31 mars 2013

Ah la tarte aux pommes !


"Il y a tellement de stimulations au moment où on va passer à table. On peut avoir faim, être fatigué de sa matinée, avoir envie de se donner un vrai plaisir ou simplement ne pas vouloir refuser les suggestions de l'autre. Tiens, hier, c'était tellement manifeste. Depuis plusieurs jours, je m'étais dit que j'allais davantage faire attention à ma faim. j'arrive au restaurant - nous allons tous les midis dans le même - et le restaurateur que je connais bien, s'avance vers moi et me dit : "Monsieur Redon, j'ai des rillettes, vous allez m'en dire des nouvelles !" Je me suis entendu dire: "Non merci, je ne prendrai pas de rillettes", simplement, tranquillement. "Mais j'ai une tarte aux pommes en dessert, un vrai régal, il vaut mieux la commander tout de suite pour être sûr qu'il en reste", a ajouté le tentateur. Nous entendons tous la voix du restaurateur en train de prononcer cette phrase, le carnet en main, jetant un coup d'œil avisé vers la cuisine, puis nous regardant de nouveau avec un air protecteur et sûr de lui. Et moi: "Allons-y pour la tarte aux pommes !"
L'histoire est trop belle! J'ose passer en mode raisonnement bancaire: nous sommes dans une société de consommation. Le banquier pense instantanément argent, le restaurateur, même s'il a à cœur de bien soigner ses clients, est là pour vendre ce qu'il a préparé. Imagine-t-on un restaurateur dire: « Écoutez, le dessert, ne le prenez pas, vous avez suffisamment mangé!»
Annie Lacuisse-Chabot

Bonne fête de Pâques !
CV.

Lu dans:
Dr Annie Lacuisse-Chabot. Maigrir, la transformation de soi. Odile Jacob. 2009. 238 pages. Extrait p.71,72

30 mars 2013

Scènes de bonheur quotidien


" (..) nous plantâmes notre tente dans un camping de Pompéi. Après plusieurs jours de visites, riches en surprises, de la capitale du sud de l'Italie, il était donc fatal que nous finissions par visiter les célèbres ruines. J'ai souvenir à la fois d'une errance un peu égarée parmi le labyrinthe des nombreuses allées désertes, et de l'étrange impression, renforcée par l'épais brouillard qui régnait ce matin-là, de traverser une ville contemporaine sur le point de s'éveiller.  Nous pouvions admirer, au sein d'une lumière tamisée, assez onirique à vrai dire, des scènes de vie quotidienne du temps de la splendeur de la cité et ce qui se donnait à voir était stupéfiant, non seulement de par l'état de préservation et la qualité même du dessin et des couleurs mais par l'empathie de bonheur ineffable qui en émanait. Comment donc, me dis-je alors, a-t-on pu nous faire croire dans nos écoles républicaines que nous avions atteint un style de vie supérieur à celui qui se laissait deviner au travers de ces images? Il semblait d'une évidence confondante pour quiconque savait interpréter le message implicite de ces fresques, dont la patine avait résisté à près de vingt siècles, qu'un fait de civilisation merveilleux avait pris place ici en ces temps lointains, à l'ombre du Vésuve, et peut-être d'ailleurs - me dis-je encore - du fait même de cette menace qui restituait à l'existence sa valeur réelle."
Denis Grozdanovitch.

Il me plut d'imaginer, hier à divers moments de ma journée, la vie quotidienne d'un médecin pratiquant à Pompéi le 24 août 79 quelques heures avant l'éruption du Vésuve, de Zénon Ligre de Marguerite Yourcenar lors de sa vie d'errance sur les routes européennes de la Renaissance, ou d'un chamam imposant les mains à la même heure que moi dans un endroit reculé à l'autre bout de la planète. La sécurité qu'offre notre insertion dans une société surorganisée nous garantit-elle un bonheur et une qualité de vie équivalents? Elle y contribue probablement, mais la notation de Denis Grosdanovitch sème comme un doute. 
 

Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait pp.205-206        

29 mars 2013

Sagesse de Montaigne


"Chez moi, je me retrouve un peu plus souvent dans ma librairie, d'où tout d'une main je commande à mon ménage. Je suis sur l'entrée et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et dans la plupart des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues; tantôt je rêve, tantôt j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici."
    Inscription sur les murs de la bibliothèque de Montaigne (château de Montaigne, commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne)

Il est minuit. Je rentre d'une réunion éprouvante, par une route qui ne le fut pas moins - pare-choc contre pare-choc et neige sur toute la petite ceinture de Bruxelles. Ce temps perdu me permet de débriefer ma soirée, m'interrogeant avec Montaigne sur ce qui pousse l'homme à quitter durant une si longue période de sa vie sa bibliothèque et ses proches pour les tourments des activités sociales. Une image construite de soi-même, les illusions de remplir une mission sur terre, et mille autres raisons enfouies dont nous ignorons jusqu'à l'existence. Il faudra qu'un jour je rende visite à ce Michel de Montaigne en son château, qu'il me conseille. 

28 mars 2013

God save the Queen


"Tout se déroula admirablement selon le rituel immuable qui prévaut encore dans cette upper class britannique: conversations futiles émaillées de plaisanteries convenues tout au long du repas (tout propos sérieux étant prohibé), rosbif saignant accompagné de flageolets et de pommes de terre sautées, jellies douceâtres tout de suite suivies du cheddar servi avec le porto, puis le toast tonitruant porté à la reine - tous debout, verres levés bien haut -, enfin, la permission accordée de fumer le cigare dans la salle de billard."
 Denis Grozdanovitch

So british, en trois lignes l'atmosphère feutrée des Silences du colonel Bramble et du Carnets du major Thompson. Il s'en est passé des choses depuis.. 


Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait p.234

26 mars 2013

La réussite d'une vie


"Je ne serais pas arrivé là où je suis si j'avais bu."
Sagesse d'un patient anonyme

Il est tout cassé par l'âge, et par les mauvaises affaires qui l'ont complètement ruiné. Il squatte la maison d'une amie plus riche devenue démente. Ses amis sont morts, ou l'ont renié. Entouré de ses chats, il ne possède plus qu'une vieille épave roulante des années septante, consommant de l'huile et de l'essence à part presqu'égale. Au décours de la consultation, je m'inquiète de sa consommation d'alcool et la réponse fuse, superbe: "Dis, je ne serais pas arrivé là où je suis si j'avais bu." Je souris intérieurement, jaugeant l'opinion flatteuse qu'il a de son parcours d'existence et son actuelle infortune. Et aussitôt je souris de moi, de cette outrecuidance qui m'autorise à porter un jugement sur des évènements, des défis et des défaites dont j'ignore tout et qui valent peut-être les plus belles victoires des plus grands de ce monde. 

25 mars 2013

Chaste folie


"Si Auguste lui-même, empereur de l'univers, m'avait fait l'honneur de m'offrir le mariage, j'aurais préféré être appelée ta putain plutôt que son impératrice."

Prudes s'abstenir. La passion charnelle de la Très sage Héloïse, "pour qui fut châtré et puis moine Pierre Esbaillart à Saint-Denis, pour son amour eut cette essoine" (Villon, La ballade des dames du temps jadis) ne s'estompa guère avec les années. Devenue supérieure de monastère, elle écrit son infortune à celui qui fut le plus grand théologien de son siècle (1079-1142), et son amant. Lettres d'une passion que ne tarissent ni l'absence, ni l'engagement religieux de l'un et de l'autre. Il me rassure personnellement de découvrir pareille incarnation de la folie amoureuse dans l'histoire des grands témoins de mon église.

Clin d'oeil: quel plus beau message imaginer pour deux couples de lecteurs de ce CaféJournal fêtant ce 26 et ce 27 leurs 20 et 30 ans de mariage


Lu dans:
Jean-Claude Barreau. L'Eglise va-t-elle disparaître? Seuil. 2013. 132 pages. Extrait p.111

24 mars 2013

La face cachée du tourment humain


"Causes du tourment humain: non les choses mais les idées sur les choses."
Montaigne

... telle la boîte qu'un père mort laisse dans son arrière-boutique avec une étiquette A NE PAS OUVRIR. Le jour où il l'ouvre quand même, son fils découvre qu'elle contient une centaine d'étiquettes sur lesquelles est imprimée la mention A NE PAS OUVRIR. Nos existences s'encombrent de tourments similaires. 



Lu dans :
Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages. Extrait p. 100 

Le hasard d'un Nobel


"Sérendipité: art de profiter de l'inattendu."
Irving Langmuir

L'histoire est belle. En 1988 Alfred Nobel, enrichi par la mise au point de la dynamite, découvre un jour dans un quotidien sa nécrologie prématurée: «Le marchand de la mort est mort. Le Dr Alfred Nobel, qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier. » Il en fut à ce point traumatisé qu'il décida de laisser au monde une meilleure image de lui-même en léguant une grande partie de sa fortune à la création d'un prix qui porterait son nom et récompenserait à la fois les gens qui œuvraient pour la paix dans le monde, les grands découvreurs scientifiques et les meilleurs écrivains du moment. Le prix Nobel dut sa naissance à une heureuse erreur fortuite.  

Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait p.78 

Rio comme vous ne le verrez jamais



Le Norvégien Joke Sommer et le Français Ludovic Woerth se sont élancés ce mois-ci depuis un ULM au-dessus de Rio de Janeiro en wingsuit (combinaison équipée d'ailes).

23 mars 2013

Hommeries ordinaires


"Là où il y a l'homme, il y a de l'hommerie."
Rabelais

Scène de métro hier matin. Deux hommes se querellent, pour la position d'une valise. Ni enjeu, ni victoire. Le silence revient à Arts-Loi: l'un des deux est arrivé à destination. Simple mise en jambe pour la journée.
Rabelais cité par :
Jean-Claude Barreau. L'Eglise va-t-elle disparaître? Seuil. 2013. 132 pages. Extrait p.88

21 mars 2013

Quand liront les prolétaires


"Ça fait lire un tas de gens qui n’avaient pas besoin de lire, finalement. [...] Avant ils lisaient Nous deux ou La Vie en fleurs, et d’un seul coup ils se sont retrouvés avec Sartre dans les mains, ce qui leur a donné une espèce de prétention intellectuelle qu’ils n’avaient pas."
Vidéo de l’émission de l'ORTF "L'avenir est à vous".


Le Livre de Poche fête ses 60 ans. Mal accueilli par une "aristocratie des lecteurs" telle cet étudiant en médecine qui - le mépris dans la voix - en décrit les ravages, à vous vacciner à jamais de "c'était mieux dans le temps". Le marché du poche représente actuellement un bon tiers du marché du livre français. Force est de constater, au-delà des polémiques, qu'il a permis une diffusion des idées jusqu’alors inégalée.  Le prolétariat des lecteurs a remporté sa révolution.

Lu dans:
Le Livre de poche, un danger pour l’aristocratie des lecteurs.   Le Monde. 21 mars 2013.

Un printemps étonné


" .. s'étonner au point de goûter les trilles d'un rossignol à la nuit tombée quand bien même le rossignol serait en fait un petit garçon armé d'un sifflet. Les enfants (..) savent dépouiller leurs sensations de ce que l'intelligence y ajoute et acceptent d'être dupes."
Raphaël Enthoven

Petite évocation en clin d'oeil pour saluer le retour du printemps, et le plaisir que nous prendrons de réentendre la vie s'ébrouer.  
 

Lu dans:
Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages. Extrait p. 138

20 mars 2013


" Je t'aime comme tu es, mais ne me dis pas comme tu es. "
Antonio Porchia
 

19 mars 2013

L'horrible visage du mourant


"On est parfois horrifié de se découvrir soi-même en un autre."
Julien Green

La peur, l'horrible peur. Celle qui nous saisit devant le mourant qui s'agrippe à notre main, si fort qu'on se demande comment on s'en détacherait s'il venait à expirer à ce moment précis. Risque-t-il de nous emporter vers la Géhenne que nous craignions à ce point son étreinte? Guère, pire: il nous renvoie notre image, visitée par le temps comme ces applications pour iPhone qui vieillissent un portrait en quelques secondes. La bonne trouvaille de ces petits logiciels est qu'en secouant le smartphone, tout redevient normal dans la seconde. Il suffisait d'y penser. 

18 mars 2013

Sagesse de Mark Twain


"Les riches qui pensent que les pauvres sont heureux ne sont pas plus bêtes que les pauvres qui pensent que les riches le sont."
Mark Twain
  
Lu dans:
Franz-Olivier Giesbert. Derniers carnets. Flammarion 2012. J'ai Lu 10275. 223 pages. Extrait p.144

17 mars 2013

Sagesse des gains négatifs


"Papa, aujourd'hui j'ai économisé un euro. - Comment ça? - J'ai couru derrière le bus. - Imbécile, si tu avais couru derrière un taxi tu aurais économisé quatre euros! "
d'après Jean-Christophe Rufin.

Il faut se méfier des gains négatifs, ainsi que du sophisme des "vies sauvées". Quand la sécurité routière se targue d'avoir évité quelques centaines de morts de personnes "n'ayant pas eu d'accident sur la route", les rieurs s'amuseront de cette brève de comptoir selon laquelle si 40% des accidents de la route sont dus à des abus d'alcool, cela signifie que 60% des sinistrés de l'automobile sont des buveurs d'eau. La priorité n'est-elle pas de les interdire de volant? 
 
Lu dans:
Raphael Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 150 pages. Extrait page 88

16 mars 2013

Le bonheur n'est pas donné


"Il y a 36 définitions du bonheur. Personne ne le voit comme un état stable et merveilleux. Beaucoup de personnes cherchent « le » bonheur mais elles se fourvoient. La seule chose qui est à notre portée, c’est d’avoir une vie globalement satisfaisante. Et, surtout, de diminuer inconvénients, insatisfactions et souffrances. Pour être heureux, il faut être capable d’une relative gestion de soi. Vouloir tout contrôler, par contre, c’est une erreur. Se comparer à d’autres aussi est une source d’insatisfaction. D’abord, bien réfléchir à nos  valeurs et à nos objectifs existentiels : que voulons-nous vraiment dans la vie. (..) Ensuite, il est important de pouvoir observer ses propres comportements et, surtout, les situations dans lesquelles ils se produisent. Nous sommes beaucoup plus dépendants que nous le croyons de l’environnement dans lequel nous sommes. Mais attention, trop d’analyse paralyse."
J. Van Rillaer

JACQUES VAN RILLAER. La nouvelle gestion de soi - ce qu’il faut faire pour vivre mieux ». Mardaga. 2012. 288 pages
PHILIPPE DE BOECK. Le bonheur n’est pas à notre portée. Le Soir Mardi 12 mars 2013.  p.15

15 mars 2013

Sagesse de Forrest Gump


"Je courais toujours pour aller partout, mais je ne pensais pas pour autant que cela allait me mener quelque part."
Forrest Gump

Lu dans:
Franz-Olivier Giesbert. Derniers carnets. Flammarion 2012. J'ai Lu 10275. 223 pages. Extrait p.173

14 mars 2013

Le crayon se taille


"Il était une fois quelqu'un qui écrivait ceci : les mots déjà écrits me retranchent ma main. Et cette main, il se mit à la regarder. Il fit un effort pour se rappeler le nom de chacun de ses doigts, puis il décida que sa main tout entière portait son nom puisque aucune écriture ne ressemble à une autre. J'oublie ce que j'écris, et ma main quand elle travaille oublie mon nom, c'est notre façon d'aller vers le réeL."
Bernard Noël

L’écriture manuelle commence-t-elle à perdre la main, le crayon est-il en train de se tailler: un sondage mené en Grande-Bretagne indique que 40 % des gens n’ont plus écrit à la main depuis six mois. Et vous?
 


Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait pp.40-41
Pierre Bouillon. Faut-il encore apprendre à écrire à la main ? Le Soir. 13 mars 2013. p. 12

12 mars 2013

Les pas d'un homme dans la neige


"Les pas d'un homme dans la neige
Qu'est-il allé chercher
Reviendra-t-il
par le même chemin."
Abbas Kiarostami

On peine à imaginer qu'il soit parti pour de bon. Ce furent les meilleurs des voisins, Sabine et Raymond. Ils veillaient sur notre maison avec sollicitude, gardaient nos clefs, réceptionnaient les colis postaux, ouvraient la porte aux patients si j'étais retenu par le trafic. L'apparition de leurs fauteuils à la terrasse annonçait l'été, le bruit du bouchon la mise à table, le grincement de la porte qu'on ferme la nuit. Il portait chic une moustache à la Brassens, et la même bonté dans les yeux. A deux, ils représentaient dans notre imaginaire "notre quartier" où il faisait bon de revenir après les vacances. Si c'étaient des plantes, on les aurait baptisé des Simples, comme ces plantes de monastère qui guérissent les maux les plus divers sans préparation aucune, poussant au jardin comme un cadeau du ciel. Sabine se retrouve seule depuis ce matin, et pleure sans fin dans la maison de repos qui devait abriter leurs dernières années. Les pas de Raymond se sont perdus dans la neige ce matin, aussitôt recouverts par de nouveaux flocons. L'appartement est loué, les meubles éparpillés, plus de fauteuils en terrasse, plus de bouchon. La neige efface tout, sauf le souvenir qu'on garde des gens bons. 
 
Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.9

Into the Wild, la quête impossible du Graal


«Le bonheur ne vaut que s'il est partagé ».
Christopher Mc Candless. Journal.

C'est un beau film de Sean Penn, "Into the Wild", l'histoire vraie de Christopher McCandless. Jeune lauréat brillant, il quitte tout pour courir l'aventure dans son vieux tacot d'étudiant, qu'il abandonne rapidement, se dirigeant vers l'Alaska où il s'installe dans un vieux bus abandonné. Il y vit des produits de la chasse et de la cueillette. Alors que son chemin semblait avoir conduit le jeune homme à la maîtrise de l'autonomie et de la liberté, l'aventure va se conclure par un échec tragique. Satisfait des huit ou dix semaines vécues dans son refuge, Christopher s'apprête à revenir vers la société. Mais une mauvaise surprise l'attend: la rivière qu'il avait traversée à l'aller s'est transformée, grossie par la fonte des neiges, en un torrent puissant et infranchissable. Il n'a plus de munition pour chasser, est saisi par la faim. Il cueille des baies, se trompe de plante et mange des fruits empoisonnés. Agonisant, il note dans son journal «le bonheur ne vaut que s'il est partagé », et se couche pour mourir. Des chasseurs retrouveront son corps.  


Lu dans:
Hervé Kempf. L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Seuil. 2011. 190 pages. Extrait p.110

11 mars 2013

Vie publique, vie privée


"Ronald Reagan a ouvert la voie: en octobre 1989, un an après avoir achevé son mandat de président de la République, il délivrait deux conférences au Japon, à l'invitation du groupe Fujisankei Communications. Sa rémunération: 2 millions de dollars, soit davantage que ce que lui avait rapporté son salaire de président en huit ans."
Hervé Kempf.

Ce commerce d'image avait suscité quelques commentaires acerbes à l'époque, "frappant les narines avec la force d'un sushi vieux d'une semaine" (W. Safire, éditorialiste républicain). Vingt ans plus tard, le fait que des chefs d'État à la retraite fassent commerce de leur célébrité et de leur influence ne choque plus personne que ce soit en conférences, en conseils rénumérés aux entreprises, banques, fonds d'investissement et par la participation à des conseils d'administration. Une bonne gestion de l'image politique, et du carnet d'adresses qui l'accompagne, n'a pas de prix mais suscite quelques (bonnes) questions sur l'objectivité des décisions prises lors du mandat politique lorsqu'on a pareil pactole en ligne de mire. 


Lu dans:
Hervé Kempf. L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Seuil. 2011. 190 pages. Extrait p.49

09 mars 2013

Copieur copié


"Il n'y a pas de succès sans copie."
Coco Chanel

Il m'arrive un truc assez drôle: je suis parvenu ce matin à me citer moi-même, croyant citer mon ami Francis Dannemark dans son dernier livre. J'ai quelques excuses certes: une citation isolée de son contexte piquée sur Babelio et qui lui était attribuée, je trouvais la phrase superbe, bien en phase avec mon humeur du moment, je croyais le surprendre au lever ce matin en levant son courrier électronique, je vous laisse lire la suite... 

Cher Carl,
Cela m'a fait grand plaisir, cet écho! Mais ça m’a un peu gêné aussi, car je pense qu'il faut toujours rendre à César ce qui est à César. Surtout avec Internet qui favorise  tellement les dérapages. L'extrait de LVVA que tu proposes, c'est une citation. Et tu en connais l'auteur par cœur et mieux que quiconque...  Je serais vraiment heureux si tu élargissais un peu l'extrait proposé. De cette façon :

« Quand il consulta sa messagerie le dimanche matin, le premier message que lut Max était celui d’un médecin de quartier qu’il connaissait depuis presque trente ans. Les petits bonheurs n’avaient pas de secret pour cet homme et il les partageait par e-mail, au fil de ses lectures et de ses réflexions, avec quelques amis, étudiants et patients. C’était un de ces médecins généralistes devenus trop rares qui prennent le temps d’écouter les gens et qui, les connaissant bien, les soignent avec plus d’affection que de molécules :(..) "Un nouveau jour se lève. Contiendra-t-il un de ces moments d'éternité qui, bout à bout, font notre histoire ? Ces étincelles où on se sent à la fois plus petit qu'un grain de sable et en même temps dilaté dans tout l'univers, où l’on touche à la fois le quotidien et l'éternité. Je vous souhaite une belle journée. »  Quand il descendit au rez-de-chaussée, Max eut la surprise de voir de la lumière qui filtrait sous la porte du bureau de Judith…  ("La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis." Laffont. 2012)
Nous fonctionnons sans cesse entre oubli et mémoire. Les phrases que tu avais écrites se sont glissées dans l’immense réserve des citations qui appartiennent à tous (et deviennent en réalité anonymes), et tu ne les as pas reconnues comme tiennes mais comme justes. C’est une boucle fascinante, qui en dit long sur la façon dont notre esprit fonctionne vraiment, loin de toute vision mécanique ou logique. Tu as fait un emprunt inconscient à un auteur qui n’est autre que toi-même. Cette histoire-là, tu devrais vraiment la partager dans ta rubrique « entre café et journal » ! Elle est trop belle. Amicalement. s. Francis.
C'est chose faite! Je vous souhaite une bonne fin de weekend
CV. 

Aujourd'hui je plonge


"Un nouveau jour se lève. Contiendra-t-il un de ces moments d'éternité qui, bout à bout, font notre histoire?
Ces étincelles où on se sent à la fois plus petit qu'un grain de sable et en même temps dilaté dans tout l'univers, ou l'on touche à la fois le quotidien et l'éternité."
Francis Dannemark

... mais comment s'y prendre, sauf s'en remettre au hasard des événements, pour que ce samedi 9 mars ne soit englouti dans l'oubli des 30.000 journées d'une existence? Prendre une grande décision, mille fois remise, et soudain découvrir qu'on peut s'y tenir. On peut rêver, mais pourquoi pas aujourd'hui le réaliser? 

Lu dans:
Francis Dannemark. La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis. Laffont. 2012. 472 pages.

08 mars 2013

Mères


"Étendue sur une civière,
blême et suturée,
elle se demandait d'où pouvait bien venir
le petit être humide qu'elle avait brièvement aperçu. "
Olga Duhamel-Noyer

J'en connais qui s'y reconnaîtront, dans ce petit être humide désespérément en recherche d'affection de la part d'une mère qui aura fait ce qu'elle a pu. La sacro-saint instinct maternel n'est pas joint au  certificat de naissance. Alors on fait comme si, comme on a lu, comme en a entendu dire, comme on croit devoir faire. Et cela fait des couches et des couches de non-dit, remontant périodiquement comme des bulles de souvenirs venant crever à la surface aux moments les plus inattendus. Pour la mère comme pour l'enfant, il faudra une certaine dose de courage pour accepter de n'être pas ce que les autres veulent qu'on soit. 

06 mars 2013


"Les individus sont des artifices que les gènes ont inventés pour se reproduire."
Pierre-Henri Gouyon
 
Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.42
Pierre-Henri Gouyon, Jean-Pierre Henry, Jacques Arnould. Les avatars du gène. Belin 1977

05 mars 2013

Traces fossiles


"L'équipe de l'Anglais Matthew Bennett a mis au jour une vingtaine d'empreintes fossiles d'hominidés dans deux couches sédimentaires de limon et de sable au Kenya. Elles témoignent de caractères modernes comme des doigts de pied courts, un gros orteil parallèle et accolé aux autres, une voûte plantaire et une grande enjambée. Les marcheurs, deux adultes de 1,75 m et un enfant de 92 cm, étaient sans doute des Homo ergaster ou Homo erectus, deux espèces d'hominidés ayant vécu entre 1,9 et 0,2 millions d'années avant notre ère ." 

L'article de Science décrit le type de démarche, l'apparition de la bipédie, la conformité des pas à la marche ou à la course. Il me plaît d'imaginer ces trois humains marchant côte à côte à la recherche de quelques mets pour se nourrir. De quoi parlaient-ils? De quelle joie, de quel projet, de quelle inquiétude?  A en juger par sa taille l'enfant ne devait guère dépasser les 2-3 ans, marchant à peine, et demandant à être porté. Imaginer la chaîne des hasards nécessaire pour que ces traces anonymes croisent ce soir ma rêverie donne le tournis. Il reste à imaginer qu'une trace d'un moment aussi banal de mon existence qu'une marche dans le sable survive 1.5 million d'années pour habiter de manière fugace la pensée d'un hominidé ...   

Lu dans:
Matthew R. Bennett. Early Hominin Foot Morphology Based on 1.5-Million-Year-Old Footprints from Ileret, Kenya. Science 27 February 2009:Vol. 323 no. 5918 pp. 1197-1201
Par Marion Sabourdy,Empreintes fossiles : les plus anciennes preuves d’une bipédie moderne le 23/03/2009ScienceActualité.fr.

Sagesse des cerfs-volants


« - Il est maître des cerfs-volants, dis-je.
Elle parut favorablement impressionnée.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- C'est comme un grand capitaine, mais dans le ciel. »
Romain GARY

Croisé hier quelqu'un de vraiment découragé. On cherche le mot juste, sans aspérité, un message d'envol glissé modestement dans la paume de la main. Surgit l'image du cerf-volant, compagnon des vacances bretonnes en famille, écrasé sur le sable mouillé par un vent mal négocié, les fils entortillés à l'infini. Les enfants perplexes, craignant que la partie soit finie. Un temps interminable est nécessaire  pour débrouiller l'écheveau, épousseter le sable mouillé, colmater une déchirure, réemboîter les baguettes en carbone, et faire revivre le rêve, l'audace, la poésie, la liberté inscrits dans le ciel. Le fil ténu que le vent fait à nouveau chanter entre mon rêve là-haut et mes sandales agrippées à la plage vaut tous les encouragements. 

Lu dans:
Romain GARY. Les Ceifs- Volants. Gallimard. 1983. Folio. 366 pages.
David Khayat. Des larmes et de sang. Odile Jacob. 261 pages. Extrait. Exergue p.11

04 mars 2013

Des limites de la satiété


"Parce que les nombres continuent à l'infini, l'argent est sans limite. De la richesse, nous dit Aristophane, on n'a jamais assez. Le pain, le sexe, la musique, le courage, tous finissent par rassasier l'appétit, mais non l'argent. Il est impossible de mettre un frein au désir de fric. Si un homme reçoit treize pièces, il aspire à en avoir seize, et lorsqu'ils les possède il considère la vie insupportable à moins d'en gagner quarante. La nature impose des limites strictes à la taille d'un individu et à sa durée de vie, mais il n'existe aucune limite semblable pour l'argent. (..) A côté d'un milliardaire, le millionnaire est pauvre."
D. Tammet.
   
Lu dans:
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.220, 223

03 mars 2013

Une décroissance heureuse


"La production d'énergie exige elle-même une certaine consommation d'énergie, dont le volume varie selon la difficulté d'accès de la ressource et l'état de la technologie. Du fait de l'épuisement des ressources les plus accessibles, il faut maintenant dépenser de plus en plus d'énergie pour produire une quantité donnée d'énergie utilisable. (..) Au début du XXème siècle, un baril de pétrole suffisait à réaliser les différentes opérations servant à produire 100 barils de pétrole. Le même baril ne générait plus que 35 barils dans les années 1990, 12 en 2007 - et ce taux continue à baisser."
Hervé Kempf

Se définissant joliment comme « objecteur de croissance », Hervé Kempf assure depuis sa création en janvier 2009 la rédaction de la chronique hebdomadaire « Écologie » du quotidien Le Monde. Dans un petit ouvrage qui se lit d'une traite, "phosphorescent d'idées" l'auteur renouvelle l'écologie politique en balisant les possibilités d'une décroissance choisie et heureuse. On ne refait certes pas le monde en un jour, mais ma vision de mon monde en a été sans aucun doute modifiée. Il fait partie des livres que j'offrirais à mes amis rien que pour le plaisir d'enrichir nos conversations ensuite. 
Lu dans:
Hervé Kempf. La fin de l'Occident, naissance du monde. Seuil. 2013. 155 pages. Extrait p.49.  

01 mars 2013

Un dernier miaulement avant immobilisation


"Déjà l'odeur s'est modifiée. Et le rythme de ma respiration. Je pose une petite boule sur le plateau, je prends le temps de la caresser, nous nous apprivoisons, et hop en route ! Le bonheur de sentir pieds et mains se coordonner sans effort, la terre me guide, je l'écoute, nous nous aimons, juste la bonne teneur en humidité, l'argile se creuse et s'érige, le plaisir vient, la forme également, encore quelques tours, les deux plateaux gémissent en sourdine, un dernier miaulement et, lentement, s'immobilisent. Je lisse avec une petite éponge. Savoure le silence. A l'aide d'un fil métallique, je coupe précautionneusement à la base et je transporte le bol sur la grande table où sèchent déjà d'autres pièces. Je la contemple mon oeuvre. Mais oui, elle existe ! Avec un mélange d'aplomb et de modestie. "
 
Avec ces lignes d'un érotisme subtil je vous souhaite un bon weekend
CV.
 
Lu dans :
Claude Pujade-Renaud. Dans l'ombre de la lumière. Actes Sud. 2013. 304 pages. Extrait p 168-169

Habiter le vide immense


 "Je vous appelle. Je jette votre nom dans le vide dans l'espoir insensé qu'il le comble."
L. Georjin

On se souvient des chants désespérés qui font les chants les plus beaux: plus grande est l'absence, plus grande est la présence potentielle. Une main vide est un néant plus petit qu'une salle déserte, et plus grande est la salle vide, plus de choses elle peut contenir. Nos utopies se nourrissent du vide qu'elles occupent, et dans lequel elles s'épanouissent. Et pourtant... Les grandes utopies jouent ce rôle dynamique qui élargit le champ des possibles, permettent de mobiliser les énergies, mettent en mouvement l'imagination et la volonté humaine. Plus la ligne d'horizon se brouille, plus s'applique la réflexion de Ricoeur selon laquelle une société peut fonctionner sans idéologie, mais pas sans utopie, " car ce serait une société sans dessein ".

Lu dans
Laurent Georjin. Portraits en forme de nuage qui passe.  Esperluète Editions. 2009. 94 pages. Extrait p. 30
Mireille Delmas-Marty. Résister, responsabiliser, anticiper. Seuil. Coll. Débats. 2013. 196 pages.

27 février 2013

Les erreurs bénéfiques


"Gagner aux échecs, c'est simple: la victoire appartient à celui qui commet l'avant-dernière erreur."
 Daniel Tammet

Où comment, au terme d'une démonstration étourdissante, un mathématicien autiste savant nous apprend que la supériorité d'un vainqueur aux échecs "consiste à commettre des fautes de meilleure qualité que ses concurrents. Une erreur gagnante n'est pas le fruit d'une décision irréfléchie, d'un manque de curiosité, ou de la lâcheté. Elle ressemble bien davantage au lapsus heureux d'un écrivain ou d'un peintre, qui introduit soudain des possibilités imprévues dans une page ou dans un tableau, ce que ne peut la meilleure machine."  

Lu dans:
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.241.

26 février 2013

Le programme c'est l'image


"Le programme c'est Nanar. Les gens y veulent plus de programme, y veulent des bonshommes."
Les Guignols de l'info.

Confier son sort à un ex-comique (comme le qualifie avec sobriété Le Monde) et à un bonimenteur qui rase gratis? Tout est désormais possible au royaume de l'image, et nous y sommes. Certaines phrases et assertions glanées dans les programmes de la dernière campagne d'Italie donnent toutefois froid dans le dos, tel le raccourci saisissant attribuant la raison de tous les problèmes de la péninsule à l'Allemagne. Apprendre la langue de cette dernière nous apprendrait pourtant qu'il y plus qu'une nuance entre le "gegenlachen" (rire contre), le "mitlachen" (rire avec, rire ensemble) et le "mitleben" (vivre ensemble). 

24 février 2013

La dimension éthique de l'absence de nombres


"La simplicité des mots utilisés pour compter n'est pas qu'une question de langue, elle revêt aussi une dimension éthique."
Daniel Tammet.

Dans leur langue les Kpelle, tribu du Liberia, n'ont pas de mot correspondant au concept abstrait de nombre. Il existe des mots pour compter, mais qui sont rarement employés au-delà de trente ou quarante. Pour les Kpelle, compter les gens porte malheur. En Afrique, ce tabou est aussi ancien que répandu. Il est partagé également par les auteurs de l'Ancien Testament, pour qui le dénombrement des humains est un acte de mauvais goût.  Dans l'un de ses textes, le romancier nigérian Chinua Achebe se plaint de ces Occidentaux qui lui demandent: « Combien d'enfants avez-vous?» À une question aussi impertinente, "mieux vaut répondre par un silence réprobateur." (..) Il y a plusieurs décennies, on apprit qu'il existait dans la forêt pluviale amazonienne une tribu d'Amérindiens qui ignorait entièrement les nombres. Ils s'appellent Pirahâ ou Hi'aiti'ihi, ce qui signifie « les gens droits ». La population se nourrit de manioc, de poisson cru et de fourmilier rôti. Dès l'aube, les femmes quittent les huttes pour aller cultiver le manioc et ramasser du petit bois, tandis que les hommes partent chercher du poisson en amont ou en aval de la rivière. Ils peuvent passer la journée entière à scruter l'eau, munis d'un arc et de flèches. Faute de moyens de stockage, toutes les prises sont consommées vite. Les Pirahâ répartissent la nourriture de la façon suivante: chaque membre reçoit "une belle portion" dans un ordre aléatoire jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Si certains n'ont toujours pas été servis alors ils demandent à un voisin plus chanceux de partager. Le processus se termine seulement quand tout le monde est rassasié." 

Autres continents, autres cultures. Partant du principe que «les nombres dans leurs divisions et complexités sont utiles à tout », Platon proposa de limiter sa cité idéale à exactement 5 040 familles de propriétaires terriens. Pourquoi 5040? C'est ce que les mathématiciens appellent un «nombre fortement composé », parce qu'il peut être divisé de plusieurs façons. En fait, il existe pas moins de soixante possibilités de division, notamment par tous les nombres de un à dix. 5 040 peut aussi être divisé par douze. Platon répartit le total des familles en douze tribus, chacune composée de 420 familles. Bien qu'interdépendantes, les tribus sont fixes et autosuffisantes, comme les mois de l'année solaire. Le recours à des nombres fortement composés facilite la subdivision des terres et des biens entre les citoyens. Dans chaque tribu, chaque famille reçoit une surface de terre égale, en commençant par le centre de la ville et en s'éloignant peu à peu vers la campagne. La cité répartit équitablement la fertilité de son sol: la moitié de chaque lot inclut le sol le plus riche, tandis que l'autre moitié se compose du sol le plus pierreux. " (..) Platon imaginait que ces limites garantirait l'égalité et la sécurité de chaque citoyen. Mais on peut aussi imaginer que la cité de Platon aurait encouragé exactement le genre de mesquinerie entre voisins qu'entraînent souvent les calculs exacts.  


Lu dans:
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.38, 40, 112, 113

Temps long, temps court


"Le quotidien est tel une herbe que vous brûlez jusqu'à la racine et qui lentement reprend, se fraie un chemin à travers la nuit, puis brusquement fleurit ".
Jón Kalman Stefánsson

L'homme pris dans le cours des temps, longs et courts, le temps qui passe, qui est passé, qui revient, qui se répète .   "Ce jour, comme les autres, je l'ai vécu une fois, et cette fois, cette unique fois, est la seule chose qui le rende semblable aux autres. Mais d'où vient que le semblable me fasse oublier l'unique ?" (B. Noël)" Sur ce fleuve de jours qui s'écoulent vogue notre existence vers un estuaire commun, déjà décrit par Dante pour le dernier voyage dUlysse: "Mes compagnons et moi, nous étions vieux et lents." (Dante) Au terme de son périple, l'homme, quelle qu'ait été son histoire n'est conscient que d'une chose : le temps a passé.  

 
Lu dans
Jón Kalman Stefánsson. Le Coeur de l'homme (Hjarta Mannsins). Traduit de l'islandais par Eric Boury. Gallimard. 2013. 456 p.

22 février 2013

Grandir


"Éric avait grandi; quelque chose en lui s'était élargi. Il ne serait peut-être pas comme elle privé de parole, incapable de dire au bon moment, et de se faire comprendre, au plus près au plus serré; il ne serait peut-être pas tout à fait incapable de vouloir, de saisir, d'attraper le pompon pour gagner un tour de manège supplémentaire. Elle avait secoué la tête et s'était levée pour chasser cette image brusquement surgie d'Éric enfant, à trois ou quatre ans, agrippé à une moto jaune, effaré et presque en larmes, yeux soudain immenses bouche tremblante, devant la bestiole de peluche que la dame du manège agitait à sa portée parce qu'il était le plus petit, et si sérieux et si fervent."
Marie-Hélène Lafon
"Elever" nos enfants, les rendre capables de "prendre la parole", de se faire comprendre, de vouloir par eux-mêmes, de saisir la peluche sans aide ne nous a pas été enseigné. Seule demeure l'improbable démarche de l'essai / échec / réussite et l'énoncé de ces phrases simples, nées au tréfonds de nous et soufflées à l'oreille de nos enfants:  "Il faut gravir ce temps. Ton père t'épaule" (Paul Celan). Ou la pédagogie en peu de mots.    
  
Lu dans:
Marie-Hélène Lafon. L'Annonce. Gallimard 2009. Folio 5222. 152 pages. Extrait p.144

21 février 2013

Histoire de Lila et Tom


"Lila et Tom, par exemple.
Elle ne l’était pas foncièrement
il peinait lui-même à l’être.
Ensemble, ils ne le furent pas du tout.
Heureux."
                            Monique Proulx

Les cruciverbistes s'amuseront sans doute de ce qui ressemble à une définition de "maux croisés".
Pas tous, s'ils s'y reconnaissent. 


Lu dans:
Fabien Déglise. 25 histoires, 25 auteurs en 140 ca. Le Devoir. 2013. 34 pages. Extrait p.14

20 février 2013

Le corps silencieux


"Quand tout va bien, le corps est l'oubli du corps."
B. Noël

Il a eu mal, il a eu peur, n'a pu se déplacer durant deux semaines. Se nourrir lui était difficile. Ce matin, assis à la table de son bistrot, il lit le journal, commente le match de la veille, boit sa bière à petites gorgées fraîches. Le bonheur sans extase est aussi du bonheur 

 
Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.11

19 février 2013

On devient ce dont on se nourrit

Lumières du soir


"Lumière du soir : les choses rendent du soleil au soleil absent."
B. Noël
On comprend soudain mieux pourquoi on dit de certains êtres qu'ils sont "au crépuscule de leur vie": ils réverbèrent la lumière quand la lumière a disparu. Comme la luciole, ou le ver luisant, mais une lumière d'intériorité. Me revient ce soir le récit que font Jean-Pierre et Rachel Cartier de leur dernière visite à Graf Dürckheim, retiré dans sa Forêt-Noire. « Oh ! vous savez: je ne vois presque plus, je n'entends plus guère, j'ai une jambe qui me tracasse, je perds la mémoire mais tout va très bien tout de même. » Il avait plus de 90 ans, souffrait de ce que ses facultés ne soient plus ce qu'elles avaient été mais demeurait un homme intact. Derrière l'homme fatigué veillait l'homme de lumière que rien ne pouvait atteindre. "Nous étions déjà installés sur nos petits bancs lorsqu'il est arrivé ce matin-là après avoir gravi seul l'échelle de meunier très raide qui menait au dojo. Il s'est installé en face de nous, bien droit dans son fauteuil, il a fermé les yeux et, pour nous, le temps a cessé d'exister. Nous avons compris ce jour-là ce qu'était vraiment le rayonnement d'un être réalisé." 


Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.37
Jean-Pierre et Rachel Cartier. Prophètes d'aujourd'hui. Albin Michel. Espaces libres. 1988. 340 pages. Extrait p.4

Sagesse de Jean Vanier


"Le bonheur tient dans la beauté de soi que l'on surprend dans le regard de l'autre."
Pascale Tison

La journée s'annonçait commune, la vie sait nous surprendre. Un patient quinquagénaire téléphone à l'heure du répondeur pour laisser un message, tellement heureux que je décroche: "J'ai un emploi depuis ce matin, et voulais simplement vous l'annoncer." Il racroche, la voix nouée, moi aussi. Y succède un appel en urgence dans les minutes qui suivent pour un patient "connu de toujours", un homme de qualité, qui sera hospitalisé dans un état critique et décédera à son arrivée à l'hôpital. On se prend à feuilleter mentalement les pages de 40 années communes, pour s'apercevoir que le temps a passé. Pendant la consultation après midi, un coup de fil de la mairie d'Aubrac dans le sud pyrénéen annonce le décès au terme d'une courte mais pénible maladie d'une patiente partie il y a 15 ans rejoindre un amour de jeunesse. Retrouvailles flamboyantes, rapidement ternies par une démence précoce de l'ami retrouvé. Restée sans aucune famille, elle a demandé qu'on me prévienne et me fait envoyer cinq livres qui furent ses lectures de chevet, ainsi que quelques lettres personnelles qu'elle ne souhaite pas voir dispersées en brocante. Emotions diverses, qui ne me laissent pas de marbre: quand j'ai choisi d'être docteur, je ne pensais pas que tout cela figurait au programme.

Le jour se termine sur une première: une rencontre avec Jean Vanier, personnage immense et effacé, "qui est le plus loin en avant et se tient le plus en retrait" (*) selon l'expression consacrée. Il vient parler de la tendresse inséparable de la sagesse, notant qu' "aimer c'est dire à l'autre qu'il est plus beau qu'il ne le pense lui-même." Usant de mots simples, en moins d'une heure ce vieillard sage m'a transmis les clés de lecture sur les questions sans réponse qui m'ont habité durant cette journée. Je quitte le Square en solitaire, bien avant les vivats coutumiers à ce type de conférence afin de me préserver un bout de rencontre avec moi-même. Une journée de plus se termine, demain j'en aurai tout oublié sans doute, c'est bien ainsi. 

Lu dans:
Pascale Tison. Gabriel Belgeonne (Illustrations). La joie des autres. Ed. Esperluete. 2003. 103 pages
(*) Heidegger, évoquant Paul Celan

17 février 2013

Sagesse des ex


"Etre ancien ministre, c'est monter à l'arrière d'une voiture et s'apercevoir qu'elle ne démarre pas"
François Goulard.

François Goulard fut ministre-délégué à la Recherche sous Dominique de Villepin. Une phrase qui lui a valu de décrocher, le 8 octobre 2012, le prix Humour et politique. D'autres que lui firent l'expérience douce-amère d'un retour à la vie normale plus brutal qu'ils ne l'auraient imaginé. On se souvient de cette photo de Wilfried Martens attendant seul son train pour Gand au terme de treize années au poste de Premier ministre, de l'interpellation d'une passante croisant Alain Juppé en rue un sac de provisions à la main "vous portez vos courses vous-même maintenant?", de l'étonnement de Laurent Wauquiez, ministre de la recherche sous le gouvernement Fillon III confronté soudain à la nécessité d'enregistrer billet de train ou d'avion comme tout le monde, et n'ayant soudain plus accès aux dépêches de l'AFP sur son BlackBerry. Tel autre avoue ne plus savoir comment envoyer un courriel, et s'étonne des temps d'attente au téléphone pour obtenir un simple rendez-vous médical attribué six semaines plus tard. Brice Hortefeux se souvient ainsi que la première chose qu'il a faite en sortant du ministère de l'intérieur fut de s'accorder une petite balade jusqu'à la rue La Boétie, où se trouvait alors le siège de l'UMP. Une courte distance, mais qu'il ne parcourait jusque-là qu'en voiture. "Je me suis arrêté devant la vitrine d'un antiquaire. C'était la première fois depuis des années que je regardais vraiment un magasin." Comme l'écrit avec humour Patrick Rambaud, "que c'est dur de n'être plus rien quand on s'est cru presque tout."


Lu dans:
Vanessa Schneider. Il y a une vie après le pouvoir. M le magazine du Monde. 12 octobre 2012. 

Les galets de la mémoire


"Je regarde une pierre : elle ne contient qu'elle-même... J'écris sur elle maintenant. Je la jette dans la mer."
B.Noël

Galets d'Ouessant et d'ailleurs, si vous pouviez parler, que d'amours narrées, de voyages imaginés et de rêves entamés, polis par l'usure du ressac et du varech. On écrit chacun un bout de notre histoire sur des cailloux, jetés dans le temps et dans l'espace pour échapper à l'oubli. L'art est né ainsi.  

Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.40

16 février 2013

De Saint Valentin à Saint Honoré


« Tu l’as attendu au bout du quai pendant des heures. Il ne s’est jamais pointé. Ce que tu as rêvé ne tenait plus. Tu as dû tout recommencer ».
                Fabien Deglise

Ce devait être LA Saint Valentin de son existence. Ce ne fut qu'une déception de plus, la confortant dans son image de pas-de-chance. Elle a acheté un saint-honoré chantilly, kirsch,caramel arrosé d'un verre trop grand de cointreau, zappé sur Vive la colo et cherché vainement le sommeil. A l'aube, le courage d'affronter les collègues et autres récits énamourés lui a manqué. Elle éprouvait un fond de migraine. Je lui fournis un justificatif, limite complaisant dirait l'Ordre, sans trop d'état d'âme. La frontière entre maladie et souffrance est ténue.

15 février 2013

Mammas


"Tout cela est venu aussi avec l'âge. Avec la vieillesse, il y a moins de pressions, moins de responsabilités, et d'un coup une grande liberté à laquelle je ne m'attendais pas. "
Isabella Rosselini.

Star de cinéma, modèle égérie de la marque Lancôme, désormais sexagénaire Isabella Rosselini retourne à ses premières amours : les animaux. La fille de l'actrice suédoise Ingrid Bergman et du réalisateur italien Roberto Rossellini voit ainsi l'occasion de réaliser des rêves d'enfant.  A quelques jours de son envol pour le Festival de Berlin où elle a présenté en avant-première cette semaine " Mammas " série scientifico-comique sur les comportements animaux, l'actrice dynamite les idées reçues sur la maternité. Cette femme distinguée évoque avec bonheur sa nouvelle vie, une vie à mille facettes où se côtoient Charles Darwin, Robert Redford, la primatologue Jane Goodall et le conteur et scénariste Jean-Claude Carrière. Une vie d'étudiante (depuis trois ans). Une vie de campagnarde qui apprend à guetter dans la nature les indices des changements de saison (depuis six ans). 

 
Sandrine Cabut. Isabella Rossellini, éthologue modèle. Le Monde 9.2.13. Cahier Science&techno. p.7.

13 février 2013

Passeurs de lumière


" Je passerai       comme un nuage sur les vagues.
Peut-être, bien que nous changions,    
que nous volions les uns après les autres,      si vite, si vite,
sommes-nous aussi successifs et permanents,
nous, êtres humains     à travers lesquels passe la lumière.                  
Mais quelle est cette lumière? "
Vendredi 4 janvier 1929. Virginia Woolf

S'imprégner de la fugacité de notre passage ici-bas est un exercice ordinaire quand on tutoie la mort au quotidien, comme le médecin en a le privilège. "Poussière qui retourne à la poussière", à travers laquelle passe la lumière, scintillante quand la brume la filtre. Nous sommes des passeurs de lumière, et même après ma mort il me plait d'imaginer qu'au fond de mes orbites on verra le jour d'un regard sans limite.  

Lu dans:
Laurent Georjin, Anne-Marie Finné. Portraits en forme de nuage qui passe. Ed. Esperluette. 2009. 95 pages. Exergue. 

12 février 2013

Les cristaux, pareils aux humains


"Ce sont leurs défauts qui les rendent intéressants. "
Charles Frank

"Par cette boutade, le physicien anglais Frederick Charles Frank (1911-1998) énonçait l'importance du rôle des imperfections d'un matériau sur ses propriétés. Par exemple, la couleur des pierres précieuses est due à de très faibles quantités d'impuretés qui les distinguent d'un cristal pur. En physique des matériaux, les défauts sont des déviations par rapport à une structure idéale d'atomes régulièrement ordonnés, le cristal. Un premier type de défaut, la dislocation, est un écart local à l'empilement des atomes. Les déplacements de ces défauts de position sont à l'origine de la plasticité des matériaux et modifient leur résistance en traction, en flexion ou en compression. Cette mobilité explique la ductilité des métaux purs, utilisée dans les procédés d'emboutissage. Dans un alliage, en revanche, la mobilité des défauts est réduite ou bloquée, ce qui le rend moins déformable et plus résistant. En cas de choc, la propagation des dislocations permet à une pièce de résister à la rupture, car les déformations qu'elle induit absorbent l'énergie du choc. (..)  La fissure, séparation locale et abrupte dans la matière, est un autre type de défaut. Pour découper une plaque de verre, il suffit d'y faire une simple rayure à l'aide d'une roulette de vitrier. De même, une encoche dans une feuille de papier que l'on étire permet de la déchirer plus facilement (..)  ou une série de petits trous alignés (découper selon les pointillés !). En revanche, placer un trou à l'extrémité d'une fissure peut empêcher sa propagation, car, en répartissant les contraintes, il limite l'extension de celle-ci. Faire des trous ne fragilise donc pas toujours le matériau et lui permet parfois de mieux résister à la fracture tout en l'allégeant. Une roche poreuse est ainsi moins fragile qu'un morceau de verre qui a quasiment la même composition chimique. Pour moduler les propriétés d'un matériau, ce sont bel et bien ses défauts qui sont intéressants. " (R.Lehoucq. Les cristaux sont comme les humains.)

 
Lu dans:
Roland Lehoucq. Les cristaux sont comme les humains. Le Monde 9 février 2013. Cahier Science&Techno. p1.
Exposition Ruptures. Palais de la Découverte. Paris. A partir du 12 février 2013.

09 février 2013

Sagesse du vide


"La bouche qui parle demeure toujours vide: si elle ne l'était pas elle ne pourrait rien dire. "
B Noël 

Ainsi du moyeu de la roue, de l'espace vide que contient la jarre, de l'enveloppe de la montgolfière: la vie se dilate quand on lui offre le vide. Faire le vide en soi.

Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.24

07 février 2013


Je pourrais la manger !
cette neige qui tombe
si doucement, si doucement.
                Issa (1763 - 1827)

06 février 2013

La distance intérieure


"Je suis immobile. Un merle approche, me regarde, picore quelques miettes, puis se retire, très lentement. L'espace qu'il a d'abord rétréci, qu'il approfondit maintenant à mesure qu'il s'éloigne, cet espace est greffé à un autre, en moi : un volume d'attente, qui est aussi la confiance de l'oiseau."
 B.Noël
 
Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.18

Beauté éphémère

05 février 2013

Pensée légère


"Devant un sexshop, il y a un type qui tambourine sur la vitre et qui crie: « C’est un véritable scandale! Retirez-moi ça tout de suite! » Alors le vendeur sort et demande: « Retirer quoi? — Retirez la buée, on ne voit rien! »
Raymond Devos

Bon ce n'est pas du Montaigne, mais un peu de légèreté pour débuter la journée, que je vous souhaite bonne.
CV.
 
Lu dans :
Sauvy-Devos: Laissez-nous rire. Archives L'EXPRESS. 20/07/1984.

La fin du voyage


"Un jour arriva où la nymphe Calypso demanda à Ulysse d'accepter le don de l'immortalité pour qu'il reste pour toujours auprès d'elle sur l'île d'Ogygie. Ce jour-là, l'amour d'Ulysse s'éteignit."
Eugenio Scalfari.

Paul Salopek, grand reporter des enjeux de la planète, vient d’entamer un voyage de sept ans à pied à travers le monde pour le National Geographic. Début janvier, au moment de quitter sa maison au Texas, il a posté un tweet se demandant s’il devait prendre ses clés avec lui.  Question anodine et symbolique, qui renvoie à la quête éternelle d'Ulysse: il n'est de voyage sans retour. 

 
Lu dans :
Eugenio Scalfari. Par la haute mer ouverte. Gallimard. 2012. 322 pages. Extrait p. 64
Olivier Mouton. Sept ans à pied sur les traces de l’humanité. Le Soir. 31.1.13. p.17 

03 février 2013

De Rilke à Rugova


"A la terre en repos dire : pareil au fleuve je coule
à l’eau rapide dire : pareil au rivage je suis."
Rainer Maria Rilke

Un patient, proche d'Ibrahim Rugova avec qui il partageait l'amour de la littérature et du Kosovo indépendant m’a aidé à comprendre ces vers de Rilke. Ils donnent un sens à la destinée de l’homme qui refuse de s'endormir quand tous lui disent d'abdiquer de son combat, ou de se laisser dériver quand un courant défavorable l'emporte. Opposant en exil, il repose maintenant, vaincu par la maladie au terme d’une route courte par les ans, longue par la page qu’il a écrite. On ne meurt jamais tout-à-fait tant qu’on garde l’espoir.  

Le sable au coeur et aux semelles


"De ces milliards de grains de rêve
J'ai créé quelques mots simples,
En remuant toute cette plage de sable
Comme avec les mains des tempêtes,
Et je ne suis pas un poète
Mais un voyageur,
Qui erre au coucher du soleil parmi les dunes.
Bonsoir, la mer,
Ma route est longue,
Je m'en vais.
J'emporte tout dans ma valise, sauf cet air
Que je n'ai pu enlever."
Ismaïl Kadaré. Au bord de la mer

Je n'ai jamais entendu tant de prénoms aux sonorités inconnues que ces derniers mois, et ma salle d'attente bruisse d'idiomes étranges. Travailler, dur souvent, pour peu de chose, est leur réalité commune. Ils emportent tous l'espoir d'une existence meilleure pour eux et leurs enfants, et ont laissé derrière eux des parents âgés et l'air du pays natal qu'ils n'ont pu emporter, comme le chante Ismaïl Kadaré. Ils me font voir la chance d'avoir pu vivre sans arrachement. 

Lu dans :
Ismaïl Kadaré. Au bord de la mer. Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. 

02 février 2013


« Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche. »
Michel de Montaigne

01 février 2013


"Le hasard ne favorise que les esprits préparés."
Pasteur

Lu dans :
Christian de Duve. Sept vies en une. Odule Jacobs. 2013. 335 pages. Extrait p.192

31 janvier 2013

Sagesse de Sophie Scholl


«La peur est en moi, rien que la peur.»
Sophie Scholl

Devenue symbole de la résistance, l'Allemande Sophie Scholl, guillotinée à 22 ans pour avoir fondé l'organisation antihitlérienne La Rose blanche, écrit peu avant son arrestation : «La peur est en moi, rien que la peur.» La lecture de cette phrase est paradoxalement rassurante. Il est permis d'être peureux et courageux en même temps.   

 
Lu dans :
Pierre Bayard. Aurais-je été résistant ou bourreau ? Les Editions de Minuit. 2013. 158 pages.

30 janvier 2013

Disney pas mort


"Anthropomorphisme: attribution de caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines à d'autres entités comme des animaux, des objets, des phénomènes, voire des idées."

En Louisiane, Donte, un basset hound, a été accusé d’avoir violé un congénère. Ses propriétaires ont reçu une amende pour l’avoir laissé se balader au-delà de leur clôture trouée. Le P-V précise que « ce chien a abusé d’un chien d’une autre race sans son approbation ». Une condamnation qui fera jurisprudence. (Le Soir du 29 janvier 2013)
 

29 janvier 2013

27 janvier 2013

Une inéluctabilité programmée


« C'est tenter le diable que de maintenir l'Europe dans cet état de tension ». Une fois la guerre déclarée, chaque camp tenta de persuader son opinion qu'elle était inévitable, que l'adversaire ne lui avait pas laissé le choix, que l'agression était mûrement réfléchie. Mais en réalité, ce qui l'avait rendue inévitable, c'était la croyance dans son inéluctabilité."
J-Y Le Naour. 1914

Lu dans:
Jean-Yves Le Naour. 1914. La grande illusion. Perrin. 2012. 415 pages. Extrait p.8

"Tu sais, seul ce que je t'ai confié en silence
nous élève dans la profondeur."
Paul Celan

25 janvier 2013

Les années bonheur


"Tout nous échappe sans cesse, même les êtres qu'on aime. Mais reste la certitude que certains moments ont été ce qu'on appelle le bonheur."
Laurence Tardieu.
   . 

C'est idiot!


"Assistant à l’une de ses pièces, Tristan Bernard se trouvait assis à côté d’un monsieur qui bâillait en répétant: « C’est complètement idiot! » Entendant, quelques rangs derrière lui, un spectateur riant aux éclats, il trouve plus réconfortant de changer de place. Et il entend son nouveau voisin répéter, en s’étouffant de rire: « C’est complètement idiot ! »
Repris par Raymond Devos dans un entretien avec Alfred Sauvy.


Lu dans :
Sauvy-Devos: Laissez-nous rire. Archives L'EXPRESS. 20/07/1984.

23 janvier 2013

Sagesse des taciturnes


"Quand j'ai tort, j'ai mes raisons, que je ne donne pas. Ce serait reconnaître mes torts."
 Raymond Devos. A tort ou à raison.

Ah Devos, notre maître ès usage du silence et de la parole.  "Quand un homme ne dit rien alors que tout le monde parle, on n’entend plus que lui ! Je n’en continuai pas moins mon exposé... mais je commençai à faire attention à ce que je disais. De temps en temps, je me tournais vers celui qui ne disait rien, pour savoir ce qu’il en pensait. Mais comment voulez-vous savoir ce que pense quelqu’un qui ne dit rien et qui, en plus, écoute... Car, de plus, il écoutait ! J’ai dit: « Mes amis, puisque vous êtes tous d’accord avec mes idées... Quelqu’un s’est levé. Il m’a dit : « Monsieur, toute réflexion faite, nous serions plutôt de l’avis de ce monsieur qui n’a rien dit. » Et ils ont quitté la salle!"

Ce paysage incertain où se tisse l'avenir


"Si Auschwitz n'a su guérir l'homme du racisme, qu'est-ce qui pourrait y parvenir?"
E. Wiesel

Au moment de subir un multiple pontage coronaire, l'ancien déporté à Auschwitz-Birkenau et à Buchenwald (il y perdra ses parents et sa sœur), prix Nobel de la Paix 86, scrute le parcours de son existence avec désenchantement. "Dans mon combat contre la haine, que je voulais inlassable, ai-je investi suffisamment de temps, d'énergie pour dénoncer le fanatisme sous ses masques divers? Sans doute pas puisque, nous tous qui avons mené ce combat, devons admettre la défaite. Une fois les camps libérés, je m'en souviens, nous étions convaincus qu'après Auschwitz il n'y aurait plus de guerre, plus de racisme, plus de haine, plus d'antisémitisme. Nous nous sommes trompés. D'où un sentiment proche du désespoir. Car si Auschwitz n'a su guérir l'homme du racisme, qu'est-ce qui pourrait y parvenir? À nous de l'admettre: le monde n'a rien appris. Sinon, comment comprendre les atrocités au Rwanda, au Cambodge, en Bosnie ... ? " Peut-être. Se remet-on jamais d'un retour des camps et le regard qui a vu l'abomination peut-il retrouver la vision paisible des paysages lumineux?  

Comment sonder les pensées de cette marée humaine, jeune, créative, avide d'échanges internationaux et de voyages, connectée au village humain par l'Internet, développant une culture commune multiforme au-travers d'impressionnants réseaux sociaux. On ne peut nier qu'une humanité neuve se dessine, dont la nouveauté inquiète parce qu'indiscernable, mais aussi enthousiaste que ne le furent ses aînés. Les atrocités citées par Elie Wiesel ne sauraient être oubliées, mais l'être humain - comme l'humanité - a ses maladies, que l'on soigne et dont on se relève plus fort qu'avant. Il faut se promener dix minutes dans les rues paisibles de mon quartier anderlechtois pour mesurer ce qu'est une société multiculturelle, écouter "Le monde est un village" pour s'émerveiller de tant de musiques devenues familières à nos oreilles, savourer à nos tables le quinoa, le boulghour, le houmous, le couscous, le chili con carne en même temps qu'un lièvre à la gueuze ou une bouillabaisse. Intégrés dans nos vies de manière indélébile, mineurs mais désormais bien enracinés, ces changements multiples de nos quotidiens sont autant de reculs du racisme primaire dont on ne peut que se réjouir et qu'on ne saurait minimiser.  

 
Lu dans:
Elie Wiesel. Coeur ouvert. Flammarion 2011. J'ai Lu Récit 10190. 92 pages. Extrait p. 53

21 janvier 2013

La musique comme on l'aime


"Mon sens de l'ouië
est passé dans celui du toucher
où il apprend à voir."
Paul Celan
Sur une place à Sabadell (Barcelone) se trouve un homme avec une contrebasse. Une petite fille met une pièce dans son chapeau et reçoit en retour beaucoup pour son argent…


20 janvier 2013

Sagesse d'Elie Wiesel


"Ce dernier (Alexandre Zauber), adore me faire rire. À sa première visite, il veut tout savoir de mon accident. Je cite mes différentes fractures et lui, pour chacune, opine du chef en disant: « Cela aurait pu être pire. » J'ai des maux de tête atroces: « Cela aurait pu être pire. » Ma cheville gauche est atteinte: « Cela aurait pu être pire. » Mes genoux sont en flammes: «Cela aurait pu être pire. » Étonné, agacé un peu, à un moment je ne peux me retenir: « Mais enfin, Alexandre, qu'est-ce qui aurait pu être pire? ". Et lui, le visage sérieux, murmure: « Cela aurait pu m'arriver, à moi. » Elie Wiesel

 On le dit triste. Elie Wiesel révèle dans ce court texte un sens de l'humour teinté d'une philosophie douce-amère. Renversé par un taxi, il est opéré de fractures multiples, réconforté par la visite d'amis chers. Rire de soi reste le propre des grands.
 
Lu dans:
Elie Wiesel. Coeur ouvert. Flammarion 2011. J'ai Lu Récit 10190. 92 pages. Extrait p. 62

19 janvier 2013

Sagesse des cartoons


"A ton avis, quel est le plus grand mal de notre époque: l'ignorance ou l'indifférence?
- Je ne sais pas, et je m'en fous."

 

18 janvier 2013

Au moins j'ai essayé


« Si l’on me demandait aujourd’hui : “Qu’avez-vous fait de votre vie ?”, je répondrais : “J’ai compris les autres.” Ou, du moins, j’ai essayé… »
Françoise Giroud

Autoportrait nuancé d'une personnalité plus fragile que ne le laisse supposer son parcours professionnel et politique, écrit au moment où elle tente de se donner la mort au terme d'une rupture amoureuse en 1960. « Moi, je ne m’aimais pas, et lui s’aimait. (..) Il n’y a pas de place pour moi. Ni ici, ni là. Nulle part. Je ne la trouverai jamais, la place où je pourrais poser ma tête… » 
Que celle qui fut directrice de l'Express, ministre sous Giscard, auteure de nombreux livres succès de librairie, ait pu  écrire pareilles lignes démontre une fois de plus la multiplicité de l'âme humaine.

 
Lu dans:
FRANÇOISE GIROUD. Une femme libre. Gallimard 2012. 248 p.
Pierre Maury. Le récit inédit de Françoise Giroud. Le Soir du 18 janvier 2013. p.39

Sagesse amérindienne


"Un vieil indien explique à son petit-fils que chacun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille. Le premier loup représente la sérénité, l'amour et la gentillesse. Le second loup représente l'avidité, la peur et la haine. Lequel des deux gagne, demande l'enfant. Celui que l'on nourrit, répond le grand-père."
Sagesse amérindienne

17 janvier 2013

Sagesse de Lennon


"Quand je suis allé à l'école, ils m'ont demandé ce que je voulais faire quand je serai grand. J'ai répondu: être heureux. Ils m'ont dit que je n'avais pas compris la question, j'ai répondu qu'ils n'avaient pas compris la vie."
John Lennon.
  

14 janvier 2013

L'espace du bonheur


"Je me suis laissé porter par la vague, je me suis allongée et le malaise est passé. Maintenant, je me repose dans un fauteuil en osier. Le monde s'engouffre par les portes de mes yeux, je le laisse entrer et il m'emplit d'une matière aérienne, élastique et douce. Je suppose que c'est le bonheur, cette alliance de la lumière, du son et de la douceur de l'air. Le bonheur dure peu de temps, mais, si on lui en laisse la place, il peut occuper un très grand espace. Le malheur n'est pas le contraire du bonheur. Il n'en est pas le revers, pas plus que la vie n'est une médaille qui présenterait alternativement sa face claire et sa face d'ombre. Le malheur ne s'use pas. Le malheur peut durer longtemps. Mais, si on lui interdit de s'étendre, on arrive à restreindre considérablement la place qu'il occupe. Il faut s'y employer bien sûr un peu sérieusement. Le malheur et le bonheur peuvent cohabiter. Il n'est pas donné à tout le monde de le savoir. Il n'est pas donné à tout le monde de forcer les portes de l'expérience. "
L. Violet et M. Desplechin

 
Lu dans:
L. Violet et M. Desplechin. La Vie sauve. Seuil 2005. 127 pages

Fins de règne


"Ah! que c'est dur de n'être plus rien quand on s'est cru presque tout."
P. Rambaud

La fin des despotes est rarement heureuse, qu'il s'agisse de Napoléon revisitant quotidiennement le déroulement de sa défaite à Waterloo durant son exil à sainte Hélène, d'Hitler dans son dernier bunker fustigeant le peuple allemand "indigne de lui et qui - à ce titre - mérite de disparaître" ou de Mohammed Reza, dernier shah d'Iran fuyant son pays malade et ne trouvant un dernier refuge qu'en Egypte auprès de Sadate, où il meurt quelques jours plus tard. Comme le note Chamfort "ils croient posséder le pouvoir et c'est le pouvoir qui les possède". 


 
Lu dans:
Patrick Rambaud. Tombeau de Nicolas 1er, avènement de François IV. Grasset 2013. 234 pages.
Diane Ducret, Emmanuel Hecht. Les derniers jours des dictateurs. Perrin. 2012; 340 pages. Extraits pp.15, 46, 181

13 janvier 2013

Le prix d'un Goncourt (bis)


« Les Anciens se méfiaient de la réussite non seulement parce qu'ils craignaient la jalousie des dieux mais encore le danger de déséquilibre intérieur lié à tout succès comme tel. »
CIORAN, Aveux et Anathèmes

"Fiers de mon prix Goncourt, ils (mes fils) doivent se dire en leur for intérieur qu'on a couronné un lascar qui cachait bien son jeu. Ils ne se trompent guère. Cette distinction m'allait comme une queue de morue à un garde champêtre. Alors pourquoi donner tant d'importance à cet événement intempestif en lui consacrant ces pages? C'est que j'avais besoin de me mettre à table, de passer aux aveux, d'en finir une bonne fois pour toutes avec le malentendu qui pesait sur ma vie désormais reverdie: ménage de printemps. On en profite pour flanquer à la poubelle toutes sortes de reliques qui encombrent les placards. On ouvre les fenêtres, on arrache les vieilles tapisseries imbibées de nos marasmes et de nos malchances, on reblanchit les plafonds témoins de nos hébétudes. L'air frais a le goût du matin sur la mer. (..) Il m'arrive encore de rêver, l'espace d'un éclair infinitésimal, que je vais subitement me retrouver dans le jardin de Montfort-L'Amaury, juché sur les collines au-dessus de Nîmes, un matin de mai, lorsque l'air présente un versant chaud et un versant frais. Il y aura ma grand-mère sous la tonnelle, en train d'éplucher ses oignons, ma mère jouant les "Scènes d'enfants" de Schumann au piano, mes deux sœurs se chamailleront dans le grenier, le portail grincera, mon père entrera en poussant sa bicyclette. - Il paraît qu'un jeune Nîmois est favori pour le Goncourt - , me dira-t-il en sirotant son Antésite. Mais il ne s'agira pas de moi. " J.Carrière.

Jean Carrière, dans un petit livre de réflexion douce-amère que j'ai retrouvé récemment, règle ses comptes avec "son" Goncourt, expérience déconstructive entre toutes dont il mit des années à se remetttre. Celui-ci fut paradoxalement un succès de vente resté inégalé jusqu'ici, des centaines de milliers d'exemplaires écoulés pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. 

Lu dans:
Jean Carrière. Les cendres de la gloire. Le Prix d'un Goncourt. Ed. JJ Pauvert. 1987. 235 pages. Extraits: Exergue, p.13, pp 234-235

12 janvier 2013

Le prix d'un Goncourt


« Le succès est un malentendu, le pire de tous peut-être. »
Jorge-Luis BORGES

"Une heure de l'après-midi. Armand Lanoux, dans le chahut habituel, annonçait devant les micros et les caméras, en même temps que ma victoire (Jean Carrière a reçu le Prix Goncourt le 21 novembre 1972, pour son livre "L'épervier de Maheux") , une avalanche de déboires dont c'est à peine si je vois la fin. (..) Quand je revois les séquences prises à l'instant où le succès s'abattait sur moi comme un rapace, le malaise que je ressens me montre quelle erreur j'ai commise en ne restant pas terré au fin fond de mon Sud."

 
Lu dans:
Jean Carrière. Les cendres de la gloire. Le Prix d'un Goncourt. Ed. JJ Pauvert. 1987. 235 pages. Extraits: Exergue, p.13

11 janvier 2013

La mélodie de la limaille de fer


"Ainsi préparé, l'invité approche en silence du sanctuaire; s'il s'agit d'un samouraï, il laisse son sabre au râtelier placé sous l'auvent - puisque la chambre de thé est avant tout la demeure de la paix. Ensuite, il se courbe pour se glisser à l'intérieur de la chambre par une minuscule porte d'à peine trois pieds de haut. Imposé à tous les invités, sans distinction de rang, ce procédé avait pour but d'enseigner à chacun l'humilité. Selon un ordre de préséance fixé par accord mutuel durant l'attente sous le portique, les invités entrent l'un après l'autre sans le moindre bruit et ne viennent s'asseoir qu'après avoir contemplé avec déférence la peinture ou l'arrangement floral qui orne le tokonoma. L'hôte, lui, n'entre dans la pièce que lorsque tous les convives y sont installés et qu'un silence parfait y règne, sérénité que seul trouble le frémissement de l'eau dans le chaudron en fonte. Le chant du chaudron est subtil, car on a pris soin d'y disposer quelques morceaux de fer, afin d'engendrer une mélodie particulière où l'on peut reconnaître les échos, assourdis par les nuages, d'une cascade, du lointain déferlement des vagues sur les rochers, d'une ondée balayant une forêt de bambous, ou du soupir des pins sur quelque colline éloignée."

 

Lu dans :
Okakura Kakuzô. Le livre du thé. Ed. Philippe Picquier. 1996. 172 pages. Extrait p. 84

09 janvier 2013

Recherche chambre de thé


"(..) notre méthode de décoration intérieure diffère de celle qui a cours en Occident. Dans les maisons occidentales, nous sommes souvent confrontés à ce qui nous apparaît comme une redite inutile. Par exemple, lorsque nous parlons à un homme qui se tient devant son propre portrait grandeur nature. Nous nous demandons alors lequel est réel, du portrait ou de celui qui nous parle, et nous sommes convaincus - étrangement - que l'un des deux doit être faux. Combien de fois nous sommes-nous assis à une table de fête en contemplant, au grand dam de notre digestion, quelque représentation de l'abondance ornant les murs de la salle à manger? Pourquoi ces tableaux montrant des scènes de chasse, ces sculptures délicates de poissons ou de fruits?  Pourquoi cet étalage d'argenterie familiale, qui
vient nous rappeler les morts qui dînèrent ici autrefois?

La simplicité dévolue à la chambre de thé et son absence de toute vulgarité en font un véritable sanctuaire contre les tourments du monde. Là, et là seulement, nous pouvons nous consacrer sans le moindre trouble à l'adoration du beau. Au XVIe siècle, la chambre de thé offrit aux guerriers et aux hommes d'Etat, qui œuvraient à l'unification et à la reconstruction du Japon, des instants de répit bienvenu au milieu de leurs tâches ardues. Aujourd'hui, et ce sur toute la planète, l'industrialisme rend le véritable raffinement toujours plus inaccessible. Jamais l'homme n'a eu autant besoin de la chambre de thé! "


Lu dans :
Okakura Kakuzô. Le livre du thé. Ed. Philippe Picquier. 1996. 172 pages. Extrait p. 93-95

08 janvier 2013

Sagesse du thé


"Puis on emplit les tasses et l'on boit. 0 nectar! Les petites feuilles membraneuses demeurent suspendues comme des nuages s'écaillant dans un ciel serein ou flottent comme des nénuphars sur un étang d'émeraude. C'est un tel breuvage qu'évoquait Lo Tong, poète Tang, lorsqu'il écrivait: « La première tasse humecte mes lèvres et mon gosier, la deuxième rompt ma solitude, la troisième fouille mes entrailles mises à nu et y débusque mille volumes d'étranges idéogrammes, la quatrième suscite une légère sueur - et tout le noir de ma vie se dissout à travers mes pores. A la cinquième tasse, je suis purifié; la sixième m'expédie au royaume des Immortels. La septième - ah, je ne saurais en absorber davantage! Je sens seulement un souffle de vent frais gonfler mes manches. (..) Ah! Laissez-moi chevaucher cette douce brise et m'envoler loin d'ici! "
Lou Yu. Tch'a king. Le Code du thé.

 
Lu dans :
Okakura Kakuzô. Le livre du thé. Ed. Philippe Picquier. 1996. 172 pages. Extrait p. 46

Quand la science ne fait plus recette


"La France a eu cette année un prix Nobel de physique (Serge Haroche). Quand je lis dans les journaux la liste des choses importantes qui se sont passées en France, il n'y figure jamais. Tout le monde connaît Michael Jackson mais qui connaît Serge Haroche ? Il y a à peine 50 ans, si vous aviez le prix Nobel, vous deveniez immédiatement un héros national; aujourd'hui, cela a disparu du spectacle, comme s'il n'y avait pas de science ..."
Michel Serres

Sur les 10 premiers à se hisser en haut du palmarès des personnalités les plus appréciées des Français, sept d'entre eux sont acteurs et/ou humoristes. L'acteur Omar Sy se plaçe sur la première marche du podium. Le suivent de près Gad Elmaleh, puis Yannick Noah qui atterrit sur la troisième marche, Jamel Debbouze et Jean Dujardin. Simone Veil, Zinédine Zidane et Dany Boon sont eux aussi toujours et là et bien placés. Cette liste récente confirme bien la réflexion de Michel Serres.  

 
Lu dans:
Michel Serres, William Bourton. Nous sommes à l'orée d'un nouveau monde. Le Soir 31.12.2012. p.13 

07 janvier 2013

Un nouveau monde


"Ce n'est pas forcément en regardant la politique et l'économique qu'on a les réponses aux questions qu'on se pose. Nous vivons une bascule entre deux mondes. Et dans cette bascule, je crois que les questions les plus graves se passent ailleurs. Lors des tremblements de terre, on voit des lézardes mais à des kilomètres de profondeur, il y a des plaques tectoniques qui sont la cause de ces séismes. (..) Aujourd'hui, la crise économique, ce sont des lézardes superficielles et contemporaines, mais il y a des causes profondes qui travaillent. Si l'on prend du recul, on s'aperçoit qu'il s'est passé des événements dont on n'a pas beaucoup parlé et qui sont pourtant décisifs. Prenez le nombre des paysans en Belgique ou en France. Il est passé de 70-75 %  en 1900 à 1,8 % en 2000. C'est un événement millénaire. Ce n'est plus le même monde. Si vous regardez l'espérance de vie, vous constatez que, vers les années 1850, elle était de 30 ans pour les femmes alors qu'elle est aujourd'hui de 85 ans. Ce n'est plus la même femme; ce n'est plus le même corps; ce n'est plus le même mariage. Nous étions un milliard lorsque je suis né (1930); on est 6,5 milliards aujourd'hui. Ce n'est pas la même humanité. Jusqu'en 1800, 3 % de cette humanité habitait en ville; en 2050, ce chiffre atteindra 70 %. Là encore, ce n'est plus le même monde." 
Michel Serres

 
Lu dans:
Michel Serres, William Bourton. Nous sommes à l'orée d'un nouveau monde. Le Soir 31.12.2012. p.13 

05 janvier 2013

La voix de la muette


"Ce qu'il y a de bien maintenant, avec la science, c'est que ce genre de personnes, on peut les voir dans le ventre de leur mère et on les tue."
cité par Marie Limet

Marie Limet n'a rien inventé. Tout ce qu'elle partage sur scène, exhibant avec un humour décapant un avant-bras handicapé appareillé dont elle joue avec maîtrise pour interroger et provoquer son public, elle l'a entendu. Comme cette phrase, entendue à une exposition sur Elephant Man: "Ce qu'il y a de bien maintenant, avec la science, c'est que ce genre de personnes, on peut les voir dans le ventre de leur mère et on les tue." On rit, et soudain on se demande pourquoi, puisqu'on le fait. Le rire comme exorcisme de toutes ces évolutions si rapides que nous ne les maîtrisons plus guère.  
 
Lu dans:
Catherine Makereel. Mettons les tabous sur la table. Le Soir 4.1.13. p.29
Marie Limet. Tout le monde ça n'existe pas. Théâtre de Poche, Bruxelles, du 8 au 26 janvier 2013. 

04 janvier 2013

Pétards pleins la fête


Je lui imagine un visage. Il portait peut-être un de ces polar à capuche des gavroches de mon quartier. J'ai cru lire qu'il est mort le soir de l'an en faisant exploser des pétards. Je pense à ses parents, aux nombre de couches-culottes, de réveils la nuit, d'émerveillements des premiers pas, aux premiers septembre, aux 30 juin, aux rêves de diplômes, aux bouderies, aux fêtes des pères, aux noëls aux santons, aux grandes joies et aux vrais rêves pour cet enfant qui les continuerait. Le vacarme dérisoire de la pétarade sans fin ce 31 décembre 2012 de 22h30 à 2 heures du matin n'a désormais plus quitté mes oreilles, pétoire discontinue, dans tous les coins, le feu mis à l'arsenal. Des feux d'artifice de toute taille à 360° autour de la maison, à 100 mètres, à 500, à 2 kilomètres, à 10, comme si on fêtait un millénaire de lait et de miel, la naissance d'un monde neuf paré de toutes les promesses d'une prospérité jamais connue à ce jour, le plein emploi, la fin d'une grande guerre, la survenue de grandes inventions. Chez nos voisins d'outre-Quiévrain, les bengales ne suffisant plus à la fête, on alluma des voitures en batterie: on n'a que les fêtes qu'on se donne. S'il est triste de perdre un enfant à la guerre, le perdre en faisant exploser des pétards pour mimer une fête sans contenu constitue un chagrin dont on ne se remet guère.
.  

25 décembre 2012

Noël, fête incertaine


"La sculpture trônait, sœur de toutes les autres, elle témoignait de la même obsession, faire du juste avec de l'injustice, de la passion avec de la misère. Et du désir avec de l'absence."
Claudie Gallay.

Joyeux Noël. Entre la rue de Tabora et la Grand-Place de Bruxelles, des Pères Noël partout: à la vente du vin chaud, au violon, aux huîtres, sur une escabelle faisant la quête. Près de la Bourse, un sans-abri s'est lui aussi affublé d'une couverture rouge vif, de la barbe et du bonnet, à l'abri d'une palissade où copulent frénétiquement ses deux chiens bâtards. Je sens comme une envie de fuite. Le Noël qui se voit se heurte dans mon esprit au Noël qui se vit, celui de toutes les solitudes, des familles recomposées qui peinent à se rassembler, des enfants sans attaches nettes recherchant un cadeau incertain. Noël constitue un passage redoutable pour les fragilisés de la vie, celui où on se compte autour du sapin, et où se font les bilans d'une année. Comme eux, je me prends à attendre avec impatience ma modeste activité professionnelle quotidienne, peuplée d'objectifs ô combien modestes "faire du juste avec de l'injustice, de la passion avec de la misère, du désir avec de l'absence." 


Lu dans:
Claudie Gallay. Les déferlantes. Editions du Rouergue. La Brume. 2008. 526 pages. Extrait p.182

23 décembre 2012

Mon père ce héros


"Jour après jour, depuis la plage, un adolescent assiste aux évolutions d'un pilote d'acrobatie aérienne aux commandes d'un petit biplan. Tonneaux, boucles, perte de vitesse, glissades sur l'aile ou la queue, piqués, remontées en chandelle, brusques retournements, vrilles, redressements à basse altitude, passages sur le dos: chaque jour l'émerveillement dujeune garçon grandit à mesure qu'il apprécie mieux l'enchaînement des figures, leur rythme, toute l'aisance de cette pure beauté dans le ciel. Et voici qu'un jour il s'enhardit et se rend à bicyclette jusqu'au petit aérodrome dans l'espoir d'apercevoir son héros. Assis sur la barrière, un garçon à peine plus âgé est déjà là, et pour les mêmes raisons. Avec tout le sérieux dont l'adolescence est capable, il explique au nouveau venu que le biplan est un Stampe conçu en Belgique dans les années trente, qu'en dépit de son âge il est resté à l'acrobatie ce que le Stradivarius est au violon, qu'extrêmement léger, puisqu'il est fait de bois et de toile, il est tiré par un moteur de cent quarante chevaux qui en fait un petit bolide en même temps que sa double voilure lui assure la portance d'un grand oiseau. De fil en aiguille, et tout imbu de ce qu'il vient de lire dans la coupure d'un journal local affichée chez la boulangère, l'aîné ajoute que, si le pilote s'entraîne au-dessus de la mer, c'est pour ne mettre personne en danger s'il venait à s'écraser, qu'il est au nombre des quatre ou cinq meilleurs pilotes d'acrobatie au monde, qu'il a remporté de nombreuses compétitions, que, s'il vole le reste de l'année sur des avions plus rapides et plus modernes, il vient chaque été ici, pendant ses vacances, avec le Stampe démonté dans une remorque, que, en plus de ses exercices quotidiens, il s'entraîne chez lui à rester suspendu au-dessus d'une porte avec des bottes de gravité pour mieux se préparer à voler la tête en bas, que ses pires ennemis sont le voile noir qui, privant le cerveau de sang, peut lui faire perdre toute conscience pendant l'exécution d'une figure très serrée, et aussi l'éblouissement soudain du contre-jour, allié à toute la force de la réverbération du soleil sur la mer et qui, en quelques fractions de seconde, assez en tout cas pour enclencher le mauvais réflexe, peuvent se confondre à jamais dans son champ de vision.

Mais, déjà, le petit biplan se pose. Après deux ou trois cahotements, il s'immobilise sur le gazon. Le pilote arrache un dernier rugissement au moteur, qui répond par un curieux hoquet quand il coupe les gaz. Les deux adolescents s'attendent à voir descendre un dieu, peut-être Apollon lui-même, en tout cas un athlète. Ils aperçoivent un petit homme chauve, les cheveux grisonnants, ne mesurant guère plus d'un mètre soixante, très légèrement bedonnant, les pieds dans des charentaises d'un autre âge, ses lunettes de myope fixées sur le nez et les tempes par du gros sparadrap médical rose qu'il arrache maintenant en faisant la grimace avant de se moucher dans ses doigts, de les nettoyer soigneusement dans l'herbe, et de s'essuyer le visage du revers de sa manche parce que l'incroyable pression qu'il vient d'endurer et le froid intense dans le petit cockpit découvert ont inondé son visage de morve et de larmes. "
Lu dans:
Marcel Cohen. Faits. NRF Gallimard. 2002. 242 pages. Extrait pp. 44-46

"En effleurant, on va plus loin qu’en creusant."
François Mauriac,


Lu dans:
J-C Vantroyen, X Flament. Les contrepieds effrontés d’Yvon Toussaint. Le Soir. 17 décembre 2012 page 19.

22 décembre 2012

De Cyrano à Obélix


"C'est possible.
Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible."
E Rostand. Cyrano de Bergerac

Les revoilou. Depardieu, Tapie. Tapie, Depardieu. Ils apparaissent, et l'écran bruisse. Ils vivent de la controverse comme d'une friandise rare. Du Cyrano contemporain.


21 décembre 2012

Nantes

"Quand on ne voit pas Le Havre, c'est qu'il pleut.
Quand on voit Le Havre, c'est qu'il va pleuvoir."
Marcel Proust regardant la mer depuis Cabourg


Lu dans:

Monique Verdussen. Aimer, rêver, souffrir. Supplément Lire. LLB 12 novembre 2012. p. 4

17 décembre 2012

Les pépins de la réalité


"Picasso mange la pomme
et la pomme lui dit Merci
et Picasso casse l'assiette
et s'en va en souriant
et le peintre arraché à ses songes (..)
se retrouve tout seul devant sa toile inachevée
avec au beau milieu de sa vaisselle brisée
les terrifiants pépins de la réalité."
Jacques Prévert

Que j'aime Prévert dont la poésie douce-amère colore si bien les récits de mes patients. Ces "terrifiants pépins de la réalité" qu'on dépose sur le bureau, plaintes et peurs, échéances difficiles, attente anxieuse de résultats d'investigations, douleurs sourdes qu'on voudrait bénignes, pertes et deuils, espoirs déçus, silhouettes alourdies, visages ravinés. La pauvreté rend laid, les rues comme les gens, et quand quelques mots choisis d'un poème hors du temps les illumine, nos journées s'en trouvent embellies. 

 
Lu dans:
Jacques Prévert. La promenade de Picasso.

16 décembre 2012

Inaccessibles rêves


"Grand-père bien-aimé, dis-je, donne-moi un ordre. Tu as souri, posé ta main sur ma tête. Ce n'était pas une main, mais un feu multicolore. Et ce feu s'est répandu jusqu'aux racines de mon esprit. - Va jusqu'où tu peux, mon enfant... - Ta voix était grave, sombre, comme si elle sortait de la gorge profonde de la terre. Elle avait atteint les racines de mon cerveau, mais mon cœur n'avait pas tressailli.- Grand-père, criai-je alors d'une voix plus forte, donne-moi un ordre plus difficile, plus crétois. Et brusquement, à peine l'avais-je dit, une flamme a déchiré l'air en sifflant (..) : -Va jusqu'où tu ne peux pas!-"
Nikos Kazantzaki. Lettre au Greco.

On croit deviner au loin la voix éraillée du grand Jacques Brel tenter, "sans force et sans armure, d'atteindre son inaccessible étoile". Transmettre nos impossibles rêves, tout en donnant les moyens de les réaliser, beau programme au soir d'une existence. Un vieux patient ayant beaucoup vécu avait coutume de rappeler qu'on n'apprend rien à retourner sur le terrain de ses réussites, alors que revenir sur le terrain des ses échecs avec de nouveaux outils, mieux adaptés, accompagné de plus jeunes, faisait progresser l'humanité. 

"Le cri que tu as entendu ne vient pas de toi seul. Ce n'est pas toi seul qui parles. D'innombrables ancêtres parlent aussi par ta bouche. Ce n'est pas toi seul qui désires: d'innombrables générations de descendants désirent déjà dans ton coeur. Tes morts ne reposent pas dans la terre. Ils se sont transformés en oiseaux, en arbres, en air. C'est à leur ombre que tu es assis, de leur chair que tu te nourris, de leur haleine que tu te gonfles. Ils sont devenus les idées et les passions qui déterminent ta volonté et tes actes. «Ne meurs pas, sinon nous mourrons!» crient les morts en toi. Nous n'avons pas eu le temps de jouir des femmes que nous avons désirées. Toi, trouve le temps de les aimer! Nous n'avons pas eu le temps de transformer nos idées en actes. Trouve-le, toi! Nous n'avons pas eu le temps de saisir le visage de notre espérance. Toi, saisis-le, fixe-le. Achève notre oeuvre, achève-la! Jour et nuit nous traversons ton corps en criant. Nous ne sommes pas partis, nous ne sommes pas séparés de toi. nous ne sommes pas descendus dans la terre. Nous sommes enfouis au plus profond de tes entrailles et nous continuons la lutte!»
Nikos Kazantzaki. Ancêtres.

Deux textes éclairants de l'oeuvre de Kazantzaki, l'inoubliable auteur de Zorba le Grec dansant le sirtaki sur la plage du "plus magnifique échec de sa vie". Et soudain la scène finale de ce film d'anthologie nous devient compréhensible.