25 décembre 2012

Noël, fête incertaine


"La sculpture trônait, sœur de toutes les autres, elle témoignait de la même obsession, faire du juste avec de l'injustice, de la passion avec de la misère. Et du désir avec de l'absence."
Claudie Gallay.

Joyeux Noël. Entre la rue de Tabora et la Grand-Place de Bruxelles, des Pères Noël partout: à la vente du vin chaud, au violon, aux huîtres, sur une escabelle faisant la quête. Près de la Bourse, un sans-abri s'est lui aussi affublé d'une couverture rouge vif, de la barbe et du bonnet, à l'abri d'une palissade où copulent frénétiquement ses deux chiens bâtards. Je sens comme une envie de fuite. Le Noël qui se voit se heurte dans mon esprit au Noël qui se vit, celui de toutes les solitudes, des familles recomposées qui peinent à se rassembler, des enfants sans attaches nettes recherchant un cadeau incertain. Noël constitue un passage redoutable pour les fragilisés de la vie, celui où on se compte autour du sapin, et où se font les bilans d'une année. Comme eux, je me prends à attendre avec impatience ma modeste activité professionnelle quotidienne, peuplée d'objectifs ô combien modestes "faire du juste avec de l'injustice, de la passion avec de la misère, du désir avec de l'absence." 


Lu dans:
Claudie Gallay. Les déferlantes. Editions du Rouergue. La Brume. 2008. 526 pages. Extrait p.182

23 décembre 2012

Mon père ce héros


"Jour après jour, depuis la plage, un adolescent assiste aux évolutions d'un pilote d'acrobatie aérienne aux commandes d'un petit biplan. Tonneaux, boucles, perte de vitesse, glissades sur l'aile ou la queue, piqués, remontées en chandelle, brusques retournements, vrilles, redressements à basse altitude, passages sur le dos: chaque jour l'émerveillement dujeune garçon grandit à mesure qu'il apprécie mieux l'enchaînement des figures, leur rythme, toute l'aisance de cette pure beauté dans le ciel. Et voici qu'un jour il s'enhardit et se rend à bicyclette jusqu'au petit aérodrome dans l'espoir d'apercevoir son héros. Assis sur la barrière, un garçon à peine plus âgé est déjà là, et pour les mêmes raisons. Avec tout le sérieux dont l'adolescence est capable, il explique au nouveau venu que le biplan est un Stampe conçu en Belgique dans les années trente, qu'en dépit de son âge il est resté à l'acrobatie ce que le Stradivarius est au violon, qu'extrêmement léger, puisqu'il est fait de bois et de toile, il est tiré par un moteur de cent quarante chevaux qui en fait un petit bolide en même temps que sa double voilure lui assure la portance d'un grand oiseau. De fil en aiguille, et tout imbu de ce qu'il vient de lire dans la coupure d'un journal local affichée chez la boulangère, l'aîné ajoute que, si le pilote s'entraîne au-dessus de la mer, c'est pour ne mettre personne en danger s'il venait à s'écraser, qu'il est au nombre des quatre ou cinq meilleurs pilotes d'acrobatie au monde, qu'il a remporté de nombreuses compétitions, que, s'il vole le reste de l'année sur des avions plus rapides et plus modernes, il vient chaque été ici, pendant ses vacances, avec le Stampe démonté dans une remorque, que, en plus de ses exercices quotidiens, il s'entraîne chez lui à rester suspendu au-dessus d'une porte avec des bottes de gravité pour mieux se préparer à voler la tête en bas, que ses pires ennemis sont le voile noir qui, privant le cerveau de sang, peut lui faire perdre toute conscience pendant l'exécution d'une figure très serrée, et aussi l'éblouissement soudain du contre-jour, allié à toute la force de la réverbération du soleil sur la mer et qui, en quelques fractions de seconde, assez en tout cas pour enclencher le mauvais réflexe, peuvent se confondre à jamais dans son champ de vision.

Mais, déjà, le petit biplan se pose. Après deux ou trois cahotements, il s'immobilise sur le gazon. Le pilote arrache un dernier rugissement au moteur, qui répond par un curieux hoquet quand il coupe les gaz. Les deux adolescents s'attendent à voir descendre un dieu, peut-être Apollon lui-même, en tout cas un athlète. Ils aperçoivent un petit homme chauve, les cheveux grisonnants, ne mesurant guère plus d'un mètre soixante, très légèrement bedonnant, les pieds dans des charentaises d'un autre âge, ses lunettes de myope fixées sur le nez et les tempes par du gros sparadrap médical rose qu'il arrache maintenant en faisant la grimace avant de se moucher dans ses doigts, de les nettoyer soigneusement dans l'herbe, et de s'essuyer le visage du revers de sa manche parce que l'incroyable pression qu'il vient d'endurer et le froid intense dans le petit cockpit découvert ont inondé son visage de morve et de larmes. "
Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait pp. 44-46

"En effleurant, on va plus loin qu’en creusant."
François Mauriac,


Lu dans:
J-C Vantroyen, X Flament. Les contrepieds effrontés d’Yvon Toussaint. Le Soir. 17 décembre 2012 page 19.

22 décembre 2012

De Cyrano à Obélix


"C'est possible.
Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible."
E Rostand. Cyrano de Bergerac

Les revoilou. Depardieu, Tapie. Tapie, Depardieu. Ils apparaissent, et l'écran bruisse. Ils vivent de la controverse comme d'une friandise rare. Du Cyrano contemporain.


21 décembre 2012

Nantes

"Quand on ne voit pas Le Havre, c'est qu'il pleut.
Quand on voit Le Havre, c'est qu'il va pleuvoir."
Marcel Proust regardant la mer depuis Cabourg


Lu dans:

Monique Verdussen. Aimer, rêver, souffrir. Supplément Lire. LLB 12 novembre 2012. p. 4

17 décembre 2012

Les pépins de la réalité


"Picasso mange la pomme
et la pomme lui dit Merci
et Picasso casse l'assiette
et s'en va en souriant
et le peintre arraché à ses songes (..)
se retrouve tout seul devant sa toile inachevée
avec au beau milieu de sa vaisselle brisée
les terrifiants pépins de la réalité."
Jacques Prévert

Que j'aime Prévert dont la poésie douce-amère colore si bien les récits de mes patients. Ces "terrifiants pépins de la réalité" qu'on dépose sur le bureau, plaintes et peurs, échéances difficiles, attente anxieuse de résultats d'investigations, douleurs sourdes qu'on voudrait bénignes, pertes et deuils, espoirs déçus, silhouettes alourdies, visages ravinés. La pauvreté rend laid, les rues comme les gens, et quand quelques mots choisis d'un poème hors du temps les illumine, nos journées s'en trouvent embellies. 

 
Lu dans:
Jacques Prévert. La promenade de Picasso.

16 décembre 2012

Inaccessibles rêves


"Grand-père bien-aimé, dis-je, donne-moi un ordre. Tu as souri, posé ta main sur ma tête. Ce n'était pas une main, mais un feu multicolore. Et ce feu s'est répandu jusqu'aux racines de mon esprit. - Va jusqu'où tu peux, mon enfant... - Ta voix était grave, sombre, comme si elle sortait de la gorge profonde de la terre. Elle avait atteint les racines de mon cerveau, mais mon cœur n'avait pas tressailli.- Grand-père, criai-je alors d'une voix plus forte, donne-moi un ordre plus difficile, plus crétois. Et brusquement, à peine l'avais-je dit, une flamme a déchiré l'air en sifflant (..) : -Va jusqu'où tu ne peux pas!-"
Nikos Kazantzaki. Lettre au Greco.

On croit deviner au loin la voix éraillée du grand Jacques Brel tenter, "sans force et sans armure, d'atteindre son inaccessible étoile". Transmettre nos impossibles rêves, tout en donnant les moyens de les réaliser, beau programme au soir d'une existence. Un vieux patient ayant beaucoup vécu avait coutume de rappeler qu'on n'apprend rien à retourner sur le terrain de ses réussites, alors que revenir sur le terrain des ses échecs avec de nouveaux outils, mieux adaptés, accompagné de plus jeunes, faisait progresser l'humanité. 

"Le cri que tu as entendu ne vient pas de toi seul. Ce n'est pas toi seul qui parles. D'innombrables ancêtres parlent aussi par ta bouche. Ce n'est pas toi seul qui désires: d'innombrables générations de descendants désirent déjà dans ton coeur. Tes morts ne reposent pas dans la terre. Ils se sont transformés en oiseaux, en arbres, en air. C'est à leur ombre que tu es assis, de leur chair que tu te nourris, de leur haleine que tu te gonfles. Ils sont devenus les idées et les passions qui déterminent ta volonté et tes actes. «Ne meurs pas, sinon nous mourrons!» crient les morts en toi. Nous n'avons pas eu le temps de jouir des femmes que nous avons désirées. Toi, trouve le temps de les aimer! Nous n'avons pas eu le temps de transformer nos idées en actes. Trouve-le, toi! Nous n'avons pas eu le temps de saisir le visage de notre espérance. Toi, saisis-le, fixe-le. Achève notre oeuvre, achève-la! Jour et nuit nous traversons ton corps en criant. Nous ne sommes pas partis, nous ne sommes pas séparés de toi. nous ne sommes pas descendus dans la terre. Nous sommes enfouis au plus profond de tes entrailles et nous continuons la lutte!»
Nikos Kazantzaki. Ancêtres.

Deux textes éclairants de l'oeuvre de Kazantzaki, l'inoubliable auteur de Zorba le Grec dansant le sirtaki sur la plage du "plus magnifique échec de sa vie". Et soudain la scène finale de ce film d'anthologie nous devient compréhensible.   


14 décembre 2012

A l'ouest rien de nouveau


"Je me lève, je suis très calme.
Les mois et les années peuvent venir.
Ils ne me prendront plus rien.
Ils ne peuvent plus rien me prendre.
Je suis si seul et si dénué d'espérance que je peux les accueillir sans crainte. "
Erich Maria Remarque. A l'Ouest, rien de nouveau. 1928

Un regard d'un écrivain allemand sur la première guerre mondiale: l'absurdité d'une guerre et le désespoir d'une génération sacrifiée. Paul, un jeune soldat de 19 ans raconte sa vie dans les tranchées, dans l'attente de l'armistice imminente et devant le vide de l'avenir qui s'ouvre devant lui. "L'armistice va venir bientôt; maintenant, je le crois, moi aussi. Alors, nous rentrerons chez nous; c'est à quoi s'arrêtent mes pensées. (..) Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête. Si maintenant nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus.  (..) On ne nous comprendra pas non plus, car devant nous croît une génération qui, il est vrai, a passé ces années·là en commun avec nous, mais qui avait déjà un foyer et une profession et qui, maintenant, reviendra dans ses anciennes positions, où elle oubliera la guerre; et, derrière nous, croît une génération semblable à ce que nous étions autrefois, qui nous sera étrangère et nous écartera. Nous sommes inutiles à nous-mêmes. Nous grandirons; quelques-uns s'adapteront; d'autres se résigneront et beaucoup seront absolument désemparés; les années s'écouleront et, finalement, nous succomberons. (..) Je me lève, je suis très calme. Les mois et les années peuvent venir. Ils ne me prendront plus rien. Ils ne peuvent plus rien me prendre. Je suis si seul et si dénué d'espérance que je peux les accueillir sans crainte. La vie qui m'a porté à travers ces années est encore présente dans mes mains et dans mes yeux. En étais-je le maître? je l'ignore. Mais, tant qu'elle est là, elle cherchera sa route, avec ou sans le consentement de cette force qui est en moi et qui dit «Je». 

Il tomba en octobre mil neuf cent dix-huit par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu'à l'ouest il n'y avait rien de nouveau. Il était tombé la tête en avant, étendu sur le sol, comme s'il dormait. Lorsqu'on le retourna, on vit qu'il n'avait pas dû souffrir longtemps. Son visage était calme et exprimait comme un contentement de ce que cela s'était ainsi terminé. 


Lu dans:
Erich Maria Remarque. À l'Ouest rien de nouveau. 1928. Le Livre de Poche (1973) 224 pages. 

13 décembre 2012

If


"Si tu sais méditer, observer et connaître
sans jamais devenir sceptique ou destructeur;
rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
penser sans n'être qu'un penseur
     ... tu seras un homme mon fils."
Rudyard Kipling.

Comme un oiseau au hasard d'une branche, ce fragment de Kipling a voleté dans mes pensées ce soir. Que transmettons-nous à nos proches de ce qui tisse nos existences, et qui soit essentiel? Peu, car s'il est difficile de partager nos avoirs, que dire de notre être? Quel risque aussi que de partager des convictions temporaires, aussitôt démontées par les expériences, les échecs et les rencontres. L'histoire personnelle de Rudyard Kipling l'illustre de manière dramatique. Premier Prix Nobel de littérature anglophone, il écrit le célèbre "If" qui reste le texte préféré des Anglais, exhortation au contrôle de soi et au stoïcisme, indéniablement son plus beau poème. Cinq ans plus tard son fils, le lieutenant John Kipling, est tué à la bataille de Loos en 1915. Dans sa douleur, le père écrit ces lignes amères: « Si quelqu'un veut savoir pourquoi nous sommes morts, / Dites-leur : parce que nos pères ont menti » ("If any question why we died/ Tell them, because our fathers lied"). Il est possible que Kipling ait éprouvé un sentiment de culpabilité pour avoir contribué à faire entrer son fils dans la garde irlandaise de la British Army, alors que le jeune homme avait été réformé à cause de sa myopie. Il ne s'en remit guère, mais "If" demeura contre vents et marées attaché à sa légende. 

12 décembre 2012


 "Je sauve les rêves en plein jour en les photographiant."
Amaury da Cunha, rédacteur photo au Monde.
 
 
Lu dans:
Amaury da Cunha. Après tout. Le Caillou bleu, 2012. 64 p.

11 décembre 2012


"Il n’aurait fallu qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue alors est venue
Qui a pris la mienne."
     Aragon 
  

Commedia dell'arte


"Combien de fois faudra-t-il donc que je te tue pour que tu meures ?"
 Philippe de Broca, Le Bossu (1997)

Psychodrame politique en Italie, où réapparaît le vieux chef que l'on croyait presque mis en bière. 

Lu dans:
Philippe Ridet.  Berlusconi repart du terrain (de football). Blog Campagne d'Italie. Le Monde en ligne. 8.12.12

09 décembre 2012

Un jour de progrès


" Je me suis demandé pourquoi tous les efforts des politiciens étaient impuissants contre les maux de l'Europe, et j'ai vu qu'il n'y avait de salut pour elle que dans une réorganisation générale. "
Saint-Simon (1760-1825)

L’Union européenne recevra ce lundi 10 décembre à Oslo le prix Nobel de la paix. Dans sa déclaration du 12 octobre 2012, le comité norvégien du Nobel dit avoir voulu honorer le rôle stabilisateur joué par l’UE, qui a su transformer la plus grande partie du continent européen, marqué par la guerre, en un continent de paix.

08 décembre 2012

Et pourtant elle tourne


«Galilée: la gloire de cet homme de génie repose surtout sur des découvertes qu'il n'a jamais faites, et sur des exploits qu'il n'a jamais accomplis. Galilée n'a pas inventé le télescope, ni le microscope, ni le thermomètre. Ni l'horloge à balancier. Il n'a pas découvert la loi d'inertie; ni le parallélogramme de forces ou de mouvements; ni les taches du soleil. Il n'a apporté aucune contribution à l'astronomie théorique, il n'a pas laissé tomber de poids du haut de la tour de Pise, il n'a pas démontré la vérité du système de Copernic. Il n'a pas été torturé par l'Inquisition, il n'a point langui dans ses cachots, il n'a pas dit "eppur si muove", il n'a pas été un martyr de la science. Même la célèbre formule «Et pourtant elle tourne» (Eppur si muoue) est apocryphe. Elle a été inventée en 1757, largement plus d'un siècle après la mort de l'astronome, par un libelliste italien installé à Londres, Giuseppe Baretti, qui écrivait pour des lecteurs anglais dont il flattait l'antipapisme."
Arthur Koestler

Les légendes ont la vie dure, souvent réécrites en fonction de l'idéologie dominante de l'époque où elles se créent. Celle de Galilée, dont d'aucuns croient parfois qu'il est mort sur le bûcher de l'Inquisition, y participe. L'antipapisme s'est subtilement modifié au fil des siècles, et décrire un esprit novateur mortellement persécuté par les préjugés religieux reste porteur. Comme l'écrit Jean Sévillia dans un chapitre qu'il lui consacre, la sentence prononcée contre lui par le tribunal du Saint Office le 22 juin 1633, apparaît pourtant bien plus modérée que ce que l'Histoire en a retenu. II est lui est interdit d'enseigner la théorie copernicienne et de se livrer à l'interprétation des Écritures. Une formule d'abjuration lui est imposée, et le Dialogue est mis à l'Index. L'auteur est condamné à une peine de prison dont la durée n'est pas spécifiée, ainsi qu'à la récitation, une fois par semaine, pendant trois ans, des sept psaumes de la pénitence - peine que l'astronome obtiendra de faire dire par sa fille aînée, qui est religieuse. En guise de prison, Galilée est d'abord assigné à résidence chez l'ambassadeur de Florence, dont le palais n'est autre que l'actuelle Villa Médicis. Au bout de deux semaines, il est autorisé à se rendre à Sienne, où il s'installe chez l'archevêque, un de ses amis. Cinq mois plus tard, Urbain VIII accorde à l'astronome la permission de regagner Florence. C'est dans sa demeure d'Arcetri, dans la campagne florentine, que Galilée va désormais vivre. Poursuivant son travail de recherche, recevant élèves et amis, il écrit son dernier livre, celui que les spécialistes considèrent comme son apport principal à la science: les Discours, un traité sur la dynamique et les lois du mouvement, publié à Leyde en 1638. Galilée meurt en 1642, à 78 ans. 

Lu dans:
Arthur Koestler. Les somnambules. Calmann-Lévy. 1961. 595 pages. 
Jean Sévilla. Historiquement incorrect. Fayard. 2011. 360 pages. Extrait pp.82,83 

07 décembre 2012

Le fromage évanoui


" Qu'advient-il du trou lorsque le fromage a disparu ?  »
Bertolt Brecht

Grandeur et servitude, tous les membres de l'ancienne équipe dirigeante de Fortis ont été inculpés hier pour les trois mêmes motifs: manipulation de cours, escroquerie et faux en écriture: le trou. Fortis-ABN Amro-Royal Bank of Scotland et Banco Santander: le fromage, un rêve aujourd'hui évanoui. 

06 décembre 2012

Sagesse d'enfance


"Dans un jardin public un homme observe un petit garçon en larmes dont les deux barquettes à la confiture viennent de tomber dans le sable. Et il découvre que son extrême légèreté, ce jour-là, doit autant à l'après-midi ensoleillé, et aux quelques minutes qu'il est en train de voler à ses activités professionnelles, qu'au drame de l'enfant proprement dit.
«Tant d'années pour émerger et en avoir eu si peu conscience jusqu'ici », se dit l'homme en songeant au cortège des malheurs ordinaires de l'enfance : la peur panique de l'obscurité lorsqu'il fallait se coucher. Les genoux entaillés après une chute sur l'asphalte. La morsure de l'alcool sur la plaie vive. Les poches percées et ses plus belles billes disparaissant dans une bouche d'égout. Ses jouets favoris brisés, perdus ou volés. Les chaussures trop petites, ou trop grandes. L'ennui irrépressible, certains jours, parce qu'au square personne n'acceptait un compagnon de jeu inconnu. La grisaille de l'itinéraire, quatre fois par jour, pour aller à l'école communale et en revenir. La peur d'être montré du doigt par le maître. Un temps étale enfin, sans la moindre  aspérité, et la perspective des plus grandes joies elles-même qui paraissait toujours se perdre dans un futur improbable."
Marcel Cohen

Belle occasion de placer une description de souvenirs d'enfance ce 6 décembre. Belle Saint Nicolas à ceux qui peuvent encore la vivre.

 
Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait pp.227,228

05 décembre 2012

Une décennie de paix


"(..) pour la violence internationale, les guerres proches ou lointaines, les télespectateurs que nous sommes sont persuadés que le monde est à feu et à sang. Or ce n'est pas toujours vrai. Les guerres sont plus "visibles" en temps réel, mais il peut arriver que leur intensité diminue. Si l'on quantifie en nombre de morts la violence guerrière, (..) la décennie 2001-2011 aura été la moins meurtrière que le monde ait connu depuis plus d'un siècle. Entre 2001 et 2011, les différentes guerres (Irak, Darfour, Afghanistan, Congo, etc.) ont fait moins d'un million de morts en dix ans. Le chiffre glace le sang, mais il n'est rien si on le compare à celui de la décennie précédente soit les années 1990-2000 (Tchétchénie Rwanda et Grands Lacs), ou à celui des années 1980  (Irak-Iran, Erythrée, intervention soviétique en Afghanistan), ou encore à celui des années 1970 (Vietnam, Cambodge, Angola, Bengladesh). Il faut remonter à la période 1815-1840, celle qui suit les hécatombes des guerres napoléoniennes, pour retrouver un étiage de victimes aussi bas que durant les années 2001 à 2011. Imaginons un grand journal ou une chaîne de télévision qui titrerait: Le monde connaît une accalmie sans précédent depuis un siècle: (..) il serait jugé irresponsable ou provocateur."
Jean-Claude Guillebaud.

Lu dans:
Jean-Claude Guillebaud. Une autre vie est possible. L'Iconoclaste. 2012. 215 pages. Extrait pp. 193-195 

03 décembre 2012

A l'aune du Temps


«Votre demande me met dans l'embarras, car je mène une vie d'ermite et, depuis des années, celle aussi d'un homme malade, et ne peux recevoir de visite, non plus que m'intéresser à la diffusion et à la traduction de mes écrits. Il y a longtemps que je n'ai plus d'orgueil et ne fais fondamentalement plus rien pour la connaissance de ceux-ci. Si, cinquante ans après ma mort, quelqu'un quelque part sur terre s'y intéresse encore, tout pays pourra aller puiser et s'approprier dans mon œuvre ce qui lui conviendra. En revanche, si, dans cinquante ans, on a oublié mes écrits, c'est qu'ils n'étaient pas indispensables.»
H. Hesse.


Lu dans:
François Mathieu. Hermann Hesse, poète ou rien. Calmann-Lévy. 2012. 542 pages. Exergue. 

Paroles d'aujourd'hui


"Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain
Qui meurt pour un oui ou pour un non."
 Primo Levi (Se questo è un uomo - Si c'est un homme)

Dernière page d'un livre émouvant, qui se termine par l'évocation de son père ouvrier. Les paroles de Primo Levi n'ont rien perdu de leur force, ni de leur actualité. 

 
Lu dans:
Max Gallo. l'oubli est la ruse du diable. Edtions XO. 2012. 397 pages. Extraits p.389

02 décembre 2012

L'oubli est la ruse du diable


"- C'est d'avant toi, tout ça, avait-il dit en se penchant sur cette machine à écrire dont il commençait à visser le clavier. Puis il faisait fonctionner le tabulateur, glissait une feuille de papier dans le tambour qu'il tournait et elle surgissait, blanche, vierge. Mon père commençait à nettoyer la machine, astiquant chaque touche, caressant le bâti métallique jusqu'à ce qu'il brille. -  Comme neuve, disait-il en se reculant. Il ne la quittait pas des yeux, m'expliquant qu'elle était destinée à la casse, qu'elle avait donc été rayée de l'inventaire du matériel. Puis il l'avait soulevée, l'avait tournée et poussée vers moi. - Elle est pour toi. Tu peux gagner de grandes batailles avec ça. (..) Et, agenouillé devant elle, j'ai frappé, touche après touche, doigt après doigt, mes premiers mots italiens: « Mafalda divina commedia. » Ainsi a commencé ma deuxième vie.
Max Gallo
Comme le résume bien François Busnel dans L'Express de ce mois, "c'est le livre que l'on n'attendait plus et qui, pourtant, explique tous les autres. Max Gallo signe, à 80 ans, ses Mémoires. Il trouve le ton juste pour raconter ses failles et ses fêlures.." Aujourd'hui à la tête d'une bibliographie qui compte une centaine de titres, membre de l'Académie française, ancien porte-parole de François Mitterrand, ancien député de sa ville natale, ancien patron de presse, cet historien n'a rien oublié de ses origines d'Italien immigré à Nice, fils d'ouvrier n'ayant autre horizon qu'un bac technique. Intime des grands intellectuels de son temps (qui furent aussi de grands écrivains) : l'ombre de Jean-François Revel et de Raymond Aron plane sur ce beau livre qui se dévore comme un thriller. 

Lu dans:
Max Gallo. l'oubli est la ruse du diable. Edtions XO. 2012. 397 pages. Extraits pp.168, 165.

01 décembre 2012

Sagesse cistercienne


"Que chacun s'efforce de ne pas être en dissidence avec soi-même.
Connais ta propre mesure
Tu ne dois ni t'abaisser ni te grandir, ni t'échapper ni te répandre.
Avance donc avec précaution dans cette considération de toi-même.
Sois envers toi intransigeant.
Evite lorsqu'il s'agit de toi l'excès de complaisance et d'indulgence. »

Bernard de Fontaine, abbé de Clairvaux (1090-1153)
  
Lu dans:
Max Gallo. L'oubli est la ruse du diable. Editions XO. 2012. 397 pages. Extrait p 523.

30 novembre 2012

De rêve et d'abandon


"Dormeuse, amas doré d'ombres et d'abandon."
Paul Valéry

Seul dans le cabinet silencieux, je me surprends à observer la pleine lune par un interstice du rideau. Elle veille sur les rêves de tant de personnes chères, dans les bras de Morphée à l'heure qu'il est. Sur  notre fils Benoît endormi au pied du mont Simandou en Guinée,  sur nos mômes si pleins de vie, et sur tant d'autres que nos vies croisent.  Leurs rêves rejoindront les miens dans quelques minutes, comme le souffle Claude Roy :

"Tu traverses mon rêve sur la pointe des pieds
un doigt sur la bouche « Ne te réveille pas»
Je réponds dans mon rêve «Je ne dors pas je rêve»
Tu dis à voix basse «Est-ce moi qui rêve que tu dors?
Ou bien toi qui ne dors pas et je te parle en vrai? »
(..) Allez savoir où est la vraie     Toutes le sont
et même celle de l'absence."

le Haut Bout . 25 septembre 1983


Lu dans:
Claude Roy. A la lisière du temps. Les passantes du rêve. NRF Gallimard. 208 pages. Extrait pp. 166,167

28 novembre 2012

Moi, la face cachée


"Le sommeil est ce moment particulier où notre conscience nous échappe et devient l'autre de nous-même."
Juan Paparella

Juan Paparella expose à Tourinnes-la-Grosse "L'étranger. L'autre. Celui qui nous habite.", oeuvre monumentale représentant le trait oscillatoire dessiné à la mèche d'artificier d'un électroencéphalogramme de son sommeil. Symbole de la fragilité des choses, il la découpera en fragments à la fin de l'exposition, remis aux visiteurs et amis présents. 
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On s'aime comme on se quitte


"Chaque jour, après avoir accompagné son fils à l'école maternelle, une femme s'attarde à l'observer un instant à travers la porte vitrée donnant sur la cour de récréation. Et chaque jour, pendant quelques secondes au moins, suivant des yeux le petit anorak bleu roi et le bonnet rouge, elle est saisie de la même bouffée d'angoisse : c'est comme si l'enfant était déjà inaccessible dans la distance et la multitude de toute une génération. Alors qu'il était si désespéré à l'idée de la quitter, il y a quelques minutes à peine, le voici d'ailleurs, les joues  encore mouillées de larmes, qui se met à sautiller et à courir comme tous les autres enfants. "
Marcel Cohen

Qui de nous n'a vécu pareille étape, involontairement cruelle: nos enfants ne nous appartiennent guère. Au mieux, nous leur assurons une piste de lancement, un espace de passage vers une existence propre. A leur naissance, nous nous sentons pourtant investis d'une mission longue comme un quart de vie, et quelques mois plus tard ils nous rappellent déjà que nous ne constituons qu'une minime partie de leur univers. Pour un temps, ils nous reviendront chaque jour, puis chaque weekend, puis ils conduiront eux-mêmes leurs mioches en maternelle. Seule la porte vitrée donnant sur la cour de récréation ne change guère, et je ne changerais pourtant ma vie pour la sienne: nos petits d'hommes sont faits de la chair dont on fait les projets, fragiles et forts à la fois.  


Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait p.149 

25 novembre 2012

Un coeur morcelé


"Ils portent le fer dans le ciel,
ils construisent des murs partout,
pour chaque mouvement du bras, une loi.
S'ils pouvaient faire des parcelles
avec le ciel, ils le feraient.
Assis dans l'herbe
entre les fleurs et les reflets du ciel,
je les regarde courir dans tous les sens.
Ils n'avancent pas.
Pire : ils reculent."
A. Romanes

Alexandre Romanes, poète gitan, ancien du cirque Bouglione, écrit mieux que quiconque la souffrance des murs qu'on dresse, des parcelles, et des législations contraignantes. A le relire, par-delà le récit de son peuple, il me semble que c'est toute l'histoire des hommes qu'il pleure, souffrances sans cesse reproduites et aussitôt oubliées.  


Lu dans :
Alexandre Romanes. NRF. Gallimard. 2004. 98 pages. Extrait p. 50 

L'air tissé par le vent


"L'eau
fait sonner  son tambour
d'argent
Les arbres
tissent le vent."
F. Garcia Lorca

Soudaines secousses cette nuit dans un automne aux couleurs impressionnistes. Des forces internes se réveillent, s'ébrouent, renversant les plantes en pots de la terrasse et déshabillant les Gingko Bilobas de leurs feuilles ambrées. Le bol de café dominical me rassure les mains de sa douce chaleur, et je pense à la semaine qui s'ouvre en contemplant le jardin. Combien de bonheurs, combien de malheurs?  le futur demeure une fascination. 


Lu dans:
Federico Garcia Lorca. Poésies II. NRF Gallimard. 1955. 240 pages. Extrait p.161

24 novembre 2012

Tâches ingrates


"Un homme se demande quelle solitude élémentaire il cherche encore à préserver (et avec quelle étrange pudeur) quand il se croit tenu d'expliquer qu'il vient de passer une heure à s'acquitter de tâches ingrates, alors qu'en réalité il observait, allongé dans l'herbe,  comme il le faisait enfant, l'offensive d'une légion de fourmis rouges contre les cohortes, sans cesse renouvelées, d'une armée de fourmis noires."
M. Cohen

 
Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait p.80

23 novembre 2012

Eloge de la veille


"Je ne m'endormirai que si d'autres veillent."
Paul Eluard

« Dans ma compagnie, explique un ancien militaire, monter la garde était considéré par tous comme une corvée. Personnellement, j'aimais la solitude des nuits au grand air, et me portais fréquemment volontaire (..), ce qui me valait de passer pour un excentrique. Comment expliquer ce que je ressentais? Sans doute ne le comprenais-je pas tout à fait moi-même. Ce qui ne m'empêchait pas d'être conscient de protéger des bâtiments où personne n'aurait songé pénétrer. Qui tenterait d'entrer par effraction dans une caserne bourrée d'armement où quelques centaines d'hommes dans la force de l'âge, et parfaitement entraînés, dorment à proximité de leur fusil ? Ainsi, ma présence était-elle plus symbolique que dissuasive. En réalité, ce sont mes camarades endormis qui me gardaient, non le contraire. Moi, il suffisait que je sois là !" 

 
Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait p.36

21 novembre 2012

Hasards simultanés


« Il arrive qu’une série de correspondances inhabituelles ou d’événements similaires ne forment pas une pure coïncidence, mais une coïncidence signifiante. Cette synchronicité est parfois ce que nous attendions pour nous pousser à des changements et des éveils auxquels nous sommes prêts. »
Pierre Teilhard de Chardin


Lu dans:
David Richo. Le pouvoir des coïncidences. Petite bibliothèque Payot. 2012. 263 p. Introduction.

Ces merveilleux fous volants


"Un UCAV (Unmanned Combat Air Vehicle, drone de combat volant) est programmé pour suivre un trajet et atteindre un objectif, conduisant sa mission avec une grande autonomie, sans intervention humaine.  Qui peut être tenu responsable d'une opération militaire menée avec ces drones autonomes ? Le commandant, le programmeur de drones, le constructeur de l'appareil?"
Laurent Checola et Edouard Pflim

 
Lu dans :
Laurent Checola et Edouard Pflimlin. Drones : des ONG demandent l'interdiction des "robots tueurs". Le Monde.fr . 20.11.2012   

20 novembre 2012

Métamorphose dans la nuit


"Soir après soir, lorsqu'il éteint sa lampe de chevet avant de s'endormir, un homme retrouve cette pensée telle une petite flamme qu'il ne parviendrait pas à étouffer en dépit de toutes les difficultés du jour: si une maturation lente, échappant à toute conscience, a bien lieu pendant le sommeil alors, et si minime soit-elle, ce n'est pas tout à fait le même homme qui s'éveillera le lendemain, ni tout à fait dans le même monde."
Marcel Cohen
 
 
Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait p.102

17 novembre 2012

Le prix d'une médaille


"Un mathématicien est comme un aveugle dans une pièce noire, cherchant à voir un chat noir, qui n'est peut-être même pas là."
Cédric Villani

Quand un lauréat récent de la médaille Fields de mathématiques raconte son quotidien dans l'élucidation de questions de physique statistique, maîtresse jalouse qui hante ses nuits et ses weekend, cela donne un livre étrange (Théorème vivant, 2012, Grasset). Pot-pourri où il livre en vrac récit de vie, messages électroniques, articles scientifiques, croquis et démonstrations manuscrites, rêves, désillusions et petites vanités. On ne comprend qu'un tiers, mais on a l'ambiance, la petite musique d'un monde pas exempt d'une certaine schizophrénie où se mêlent en permanence la réalité, les hallucinations visionnaires et quelques moments inattendus où surgissent soudain la solution de questions restées sans réponse depuis des décennies. Un monde hermétique pour qui n'en possède pas les clés, ce qui n'est pas l'apanage des mathématiques d'ailleurs, que le lecteur lambda découvre en se risquant un oeil par le trou de la serrure. 

 
Lu dans:
Cédric Villani. Théorème vivant. Grasset 2012. 280 pages. Extrait pp 263-264.

16 novembre 2012

D'ombre et de lune


"Une nuit d'été, deux hommes jouent aux échecs sur le pont d'un navire. Soudain, la pleine lune, émergeant entre les nuages, projette si bien l'ombre des pièces à leurs pieds que les joueurs s'interrompent pour suivre cette seconde partie qui s'est engagée à leur insu et en grandeur nature. En effet, les pièces ne se détachent pas seulement sur le pont avec une netteté confondante : animées par le double mouvement du roulis et du tangage, elles grossissent, s'entre-dévorent, se ruent sur les joueurs eux-mêmes puis, démesurées, se font un instant hésitantes et refluent en s'amenuisant. Elles amorcent alors un mouvement de rotation, s'effilent, vacillent, se couchent, s'emmêlent, avant de surgir une fois encore de l'ombre. Mais les deux hommes aperçoivent maintenant une pièce supplémentaire : un fou, ou une reine, se déplaçant sur la diagonale à une vitesse telle qu'à l'évidence elle ne doit plus rien aux mouvements du navire : l'ombre d'un homme sur le pont. ".
Marcel Cohen

J'ai aimé ce court texte décrivant les plans enchevêtrés de notre existence où se superposent comme sur l'écran d'une lanterne magique nos actes, la représentation que nous nous en faisons et le monde extérieur. Nos vies sont ce jeu d'ombres et de lune sur le pont du navire qu'agite le roulis.


Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait p. 68

13 novembre 2012

Visages de la peur


"La nuit, dans un faubourg où il s'est égaré, un homme doit affronter un gros chien le menaçant au milieu d'une rue déserte. Loin de rebrousser chemin, le passant choisit de poursuivre sa route : il est trop mécontent de lui ce jour-là, trop fatigué, trop assommé par tout le désespoir de ce quartier éloigné pour accepter, de surcroît, l'idée de rentrer chez lui en ayant manqué de courage. Lorsqu'il parvient à sa hauteur, le chien hurle avec rage en montrant les crocs. Cependant, loin d'attaquer il recule et, maintenant que l'homme est à sa portée, il se calme même un peu. Bientôt, les aboiements tournent au grognement, et de plus en plus faible, tandis que l'animal baisse les oreilles. L'homme a largement dépassé le chien quand il se retourne. C'est pour apercevoir l'animal silencieux, tout penaud au milieu de la rue, et qui agite faiblement la queue. Se sentant encouragé par le regard du passant attardé, il lui emboîte même le pas. «Nous avons eu peur l'un et l'autre », murmure l'homme en lui caressant le crâne de sa main encore moite, «nous avons été courageux l'un et l'autre. Et maintenant qui n'aurait besoin d'un peu d'amour? »
Marcel Cohen

Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait pp. 13-14

Rêver l'impossible


 "Peu de rêves sont aussi séduisants que ceux qui sont impossibles."
B. Larsson

Faut-il espérer dans ce cas qu'ils se réalisent? Un jeune patient, étiqueté d'étourdi par ses professeurs, rêvait de devenir Américain et pilote de Boeing. Il devint les deux. Aux dernières nouvelles, ruiné par le jeu, l'argent et les femmes faciles, il ne survivrait que grâce à des emplois précaires. Ses parents sont morts, emportant les dernières nouvelles de son enfer. 
  

Lu dans:
Björn Larsson. Les poètes morts n'écrivent pas de romans policiers. Grasset. 2012; 491 pages. 

11 novembre 2012

Au son du Last Post


"Je ne m'endormirai que si d'autres veillent."
Paul Eluard

Soir de 11 novembre. Si on tend l'oreille, l'écho du Last Post se répercute jusqu'aux murs de mon bureau silencieux. La maison a retenti ce matin des cris et des sauts de nos petits-enfants. Me revient en écho l'image sépia d'un grand-père revenu malade d'une guerre de tranchées sur l'Yser, et que je ne connus pas. Si peu de générations séparent ces rires et cette vie hypothéquée, ces enfants rieurs et ce Poilu qui partit selon toute vraisemblance avec optimisme pour une guerre qu'on croyait courte. La semaine passée, deux de nos petites-filles sautillaient entre les tombes, trouvant que "c'était beau un cimetière, avec plein de fleurs partout, et des feuilles couleur or qui volent partout". Ce passé qui prend la main de l'avenir donne une texture à nos journées.  


Lu dans:
Eluard cité par David Lelait-Hélo. Sur l'épaule de la nuit. Editions Anne Carrière. 2010. 175 pages. Extrait p. 158

09 novembre 2012


"C'est la chaude loi des hommes, du raisin ils font du vin, du charbon ils font du feu, des baisers ils font des hommes."
Eluard

 
Lu dans:
David Lelait-Hélo. Sur l'épaule de la nuit. Editions Anne Carrière. 2010. 175 pages. Extrait p. 50

La gratuité de vivre


"N’être que l’odeur des fruits.
N’être que l’heure en suspens.."
Jean Grosjean
Une journée se termine, lisse et bientôt oubliée. Des rencontres, des paroles, des questions, quelques ébauches de réponses. Ni querelle vaine, ni angoisse excessive, c'est déjà du bonheur. A celui qui me demandera "qu'avez-vous fait le 8 novembre 2012?" il me sera impossible de citer le moindre fait saillant. Comme vous sans doute, je me serai coulé dans le lit du fleuve et laissé porter par la gratuité de vivre: « Courir dans les champs, / sentir le vent, / ce n’était pas assez. / Comme tous ceux / qui n’ont rien dans la tête, / moi aussi j’ai cru / qu’il fallait faire des choses. (..) La neige, le vent, les étoiles : / si le coeur est parfait, / pourquoi vouloir plus ? » (A. Romanes).


Lu dans:
Jean Grosjean, Les Vasistas, Paris, Gallimard, « Romance », p. 12.
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, p. 54.

07 novembre 2012

Opportunité n'est pas choix


"La vie, c'est ce qui t'arrive alors que tu es occupé à faire d'autres plans." ("Life is what happens to you while you're busy making other plans.")
John Lennon. Beautiful Boy.

John Lennon berce son second fils Sean au son de cette mélodie qu'il vient de composer pour lui, quelques mois avant sa mort violente près de Central Park. Sans doute rêve-t-il aux multiples opportunités d'une existence, aux portes prématurément refermées comme aux fenêtres qui s'ouvrent. Ces pensées m'ont occupé durant cette journée, oscillant sans cesse entre soleil et brume, entre espoirs et craintes des divers patients venus se confier. "Planifier au minimum pour s'adapter à tout pourrait être la devise du monde vivant" relève Dominique Dupagne, et - qui sait? - la clé de son avenir. 

Obama: quatre ans de plus. Il s'en fallut d'un cheveu cette nuit qu'il puisse méditer la ritournelle de Lennon. A quoi tient l'Histoire ..
 

Lu dans:
Renata Saleci. La tyrannie du choix. Albin Michel. 2012? 216 pages. Extrait page 206.
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.115

Sagesse du choix


"Deux routes divergeaient dans un bois, et moi,
J'ai pris celle par laquelle on voyage le moins souvent,
Et c'est cela qui a tout changé."
Robert Frost. La route non prise.
 
 
Lu dans:
Renata Saleci. La tyrannie du choix. Albin Michel. 2012? 216 pages. Extrait page 164.

02 novembre 2012

Sagesse d'un astronome


"Moi qui passe et qui meurs, je vous contemple, étoiles!
La terre n'étreint plus l'enfant qu'elle a porté.
Debout, tout près des dieux, dans la nuit aux cent voiles,
Je m'associe, infime, à cette immensité;
Je goûte, en vous voyant, ma part d'éternité. "
    Claude Ptolémée, dit l'Astronome. 
 
Géographe, mathématicien, astronome, auteur de traités d'optique, de tables chronologiques, d'un essai ("Sur les harmoniques"), d'un ouvrage philosophique ("Sur les critères et les principes
vecteurs de l'âme"), Claude Ptolémée, vécut à Alexandrie vers l'époque de Marc Aurèle. Disciple de l'astronome Hipparque de Bithynie, plus vieux que lui d'un demi-siècle, il le compléta portant de 850 à 1022 le nombre des étoiles fixes cataloguées par son prédécesseur. Ses ouvrages, traduits en arabe, servirent de fondement à l'astronomie musulmane du Moyen Age; en Europe, son système s'efforçant d'accorder les données mathématiques avec le mouvement apparent des astres régna jusqu'à Copernic et Galilée. 

Le jardin rouille sous la pluie, donnant sa juste tonalité à la fête des morts. Nos pensées s'envolent vers tant d'êtres chers disparus à notre vue, nous situant nous-mêmes dans le vaste cours des choses. Il me plaît de m'y aider en lisant Ptolémée, plutôt que Glycon dans une tonalité bien plus sombre : "Tout est rien, tout est vide, et tout farce grossière. Nous sortons du chaos pour devenir poussière." (Anth/pal. X.124). 


Lu dans:
Seule épigramme connue de Claude Ptolémée, dit l'Astronome  (IIème siècle de notre ère). Anth. Pal., IX
Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Gallimard. NRF 1979, 485 p., extrait page 381-382

31 octobre 2012

La lente dénaturation de l'identité


"Aujourd’hui, il est techniquement possible de dénaturer la vie d’une personne – ce qu’elle est, comme elle est, ce qu’elle fait, ce qu’elle dit, ce qu’elle pense, ce qu’elle écrit – et l’altérer subtilement petit à petit au point de la dénaturer en totalité, et de provoquer en elle des dommages irréparables. Le pire est sans doute que ces opérations délictueuses ne résultent même pas d’une conspiration politique, économique ou culturelle mais, plus vulgairement, de pauvres diables qui, de cette manière, essaient de combattre l’ennui et la pauvreté terrible de leurs vies."
Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature péruvien

Deux mésaventures récentes sous-tendent cette réflexion récente et désabusée du Prix Nobel péruvien et espagnol de Littérature (2010). L’une concerne Philip Roth qui a demandé à Wikipédia de modifier une information qui apparaissait sur sa page, et qui n’était pas exacte. Requête à laquelle Wikipédia a répondu que "la parole de l’auteur était une source non suffisante à la modification de cette information". L'autre touche Vargas Llosa lui-même, surpris de découvrir deux textes diffusés via Internet, signés de lui et qu’il n’a pas écrits. Après avoir consulté un avocat qui l'a dissuadé de procéder vu la complexité de la question du droit d’auteur et du copyright sur Internet, et de la difficulté de trouver les personnes à l’origine de ces textes, il a considéré qu'il valait mieux oublier tout ça. Ces textes poursuivent donc leur existence de contrebande sous son nom, en toute impunité.

Lu dans:
Mario Vargas Llosa. La identidad perdida (L’identité perdue). Tribune publiée dans le quotidien espagnol El Pais le 21 octobre 2012.
L’identité perdue ? Xavier de la Porte. L'identité perdue. InternetActu. 29/10/12

Sagesse de cimetière


"Ci-gît Allais - sans retour."
Epitaphe d'Alphonse Allais (1850 - 1905)
 
 

30 octobre 2012

La fleur au canon


"Belle et grande et juste guerre. Je sens profondément qu'on sera vainqueur."
Alain-Fournier. Lettre à sa soeur.

Le 4 août 14, le lieutenant Henri Fournier écrit à sa soeur. Un mois plus tard, il meurt au front. Il venait de terminer la rédaction du Grand Meaulnes dans lequel il fait dire à son héros "dans la mort seulement, je retrouverai peut-être la beauté de ce temps-là?" Quatre années de tranchées et de combats meurtriers descillèrent les yeux des engagés de 14, quand ils survécurent. Sommes-nous pour autant devenus plus lucides? 

 
Lu dans :
Jean-Christian Petitfils. Le frémissement de la grâce. Le roman du grand Meaulnes. Fayard. 2012 . 263 pages. Extrait p.245.

28 octobre 2012

De l'écriture


"L'écriture est la peinture de la voix."
Voltaire.

“Il y a quelques mois, j’ai réalisé que je n’avais aucune idée de ce à quoi ressemblait l’écriture manuscrite d’un de mes meilleurs amis. Je le connais depuis 10 ans, mais nous n’avons jamais utilisé l’écriture manuscrite pour communiquer, ni une lettre, ni une carte postale, ni un petit mot. Je ne sais pas si son écriture est droite ou inclinée, italique ou arrondie, élégante ou bâclée. M’a frappé l’évidence que nous étions à un moment de l’Histoire où l’écriture manuscrite semble sur le point de disparaître de nos vies. Nous l'avons abandonnée pour quelque chose de plus mécanique, moins distinctement humain, quelque chose qui dit moins sur nous. (..) Dans le passé, l’écriture manuscrite était considérée comme le signe le plus fort de l’individualité. De la même manière que les rituels et autres petites conséquences liés à l’écriture avec un stylo. Ainsi la petite bosse calleuse sur le côté de l’index. Ou le mâchonnage du stylo (et même tout ce qu’on pouvait faire avec le morceau de plastique au bout d’un bic). Nos rituels et l’engagement sensoriel avec le stylo nous relient à lui. Ce qui n’est pas le cas avec les manières d’écrire d’aujourd’hui. Comme tout le monde, depuis une vingtaine d’années, j’écris beaucoup sur ordinateur. Et je peux identifier très précisément quand je suis passé du stylo au clavier. C’était en 1987, pour écrire mon PhD à Cambridge. Mais depuis tout ce temps, je n’ai pas identifié de vraies sensations pour cet objet, ne pouvant pas le sucer ou le regarder comme une extension directe de mon être, comme je le fais avec un stylo. Le stylo est avec nous depuis si longtemps qu’il semble presque en vie, comme un doigt supplémentaire. Les autres outils contemporains d’écritures, comme les téléphones, occupent un espace psychologique qui est plus proche du stylo. Il y a dix ans, les gens gardaient leurs téléphones dans leur poche. Aujourd’hui, ils l’ont continuellement à la main, comme un petit animal colérique, qui nous scrute d’un air maussade, et exprime le besoin d’être constamment apaisé. Très clairement, les gens regardent leurs téléphones comme, jusqu’à un certain point, une extension d’eux-mêmes. Et pourtant, nous n’avons pas développé avec eux tous ces petits et plaisants gestes qui sont l’ordinaire de notre rapport au stylo. Si vous aperceviez quelqu’un en train de sucer son téléphone pendant qu’il réfléchit à la prochaine phrase de son texto, vous penseriez qu’il est complètement fou. (..)
De la même manière qu’on ne glisse pas toujours des plats préparés dans notre four à micro-ondes, et qu’il nous arrive, par amour pour ceux que l’on nourrit, de prendre le temps d’éplucher des légumes, de suivre une recette pas à pas,  l’écriture manuscrite est bonne pour nous. C’est par cette voie que l’écriture manuscrite reviendra dans nos vies, comme un plaisir, comme quelque chose qui nous fait du bien, qui est plus humain que d’autres moyens de communication."



Lu dans :
Xavier de la Porte. L’encre perdue. Blog InternetActu.net. 15/10/12
Philip Hensher. The Missing Ink : The Lost Art of Handwriting, and Why it Still Matters (L’encre perdue : l’art oublié de l’écriture manuscrite, et pourquoi elle importe encore). Macmillan. 2012. 300 pages

Heure d'hiver


"La dernière nous tue".
Sagesse de cadran solaire

Une heure de bonus. Belle occasion d'ajouter quelque chose d'inattendu à cette journée.
 

26 octobre 2012

Vue sur nuit


"La grange a brûlé -
A présent
Je vois la lune."
Masahide ( 1657 - 1723 )

Il a perdu toute protection, et son emploi dans une multinationale. Il a cinquante ans et bénéficie - qu'en français ces choses-là sont bien dites - d'une mise à la retraite anticipée.  La bergerie provençale de sa prime enfance l'héberge désormais, et le tilleul, et la vision du Ventoux. Qu'il lui ait fallu tout ce parcours pour admirer le bourdonnement de l'abeille se lovant dans une fleur, et leur gratuité, est une découverte. 


Lu dans :
Julie Otzuka. Certains n'avaient jamais vu la mer. Phébus. 2011 . 144 pages. Exergue. 

L'épouvante du vide


"Quand vous êtes habitués à une stimulation constante, dès qu’elle vous manque, vous ne savez plus quoi faire de vous-mêmes. Quand vous êtes habitués à ne plus avoir aucun temps mort, tout vide produit de l’angoisse. Et là, nous avons le smartphone, il est le perpétuel soulagement à nos angoisses."
Doug Gross

... ou rêvasser sur un banc la joue caressée par le soleil d'automne. Il n'est pas certain que l'ennui soit éliminé par l'activité. 


Lu dans :
Doug Gross. Les smartphones ont-ils tué l’ennui ? http://internetactu.blog.lemonde.fr/tag/alienation/

25 octobre 2012

La chute


"Je m'appelle Peter. Pendant plus de 15 ans j'ai été le n°2 dans un gang spécialisé dans l'extorsion de fonds, le chantage, le racket, les enlèvements, les vols avec violence. Et l'alcool a détruit tout ça."
Voutch. 

23 octobre 2012

Prendre les mots au sérieux


« Après cette victoire, même si elle n'a pas été durable, il fallait une réévaluation, il fallait se demander si l'humanité méritait encore qu'on lui fasse confiance, chercher où nous avions échoué, où se trouvait la première faute, le premier écart dont les autres échecs sont issus. En réalité, pour moi, la première faute, le premier écart, le premier échec est de ne pas avoir pris les mots au sérieux. Cela doit toujours nous servir d'avertissement. Bien sûr, les métamorphoses que les sciences font entrevoir constituent un appel puissant à l'imaginaire. Bien que les circonstances soient très différentes, je crois pourtant qu'il ne faut jamais perdre la leçon de ce que nous avons constaté. La ligne de partage peut être vite franchie: des choses impossibles deviennent possibles, l'impensable devient pensable. Alors, faisons attention, il s'agit du sort de l'humanité. Le plus grand danger, c'est au fond quand le mal prend le visage du bien."
Elie Wiesel

Michel Serres suggère que désormais "il n'y a plus d'autre autorité que la conviction." Lisant Elie Wiesel, on en accepte l'augure. Rescapé des camps, écrivain, prix Nobel de la Paix, il voit la fondation créée avec les fonds reçus s'effondrer financièrement dans la faillite frauduleuse de Bernard Madoff en 2008. On lui propose le poste de président de l'état d'Israël, qu'il décline "car il n'est qu'un écrivain". Des prises de position (le soutien à la guerre en Irak) qu'il regrette, motivées par son admiration profonde pour Colin Powell (« un grand soldat est un homme qui n'aime pas la guerre ») n'enlèvent rien aux interrogations fortes qu'il nous envoie. Avez-vous lu le récit de sa captivité, La nuit?  


Lu dans :
Elie Wiesel  La Ville de la chance  Seuil 1962
Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. Flammarion 2012 560 paeges  extrait p 501
Ube biographie succincte d'Elie Wiesel sur Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Elie_Wiesel

22 octobre 2012

Poussière de vie


"Des rais obliques, où danse la poussière, filtraient à-travers les volets clos."
Christine Vigneron

Douze mots, et de la poussière écrivent un traité contre le désespoir.


Lu dans:
Christine Vigneron. Jean est là-bas. Arléa. 2010   110 pages  page 15

18 octobre 2012

Eloge de la fuite


"Face à la mer qui monte il est souvent préférable de construire un bateau pour explorer de nouveaux territoires plutôt que de s'échiner à construire une digue de sable."
F. Dupagne

Ou comment résumer en une courte phrase l'"Eloge de la fuite" d'Henri Laborit (1985, Folio), le chirurgien qui s'orienta ensuite vers la recherche fondamentale et la biologie des comportements. "Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime. Vous connaissez sans doute un voilier nommé « Désir ».

Le marin qui sommeille en nous finirait-il par aimer les tempêtes, qui débouchent sur des horizons nouveaux?  Entre cape et fuite, il reste une possibilité, celle de faire demi-tour et tenter de rentrer au port. Choix de marins, choix de vie, duquel rêverez-vous cette nuit?

Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.311 

« L’homme se développe actuellement comme un ver de terre : un tuyau qui avale de la terre et qui laisse derrière lui des petits tas. Si un jour la terre disparaît parce qu’il aura tout mangé, il ne faudra pas s’en étonner. »
Andreï Tarkovski, cinéaste (1932-1986)


Lu dans:
Le Soir. 17 octobre 2012. p.40 

17 octobre 2012


"Pour chaque problème complexe il existe une solution simple, évidente et fausse."
H.L. Mencken.  


Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.169

16 octobre 2012


"Ce week-end un cambrioleur est entré chez moi. Il cherchait de l'argent. Je me suis levé et je l'ai aidé. Au cas où."
Lu sur un forum, désopilant.
 

14 octobre 2012

Sagesse de jungle


"Personne n'a le droit de te mordre, et surtout pas un lapin."
Voutch
Papa loup donne ses conseils à son louveteau. J'adore.


C'était Waterloo


« Rien n'est plus triste qu'une bataille gagnée, si ce n'est une bataille perdue."
Wellington, parcourant le champ de bataille le soir de sa victoire à Waterloo.

Victor Hugo, dans Les Misérables, donne à ce moment une intensité épique. On est dans la défaite : on la respire, on la boit, elle vous étouffe. Et, miracle de l'art, elle se transforme en beauté tant elle traduit l'inéluctable destin humain qui est de perdre, de souffrir, de périr. « Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le rêve, c'est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être là-dessous et se dire: "Tout à l'heure, j'étais un vivant!" » 

Le vote dans nos pays a remplacé le canon. Victoire, défaite demeurent, l'élection reste une confrontation, voire un combat de chefs. Nettement moins épique toutefois que la description qu'en fait Victor Hugo. Ce soir pourtant, on laissera avec un certain amusement les vainqueurs avancer leurs bulletins de victoire. 
 

Lu dans:
Jean-Marie Rouart. Napoléon ou la destinée. Gallimard 2012. 347 pages. 

13 octobre 2012

La vie comme une chance


"La seule définition qui vaille est connue, et ne va pas fort loin. Elle dit en substance que l'homme est une page blanche, le seul des vivants à se construire, à se confronter à ce vide qui le constitue, et à devoir y inscrire, à mesure, une histoire que nul ne connaît, et surtout pas lui-même, avant qu'il ne l'invente. D'où cette conséquence, autre version de la même idée : l'humain se définit par le fait qu'il se demande ce qu'il est. De tous les vivants, lui seul est taraudé par l'énigme insoluble de son existence, de sa place, de son identité. "
Monique Atlan, Roger-Pol Droit.

Bienvenue à Cécilia, qui soudain s'invite à la table familiale chez Laurence et Pascal par un tonitruant "poussez-vous là, et faites-moi une place". Selon la formule consacrée, la maman et le bébé vont bien. Née hier, retour à la maison aujourd'hui, les temps changent. Que sera son existence, comment se transformeront les cellules-souches de sa vie débutante, de quels récits se noirciront les plages blanches du cahier de ses jours? Faisons confiance, son arrivée est une chance. 
 
Lu dans:
Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. Flammarion 2012 560 pages. Extrait p 10

12 octobre 2012

L'âme des choses


"Les objets ne doivent pas tous avoir servi à quelque chose. Une tige et une rondelle d’acier forgé, sur le bureau, sont surtout le résultat concret d’un savoir-faire, celui du grand-père qui les avait rangées dans un tiroir. Il en émane l’idée d’une perfection dans le travail et le souvenir de celui qui l’a accompli : « Sur ma table, c’est sa présence, mieux qu’une photo ou quoi que ce soit d’autre. En dix heures, il a fallu percer la rondelle, puis creuser les cinq pans au bon angle, et soigner la perpendiculaire au plan. Puis araser sur la tige les mêmes six pans, la lime travaillant alors de l’extérieur et non plus de l’intérieur, puis commencer la longue approche de l’ajustement. »
François Bon
 
 
Lu dans:
Pierre Mauty. Objets inanimés, avez-vous une âme ? Le Soir Livres. 12 octobre 2012. p.41
François Bon .  Autobiographie des objets . Seuil. 2012.  244 p.

11 octobre 2012

Y a un homme qui part


"Malheureux celui qui ne se réjouit plus quand on sonne à sa porte".
Les Misérables. Victor Hugo.

"Regarde bien, petit,
Regarde bien  
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux 
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien 

Est-ce un lointain voisin
Un voyageur perdu
Un revenant de guerre
(..) Est-ce mon frère qui vient
Me dire qu´il est temps
D´un peu moins nous haïr?
Ou n´est-ce que le vent
Qui gonfle un peu le sable
Et forme des mirages
Pour nous passer le temps?

Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Il faut sécher tes larmes
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Tu peux ranger les armes."

Jacques Brel   

10 octobre 2012

Pages sur la neige


"Il faut apprendre à lire la page qui déjà s'efface
parce que le temps se fait plus doux et que la neige fond

Que dit le texte imprimé sur le sel blanc crissant?
Que disent les caractères sur le sable fuyant?
Peut-être simplement      qu'il suffit d'avancer pas à pas
le plus léger possible insouciant de durer
content qu'il ait neigé       et content qu'il déneige
prenant le soleil comme il va      la brume comme elle vient
(..) comme ça se passe d'ailleurs pour de vrai
lorsque la vie retient son souffle et la clarté
avant que recommence à couler la durée."
Claude Roy . Le Haut Bout . Jeudi 3 octobre 1985
Lignes légères et graves, qui résonnent en moi d'une manière particulière  en ce début d'automne. Un ami cher fête ses 90 ans ce jour; il est resté le plus jeune de nous tous et son sourire merveilleux semble dévaler de la colline de Clerlande vers les endroits où vivent ceux qu'il aime et qui l'aiment. Un autre ami tout aussi cher a déposé sa trousse et son stéthoscope il y a quelques jours, après plus d'un demi-siècle de médecine générale. Il était resté le plus passionné par son métier de nous tous, et une de mes références. Notre chemin passe par les pas de ceux qui nous précèdent. 

 
Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115 pages. Extrait pp 8-9

09 octobre 2012

Heureux les assoiffés ..


"Embrasse-moi, je meurs de soif."
Edith Stein
 
Lu dans:
Yann Moix. Mort et vie d'Edith Stein. Grasset. 2007. 195 pages. Extrait p.22

08 octobre 2012

Mystérieux débuts


"Où vont les gens quand ils disparaissent de notre vie ?"

".. au début, on ne sait pas que c'est le début,
au début on ne sait pas que les choses commencent,
au début on n'est pas certain que les rêves sont des rêves,
et surtout au début on ne sait pas combien de temps cela va durer..."
Kiss & Cry. Michèle-Anne De Mey, Jaco Van Dormael

 Un simple frôlement de mains peut marquer à jamais. Sur un quai de gare, une femme se remémore son passé, se demandant « où vont les gens quand ils disparaissent de notre vie ? ». Pour évoquer le thème délicat du souvenir, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael ont imaginé un ingénieux dispositif qui mixe cinéma grandeur nature, décors miniatures et danse. Danse ? «NanoDanse» pour reprendre l’expression des auteurs: des mains agiles personnifient sur écran géant les héros de cette fantasmagorie douce-amère.

07 octobre 2012

Sagesse des cartoons


"Un de mes dessins préférés montre un conseil d'administration. Le président est debout et déclare: Pour notre entreprise, cette question soulève à la fois un grave problème éthique et un problème économique. Si personne n'y voit d'objection, passons directement au problème économique."
Voutch

Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.338
Voutch. Le monde merveilleux de l'entreprise. Le Cherche Midi. 2010. 

06 octobre 2012

Sagesse de comptable


"Ne me parle pas de tes valeurs. Dis moi comment tu ventiles ton budget, je te dirai tes valeurs."  

04 octobre 2012

Sagesse simple


"Tant que l'hommes sera mortel, il ne pourra pas être totalement décontracté."
Woody Allen
 

Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.27

Eloge des choses simples


"Faites-moi retrouver le goût des choses."

C'est l’histoire vraie d’Hortense Laborie, cuisinière réputée du Périgord, appelée par l’Elysée pour s’occuper des repas personnels du président Mitterrand. On rêve déjà des prochaines vacances en France, ses cépages, sa cuisine et le goût des choses.


Lu dans:
Fabienne Bradfer. Les saveurs du palais : de l’art culinaire aux coulisses du pouvoir avec une pincée de sel. MAD. 3.10.12. p.11
Les saveurs du palais. Film de Christian Vincent, avec Catherine Frot et Jean d’Ormesson, Hippolyte Girardot, 95 mn.

03 octobre 2012

Sommeil présidentiel


"L'Elysée compte six entrées, dont l'officielle, marquée par le porche, la loge et la Cour d'Honneur, au numéro 55, de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le courrier destiné au président de la République, au palais de l'Elysée en règle générale, est à adresser à ce numéro, dans cette rue. C'est là, à la loge d'honneur, que Philippe de Gaulle se présente le 10 novembre 1970 à 7 h 30 du matin. Il vient annoncer la mort de son père au président de la République Georges Pompidou  [Premier ministre de de Gaulle du 14 avril 1962 au 10 juillet 1968, ce qui constitue à ce jour un record de durée à ce poste], et rappeler que le Général a refusé par testament des obsèques nationales. Philippe de Gaulle dira par la suite n'avoir eu, depuis la loge, qu'un bref contact téléphonique avec Denis Baudouin, chargé de la communication de l'Élysée, qui refusera qu'on dérange le président à une heure aussi matinale."
  
Lu dans:
Patrice Duhamel, Jacques Santamaria. L'Elysée, coulisses et secrets d'un palais. Plon. 2012. 396 pages. Extrait p. 17 

01 octobre 2012

Si je ne suis pas moi, qui le sera?


"Si tu veux trouver le repos, ne te compare pas aux autres."
Edith Stein 
 
Lu dans:
Yann Moix. Mort et vie d'Edith Stein. Grasset. 2007. 195 pages. Extrait p.17.

Une noce tranquille


"Catherine de Médicis favorisa le mariage de sa fille, Marguerite de Valois, avec le chef du parti protestant, le jeune Henri de Navarre. Mais, très vite, Catherine de Médicis comprit qu'elle risquait de perdre toute autorité. Huit jours après le mariage de sa fille, elle arracha au faible Charles IX l'ordre de faire massacrer les chefs protestants venus à Paris pour les noces. Cette «Saint-Barthélemy» de la nuit du 23 au 24 août 1572 fit trois mille morts."
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France.

Douce France, cher pays de mon enfance, bercé de tendre insouciance... 

Lu dans:
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France. ditions du Toucan 2011. Le Livre de Poche n°32677. 285 pages. Extrait p. 113

29 septembre 2012

The First Dog


"Le président et sa femme sautent du lit. Il est en teeshirt, il enfile rapidement un short de jogging, entraîne d'un bras Laura qui glisse ses pieds dans ses chaussons mais n'a pas le temps de remettre ses lentilles de contact, prend Barney The First Dog de l'autre, appelle Spot pour qu'il les suive. Laura s'empare du chat, et le couple se hâte derrière l'agent. Dans les couloirs de la Maison-Blanche, le président des Etats-Unis court, pieds nus, suivi par sa femme, ses chiens et chat dans les bras ... Son frère Neil les accompagne. Les maîtres d'hôtel et les huissiers aussi. En chemin, ils croisent Condi Rice et Andy Card qui descendent eux aussi vers le bunker. Bush veut prendre un ascenseur mais les agents l'en empêchent. Ils dégringolent les escaliers un à un jusqu'au rez-de-chaussée, puis les sous-sols. Laura ne voit rien et tient fermement lamain de George. Elle compte mentalement les étages... Les agents les entraînent vers le bunker, ferment la porte blindée avec la serrure pressurisée à l'entrée du tunnel, claquent une seconde porte blindée. Le revoilà dans cette damnée cave..."

Après une journée de chaos total, Le président Bush regagne sa chambre au milieu de la nuit, pour y être réveillé une heure plus tard sous la menace d'un possible cinquième avion kamikaze pointant vers la Maison Blanche. On reste perplexe à la lecture de ce président pris en otage par les services de sécurité durant toute la journée, caché dans les airs et les bases militaires, ce qui l'empêche d'être informé et de prendre la moindre décision. L'avion missile se révèle rapidement être un appareil de la US Air Force. On sourit au récit de cette scène ultime, désopilante, et en découvrant que le chien de la Maison Blanche est appelé The First Dog. Mais qu'une poignée d'êtres résolus - fanatisés - se préparant durant plusieurs années puissent amener pareil désordre fascine, et on ne sourit plus.  

Lu dans:
Nicole Bacharan, Dominique Simonnet. Mardi 11 septembre 2001. Perrin. 2011. 325 pages. Extrait p. 255

28 septembre 2012

L'enfer c'est moi


"Je me suis mis à détester les gens, et ils me le rendent bien."

On entend tant de choses sur une journée, mais certains mots restent plus présents que d'autres. Qu'en peu de termes le mal-être humain peut être décrit. Mieux que jamais, j'ai perçu à quel point la haine est une forme de désarroi.

26 septembre 2012

Le temps le plus tendre


"Ciel de septembre
Plus gris que bleu
Tu te rappelles
L´arbre qui tremble
Au vent de septembre
Et la prairie
Un peu moins verte
(..)
J´aime septembre
A l´ombre bleue
Des feuilles blondes
J´aime septembre
Le temps le plus tendre
Du monde."

Au cœur de septembre
Paroles: Tom Jones. Fr: Eddy Marnay. Musique: Harvey Schmidt

Et si ma vie était une saison, je dirais: septembre.

Lueur, lumière


"Voir nécessite d'en prendre Je temps. La lumière n'est pas nécessairement celle qui éblouit, mais plutôt celle qui lentement finit par s'imposer à l'œil qui s'y s'attache."
Jacques Richard
   
Jacques Richard expose de nouvelles peintures de la série Lumière à l'Espace Senghor, chaussée de Wavre 366 - 1040 Bruxelles
http://jacques-richard.blogspot.be/

25 septembre 2012

La guerre vue par les enfants


"C’est difficile, à 5 ou 6 ans, de comprendre ce qu’est la guerre. Qu’est-ce qui fait que des gens se tuent, que votre père est prisonnier, que votre mère pleure devant vous? À la fin du conflit, on écoutait beaucoup la radio, les bulletins sur l’avancée des troupes alliées. Je me rappelle avoir posé cette question à ma mère, surprenante pour un futur journaliste : une fois que la paix sera revenue, il n’y aura plus de bulletins d’information?"
Bernard Pivot

Lu dans:
Patrice Trapier. Pivot : "Aujourd’hui, les enfants ont les réponses avant de se poser les questions. Le Journal du Dimanche. Dimanche 16 septembre 2012
Bernard Pivot. Oui, mais quelle est la question ? Bernard Pivot, Nil. 272 p.

23 septembre 2012

Vrai mensonge


"Le mensonge social, le mensonge par omission ou par pitié, le mensonge dans le cadre professionnel, le mensonge à son entourage familial, le mensonge à ses enfants, le mensonge à son conjoint, et le pire de tous : le mensonge à soi-même."

Entendu dans la voiture la semaine passée, je ne me souviens ni de la chaîne, ni de l'invité qui prononça ces paroles, mais elles poursuivent leur chemin dans ma tête.  


20 septembre 2012

Raccourcis d'histoire


"Dieu reconnaîtra les siens."
 Arnaud Amaury, abbé de Citeaux

D'Albi, sa place forte, l'hérésie avait gagné l'ensemble du Languedoc. Philippe [Philippe Auguste, roi de France] ne prit pas part à l'expédition, mais laissa les seigneurs du Nord accourus en grand nombre à l'appel de l'Église, y participer. Cette guerre fut sauvage. À Béziers (1209), par exemple, les nordistes massacrèrerit toute la population. Le légat du pape Arnaud Amaury, abbé de Citeaux, mis au courant de l'impossibilité de distinguer, la ville prise, les catholiques des hérétiques, aurait déclaré: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens." Si des historiens, parmi lesquels Régine Pernoud, ont mis en doute la véracité de cette parole, le sac de Béziers fut bien réel. 

Ironie du hasard, je lis simultanément dans Le Monde le récit du massacre des camps de Sabra et Chatila, les 16 et 17 septembre 1982, supposés infiltrés par deux milliers de terroristes palestiniens, impossibles à trier de la population réfugiée; Ariel Sharon, ministre de la Défense, a cette formule lapidaire  "Alors on va les tuer, tous. Il n'en restera aucun." La tuerie sera réalisée par les alliés phalangistes et les milices libanaises, tandis que l'aviation israélienne éclairera les camps. Un sinistre décompte révélera qu'il n'y avait dans les deux camps ni 2 000, ni 1 000, ni 500 « terroristes » : les forces de l'OLP avaient bel et bien évacué Beyrouth. A l'ambassadeur américain Morris Draper qui marque des réticences devant l'imminence du carnage, Ariel Sharon se veut rassurant "Vous craignez d'être soupçonné d'être de mèche avec nous? Niez-le et on le niera." 

Lu dans:
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France. Editions du Toucan 2011. Le Livre de Poche n°32677. 285 pages. Extrait p. 64-65
Sylvain Cypel. Le « massacre évitable » de Sabra et Chatila. Article paru Le Monde du 18.09.12 

19 septembre 2012

Une immense attente


"Temps de plénitude: il faut peu de temps pour unifier une vie humaine. Joie comme s'il n'y avait plus de limites. Mais en même temps une grande lassitude de tout et une immense attente d'autre chose."
Jean Sulivan

Ecrits prémonitoires de Jean Sulivan, qui décède peu de temps après, écrasé par une voiture sur la route de Suresnes. Ils me reviennent en mémoire en découvrant ce matin dans le MAD la description que fait de Noémie Lvovsky de son dernier film:  "Bien sûr. Il y a quelque chose de magnifique qu’on peut retrouver à l’âge adulte et qui a été un des moteurs de Camille redouble, cette période où on a tous les âges, y compris ceux qu’on n’a pas encore eus. Comme le tronc d’arbre coupé, où on voit toutes les strates. Et l’adolescence est évidemment une période où on a tous les âges. On peut se poser des questions philosophiques et existentielles mais aussi avoir une mentalité de vieillard. On peut avoir une énorme maturité et garder en même temps la candeur du petit enfant." 

Comme le suggère Daniel Couvreur dans une critique élogieuse du film, "serait-il possible de changer le cours mystérieux de la vie pour basculer dans le bonheur d’une nouvelle vie ? Nous en avons tous rêvé (..), d'évacuer les regrets enfouis au fond de l’âme pour se sentir enfin en paix avec nous-mêmes. (..) Si le temps empruntait d’autres voies que celles du passé, il y a peut-être dans cet ailleurs improbable une façon de vivre différente, la possibilité de choisir sa vie plutôt que de se laisser dicter son destin. On n’a qu’une seule vie. Il est peut-être temps de la recommencer."

Lu dans :
Fabienne Bradfer. Noémie Lvovsky tente le passé recomposé. Le Soir, MAD du mercredi 19 septembre 2012, p.2-3
Jean Sulivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 12

"Ouvrez, c'est l'infortuné Roi de France !"

Le 27 août 1346 au soir de la bataille de Crécy, blessé et hagard, Philippe VI, roi de France, trouve refuge avec une petite escorte au chateau de Labroye. La guerre de Cent ans commence par une querelle entre deux cousins revendiquant le trône de France. D'un côté Edouard III, prétendant de la cour de Londres, soutenu par une armée d'archers disciplinés, remarquables tireurs qui ne manquaient pas leur but à deux cents mètres (plus loin que les fusils à l'époque de Napoléon, 5 siècles plus tard) et pouvaient lancer douze flèches à la minute. De l'autre, Philippe de Valois défendu par une vaste coalition bien supérieure en nombre de chevaliers médiévaux en armure qui se battaient selon les règles des tournois. Les premiers engagements débutent mal pourtant pour Édouard III, qui après avoir jeté sur le continent une armée de trente mille hommes, se voit contraint de battre en retraite, poursuivi par les soixante mille hommes du roi de France. Acculé à livrer bataille après avoir franchi la Somme, il choisit une position de combat près d'Abbeville et se voit attaqué le 26 août 1346 par les charges furieuses mais désordonnées des chevaliers de France. Dans une sorte de folie générale on assure avoir vu Philippe VI lui-même pointer son épée en l'air en hurlant : "Je vois mon ennemi, et par mon âme, je veux l'affronter !". Le soleil était couché que ceux-ci chargeaient encore avec un héroïsme vain. Quand on put compter les morts, les Anglais n'avaient perdu que cent hommes et les Français quatre mille, dont mille cinq cents chevaliers.  Dans toute l’Europe, la nouvelle se répand et fait l’effet d’un coup de canon: la chevalerie la plus glorieuse d’Europe s'est fait anéantir par des archers et de la piétaille prudente. Historiquement, Crécy marque le début de la fin de la chevalerie en tant qu'ordre militaire d'élite. La supériorité d'une armée professionnelle, régulière et bien organisée sur une cohue féodale, certes courageuse, mais d'un autre temps, sera la clé des victoires anglaises de la Guerre de Cent Ans.
On reprendrait volontiers ses manuels d'Histoire pour connaître la suite...

Lu dans:
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France. ditions du Toucan 2011. Le Livre de Poche n°32677. 285 pages. Extrait p. 81-82

18 septembre 2012

Se souvenir, c'est oublier


"L'archivage permanent de nos vies personnelles, en démultipliant la mémoire, contribuer à l'affaiblir."
Monique Atlan, R.P Droit

"Ce qu'on inscrit quelque part, on l'oublie facilement. On semble bien loin désormais de cet "ars memoriae", pratiqué dans l'Antiquité qui permettait de retenir des livres entiers, voire des biblio, en s'organisant mentalement une sorte de palais de la mémoire où l'on associait des souvenirs à chaque pièce du palais, que l'on pouvait revisiter à loisir, mentalement. En reliant un itinéraire dont on connaissait les moindres détails avec les différents chapitres et paragraphes d'une œuvre, on la gravait dans son esprit. Mais, différence notable avec la mémoire numérique, il ne nous reste plus désormais que le souvenir des chemins, l'itinéraire vers l'information, et non son contenu. Les anciennes techniques de mémorisation permettent mieux comprendre combien notre mémoire est sélective, comment elle oublie pour ne conserver que ce qui compte ou ce qui lui convient. Pour une mémoire humaine, il n'y a d'histoire, de conservation et de transmission des « faits mémorables» qu'en fonction d'une sélection, d'une hiérarchisation et d'un oubli de l'inessentiel. Au contraire, la mémoire numérique commence par tout archiver de nos souvenirs personnels - sans tri, sans choix. Nous prenons plus de photos qu'on n'en prît jamais, et nous ne les regardons presque pas. Nous engrangeons toujours plus de vidéos, sans jamais les visionner. Si nos existences sont ainsi enregistrées - d'année en année, de mois en mois - et restent en vrac dans les disques durs, on approche alors d'une sorte de paralysie du jeu de notre propre mémoire qui devient fixée, figée et comme inhabitable. "
Lu dans :
Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions que changent la vie. Flammarion. 2012. 545 pages. Extrait pp 319,320,321  

16 septembre 2012


"Avantage de la civilisation dominante: sécrétant en elle-même ses propres oppositions, elle englobe. Ainsi peut-elle exploiter et réprouver l'exploitation Elle a toujours un profil innocent à montrer. Elle réprime ses insurgés mais les suit dès qu'il n'est plus possible de tenir ses positions, affermissant d'autant plus sa domination. "
Jean Sulivan

Lu dans:
Jean Sulivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 69-70 

15 septembre 2012

Le plein et le vide


"Il me dit que la soirée passée hier chez des amis l'a déçu. Je lui demande ce qu'il en attendait. Il ne sait pas trop, rien de particulier, pourtant il est déçu. Peut-il y avoir une déception sans attente, avec une attente qui ignore ce qu'elle attend, qui attend plus ou autre chose, une attente de l'inattendu? En fait, la soirée s'est déroulée comme il pouvait s'y attendre : un bon repas, une conversation enjouée, etc. Une excellente soirée, décevante. (..). Cet homme se reproche souvent d'être trop paisible, de s'être aménagé une existence où il ne manque de rien. « Une réussite à tous égards, ma vie.»
J.-B.Pontalis

Le rêve contemporain: se construire une existence où on ne manque de rien, à moindre risque, stable à tous égards. Cela a un prix, souffrance qu'on nomme de mille manières, et qu'on a aujourd'hui médicalisée. La plus belle description qu'il me revienne a les traits de Vladimir et Estragon, sur scène, dans un non-lieu (« Route de campagne avec arbre ») à la tombée de la nuit pour attendre « Godot ». Cet homme - qui ne viendra jamais - leur a promis qu'il viendrait au rendez-vous ; sans qu'on sache précisément ce qu'il est censé leur apporter, il représente un espoir de changement. En l'attendant, les deux amis tentent de trouver des occupations, des "distractions" pour que la vie passe. Un demi-siècle plus tard, l'absurde s'est teinté pour beaucoup d'une désespérance liée à la fatalité économique, elle aussi sans attente, à côté de laquelle la déception comblée décrite par Pontalis fait sourire. De la boîte mystérieuse ouverte par Pandore, libérant malencontreusement tous les maux de l'humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, seule la dernière, plus lente à réagir, ce mal mystérieux et doux nommé Espérance, parfois traduite comme "l'attente de quelque chose", y resta enfermée. Qu'elle ne se soit pas échappée permettait jadis à l'homme d'affronter tous les autres maux. Comment Hésiode (VIIIème siècle avant J.C) réécrirait-il le mythe de Pandore en 2012?

Lu dans:
J.-B. Pontalis. Fenêtres. Gallimard 2000. Folio 3642. 175 pages. Extrait p. 55
Broché: 124 pages
Samuel Beckett. En attendant Godot. Editions de Minuit 1995 (1ère édition 1952), 124 pages 

La tyrannie du choix


"La liberté de choisir : son école, son métier, son fournisseur d’électricité, son médecin, son mode de vie, son genre sexuel, sa mort… C’est le credo des sociétés occidentales, individualistes et dérégulées. Tout se passe comme si nous maîtrisions tous les aspects de notre existence, comme si tout était possible pour qui le voulait vraiment, comme si tout n’était qu’une question de choix et donc de rationalité. (..).
R. Salecl



Le paradoxe est que même les gens qui ont de moins en moins le choix dans leur vie supportent toujours cette idéologie du choix – et c’est sa force. L’exemple des Etats-Unis est assez frappant à cet égard. L’idéologie du libre-choix y est si profondément ancrée que bon nombre de personnes pauvres ou de précarisés ne soutiennent pas la réforme des soins de santé, qui tend à imposer un système de sécurité sociale universel. Ou alors ils ne soutiennent pas les propositions visant de taxer les riches car ils croient que leurs enfants le deviendront un jour : « Si mon fils devient un nouveau Bill Gates, je ne veux pas qu’il se fasse tondre par le fisc. » C’est le cœur de l’idéologie du capitalisme : celle du self-made-man qui, s’il le veut vraiment, peut passer du statut de très pauvre à celui de très riche… 

Lu dans:
Renata Salecl. La tyrannie du choix. Albin Michel. 2012. 224 pages

14 septembre 2012

Ce mot fort et doux, l'espoir


"Parler de la séparation, ce n'est qu'une autre façon de dire l'amour."
R. Grenier

Dakota du Nord. Des milliers de travailleurs, poussés par la crise économique tentent de revivre le rêve américain en extrayant le pétrole de schiste, 12 heures par jour et sept jours sur sept. Seuls, logés dans des containers ou dans leur voiture, loin de chez eux. L'un d'eux confie qu'il ne changerait sa place pour rien au monde: il a retrouvé l'espoir. Le prix payé pour la sauvegarde de l'environnement collectif et de la santé individuelle de chacun d'eux est effroyable, on paiera les factures plus tard. L'émission Envoyé spécial de ce jeudi soir a trouvé le ton juste pour évoquer ce mélange d'espoir et de désespoir. 

Lu dans:
Roger Grenier. Le palais des livres. NRF Gallimard. 2011. 165 pages Extrait p 94 

13 septembre 2012

Parce que c'était lui, parce que c'était moi


"Nos ames ont charié si uniment ensemble : elles se sont considerees d'une si ardante affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à l'autre : que non seulement je cognoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy.  »
Montaigne , en parlant de son ami La Boétie

«Quand j'essaie de définir ce bien qui depuis des années m'est donné », écrit [Marguerite Yourcenar] à propos de sa longue et intime collaboration avec Grace Frick, «je me dis qu'un tel privilège, si rare qu'il soit, ne peut cependant être unique; qu'il doit y avoir parfois, un peu en retrait, dans l'aventure d'un livre mené à bien, ou dans une vie d'écrivain heureuse, quelqu'un qui ne laisse pas passer la phrase inexacte ou faible que nous voulions garder par fatigue; quelqu'un qui relira vingt fois avec nous s'il le faut une page incertaine; quelqu'un qui prend pour nous sur les rayons des bibliothèques les gros tomes où nous pourrions trouver une indication utile, et s'obstine à les consulter encore, au moment où la lassitude nous les avait déjà fait refermer; quelqu'un qui nous soutient, nous approuve, parfois nous combat; quelqu'un qui partage avec nous, à ferveur égale, les joies de l'art et celles de la vie, leurs travaux jamais ennuyeux et jamais faciles; quelqu'un qui n'est ni notre ombre, ni notre reflet, ni même notre complément, mais soi-même; quelqu'un qui nous laisse divinement libre, et pourtant nous oblige à être pleinement ce que nous sommes».
Cette collaboration unique dans «les joies de l'art et celles de la vie» s'est terminée l'année dernière, juste quelques mois avant l'élection de Marguerite Yourcenar à l'Académie française [6 mars 1980], quand Grace Frick est morte à la veille de la plus grande gloire de son amie. Durant des années Yourcenar avait soigné sa compagne au fil de sa longue maladie, prenant du retard dans son travail, interdisant les traductions par d'autres de ses ouvrages déjà terminés. «Laisser quelqu'un d'autre traduire mes écrits avant que Grace eût quitté ce monde, c'eüt été lui dire que sa vie était déjà finie. Je ne pouvais pas faire cela.»
 

Lu dans:
Bérengère Deprez. Marguerite Yourcenar et les Etats-Unis. Du nageur à la vague. Racine. 2012. 208 pages.  

12 septembre 2012

Liberté intérieure


"Une dame, dans le train, un panier sur les genoux, un chat dans le panier. Les gens disent: Vous pouvez le laisser aller, il est si gentil, il sera plus libre. Il est libre, dit-elle, dans le panier."
Jean Sullivan

Lu dans:
Jean Sullivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 65 

11 septembre 2012

Travail, richesse


"Le travail éreinte, tue et n'enrichit pas: on amasse de la fortune, non en travaillant, mais en faisant travailler les autres."

Jean-Luc Mélenchon évoquant Bernard Arnault, septembre 2012 ? Nenni, Paul Lafargue, socialiste français, gendre de Karl Marx, dans un article écrit en 1886. En ce temps-là régnait l'injustice et la lutte des classes. 


Lu dans:
Patrick Rambaud. Quatrième chronique du règne de Nicolas 1er. Grasset. 2011.178 pages. Extrait p.26 

09 septembre 2012

Pour l'amour de Babette


"Martine sursauta en apercevant un chargement de bouteilles qui arrivait dans la cuisine. Elle prit une des bouteilles et dit à voix basse: - Qu'y a-t-il là-dedans, Babette? Ce n'est pas du vin, j'espère? - Du vin, Madame? s'écria Babette. Oh! non! c'est du clos-vougeot 1846. Et elle ajouta : - Il vient de chez Philippe, rue Montorgueil. Martine ne s'était jamais doutée que les vins puissent porter des noms."
Karen Blixen. Le dîner de Babette.

Je souriais volontiers jadis en observant des connaisseurs renifler leur verre. Ayant mesuré depuis cette époque ce qu'il faut de métier, d'amour et de patience pour transformer du soleil en vin je ne souris plus guère quand un ami remonte de sa cave un cru titré et millésimé à seule fin de me signifier son amitié. Relisant "Le festin de Dabette", on s'aperçoit avec humour que lorsque des amis "reçoivent" ils se donnent en fait, et qu'il y a mille manières de signifier l'amour.
Lu dans:
Karen Blixen. Le dîner de Babette. Gallimard 1961. Folio n° 2007. 255 pages. Extrait p.49 

08 septembre 2012

Au bureau des affaires discrètes


"Dans les locaux de l'ambassade de France à Moscou, il existe une pièce appelée "la chambre sourde". On peut y parler en toute sécurité, à l'abri des micros indiscrets."
Isabelle Hausser

Beau roman allégorique de l'enfermement d'un diplomate qui se mure dans ses soupçons et imagine son propre malheur conjugal, cette chambre sourde réverbère en moi le meuble que je chéris entre tous: le bureau en bois massif de mon cabinet de consultation. A chambre sourde, bureau muet. Possède-t-on jamais pareil objet, qui transite par nos existences et nous survivra sans aucun doute, emportant les confidences, joies et souffrances confondues de milliers de patients. Le grand-père médecin de mon épouse y travailla un demi-siècle, j'y aurai moi-même bientôt passé près de quarante ans. Il aura été un confident discret, offrant sa surface généreuse aux coudes, aux petits billets raturés, aux larmes d'une dizaine de générations successives, d'inconnus improbables que rien ne rapproche, les rassurant par sa simple permanence comme on retrouve un être cher. Sa présence, - même aspect sans âge, solidité, reflets usés sur la marqueterie, localisation inchangée dans un cabinet sans style défini, odeur de cire d'abeille et tabac de Virginie - a davantage rasséréné les anxieux que ne le firent nos paroles, ou est-ce l'alchimie des deux ? Certains soirs je l'interroge: que comptes-tu faire de ta vie future, cher ami-meuble. Le bois travaille quel que soit son âge chuchote-t-il, pas de souci.  
       
Lu dans:
Isabelle Hausser. La chambre sourde. Editions de Fallois. 1998. 364 pages. Extrait page 4 de couverture.