27 janvier 2026

Regards croisés

 

« Quand une personne regarde un tableau, ce qu’elle découvre, c’est que le tableau lui-même la regardait déjà. »  
                                                    Paul Audi


Fasciné par l'expression des naufragés du Radeau de la Méduse de Géricault (1819, Le Louvre) , il me fallut un bon moment pour discerner à l'horizon d'une mer déchaînée, en haut à droite, la minuscule silhouette de l'Argus, pauvre rafiot perdu dans la brume qui venait à leur secours. Ce fut ma première leçon de peinture. Quand on croit regarder un tableau, on imagine un geste simple, à sens unique : un sujet actif (moi) face à un objet passif (l’œuvre). Or le tableau n’est pas seulement ce que l’on voit, mais il nous voit, il nous attend. Une œuvre porte en elle une intention que son auteur a imaginée bien avant de lancer le premier trait. Elle n'a été conçue que pour rencontrer un regard humain, pour l’interpeller. En entrant dans la salle, ce n’est pas nous qui commençons l’échange : l’échange était déjà en place. Il nous regarde et nous révèle par ce que nous voyons et ce que nous ne voyons pas. Deux personnes devant la même toile ne voient jamais la même chose, non parce que la toile change, mais parce qu’elle agit comme un miroir qui leur envoie l'image d'eux-mêmes. Pour certains le tableau résiste, se dérobe, garde son secret, l'Argus ne leur apparaîtra jamais ne laissant du tableau qu'une image de désespérance. Leçon d'humilité, comprendre une oevre n'est pas la posséder, ce n’est pas la consommer, c’est entrer en relation. On peut étendre la phrase de Paul Audi au monde lui-même, ou aux autres. Nous découvrons un rouge-gorge sur une haie et le fixons du regard, croyant que nous le regardons, alors que nous sommes peut-être regardé depuis une heure. Observés par la réalité, par le passé, par tout le petit peuple qui habite la nature et qui nous précède. L’art devient alors une école du regard réciproque, un apprentissage de l’attention au plus modeste, au presqu'invisible, à l'insignifiant. 


Lu dans: 
Paul Audi. Le Vrai du Beau. Regard sur la peinture. Flammarion. Essai. 2026. 260 pages  

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