25 décembre 2022

Joyeux Noël

 "Dire que l'on aime la pluie c'est affirmer une différence."
                    Martin Page




Il pleut. A en croire les experts, le Noël blanc n'a pas d'avenir, on se souhaitera donc un "Noël pluvieux, Noël heureux." Après les craintes suscitées cet été par la sécheresse et ses conséquences, se réjouir de la pluie qui nous est donnée n'a plus rien de sot.




Lu dans:
Martin Page. De la pluie. Ramsay, 2007,  cité par :
Denis Grozdanovitch. Petit éloge du temps comme il va. Gallimard 2014. Folio 5820. 132 pages. Extraits pp 24-25, 44-45.

23 décembre 2022

Je n'enfume pas , je parfume

 

"WO Larsen célèbre l'année 2022
avec son nouveau tabac à pipe de la plus haute qualité
    composition extraordinaire composée
        de tabac de Virginie séché au feu
        de Burley séché à l'air
        et de Black Cavendish qui donne au mélange sa couleur sombre.
Raffiné
avec un léger arôme de vanille
ainsi que de prune et de mirabelle."
                           présentation du WO Larsen 2022 édition limitée



Bien sûr fumer tue, comme le rappelle le bandeau ornant la boite écrin du subtil mélange aromatique. A elle seule, cette boite est déjà une merveille. Acquise chez Davidoff au Vieux Sablon, la veille du confinement. Elle est maintenant à moitié vide, pas tout-à-fait, on ne peut dire qu'elle m'ait ruiné.  Comme suggérait un vieux prof de pharmacologie, "poison, tout est poison, rien n'est poison, tout est dans la dose". Bien sûr un médecin ne peut se permettre d'évoquer le plaisir coupable qu'il y a à bourrer sa pipe de bruyère le soir de Noël, ou le premier matin des vacances face à la mer, quand la fatigue peu à peu s'estompe, et la souffrance d'autrui s'éloigne. Bien sûr, bien sûr, il est tant de choses qu'on ne partage qu'à voix basse, entre brigands montrés du doigt, liqueurs, tabacs, cafés rares pétris de savoir-faire, de patience et  de sagesse ancienne. Petites pauses de bonheur intime, parfois devenues clandestines, pour lesquelles s'il fallait choisir on préférerait l'enfer au paradis.


 

22 décembre 2022

Noël d'enfance


"Si un jour je croisais au hasard d'un visage
le chanteur que j'étais dans les bals de village
on se regarderait comme deux inconnus
il me dirait sûrement t'as dû en voir du monde
il se pourrait pourtant qu'à la fin je réponde
c'est celui que j'étais qui me manque le plus." 
                    Francis Cabrel
 
 


C'est beau, Cabrel. Un patient tout vieux raconte qu'il a rêvé cette nuit qu'il était gosse, admiratif devant le sapin de son enfance, un camion rouge dans les bras, et qu'il se voyait chauffeur routier. Que du bonheur, l'espace d'un rêve, mais c'est beau tout de même.


 

Lu dans:
Francis Cabrel. Les bougies fondues. A l'aube revenant. 2020

20 décembre 2022

Comment va votre père ?

 Philippe de Gaulle est la copie conforme de son père. Il a tout. La voix, l’allure, la culture, l’humour, la mémoire d’éléphant. Fils d’un grand mythe de l’Histoire, ç’aura été une sorte de supplice. "De son vivant, personne ne m’a jamais demandé comment ça allait. Au contraire, on m’abordait toujours en me disant  : “Comment va le Général  ?” J’avais le sentiment étrange de ne pas exister pour les autres.  »

                    Franz-Olivier Giesbert

 




Lu dans: 
Franz-Olivier Giesbert. Histoire intime de la Ve République. Le sursaut. Gallimard Blanche. 2021. 384 pages  Editions Kindle Extrait p.343

19 décembre 2022

Modestie posthume

 "De Gaulle avait indiqué à ses proches qu’il ne souhaitait pas que soit érigé de monument à Colombey-les-Deux-Églises. Une croix de Lorraine s'y dresse aujourd’hui, d’une hauteur de 44,5 mètres et d’un poids de 950 tonnes, inaugurée en 1972. Des dizaines des dizaines de milliers de personnes visitent le site chaque année. Si l’on veut que ses dernières volontés soient respectées, mieux vaut ne pas mourir."

                Franz-Olivier Giesbert
 


Lu dans: 
Franz-Olivier Giesbert. Histoire intime de la Ve République. Le sursaut. Gallimard Blanche. 2021. 384 pages

17 décembre 2022

Livres humains

 "Il savait écouter. Et il savait lire. Pas les livres, ça tout le monde peut, lui, ce qu'il savait lire, c'était les gens. Les signes que les gens emportent avec eux : les endroits, les bruits, les odeurs, leur terre, leur histoire...écrite sur eux du début à la fin. Et lui, il la lisait avec un soin infini. il cataloguait, il répertoriait, il classait...Chaque jour, il ajoutait un petit quelque chose à cette carte immense qui se dessinait peu à peu dans sa tête, une immense carte, la carte du monde, du monde tout entier, d'un bout à l'autre, des villes gigantesques et des comptoirs de bar, des longs fleuves et de petites flaques, et des avions, et des lions, une carte gigantesque. Et ensuite il voyageait dessus, comme un dieu, pendant que ses doigts se promenaient sur les touches en caressant les courbes d'un ragtime." 

                    Alessandro Baricco
 

 



Lu dans:
Alessandro Baricco. Novocento: Pianiste. Folio. 2002. 87 pages   

16 décembre 2022

Les limites d'un poème


"Le soleil est merveilleux
la pluie rafraîchissante
le vent fortifiant
la neige vivifiante 
il n'existe pas de mauvais temps
juste différentes sortes de beau temps."
     John Ruskin
 



Tout est vrai, et son contraire, mais on mesure ce matin que la beauté d'un petit texte ne réchauffe pas les habitations, et pire encore ceux qui n'en ont pas. Pour eux essentiellement, on espère que revienne vite le vrai beau temps...



15 décembre 2022

Homo sportivus

"Pour les supporters, le football est plus qu’un sport, c’est le meilleur révélateur des vertus de la nation. Et chaque affrontement, vécu de manière paroxystique, une authentique guerre ritualisée."
                            Ignacio Ramonet
 
 


Cela touche à sa fin, dimanche nous connaîtrons le lauréat de la Coupe du monde 2022 au Quatar. Jusqu'au bout, certains auront caressé le rêve de voir David l'emporter sur Goliath, mais ce sera pour une prochaine fois: cette année encore ce sera Goliath contre Goliath. Les petits peuvent ranger leurs drapeaux.
La fête a déserté nos rues, le Maroc a perdu, seules au loin quelques pétarades rappellent que les pétards et fumigènes sont les feux d'artifice de la défaite. La cavalcade des voitures dans nos rues il y a quelques jours n'avait rien à envier à celles de Casablanca ou Tanger, offrant un bel instantané de la sociologie de nos quartiers, à laquelle nous étions indirectement associés: leur victoire devenait un peu la nôtre, faute de champions nationaux rapidement éliminés. 
Demeure cet étonnement: rien de tel qu'une Coupe du monde pour rappeler les vieux antagonismes, les fièvres nationales, le culte exacerbé de la victoire et de la défaite, les vertus d'une nation. L'Argentine battra-t-elle la France? Où se nichent donc dans nos têtes, et selon quels critères, nos préférences privilégiant la victoire de l'une ou de l'autre? L'homo sportivus est un être étrange.

 


Lu dans:
Ignacio Ramonet. Le football, c’est la guerre. Le Monde diplomatique. Juillet 1990. p.7

13 décembre 2022

Sagesse d'Alexandre Jollien

 "Certains textes bouddhiques comparent le mental à un petit singe : l'animal fou, de branche en branche, saute, voltige. Avec une infinie bonté, s'approcher de lui et tout doucement lui souffler : "Gentil singe, calme toi ! ".

                                Alexandre Jollien

 


On l'imagine hyperkinétique, virevoltant, surdoué. On se trompe parfois: Alexandre Jollien, handicapé de naissance suite à une circulaire autour du cou, a passé plus de dix-sept ans dans une institution spécialisée pour personnes handicapées moteur cérébral. Il en a gardé une difficulté à s'exprimer et à se mouvoir. Après avoir étudié dans une école de commerce, il se tourne vers la philosophie, qu'il étudiera à l'université de Fribourg avant de construire une œuvre originale centrée sur la fragilité et la construction personnelle. J'apprécie cette sagesse aux mots simples. Son "gentil singe, calme toi" mérite de trouver place dans pas mal de nos lieux de vie.



Lu dans:
Alexandre Jollien. Vivre sans pourquoi. Itinéraire spirituel d'un philosophe en Corée. Seuil. 2015. 336 pages.

11 décembre 2022

Le train fou


"Qui est en charge du train qui fonce  ?
Les couplages s’étirent, les essieux grincent.
L’allure est folle et tout proche l’aiguillage.
Et le conducteur dort du sommeil du sage.
Les signaux clignotent dans la nuit en vain…
Mais qui est en charge de ce pauvre train  ?." 
                        Edwin James Milliken



Le texte est beau, écrit au départ d'un incident assez banal. Le 12 juillet 1890, une motrice légère, sans wagons,  entre en collision avec l'arrière d'un train de marchandises. Le seul décès est dû à une longueur de bois qui a pénétré dans le train passant sur une autre voie. Le conducteur avait raté les signaux d'arrêt par fatigue. L'histoire veut que Winston Churchill en fit une lecture éloquente au Parlement pour mettre en garde ses compatriotes contre la menace allemande, ajoutant de l'effet dans sa description du convoi qui fonce dans la nuit, la plupart des voyageurs somnolant, inconscients du danger. L'historien Elie Barnavi la reprend à son compte, contemplant le spectacle d’un monde anomique et déboussolé, dépourvu de leadership et dont l'avenir est indéchiffrable. Entre fatalisme - il n’y a rien à faire, on verra bien - et tentatives aussi vaines que désespérées d'arrêter cette course folle, s'accrochant à la sonnette d’alarme, appelant au secours sur son téléphone portable, chacun choisit selon son tempérament ou son expérience. On a évoqué joliment le choix du colibri "c'est minime sans doute, mais je au moins je participe." A défaut d'être utile, ce n'est pas déraisonnable.



Lu dans:
Winston Churchill. The Gathering Storm.  réf. à un article de Edwin James Milliken dans Punch (1890)  à la suite d'un accident de train imputé à un matelot endormi
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages

09 décembre 2022

Mort d'une guide

 "L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Elle fait rêver, enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines." 

                                Paul Valéry

 
 

Un courriel nous apprend le décès de Maria, qui fut notre guide polonaise au lendemain de la chute du Mur de Berlin lors d'une improbable expédition avec nos enfants en Allemagne - depuis peu réunifiée - et en Pologne. Que de souvenirs et d'images, à la jonction du monde d'hier et de celui qui s'annonçait comme une sorte de paradis retrouvé. Elle nous avait dissuadé de visiter Auschwitz,  recommandation aussitôt esquivée sans le lui l'avouer car la découverte de ce lieu de mémoire nous apparaissait essentielle, et de nous consacrer plutôt aux églises de Cracovie, la terre d'un Wojtyla adulé, aux randonnées autour de Rabka ou aux monts enneigés de Zakopane. On la revit de nombreuses fois en Belgique, qu'elle adorait, ses petits cafés de la Galerie de la Reine, ses Neuhaus, ses Wittamer, acquis avec gourmandise en échange de quelques rames de tabac polonais ou d'alcool de cerise dont elle chargeait ses énormes valises. Ce ne fut pas toujours simple, et on évitait soigneusement les sujets qui fâchent, l'euthanasie des vieux chiens, les discussions éthiques à connotation religieuse, la justification de la peine de mort. La côtoyer nous faisait découvrir néanmoins la complexité de cette communauté européenne tissée de tant de récits nationaux qu'on tente d'amalgamer en un ensemble homogène. Et nous apprenait à repenser la relativité de ces notions historiques présentées comme objectives, reçues dès la prime enfance et qui nous ont formés, constructions bien utiles aux groupes humains pour se créer une identité.




Lu dans: 
Paul Valéry. Regards sur le monde actuel et autres essais. Gallimard. 1945. 305 pages

08 décembre 2022

 "Avant d’être grand, il faut d’abord savoir être petit."

                Charles Juliet
 



Lu dans:
Charles Juliet. Au pays du long nuage blanc : Journal, Wellington août 2003-janvier 2004. Folio 2008. ‎ 192 pages

06 décembre 2022

Bilan d'un ambassadeur

  "Mais quoi, je n’étais pas malheureux d’en finir. Sur quel bilan allais-je quitter mon poste ? En fait, il n’y avait pas de bilan. Dans mon métier d’universitaire, un livre qu’on écrit, un cours que l’on donne, ont un début et une fin. Au bout d’une année, ou d’une carrière, on peut juger de ce qu’on a fait, de ce qu’on aurait pu faire mieux, éventuellement de ce qui reste à accomplir. Une vie d’ambassadeur est un recommencement sans fin. On est en droit de considérer ce Sisyphe-là heureux, comme le suggérait Camus. Je ne pense pas que cela fût mon cas. N’exagérons pas cependant. Ce que l’on laisse derrière soi comme ce qu’on emporte avec soi, ce sont des souvenirs. Ce n’est pas rien. On emporte aussi une somme d’expériences. Et un carnet d’adresses." 

                                Elie Barnavi

 


Imaginerait-on qu'un ambassadeur d'Israël à Paris, poste parmi les plus prestigieux, jette un regard aussi distancié sur une fonction qu'on imagine palpitante et décisionnelle? Ce recul aide à relativiser les questionnements de beaucoup sur la signification de leur activité professionnelle, surtout vers la fin.


 

Lu dans :
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages

05 décembre 2022

La pluie, un soir de Saint Nicolas


"Il pleut des larmes de pluie, il pleut.
Et j'entends le clapotis
Du passé qui se remplit.
Oh mon Dieu, que c'est joli, la pluie!

Quand Pierre rentrera,
Tiens, il faut que je lui dise
Que le toit de la remise fuit.
Il faut qu'il rentre du bois,
Car il commence à faire froid ici."
                Barbara.




La pluie dans laquelle se reflètent les réverbères donne à la rue les apparences d'une toile de Delvaux. Et ramène du fond de ma mémoire la mélodie de la chanson Pierre de Barbara, vraie chanson d’amour qui pas une seule fois ne prononce le verbe aimer, mais où chaque phrase, banale en soi,  évoque à travers des faits du quotidien, une passion vivante qui se traduit avec une tendresse et  une délicatesse extrême. Le texte, l’interprétation, la voix, ses nuances, la respiration entre les mots , quelle intensité et quelle émotion...


 

Je vous souhaite une bonne Saint Nicolas, si si, je l'ai aperçu sur les toits, il est en route
CV.



Lu dans:
Barbara. Pierre. Philips. 1964

02 décembre 2022

Les petits moineaux

 "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette un croûton de pain pour que viennent les petits moineaux. Je les entendrai voleter et ça me fera une joie de ne pas être seul en dessous. " 

                        Fiodor Dostoïevski.



Lu dans:
Fiodor Dostoïevski. Les Frères Karamazov. Le Livre de Poche. 1994. 915 pages.

Bruxelles

 "Nous retrouvions Bruxelles avec plaisir. Kirsten et moi nous étions attachés à cette ville maltraitée dont on devinait qu’elle avait été belle autrefois, anarchique et amicale, une ville à taille humaine qui ne se prend pas pour le nombril du monde, dont le symbole n’est pas quelque pièce d’architecture grandiose mais un petit bonhomme qui fait pipi. Paris est intimidant, Bruxelles est aimable. Je ne connais pas un expatrié qui n’apprécie pas la gentillesse, l’hospitalité et le sens de l’humour des Bruxellois. Je sais, ce sont des clichés, mais les clichés contiennent un noyau de vérité, sinon ils ne seraient pas des clichés mais des bobards."

                                            Elie Barnavi




Né en Roumanie d'un père issu d'une lignée de rabbins russes et d'une mère moldave,  Elie Barnavi émigre avec ses parents en Israël en 1961. Historien, essayiste, chroniqueur, ambassadeur d'Israël à Paris , professeur d’histoire de l’Occident moderne, Elie Barnavi est décrit comme le plus israélien des Européens et le plus européens des Israéliens. Sans doute faut-il être façonné par tant d'identités diverses pour apprécier notre ville, dont il parvient à cerner la complexité.




Lu dans :
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages