23 mai 2026

O Jerusalem

 « Jérusalem est un endroit où chacun se rappelle avoir oublié quelque chose, mais quoi ? Personne ne s'en souvient. »
                            Yehuda Amichaï

             

Toute l'oeuvre du poète israélien Yehuda Amichaï est imprégnée du destin de Jérusalem, ville saturée de mémoire, de sacré et de nostalgie, où chaque communauté revendique un passé absolu, souvent au détriment de celui des autres.  Amichaï rappelle souvent que le nom de la ville en hébreu, Yerushalayim, porte la marque du suffixe pluriel (-ayim), rappelant qu'elle est intrinsèquement double, divisée. Les frontières terrestres y sont métaphysiques, et la  superposition géographique de ses lieux saints y crée une friction permanente. La ville est devenue un symbole si lourd que les réalités humaines (le partage de l'eau, du logement, des transports) sont systématiquement écrasées par le poids des mythes, transformant tout incident religieux ou archéologique en une crise géopolitique majeure.  Dans un recueil devenu célèbre (Poèmes de Jérusalem) Amichaï  rêve d'un jour où ses habitants pourront y vivre ensemble, abandonnant son statut de sanctuaire pour devenir une « ville portuaire sur le rivage de l'éternité". 


Lu dans: 
Nathan Devers. Aimer Jérusalem. Gallimard. NRF. 2026. 430 pages. Exergue 
Poèmes de Jérusalem.
Yehuda Amichaï. Editions de l'Eclat. 2018. 128 pages. 

22 mai 2026

Je t'aime donc je te résiste

 "Dès qu'une religion domine, elle a pour adversaires ceux qui auraient été ses premiers adeptes. »                                                       Nietzsche


                        

Paradoxe? Trahison? Pas vraiment. Une doctrine vivante attire d’abord les esprits libres, les chercheurs, les inquiets, ceux qui sentent dans la religion naissante une puissance de rupture contre l’ordre établi. Mais dès qu’elle domine, elle cesse souvent d’être une aventure spirituelle pour devenir une institution, une norme, parfois une police des âmes. Ceux qui auraient été séduits par son élan initial se dressent alors contre sa forme victorieuse. Cette remarque peut d’ailleurs s’étendre au-delà de la religion : toute idée émancipatrice, un mouvement artistique, une philosophie, une révolution politique, une cause morale, lorsqu’elles triomphent institutionnellement, risquent de produire leurs dissidents les plus profonds parmi ceux-là mêmes qui ont soutenu leur commencement. Une pensée reste vivante tant qu’elle peut encore être contestée par ceux qui l’aiment. 


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Nietzsche. Humain, trop humain, §118 .
Aimer Jérusalem. Nathan Devers. Gallimard. NRF. 2026. 430 pages. Exergue

21 mai 2026

En terrasse

 "Le privilège des grands, c'est de voir les catastrophes d'une terrasse." 
                        Jean Giraudoux

                              


Que ces mots écrits en 1935 demeurent actuels. Une série de clichés récents réactualisent l'observation de Giraudoux, pacifiste convaincu, parmi lesquels l'inoubliable photo du président Trump aux côtés de son épouse et d'un énorme lapin en peluche au balcon de la Maison Blanche le matin de Pâques, quelques heures après qu'il ait promis de ramener l'Iran à l'âge de la pierre. Choquant. Et plus récemment les rencontres speed dating successives des présidents Us, chinois et russe avec photos devant des lieux emblématiques de la capitale Bejing. Quel décalage avec le quotidien de tant de victimes anonymes des conflits de la planète.


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Jean Giraudoux. La guerre de Troie n'aura pas lieu. Grasset. 1935

19 mai 2026

Coeur ouvert, yeux fermés


"Quand je ferme les yeux je vois des points brillants
un pan de ciel en moi et ses milliers d'étoiles
Si je rouvre les yeux par une nuit très claire
je fais partie du ciel qui fait partie de moi. "   
                                Claude Roy . le Haut Bout 13 mai 1983

         

Le grand poète argentin Borges, dans sa nuit, aurait-il lu ces vers de Claude Roy comme une petite métaphysique de la vision perdue. Non pas une plainte, mais une réconciliation : fermer les yeux ne supprime pas le monde, cela le déplace. Le ciel n’est plus seulement au-dessus de nous ; il devient une chambre intérieure, un firmament intime, une bibliothèque d’étoiles mémorisées. Chez Claude Roy, il y a ce passage très simple et très profond : les yeux clos ne donnent pas le noir, mais des points brillants. La nuit intérieure n’est pas absence, elle est constellation. Et lorsque les yeux se rouvrent sur la nuit réelle, la séparation entre dedans et dehors s’efface : « je fais partie du ciel qui fait partie de moi ». Le ciel est dans l’homme, l’homme est dans le ciel, et nul ne sait plus lequel contient l’autre. 


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Claude Roy. A la lisière du temps. Dehors Dedans. NRF Gallimard. 208 pages. Extrait p.97
Jorge Luis Borges (1899–1986), écrivain, poète et essayiste argentin, est considéré comme l'un des plus grands auteurs du XXe siècle. Progressivement frappé par la cécité à partir des années 1950, il a continué à créer en dictant ses textes. Il est resté célèbre pour cette citation : "Dieu [...] avec une ironie magnifique m'a donné à la fois les livres et la nuit."


18 mai 2026

Liberté

 "Je repense à la liberté, et que le moment où le veau est le plus libre est celui où la cage s’ouvre, et où on le conduit au camion pour l’abattre. Toute liberté est relative et parfois ce n’est pas de la liberté du tout, mais simplement la cage qui s’élargit et s’éloigne de toi, les barreaux rendus abstraits par la distance mais toujours présents, comme quand on libère des animaux sauvages dans des réserves naturelles juste pour les confiner une fois de plus derrière des frontières plus vastes. Mais j’étais quand même preneur de cet élargissement. "   

                                Ocean Vuong


Réflexion douce amère d'un auteur dont la guerre du VietNam hante l'oeuvre. L’homme n’est jamais totalement libre, seulement capable de créer un peu d’espace dans un monde qui le contraint. Nous imaginons souvent la liberté comme un espace ouvert, une autonomie intérieure, un droit. Elle n'est pourtant jamais que quelque chose de fragile et de provisoire, à reconqérir sans cesse, "rien d’autre que la distance entre le chasseur et sa proie". 
                


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Ocean Vuong. Un bref instant de splendeur. Traduit de l’anglais par Marguerite Capelle. Gallimard. Coll. Du monde entier. 304 pages. 2019

14 mai 2026

Haendel, Erasme et nous


"Je serai comme le vent,
Qui s'en va,
Et qui me fait
Déployer la voile."  
        Amor è qual vento. Georg Haendel 


Nous avons pu bénéficier ce soir d'un moment suspendu dans le cadre intimiste de la Maison d'Erasme, grâce à la complicité d'une classe du Conservatoire royal de Bruxelles interprétant Haendel. Comment ne pas être séduit par cet espace clos hors du temps, qui reste imprégné par la personnalité de son illustre hôte, déchiré pourtant par les conflits d'une époque troublée. Comment ne pas s'émerveiller par les origines multiples de ces jeunes artistes en formation venus des quatre coins du monde, par le silence d'un public rassemblé pour se recueillir davantage que pour se distraire, par cet exercice oublié, essentiel, qui veut que les instruments s'accordent entre eux avant de jouer. Quel bonheur de partager la note imparfaite d'un doigté non encore assuré qui peut se permettre l'hésitation. La gratuité d'un concert sans nécessité de s'inscrire au préalable, et les aléas du succès imprévu qui laisse des spectateurs debout ajoute une touche insolite: ce qui a de la valeur ne doit pas nécessairement s'acheter ni faire le buzz. Dans un monde fou, marchand, électrisé, s'accorder quelques instants de  sérénité est devenu le vrai luxe. Et quand s'éteint la musique sur les paroles de l'aria  "Amor è qual vento / Je serai comme le vent qui s'en va" , comment ne pas faire le lien avec cette curieuse fête de l'Ascension dont la signification peut nous inspirer par-delà nos croyances. Il est une présence dans l'absence qui nous dépassera toujours, l'homme est plus qu'une étincelle insignifiante dans l'azur. Le monde n'attendait pas Haendel, et sa musique aurait pu ne pas être, mais nous sommes meilleurs qu'il ait pu l'écrire.  


Je vous souhaite une bonne fête de l'Ascension. 
                        CV


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Haendel. Aria "Sarò qual vento". Orlando. HWV 58 - Acte I. Textes issus de cantates de Haendel, souvent basés sur des poésies de Paolo Antonio Rolli. 


12 mai 2026

Utopies

 "La piste [cyclable] Van Gogh-Roosegaarde, qui relie Eindhoven à Nuenen. Longue de 600 mètres, a la particularité de s’illuminer une fois la nuit tombée. Cette piste est composée de milliers de petites pierres, qui absorbent la lumière pendant la journée et s’illuminent dans l’obscurité."



Pierre Rabhi énonçait que c'est dans les utopies d'aujourd'hui que sont les solutions de demain. On rêve de ces pistes cyclables illuminées par l'énergie accumulée de nos journées.  


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Une piste cyclable inspirée par Van Gogh. Petite Gazette. Le Soir. 12 mai 2026. 

Tsundoku

 "Le mot japonais tsundoku est une contraction de tsunde-oku « empilement de choses en vue d’une utilisation ultérieure"  

                            Anne Catherine Simon


Traduction japonaise du "cela peut toujours servir", et de sa suite "où ai-je encore mis cela?" 


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Anne Catherine Simon. Ces mots intraduisibles en français . Le Soir. 21 avril 2026 

11 mai 2026

Pluie

 

"Il pleut,
Il pleut,
Sur les jardins alanguis,
Sur les roses de la nuit,
Il pleut des larmes de pluie,
Il pleut,
Et j'entends le clapotis,
Du bassin qui se remplit,
Oh mon Dieu, que c'est joli,
La pluie."  
                                Barbara


Lu dans: 
Barbara. Paroles et musique de Monique Andree SERF.© WARNER CHAPPELL MUSIC FRANCE

07 mai 2026

Le faux sauve

 "J'ai une certaine admiration pour les faussaires, dont certains sauvèrent bien des vies en leur confecionnant de faux papiers d'identité durant la dernière guerre. "  
                François Lagasse de Locht


                    

Un commentaire cousu de fil d'or ! 

06 mai 2026

Le vrai du faux

 "Une œuvre peut-elle être vraie et fausse à la fois ?" 
                            Monique Jeudy-Ballini,

                           


Les faussaires ne sont pas des voyous comme les autres. Ceux à qui Monique Jeudy-Ballini consacre son nouvel ouvrage, se révèlent même bien plus que des artistes accomplis et consciencieux.Que de faux tableaux expertisés, devenus vrais et vendus comme tels ?  Nos musées en sont pleins: 
la moitié des œuvres d’art en circulation sur le marché international pourraient être constituée de faux selon des experts.  N'est pas faussaire qui veut, un travail colossal sous-tend cette industrie, à commencer par des connaissances solides en histoire de l’art et des techniques pour déjouer les contrôles scientifiques. D’ailleurs, à les croire, les faussaires ne contrefont que les peintres qu’ils aiment. Ils en seraient les héritiers, poursuivant leur œuvre et faisant grimper leur cote. Le résultat est parfois si impressionnant que certains peintres ont recours à leurs services en vue d’expositions car leur succès ne leur permettait plus de faire face à l’afflux des demandes. Quand l’escroquerie est révélée, nombreuses sont les victimes à garder le silence, par crainte du ridicule, de voir la valeur marchande de leur bien s'ffondrer ou de perdre toute crédibilité. Certains faussaires auraient même leurs collectionneurs... 


Lu dans: 
Anne Both. Authentiques artistes du faux. Le Monde des livres. 30 avril 2026. 
Monique Jeudy-Ballini. Peintres de l’ombre. Les faussaires à l’œuvre. Mimésis. Ethnologiques. 2026. 200 pages.