"Souvent dans le train je me mets à pleurer, et souvent il y a une petite vieille pour me réconforter, me demander d’où vient tout ce chagrin. À chaque fois, je réponds que le train me ramène de l’enterrement de ma mère. Pour tout le monde, ça semble une raison légitime de s’effondrer en larmes dans le train. Il serait indécent de dire que je pleure sans savoir à quel saint me vouer. Que je ne sais pas, précisément, pourquoi je pleure. Et que j’aime ça. "
Juliette Challet
Il existe un terme pour décrire cette trisiesse sans objet: la mélancolie. On pleure une perte, mais sans pouvoir dire exactement quoi: quelque chose en soi s'est perdu. Sentiment fréquemment exprimé en consultation, sans qu'on puisse y coller un diagnostic, pas plus que le patient n'y trouve une cause. Situation inconfortable dans une société qui accepte le chagrin s’il est identifiable mais supporte mal les larmes sans dossier. La mort d'un proche, une perte d'emploi, des soucis avec les enfants offrent une traduction sociale plausible à cette mélancolie, les larmes deviennent lisibles, admissibles. Le train en est le lieu parfait: entre deux villes, entre deux vies, entre départ et retour. On n’y appartient à personne et il n'est personne pour nous questionner, a fortiori nous juger. L'âme portugaise a créé la saudade pour décrire ce même sentiment, en y ajoutant une forme de douceur. On souffre d'une absence mal identifiée, sans tout à fait espérer en guérir, " je ne sais pas, précisément, pourquoi je pleure. Et j’aime ça." Cocon, refuge, la mélancolie est le bonheur d’être triste, comme l'écrivait Victor Hugo.
Lu dans:
Juliette Challet. 300 fois sans désir. Academia. 2026. 164 pages.
Victor Hugo. Les Travailleurs de la mer. 1866 Roman de Victor Hugo écrit à Hauteville House durant son exil à Guernesey.
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