11 novembre 2012

Au son du Last Post


"Je ne m'endormirai que si d'autres veillent."
Paul Eluard

Soir de 11 novembre. Si on tend l'oreille, l'écho du Last Post se répercute jusqu'aux murs de mon bureau silencieux. La maison a retenti ce matin des cris et des sauts de nos petits-enfants. Me revient en écho l'image sépia d'un grand-père revenu malade d'une guerre de tranchées sur l'Yser, et que je ne connus pas. Si peu de générations séparent ces rires et cette vie hypothéquée, ces enfants rieurs et ce Poilu qui partit selon toute vraisemblance avec optimisme pour une guerre qu'on croyait courte. La semaine passée, deux de nos petites-filles sautillaient entre les tombes, trouvant que "c'était beau un cimetière, avec plein de fleurs partout, et des feuilles couleur or qui volent partout". Ce passé qui prend la main de l'avenir donne une texture à nos journées.  


Lu dans:
Eluard cité par David Lelait-Hélo. Sur l'épaule de la nuit. Editions Anne Carrière. 2010. 175 pages. Extrait p. 158

09 novembre 2012


"C'est la chaude loi des hommes, du raisin ils font du vin, du charbon ils font du feu, des baisers ils font des hommes."
Eluard

 
Lu dans:
David Lelait-Hélo. Sur l'épaule de la nuit. Editions Anne Carrière. 2010. 175 pages. Extrait p. 50

La gratuité de vivre


"N’être que l’odeur des fruits.
N’être que l’heure en suspens.."
Jean Grosjean
Une journée se termine, lisse et bientôt oubliée. Des rencontres, des paroles, des questions, quelques ébauches de réponses. Ni querelle vaine, ni angoisse excessive, c'est déjà du bonheur. A celui qui me demandera "qu'avez-vous fait le 8 novembre 2012?" il me sera impossible de citer le moindre fait saillant. Comme vous sans doute, je me serai coulé dans le lit du fleuve et laissé porter par la gratuité de vivre: « Courir dans les champs, / sentir le vent, / ce n’était pas assez. / Comme tous ceux / qui n’ont rien dans la tête, / moi aussi j’ai cru / qu’il fallait faire des choses. (..) La neige, le vent, les étoiles : / si le coeur est parfait, / pourquoi vouloir plus ? » (A. Romanes).


Lu dans:
Jean Grosjean, Les Vasistas, Paris, Gallimard, « Romance », p. 12.
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, p. 54.

07 novembre 2012

Opportunité n'est pas choix


"La vie, c'est ce qui t'arrive alors que tu es occupé à faire d'autres plans." ("Life is what happens to you while you're busy making other plans.")
John Lennon. Beautiful Boy.

John Lennon berce son second fils Sean au son de cette mélodie qu'il vient de composer pour lui, quelques mois avant sa mort violente près de Central Park. Sans doute rêve-t-il aux multiples opportunités d'une existence, aux portes prématurément refermées comme aux fenêtres qui s'ouvrent. Ces pensées m'ont occupé durant cette journée, oscillant sans cesse entre soleil et brume, entre espoirs et craintes des divers patients venus se confier. "Planifier au minimum pour s'adapter à tout pourrait être la devise du monde vivant" relève Dominique Dupagne, et - qui sait? - la clé de son avenir. 

Obama: quatre ans de plus. Il s'en fallut d'un cheveu cette nuit qu'il puisse méditer la ritournelle de Lennon. A quoi tient l'Histoire ..
 

Lu dans:
Renata Saleci. La tyrannie du choix. Albin Michel. 2012? 216 pages. Extrait page 206.
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.115

Sagesse du choix


"Deux routes divergeaient dans un bois, et moi,
J'ai pris celle par laquelle on voyage le moins souvent,
Et c'est cela qui a tout changé."
Robert Frost. La route non prise.
 
 
Lu dans:
Renata Saleci. La tyrannie du choix. Albin Michel. 2012? 216 pages. Extrait page 164.

02 novembre 2012

Sagesse d'un astronome


"Moi qui passe et qui meurs, je vous contemple, étoiles!
La terre n'étreint plus l'enfant qu'elle a porté.
Debout, tout près des dieux, dans la nuit aux cent voiles,
Je m'associe, infime, à cette immensité;
Je goûte, en vous voyant, ma part d'éternité. "
    Claude Ptolémée, dit l'Astronome. 
 
Géographe, mathématicien, astronome, auteur de traités d'optique, de tables chronologiques, d'un essai ("Sur les harmoniques"), d'un ouvrage philosophique ("Sur les critères et les principes
vecteurs de l'âme"), Claude Ptolémée, vécut à Alexandrie vers l'époque de Marc Aurèle. Disciple de l'astronome Hipparque de Bithynie, plus vieux que lui d'un demi-siècle, il le compléta portant de 850 à 1022 le nombre des étoiles fixes cataloguées par son prédécesseur. Ses ouvrages, traduits en arabe, servirent de fondement à l'astronomie musulmane du Moyen Age; en Europe, son système s'efforçant d'accorder les données mathématiques avec le mouvement apparent des astres régna jusqu'à Copernic et Galilée. 

Le jardin rouille sous la pluie, donnant sa juste tonalité à la fête des morts. Nos pensées s'envolent vers tant d'êtres chers disparus à notre vue, nous situant nous-mêmes dans le vaste cours des choses. Il me plaît de m'y aider en lisant Ptolémée, plutôt que Glycon dans une tonalité bien plus sombre : "Tout est rien, tout est vide, et tout farce grossière. Nous sortons du chaos pour devenir poussière." (Anth/pal. X.124). 


Lu dans:
Seule épigramme connue de Claude Ptolémée, dit l'Astronome  (IIème siècle de notre ère). Anth. Pal., IX
Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Gallimard. NRF 1979, 485 p., extrait page 381-382

31 octobre 2012

La lente dénaturation de l'identité


"Aujourd’hui, il est techniquement possible de dénaturer la vie d’une personne – ce qu’elle est, comme elle est, ce qu’elle fait, ce qu’elle dit, ce qu’elle pense, ce qu’elle écrit – et l’altérer subtilement petit à petit au point de la dénaturer en totalité, et de provoquer en elle des dommages irréparables. Le pire est sans doute que ces opérations délictueuses ne résultent même pas d’une conspiration politique, économique ou culturelle mais, plus vulgairement, de pauvres diables qui, de cette manière, essaient de combattre l’ennui et la pauvreté terrible de leurs vies."
Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature péruvien

Deux mésaventures récentes sous-tendent cette réflexion récente et désabusée du Prix Nobel péruvien et espagnol de Littérature (2010). L’une concerne Philip Roth qui a demandé à Wikipédia de modifier une information qui apparaissait sur sa page, et qui n’était pas exacte. Requête à laquelle Wikipédia a répondu que "la parole de l’auteur était une source non suffisante à la modification de cette information". L'autre touche Vargas Llosa lui-même, surpris de découvrir deux textes diffusés via Internet, signés de lui et qu’il n’a pas écrits. Après avoir consulté un avocat qui l'a dissuadé de procéder vu la complexité de la question du droit d’auteur et du copyright sur Internet, et de la difficulté de trouver les personnes à l’origine de ces textes, il a considéré qu'il valait mieux oublier tout ça. Ces textes poursuivent donc leur existence de contrebande sous son nom, en toute impunité.

Lu dans:
Mario Vargas Llosa. La identidad perdida (L’identité perdue). Tribune publiée dans le quotidien espagnol El Pais le 21 octobre 2012.
L’identité perdue ? Xavier de la Porte. L'identité perdue. InternetActu. 29/10/12

Sagesse de cimetière


"Ci-gît Allais - sans retour."
Epitaphe d'Alphonse Allais (1850 - 1905)
 
 

30 octobre 2012

La fleur au canon


"Belle et grande et juste guerre. Je sens profondément qu'on sera vainqueur."
Alain-Fournier. Lettre à sa soeur.

Le 4 août 14, le lieutenant Henri Fournier écrit à sa soeur. Un mois plus tard, il meurt au front. Il venait de terminer la rédaction du Grand Meaulnes dans lequel il fait dire à son héros "dans la mort seulement, je retrouverai peut-être la beauté de ce temps-là?" Quatre années de tranchées et de combats meurtriers descillèrent les yeux des engagés de 14, quand ils survécurent. Sommes-nous pour autant devenus plus lucides? 

 
Lu dans :
Jean-Christian Petitfils. Le frémissement de la grâce. Le roman du grand Meaulnes. Fayard. 2012 . 263 pages. Extrait p.245.

28 octobre 2012

De l'écriture


"L'écriture est la peinture de la voix."
Voltaire.

“Il y a quelques mois, j’ai réalisé que je n’avais aucune idée de ce à quoi ressemblait l’écriture manuscrite d’un de mes meilleurs amis. Je le connais depuis 10 ans, mais nous n’avons jamais utilisé l’écriture manuscrite pour communiquer, ni une lettre, ni une carte postale, ni un petit mot. Je ne sais pas si son écriture est droite ou inclinée, italique ou arrondie, élégante ou bâclée. M’a frappé l’évidence que nous étions à un moment de l’Histoire où l’écriture manuscrite semble sur le point de disparaître de nos vies. Nous l'avons abandonnée pour quelque chose de plus mécanique, moins distinctement humain, quelque chose qui dit moins sur nous. (..) Dans le passé, l’écriture manuscrite était considérée comme le signe le plus fort de l’individualité. De la même manière que les rituels et autres petites conséquences liés à l’écriture avec un stylo. Ainsi la petite bosse calleuse sur le côté de l’index. Ou le mâchonnage du stylo (et même tout ce qu’on pouvait faire avec le morceau de plastique au bout d’un bic). Nos rituels et l’engagement sensoriel avec le stylo nous relient à lui. Ce qui n’est pas le cas avec les manières d’écrire d’aujourd’hui. Comme tout le monde, depuis une vingtaine d’années, j’écris beaucoup sur ordinateur. Et je peux identifier très précisément quand je suis passé du stylo au clavier. C’était en 1987, pour écrire mon PhD à Cambridge. Mais depuis tout ce temps, je n’ai pas identifié de vraies sensations pour cet objet, ne pouvant pas le sucer ou le regarder comme une extension directe de mon être, comme je le fais avec un stylo. Le stylo est avec nous depuis si longtemps qu’il semble presque en vie, comme un doigt supplémentaire. Les autres outils contemporains d’écritures, comme les téléphones, occupent un espace psychologique qui est plus proche du stylo. Il y a dix ans, les gens gardaient leurs téléphones dans leur poche. Aujourd’hui, ils l’ont continuellement à la main, comme un petit animal colérique, qui nous scrute d’un air maussade, et exprime le besoin d’être constamment apaisé. Très clairement, les gens regardent leurs téléphones comme, jusqu’à un certain point, une extension d’eux-mêmes. Et pourtant, nous n’avons pas développé avec eux tous ces petits et plaisants gestes qui sont l’ordinaire de notre rapport au stylo. Si vous aperceviez quelqu’un en train de sucer son téléphone pendant qu’il réfléchit à la prochaine phrase de son texto, vous penseriez qu’il est complètement fou. (..)
De la même manière qu’on ne glisse pas toujours des plats préparés dans notre four à micro-ondes, et qu’il nous arrive, par amour pour ceux que l’on nourrit, de prendre le temps d’éplucher des légumes, de suivre une recette pas à pas,  l’écriture manuscrite est bonne pour nous. C’est par cette voie que l’écriture manuscrite reviendra dans nos vies, comme un plaisir, comme quelque chose qui nous fait du bien, qui est plus humain que d’autres moyens de communication."



Lu dans :
Xavier de la Porte. L’encre perdue. Blog InternetActu.net. 15/10/12
Philip Hensher. The Missing Ink : The Lost Art of Handwriting, and Why it Still Matters (L’encre perdue : l’art oublié de l’écriture manuscrite, et pourquoi elle importe encore). Macmillan. 2012. 300 pages

Heure d'hiver


"La dernière nous tue".
Sagesse de cadran solaire

Une heure de bonus. Belle occasion d'ajouter quelque chose d'inattendu à cette journée.
 

26 octobre 2012

Vue sur nuit


"La grange a brûlé -
A présent
Je vois la lune."
Masahide ( 1657 - 1723 )

Il a perdu toute protection, et son emploi dans une multinationale. Il a cinquante ans et bénéficie - qu'en français ces choses-là sont bien dites - d'une mise à la retraite anticipée.  La bergerie provençale de sa prime enfance l'héberge désormais, et le tilleul, et la vision du Ventoux. Qu'il lui ait fallu tout ce parcours pour admirer le bourdonnement de l'abeille se lovant dans une fleur, et leur gratuité, est une découverte. 


Lu dans :
Julie Otzuka. Certains n'avaient jamais vu la mer. Phébus. 2011 . 144 pages. Exergue. 

L'épouvante du vide


"Quand vous êtes habitués à une stimulation constante, dès qu’elle vous manque, vous ne savez plus quoi faire de vous-mêmes. Quand vous êtes habitués à ne plus avoir aucun temps mort, tout vide produit de l’angoisse. Et là, nous avons le smartphone, il est le perpétuel soulagement à nos angoisses."
Doug Gross

... ou rêvasser sur un banc la joue caressée par le soleil d'automne. Il n'est pas certain que l'ennui soit éliminé par l'activité. 


Lu dans :
Doug Gross. Les smartphones ont-ils tué l’ennui ? http://internetactu.blog.lemonde.fr/tag/alienation/

25 octobre 2012

La chute


"Je m'appelle Peter. Pendant plus de 15 ans j'ai été le n°2 dans un gang spécialisé dans l'extorsion de fonds, le chantage, le racket, les enlèvements, les vols avec violence. Et l'alcool a détruit tout ça."
Voutch. 

23 octobre 2012

Prendre les mots au sérieux


« Après cette victoire, même si elle n'a pas été durable, il fallait une réévaluation, il fallait se demander si l'humanité méritait encore qu'on lui fasse confiance, chercher où nous avions échoué, où se trouvait la première faute, le premier écart dont les autres échecs sont issus. En réalité, pour moi, la première faute, le premier écart, le premier échec est de ne pas avoir pris les mots au sérieux. Cela doit toujours nous servir d'avertissement. Bien sûr, les métamorphoses que les sciences font entrevoir constituent un appel puissant à l'imaginaire. Bien que les circonstances soient très différentes, je crois pourtant qu'il ne faut jamais perdre la leçon de ce que nous avons constaté. La ligne de partage peut être vite franchie: des choses impossibles deviennent possibles, l'impensable devient pensable. Alors, faisons attention, il s'agit du sort de l'humanité. Le plus grand danger, c'est au fond quand le mal prend le visage du bien."
Elie Wiesel

Michel Serres suggère que désormais "il n'y a plus d'autre autorité que la conviction." Lisant Elie Wiesel, on en accepte l'augure. Rescapé des camps, écrivain, prix Nobel de la Paix, il voit la fondation créée avec les fonds reçus s'effondrer financièrement dans la faillite frauduleuse de Bernard Madoff en 2008. On lui propose le poste de président de l'état d'Israël, qu'il décline "car il n'est qu'un écrivain". Des prises de position (le soutien à la guerre en Irak) qu'il regrette, motivées par son admiration profonde pour Colin Powell (« un grand soldat est un homme qui n'aime pas la guerre ») n'enlèvent rien aux interrogations fortes qu'il nous envoie. Avez-vous lu le récit de sa captivité, La nuit?  


Lu dans :
Elie Wiesel  La Ville de la chance  Seuil 1962
Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. Flammarion 2012 560 paeges  extrait p 501
Ube biographie succincte d'Elie Wiesel sur Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Elie_Wiesel

22 octobre 2012

Poussière de vie


"Des rais obliques, où danse la poussière, filtraient à-travers les volets clos."
Christine Vigneron

Douze mots, et de la poussière écrivent un traité contre le désespoir.


Lu dans:
Christine Vigneron. Jean est là-bas. Arléa. 2010   110 pages  page 15

18 octobre 2012

Eloge de la fuite


"Face à la mer qui monte il est souvent préférable de construire un bateau pour explorer de nouveaux territoires plutôt que de s'échiner à construire une digue de sable."
F. Dupagne

Ou comment résumer en une courte phrase l'"Eloge de la fuite" d'Henri Laborit (1985, Folio), le chirurgien qui s'orienta ensuite vers la recherche fondamentale et la biologie des comportements. "Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime. Vous connaissez sans doute un voilier nommé « Désir ».

Le marin qui sommeille en nous finirait-il par aimer les tempêtes, qui débouchent sur des horizons nouveaux?  Entre cape et fuite, il reste une possibilité, celle de faire demi-tour et tenter de rentrer au port. Choix de marins, choix de vie, duquel rêverez-vous cette nuit?

Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.311 

« L’homme se développe actuellement comme un ver de terre : un tuyau qui avale de la terre et qui laisse derrière lui des petits tas. Si un jour la terre disparaît parce qu’il aura tout mangé, il ne faudra pas s’en étonner. »
Andreï Tarkovski, cinéaste (1932-1986)


Lu dans:
Le Soir. 17 octobre 2012. p.40 

17 octobre 2012


"Pour chaque problème complexe il existe une solution simple, évidente et fausse."
H.L. Mencken.  


Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.169

16 octobre 2012


"Ce week-end un cambrioleur est entré chez moi. Il cherchait de l'argent. Je me suis levé et je l'ai aidé. Au cas où."
Lu sur un forum, désopilant.
 

14 octobre 2012

Sagesse de jungle


"Personne n'a le droit de te mordre, et surtout pas un lapin."
Voutch
Papa loup donne ses conseils à son louveteau. J'adore.


C'était Waterloo


« Rien n'est plus triste qu'une bataille gagnée, si ce n'est une bataille perdue."
Wellington, parcourant le champ de bataille le soir de sa victoire à Waterloo.

Victor Hugo, dans Les Misérables, donne à ce moment une intensité épique. On est dans la défaite : on la respire, on la boit, elle vous étouffe. Et, miracle de l'art, elle se transforme en beauté tant elle traduit l'inéluctable destin humain qui est de perdre, de souffrir, de périr. « Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le rêve, c'est ceci : vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, hurler, se tordre, être là-dessous et se dire: "Tout à l'heure, j'étais un vivant!" » 

Le vote dans nos pays a remplacé le canon. Victoire, défaite demeurent, l'élection reste une confrontation, voire un combat de chefs. Nettement moins épique toutefois que la description qu'en fait Victor Hugo. Ce soir pourtant, on laissera avec un certain amusement les vainqueurs avancer leurs bulletins de victoire. 
 

Lu dans:
Jean-Marie Rouart. Napoléon ou la destinée. Gallimard 2012. 347 pages. 

13 octobre 2012

La vie comme une chance


"La seule définition qui vaille est connue, et ne va pas fort loin. Elle dit en substance que l'homme est une page blanche, le seul des vivants à se construire, à se confronter à ce vide qui le constitue, et à devoir y inscrire, à mesure, une histoire que nul ne connaît, et surtout pas lui-même, avant qu'il ne l'invente. D'où cette conséquence, autre version de la même idée : l'humain se définit par le fait qu'il se demande ce qu'il est. De tous les vivants, lui seul est taraudé par l'énigme insoluble de son existence, de sa place, de son identité. "
Monique Atlan, Roger-Pol Droit.

Bienvenue à Cécilia, qui soudain s'invite à la table familiale chez Laurence et Pascal par un tonitruant "poussez-vous là, et faites-moi une place". Selon la formule consacrée, la maman et le bébé vont bien. Née hier, retour à la maison aujourd'hui, les temps changent. Que sera son existence, comment se transformeront les cellules-souches de sa vie débutante, de quels récits se noirciront les plages blanches du cahier de ses jours? Faisons confiance, son arrivée est une chance. 
 
Lu dans:
Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. Flammarion 2012 560 pages. Extrait p 10

12 octobre 2012

L'âme des choses


"Les objets ne doivent pas tous avoir servi à quelque chose. Une tige et une rondelle d’acier forgé, sur le bureau, sont surtout le résultat concret d’un savoir-faire, celui du grand-père qui les avait rangées dans un tiroir. Il en émane l’idée d’une perfection dans le travail et le souvenir de celui qui l’a accompli : « Sur ma table, c’est sa présence, mieux qu’une photo ou quoi que ce soit d’autre. En dix heures, il a fallu percer la rondelle, puis creuser les cinq pans au bon angle, et soigner la perpendiculaire au plan. Puis araser sur la tige les mêmes six pans, la lime travaillant alors de l’extérieur et non plus de l’intérieur, puis commencer la longue approche de l’ajustement. »
François Bon
 
 
Lu dans:
Pierre Mauty. Objets inanimés, avez-vous une âme ? Le Soir Livres. 12 octobre 2012. p.41
François Bon .  Autobiographie des objets . Seuil. 2012.  244 p.

11 octobre 2012

Y a un homme qui part


"Malheureux celui qui ne se réjouit plus quand on sonne à sa porte".
Les Misérables. Victor Hugo.

"Regarde bien, petit,
Regarde bien  
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux 
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien 

Est-ce un lointain voisin
Un voyageur perdu
Un revenant de guerre
(..) Est-ce mon frère qui vient
Me dire qu´il est temps
D´un peu moins nous haïr?
Ou n´est-ce que le vent
Qui gonfle un peu le sable
Et forme des mirages
Pour nous passer le temps?

Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Il faut sécher tes larmes
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Tu peux ranger les armes."

Jacques Brel   

10 octobre 2012

Pages sur la neige


"Il faut apprendre à lire la page qui déjà s'efface
parce que le temps se fait plus doux et que la neige fond

Que dit le texte imprimé sur le sel blanc crissant?
Que disent les caractères sur le sable fuyant?
Peut-être simplement      qu'il suffit d'avancer pas à pas
le plus léger possible insouciant de durer
content qu'il ait neigé       et content qu'il déneige
prenant le soleil comme il va      la brume comme elle vient
(..) comme ça se passe d'ailleurs pour de vrai
lorsque la vie retient son souffle et la clarté
avant que recommence à couler la durée."
Claude Roy . Le Haut Bout . Jeudi 3 octobre 1985
Lignes légères et graves, qui résonnent en moi d'une manière particulière  en ce début d'automne. Un ami cher fête ses 90 ans ce jour; il est resté le plus jeune de nous tous et son sourire merveilleux semble dévaler de la colline de Clerlande vers les endroits où vivent ceux qu'il aime et qui l'aiment. Un autre ami tout aussi cher a déposé sa trousse et son stéthoscope il y a quelques jours, après plus d'un demi-siècle de médecine générale. Il était resté le plus passionné par son métier de nous tous, et une de mes références. Notre chemin passe par les pas de ceux qui nous précèdent. 

 
Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115 pages. Extrait pp 8-9

09 octobre 2012

Heureux les assoiffés ..


"Embrasse-moi, je meurs de soif."
Edith Stein
 
Lu dans:
Yann Moix. Mort et vie d'Edith Stein. Grasset. 2007. 195 pages. Extrait p.22

08 octobre 2012

Mystérieux débuts


"Où vont les gens quand ils disparaissent de notre vie ?"

".. au début, on ne sait pas que c'est le début,
au début on ne sait pas que les choses commencent,
au début on n'est pas certain que les rêves sont des rêves,
et surtout au début on ne sait pas combien de temps cela va durer..."
Kiss & Cry. Michèle-Anne De Mey, Jaco Van Dormael

 Un simple frôlement de mains peut marquer à jamais. Sur un quai de gare, une femme se remémore son passé, se demandant « où vont les gens quand ils disparaissent de notre vie ? ». Pour évoquer le thème délicat du souvenir, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael ont imaginé un ingénieux dispositif qui mixe cinéma grandeur nature, décors miniatures et danse. Danse ? «NanoDanse» pour reprendre l’expression des auteurs: des mains agiles personnifient sur écran géant les héros de cette fantasmagorie douce-amère.

07 octobre 2012

Sagesse des cartoons


"Un de mes dessins préférés montre un conseil d'administration. Le président est debout et déclare: Pour notre entreprise, cette question soulève à la fois un grave problème éthique et un problème économique. Si personne n'y voit d'objection, passons directement au problème économique."
Voutch

Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.338
Voutch. Le monde merveilleux de l'entreprise. Le Cherche Midi. 2010. 

06 octobre 2012

Sagesse de comptable


"Ne me parle pas de tes valeurs. Dis moi comment tu ventiles ton budget, je te dirai tes valeurs."  

04 octobre 2012

Sagesse simple


"Tant que l'hommes sera mortel, il ne pourra pas être totalement décontracté."
Woody Allen
 

Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.27

Eloge des choses simples


"Faites-moi retrouver le goût des choses."

C'est l’histoire vraie d’Hortense Laborie, cuisinière réputée du Périgord, appelée par l’Elysée pour s’occuper des repas personnels du président Mitterrand. On rêve déjà des prochaines vacances en France, ses cépages, sa cuisine et le goût des choses.


Lu dans:
Fabienne Bradfer. Les saveurs du palais : de l’art culinaire aux coulisses du pouvoir avec une pincée de sel. MAD. 3.10.12. p.11
Les saveurs du palais. Film de Christian Vincent, avec Catherine Frot et Jean d’Ormesson, Hippolyte Girardot, 95 mn.

03 octobre 2012

Sommeil présidentiel


"L'Elysée compte six entrées, dont l'officielle, marquée par le porche, la loge et la Cour d'Honneur, au numéro 55, de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le courrier destiné au président de la République, au palais de l'Elysée en règle générale, est à adresser à ce numéro, dans cette rue. C'est là, à la loge d'honneur, que Philippe de Gaulle se présente le 10 novembre 1970 à 7 h 30 du matin. Il vient annoncer la mort de son père au président de la République Georges Pompidou  [Premier ministre de de Gaulle du 14 avril 1962 au 10 juillet 1968, ce qui constitue à ce jour un record de durée à ce poste], et rappeler que le Général a refusé par testament des obsèques nationales. Philippe de Gaulle dira par la suite n'avoir eu, depuis la loge, qu'un bref contact téléphonique avec Denis Baudouin, chargé de la communication de l'Élysée, qui refusera qu'on dérange le président à une heure aussi matinale."
  
Lu dans:
Patrice Duhamel, Jacques Santamaria. L'Elysée, coulisses et secrets d'un palais. Plon. 2012. 396 pages. Extrait p. 17 

01 octobre 2012

Si je ne suis pas moi, qui le sera?


"Si tu veux trouver le repos, ne te compare pas aux autres."
Edith Stein 
 
Lu dans:
Yann Moix. Mort et vie d'Edith Stein. Grasset. 2007. 195 pages. Extrait p.17.

Une noce tranquille


"Catherine de Médicis favorisa le mariage de sa fille, Marguerite de Valois, avec le chef du parti protestant, le jeune Henri de Navarre. Mais, très vite, Catherine de Médicis comprit qu'elle risquait de perdre toute autorité. Huit jours après le mariage de sa fille, elle arracha au faible Charles IX l'ordre de faire massacrer les chefs protestants venus à Paris pour les noces. Cette «Saint-Barthélemy» de la nuit du 23 au 24 août 1572 fit trois mille morts."
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France.

Douce France, cher pays de mon enfance, bercé de tendre insouciance... 

Lu dans:
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France. ditions du Toucan 2011. Le Livre de Poche n°32677. 285 pages. Extrait p. 113

29 septembre 2012

The First Dog


"Le président et sa femme sautent du lit. Il est en teeshirt, il enfile rapidement un short de jogging, entraîne d'un bras Laura qui glisse ses pieds dans ses chaussons mais n'a pas le temps de remettre ses lentilles de contact, prend Barney The First Dog de l'autre, appelle Spot pour qu'il les suive. Laura s'empare du chat, et le couple se hâte derrière l'agent. Dans les couloirs de la Maison-Blanche, le président des Etats-Unis court, pieds nus, suivi par sa femme, ses chiens et chat dans les bras ... Son frère Neil les accompagne. Les maîtres d'hôtel et les huissiers aussi. En chemin, ils croisent Condi Rice et Andy Card qui descendent eux aussi vers le bunker. Bush veut prendre un ascenseur mais les agents l'en empêchent. Ils dégringolent les escaliers un à un jusqu'au rez-de-chaussée, puis les sous-sols. Laura ne voit rien et tient fermement lamain de George. Elle compte mentalement les étages... Les agents les entraînent vers le bunker, ferment la porte blindée avec la serrure pressurisée à l'entrée du tunnel, claquent une seconde porte blindée. Le revoilà dans cette damnée cave..."

Après une journée de chaos total, Le président Bush regagne sa chambre au milieu de la nuit, pour y être réveillé une heure plus tard sous la menace d'un possible cinquième avion kamikaze pointant vers la Maison Blanche. On reste perplexe à la lecture de ce président pris en otage par les services de sécurité durant toute la journée, caché dans les airs et les bases militaires, ce qui l'empêche d'être informé et de prendre la moindre décision. L'avion missile se révèle rapidement être un appareil de la US Air Force. On sourit au récit de cette scène ultime, désopilante, et en découvrant que le chien de la Maison Blanche est appelé The First Dog. Mais qu'une poignée d'êtres résolus - fanatisés - se préparant durant plusieurs années puissent amener pareil désordre fascine, et on ne sourit plus.  

Lu dans:
Nicole Bacharan, Dominique Simonnet. Mardi 11 septembre 2001. Perrin. 2011. 325 pages. Extrait p. 255

28 septembre 2012

L'enfer c'est moi


"Je me suis mis à détester les gens, et ils me le rendent bien."

On entend tant de choses sur une journée, mais certains mots restent plus présents que d'autres. Qu'en peu de termes le mal-être humain peut être décrit. Mieux que jamais, j'ai perçu à quel point la haine est une forme de désarroi.

26 septembre 2012

Le temps le plus tendre


"Ciel de septembre
Plus gris que bleu
Tu te rappelles
L´arbre qui tremble
Au vent de septembre
Et la prairie
Un peu moins verte
(..)
J´aime septembre
A l´ombre bleue
Des feuilles blondes
J´aime septembre
Le temps le plus tendre
Du monde."

Au cœur de septembre
Paroles: Tom Jones. Fr: Eddy Marnay. Musique: Harvey Schmidt

Et si ma vie était une saison, je dirais: septembre.

Lueur, lumière


"Voir nécessite d'en prendre Je temps. La lumière n'est pas nécessairement celle qui éblouit, mais plutôt celle qui lentement finit par s'imposer à l'œil qui s'y s'attache."
Jacques Richard
   
Jacques Richard expose de nouvelles peintures de la série Lumière à l'Espace Senghor, chaussée de Wavre 366 - 1040 Bruxelles
http://jacques-richard.blogspot.be/

25 septembre 2012

La guerre vue par les enfants


"C’est difficile, à 5 ou 6 ans, de comprendre ce qu’est la guerre. Qu’est-ce qui fait que des gens se tuent, que votre père est prisonnier, que votre mère pleure devant vous? À la fin du conflit, on écoutait beaucoup la radio, les bulletins sur l’avancée des troupes alliées. Je me rappelle avoir posé cette question à ma mère, surprenante pour un futur journaliste : une fois que la paix sera revenue, il n’y aura plus de bulletins d’information?"
Bernard Pivot

Lu dans:
Patrice Trapier. Pivot : "Aujourd’hui, les enfants ont les réponses avant de se poser les questions. Le Journal du Dimanche. Dimanche 16 septembre 2012
Bernard Pivot. Oui, mais quelle est la question ? Bernard Pivot, Nil. 272 p.

23 septembre 2012

Vrai mensonge


"Le mensonge social, le mensonge par omission ou par pitié, le mensonge dans le cadre professionnel, le mensonge à son entourage familial, le mensonge à ses enfants, le mensonge à son conjoint, et le pire de tous : le mensonge à soi-même."

Entendu dans la voiture la semaine passée, je ne me souviens ni de la chaîne, ni de l'invité qui prononça ces paroles, mais elles poursuivent leur chemin dans ma tête.  


20 septembre 2012

Raccourcis d'histoire


"Dieu reconnaîtra les siens."
 Arnaud Amaury, abbé de Citeaux

D'Albi, sa place forte, l'hérésie avait gagné l'ensemble du Languedoc. Philippe [Philippe Auguste, roi de France] ne prit pas part à l'expédition, mais laissa les seigneurs du Nord accourus en grand nombre à l'appel de l'Église, y participer. Cette guerre fut sauvage. À Béziers (1209), par exemple, les nordistes massacrèrerit toute la population. Le légat du pape Arnaud Amaury, abbé de Citeaux, mis au courant de l'impossibilité de distinguer, la ville prise, les catholiques des hérétiques, aurait déclaré: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens." Si des historiens, parmi lesquels Régine Pernoud, ont mis en doute la véracité de cette parole, le sac de Béziers fut bien réel. 

Ironie du hasard, je lis simultanément dans Le Monde le récit du massacre des camps de Sabra et Chatila, les 16 et 17 septembre 1982, supposés infiltrés par deux milliers de terroristes palestiniens, impossibles à trier de la population réfugiée; Ariel Sharon, ministre de la Défense, a cette formule lapidaire  "Alors on va les tuer, tous. Il n'en restera aucun." La tuerie sera réalisée par les alliés phalangistes et les milices libanaises, tandis que l'aviation israélienne éclairera les camps. Un sinistre décompte révélera qu'il n'y avait dans les deux camps ni 2 000, ni 1 000, ni 500 « terroristes » : les forces de l'OLP avaient bel et bien évacué Beyrouth. A l'ambassadeur américain Morris Draper qui marque des réticences devant l'imminence du carnage, Ariel Sharon se veut rassurant "Vous craignez d'être soupçonné d'être de mèche avec nous? Niez-le et on le niera." 

Lu dans:
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France. Editions du Toucan 2011. Le Livre de Poche n°32677. 285 pages. Extrait p. 64-65
Sylvain Cypel. Le « massacre évitable » de Sabra et Chatila. Article paru Le Monde du 18.09.12 

19 septembre 2012

Une immense attente


"Temps de plénitude: il faut peu de temps pour unifier une vie humaine. Joie comme s'il n'y avait plus de limites. Mais en même temps une grande lassitude de tout et une immense attente d'autre chose."
Jean Sulivan

Ecrits prémonitoires de Jean Sulivan, qui décède peu de temps après, écrasé par une voiture sur la route de Suresnes. Ils me reviennent en mémoire en découvrant ce matin dans le MAD la description que fait de Noémie Lvovsky de son dernier film:  "Bien sûr. Il y a quelque chose de magnifique qu’on peut retrouver à l’âge adulte et qui a été un des moteurs de Camille redouble, cette période où on a tous les âges, y compris ceux qu’on n’a pas encore eus. Comme le tronc d’arbre coupé, où on voit toutes les strates. Et l’adolescence est évidemment une période où on a tous les âges. On peut se poser des questions philosophiques et existentielles mais aussi avoir une mentalité de vieillard. On peut avoir une énorme maturité et garder en même temps la candeur du petit enfant." 

Comme le suggère Daniel Couvreur dans une critique élogieuse du film, "serait-il possible de changer le cours mystérieux de la vie pour basculer dans le bonheur d’une nouvelle vie ? Nous en avons tous rêvé (..), d'évacuer les regrets enfouis au fond de l’âme pour se sentir enfin en paix avec nous-mêmes. (..) Si le temps empruntait d’autres voies que celles du passé, il y a peut-être dans cet ailleurs improbable une façon de vivre différente, la possibilité de choisir sa vie plutôt que de se laisser dicter son destin. On n’a qu’une seule vie. Il est peut-être temps de la recommencer."

Lu dans :
Fabienne Bradfer. Noémie Lvovsky tente le passé recomposé. Le Soir, MAD du mercredi 19 septembre 2012, p.2-3
Jean Sulivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 12

"Ouvrez, c'est l'infortuné Roi de France !"

Le 27 août 1346 au soir de la bataille de Crécy, blessé et hagard, Philippe VI, roi de France, trouve refuge avec une petite escorte au chateau de Labroye. La guerre de Cent ans commence par une querelle entre deux cousins revendiquant le trône de France. D'un côté Edouard III, prétendant de la cour de Londres, soutenu par une armée d'archers disciplinés, remarquables tireurs qui ne manquaient pas leur but à deux cents mètres (plus loin que les fusils à l'époque de Napoléon, 5 siècles plus tard) et pouvaient lancer douze flèches à la minute. De l'autre, Philippe de Valois défendu par une vaste coalition bien supérieure en nombre de chevaliers médiévaux en armure qui se battaient selon les règles des tournois. Les premiers engagements débutent mal pourtant pour Édouard III, qui après avoir jeté sur le continent une armée de trente mille hommes, se voit contraint de battre en retraite, poursuivi par les soixante mille hommes du roi de France. Acculé à livrer bataille après avoir franchi la Somme, il choisit une position de combat près d'Abbeville et se voit attaqué le 26 août 1346 par les charges furieuses mais désordonnées des chevaliers de France. Dans une sorte de folie générale on assure avoir vu Philippe VI lui-même pointer son épée en l'air en hurlant : "Je vois mon ennemi, et par mon âme, je veux l'affronter !". Le soleil était couché que ceux-ci chargeaient encore avec un héroïsme vain. Quand on put compter les morts, les Anglais n'avaient perdu que cent hommes et les Français quatre mille, dont mille cinq cents chevaliers.  Dans toute l’Europe, la nouvelle se répand et fait l’effet d’un coup de canon: la chevalerie la plus glorieuse d’Europe s'est fait anéantir par des archers et de la piétaille prudente. Historiquement, Crécy marque le début de la fin de la chevalerie en tant qu'ordre militaire d'élite. La supériorité d'une armée professionnelle, régulière et bien organisée sur une cohue féodale, certes courageuse, mais d'un autre temps, sera la clé des victoires anglaises de la Guerre de Cent Ans.
On reprendrait volontiers ses manuels d'Histoire pour connaître la suite...

Lu dans:
Jean-Claude Barreau. Toute l'histoire de France. ditions du Toucan 2011. Le Livre de Poche n°32677. 285 pages. Extrait p. 81-82

18 septembre 2012

Se souvenir, c'est oublier


"L'archivage permanent de nos vies personnelles, en démultipliant la mémoire, contribuer à l'affaiblir."
Monique Atlan, R.P Droit

"Ce qu'on inscrit quelque part, on l'oublie facilement. On semble bien loin désormais de cet "ars memoriae", pratiqué dans l'Antiquité qui permettait de retenir des livres entiers, voire des biblio, en s'organisant mentalement une sorte de palais de la mémoire où l'on associait des souvenirs à chaque pièce du palais, que l'on pouvait revisiter à loisir, mentalement. En reliant un itinéraire dont on connaissait les moindres détails avec les différents chapitres et paragraphes d'une œuvre, on la gravait dans son esprit. Mais, différence notable avec la mémoire numérique, il ne nous reste plus désormais que le souvenir des chemins, l'itinéraire vers l'information, et non son contenu. Les anciennes techniques de mémorisation permettent mieux comprendre combien notre mémoire est sélective, comment elle oublie pour ne conserver que ce qui compte ou ce qui lui convient. Pour une mémoire humaine, il n'y a d'histoire, de conservation et de transmission des « faits mémorables» qu'en fonction d'une sélection, d'une hiérarchisation et d'un oubli de l'inessentiel. Au contraire, la mémoire numérique commence par tout archiver de nos souvenirs personnels - sans tri, sans choix. Nous prenons plus de photos qu'on n'en prît jamais, et nous ne les regardons presque pas. Nous engrangeons toujours plus de vidéos, sans jamais les visionner. Si nos existences sont ainsi enregistrées - d'année en année, de mois en mois - et restent en vrac dans les disques durs, on approche alors d'une sorte de paralysie du jeu de notre propre mémoire qui devient fixée, figée et comme inhabitable. "
Lu dans :
Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions que changent la vie. Flammarion. 2012. 545 pages. Extrait pp 319,320,321  

16 septembre 2012


"Avantage de la civilisation dominante: sécrétant en elle-même ses propres oppositions, elle englobe. Ainsi peut-elle exploiter et réprouver l'exploitation Elle a toujours un profil innocent à montrer. Elle réprime ses insurgés mais les suit dès qu'il n'est plus possible de tenir ses positions, affermissant d'autant plus sa domination. "
Jean Sulivan

Lu dans:
Jean Sulivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 69-70 

15 septembre 2012

Le plein et le vide


"Il me dit que la soirée passée hier chez des amis l'a déçu. Je lui demande ce qu'il en attendait. Il ne sait pas trop, rien de particulier, pourtant il est déçu. Peut-il y avoir une déception sans attente, avec une attente qui ignore ce qu'elle attend, qui attend plus ou autre chose, une attente de l'inattendu? En fait, la soirée s'est déroulée comme il pouvait s'y attendre : un bon repas, une conversation enjouée, etc. Une excellente soirée, décevante. (..). Cet homme se reproche souvent d'être trop paisible, de s'être aménagé une existence où il ne manque de rien. « Une réussite à tous égards, ma vie.»
J.-B.Pontalis

Le rêve contemporain: se construire une existence où on ne manque de rien, à moindre risque, stable à tous égards. Cela a un prix, souffrance qu'on nomme de mille manières, et qu'on a aujourd'hui médicalisée. La plus belle description qu'il me revienne a les traits de Vladimir et Estragon, sur scène, dans un non-lieu (« Route de campagne avec arbre ») à la tombée de la nuit pour attendre « Godot ». Cet homme - qui ne viendra jamais - leur a promis qu'il viendrait au rendez-vous ; sans qu'on sache précisément ce qu'il est censé leur apporter, il représente un espoir de changement. En l'attendant, les deux amis tentent de trouver des occupations, des "distractions" pour que la vie passe. Un demi-siècle plus tard, l'absurde s'est teinté pour beaucoup d'une désespérance liée à la fatalité économique, elle aussi sans attente, à côté de laquelle la déception comblée décrite par Pontalis fait sourire. De la boîte mystérieuse ouverte par Pandore, libérant malencontreusement tous les maux de l'humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, seule la dernière, plus lente à réagir, ce mal mystérieux et doux nommé Espérance, parfois traduite comme "l'attente de quelque chose", y resta enfermée. Qu'elle ne se soit pas échappée permettait jadis à l'homme d'affronter tous les autres maux. Comment Hésiode (VIIIème siècle avant J.C) réécrirait-il le mythe de Pandore en 2012?

Lu dans:
J.-B. Pontalis. Fenêtres. Gallimard 2000. Folio 3642. 175 pages. Extrait p. 55
Broché: 124 pages
Samuel Beckett. En attendant Godot. Editions de Minuit 1995 (1ère édition 1952), 124 pages 

La tyrannie du choix


"La liberté de choisir : son école, son métier, son fournisseur d’électricité, son médecin, son mode de vie, son genre sexuel, sa mort… C’est le credo des sociétés occidentales, individualistes et dérégulées. Tout se passe comme si nous maîtrisions tous les aspects de notre existence, comme si tout était possible pour qui le voulait vraiment, comme si tout n’était qu’une question de choix et donc de rationalité. (..).
R. Salecl



Le paradoxe est que même les gens qui ont de moins en moins le choix dans leur vie supportent toujours cette idéologie du choix – et c’est sa force. L’exemple des Etats-Unis est assez frappant à cet égard. L’idéologie du libre-choix y est si profondément ancrée que bon nombre de personnes pauvres ou de précarisés ne soutiennent pas la réforme des soins de santé, qui tend à imposer un système de sécurité sociale universel. Ou alors ils ne soutiennent pas les propositions visant de taxer les riches car ils croient que leurs enfants le deviendront un jour : « Si mon fils devient un nouveau Bill Gates, je ne veux pas qu’il se fasse tondre par le fisc. » C’est le cœur de l’idéologie du capitalisme : celle du self-made-man qui, s’il le veut vraiment, peut passer du statut de très pauvre à celui de très riche… 

Lu dans:
Renata Salecl. La tyrannie du choix. Albin Michel. 2012. 224 pages

14 septembre 2012

Ce mot fort et doux, l'espoir


"Parler de la séparation, ce n'est qu'une autre façon de dire l'amour."
R. Grenier

Dakota du Nord. Des milliers de travailleurs, poussés par la crise économique tentent de revivre le rêve américain en extrayant le pétrole de schiste, 12 heures par jour et sept jours sur sept. Seuls, logés dans des containers ou dans leur voiture, loin de chez eux. L'un d'eux confie qu'il ne changerait sa place pour rien au monde: il a retrouvé l'espoir. Le prix payé pour la sauvegarde de l'environnement collectif et de la santé individuelle de chacun d'eux est effroyable, on paiera les factures plus tard. L'émission Envoyé spécial de ce jeudi soir a trouvé le ton juste pour évoquer ce mélange d'espoir et de désespoir. 

Lu dans:
Roger Grenier. Le palais des livres. NRF Gallimard. 2011. 165 pages Extrait p 94 

13 septembre 2012

Parce que c'était lui, parce que c'était moi


"Nos ames ont charié si uniment ensemble : elles se sont considerees d'une si ardante affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à l'autre : que non seulement je cognoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy.  »
Montaigne , en parlant de son ami La Boétie

«Quand j'essaie de définir ce bien qui depuis des années m'est donné », écrit [Marguerite Yourcenar] à propos de sa longue et intime collaboration avec Grace Frick, «je me dis qu'un tel privilège, si rare qu'il soit, ne peut cependant être unique; qu'il doit y avoir parfois, un peu en retrait, dans l'aventure d'un livre mené à bien, ou dans une vie d'écrivain heureuse, quelqu'un qui ne laisse pas passer la phrase inexacte ou faible que nous voulions garder par fatigue; quelqu'un qui relira vingt fois avec nous s'il le faut une page incertaine; quelqu'un qui prend pour nous sur les rayons des bibliothèques les gros tomes où nous pourrions trouver une indication utile, et s'obstine à les consulter encore, au moment où la lassitude nous les avait déjà fait refermer; quelqu'un qui nous soutient, nous approuve, parfois nous combat; quelqu'un qui partage avec nous, à ferveur égale, les joies de l'art et celles de la vie, leurs travaux jamais ennuyeux et jamais faciles; quelqu'un qui n'est ni notre ombre, ni notre reflet, ni même notre complément, mais soi-même; quelqu'un qui nous laisse divinement libre, et pourtant nous oblige à être pleinement ce que nous sommes».
Cette collaboration unique dans «les joies de l'art et celles de la vie» s'est terminée l'année dernière, juste quelques mois avant l'élection de Marguerite Yourcenar à l'Académie française [6 mars 1980], quand Grace Frick est morte à la veille de la plus grande gloire de son amie. Durant des années Yourcenar avait soigné sa compagne au fil de sa longue maladie, prenant du retard dans son travail, interdisant les traductions par d'autres de ses ouvrages déjà terminés. «Laisser quelqu'un d'autre traduire mes écrits avant que Grace eût quitté ce monde, c'eüt été lui dire que sa vie était déjà finie. Je ne pouvais pas faire cela.»
 

Lu dans:
Bérengère Deprez. Marguerite Yourcenar et les Etats-Unis. Du nageur à la vague. Racine. 2012. 208 pages.  

12 septembre 2012

Liberté intérieure


"Une dame, dans le train, un panier sur les genoux, un chat dans le panier. Les gens disent: Vous pouvez le laisser aller, il est si gentil, il sera plus libre. Il est libre, dit-elle, dans le panier."
Jean Sullivan

Lu dans:
Jean Sullivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 65 

11 septembre 2012

Travail, richesse


"Le travail éreinte, tue et n'enrichit pas: on amasse de la fortune, non en travaillant, mais en faisant travailler les autres."

Jean-Luc Mélenchon évoquant Bernard Arnault, septembre 2012 ? Nenni, Paul Lafargue, socialiste français, gendre de Karl Marx, dans un article écrit en 1886. En ce temps-là régnait l'injustice et la lutte des classes. 


Lu dans:
Patrick Rambaud. Quatrième chronique du règne de Nicolas 1er. Grasset. 2011.178 pages. Extrait p.26 

09 septembre 2012

Pour l'amour de Babette


"Martine sursauta en apercevant un chargement de bouteilles qui arrivait dans la cuisine. Elle prit une des bouteilles et dit à voix basse: - Qu'y a-t-il là-dedans, Babette? Ce n'est pas du vin, j'espère? - Du vin, Madame? s'écria Babette. Oh! non! c'est du clos-vougeot 1846. Et elle ajouta : - Il vient de chez Philippe, rue Montorgueil. Martine ne s'était jamais doutée que les vins puissent porter des noms."
Karen Blixen. Le dîner de Babette.

Je souriais volontiers jadis en observant des connaisseurs renifler leur verre. Ayant mesuré depuis cette époque ce qu'il faut de métier, d'amour et de patience pour transformer du soleil en vin je ne souris plus guère quand un ami remonte de sa cave un cru titré et millésimé à seule fin de me signifier son amitié. Relisant "Le festin de Dabette", on s'aperçoit avec humour que lorsque des amis "reçoivent" ils se donnent en fait, et qu'il y a mille manières de signifier l'amour.
Lu dans:
Karen Blixen. Le dîner de Babette. Gallimard 1961. Folio n° 2007. 255 pages. Extrait p.49 

08 septembre 2012

Au bureau des affaires discrètes


"Dans les locaux de l'ambassade de France à Moscou, il existe une pièce appelée "la chambre sourde". On peut y parler en toute sécurité, à l'abri des micros indiscrets."
Isabelle Hausser

Beau roman allégorique de l'enfermement d'un diplomate qui se mure dans ses soupçons et imagine son propre malheur conjugal, cette chambre sourde réverbère en moi le meuble que je chéris entre tous: le bureau en bois massif de mon cabinet de consultation. A chambre sourde, bureau muet. Possède-t-on jamais pareil objet, qui transite par nos existences et nous survivra sans aucun doute, emportant les confidences, joies et souffrances confondues de milliers de patients. Le grand-père médecin de mon épouse y travailla un demi-siècle, j'y aurai moi-même bientôt passé près de quarante ans. Il aura été un confident discret, offrant sa surface généreuse aux coudes, aux petits billets raturés, aux larmes d'une dizaine de générations successives, d'inconnus improbables que rien ne rapproche, les rassurant par sa simple permanence comme on retrouve un être cher. Sa présence, - même aspect sans âge, solidité, reflets usés sur la marqueterie, localisation inchangée dans un cabinet sans style défini, odeur de cire d'abeille et tabac de Virginie - a davantage rasséréné les anxieux que ne le firent nos paroles, ou est-ce l'alchimie des deux ? Certains soirs je l'interroge: que comptes-tu faire de ta vie future, cher ami-meuble. Le bois travaille quel que soit son âge chuchote-t-il, pas de souci.  
       
Lu dans:
Isabelle Hausser. La chambre sourde. Editions de Fallois. 1998. 364 pages. Extrait page 4 de couverture.

07 septembre 2012

"Vas vers toi même.
Va pour toi      vers celui que tu es
celui que tu dois être
seul. "


Lu dans :
Genèse 12.1 - 17.27 

06 septembre 2012

Amours sans pareilles


"Mr Wilkins n'en avait pas cru ses oreilles. «Mais enfin, ma chère, à son âge ... Il y a plus d'une sorte d'amour», avait répondu Lotty."
Elizabeth von ARNIM, Avril enchanté 

Soudain revivent dans ma mémoire Gabrielle et Roger, disparus il y a une quinzaine d'années. Elle était bossue, il était borgne. Jamais couple aussi désappareillé ne fut pourtant mieux assorti. Vingt ans les séparait, elle était son aînée. Une vie commune sans passion ni romantisme, tissée de gestes affectueux qui permettent d'oublier qu'on est né sous le signe de pas de chance.  Partager la même table aidait Roger à ne pas boire et augmentait l'appétit de sa compagne. Il se tracassait pour sa santé fragile, et son âge. Un cancer mauvais l'emporta en six semaines, trois mois avant elle. Je la retrouvai un jour raide morte, coincée entre la table de nuit et le lit. On ne voulut pas l'incinérer car elle portait un stimulateur cardiaque et que son modeste forfait funérailles ne comportait pas de budget pour le lui enlever. Je m'acquittai de cette tâche, le soir même, seul dans sa chambre, avec une instrumentation de fortune, méditant sur la vie et la mort des couples célèbres, et des autres. 

La citation de E. von Arnim a été lue dans:
Francis Dannemark. La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis. Laffont  2012. 475 pages. 

05 septembre 2012

Heureux les doux


"On cherche tous l'amour. Y a-t-il un seul amour qui égale celui des innocents? Mais de celui-là, qui en veut?"
Armel Job

Quelques mots simples, et des visages familiers nous apparaissent, ouverts, offerts dans leur beauté nue et dans une dépossession totale; "pauvres en esprit", ils nous expriment une affection sans arrière-pensée. Mais comme le suggère bien Armel Job, de ceux-là, qui en veut? 


Lu dans:
Armel Job. Loin des mosquées. Laffont. 2012. 275 pages. Extrait p.273  

04 septembre 2012

Une infinie attente


"Le malheur, c'est quand il n'y a plus d'attente possible. Jean Paulhan, dans une lettre de septembre 1923 à Francis Ponge parle de « l'admirable prosopopée d'un missionnaire, le père Bridaine, je crois, qui supposait que les damnés ne cessaient de demander: "Quelle heure est-il?" et qu'une voix terrible ne cessait de leur répondre: "L'étemité l" »
Jean Paulhan, Francis Ponge, Correspondance

Alain-Fournier, auteur du Grand Meaulnes, confiant ses amours tourmentées ne les contredit guère: « Voilà: cette femme est revenue. Elle m'a attendu, sur un banc de l'avenue, un soir, deux soirs, dix soirs. Elle disait: "Le temps n'est pas long quand on est sûr que celui qu'on attend ne viendra pas." Une fois, elle s'est endormie! »

Lu dans:
Jean Paulhan, Francis Ponge, Correspondance t. I, Gallimard, 1986, p.19.
Roger Grenier Le palais des livres NRF Gallimard. 2011. 168 pages. Extraits pages 35-36 et 45

03 septembre 2012

Comment apprendre à parler flamand avec deux doigts


"Je sais tant de choses et ça m'aide si peu."
Francis Dannemark

Les années n'y font rien, l'émotion demeure au son de la cloche qui met nos gosses en rang ce premier lundi de septembre. "C'est comment qu'on apprend le flamand?" s'interroge notre Jim au moment d'entrer en immersion en troisième maternelle. Que retiendront-ils de tant d'heures sur les bancs de l'école? Le "gai savoir" aura pour certains la saveur d'une soupe à la grimace. Scène de rue anderlechtoise la semaine passée: un homme délabré patiente devant le bureau de chômage, plaisante, sort un harmonica de sa poche et se met à en jouer divinement bien. Qui lui a appris, quelle méthode? La même sans doute que celle qui permit à Django Reinhardt le Manouche de Liberchies (Belgique) de créer de la beauté avec une main amputée de trois doigts sur une guitare. Bonne chance les petiots, même si vous n'avez que deux doigts dans la tête rien n'est perdu. 

Mon ami Francis Dannemark nous livre un nouveau roman de rentrée, sans sujet autre qu'une vie qui s'égrène avec ses espoirs, ses factures de gaz, le printemps qui tarde et une maison aux portes grandes ouvertes. Un certain art de vivre prête aux paroles chuchotées, aux confidences sur le divan devant l'écran où chaque semaine s'improvise un ciné-club réunissant des êtres habités par une douceur bienveillante des sentiments. On se prend à rêver à la mythique Maison bleue chantée il y a quarante ans par Maxime Le Forestier, qui devait y ressembler. Les années ont passé, San Francisco n'est pas Bruxelles, la petite musique d'un quotidien sans prétention demeure.    

Lu dans:
Francis Dannemark. La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis. Laffont  2012. 475 pages. Extrait page 182-183

01 septembre 2012

Hospes Comesque


"Quelqu'un qui n'est ni notre ombre, ni notre reflet, ni même notre complément, mais soi-même; quelqu'un qui nous laisse divinement libres, et pourtant nous oblige à être pleinement ce que nous sommes. Hospes Comesque."
Marguerite Yourcenar, évoquant sa compagne Grace Frick.

Qu'en peu de mots tout un art d'aimer, de transmettre, d'éduquer, de prendre soin se résume. Grace Frick, l'amie et la collaboratrice d'une vie, s'éteint quelques mois avant l'élection de Marguerite Yourcenar à l'Académie française. La mention Hospes Comesque, reprise sur la stèle de cette dernière à Brookside Cemetery, sont deux mots des seuls vers qui nous soient conservés d'Hadrien (il parle de son âme, "hôte et compagne" de son corps). On aimerait avoir pareille pierre tombale.  


Lu dans :  
Bérengère Deprez. Marguerite Yourcenar et les Etats-Unis. Du nageur à la vague. Racine. 2012. 208 pages. 

Lune démodée


"C'était nouveau     C'est très vieux maintenant
Malgré le voisinage d'étoiles assez nombreuses
et de galaxies à ne savoir qu'en faire
la lune se sent bien seule dans le ciel de l'été
Il n'y a plus de Bonhomme habitant de la lune
Aucun Américain ne marche sur son sol
La lune est démodée     Elle le fut toujours
Mais cette grande orange est belle dans la nuit."
    Claude Roy. (28.8.1991)

Pleine lune hier soir, Neil Armstrong s'y promène peut-être, seul désormais. Nos yeux découvrent Mars, mais la magie est absente, liée à la confrontation de ce que nos propres yeux pouvaient voir, - ce disque lumineux blanchâtre qui berce nos nuits toute une vie -, les images télévisées d'un homme qui s'y déplace et la part du rêve. Bien malin celui qui identifie Mars le soir en levant les yeux au ciel, et le déplacement d'un robot aussi curiosity fût-il, ne procure pas l'émotion de la fragilité d'un homme perdu dans l'immensité à explorer.

Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. NRF Gallimard. 1993. 270 pages. pp 95.96

29 juin 2012


Entre café et journal lui aussi jette l'ancre pendant ces deux mois, manière discrète de nous forcer à retrouver le rythme propre des saisons. On ne va pas pour autant arrêter de lire, de rêver, de réfléchir aux mille manières de reconstruire le monde, mais on le fera au rythme lent des percherons d'antan. Si on nous prête vie, la cloche de septembre nous réveillera

L'école est finie


"On a fermé les cahiers un soir
Sur la guerre inachevée
Et comme si rien ne s'était passé
On a déserté l'histoire
On a sauté les pages
Et tout s'est effacé
Comme s'il y avait un peu de craie
Dans l'encrier."
C. Lara. La craie dans l'encrier.

Moment d'émotion, l'école proche a fermé ses grilles, tous les élèves s'étant égaillés. La magie des grandes vacances est intacte quel que soit notre âge: on quitte un soi-même pour en retrouver un autre, on sort d'une cour pour entrer dans un jardin, les oreilles bruissant de chants d'oiseaux, de clapotis de vagues et d'arrivées au sommet du Tour de France. Nous laisser gagner par cette douceur de deux longs mois qui se raccrochent à notre enfance, pays lointain qui soudain reprend vie. On range tout ce qui n'est pas essentiel, on allège pour pouvoir naviguer à la voile, avec de longues pauses dans des criques tranquilles à l'abri des tempêtes et des regards. 

Entre café et journal lui aussi jette l'ancre pendant ces deux mois, manière discrète de nous forcer à retrouver le rythme propre des saisons. On ne va pas pour autant arrêter de lire, de rêver, de réfléchir aux mille manières de reconstruire le monde, mais on le fera au rythme lent des percherons d'antan. Si on nous prête vie, la cloche de septembre nous réveillera. 


Lu dans:
Paroles: Daniel Boublil. Musique: Catherine Lara   1974  "La craie dans l'encrier"  

Naissance d'une perle


"A l'instar de l'huître, qui transforme très patiemment un grain de sable en une perle, c'est-à-dire une intrusion blessante en sécrétion magnifique."
B. Deprez

Lu dans:
Bérengère Deprez. Marguerite Yourcenar et les Etats-Unis. Du nageur à la vague. Racine. 2012. 208 pages. Extrait p.24

28 juin 2012

Amor fati


"Qu'il eût été fade d'être heureux."
Yourcenar

Un homme rencontre une femme, désespérée. Il en tombe instantanément amoureux: le malheur d'autrui est capiteux. "Elle s'acharnait à m'entraîner dans ses souffrances; elle voulait un compagnon de malheur dans l'espoir que nous puissions être à l'unisson." Quête impossible du bonheur dans le malheur, comme la pluie qui tombe alors que le soleil brille. "Cette souffrance, il est probable que j'en avais besoin. Souffrir à cause des autres évite de souffrir à cause de soi." Ce court texte autobiographique de Jean-Marie Rouart m'a éclairé sur des comportements similaires notés chez mes proches et patients depuis tant d'années. Sur le mien aussi peut-être, - nombreuses sont les cloisons qui séparent à notre insu nos divers nous-mêmes  - et sur les raisons mystérieuses qui mènent un adolescent insouciant à embrasser la profession médicale. 


Lu dans :
Marguerite Yourcenar. Aphorismes Feux. 1936
Jean-Marie Rouart. Une jeunesse à l'ombre de la lumière. NRF Gallimard. 2000. 370 pages. Extrait p. 329-330 

27 juin 2012

Dortoirs marins


 ".. au cimetière de Saint Brieuc: beaucoup de pierres, et des arbres, beaucoup aussi . Beaucoup de tombes alignées comme les petits lits d'un dortoir en plein air.  Au début on se dit, oui, c'est la première chose qui m'est venue à l'esprit en arrivant au cimetière: ils sont bien, là, avec la mer en contrebas. Il est bien là."
 Marie Nimier

Les cimetières marins sont souvent des  cimetières militaires, parsemés sur les plages où de jeunes hommes, presqu'encore des enfants, payèrent de leur vie la folie de leurs parents. Ils ont vingt, dix-huit, parfois seize ans comme le révèlent les dates sur les croix de marbre blanc qui balisent leurs tombes. Une sorte de camps de jeunes qui aurait bivouaqué en bord de mer. L'image de Marie Nimier n'en est pas fort éloignée. 

       
Lu dans:
Marie Nimier. La reine du silence. NRF Gallimard. 2004. 172 pages. Extrait p.12

Comme un flacon chevelu d'algues danse à jamais sur la mer


"Tout homme, maître à bord après Dieu. Tout homme, prisonnier à fond de cale."
M Yourcenar

La métaphore du passager embarqué dans sa propre existence, "frêle objet humain à la surface des flots", n'a peut-être plus la même puissance d'évocation que lui donnait Marguerite Yourcenar embarquée pour rejoindre les Etats-Unis en 1942. Les interrogations qu'elle se pose demeurent les mêmes. 

Un beau, et tout récent, livre de Bérengère Deprez raconte comment la patrie d'adoption de notre concitoyenne a percolé dans son oeuvre de manière indélébile. Livre savant qui se laisse livre comme un roman, même en vacances. 


Lu dans:
Marguerite Yourcenar. En pélerin et en étranger (essais rédigés entre 1928 et 1987). Gallimard. 1989. 265 pages
Bérengère Deprez. Marguerite Yourcenar et les Etats-Unis. Du nageur à la vague. Racine. 2012. 208 pages. Extrait p.12

26 juin 2012

Raison et économie


"Ce qui rend fausses beaucoup de théories économiques, c'est qu'elles sont fondées sur l'hypothèse que l'homme est raisonnable."
Auguste Detoeuf, industriel et essayiste. 1936

Elie Cohen, plus récemment, parle de "rationnalité irationnelle". Irrationnel car l'investisseur achète une action, alors qu'il sait pertinemment bien qu'elle est surévaluée. Tout en étant rationnel, car il pense qu'elle va continuer à monter, parce que d'autres croient qu'elle n'est pas surévaluée... 


Lu dans:
Bernard Keppenne. Théories dans un monde imparfait. Libre Entreprise. 23 juin 2012. p.8 

25 juin 2012

Notes dans la nuit


"Une nuit, je marchais dans la rue de la Loi à Bruxelles. il n'y avait ni voiture ni bruit liés à l'activité humaine. Je marchais au milieu de cette grosse artère de la capitale. Ce que j'ai trouvé inouï, c'était d'entendre le chant d'un merle ou d'un rossignol. La densité du moment était telle qu'il paraissait surréel. Je ne m'y connais pas assez pour différencier le chant du merle de celui du rossignol. J'imaginais cette rue quelques heures plus tard, encombrée, obstruée, "décibellée" par le vrombissement des voitures avortant toute chance de vivre la grâce d'une rencontre insolite de ce type."
Sébastien de Fooz.

Lu dans:
Sébastien de Fooz. Autoportrait. LLB. Momento. 23 juin 2012. p.5 

23 juin 2012

Sagesse des vulnérables


"Il y a de ces maladies, si on les guérit, à l'homme, il ne reste rien."
Henri Michaux

Et si la vulnérabilité était une force, comme le suggère Henri Michaux? Il se décrit lui-même comme "né troué",  au 69 rue Defacqz à Bruxelles, issu d'une douteuse belgitude qui l'amènera à se faire naturaliser français en 1955.  Henri Michaux gardera en mémoire cette absence de destin tracé, cette zone de faiblesse qui le mènera tout au long de son existence à s'appuyer "sur les coups qu'on me porte", décrivant comme une des clés de sa réussite la capacité de "toujours garder en réserve de l'inadaptation."  


Lu dans:
Henri Michaux. Epréuves. Exorcismes.
Sion Leys. Le studio de l'inutilité. Flammarion. 2012. 300 pages. Extrait pp.15-16.

22 juin 2012


« Le passé et le futur n'existent qu'en relation avec toi
tous deux ne sont qu'un, c'est toi qui penses qu'ils sont deux. »

Djalâl Al-Din Rum (Rumi, Perse,1207-1273, inspirateur du soufisme)
 

21 juin 2012

Sous la Loire, l'été


"Demain c'est promis, j'emporterai le tableau de Max Savy. Il représente un homme fourbu qui marche tête baissée sur un chemin en pente, au bord d'un champ bien peigné. C'est une lumière de fin de journée. On sent le soulagement du travail accompli, la peine du lendemain. Au dos est écrit Le Hameau bleu."

Je découvre ce court texte en fin de consultation, fourbu. Il me parle. Image d'un labeur honnête, à une époque et dans un climat que je situe entre "l'Angélus" austère de Jean-François Millet et les paysages flamands givrés de Valérius de Saedeleer. J'y projette "le soulagement du travail accompli, la peine du lendemain", une certaine austérité nordique, pétrie de la nécessité de se racheter par le travail de Dieu seul sait quelle faute originelle.   Une rapide googlerie me fait retrouver le tableau de Savy, peintre méditerranéen lumineux, qui projette sur ma journée un éclairage de soleil, de chaleur, l'esprit dispos et apaisé entre deux journées d'une activité bienfaisante. On est manifestement sous la Loire, et il y a de la légèreté dans l'air. Ma soirée sera bonne, et demain un autre jour: tiens, c'est l'été.

20 juin 2012


"Quand toutes les briques de la maison te sont tombées sur la tête, il reste le soleil ..."
Sagesse sans nom
  

18 juin 2012

Une envie d'eau


      Là où
dort mon amour
                glissant sous le roc
je voudrais être de l'eau
            j'entrerais je dormirais près d'elle

Tanka du Man'yōshū  (compilé par Otomo no Yakamochi, 760)

Ne vous prend-il jamais une envie de réapprendre à écrire, à lire, à dire, à vivre des choses simples, avec peu de mots - tous compréhensibles-, peu de gestes, quelques paroles choisies. Une université de l'essentiel, bienveillante pour ses élèves, où l'étude des textes anciens apprendrait comment vivre demain, aimer davantage, mieux admirer les choses et les gens. Réver de vivre comme une eau qui s'écoule est-il donc devenu à ce point inaccessible? 

 Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.63

Un mystique amusé

"Quel homme n'a jamais transgressé ta Loi, dis?
Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis?
Si tu punis le mal que j'ai fait par le mal,
Quelle est la différence entre toi et moi, dis? "
Omar KHAYYAM (1048-1131, Perse)

Poète philosophe, hédoniste, tolérant et sceptique, Khayyam est en outre considéré comme un des plus grands mathématiciens du Moyen âge. Réformateur du calendrier persan en 1074, il compile dans ses rubaiyat » (quatrains) des perles mystiques qui en font un soufi, mais au regard amusé, préférant  le vin et la compagnie des jeunes filles aux prières.

« Autrefois, quand je fréquentais les mosquées,
je n'y prononçais aucune prière,
mais j'en revenais riche d'espoir.
Je vais toujours m'asseoir dans les mosquées,
où l'ombre est propice au sommeil. »

Lu dans:
Amin Maalouf. Samarcande. JClattès. 1988. 380 pages. Extrait p.13

16 juin 2012

Les grands bonheurs ont parfois dans leur paume de grandes tristesses



"Il y a une douleur  dans cette pièce, mais je ne sais pas à qui elle appartient."
E Fottorino.

Elle a terminé son grand oral de médecine générale en fin d'après-midi ce samedi. Sept années d'un parcours exigeant, auquel elle a beaucoup sacrifié, prennent soudain fin. Un juré s'inquiète avec sollicitude de sa réussite, et soudain l'émotion est plus forte, elle fond en larmes, sans un mot. Ce matin elle a enterré son papa, qui n'assistera pas à sa promotion dans quelques jours. Elle ne s'en est plaint à personne, ne souhaitant pas mêler la pitié aux points. Les grandes douleurs sont muettes, même si pour elle désormais "tous les matins du monde seront sans retour, tous les jours seront le même jour, tous les froids le même froid", lui rappelant tout au long de sa vie de généraliste qu'en une seule journée funeste on peut devenir docteur, et orpheline.

Lu dans:
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 76

15 juin 2012

L'écheveau d'une vie



"Tantôt je pense, tantôt je vis."
Paul Valéry.
On sort ébloui du film consacré à François Mitterrand programmé par France 2 ce soir de 30ème anniversaire (François Mitterrand à bout portant, 1993-1996). Non guère par la personne du président mais par le brio avec lequel sont abordés la complexité d'une pensée nourrie par un siècle de vie française, pétrie de contradictions assumées. Par l'interrogation de l'après et du sens de toute action humaine, que l'approche de la mort rendait lancinante . Par la cohabitation de tant de contradictions, d'une sincérité habillée de mensonges, d'une tendresse dissimulant tant de calculs. Et on murmure les paroles de Sirl Hustvedt dans son dernier ouvrage: "Nul d'entre nous ne peut jamais démêler le noeud des fictions qui composent cette chose incertaine que nous appelons notre moi."

Lu dans :
François Jullien. Philosophie du vivre. NRF Gallimard. Bibliothèque des Idées. 2011. 270 pages. Extrait page 9
Siri Hustvedt. Un été sans les hommes. Actes Sud. 2011. 216 pages.

La force des choses infimes



La délicatesse tragique d'une paire d'ailes [du papillon] ,
cette "plume ajoutée au poids des ans".
Erri De Luca

Tous deux pétris d'années, le vieux chasseur emporte sa proie, la dernière qu'il tirera jamais, le roi des chamois arrivé au terme de son existence. Le combat fut inégal, et l'homme l'a emporté. Il peine à avancer, le souffle court, les épaules en feu. Un papillon se pose sur les bois du chamois. Son insignifiance s'ajoute au poids des ans et déséquilbre l'ensemble, le vieux tombe et meurt sous son trophée. On retrouvera leurs deux dépouilles inextricablement mêlées à jamais sous la neige.

Lu dans:
Eri De Luca. Le poids du papillon. Gallimard. 2009. 83 pages

C'est moi !


 "De temps à autre un homme se dresse en ce monde,
étale sa fortune et proclame: c'est moi!
Sa gloire vit l'espace d'un verre fêlé,
déjà la mort se dresse et proclame: c'est moi!"
Omar Khayyam (1048-1131, Perse)

... à quoi comparer
        ce monde ?
A la vague blanche derrière
un bateau parti à la rame
            dans l'aube." 
Tanka du Man'yōshū  (compilé par Otomo no Yakamochi, 760)

Lu dans:
Amin Maalouf. Samarcande. JClattès. 1988. 380 pages. Extrait p.67

13 juin 2012

Les passions modérées


"Comme elles sont étranges, ces passions modérées qui, sans faire courir de risque mortel à ceux qui les cultivent, parviennent à survivre à des malheurs véritables et, pour peu qu'on les accepte, à former un système immunitaire de secours. Elles ne contestent pas mais accompagnent les vraies importances. Elles ne font pas un destin mais n'interdisent nullement d'en avoir un. Elles prétendent, non pas transformer nos jours en songes emplis de plaisir, mais servir à leur agrément ou les rendre, lorsqu'une difficulté survient, simplement vivables. Bien qu'inavouées, vécues parfois même honteusement, elles aident à se maintenir en joie et, plus utile encore, à se maintenir en vie. Autre avantage: elles permettent de se regarder par le bon bout de la lorgnette, le petit. "
Pierre Hebey

Petit texte, déniché par hasard dans un ouvrage inactuel, qui nous aidera sans aucun doute à jeter un regard neuf sur ces passions modestes, presqu'invisibles, qui tissent la trame légère de nos existences. Je m'en suis trouvé quatre ou cinq, rien de pharaonique certes, mais qui font que je garde plaisir à me lever le matin. Autant pour vous ? 

Lu dans:
Pierre Hebey. Les passions modérées. NRF. Gallimard. 1995. 472 pages. Extrait. Exergue 

"Il commence toujours sa lecture du Monde par le Carnet, où sont annoncés les décès (ceux qui bénéficient de quelque notoriété figurent dans la rubrique Disparitions, ce qui laisse espérer un départ temporaire, mais dans les deux cas le mot Mort est banni)."
J.-B.  Pontalis

 
Lu dans:
J.-B. Pontalis. En marge des jours. NRF Gallimard. 2002.120 pages. Extrait p. 34

12 juin 2012

Sagesse de l'ombre


"On ne gagne pas d'un seul coup la lumière.
On l'atteint par le chemin de l'obscurité."
Paul Claudel

Je termine une lecture, on commence une autre. Elles se donnent la main, mystérieusement, par deux textes traitant du clair-obscur, notion refoulée de nos existences. Que Paul Claudel et Tanizaki Junichirô, contemporains de mes grands-parents, me fassent découvrir la sagesse de l'ombre ce même jour est un cadeau.

"Percer l'énigme de l'ombre. Cette lumière indirecte et diffuse est le facteur essentiel de la beauté de nos demeures. Et pour que cette lumière épuisée, atténuée, précaire, imprègne à fond les murs de la pièce, ces murs sablés, nous les peignons de couleurs neutres, à dessein. Nous nous complaisons dans cette clarté ténue, faite de lumière extérieure d'apparence incertaine, cramponnée à la surface des murs de couleur crépusculaire, et qui conserve à grand'peine un dernier reste de vie. Pour nous, cette clarté-là sur un mur, ou plutôt cette pénombre, vaut tous les ornements du monde et sa vue ne nous lasse jamais. Dans ces conditions, il va de soi que ces murs sablés doivent être recouverts d'une couleur uniforme pour ne pas troubler cette clarté; si, d'une pièce à l'autre, la couleur de fond peut varier légèrement, la différence en tout cas ne peut être qu'infime. Ce ne sera pas une différence de teinte, mais plutôt une variation d'intensité, à peine plus qu'un changement d'humeur chez celui qui
la regarde. Nous avons enfin, dans nos pièces de séjour, ce renfoncement qu'on appelle le toko na ma, que nous ornons d'une peinture, d'un arrangement floral, généralement ténébreux en plein jour, [dont] il est impossible de distinguer le dessin. (..) Malgré cela, l'on sent bien qu'il existe une exacte harmonie entre cette vieille peinture fanée et l'obscur toko no ma, qu'à tout prendre il est sans importance que son dessin soit estompé, et que cette imprécision au contraire est justement ce qui convient. Dans un cas comme celui-là, la peinture n'est plus, en somme, qu'une "surface" modestement destinée à recueillir une lumière faible et indécise, dont la fonction est la même absolument que celle d'un mur sablé. Et c'est là la raison pour laquelle nous attachons une importance si grande, dans le choix d'une peinture, à l'âge et à la patine, car une peinture neuve, fût-elle à l'encre diluée ou de couleurs pâles, risque, si l'on n'y prête attention, de détruire l'ombre du toko no ma. La fonction de cette peinture, ou de ces fleurs, n'est pas décorative en soi, car il s'agit plutôt d'ajouter à l'ombre une dimension dans le sens de la profondeur."
Tanizaki Junichirô

Accepter l'ombre, et la patine du temps, comme une expression du Beau est une philosophie. Elle me permet de jeter un regard différent sur ma journée. 

Lu dans:
Paul Claudel, cité dans Romain Slocombe. Monsieur le Commandant. NiL. 2011. 261 pages. Extrait p.18.
Tanizaki Junichirô. Eloge de l'ombre. Publications orientalistes de France. 1933. ALC 1977 pour la traduction en français par René Sieffert. 112 pages. Extrait pp.51-54 

11 juin 2012


"J'ai cru longtemps que la mémoire servait à se souvenir; je sais maintenant qu'elle sert surtout à oublier."
Pierre Chaunu

 
Lu dans :
J.-B. Pontalis. En marge des jours. Gallimard. NRF. 2002. 123 pages. Extrait p. 14

09 juin 2012

Lieux d'aisance et de méditation


Chaque fois que, dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l'on me montre le chemin des lieux d'aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d'une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l'architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d'aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l'esprit. Toujours à l'écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l'abri d'un bosquet d'où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse; après avoir, pour s'y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji* et plongé dans ses rêveries, l'on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s'étend sous la fenêtre, une émotion qu'il est impossible de décrire, (..) [et] d'où l'on peut, à l'abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l'azur du  ciel et le vert du feuillage. Lorsque je me trouve en pareil endroit, il me plaît d'entendre tomber une pluie douce et régulière. (..) En vérité ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi; c'est l'endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons."
Tanizaki Junichirô (1886-1965)

* paroi constituée de papier translucide monté sur une trame en bois

Lu dans:
Tanizaki Junichirô. Eloge de l'ombre. Publications orientalistes de France. 1933. ALC 1977 pour la traduction en français par René Sieffert. 112 pages. Extrait p.21

08 juin 2012

L'âme du talc


"C'est l'histoire d'un sculpteur inuit venu découvrir la très vieille grotte Chauvet, en Ardèche, aux parois superbement décorées il y a trente-deux mille ans par des artistes capables de figurer des lionnes enlacées, des chevaux au galop, des rhinocéros et des mammouths. Comme il s'imprégnait de ces fresques remontant à l'enfance de l'humanité, ses hôtes lui ont présenté un bloc de talc blanc prélevé dans les carrières de Luzenac, avec mission d'y modeler un phoque en guise de souvenir. L'homme a accepté mais les jours filaient et la pierre demeurait intacte. On s'interrogea, on s'inquiéta. La matière était- elle de mauvaise qualité? L'Inuit manquait-il d'inspiration ? Une semaine s'écoula et toujours rien. Gentiment sommé de s'expliquer, l'Inuit finit par donner sa réponse: cette pierre ne renfermait pas un phoque mais un ours, affirma-t-il sans hésiter. Un ours? se sont exclamés ses hôtes. Un ours, a confirmé l'homme du pôle, ajoutant qu'il ne saurait sculpter un animal étranger à l'âme de ce bloc de talc."
E. Fottorino

J'ai souri un instant, et puis plus. Nous sommes pétris de "Qui veut peut" et les atermoiements d'un sculpteur inuit à l'écoute d'un bloc de talc ne nous atteignent guère. Cette méconnaissance a créé des  banquiers ayant rêvé d'être instituteurs, des médecins qui se destinaient au théâtre, des guichetiers qui se voyaient explorateurs des pôles, des danseuses étoiles regrettant les mômes qu'elles n'ont pu faire. On rêve tous d'offrir le meilleur à nos têtes blondes, même si ce meilleur a la forme d'un ours quand nous y voyons un phoque. 

Lu dans:
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 125

07 juin 2012

Ecrire, une façon de vivre


"Un écrivain, si je regarde au fond de moi et si je me fie à ce que j'ai observé au fil des années en côtoyant des auteurs, c'est quelqu'un qui, quoi qu'il arrive, ne peut pas s'empêcher de fabriquer des phrases et des histoires. C'est encore et toujours cette personne qui, à la tombée de la nuit, propose à ceux qui passent de s'asseoir près du feu et d'écouter, avant d'entrer dans le royaume du sommeil, le récit qui s'est inscrit en elle et qu'elle ne demande qu'à partager."
Francis Dannemark 

 
Lu dans:
Francis Dannemark. Ecrire , une façon de vivre. Supplément "Etre écrivain aujourd'hui." La Libre. 4 juin 2012. Page 6.

06 juin 2012

Pourquoi vole-t-on?


"Je me souviens d'une nouvelle de Simenon où le cambrioleur s'arrange chaque fois pour pénétrer dans les maisons quand les habitants sont là. Ce qu'il vole de plus précieux, c'est la chaleur paisible du foyer."
E Fottorino.

Lu dans:
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 141

05 juin 2012

Sagesse de Jean Jaurès


"Il y a de l'invisible jusque dans la lumière."
Jaurès
J'ignorais que Jean Jaurès ait soutenu une thèse de doctorat en philosophie ("De la réalité du monde sensible", 1891) . Je viens de la parcourir, méditatif devant une destinée aussi façonnée par la confrontation entre la pensée et la vie réelle. J'aime que s'y voient dissociés l'invisible et l'obscur, et qu'on énonce que dans la plus intime connaissance de l'autre, une part d'invisible doit se voir préservée. L'amour est une découverte, aux frontières sans cesse élargies, d'une terre inconnue. 

Lu dans :
Jean Jaurès. De la réalité du monde sensible. Wikisource.

04 juin 2012

La lecture buissonnière


"La merveille du langage est qu'il se fait oublier : je suis des yeux les lignes sur le papier, à partir du moment où je suis pris par ce qu'elles signifient, je ne les vois plus "
Maurice Merleau-Ponty.

La lecture est un dialogue de soi avec soi, et en même temps une conversation avec un autre qui se révèle, qu'on rencontre. Mais cette lecture est en même temps une succession de va-et-vient discontinus du livre dans lequel nous sommes plongés vers la vie qui nous englobe: un enfant récupère son ballon à nos pieds, un voisin de table passe commande d'un café, un ami nous sonne ... Cette discontinuité ainsi que le vagabondage de notre pensée sautillante autorisée par la lecture d'un livre ou du journal est un bonheur quotidien. 

Lu dans:
Thierry Grillet. L'ère des machines à lire. Le Monde des livres. 3 juin 2012. Extrait page 15.

03 juin 2012

Un oiseau enveloppé de brumes


"Ce que j'éprouve n'a pas vraiment de nom , de nom connu. Quelque chose de moi s'est détaché et flotte dans l'air, invisible et pourtant consistant. Je me sens triste sans tristesse, seul sans solitude, heureux sans joie."
E. Fottorino

J'ai apprécié le livre d'Eric Fottorino "L'homme qui m'aimait tout bas", écrit après le décès de son père adoptif qui - selon ses propres termes - en l'adoptant à l'âge de dix ans "lui donna son nom et la vie". Avec le regret de la distance qu'apportent les années, la lente faillite (au propre comme au figuré) qui amena ce père admiré et adoré à se tirer une balle dans la tête la même semaine qui vit le fils, devenu directeur du Monde, affronter un directoire hostile dans une ambiance de dépôt de bilan du célèbre quotidien. "Aurais-je pu l'empêcher? Il aurait fallu parler ensemble. Depuis longtemps on ne parlait plus, ce qui s'appelle parler. On évitait ce qui aurait pu créer des tensions, de l'incompréhension. On restait en surface, là où ça ne risquait rien. On commentait le temps qu'il faisait, pas le temps qui nous éloignait." L'évocation des longues balades à vélo, des observations matinales du héron au long bec locataire des marais voisins, "oiseau enveloppé de brumes comme s'il rapportait des morceaux d'un nuage déchiré à coups de bec », des crabes «galets qui marchent" et de cette infinie nostalgie d'un auteur se penchant sur un passé récent en fait un bien beau récit.

Lu dans :
Eric Fottorino. L'homme qui m'aimait tout bas. NRF Gallimard. 2009. 148 pages. Extraits pp 127, 142, 143  

02 juin 2012

Le poids des silences


"Ce sont les mots qu'ils n'ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil "
Montherlant.