31 décembre 2021

Petit singe

 "Un après-midi d'avril, durant les vacances de Pâques, il profita de ce que ses parents faisaient les courses pour l'emmener au parc. (..) C'était tout un art désormais. Il fallait caler ses fesses sur l'avant-bras et maintenir sa nuque. L'aîné sentait le souffle de l'enfant dans son cou. Il commençait à peser son poids. De loin, on aurait dit un enfant évanoui. (..) Il surveillait les mouches. Sa crainte était qu'un insecte n'entre dans la bouche de l'enfant, qui respirait lèvres entrouvertes. Soudain une ombre recouvrit son visage. Il entendit une voix.

« Mon garçon, pardon d'intervenir. Tu me fais de la peine. Enfin. Pourquoi garder des petits singes ? Pour gagner plus d'argent ?... » C'était l'intervention d'une mère de famille, animée de louables intentions — en général, l'équipement des grands meurtriers. L'aîné se redressa sur ses avant-bras. La dame n'était pas du village. Elle n'avait pas l'air méchant. « Mais madame, c'est mon frère », dit-il." 
                    Clara Dupont-Monod. S'adapter




Quand s'éteint l'année, on apprécie une phrase qui la résume et ouvre grand la porte de la suivante. Ce 31 décembre, je l'ai, ma phrase, tirée du livre lumineux de Clara Dupont-Monod. Cernés par les voix du monde qui nous dissuadent de "garder des petits singes", tous ceux qui ne sont pas de la fête, les fêlés, les vilains pas beaux, ceux qui ont poussé de travers, ne sentent pas bons, articulent mal des mots qu'ils ne comprennent pas, s'habillent comme des cloches, chantent faux, ceux qui manquent de souffle à la course, ceux qui n'osent se montrer avec leurs parents, bref toutes ces ombres de la rue qui n'en valent pas la peine... A ces voix du monde qui nous dissuadent de "garder ces petits singes", oser répondre sans haine ni honte "« Mais madame, c'est mon frère ».  Quand s'éteindront les lampions de la fête, les farandoles et les souhaits de bonheur, santé, prospérité, n'emporter comme unique viatique pour l'an 2022 que ces simples mots est un beau programme.



Je vous souhaite une bonne fin d'année, et que la vraie fête naisse en nos cœurs.
CV.
 


Lu dans:
Clara Dupont-Monod. S'adapter. Stock. 2021. 174 pages. Extrait p.35

29 décembre 2021

Deauville n'est pas Trouville

 "Ils regardent les illuminations, surtout dans les banlieues pauvres, où elles sont maigres et parsemées, le sapin aux rubans en plastique devant la mairie, la guirlande perdue dans une rue loin du centre. Ils regardent, et pour eux c’est retournant, comme un terrain vague derrière une palissade, ou un cirque presque vide. Il y a tout qui manque et tout qui est presque là."

                            Samir Barris



Si les illuminations et les paillettes seules ne font pas la fête, elles en marquent néanmoins les territoires. Aucune frontière, aucun mirador ne balisent le passage du centre d'Anderlecht à Ganshoren, si ce n’était la magnificence des guirlandes lumineuses. Ici, face à la maison communale, un maigre sapin dégarni n'offre au regard qu'un entrelacement de deux vilains festons comme on en voit délimitant les espaces de vente de voitures d'occasion. La rue principale est en travaux, la collégiale a pris des airs de peepshow avec deux rayons laser supposés créer l'ambiance. Quelques initiatives individuelles tentent de jeter une touche de lumière, malgré tout.
Là, quelques centaines de mètres plus loin sur le même boulevard, il n'est un arbre, une façade, une fontaine qui n'explose sous les lumens, multicolores et scintillants recréant dans la nuit de Noël la superbe des cerisiers du Japon à leur apogée. Décembre est décidément un mois clivant, la subtile césure entre les quartiers accentuant les solitudes, les nostalgies de ce qui aurait pu être, les incertitudes face au lendemain. Se retrouver seul avec son chat n'a pas la même signification fin juin ou le 24 décembre: ici on est un solitaire, là on est un isolé.


24 décembre 2021

Petit chose


"Le plus maigre souffle
mérite le respect." 
                    Philippe Devuyst



Une journée de plus. Maux d'oreille, mots de ventre, mal de tête, leur image ne me quitte pas alors que le jour s'éteint. Pour certains, si démunis qu'ils paraissent s'excuser d'être. Je tente de les imaginer dans dix ans, vingt, cinquante, toutes choses restant égales dans les rapports sociaux. Quelle est leur chance de bénéficier d'un emploi qui les épanouisse, d'un bas de laine suffisant pour vivre sans l'angoisse de l'inattendu, de glaner quelques jours par an ces sentiers de découverte qui dilatent le regard, ces routes inconnues qui s'ouvrent devant l'impatience de la découverte ?  Me revient ce roman de mon enfance narrant la vie de cet enfant si démuni qu'un professeur appelle avec dédain "le petit chose", surnom que reprennent ses camarades de classe. Soudain, il est devant moi et je vais le traiter avec le respect du fils d'un roi de France, car un jour peut-être c'est lui qui me soignera.





Lu dans:
Philippe Devuyst. Douceur, violence. Autoédition. 2019.
Alphonse Daudet. Le Petit Chose (1868). Le Livre de Poche. 1972. 352 pages.

23 décembre 2021

Love Letters

 "Foutues lettres ! Je te connais par lettre - je ne te connais pas en vrai. Ils nous ont fait passer pour des gens que nous ne sommes pas. Et du coup il y avait deux absents à l'hôtel Duncan cette nuit-là : le vrai toi et le vrai moi."

                                A. R. Gurney

 


Melissa et Andy s'écrivent depuis plus de 40 ans, depuis la réponse à une invitation à un goûter d'anniversaire d'enfants. Les lettres s'enchainent, sans introduction, formule de politesse, ou date. Parfois très proches, se répondant, certaines ont parfois quelques années d'écart. Ces deux là sont différents, et pourraient se compléter. Ils se cherchent d'ailleurs, mais ils laissent passer le moment qui aurait pu changer leur vie. La compagnie Le Public en a fait un spectacle beau et touchant, tendre. Ce soir était la dernière, prématurée et bien involontaire du fait de la fermeture  forcée des théâtres et cinémas pour enrayer la nouvelle vague annoncée du Covid-19. A la fin de la pièce, le public offre une standing ovation au couple d'acteurs qui prennent congé pour une période indéterminée dont on pressent qu'elle pourrait être à nouveau longue. Instant d'émotion clôturant comme le souffle le directeur du Public une "sacrée soirée".



Lu dans:
A. R. Gurney. Love Letters. L'avant-scène. 2017. 78 pages

22 décembre 2021


 "Et tu mourras en sachant
que rien n’est plus beau
que la vie.
Tu la prendras au sérieux
à tel point
qu’à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers
non pour qu’en héritent tes enfants
mais pour toiser la mort
tout en la redoutant
afin que la vie pèse plus lourd dans la balance."
                    Nâzim Hikmet
 


Ah la vie! Belle et maudite à la fois, quand le fléau de la balance penche du mauvais côté. Lister les misères physiques et morales de patients arrivés à terme, qui m'amènent parfois à douter d'elle, n'apporterait rien à ce billet, si ce n'est l'incitation à ne pas amplifier nos propres contraintes et tourments mineurs.

 

Lu dans:
Nâzim Hikmet.  C'est un dur métier que l'exil. Le Temps des cerises. 2009. 215 pages

20 décembre 2021

Noël, an 2

 "Beaucoup cependant, espéraient toujours que l'épidémie allait s'arrêter et qu'ils seraient épargnés avec leur famille. En conséquence, ils ne se sentaient encore obligés à rien."

                        Albert Camus. La Peste

   



Un sentiment d'irréalité. Comment fêter Noël dans pareille incertitude? La dinde, la bûche et le caviar ne paraissent guère atteintes, le vin chaud des marchés de Noël tire son épingle du jeu et près de 11,5 millions de transactions électroniques ont été enregistrées ce samedi, un record. Au fond, on s'habitue à tout, au virus comme à bien d'autres risques, si cela dure longtemps. Les uns s'arc-boutent sur "une bonne hérédité" les dispensant de contraintes, les autres sur leur rassurante triple vaccination donnant accès au Pass, aux petites sauteries et aux câlins sans réserve des petits-enfants enfin rendus à leur affection. "C'est trop long docteur, on ne peut pas vivre ainsi tout le temps, et puis on est fort prudents." Alors on danse.

 


Lu dans:
Albert Camus. La peste. Gallimard NRF. 1947. 336 pages.

18 décembre 2021

Un silence qui parle

 "Écouter ne constitue pas le pôle passif de l'échange, comme si chacun d'entre nous prenait à tour de rôle l'initiative. Il faut beaucoup de vigilance et d'intériorité créatrice pour susciter cet espace d'accueil dans lequel les propos de l'autre pourront prendre place. Recevoir, se montrer capable de recevoir, nécessite autant d'initiative et de générosité que donner. (..) A la suite de quoi se produit une sorte d'expérience merveilleuse: une pensée autre que la mienne prend sens en moi, je ne la traque pas, je ne cours pas après elle, je ne l'interprète pas. (...) Ainsi, en me démettant je m'enrichis, en oubliant de prendre l’initiative et d'aller au plus pressé, en acceptant les intempéries, les temps morts et les silences, je m'augmente d'une autre expérience. "

                            Pierre Sansot

 

Il a parlé, parlé, je me suis gardé de l'interrompre. En partant il me remercie de l'avoir si bien conseillé. Son fils, quelque peu perturbé, le soir me téléphone: "Papa me dit qu'à votre avis ce serait une bonne idée que nous le prenions chez nous à la maison, vu son âge." Je repense à Raymond Devos qui nous fit sourire "Je suis de l'avis du monsieur là, en bout de table, qui n'a rien dit."


 

Lu dans:
Pierre Sansot. Du bon usage de la lenteur. Rivages. Poche n° 313. 208 pages.

17 décembre 2021

Eveilleur de beauté

 "Il arrivait, tel soir où nous étions couchés sur le sol en terre battue de la baraque, morts de fatigue après le travail de la journée, nos gamelles de soupe entre les mains, que, tout d'un coup, un camarade entre en courant, pour nous supplier de sortir sur la place d'appel, uniquement pour ne pas manquer, malgré notre épuisement et le froid du dehors, un merveilleux coucher du soleil..." 

                            Tzvetan Todorov



Précieux rôle que celui de cet éveilleur, mobilisant les prisonniers rompus jusqu'à la place d'appel pour y admirer un merveilleux arc-en-ciel. Il ne l'a pas créé, et pourtant lui donne vie en le traînant comme une grappe de ballons légers et multicolores illuminant la grisaille, éveillant la beauté où elle se cache. 





Lu dans:
Tzvetan Todorov. Face à l'extrême. SEUIL. 1994. 342 pages.

15 décembre 2021

Prophètes


 "Je ne ressens pas la nostalgie des jours passés
— sauf celle d’une nuit d’été —
et même l’ultime éclat bleu de mes yeux
te dira la bonne nouvelle
des jours à venir."
                    Nâzim Hikmet

 

Chaque jour, on se croise, jamais les mêmes, suffisamment rares pour que je m'en souvienne. Ils ont quinze ans ou nonante, hommes de peine ou filles de joie, illettrés ou profs d'univ, sportifs, boiteux, indistinctement riches ou pauvres, pretty woman ou vilains pas beaux: quand ils s'en vont je vais mieux. Ils ont au fond des yeux la même lumière: dans la grisaille des jours, ils distinguent avec sérénité les promesses dont se pare l'avenir.




Lu dans:
Nâzim Hikmet.  Il neige dans la nuit et autres poèmes. Gallimard. Poésie. 1999. 420 pages.

Humour politique

 " Un journaliste demanda un jour à Jacques Chirac s’il faisait du sport, et s'attira cette réponse : « J’aime les barres parallèles. » « Ah bon ? »… « Oui : un bar rive droite, un bar rive gauche. (..) Le même, au Salon de l’agriculture, à qui un badaud lance: « Bonjour, Connard », lui répond : «Enchanté, moi c’est Chirac ». Quelques années plus tard, au même endroit et dans la même situation, lorsqu’un homme a refusé de lui serrer la main en lui disant « Tu me salis », Sarkozy a rétorqué : « Casse-toi pauvre con ». L'humour des hommes politiques se perd."

                                Jean Louis Debré




A l'heure du politiquement correct, tout est lisse.



Lu dans:
William Bourton. Les hommes politiques ne sont plus drôles. Le Soir Livre
Jean Louis Debré. Quand les politiques faisaient rire. Ed Bouquins 2021. 177 pages

14 décembre 2021

Secrets de famille


"Sur les portraits de famille,
même accrochés au mur,
planent les absents,
oiseaux noirs déployant leurs ailes
par-dessus libations et retrouvailles.
Indifférent aux secrets bien gardés
qui scellent les familles,
du noyau familial
aux lignages lointains,
on rit, on exulte, on s’embrasse.
(..) Envolé aussi
le cousin flambeur
qui a fui sous les Tropiques
laissant derrière lui
dettes de jeu, caisses noires et faillites frauduleuses. (..)
Rien n’y fait, la tache demeure
comme la cicatrice de ce qui fut,
un drame que l’on tait
depuis la nuit des temps."
                Jean-Luc & Simon Outers




Lu dans :
Jean-Luc & Simon Outers. Portraits de famille. Pierre d’Alun, coll. « La petite pierre ». 2021. 58 p.

12 décembre 2021

Arc-en-ciel à Ronda

 Si la pluie ressemble à une trame, l’arc-en-ciel, tout différent de cette trame vient y former une sorte de tissu d'une nature tout à fait différente. Et la simple image de l'arc-en-ciel devient fabuleuse du seul fait qu'elle nous présente une vision superposée parfaitement explicable mais qui renouvelle toutes choses. » 

                        Philippe Jaccottet
 


Ce n'était qu'une place ombragée, assez banale somme toute, à Ronda (Andalousie) un soir d'octobre. Les touristes y sirotent leur boisson, les ouvriers y font la pause, les arbres offrent leur ombre. Un guitariste se met à égrener une mélodie de Kendji Girac.  Une femme surgie de nulle part se met à danser. Ces deux-là ne se connaissaient guère, et l'initiative est aussi incertaine qu'improvisée. Pur moment de grâce comme l'existence nous en accorde à profusion, que je ressens comme un rayon d'éternité.
 


 
Lu dans:
Philippe Jaccottet. La Semaison 1954-1979. Gallimard 1984. 288 pages. Extrait p. 897

11 décembre 2021

Le reflet de toi

" Est-ce que je sais qui tu es

sachant

ce que sont tes robes

tes montres

tes cils

tes fenêtres? "

            Lionel Ray. Le nom perdu

 



Des livres entiers ont été écrits sur qui se cache au fond de nous, et sur la difficulté de connaître l'autre. Peut-être faut-il en revenir à une plus grande modestie dans la connaissance, apprécier la part d'ombre qui se dérobe, se satisfaire du rayon de lumière que chacun laisse percer de lui-même. Aimer la modeste intimité qu'offrent ces centaines de traces irréductibles d'un passé commun qui parle, des dates, des rues, des chambres, des mondes possibles découverts et d'autres mondes impossibles rêvés, des saveurs partagées et des lumières entrevues. Des mots échangés, banaux, mais qui furent nôtres, seulement nôtres et nous préservent de l'ennui sur le chemin de l'horizon. Se contenter peut-être de cette poussière de choses extérieures communes comme étant le meilleur reflet de notre intériorité.  Découvrir l'autre par la réverbération qu'il offre sans chercher à percer le miroir.



Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 130 pages. Extraits pp.65,74


10 décembre 2021

Conter, c'est déjà exister

 "L'histoire est entièrement vraie, puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre"    

                    Boris Vian. L'écume des jours

 



Il se raconte: une enfance malheureuse, des études compromises, la bohème, un trip moto de Chicago à Los Angeles sur la mythique Route 66, le retour au pays durant les golden sixties, la roue de la fortune et puis la vie sous les ponts. Je l'écoute, fasciné, incrédule devant pareille odyssée. Et si son récit n'était qu'une vie rêvée, enjolivée pour survivre dans sa propre tête et dans le regard des autres. Où est le mal à s'inventer du bien ?



09 décembre 2021

Tricots

 "C'est drôle comme les pauvres ont éternellement besoin de tricots. On dirait qu'ils n'ont besoin que de tricots." 

                        Jean Anouilh. Antigone

 


Hier, une ombre tapie sur le seuil de l'agence bancaire quête. Un reliquat en nous de dame d’œuvre lui proposerait effectivement bien un tricot, ou une soupe chaude. Elle ne demande, explicitement, qu'une piécette. Pour aller boire sans doute, y'a qu'à sentir son haleine,  souffle la moins bonne part de nous-même, justifiant une polie indifférence. Quand on y repense le soir, au chaud devant sa bière, on a honte d'avoir porté jugement à si bon compte.


07 décembre 2021

Tout beau!


"Athènes était belle
éclairée la nuit
et le Parthénon
et les cariatides.

Mais au retour
je trouvai que l'avion
était beau lui aussi."


S'émerveiller. Lors de son premier voyage en avion, l'aîné de nos petits-enfants lança dans l'habitacle en fin atterrissage, de sa voix cristalline de trois ans "et maintenant on applaudit le pilote". Joignant le geste à la parole, ce fut tellement inattendu, tellement convaincant, qu'il suscita une ovation rarement entendue par l'équipage. Moment fugace de bonheur partagé, qu'on emporte en soi durant des années entières.    


 

05 décembre 2021

Vagues de rires

  " Une traduction est mauvaise quand elle est plus claire, plus intelligible que l'original. Cela prouve qu'elle n'a pas su en conserver les ambiguïtés, et que le traducteur a tranché : ce qui est un crime."

                            Emil Cioran




Un défi technique, aussi : aux Communautés européennes, il n’existe pas moins de 552 combinaisons linguistiques possibles traduisant 24 langues officielles, mais seulement la place pour quinze cabines. Établir la chorégraphie des quelques centaines d’interprètes est donc un travail de fourmis et certaines langues agissent comme des « pivots ». L’estonien, par exemple, sera traduit vers l’anglais, qui sera à son tour interprété vers toutes les autres langues. Au Parlement, on dit alors qu’on y rit à trois intervalles différents : ceux qui comprennent la version originale, ceux qui comprennent la langue pivot, et ceux qui comprennent la dernière traduction.





Lu dans:
Elodie Lamer. La casa de Babel. Ici, on rit toujours trois fois. Le Soir 4 décembre 2021. 

04 décembre 2021

Sagesse des Inuits

"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
                Abbas Kiarostami 



J'aime la neige. Toutes les neiges.
La neige qui tombe, la neige sur le sol
celle qui sert à faire de l'eau
celle dans laquelle on s'enfonce
celle dont on fait les maisons dans le Nord
la poudreuse ajoutée à la neige durcie
la neige de la nuit qui fait les jardins neufs
et celle qui transforme nos voitures en traineaux.

J'aime la glace. Toutes les glaces.
La glace d'eau douce qui fait les eaux pures
la glace friable des bords de mer
celle qui rompt sous le harpon qui la teste
celle de la mer gelée que les vagues sculptent
la glace creusée par les torrents qui survivent
la petite glace sur les mares d'eau à l'automne
et celle qui dessine des toiles sur l'herbe à l'aurore.

J'aime l'hiver.


 

Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12
Les mots en inuktitut pour la neige et la glace. L’encyclopédie canadienne

02 décembre 2021

Un homme disparaît

  "Je ne m’étais jamais soucié de ma santé ni de mon âge. Mais, depuis quelques temps, je me sentais fatigué, mes nuits étaient interrompues de brusques réveils - et dans ces heures-là la lucidité est féroce. (..) J’écorchais les noms propres comme si celui de l’un se mêlait à celui de l’autre, les numéros de téléphone les plus familiers m’échappaient comme si le fil qui me reliait à mes amis pouvait à chaque instant se casser. J’avais souvent mal au dos, parfois des quintes de toux, bref je me sentais non pas vieux mais pire vieillissant, inexorablement vieillissant, et j’avais du mal à admettre ce constat d’une progressive défaillance du corps. Ce que je redoutais le plus, c’était de me trouver bientôt incapable d’être sensible à du nouveau, d’être marqué et modifié par de l’inattendu - ou alors ce ne serait qu’en des moments fugaces qui ne laisseraient aucune trace. Mon identité était acquise, je serais réduit à cela, à ce peu de chose qui ne cesserait plus de m’accompagner. De là devait venir ma morosité matinale : cette lassitude amère à me retrouver le même, jour après jour, alors que dans mes nuits riches d’apparitions, d’histoires, d’événements, mes nuits méchamment interrompues, j’avais été mille autres."

                        J.P Pontalis




Belle réflexion douce-amère sur la réalité qui nous attend tous, à des degrés divers. Certains s'y reconnaîtront déjà peut-être, en tout ou en partie. Mais comme on le plaçait jadis à la première page des livres-récits  "Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite." A fortiori avec moi-même, mais sait-on jamais, les choses vont parfois si vite.



Lu dans:
J.-B. Pontalis Un Homme disparaît. Gallimard. 1996. 160 pages. Extrait pp.122,123

Ciao l'artiste


« Vieilles chansons accrochées aux murs des vieilles villes
mélodies oubliées qui reviennent parfois
flottant dans les airs qu’on chante en des veillées
quand remonte soudain tout un goût d’autrefois.
Mélodies inventées au fin fond d’un village
par un bel inconnu dont on ne sait plus rien
lointaines et persistantes
elles traversent les âges. »
                Julos Beaucarne


Coïncidence amusante, Jules Jean Vanobbergen, le Grand Jojo (aussi dit Lange Jojo) a tiré sa révérence le jour de la fête de Saint Eloi, vénéré dans les usines et les ateliers de métallurgie. On imagine sans peine les gosiers asséchés reprenant ce soir à pleine voix "Chef , un p'tit verre on a soif" jusqu'à plus soif au petit matin blême. Oserai-je vous le partager? Je me suis surpris au retour d'une réunion en province il y a deux semaines à accompagner à tue-tête l'autoradio, seul en voiture ce qui ajoutait à l'insolite, l'inévitable "Jules César, on l'appelait Jules César, qui avait de belles jambes, des jambes de superstar". Plus ridicule que cela tu meurs, pour quelqu'un amoureux de Barbara, d'Ivry Gitlis, d'Anne-Sophie Mutter  et de tant d'autres interprètes de haut vol. C'est comme préférer un cassoulet Zwan à une invitation au "Comme chez soi". Encore que... je découvris un jour que le patron du célèbre resto étoilé de la place Rouppe n'aimait rien tant que commander les soirs d'avant-match à Anderlecht un pistolet au haché dans une échoppe de la place de Linde. Nous avons tous en nous un grand Jojo qui sommeille, et vive la fête.



Lu dans:
Jean Jauniaux, Julos Beaucarne. La poésie comme royaume. Lamiroy. Coll. L’article. 2021. 42 pages

01 décembre 2021

The sky is the limit


 "Tout à coup, dans l’espace,
si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
en forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons."
            Jean Richepin, repris par Georges Brassens . Les oiseaux de passage





Immobilisés dans la file, nos autos paraissent soudain bien pataudes quand passe loin là-haut un vol de canards sauvages. Voguent-ils vers le soleil, ou volent-ils pour le seul plaisir de planer, légers, portés par un vent favorable?
Le ciel est leur limite, et nous, vers où voguons-nous?