Fides. 2019.

02 octobre 2021

Les ronds dans l'eau

 

"J'épluchais une pomme rouge du jardin
quand j'ai  soudain compris
que la vie ne m'offrirait jamais
qu'une suite de problèmes merveilleusement insolubles.
Avec cette pensée est entré dans mon cœur
l'océan d'une paix  profonde."
                    Christian Bobin




Quand je serai grand, qui sera moi ? L'enfant a jeté un caillou dans l’eau, observant les ronds concentriques et l’image fugace de cette réalité tenue en main qui disparaît quand l’étang l’engloutit. Tous les enfants du monde se retrouvent-ils au fond de la mer dès qu’ils deviennent grands?  A cinq ans, de mon lit je scrutais le ciel immense et ses étoiles, avec la vague inquiétude qu'un jour je m'y dissoudrais comme le caillou dans l'eau. Je scrute encore le ciel, mais sa beauté aujourd'hui surpasse l'angoisse métaphysique.



 Lu dans :
Christian Bobin. Noireclaire. NRF Gallimard. 2015. 78 pages. Extrait p. 70

01 octobre 2021

Les trains qui se croisent et qu'on ne prendra plus

 

"S'il s'agit d'aller mieux quand on va déjà bien, d'être plus riche, plus fort ou plus beau encore, le monde d'ici a mille réponses en magasin.
Mais s'il s'agit de se sentir bien malgré tout, de vivre en paix avec soi et ses voisins quand le vent souffle fort, quand la vie est lourde, quand soucis et problèmes sont le lot quotidien, les réponses sont rares."  
                        Francis Dannemark
 


Il y a peu, je lui avais demandé conseil  pour donner vie à un livre que je portais en moi de longue date. Il m'envoya un court texte de présentation pour la 4ème de couverture, si beau que j'hésitai un moment de l'associer à mon nom. Le livre est arrivé hier et je le contactai aussitôt pour lui en offrir le premier exemplaire. Ses enfants m'ont annoncé que "papa s'en est allé paisiblement ce matin". Cela ressemble à ces trains ratés de justesse où une main à la fenêtre vous dit adieu. Là où il est, il le lit peut-être, et sourit des lignes amicales qui en ornent la couverture. Bye Francis, je n'aurai plus le plaisir de partager tes sorties de presse dans mon CaféJournal en avant-première, auxquelles tu répondais le lendemain par un smiley. Mais me dire que ce court texte fut peut-être tes dernières lignes me rend heureux.
 



Lu dans:
Francis Dannemark. Une fraction d'éternité. Le Castor Astral. 2005. 96 pages. Extrait p.36