30 septembre 2022

Peinture monochrome

  "Sous les nuages blancs, la neige tombe. On ne voit ni les nuages blancs, ni la neige. Ni la froideur et l'éclat blanc du sol. Un homme seul, à skis, glisse. La neige tombe. Tombe jusqu'à ce que l'homme disparaisse et retrouve son opacité. Mon ami Serge, qui est un ami depuis longtemps, a acheté un tableau. C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt. Elle représente un homme qui traverse un espace et qui disparaît."

                        Yasmina Reza. Art




C'est l'histoire d'un tableau, une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte uniquement en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux. Trois amis de longue date se retrouvent devant "l’œuvre", maniant une ironie douce amère - "J'ai pensé à toi aujourd'hui, au magasin on a reproduit cinq cents affiches d'un type qui peint des fleurs blanches, complètement blanches, sur un fond blanc" - qui met leur amitié en péril. Sous l'humour grinçant affleure une réflexion sur le cours d'une vie ("qui sommes-nous si ce n'est cet homme qui traverse un espace et qui disparaît"), mais aussi sur l'amitié que les années peuvent éroder ("on ne devrait jamais laisser ses amis sans surveillance. Il faut toujours les surveiller. Sinon, ils vous échappent"). 38 ans après sa création à Paris, le théâtre Le Public reprend "Art" qui a fait connaître Yasmina Reza sur les scènes du monde entier. La pièce n'a pas pris une ride, sauf sur les visages de ses acteurs qui la réinterprètent avec le bonheur que donnent les années qui passent.



Vu au Public:
Yasmina Reza. Art. Mise en scène Alain Leempoel. Avec Bernard Cogniaux, Pierre Dherte, Alain Leempoel.

26 septembre 2022

La pluie bonheur


"Il pleut
Et j'entends le clapotis
Du bassin qui se remplit
Oh mon Dieu, que c'est joli
La pluie. "
                    Barbara. Pierre.

 


Ce soir, je me suis tapé la pluie, à vélo. Ce ne m'était plus arrivé depuis de longues années, en Bretagne, revenant de l'île de Bréhat. Je m'en souviens, la pluie était chaude, la route montait sec, nous on était mouillés. On avait vingt ans de moins, il est curieux comme la pluie à vélo, croisée un soir par hasard, vous rajeunit.


Bonne nuit


"Il a étouffé sa pipe, plié ses habits, rangé ses lunettes, couvert la lampe.
Avec lenteur il s'est couché, a rabattu sur lui le drap et s'est éteint.
On croit qu'il repose, mais il gambade à-travers champs et blés dans un azur sans limite.
On aimerait partir ainsi."



C'est un souvenirs émouvant. J'ai écrit ces quelques mots vers minuit, il y a une dizaine d'années. Le lendemain, à l'aube, un ami cher, décédé lui-même depuis, m'annonce la mort de son papa dans les mêmes circonstances, paisibles. Je ne crois guère à la télépathie ni aux pouvoirs paranormaux, mais pense que l'amitié possède des canaux privilégiés.

 

24 septembre 2022

Pessimiste gai

 "Un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les informations."  

                                    Cioran

                    

 


Après avoir parcouru Le Monde (l'Ukraine, Poutine, les élections en Italie, l'inflation-récession, l'énergie,..) je découvre l'aphorisme de Cioran. Comment cet inénarrable parvient-il à nous amuser en décrivant inlassablement sa vision de la réalité, lui qui refusait qu'on le taxe de dépression, estimant qu'il se contentait d'observer. Optimiste amer, pessimiste gai, la frontière est poreuse.
 


Cioran, cité dans:
Hubert Nyssen. Ce que me disent les choses. 2009. Actes Sud. 209 pages. Extrait p.201

23 septembre 2022

Y croire ou pas

 "Quand vient la tempête

gardez la tête haute
sans peur de l'obscurité
car au bout
il y a un ciel doré

Marchez dans le vent
marchez sous la pluie
continuez     continuez     continuez
l'espoir au cœur
vous ne marcherez jamais seuls."
                    Hymne des supporters de Liverpool avant le match



C'était il y a deux ou trois ans, trop fatigué pour faire autre chose, à moitié endormi devant la TV,  je me laisse envahir par « You’ll Never Walk Alone », entonné d'une seule voix avec un enthousiasme impressionnant par les supporters de Liverpool avant le match de leur équipe contre le FC Barcelone en demi-finale retour de la Ligue des champions. Frissons garantis, car leur équipe part avec un handicap de 3 buts encaissés au Barca au match aller, une cause qui paraît entendue et perdue. Galvanisé par son public, Liverpool réussit une fantastique remontée en battant le FC Barcelone (4-0), se qualifiant pour la finale de la Ligue des champions au terme d'un match palpitant.
Je m'interroge encore: y aurait-il eu victoire sans l'appui de ce chœur de milliers de voix unis ? 
Un leçon aussi pour divers projets de notre société , que l'on croit perdus d'avance, sauf que ... Qui ne se souvient du célèbre "pourquoi ne prirent-ils pas la ville? Ils n'y croyaient pas!" de Xénophon (L' Anabase). Quand la sagesse des anciens nourrit notre réflexion propre.





Lu dans:
Oscar Hammerstein, Richard Rodgers. You'll Never Walk Alone. Concord Music Publishing LLC.

21 septembre 2022

Tonalités

 "Capodastre.

Le capodastre est un petit appareil que les guitaristes placent sur le manche de leur instrument et qui, en appuyant sur les cordes, en modifie la tonalité.
On devrait bien inventer un dispositif qui, appliqué sur nos vies, permettrait en appuyant au bon endroit de les faire résonner plus agréablement." 
                            Anne Sylvestre

 
 

On l'aurait presque oublié: aujourd'hui c'est l'automne. Hier encore on débattait doctement d'air conditionné et de climatisation, ce matin on cherche fébrilement à rallumer le thermostat dont on a égaré le mode d'emploi , et on frissonne. Il suffit de peu pour modifier la tonalité d'une saison.



 

Lu dans:
Anne Sylvestre. Coquelicot et autres mots que j'aime. Points. Poche. 2014. 208 pages

20 septembre 2022

Leçon de sagesse à Kyoto

 "Kyôto est en soi une leçon de sagesse. Si les grands cimetières et le passage marqué des saisons nous rappellent sans cesse à notre finitude et à l'impermanence des choses, la nature majestueuse et sauvage toute proche nous répète que nous sommes également inscrits dans un cycle pérenne. L'éternité ici n'est pas une ligne tracée vers l'infini, mais un cercle, auquel est soumis tout ce qui vit : naissance, épanouissement, dégénérescence et mort, puis nouvelles naissances. Printemps, été, automne, hiver, puis de nouveau le printemps. La vie s'écoule, se transforme, et recommence, mouvement continu dont l'issue n'est pas la mort, mais une transmission sans fin, au-delà de notre propre disparition. La mort individuelle, dont nous faisons si grand cas, est un incident mineur inscrit dans le grand mouvement cyclique."

                    Corinne Atlan







Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.39

18 septembre 2022

Sagesse d'Alexis Zorba

"Peut-être aussi que je reviendrai avec toi. Je suis libre! Zorba secoua la tête:
- Non, tu n'es pas libre, dit-il. La corde avec laquelle tu es attaché, est un peu plus longue que celle des autres. C'est tout. Toi, patron, tu as une longue ficelle, tu vas, tu viens, tu crois que tu es libre, mais la ficelle tu ne la coupes pas. Et quand on ne coupe pas la ficelle...
- Je la couperai un jour! dis-je avec défi, car les paroles de Zorba avaient touché en moi une plaie ouverte et j'avais eu mal.
- C'est difficile patron, très difficile. Pour ça, il faut un brin de folie; de folie, tu entends? Risquer tout! Mais toi, tu as un cerveau solide et il viendra à bout de toi. Le cerveau est un épicier, il tient des registres, j'ai payé tant, j'ai encaissé tant, voilà mes bénéfices, voilà mes pertes! C'est un prudent petit boutiquier; il ne met pas tout en jeu, il garde toujours des réserves. Il ne casse pas la ficelle, non! il la tient solidement dans sa main, la fripouille. Si elle lui échappe, il est foutu, foutu le pauvre! Mais si tu ne casses pas la ficelle, dis-moi, quelle saveur peut avoir la vie? Un goût de camomille, de fade camomille! "
                        Níkos Kazantzákis




Bigre, ce ne sont pas lignes à lancer aux gens un lundi matin, alors que les nouvelles bruissent d'une "grande démission" qui saisit les Etats-Unis, et plus récemment la France, ces employés qui se filment sur les réseaux sociaux remettant leur démission avec allégresse à leur employeur. Serait-ce un effet secondaire du Covid long, non-décrit dans les études? Imprégné par la notion de valeur du travail, transmise au sein maternel, j'ai du mal avec ces nouvelles réalités, mais elles font partie de notre monde actuellement. Longue ficelle, petite ficelle? L'image est belle, mais échappe-t-on jamais à la contrainte d'être humain, pétri de limitations?




Lu dans:
Níkos Kazantzákis,. Alexis Zorba. Première édition française. Traduction Yvonne Gauthier. Éditions du Chêne. Domaines étrangers. 1947 

17 septembre 2022

Le temps des bourrasques

 "Il y a une mélancolie particulière qui accompagne le départ des oiseaux migrateurs. L'envers exact de la joie qu'on éprouve à leur retour au printemps. L'automne refermait son livre, l'hiver approchait de jour en jour." 

                        Henning Mankell

                       
 

Souvenirs de vacances heureuses en Bretagne. Deux semaines fabuleuses, c'était l'époque insouciante du plein soleil sans la canicule ni la sécheresse. Vers le 15 août survenait souvent un violent orage. Les oiseaux migrateurs nous quittaient, par vagues successives, et le ciel changeait de saison. Nos vies nous apprendraient par la suite qu'elles peuvent basculer aussi rapidement que le ciel breton après l'orage. N'avions-nous pas remarqué l'envol des canards sauvages? Il restait bien évidemment la promesse de belles journées, mais il fallait se préparer à affronter la bourrasque. Ce sont ces soirs-là, contemplant sur la plage les cumulonimbus en forme d'enclumes à éclairs, qu'on espérait nos proches à l'abri des tempêtes et qu'on mesurait à quel point ils nous étaient chers. Les orages bretons de vacances en famille sont bien éloignés maintenant, mais l'inquiétude pour nos amis et nos familiers est plus présente que jamais. L'automne se fait plus long, l'hiver plus dur, et l'affection éprouvée plus profonde. On se serre les uns contre les autres pour ne pas nous perdre, ensemble on se sent plus forts et la chaleur partagée est déjà un remède. Les hôpitaux ont remplacé les plages de vacances , mais ce sont bien les mêmes bourrasques, et les mêmes rêves d'éclaircies, l'esprit de vacances en moins. Et par soirs clairs, on fixe un foulard lumineux suffisamment haut aux fenêtres pour qu'il reflète "on est là".  





Lu dans :
Henning Mankell. Les chaussures italiennes. Seuil. Cadre vert. 2009. 352 pages


16 septembre 2022

Ivresse du progrès

 "L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits."

                       Henri Bergson





Réflexion douce-amère émise par le célèbre philosophe français en 1932. Tout progrès traîne son ombre. 

 

Lu dans:
Henri Bergson. Les Deux Sources de la morale et de la religion. 1932. PUF (2013)

15 septembre 2022

Sagesse de Guy Cadiou


 "Odeur des pluies de mon enfance
derniers soleils de la saison
à sept ans comme il faisait bon
après d'ennuyeuses vacances,
à se retrouver dans sa maison.

La vieille classe de mon père
pleine de guêpes écrasées
sentait l'encre, le bois, la craie
et ces merveilleuses poussières
amassées par tout un été.

Temps charmant des brumes douces
des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
du vent qui souffle sous le préau
Moi je tiens entre paume et pouce
une rouge pomme à couteau."
                René Guy Cadou. Automne




Sinistres nouvelles, un soir de plus. Une guerre de tranchées sans vainqueur ni vaincu, le dérèglement climatique, l'énergie, l'index, la grande démission de ces millions de personnes qui quittent volontairement leur job, un Covid endémique: on pressent sourdement qu'il existe un lien entre tout cela, qui préoccupe nos esprits sans modifier pour autant - provisoirement - notre quotidien. Après le journal télévisé, dans la paix du soir qui tombe, j'épluche des pommes rouges qui feront une compote. Avec quelle force se réveille dans l'instant même le souvenir des marrons, du soleil entre les branches, de l'odeur âcre des herbes qu'on brûle. On a  tous des automnes de brumes et de flambées heureuses dans la mémoire. Qui suis-je donc, balloté entre deux réalités que rien ne rapproche? Une vague culpabilité permanente liée à une inaction, confrontée à la saveur paisible d'être au monde en ce début d'automne dans une bulle aux parfums d'enfance heureuse. Je m'endormirai donc, laquelle de ces deux réalités occupant mes rêves, entre le rouge du sang et celui des pommes?





Lu dans:
René Guy Cadou. Les amis d'enfance. Automne. Œuvres poétiques complètes. Seghers. 1973. 830 pages

14 septembre 2022

Une pluie qui enchante


 "Le jour où la pluie viendra
Nous serons, toi et moi
Les plus riches du monde
Les plus riches du monde
Les arbres, pleurant de joie
Offriront dans leurs bras
Les plus beaux fruits du monde
Les plus beaux fruits du monde
Ce jour-là

La triste, triste terre rouge
Qui craque, craque à l'infini
Les branches nues que rien ne bouge
Se gorgeront de pluie, de pluie
Et le blé roulera par vagues
Au fond de greniers endormis
Et je t'enroulerai de bagues
Et de colliers jolis, jolis."

 

Dans le silence de la nuit, soudain la pluie. Bien drue, continue, perçue comme une boisson rafraichissante et bienvenue. Une boisson pour la terre, qui casse l'angoisse sourde ressentie devant les prairies uniformément roussies par la sécheresse d'un été. Soleil, pluie, vent, gel, frimas, tout est bonheur, successivement.



 

Lu dans:
Le jour où la pluie viendra. interp. Gilbert Becaud (1957). Paroles: Pierre Delanoe.  

13 septembre 2022

Une rallonge d'été


"L'été a laissé partir les hirondelles
Il a cédé la place à ce silence de l'automne
coupé seulement par le chant d'une grive
et le bruit sourd des pommes qui tombent
dans l'herbe décidée à s'en tenir là
et à ne plus pousser davantage avant les pluies
Il fait humide et frais le matin et le soir
 
Moment de l'année où quand l'âge est venu
on vieillit plus vite     où jeune on se sent moins neuf
et avec l'heure d'hiver les jours sont moins jours
Et puis l'été a eu une arrière-pensée
L'envie de s'attarder de dire au soleil « reste encore »
L'été change d'idée fi revient sur ses pas
fait reluire dans le ciel un tout jeune soleil
et la vive clarté d'un matin transparent
On peut attendre un peu
pour croire à l'hiver
à la fin des beaux jours à la fin de la fin.
        Claude Roy. L'été encore un peu

 

 

Lu dans:
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987/1989. NRF Gallimard. 1987. 376 pages. Extrait pp.116-117

12 septembre 2022

Ground zero

 "À Ground Zero, une chaîne humaine de sauveteurs armés de seaux s’est formée. Les hommes essayaient de fouiller les décombres fumants dans l’espoir de retrouver des survivants ou d’extraire les cadavres. Les incendies de Ground Zero continueraient encore quatre-vingt-dix-neuf jours supplémentaires, jusqu’à la dernière flamme, qui s’éteindrait le 19 décembre 2001."

                                    Garrett N.Graff


 
Sinistre commémoration, vingt ans plus tard il reste des fumeroles dans nos souvenirs de ce qui entamait bien mal notre siècle. On découvre ainsi qu'il fallut cent jours d'efforts acharnés pour que s'éteigne la dernière flamme de cet amas de ferraille, de pierre et de débris humains intriqués. Le pénible travail de déblayage pouvait se poursuivre. Et le travail de mémoire pour les survivants.




Lu dans: 
11 septembre, une histoire orale. Garrett m. Graff, Jérôme Schmidt. Les Arènes. 2021. 529 pages

10 septembre 2022

Mort d'une reine

 "La reine qui vient de disparaître aura réussi un exploit : faire oublier l’anachronisme de la monarchie, prolonger sa popularité en l’adaptant tout en maintenant l’illusion qu’elle est immuable. Son secret tient probablement dans l’extraordinaire résolution d’Elizabeth II, sans doute la femme la plus célèbre du monde, à demeurer un mystère. D’innombrables articles de presse, livres et documentaires ont été consacrés à une reine qui n’a jamais donné d’interview, qui n’a prononcé, hors rituels parlementaires et de Noël, que quatre discours en soixante-dix ans, et dont rien ne filtrait vraiment, ni sur les choix ni sur les idées. (..)  L’époque récente correspond plutôt à une perte d’influence de son pays. Le choc de la disparition d’Elizabeth II sera ressenti partout dans le monde, en particulier dans les quinze États dont elle était la souveraine, comme un signe supplémentaire de la fin d’une époque."

                Editorial du Monde du 9 septembre 2022

 
 

Une dame vieille et digne meurt dans son lit à 96 ans. Son fils, sans doute "l'homme le mieux préparé au trône", lui succède à l'âge où on entre en maison de repos. Aucun fait d'arme, ni de comportement héroïque mais l'image rassurante que plus ça change, moins ça change. "Elle ne faisait rien, mais elle le faisait bien" résume avec humour un commentateur de France 5 sur C dans l'air. D'où vient donc l'émotion qui saisit les foules quand meurt leur monarque? Souvenons-nous des files devant la dépouille de Baudouin il y a 30 ans, ou de l'océan fleuri lors de la mort de Diana. Y aurait-il un lien avec l'émotion que suscitait en nous la lecture des contes de fée, au moment où se fermait le livre, où se recevait le dernier bisou avant la nuit et où nous sombrions sans plus réfléchir dans le sommeil? Un court instant, nous rêvions à la fée Clochette, celle qui flotte dans les airs et produit de la poussière de lutin, qui permet aux autres de voler comme elle. Plus la réalité d'une époque est incertaine, plus le besoin est prégnant de se créer un monde de fées.


 

Lu dans:
Elizabeth II, une femme souveraine entre dans l’histoire. Editorial du Monde du 9 septembre 2022

08 septembre 2022

Le destin d'une source

 "Toute source ignore de quoi elle est capable."
                    Sylvain Tesson.

 


Ici commence ma course vers l'océan. Un panonceau en bois permet de localiser la source de la Loire, quelque part en Auvergne. Le plus long fleuve de France naît dans un minuscule interstice de la terre. Il possède toutes les apparences d'une fragile imprévisibilité, n'inspire aucune crainte, ne laisse supposer aucun destin alors que tout est écrit: les vastes méandres, les berges sablonneuses, les crues, les châteaux.  Cette confrontation entre l'image même du hasard et l'évidence de l'estuaire constitue une source inépuisable de réflexion sur le destin de l'homme. Mais à la différence du fleuve, le décours d'une vie n'est jamais prédestiné, issu de trois facteurs : ce dont on a hérité, ce que notre milieu a fait de nous, et ce que que nous avons jugé bon de faire de notre milieu et de notre héritage (Aldous Huxley).
 



Lu dans:
Sylvain Tesson. La panthère des neiges. La panthère des neiges. Gallimard 2019. 176 pages. Extrait p. 171
Pascal Chabot. Six jours dans la vie d'Aldous Huxley. PUF. 2022. 64 pages.

07 septembre 2022

Solitude

 

"Pour ne pas vivre seul
on vit avec un chien
on vit avec des roses
ou avec une croix
une ombre, n'importe quoi
on vit pour le printemps
et quand le printemps meurt
on vit pour le prochain printemps."
        S. Balasko. D. Faure


Fort bien écrit sans doute, mais réducteur. D'où nous vient cette image si négative de la solitude? Serait-elle liée à cette vieille peur enfouie: nous naissons seul, et nous mourrons seul. J'ai connu des solitaires magnifiques, d'une sérénité exemplaire qui m'apprirent qu'un long compagnonnage avec soi-même bien vécu est une chance à saisir. Dans l'étreinte la plus amoureuse, c'est un être libre et seul que l'on rencontre, un "lui" ou une "elle" qui ne sera jamais moi, et qu'un jour séparera.

 

Lu dans:
Pour ne pas vivre seul. Sébastien Balasko et Daniel Faure, interprété par Dalida. 1972

05 septembre 2022

Une fraction de bonheur

 "Le bruit court qu'on peut être heureux" 
                    Jean Malrieu



Hier j'ai vu un chevreuil. J'avais apporté le café et les croissants à mes grands enfants, campeurs d'une nuit dans notre petit verger brabançon, quand surgit une flamme rousse, gracile, lumineuse dans les rayons du soleil. Apeuré, il regagna prestement le champ de maïs et les bois proches au bout d'un saut superbe. L'impression laissée par cette séquence m'habite encore, alchimie heureuse entre la saveur partagée des viennoiseries chaudes, l'arôme du café, l'inattendu de cette rencontre avec tant de beauté, de gratuité et de fragilité. Quel hasard avait fait se croiser nos routes et celle de ce chevreuil égaré, d'où venait-il et où se cache-t-il à l'heure actuelle? Aurais-je gagné un million à la loterie hier matin, la joie serait-elle équivalente, je ne le pense pas. Vivre un moment qu'on n'attend pas et le savoir unique possède une saveur inestimée.



Lu dans:
Jean Malrieu. Poète français né à Montauban le 29 août 1915 et mort dans la même ville le 24 avril 1976.

04 septembre 2022

Plutôt Hébrides ou plutôt Canaries?

 « Il y a certes des semaines où la pluie ne cesse de tomber à verse d'un ciel d'un gris uniforme et où le vent finit par lasser vos oreilles. Il peut y avoir des jours où on aimerait se trouver sur des eaux plus chaudes. (..) Mais, tout d'un coup, le ciel se découvre et on se demande, stupéfait, si l'on n'était pas fou de vouloir se trouver ailleurs qu'aux Hébrides. (..) Pourquoi cingler vers des îles rudes, dénudées, connues pour leur climat détestable ? La réponse tient en un mot : le rêve. Le rêve de vivre quelque chose d'incomparable, qui laisse des traces indélébiles dans le cœur et l'âme et que ne pourront jamais rendre ni le livre, ni le cinéma, ni la télévision. »

                        Björn Larsson



Et si le rêve vivait sa métamorphose ?  L’été qui se meurt, caniculaire pour une bonne partie des endroits traditionnels de vacances, entre sécheresse extrême et départs de feu, semble signer la fin de l’insouciance. Pour qui souhaite se dé-payser, connaître en même temps la beauté et la tranquillité, ne restera-t-il d'autres destinations que celles qui une réputation de rudesse, de pluie, de vent et de grisaille? Les Hébrides sont-elles les Canaries de demain?


 
Lu dans:
Björn Larsson. La Sagesse de la mer: Du cap de la colère au bout du monde. Poche. 2005. 256 pages. Extrait pp.112-113

03 septembre 2022

Tendresse vache

 « L’autre jour, dans le train, j’ai aperçu une harde de chevreuils. C’était magique. Le temps d’un instant, j’ai eu le sentiment d’attraper au vol un fragment de vie sauvage, rare et fugace. Un peu plus tard sont apparus au loin d’autres points brun-orangé sur fond engazonné. Le nez à la fenêtre, je guettais. Mais cette nouvelle harde n’était qu’un troupeau de vaches limousines. Aucun intérêt. Mon thermostat à émotions est retombé à zéro. Tu vois, nos premiers rendez-vous étaient comme ce surgissement d’une vie sauvage. Chaque rencontre était comme l’éclipse d’un cerf devinée à la lueur des phares, au détour d’un virage. T’en souviens-tu ? Tes yeux brillaient. Mon cœur battait plus fort. C’était il y a longtemps. Avant les habitudes. Avant que le quotidien ne fasse de nous des voyageurs distraits. Le train de la vie passe dans un souffle, sans surprise, aspirant d’un seul coup le décor, les champs, les bois et les collines. Indifférents au paysage, nous ne prenons plus la peine de lever les yeux. Mon amour, je ne veux plus être une vache limousine. Lorsque tu trouveras ce mot, je serai partie. Quelque part, n’importe où. Prends la voiture. Ouvre les yeux. Viens me chercher. »

                            Clémentine Mélois

 
Lu dans:
Clémentine Mélois. Une rencontre. Lu à la Maison internationale des littératures Passa Porta, 2022.


02 septembre 2022

Sagesse des bancs

 « Quand je serai grand je serai un banc »

                Publicité Passage Piéton / Bic




Une amusante campagne de publicité initiée par BIC annonce le recyclage des instruments d’écriture, toutes marques confondues, en mobilier urbain. Et nous, qui sourions de cette transformation inusitée, comment nous dissoudrons-nous au moment du grand passage? Sans être féru de métempsycose, on peut s'essayer à imaginer dans quelles filières se recyclera notre potentiel d'eau, de carbone, de calcium. Dans la queue d'un rat ou les lèvres d'une princesse? Et ce qui demeurera - fugacement - de notre empreinte invisible sur notre environnement familier. Qui reprendra nos tics de langage, nos demi-leçons de sagesse, nos oracles sentencieux qui ne cachaient que des évidences? L'imaginer contient déjà une part de modestie, à l'instar de cette désopilante nécrologie parue ... un premier avril: Marcel Narcisse est mort, que ceux ou celles qui l'ont connu haussent un court moment les épaules en signe de souvenir.

01 septembre 2022

Sagesse de DH Lawrence

 "Deux navires peuvent naviguer de concert jusqu'à l'autre bout du monde. Mais amarrez-les en couple au milieu de l'océan et tâchez de les gouverner d'un seul gouvernail, ils s'entrechoqueront l'un contre l'autre et il se mettront mutuellement en pièces."

            DH Lawrence, traduit par Simon Leys



Les vacances sont l'occasion de belles rencontres littéraires. Ainsi le dernier ouvrage de Jean-Luc Outers "Un temps immobile", qui revisite d'une plume légère ce temps cloîtré, aux humeurs variées, du récent confinement. Ouvrage court mais dense, très personnel, sur les répercussions du confinement et de la pandémie dans nos vies. On y relit la fragilité de notre société, et des liens qui nous unissent, parfois exacerbés par les tensions que provoqua une promiscuité prolongée. Certains couples n'y résistèrent guère, pareils à ces bateaux que chantait avec tendresse Mannick, et Jacques Brel. 

"Je connais des bateaux qui restent dans le port
De peur que les courants les entraînent trop fort
Je connais des bateaux qui rouillent dans le port
À ne jamais risquer une voile au dehors

Je connais des bateaux qui oublient de partir
Ils ont peur de la mer à force de vieillir
Et les vagues, jamais, ne les ont séparés
Leur voyage est fini avant de commencer

Je connais des bateaux tellement enchaînés
Qu'ils en ont désappris comment se regarder
Je connais des bateaux qui restent à clapoter
Pour être vraiment sûrs de ne pas se quitter

Je connais des bateaux qui s'en vont deux par deux
Affronter le gros temps quand l'orage est sur eux
Je connais des bateaux qui s'égratignent un peu
Sur les routes océanes où les mènent leurs jeux

Je connais des bateaux qui n'ont jamais fini
De s'épouser encore chaque jour de leur vie
Et qui ne craignent pas, parfois, de s'éloigner
L'un de l'autre un moment pour mieux se retrouver

Je connais des bateaux qui reviennent au port
Labourés de partout mais plus graves et plus forts
Je connais des bateaux étrangement pareils
Quand ils ont partagé des années de soleil

Je connais des bateaux qui reviennent d'amour
Quand ils ont navigué jusqu'à leur dernier jour
Sans jamais replier leurs ailes de géants
Parce qu'ils ont le cœur à taille d'océan."



On souhaite une bonne reprise à tous ceux que touche l'école, élèves, parents, et à tous ces maîtres qui sont plus que jamais des "jardiniers en intelligences humaines" (Victor Hugo). 



Lu dans:
Jean-Luc Outers. Un temps immobile. Gravures de Simon OUTERS. Taillis Pré. 2022. 103 pages. Extrait pp. 70-71
Mannick. Je connais des bateaux. 1984