31 octobre 2010

Entre ciel et terre

"C' est un citoyen de la terre en liberté et en sûreté car il est attaché par une chaîne assez longue pour lui donner libre accès à tous les espaces terrestres, mais assez courte pour que rien ne puisse l'entraîner au-delà des limites de la terre. Dans le même temps, c'est aussi un citoyen du ciel en liberté et en sûreté car il est aussi attaché par une chaîne calculée de même à partir du ciel. Se dirige-t-il vers la terre, le collier du ciel l'étrangle, se dirige-t-il vers le ciel et c'est celui de la terre. Et pourtant toutes les possibilités lui sont ouvertes, il le sent, et même, il refuse d'imputer cette situation à une erreur lors de l'arrimage initial. "
Kafka
Les termes "ciel" et "terre" ont pris un délicieux parfum d'ancien, mais l'ambivalence de nos comportements et aspirations est bien actuelle.

Lu dans:
Les aphorismes de Zurau. Franz Kafka. Gallimard. 2010. 142 pages. Extrait p.78

30 octobre 2010

L'immortalité des ailes

" Soyez comme l'oiseau, posé pour un instant
Sur des rameaux trop frêles,
Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant,
Sachant qu'il a des ailes »
V. Hugo
Ce soir ces mots m'emplissent d'une infinie mélancolie. René, l'ami de toujours, à la discrétion légendaire, le confident qu'on aurait cru avant même qu'il parle, s'est éteint. Dans le silence de mon bureau entouré par la nuit je le revois avec Odette il y a quarante ans nous confier leur fils aîné pour une première réunion louveteau. Ou vingt ans d'amitié plus tard, deux jours après Noël, au retour du film "Le mari de la coiffeuse", sonner à ma porte car il resssentait une douleur bizarre dans la poitrine. Les années passent vite au peigne de l'amitié, entrecoupées de réunions, de promenades, de pots de bière à la mousse fraîche, de rires fous et de danses des canards, images aux tons pastels devenus soudain sépia. Petits bonheurs sans prix, entrecoupés de quelques misères, sans lesquelles un ami médecin perd sa raison d'être, que tout cela a passé vite.

Une voix a capella rompt ce silence et ma rêverie. Graëme Allwright égrène "une belle journée quand cette vie s'achève / J'm'envolerai / Vers un merveilleux pays de rêve / J'm'envolerai volerai. J'm'envolerai tout là haut / J'm'envolerai comme un oiseau / Quand je meurs, alléluia tout à l'heure / J'm'envolerai volerai."
Ciao René, la vie est belle.

Lu dans :
Victor Hugo. Les Chants du crépuscule. cité dans Bertrand Leclair. Petit éloge de la paternité. Folio 5126. Gallimard 2010. 112 pages. Extrait p.68.
Graeme Allwright. J'envolerai. Ecouter: http://www.deezer.com/listen-7125286

29 octobre 2010

Re-naissance

"Si elle est dite maternelle, la langue, ce n'est pas parce qu'elle est transmise par la mère (..) , mais parce qu'elle nous met une deuxième fois au monde."
B. Leclair
Lu dans
Bertrand Leclair. Petit éloge de la paternité. Folio 5126. Gallimard 2010. 112 pages. Extrait p.83.

28 octobre 2010

La Reine des lectrices

"On n'écrit pas pour rapporter sa vie dans ses livres, mais pour la découvrir."
A Bennett
Il faut imaginer la reine d'Angleterre coucher cette phrase dans le journal qu'elle tient depuis qu'elle a découvert le plaisir de la lecture. Il faut imaginer les immenses territoires de rêve, d'aventures, de regrets qu'elle parcourt avec une passion attisée par la vie qui avance à grands pas. Il faut imaginer la reine abdiquer pour avoir davantage de temps pour vivre.
Une savoureuse fiction découverte hier, courte et dense, qui pose à chacun de bonnes questions sur sa propre existence.

Lu dans: Alan Bennett. La Reine des lectrices. Folio 5072. Denoël 2009. 125 pages. Extrait p.103

27 octobre 2010

Sagesse de l'escalier

"Du point de vue même de l'escalier, une marche que les pas n'ont pas profondément creusée n'est qu'un méchant assemblage de bois."
F. Kafka
A quoi sert une marche? Un enfant de trois ans répondra à cette question: à être usée. A celle de savoir à quoi sert un homme, la réponse est déjà moins évidente. Mais l'aphorisme de Kafka nous fera contempler d'un oeil différent nos rides, nos poches et la fatigue de notre visage dans le miroir le matin au lever.

Lu dans:
Les aphorismes de Zurau. Franz Kafka. Gallimard. 2010. 142 pages. Extrait p.72

25 octobre 2010

A table

"Le moment de la dégustation est exactement un rêve dans la nuit de la bouche.
Et dans le moment de la saveur, il n'y a plus ni vieux ni jeune, ni adulte ni enfant, ni grand ni petit, ni premier ni dernier, ni rien qui sépare ni rien qui divise.".
G Polet
Il m'a été dit ce weekend que la table de Talleyrand est devenue célèbre au cours des négociations du Congrès de Vienne qui ont suivi la chute de Napoléon. Une table raffinée au service de défis diplomatiques complexes, à base de produits de saison, sauces simplifiées avec peu d'ingrédients, herbes et légumes frais mitonnés par le chef Marie-Antoine Carême (!) . Talleyrand vaincu aux côtés de Napoléon y préserva l'unité de la France et emmena la table des repas en trophée dans sa propriété de Valençay.

Lu dans:
Grégoire Polet. Petit éloge de la gourmandise. Folio 5128. Gallimard 2010. 104 pages . Extrait p. 92

24 octobre 2010

Mon alter ego

"Enigme : Je suis son maître et il est le mien, il est objet dont je suis le sujet, il est moi et il est autre, se prêtant à ma vie et vivant d'une vie indépendante, il ne voit que par mes yeux et je ne vois que par les siens, il est ma propriété et ma prison. Il est mon propre corps. Qui de nous deux appartient à l'autre?"
Thierry Maulnier. Le dieu masqué. NRF. Gallimard. 1985. 340 p; extrait p. 51

23 octobre 2010

Le fauve, le roux et la sanguine

"Couleurs de l'automne: le roux, le fauve, le feu, le grège, l'or, la sanguine, l'auburn, le caramel, la garance, l'alezan, la châtaigne, le havane et l'amarante, couleurs languides (*) qu'elle aimait tant."
J Garcin
Recettes pour apprécier l'arrière-saison: énumérer toutes ses couleurs et les différencier en parcourant le Littré (auburn: châtain ou brun avec des reflets de roux, en parlant de cheveux; garance: plante dont les racines pulvérisées fournissent une belle couleur rouge; alezan: en parlant d'un cheval, rouge teinté de brun plus ou moins foncé). Faire la paix dans la pièce où l'on se réchauffe, dans nos paysages familiers, dans sa vie. Poser son regard sur un visage aimé, une haie de bouleaux, des crinières au vent, un album de photos jaunies. Tendre l'oreille quand le disque se termine et que le silence est rendu au vent qui siffle et la flambée qui crépite, écouter Barbara nous parler de nous : si mi la ré sol do fa..

Lu dans:
* Languide : se dit d'un paysage animé par le vent. "Plantes, arbres géants, atmosphères languides,/Cieux d'opale et toi,mer, de ton mystère avide,/Que mon âme, de vous, pourra-t-elle s'emplir." Jeanne Boujassy. Méditation devant la mer La Parenthèse n°3 du 15 décembre 1930
Jérôme Garcin. Barbara, claire de nuit. Folio. 3653. La Martinière 1999. Gallimard 2002. 170 pages. Extrait page 14

22 octobre 2010

Une lueur dans les ténèbres

"... la couleur des ténèbres à la lueur d'une flamme"
Tanizaki Junichiro
La couleur de l'obscurité? Une couleur que découvre un jour le poète et romancier japonais Tanizaki Junichiro qui a construit dans la solitude une œuvre rare en hommage à la beauté du noir. "J'ai aperçu, une seule fois, certaine obscurité dont je ne puis oublier la qualité. C'était dans une vaste salle qu'on appelait, je crois, la "Salle des pins", détruite depuis par un incendie; les ténèbres qui régnaient dans cette pièce immense, à peine éclairée par la flamme d'une unique chandelle, avaient une densité d'une tout autre nature que celles qui peuvent régner dans un petit salon. (..) Retombait, comme suspendue au plafond, une obscurité haute, dense et de couleur uniforme, sur laquelle la lueur indécise de la chandelle, incapable d'en entamer l'épaisseur, rebondissait comme sur un mur noir: (..) la couleur des ténèbres à la lueur d'une flamme"? Elles sont faites d'une matière autre que celle des ténèbres de la nuit sur une route, et si je puis risquer une comparaison, elles paraissent faites de corpuscules comme d'une cendre ténue, dont chaque parcelle resplendirait de toutes les couleurs de I'arc-en-ciel."

Superbes lignes, reprises par Gabriel Ringlet et que j'aimerais faire miennes ce soir, si j'en avais le talent. Les métiers d'accompagnement, et le mien en est un, souffrent d'une modestie de moyens qui peut aisément mener à une forme de désespérance: tant d'énergie déployée, tant d'espoirs en permanence anihilés par la déchéance et la mort à terme, "tout ça pour ça..". A moins de se raccrocher à l'image de cette humble mèche dont la lueur rebondit sur les murs, danse dans l'obscurité et en éclaire jusqu'aux dernières particules. Chaque ténèbre est unique, et en une seule journée j'en aurai croisé au moins une dizaine, morales, physiques, spirituelles, d'abandonnement, de vide ou de trop-plein, tout est souffrance quand se perd le sens d'une existence. A moins que... La description de la couleur des ténèbres à la lueur d'une seule modeste flamme me permet d'imaginer Sisyphe heureux.

Lu dans :
Tanizaki Junichiro, Éloge de l'ombre, Paris, Publications orientalistes de France, 1993, pp. 86-87.
Gabriel Ringlet. Ceci est ton corps. Albin Michel. 2008. 235 pages. Extrait p.214.

21 octobre 2010

"Une cage s'en fut chercher un oiseau"
F. Kafka

Lu dans
Les aphorismes de Zurau. Franz Kafka. Gallimard. 2010. 142 pages

20 octobre 2010

Un soir un train

"Un train s'arrête puis, laconique, ce message tombe: "Incident de personne."
E. Pessan
On peut imaginer que pour une personne au moins, l'instant est critique. Tout fascine dans cette courte phrase: le souci de ne pas "heurter les sensibilités" par l'utilisation de termes neutres (incident versus accident, personne - terme générique entre tous, pouvant même aller jusqu'à nier une existence réelle si on retient sa signification finale "personne-rien"), sa brièveté, la capacité d'anticipation de ce qui peut se passer ensuite. On évoque aussitôt le film magistral "Un soir un train" de Delvaux et son train mystérieux stoppant la nuit en pleine campagne, ou le tout récent livre d'Eric Pessan. Un TGV freine inopinément, l'obscurité tombe progressivement, plongeant ses occupants dans un huis clos entre chien et loup que les langues vont délier, cousu de récits de vies d'autant plus intimes qu'une sourde angoisse empreint les usagers. La frontière entre le drame individuel, sa traduction aseptisée pour la société qui y assiste (La chute d'Icare de Breughel peignant une seule main surnageant des flots alors que le laboureur poursuit sa tâche inlassablement ne dit rien d'autre) et la brèche que cet accident inattendu ouvre dans nos existences demeure un étonnant sujet de réflexion pour les artistes.

Lu dans
Incident de personne. Eric Pessan. Albin Michel. 192 p

18 octobre 2010

La prison du moi

"Lear, apprends à mieux voir."
W. Shakespeare.
C'est l'histoire d'un père qui rentre de la guerre où il a passé de longues années. Quand il revient chez lui, il trouve ses enfants à la maison qui n'ont cessé de l'attendre, sont fous de bonheur et lui font fête. Mais la mère n'est pas là. Le prisonnier parvient à se convaincre qu'elle lui a été infidèle. Il reprend le chemin de la gare, suivi de ses enfants en pleurs qui lui jurent que leur mère travaillait pour subvenir à leurs besoins, et qu'elle a, elle aussi, passé toutes ces années à pleurer et à l'attendre. Le train arrive en gare. Il monte, et les petits courent en pleurant après le train qui s'en va. Le soldat ne peut plus quitter sa prison intérieure. La loyauté, l'amour, la chaleur d'un foyer lui sont interdits après les violences de la guerre. Au retour impossible à la liberté et à la vie antérieure, il préfère le retour au malheur de la solitude et de l'enfermement.

Fiction? La nouvelle de Platonov (Le Retour) est sans doute plus réelle que les récits de survivants qui souvent se sont tus sur ces drames vécus. L'enfermement parfois était facilité par une réalité plus évidente que dans le récit de Platonov. Un de mes patients revint de captivité le coeur plein de craintes et de joie. Sonnant chez lui, il entrevit que dans son fauteuil était assis son meilleur ami. Il fit demi-tour sans même entrer et s'en souvenait encore après un demi-siècle d'errance. Ce matin même, une patiente octogénaire me confiait qu'il est aujourd'hui difficile d'imaginer tout ce qui put se passer durant les quelques semaines qui suivirent la libération et le retour des camps, période troublée où tous les critères moraux volèrent en éclat, ouvrant la boîte de Pandore des passions humaines soudain déchaînées. Elle-même "s'enfuit", me dit-elle, au bras d'un bel Italien avec qui elle vécut huit ans de vie conjugale sans histoire ... pour l'abandonner sans raison valable aussi soudainement qu'elle l'avait suivi. Cinquante ans plus tard, elle ne comprend toujours pas.

Lu dans :
Thérèse Delpech. L'appel de l'ombre. Grasset. 174 pages. Extrait p 151

17 octobre 2010

L'ombre de soi

"Je ne serai jamais ni l'ombre d'un homme
Ni le pâle reflet d'un autre que moi
Je suis toutes mes failles mes blessures et mes fautes
Je suis ce que tu vois

Je ne serai jamais le héros de tes fables
Ni ce beau chevalier dont tu rêves parfois
Si je dresse mes bras en murs infranchissables
Tu vois je ne suis, je ne suis que moi (..)

Mais je pourrais ma belle si tu le demandais
Décrocher les étoiles, te couvrir de soie
Faire enfin de mes bras le plus beau des palais
Mais je ne serai jamais, jamais que moi"

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Patrick Fiori. Je ne serai jamais.


Les frontières de l'ombre

« Enfants d'Eve, contentez-vous de c'est ainsi.»
Dante
Octobre, mois des Nobel, me confronte annuellement à mon ignorance des avancées des connaissances. Dans leurs domaines d'attribution respectifs, chaque prix, et les découvertes scientifiques récompensées, étendent les frontières de mon incompréhension. Il me reste la possibilité de glaner à cette occasion des pistes nourrissant davantage ma rêverie de l'univers invisible que mon intelligence. La constatation désabusée de Dante dans Le Purgatoire rejoint celle de Richard Feynman, théoricien de la mécanique quantique et prix Nobel de physique en 1965, qui note: "Si vous admettez simplement que la nature peut se conduire ainsi, vous trouverez qu'elle est une chose merveilleuse. Mais ne vous demandez pas: "comment peut-il en être ainsi ?", parce que vous vous engagerez dans une allée sombre dont personne n'est jamais revenu.»

Dante. Le Purgatoire.
Thérèse Delpech. L'appel de l'ombre. Grasset. 174 pages. Extraits p 157, 158.

15 octobre 2010

Eclats de vérité

« La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé.
Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve »
Djalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273)
Cité par Jamel Balhi, Les routes de la foi, Le Cherche-Midi Éditeur, 1999, p. 292

Les échéances

"Mort : échéance de fin de moi."
Sagesse des mots croisés

13 octobre 2010

Sagesse du lâcher prise

"Je ne me suis pas lassée
de ce que je n'ai pas atteint."
Louise de Vilmorin. Plus jamais.
Jour de grisaille, rien ne tourne vraiment rond dès le lever. Je découvre quotidiennement que nos frustrations sont une chance, ces "bouts de nuit dans le jour", "ce bruit dans le silence", agaçants, détrompant avec malice notre souhait de tout gérer, prévoir, codifier, maîtriser. L'apprentissage du lâcher prise est une voie de sagesse.

Lu dans :
Le grand large du soir. Julen Green. Flammarion. 2006. 398 p. extrait p.224

Les mains dans le cambouis

"Ce qui fait un bon électricien, c'est la différence entre la lumière et l'obscurité."
M.B. Crawford

A lire si vous vous posez des questions sur le sens de votre activité professionnelle, le récit de récit de l'étonnante reconversion professionnelle de Matthew B. Crawford. Universitaire, employé dans un think tank à Washington, il démissionne au bout de quelques mois pour ouvrir un atelier de réparation de motos et nous livre une réflexion fine sur le sens et la valeur du travail. Le travail intellectuel, isolé de la réalité, est-il susceptible d'apporter le bonheur ou au contraire déresponsabilise-t-il ceux qui y consacrent le meilleur de leurs journées? De manière très fine, l'auteur restitue l'expérience de ceux qui, comme lui, s'emploient à fabriquer ou réparer des objets - ce qu'on ne fait plus guère dans un monde où l'on ne sait plus rien faire d'autre qu'acheter, jeter et remplacer. Il montre que le travail manuel peut même se révéler beaucoup plus captivant d'un point de vue intellectuel que tous les nouveaux emplois de l'« économie du savoir ».

Lu dans:
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages. Extrait page 238.

10 octobre 2010

Heureux en automne

"C’est en automne qu’on fait le printemps. "
Il se cache dans certains jours d'automne une tiédeur, une complicité avec la nature et une intensité des couleurs qui réconcilient avec la vie. Le jardin panse ses plaies causées par la sécheresse ou les pluies diluviennes et se laisse gâter par cette douceur ambiante qui gagne. La saison est pleine de promesses pour autant qu'on redonne un coup de tonte, de bèche et de binette: l’année commence vraiment en ce moment et non au printemps. C'est l'heure des rêves et des projets d'embelllissement, d'essais de nouvelles espèces, de nouveaux emplacements.

D'où vient-il dans cette splendeur, qui s'inscrit avec tant de force dans le temps circulaire, que l'automne suscite parfois en nous une sourde mélancolie? Comme le suggère Eric de Bellefroid, la saison est souvent ressentie comme le temps de toutes les ruptures, des pourritures et moisissures nécessaires, en vue des reviviscences d’un nouvel avril. Si le grain ne meurt ... Sans doute, mais si ces deuils annoncent une renaissance, qui s'en souciera? L'identification séculaire entre l'été indien et les saisons de notre propre passage sur terre - croissance, maturité, sénescence, mort - apparaît comme une explication autrement plausible à l'anxiété diffuse qu'il inspire. A la différence de l'automne météorologique, celui de notre vie ne débouche sur aucun printemps, et nous confronte au doute: se pourrait-il que cette splendeur mordorée des feuilles qui tombent ne reverdisse plus...

Le plus bel automne peut nous rendre heureux, mais pas vraiment joyeux. Il faut se nommer Verlaine pour relever que " le soir tombait, un soir équivoque d’automne / les belles, se pendant rêveuses à nos bras, / dirent alors des mots si spécieux, tout bas, / que notre âme, depuis ce temps, tremble et s’étonne."

Lu dans :
Plaisirs d’automne. Marie Noëlle Cruysmans et Marie Pascale Vasseur. Momento. La Libre Belgique. 9.10.10. p.8
Rendez-vous avec les soleils couchants. Eric de Bellefroid. Momento. La Libre Belgique. 9.10.10. p.3
Paul Verlaine. Fêtes galantes. L. Vanier, 1896 - 60 pages

09 octobre 2010

Te voilà mon amie

"Te voilà mon amie
si belle
te voilà si belle
derrière ton voile
tes yeux oh des colombes."
L'Ecclésiaste
Si votre compte Facebook vous accueille , comme il m'est arrivé , par un invariable "Carl Vanwelde n'a pas d'amis", il existe désormais une alternative: louer un ami pour la soirée. Rentafriend.com propose un concept simple: la location d'ami(e)s, à l'heure, à la journée, à la soirée. Le site, américain d'origine, étend progressivement ses activités au monde entier. Comme le répète inlassablement un de mes vieux patients, ce dont la location d'un appartement vous protège, ce sont les tracas liés à son entretien, les frais cachés et la contrainte. Sûr que sa démonstration en convaincra plus d'un en ce qui concerne l'amitié.

Le Poème, traduction du Cantique des cantiques par Olivier Cadiot et Michel Berder. La Bible Bayard. 2002. 78 pages. Extrait p.30
www.rentafriend.com

08 octobre 2010

L'essentiel et l'accessoire

"J'ai claqué l'essentiel de mon fric dans les femmes, l'alcool et les bagnoles. Le reste, je l'ai gaspillé."
George Best.

07 octobre 2010

Comme une chambre mal rangée

"L'histoire humaine (..) un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien."
W. Shakespeare
La réflexion du vieux William fait sourire quand on parcourt les nouvelles de Belgique et du monde, entre café et journal. Elle fait écho à une carte blanche de Gunzig et aux confidences d'un proche de M. De Wever qui ne peuvent se résoudre à l’existence d'un grand complot, qu'il soit mondial ou belge, d’une grande manipulation savamment orchestrée par des réseaux qui nous dépassent. "Quand je regarde le monde, je ne vois qu’un grand bordel, la chambre mal rangée d’un enfant perturbé. Que je me retourne sur l’Histoire, je n’y vois qu’une accumulation de braquages ratés, de rêves, d’ambitions, de fantasmes, de désirs entrant en collision les uns avec les autres et au final, s’annulant à plus ou moins long terme. (..) Cela dit, ça ne me fiche pas moins la trouille qu’un grand complot. Bien au contraire. "

Lu dans:
Thomas Gunzig. L’ordre et le chaos. Le Soir du mercredi 6 octobre 2010.

06 octobre 2010

Une belle fin d'été

"Colchiques dans les prés
fleurissent fleurissent
Colchiques dans les prés
C’est la fin de l’été."
Une petite fleur d'automne nous est née chez Laurence et Pascal. On l'appelle Prielle, qui signifie joliment "don de l'amour" ou "don de Dieu" selon les sources: bien vu, être nommé "don de.." ne nuit jamais. Assister à cette éclosion laisse rêveur, car à la différence du destin de la colchique, tout reste ici à écrire: tant de personnes à aimer, tant de mots à dire, de choses à découvrir jour après jour. Quelle place occupera-t-elle dans notre existence, bonheur et malheur confondus? L'incertitude d'une naissance demeure un des grands mystères de ce monde.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans:
Colchiques dans les prés, paroles et musique de Francine COCKENPOT (modeste Guide de France à l'époque), puis chantée par Francis Cabrel en 1977

05 octobre 2010

Souriez vous êtes heureux

«Autrefois les hommes chantaient en coeur autour d’une table ; maintenant c’est un seul homme qui chante, pour la raison absurde qu’il chante mieux. Si la civilisation l’emporte, bientôt un seul homme rira, parce qu’il rira mieux que les autres.»
Gilbert Keith Chesterton
Ceci dit, il importe aussi de lutter contre la tyrannie du rire convenu. On peut être heureux et concentré sur sa tâche, le rire n'est qu'une expression de la joie parmi d'autres, culturellement la mieux admise. D'où la scène finale du film La 25e heure où la presse intime à Anthony Quinn et Virna Lis, réunis après dix années de séparation et de camps : "montrez que vous êtes heureux, souriez, souriez". Clap générique final. Soufflant souvenir qui me revient soudain, avec l'envie de revoir le film.

Souriez vous êtes heureux

«Autrefois les hommes chantaient en coeur autour d’une table ; maintenant c’est un seul homme qui chante, pour la raison absurde qu’il chante mieux. Si la civilisation l’emporte, bientôt un seul homme rira, parce qu’il rira mieux que les autres.»
Gilbert Keith Chesterton
Ceci dit, il importe aussi de lutter contre la tyrannie du rire convenu. On peut être heureux et concentré sur sa tâche, le rire n'est qu'une expression de la joie parmi d'autres, culturellement la mieux admise. D'où la scène finale du film La 25e heure où la presse intime à Anthony Quinn et Virna Lis, réunis après dix années de séparation et de camps : "montrez que vous êtes heureux, souriez, souriez". Clap générique final. Soufflant souvenir qui me revient soudain, avec l'envie de revoir le film.

03 octobre 2010

C'est pour du rire

"Reprenant mon vélo, hier soir, et longeant les grilles de Roland-Garros, je parvins à la partie des jardins où demeurent des courts de location municipaux et mon attention fut attirée par les éclats de rire et les exclamations joyeuses de deux jeunes joueurs en train de se renvoyer la balle assez maladroitement. Je pris conscience que cela faisait plusieurs heures que je n'avais entendu ni entrevu quiconque rire sur un court de tennis ! "
Denis Grozdanovitch
Denis Grozdanovitch, ancien joueur de tennis professionnel lui-même (champion de France junior en 1963) aurait-il la nostalgie de cette "insoutenable légèreté de l'être" (du roman éponyme de Kundera) qui se perdrait avec l'âge et les enjeux? Enfants, nous en avions déjà bien saisi la portée quand nous édictions doctement "cette fois, c'est pour du rire" avant les parties où nous voulions vraiment nous éclater, annonçant un définitif "maintenant c'est pour de bon" quand nous estimions qu'il était temps d'en découdre. Depuis, c'est souvent "pour de bon", à Roland-Garros comme ailleurs.
Lu dans:
Denis Grozdanovitch. L'art difficile de ne presque rien faire. Denoël 2009. Folio 5112. 355 pages. Extrait p.278

02 octobre 2010

Le pardon et l'oubli

"Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme."
William Ernest Henley
La dernière ligne du poème Invictus de l'écrivain William Ernest Henley, poème préféré de Nelson Mandela et qui donna son titre au film de Clint Eastwood que nous avons (enfin) découvert ce soir. Ni documentaire, ni film historique, c’est plutôt une sorte de conte de fée mais qui se laisse voir sans tourment un samedi soir. Trop beau pour être tout-à-fait crédible sans doute, mais l'homme n'a-t-il pas besoin de rêver parfois? A l'heure où un autre conte de fée se termine au Brésil avec le départ de Lula, on se dit que l'Histoire se chargera bien de replacer tout ceci dans sa véritable perspective. J'y ajouterai pour ma part en surimpression la phrase de Vladimir Jankélévitch commentant sobrement le génocide "Le pardon est là précisément pour pardonner ce que nul ne saurait excuser".

01 octobre 2010

Sweet home

"Tous les grands voyageurs reviennent au havre, au port d'attache après les quarantièmes rugissants, les péripéties planétaires, les équipées sauvages et périlleuses. Quand les Vikings découvrent l'Amérique - bien avant Christophe Colomb - ils quittent les côtes scandinaves, traversent l'Atlantique, abordent l'Amérique du Nord, restent quelque temps, puis repartent en direction de leur terre natale. Le lieu quitté puis retrouvé donne l'axe sur lequel oscille l'aiguille de la boussole. Sans lui, pas de points cardinaux, pas de rose des vents, pas de possibilité de se déplacer et d'organiser son quadrillage sur les cartes du monde."
M. Onfray
Lu dans:
Michel Onfray. Théorie du voyage. Librairie générale française 2007. Le Livre de Poche, 4417. 127 pages. Extrait p.97

29 septembre 2010

De l'instruction et de la connaissance

"Mais quand la science ferait par effet ce qu'ils disent, d'émousser et rabattre l'aigreur des infortunes qui nous suivent, que fait-elle que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance? "
Montaigne
Soucieux d'être bien compris, Michel de Montaigne complète son récit par le philosophe Pyrrhon, affrontant une mer déchaînée, qui donnait en exemple à ses compagnons d'infortune un pourceau qui voyageait avec eux, regardant cette tempête sans effroi.

"L'enseignement ne donne que l'instruction; la vie donne la connaissance. L'instruction a au moins cet avantage d'être de la connaissance généralisée, sublimée, et pouvant contenir, sous un petit volume, une grande quantité de notions; mais dans la plupart des esprits, cette nourriture trop condensée reste neutre et ne fermente pas. Ce que l'on appelle la culture générale n'est le plus souvent qu'un ensemble d'acquisitions mnémoniques, purement abstraites et dont l'intelligence est incapable de faire la projection sur le plan de la réalité. Sans une imagination très vivante et active dans tous les sens, les notions confiées à la mémoire se dessèchent dans un sol inerte; l'eau qui les amollit et le soleil qui les mûrit sont nécessaires à la germination des graines. Il vaut mieux ignorer que de savoir mal, ou peu."


Lu dans :
Michel de Montaigne. Essais. Volume 8. Livre 2. Chapitre XII. p.67.
Diogène Laërce. Vie de Pyrrhon. Livre IV. Segment 69
Remy de Gourmont. Le Chemin de velours "La valeur de l'instruction », Paris. Editions du Sandre. 2008. p. 65

24 septembre 2010

Des oiseaux et des mots

"Les miettes de ta jeunesse, qu'en faire ? Les jeter
aux oiseaux ?
Tu peux les jeter aux oiseaux, tu peux les glisser
dans les mots.
Ils s'envoleront joyeux puis reviendront de nouveau
Ailés de la même espérance, les oiseaux et les mots
reviendront.
Et que leur diras-tu alors? Qu'il ne t'en reste
plus rien ?
Cette vérité cruelle, ils ne la croiront pas.
Tard la nuit
Ils attendront à ta fenêtre, frappant le carreau
de leurs ailes,
Jusqu'à ce qu'ils tombent, fidèles. Les oiseaux,
les mots, c'est tout un. "
JULIAN TUWIM (1894-1953)


Poésie douce-amère, que l'on saisit mieux à la lecture de la biographie de son auteur. Tuwin, poète et philosophe polonais, a 45 ans le jour où l'Allemagne nazie envahit la Pologne. Il émigre d'abord, par la Roumanie, en France puis après le capitulation de la France, au Brésil par voie du Portugal et finalement aux Etats-Unis où il s'installe en 1942. Il écrit "Kwiaty polskie" (Les Fleurs polonaises), un poème épique exceptionnel dans lequel il se souvient avec la nostalgie, de sa première enfance dans Ł ó d ź. Tuwim revient en Pologne après la guerre, en 1946. Comme l'écrit joliment Paul Valéry, "le vent se levait et il fallait tenter de vivre".

Eloge modéré du progrès

"Ce que nous appelons progrès n'est que le remplacement d'un inconvénient par un autre."
Havelock Ellis
Plutôt sujet de dissertation qu'opinion partagée, je vous jette ceci à confronter au vécu de votre journée. Il vous restera à cocher ce soir la case 'j'approuve' ou à la nuancer. L'auteur, psychanalyste et ami de Freud, meurt en 39 ce qui n'incitait pas nécessairement à l'optimisme.

Lu dans :
Denis Grozdanovitch. L'art difficile de ne presque rien faire. Denoël 2009. Folio 5112. 355 pages. Extrait pp.106

23 septembre 2010

Les grand tout et le petit rien

"Il existe plusieurs sortes d'actualités: celle du grand temps, des journaux et de l'histoire, qui vocifère à travers la planète et couvre la voix des humains. Et celle d'une espèce de petit temps, qui est le tissu même de nos journées. Il y a le grand temps qui fait des tourbillons; et le petit qui parle à voix basse et marche sur la pointe des pieds; qui est toujours rempli des mêmes choses, habillé d'une étoffe usée. On le prendrait pour une miette du temps qui serait tombée d'une autre époque. Ce qu'on appelle l'inactuel, c'est l'actuel de toujours. Il semble à l'homme que ces deux temps n'aient ni le même grain, ni la même qualité, la même matière, la même couleur, la même époque. Et que le petit temps soit inactuel parce qu'il est l'actuel de la veille. Mais il sera l'actualité de demain."
Alexandre Vialatte
Une de mes patientes décède paisiblement en fin d'après-midi, dans la même maison de repos que celle où s'éteignait Marie il y a deux semaines. Je refais ainsi - quasi à la même heure - à moto le même trajet pour aller accomplir la même besogne, modeste à l'échelle du monde, essentielle à l'échelle d'une cellule familiale éprouvée. Consultations, visites, vaccins, certificats, le tissu même de tous les jours, étranger au calendrier des nations, parfaitement extérieur à la chronologie des journaux télévisés. C'est de l'actualité en vacances, sans début ni fin, faite de tout ce qui se passe quand il ne se passe rien. Rien vraiment? Quand Marie ou Léontine s'éteignent, au terme d'une existence longue de près d'un siècle, quelle accumulation de tendresse, de peurs, d'espoirs elles emportent. La même semaine a vu la naissance de Julien chez des amis chers, l'entrée à la crèche de Jeanne, l'embauche d'une proche pour une fonction inespérée, des projets de vacances et de naissance chez les enfants. Comme le dirait Raymond Devos "trois fois rien, c'est déjà quelque chose", et ce quelque chose suffit à notre bonheur.

Lu dans :
Alexandre Vialatte. Chroniques de la Montagne. Paris Editions Laffont. coll. Bouquins. 2000. 1085 pages

22 septembre 2010

Rites et routines

"Konrad Lorenz, qui passe pour être le fondateur de l'éthologie, observe qu'une colonie d'animaux dont le gîte se situe en un lieu précis et qui a pris l'habitude de rejoindre un point d'eau vital en empruntant un certain trajet - parfois très long et sinueux alors que cette source se trouve presque contiguë à leur gîte - ne modifiera pourtant ce trajet ritualisé qu'au cas où l'un des représentants du groupe, glissant accidentellement le long d'une traînée boueuse, par exemple, et réalisant la proximité du lieu, ouvre pour la communauté ce chemin plus direct. Cependant, la colonie, contrariée dans son rituel, connaît alors une sorte de malaise existentiel et il n'est pas rare qu'après l'avoir adoptée pour un temps, elle abandonne cette commodité pour retourner à ses anciennes habitudes.
(..)
Or on raconte que le professeur Lorenz - qui avait pris l'habitude, marchant à pied depuis son domicile, d'emprunter un certain trajet, assez tortueux, passant par des lieux consacrés qu'il affectionnait, arrivait régulièrement avec quelques minutes de retard à ses cours de l'Institut Max Planck à Munich. Ses étudiants lui suggérèrent un jour un trajet plus direct et plus rationnel qu'il essaya d'adopter jusqu'à ce
que ceux-ci, prenant conscience que le maître devenait de plus en plus maussade et irritable, le persuadent de revenir à son chemin antérieur. Ce sur quoi le professeur recouvra sa bonne humeur coutumière. "
L'histoire est presque trop belle et paraît tirée des douze contes merveilleux de la Reine Fabiola. Il n'empêche qu'elle repose la question des comportements rituels et de nos routines intellectuelles qui, elles, ne prêtent pas toujours à sourire.

Lu dans :
Denis Grozdanovitch. L'art difficile de ne presque rien faire. Denoël 2009. Folio 5112. 355 pages. Extrait pp.143-145

21 septembre 2010

Créer n'est pas trouver

"Il existe trois types de trouvailles: la création (..), l'invention (..) et la découverte. La découverte fait apparaître ce qui était: l'ADN, l'épave du Titanic. L'invention produit ce qui va être (la machine à vapeur, la photocopieuse). et procède parfois par association : celle de la nourriture et du feu a produit la cuisine. La création produit ce qui peut être: Tintin, la Messe en Si de Bach. "

L'invention est protégée par le brevet, la création par le droit d'auteur, mais la découverte? Elle ne devrait appartenir à personne, selon Luc de Brabandere, ne révélant qu'un patrimoine commun mis à jour. On peut vivre sans la Vème Symphonie de Beethoven, penser sans avoir admiré le Penseur de Rodin, qui auraient pu ne jamais voir le jour, alors que le génome humain existe qu'on l'ait décrypté ou non. Mais on peut admirer de la même manière les chercheurs, inventeurs et créateurs de génie.

Lu dans :
Luc de Brabandere, Petite philosophie des grandes trouvailles. Eyrolles. 136 pages.
Jacques Franck. Le mystère des trouvailles. LLB Supplément Lire. 20 septembre 2010. p.4

20 septembre 2010

Sagesse du pêcheur

"Vois-tu fiston, nous sommes la plupart du temps bien plus heureux que nous ne le croyons."
D. Grozdanovitch.
Belle conclusion au terme d'une journée de pêche réunissant un père et son fils, le philosophe et ancien joueur de tennis professionnel Denis Grozdanovitch. Les croissants chauds partagés au lever du jour, la pose des hameçons, les prises heureuses et malheureuses, la friture dégustée du menu fretin sont décrites en quatre courtes pages d'anthologie dont la conclusion m'a fait sourire.
Lu dans :
Denis Grozdanovitch. L'art difficile de ne presque rien faire. Denoël 2009. Folio 5112. 355 pages. Extrait p.21

19 septembre 2010

18 septembre 2010

Le futur du passé

"Dès l'instant où une utopie se voit prise en considération, elle cesse d’être une utopie pour devenir réalité."
E.Bloch
Un dimanche sans voiture.Encore une fois dormir, et le silence reprendra ses droits pour quelques heures, habité par les seuls tintements de sonnettes de vélo et des conversations de citadins redevenus promeneurs. L'avenir balbutie, empli d’incertitudes que le passé n’est pas à la veille d’éclairer. Cette incertitude est rassurante, aucun passé n'ayant ressemblé au nôtre, il n'existe pas de fatalité du futur.
Lu dans :
E. Bloch, Le Principe espérance, Gallimard, 1976

17 septembre 2010

16 septembre 2010

Coupable errance

« Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. »
Lettre de Gustave Flaubert du 12 juin 1867 à George Sand


Comme le note Michel Onfray, les gens du voyage s'inscrivent dans une histoire imaginée aussi vieille que l'humanité: Adam et Eve condamnée à l'errance après avoir croqué la pomme, Caïn après le meurtre de son frère, voué pour l'éternité à cheminer, maudit, aux côtés du Juif Errant et de tant d'autres lépreux de la terre bannis de tout domicile fixe en raison de fautes supposées. "Le paysan fratricide, - toujours Onfray - et le Juif égocentrique rappellent que la condamnation au défaut de domicile fixe accompagne la faute, le péché et l'erreur. Depuis, on associe le voyage sans retour à la volonté punitive de Dieu. L'absence de maison, de terre, de sol suppose, en amont, un geste déplacé, une peine causée à Dieu. Le schéma imprègne l'âme des hommes depuis des siècles: les Juifs, les Tsiganes, les Romanichels, les Gitans, les Bohémiens, les Zingaros et tous les gens du voyage le savent qu'on a tous, un jour ou l'autre, voulu contraindre à la sédentarité, quand on ne leur a pas dénié le droit même à exister. Le voyageur déplaît au Dieu des chrétiens, il indispose tout autant les princes et les rois."

Lu dans :
Lettre de Gustave Flaubert du 12 juin 1867 à George Sand
Michel Onfray. Théorie du voyage. Librairie Générale Française 2007. Le Livre de Poche 4417. 126 pages. Extrait p.13

15 septembre 2010

La force des fêtes

"Le vent d'automne souffle
nous sommes en vie
et nous pouvons
nous regarder l'un l'autre
vous et moi."
Shiki (XVIIIème siècle)


Hier encore, je les laissais comme morts, au fauteuil, au lit, scotchés à leur aérosol. Ce matin, c'est tout un petit monde d'âges divers qui descend notre boulevard vers les rues du centre encombrées de bétail, de bateleurs et de chalands. Appuyés sur leur canne, en chaise roulante, ou en couples amarrés l'un à l'autre, le plus voyant soudé au plus faible, c'est toute une humanité qu'on n'aperçoit jamais au grand jour qui tout-à-coup réapparaît pour une pleine journée. Ils font des rêves de bière à grand collet de mousse, de tartes à la frangipane, de boudin noir et de beignets. Ce jour sera un jour de négation totale des régimes, du bénécol et du bécel, la vie est ainsi: un jour de gras, vingt jours de maigre au diable la médecine. Tout ce qui marche à deux ou quatre jambes, qui rampe, qui avance en se racrapotant forme comme une espèce de longue chenille que rien ne paraît pouvoir arrêter ce mardi de braderie à Anderlecht. Demain il sera encore temps de retrouver les bouillottes et les coussins chauffants.
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14 septembre 2010

Une dictature douce

Dans "De la démocratie en Amérique", Alexis de Tocqueville (180(-1859) décrit cet autoritarisme «plus étendu et plus doux», qui « dégraderait les hommes sans les tourmenter ». Ce nouveau pouvoir, pour lequel, dit-il, « les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent pas », transforme les citoyens qui se sont battus pour la liberté en « une foule innombrable d'hommes semblables (, .. ) qui tournent sans repos pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, ( ... ) où chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée des autres ». Isolés, tout à leur distraction, concentrés sur leurs intérêts immédiats, incapables de s'associer pour résister, ces hommes remettent alors leur destinée à « un pouvoir immense et tutélaire qui se charge d'assurer leur jouissance (. .. ) et ne cherche qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance. Ce pouvoir aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il pourvoit à leur sécurité, facilite leurs plaisirs. Il ne brise pas les volontés mais il les amollit, il éteint, il hébète.» C'était une sorte de prophétie, mais nous y sommes aujourd'hui, même si l'évocation du "pouvoir immense et tutélaire" fait sourire, une analyse actuelle mettant en évidence que ces mécanismes de pouvoirs sont plus complexes et moins manichéens, - ou pire - qu'au contraire plus aucun pouvoir ne contrôle plus rien.

Lu dans :
Pourquoi l'Europe vire à droite. Raffaele Simone. Le Monstre doux. Le MOnde Magazine. 11 septembre 2010. p.20

12 septembre 2010

La quintessence du rire

"L'homme ne s'amuse jamais autant que de lui-même - c'est-à-dire des autres. Plutôt que le définir comme « un animal qui rit », il serait tout aussi juste de le décrire comme « un animal dont on rit »."
Bergson

Le rire a cessé depuis longtemps d'être le propre de notre espèce. Les chimpanzés, orangs-outans et autres grands singes émettent bel et bien des « grognements de rire ». même si les chemins divergent entre nous quant aux circonstances de leur apparition. Chez les singes, ce comportement apparaît surtout lorsque les jeunes jouent à se pourchasser, à s'attraper et se mordiller - bref: à se battre "pour rire". Il survient aussi lorsqu'on les chatouille, comme une expression d'excitation et de plaisir mêlés ... Mais il ne semble pas que les singes soient moqueurs, ni qu'ils aient recours à l'arme sociale du comique pour affaiblir et manipuler leurs semblables. Chez eux comme chez le (très) petit enfant, le rire, simple et honnête, se passe encore du ridicule. Le rire a somme toute avec l'homme acquis ses lettres de noblesse.


Lu dans:
Se poiler comme un singe. Cathérine Vincent. Le Monde Magazine. 11 septembre 2010. p.14

11 septembre 2010

Nos images reconstruites

"Rien n'est plus vivant qu'un souvenir."
Federico Garcia Lorca
Curieux tout de même d'imaginer qu'avant 2001, penser 11-septembre évoquait les marrons qui jonchaient le sol du Parc Astrid, le marché annuel d'Anderlecht et son concours de bétail envahissant les rues et les placettes. Dans nos fossés et sur nos talus on brûlait des herbages, répandant leur âcre odeur de mousse et de ronces consumées. Les yeux piquaient et pleuraient l'été fini, ainsi qu'une certaine innocence. Une odeur de gravats et de mort y est maintenant associée à jamais, et on brûle des exemplaires du Coran.

09 septembre 2010

La lueur du jour

"Je ne crois à rien
autant
qu'à la fin de la nuit
et à celle du jour."
Abbas Kiarostami.
Marie est morte durant sa sieste. Elle y aspirait, le chemin était parcouru. Elle l'a fait à pied, parfois sur les genoux, maintenant elle peut enfin voler.

Lu dans:
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L. 2002. 248 pages. Extrait p.225.

08 septembre 2010

Des femmes et des chiens

"Mais les chiens
C'est beau comme des chiens
Et ça reste là
A nous voir pleurer
Les chiens
Ça ne nous dit rien
C'est peut-être pour ça
Qu'on croit les aimer."
J. Brel . Les filles et les chiens
A prendre au second degré (voire au troisième) sans doute, mais l'opinion de cet André m'a fait sourire dans l'auto ce matin. Il fait partie de ces célibataires de plus de 50 ans qui préfèrent définitivement (?) les chiens aux femmes car en ce qui concerne ces premiers:
  1. plus vous rentrez tard, mieux ils vous accueillent
  2. ils ne s'inquiètent pas si vous les appelez parfois par un autre nom
  3. ils aiment quand vous laissez traîner plein de choses par terre autour du lit
  4. les parents du chien ne viennent jamais en visite
  5. trouvent normal que vous haussiez la voix pour vous faire comprendre
  6. ne vous font jamais attendre, mais sont prêts 24 heures sur 24
  7. vous trouvent drôle quand vous êtes saoul
  8. aiment la chasse et la pêche
  9. ne vous réveillent pas la nuit en vous demandant "si je meurs, est-ce que tu vas prendre un autre chien?"
  10. s'ils ont des bébés on peut mettre une annonce dans le journal et les donner
  11. se laisseront docilement mettre un collier à clous au cou sans vous traiter de pervers
  12. ne s'offusquent pas s'ils reniflent sur vous l'odeur d'un autre chien mais trouvent cela intéressant
  13. s'ils vous quittent un jour n'emportent pas avec eux la moitié de votre ménage
Oufti. En voilà un qui semble parler d'expérience.

Entendu sur "Tout autre chose", La Première, 8.9.10 (10-11h), Le célibat après 50 ans

07 septembre 2010

Sagesse des mythes

"Rien n'est humain qui n'aspire à l'imaginaire."
Romain Gary

Une nuit de mai 82, Romy Schneider meurt dans son appartement parisien, par accident ou par suicide. Elle a 43 ans. Le juge d'instruction décide de ne pas demander d'autopsie, "ne pouvant se résoudre à envoyer Sissi à l'Institut médico-légaL" Ce qui en d'autres circonstances passerait pour une faute professionnelle, lui est pardonné tant est puissante la force des mythes.

Lu dans:
Nancy Huston. L'Espèce fabularice. Babel. 2008. 198 pages. Exergue.

06 septembre 2010

Sagesse de l'errance

"J'avance (..)
Mes chaussures sont ma patrie."
A Jodorowsky

Lu dans :
Pierres du Chemin. Alejandro Jodorowski. Le Veilleur & Maelström. 2004. 140 pages. Extrait p.19

02 septembre 2010

L'immense beauté du monde

"Il est plus de merveilles en ce monde que n'en peuvent contenir tous nos rêves."
S. Tesson citant Shakespeare
Si l'année a repris, les images de vacances ne sont jamais loin. Comme celle d'Izumi Tateno, le pianiste japonais et ses cinquante années de carrière, jouant à Saint Félix-Lauragais devant un public conquis dans un vieux cellier aménagé pour la circonstance. Victime en scène à la fin d'un récital d'une attaque cérébrale qui le laisse paralysé du côté droit, il a repris sa tournée en jouant seulement avec sa main valide. Un nombre de nouvelles œuvres ont été écrites pour lui par des compositeurs japonais, finlandais, argentin, contemporains qui ont été touchés par son énergie. Moment magique d'une rencontre entre un vieil homme ému et son public fidèle pour lequel il a traversé l'océan, partageant sa musique tard dans la nuit.

Autre jour, autre émotion. Recevoir comme un cadeau le jeu intimiste de l'organiste Fernande Desplats, titulaire de l’orgue de Saint Félix (1781, restauré en profondeur il y une vingtaine d'années) sur lequel elle veille avec un soin jaloux. Elle nous a concocté une visite privée, gratuite sur une simple demande, de l'instrument endormi dont l'histoire raconte celle de la France. Un monceau de partitions d'époque débordent négligemment d'une banale armoire en bois vermoulu, n'intéressant personne. Se trouver seuls face à tant de beauté fait frissonner, tout comme l'interprétation qui nous sera faite ensuite de la cantate BWV 147 - Jésus que ma joie demeure de JS Bach. Elle propose de descendre dans la collégiale, de nous placer à un endroit précis devant le choeur et de laisser parler en nous le silence. Jamais silence ne fut rompu par une beauté si intense, interprétée par une âme pure et passionnée qui miraculeusement a croisé notre route.

Ce soir je relis Sylvain Tesson décrivant ces nomades "sans tarentelle ni transhumance, qui ne conduisent pas de troupeaux et n'appartiennent à aucun groupe mais qui se contentent de voyager silencieusement, pour eux-mêmes et parfois en eux-mêmes. On les croise sur les chemins du monde. Ils vont seuls avec lenteur sans autre but que celui d'avancer dans le sillon de leur passion". Quelle merveille que d'en rencontrer.

Lu dans:
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs 2005. 170 pages. Extrait pp 14 et 100

Beau au crépuscule

"Dans son fameux jardin blanc, Vita Sackville-West se promenait le plus souvent au crépuscule ou sous la lune.
Ce mélange de fleurs blanches et de feuilles argentées paraît, en effet, plus grandiose encore sous la lune que sous le soleil."

Les crépuscules de la vie recèleraient eux aussi bien des merveilles. J'ai vu ce matin une patiente, alitée depuis une semaine par un méchant mal au dos, pleurer de bonheur en évoquant les soins que lui prodiguait son mari. Soixante-huit ans de mariage, non exempts de coquineries et de sensualité évoquées sans honte, ont rendu les gestes les plus anodins lourds d'une tendresse infinie. J'ai posé ma trousse sur le lit, écouté plus longuement que de coutume et pris une solide leçon de vie.

Lu dans:
Le chant des couleurs. Momento La Libre 28 août 2010. page 7.

Le meilleur de septembre

"Déjà plus d'une feuille sèche
Parsème les gazons jaunis;
Soir et matin, la brise est fraîche,
Hélas les beaux jours sont finis !"
Théophile Gauthier, Emaux et camées, 1852.
Une âcre odeur de broussailles brûlées réveille soudain en moi une moisson d'images de premier septembre. Hier matin les brumes au sol dans le Brabant flamand m'ont dessiné le plus beau des levers de soleil qu'il m'ait été donné d'admirer ces deux derniers mois. Une cloche sonne la fin des vacances, j'ai à nouveau cinq ans et demi et découvre ébahi une cour concentrationnaire: mon collège pour douze ans. L'aurai-je aimé? Je ne puis toujours le dire un demi-siècle plus tard, mais ce premier septembre signera à jamais la fin d'une insouciance. Bon anniversaire de 50 ans à ma soeur Anne, dont notre papa nous apprit la naissance au retour du premier septembre 1960: cette année scolaire-là ne serait pas comme les autres, et c'est sans doute ce jour-là que j'associai définitivement le parfum des herbes mortes se consumant à l'image du bonheur.

28 juin 2010

un peu de craie dans l'encrier

"Il était quatre heures et quart
Et l'on tournait les pages
Et puis tout s'effaçait
Comme s'il y avait un peu de craie
Dans l'encrier"
Cathérine Lara
La grande transhumance a commencé. Que restera-t-il dans 48 heures de tous ces mots écrits à la craie une année durant, si ce n'est une cote laconique sur un document officiel? Sans doute un ou deux visages de prof ou de copain se détachant du lot, deux ou trois paroles inscrites pour la vie, l'un ou l'autre souvenir d'ambiance, ou de punition. L'année scolaire nous imprime son rythme à tous, nous raccrochant à des souvenirs d'enfance heureux ou malheureux, jamais insignifiants. M'est revenu hier le souvenir d'un arrêt de bus dans une allée bordée de cerisiers du Japon, mon cahier de version latine sous le bras. Nous avions matinée de handball interclasses ce jour-là, ce que je détestais. L'année scolaire avait connu un début, des épreuves et se dirigeait vers sa fin. Elle nous permettait à chacun de nous construire une histoire, heureuse ou malheureuse, à laquelle nous nous référons encore.

Vacances scolaires aussi pour ces modestes pensées entre café et journal. On va lire, rêver, faire du vélo, faire la pause. Effacer la craie de l'écran de nos PC et le remplacer par la fenêtre ouverte sur le jardin. Bonnes vacances.

CV.

27 juin 2010

Des racines et de l'eau

"Parler de la pluie et du beau temps n'a pas la même signification pour le jardinier que pour le commun des mortels."

"Habituer les plantes à se débrouiller toutes seules le plus vite possible est une vraie bonne idée. Il suffit de ne pas arroser trop souvent, cela les oblige à former des racines plus profondes. Un arrosage superficiel et répétitif privilégie un développement des racines en surface ce qui les rend plus sensibles à la sécheresse." Ce qui serait une autre vraie bonne idée: organiser une session de jardinage sur terrain réel pour les futurs parents et grand-parents en attente de naissance. On a tant à apprendre des plantes.

Lu dans:
Marie Noelle Cruysmans et Marie Pascale Vasseur. Histoire d'eau. Momento La Libre samedi 26 juin 2010. page 8.

25 juin 2010

Heureux comme le borgne

"Je tenais à vous remercier: suite à votre intervention, je suis reconnue pathologie lourde jusqu'en 2013."


Médecin, accessoirement avocat pour trouver la faille juridique imparable dans les règlements qui attribuent les statuts maladifs. Cette patiente aura droit à un remboursement préférentiel de sa kiné, activité qu'elle déteste au demeurant, mais comme il s'agit d'un droit acquis, elle ne s'en privera pas. "Heureux comme un malade, lourd de surcroît": nos critères de bonheur se sont décidément fort déplacés au tableau de bord de nos existences. La "sécurité sociale" constitue sans aucun doute un des acquis majeur des dernières décennies, mais peut parfois ralentir la guérison, allez comprendre.

24 juin 2010

Le royaume de l'autre

"Chacun s'invente l'autre et le garde dans son royaume."
Philippe Delerm

Lu dans:
Philippe Delerm. La cinquième saison. Rocher Littérature. 1983. 123 pages. extrait p. 100

Faire son miel du presque rien

"Il faut d'abord mouiller la feuille. Après seulement tu peux commencer le dessin."
Philippe Delerm


Pour réussir une aquarelle, l'eau est essentielle que ce soit sur le papier ou les larmes dans les yeux. Audition douce-amère ce matin, à la faculté. De jeunes médecins candidats en spécialité, refusés au concours de leur choix, viennent plaider leur dossier pour être repris en médecine générale. Pour d'aucuns, une véritable punition: rêvant depuis des années de guérir les yeux, les cordes vocales ou les artères coronaires, ils se voient réduits à ne soigner que le reste. En France, certains en arrivent à recommencer une année entière en espérant mieux se classer et échapper à ce qui leur apparaît comme un envoi vers l'Hadès. Comme me le résume un ex-candidat en médecine physique: "J'ai tenté ma chance car qui ne risque rien n'a rien." Il a raté, entre les lignes on comprend qu'à ses propres yeux "il n'a rien" ... si ce n'est la perspective de pratiquer le métier de généraliste toute sa vie. Deux ou trois fondent en larmes en tendant leur lettre de motivation, et je me remémore le dessin féroce de Plantu à la Une du Monde croquant le retour d'un jeune généraliste avec sa trousse chez ses parents en pleurs : "tu as vu l'état dans lequel tu as mis ta mère en choisissant la générale." Meurtris, ils tentent tant bien que mal de s'insérer dans le groupe des futurs médecins généralistes ayant fait ce choix librement parfois depuis plusieurs années, et s'étant préparés durant toutes leurs études à ce qui constitue leur premier choix. De l'importance de réaliser ses rêves...

Au retour, je retrouve avec bonheur mon cabinet inondé de soleil, son désordre, son odeur d'encaustique mêlée de sueur et les patients qui se sont installés familièrement dans la salle d'attente. Quatre heures et dix consultations plus tard, paisibles, chaleureuses, rires et larmes, maux et guérisons, je m'accorde un moment de méditation bercé par l'angélus de Saint Guidon tout proche: la soirée peut commencer, ma tâche est finie pour ajourd'hui. Une fois de plus, il m'aura fallu me contenter comme me l'ont rappelé avec une cruauté involontaire mes étudiants ce matin d'être celui "qui ne connaît presque rien sur tout", même si comme le suggérait Raymond Devos "presque rien c'est déjà quelque chose". Le bonheur que m'aura apporté ce presque rien durant tant d'années est difficile à partager, et pourquoi d'ailleurs convaincre? Le bonheur est une expérience intime.

Lu dans:
Philippe Delerm. La cinquième saison. Rocher Littérature. 1983. 123 pages. extrait p. 122

23 juin 2010

Sagesse d'une météo bienveillante

".. un ciel serein, quelques voiles nuageux élevés, d'agréables périodes ensoleillées alternant avec des passages nuageux inoffensifs, un vent faible basculant au nord avec des maxima de 20 à 27 degrés. La nuit prochaine, les nuages se dissiperont au courant de la soirée et seuls quelques voiles élevés se maintiendront. En deuxième partie de nuit, des nuages inoffensifs gagneront le pays par le littoral."
Sagesse de la météo ce 23 juin 2010

Cela devrait aller ! Il reste à voir ce que nous pourrons en faire.


22 juin 2010

S'émerveiller de l'ordinaire

"Maintenant on applaudit l'avion."


Baptême de l'air pour l'aîné de nos petits ce weekend. Applaudissements nourris à l'aller pour saluer un atterrissage en douceur après une descente chahutée. Au retour, descente banale et posage banal sur le tarmac , rien à saluer en somme jusqu'à ce que d'une voix inattendue il intime: "et maintenant on applaudit l'avion", aussitôt suivi de vivats unanimes. S'émerveiller est un don.

20 juin 2010

Le solstice d'été

"La solidité de la corde qui relie et sécurise des alpinistes ne dépend pas de la qualité des relations qu'ils vivent entre eux."
A. Lequeux
Je lis ce matin que la relation n'est pas le lien, ces deux termes n'étant en rien synonymes. Quand bien même deux alpinistes encordés se détesteraient, la corde entre eux apportera toujours une sécurité bien supérieure à toute entente cordiale non encordée. Le lien serait l'élément stable alors que la relation fluctue. I1 en est ainsi pour la filiation comme pour le couple, ou du moins ce l'était jusqu'à une époque récente où la qualité de la relation semble avoir résolument pris l'ascendant sur la stabilité du lien: la corde oui, mais avec un mou suffisant pour que l'encordé effectue les rétablissements périlleux sans aide ni contrainte.La primauté du lien sur la relation est un mouvement pendulaire.

Qu'en de mots clairs ces choses sont dites, démenties parfois par les récits de vie. De très vieux couples que je rencontrai dans ma pratique de médecin m'ont confié "si vous saviez comme on s'attache l'un à l'autre en vieillissant". La confusion des termes est dans ce cas totale, car ce qui s'exprime ici est bien l'approfondissement des sentiments, et non le lien légal qui unit les vieux amants, alors que paradoxalement la mélopée fétiche des couples libres post 68 portait le joli nom "je t'aime moi non plus". D'un côté attachement est le mot le plus juste trouvé pour décrire la relation amoureuse, de l'autre le préalable de liberté ne suggère pour autant pas une affection sans borne.

Tout se dit donc, tout s'écrit et son contraire. Au solstice d'été (nous y sommes, pour les distraits), la Terre dans l’hémisphère Nord se trouve au plus loin du Soleil. Deux de nos enfants son nés à ce moment, dont Benoît le 21 juin (bon anniversaire Ben!). Le soleil était dans nos coeurs, plus proche de nous que cela tu meurs. Bien des saisons ont coulé sous les ponts de nos vies, et je peux écrire aujourd'hui que si les saisons ont tout à voir avec la distance entre le Soleil et la Terre, elles n'ont rien à voir avec sa chaleur, ni avec le mystère du bonheur. Nos enfants, nés l'hiver, nés l'été, nous ont appris que la qualité d'une course en montagne dépend autant de la qualité du lien que de la relation qui unit les encordés: si le senti-ment souvent le raisonnable-ment aussi.

Lu dans :
Armand Lequeux. La relation n'est pas le lien. La Libre Belgique. Supplément Momento du 19 juin 2010. page 3

Je nous connais

Nul ne peut dire à autrui: "Je te connais."
Il convient de dire: "Nous nous connaissons. La connaissance est réciproque ou elle n'est pas."
Proverbe peul.

Placé en exergue du superbe ouvrage de F. Neyt "Fleuve Congo", ce proverbe résume admirablement la démarche de l'exposition du même nom qui s'ouvre ce lundi 21 au musée du Quai Branly à Paris (du 22 juin au 3 octobre 2010). Sans aucun doute un des plus beaux ouvrages, tant sur le plan iconographique que du contenu, que j'ai eu l'occasion d'avoir entre les mains et de parcourir. La simple beauté des masques africains a été une découverte.
François Neyt. Fleuve Congo. Ed. Musée du Quai Branly. Fonds Mercator. 2010. 410 pages

16 juin 2010

Des bateaux et des rêves

"D’ordinaire, on ne retient des voyages que leur destination, alors qu’ils ont, d’abord, des sources. Ce sont elles que je veux dire. [...] Les bateaux ne partent pas que des ports, Jérôme, ils s’en vont poussés par un rêve."
E. Orsenna.


Me revient l'image de ce jeune patient qui rêvait de devenir Américain et pilote de long-courrier. Il devint l'un et l'autre. Il rêvait aussi des femmes, qui le ruinèrent et parvinrent à anéantir ses deux premières passions, mais ceci est une autre histoire. Cette nuit, faites de beaux rêves.

Lu dans:
L'Entreprise des Indes. Erik Orsenna. Stock et Fayard. 2010, 391 pages.

14 juin 2010

Des fleurs

"En automne, je récoltai toutes mes peines et les enterrai dans mon jardin. Lorsque avril refleurit et que la terre et le printemps célébrèrent leurs noces, mon jardin fut jonché de fleurs splendides et exceptionnelles."
Khalil Gibran. Le Sable et l'écume

On peut imaginer un monde sans fleurs, sans papillons, sans marchés de Provence. Mais y serons-nous mieux? Je lis ce matin que quelque part dans le Maryland se pratiquent de curieuses expériences. Quand trois personnes se présentent à la porte d'un ascenseur, on donne à l'une un bouquet, à l'autre un stylo de marque, rien à la troisième. Celle qui reçoit les fleurs est d'humeur joyeuse pour faire le trajet vers les étages et n'arrête de parler, les deux autres ne voient pas leur comportement habituel modifié. Fleurissez une pièce, et jetez-y à y à terre un papier de caramel mou. Il se verra aussitôt ramassé, au contraire de la pièce voisine non-fleurie où quelqu'un parviendra peut-être bien à cracher le caramel lui-même par-dessus. Soumettez un auditoire à une session d'exercices de maths difficiles et mesurez les paramètres de stress des candidats (moiteur des mains, chaleur des extrémités, tics). Faites de même en ajoutant aux exercices la projection de mains réalisant inlassablement un bouquet: les indices de stress diminuent. J'aime imaginer, par-delà la beauté et l'arôme des fleurs utilisées, que des équipes sérieuses de chercheurs puissent se concerter pour imaginer d'aussi agréables expériences.

13 juin 2010

Le chêne ou le sapin

"Toute vie est une affaire de choix. Cela commence par: la tétine ou le téton. Et cela s'achève par : le chêne ou le sapin?"
Pierre Desproges.
Petite sagesse pour un matin d'élections. Poésie des rues réinvesties par des badauds endimanchés dès l'aube, du brassage des classes sociales dans le préau de la grande école communale, des voisins qui se reconnaissent et se congratulent, de connaissances perdues de vue depuis vingt ans, du bureau de vote présidé par une équipe de cinq femmes (si si), de patients qui avec un clin d'oeil me suggèrent pour qui voter, de la policière débonnaire en faction à l'entrée du bâtiment. Si le scrutin n'existait pas, à coup sûr il faudrait l'inventer: même imparfait, cela demeure un superbe exercice de démocratie pour accéder au pouvoir.

Je vous souhaite un bon dimanche

CV
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11 juin 2010

Sagesse d'une vie

"Le bonheur repose sur le malheur, le malheur couve sous le bonheur. Qui connaît leur apogée respective ?"
Lao Tseu
Sagesse millénaire. Ce soir devait être inoubliable pour Nelson Mandela qui avait projeté d'assister au match d'ouverture de la Coupe du monde de football. Son arrière petite-fille, 13 ans, a trouvé la mort hier dans un accident de voiture après avoir assisté au concert célébrant le début du Mondial. La jeune fille venait de célébrer son anniversaire deux jours auparavant et était reconduite par un parent sous l'emprise de la boisson qui a été arrêté pour homicide. Double peine, à la perte de l'enfant s'ajoute la culpabilité implicite de compter le responsable parmi ses proches. Vu de loin que les choses s'écrivent simplement, même s'il faut ne jamais avoir vécu un événement historique de l'intérieur pour juger aussi rapidement d'une situation aussi banale. Il nous reste à méditer Claude Roy, lequel conseillait de ne jamais juger du bonheur d'une existence sans en avoir connu la fin.

10 juin 2010

De la chenille au papillon

"Je rêve ! Nous voulons dire au monde que cette chenille laide, si laide, que nous étions, est devenue ce papillon si joli, si joli ! »
Desmond Tutu, ancien archevêque anglican du Cap et prix Nobel de la Paix, venu manifester sa joie à Soweto de voir l’Afrique du Sud accueillir le Mondial, le premier jamais organisé sur le continent.africain.

Comment ne pas vous partager l'émotion ressentie à la vue de ces images de la nation arc-en-ciel, où Aline, Benoît et leur petite Jeanne née sur-place, viennent de passer deux années (à Jo'burg). Pays qu'ils ont sillonné dans tous les sens, apprécié à sa juste mesure et qu'ils nous ont fait aimer lors d'un voyage sur-place. Ils plient maintenant peu à peu leurs bagages en vue du retour au pays natal. Un dernier hymne, de nouveaux vivats, des images en surimpression de Nelson Mandela, une chorégraphie multicolore à donner le tournis me laissent sur une impression de bonheur tranquille. Les infos radio de Vivacité en fin de soirée fêtent l'événement par un astucieux fondu enchaîné musical débouchant sur un simple "Ici Aline Gonçalvez, qui vous parle du stade de Soheto". La voix chère modulée par les caprices d'une tranmission en direct me parvient dans la cuisine. Je n'en crois pas mes oreilles. Inattendue, inentendue à la radio depuis deux ans pour permettre à notre fils de poursuivre un vieux rêve professionnel et donner vie à une petite fille, Aline est de retour et de quelle manière: j'en ai eu la chair de poule. Chaque jour peut nous réserver son moment inattendu de bonheur, je viens de le connaître.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

De la création et mille autres choses

"Comment faire bien quelque chose qui n'a jamais été fait?"
W. Forsythe


Quand ai-je fait quelque chose qui n'ait jamais été fait, dit ou pensé mille fois auparavant par d'autres, reproduisant à l'infini des concepts pensés pour moi? Qu'est-ce qui m'appartient vraiment dans mon discours quotidien qui n'ait été formaté au préalable par les infos, la presse, le discours politique ambiant et que je ne fais que reproduire comme un singe savant? Insensiblement, mon existence est devenue un couper/coller dans lequel ma capacité de créer s'émousse, et dans tous les domaines: ce que je mange, ce que je bois, ce que je dis, ce que j'enseigne, ce que je prescris, ce que je j'écris, ce que je pense. Mon agenda est écrit par d'autres. Or gît en nous une infime part d'inédit, de créable, d'inventable qui ne veut pas mourir et qui demande à être arrosée jour après jour. Aujourd'hui j'invente quelque chose. Beau défi pour les enseignants qui entament la période d'évaluation des connaissances de leurs étudiants, et de leur capacité à recréer le monde de main.



Lu dans:
Wylliam Forsythe est chorégraphe, Lion d'Or de la Biennale de Venise 2010
Un cygne venu d'Australie. Jean Marie Wynants. Le Soir du 10 juin 2010. p.39

09 juin 2010

Bruxellles ville tragique

«Varkens die kakken in de bak waarin ze eten »
Bart De Wever, évoquant les intellectuels flamands critiques vis-à-vis de leur région
Propos polémiques: comme le souligne Jacques De Decker, qu'en termes élégants ces choses-là sont dites. Sans ses auteurs, il n'y aurait pas eu de Flandre, à l'instar d'Hendrik Conscience, Jan-Frans Willems, August Vermeylen ou Hugo Claus qui ont fait et décrit la Flandre qu'on aime tout en demeurant sa conscience malheureuse et devenant parfois ses premiers imprécateurs. La récente polémique est suscitée par un article du Morgen dans lequel Erwin Mortier (auteur de Godenslaap, lauréat du prisé Akoprijs) affirme que «la Flandre est très exercée dans le refoulement de tabous historiques », déplorant le manque de contrepoids à la rhétorique nationaliste et voyant en Bruxelles « une ville tragique, enfermée par la fureur territoriale des Flamands où l'on peut se représenter à quoi Babel ressemblait après l'effondrement de la tour."

Une semaine plus tard, Tom Lanoye, autre auteur flamand talentueux (dans un entretien avec Yves Desmet) confie dans le même journal que «nous sommes en train de chipoter dans notre réformisme d'Etat nombriliste, et il y en a qui sont littéralement convaincus que la réponse à la crise mondiale d'un système se résume à la proclamation d'une république flamande. » Il dénonce par ailleurs le crédit prêté au sein de la N-VA aux idées de Théodore Calrymple, fils spirituel de Mme Thatcher, qui professe que « les pauvres n'ont qu'à s'en prendre à eux mêmes", et que « les allocations les privent de leurs propres responsabilités ».

Samedi soir, nous écoutions avec émotion Scala, la chorale féminine d’Aarschot interpréter Pierre Rapsaet en français au Concertgebouw de Bruges. Flandre pas si homogène qu'on imagine, Belgique pays compliqué quand même, multiple, de lecture difficile à quatre jours d'élections surréalistes.


Lu dans:
Cochons d'écrivains. Jacques De Decker. Supplément Les Livres. Le Soir du vendredi 4 juin 2010. page 41.

08 juin 2010

Les violons sur le moi

"La gloire est le deuil éclatant du bonheur"
Madame de Staël
Une longue réflexion de Cathérine David joliment baptisée "Les violons sur le moi" scrute les motivations à "arriver là-haut, sur le podium, en haut des marches, sur la scène illuminée". "Les gens célèbres veulent bien être aimés, craints ou admirés, au fond peu importe. Mais surtout, ils veulent être célèbres. Et le rester." Critique littéraire durant trente-six ans au Nouvel Observateur, l'auteur note finement qu'i1 faudrait être une très vieille âme ou un véritable Julien Gracq pour rester tout à fait sain d'esprit en dépit de tous les signes de l'adoration publique.

Revient en mémoire cette séquence d'"Une femme qui s'affiche" ("It Should Happen to You") de George Cukor mettant en scène une jeune Américaine moyenne dont l'idée fixe est de voir son nom en très grand sur les murs deNew York, qui devient célèbre et se rend dans un magasin de tissus, juste en face de son affiche. Elle achète trois mouchoirs et demande à payer par chèque, de manière que la caissière reconnaisse son nom. "Gladys Glover ? Pas possible ! C'est bien vous ?" Oui, c'est bien moi, répond-elle modestement. Aussitôt, les clientes se bousculent autour d'elle pour tenter d'obtenir des autographes sans que personne ne sache ni ne songe à demander pourquoi elle est si connue. On a évoqué avec pertinence le terme de "société du reflet", demeuré d'actualité.

Lu dans :
Splendeurs et misère de la gloire. Eric de Bellefroid. La Libre Belgique du 31 mai 2010. Supplément Lire. Pages 2 et 3
Les Violons sur le moi. Pourquoi la célébrité nous fascine. Cathérine David. Denoël. 2010. 98 pages.

06 juin 2010

Une déception bienveillante

"Aujourd'hui nous avons été déçus, mais en bien."
Leçon de sagesse et art de vivre: la déception bienveillante


Lu dans.
La déception donne des ailes. Jean Birnbaum. Le Monde Magazine. 5 juin 2010. p.90

Etrangers sur la terre

« Chacun tâche simplement de retrouver le chemin qui mène jusque chez lui. »

Lu dans
Aux portes du rêve blanc. Cathérine Makereel. Le Soir du jeudi 3 juin 2010. p.35
Un homme est un homme. René Georges et Salifou Kientega. Jusqu’au 19 juin au Poche, Bois de la Cambre, Bruxelles

02 juin 2010

Respirer l'éternité

"Même si tout s'arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s'il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,
Cela valait la peine d'être né,
D'avoir bu à longs traits le vin de l'existence,
D'avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D'avoir aimé, d'avoir lutté, d'avoir pleuré.

Je n'ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l'on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.
Mais j'ai parfois marché sur l'eau, flotté dans l'air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J'ai respiré un peu d'éternité."
Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî
Je me remémore le défi de la minute restante, durant laquelle l'invité doit dire quelque chose qu'il estime important. Ce matin j'ai fait mon choix.


Lu dans :
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.64

If , if not

"Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ..."
R. Kipling


"Il vous reste une minute, pour nous dire quelque chose d'important." D'une voix sourde, hachée, l'invité de Vincent Josse débite le long poème If, de Rudyard Kipling (1910) qui n'a pas pris une ride malgré son centenaire. Me revient l'histoire de ce fils adoré, auquel Kipling avait adressé ce poème de légende parfois intitulé par son dernier vers « Tu seras un homme mon fils ». Pour être un homme aux yeux de son père, John s’était porté volontaire dans une armée qui l’avait réformé pour myopie sévère. Grâce à l’appui paternel, il avait réussi à intégrer un régiment des Irish Guards. Le jour de son tout premier assaut à la bataille de Loos (Artois), une rafale le balaya. C’était le 27 septembre 1915. Le lieutenant John Kipling avait 18 ans. Son père, l’inflexible Rudyard Kipling, conscience impériale de tout un peuple, ne se remit jamais du sentiment de culpabilité d'avoir été à l'origine de cette mort par cette exhortation à l'héroïsme, ni de ne pas avoir retrouvé sa dépouille. Les beaux textes ont souvent une histoire qui les humanise.

30 mai 2010

Sagesse de l'envol

"C’est mal récompenser un maître que de rester toujours son disciple."
F. Nietzsche

Lu dans
Nietzsche F. Ainsi parlait Zarathoustra. Aubier Montaigne. 1968, p. 175.

29 mai 2010

Des mots et des maux

"Peindre la vie avec le pinceau des mots."
Jean Loup Chiflet

La réflexion de Nancy Huston dont je termine le livre "L'espèce fabulatrice" me poursuit en écoutant le grammairien Jean Loup Chiflet sur France Inter dans la voiture ce matin. Peindre avec des mots, comme d'autres décrivent la réalité avec des couleurs, des reliefs ou des sons, donne de la chair aux concepts, aux sentiments, aux événements d'une existence: l'histoire telle qu'on la raconte devient la réalité, notre réalité.

Le Ring est chargé ce weekend, malgré l'heure matinale, et je révise mentalement le contenu de l'atelier que je dois modérer sur le thème "Le CARE dans le monde des soins de santé: un lieu privilégié pour le développement de la liberté ontologique et de la responsabilisation capacitante." L'orateur invité est prolixe, séduisant, érudit possédant une triple formation d'économiste, d'expert en santé publique et de philosophe. Mots, phrases et concepts se bousculent avec brio, fleurs de feu d'artifice qu'il me revient de rassembler en final en termes simples et sur lesquels les participants sont appelés à réagir ("un autre monde existe..." voir Eluard cité hier soir).
Je rentre chez moi au terme de l'exercice et découvre un appel angoissé au répondeur, auquel je donne suite. Un patient y évoque son horizon bouché, sa fatigue d'être, une chute, une solitude. Les mots ici sont pauvres, entrecoupés de longs silences, de quelques pleurs. Mots, maux. Je bénis cette confrontation brutale entre une théorie académique séduisante et une réalité en quête de réponses simples avec des mots de tous les jours, nous contraignant quotidiennement à ne pas tant chercher des explications, mais plutôt des issues.

Jean Loup Chiflet. France Inter 29 mai 2010. Neuf mots et expressions à foutre à la poubelle. Points 2010.

28 mai 2010

Utopie

" Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci."
Paul Eluard
Dictionnaire abrégé du surréalisme

27 mai 2010

L'amour la vie

"L'amour l'argent
la vie est un détergent
qui nettoie les gens."
A Souchon


cette vie qui ne vaut rien, mais ... rien ne vaut la vie. Je n'ai capté que les trois dernières notes de la délicieuse ritournelle d'Alain Souchon, invité de l'Oreille en coin sur France Inter ce matin, elles m'ont mises de bonne humeur.

26 mai 2010

Plus tard signifie beaucoup

"C'est quoi plus tard?
... quelque chose qui arrive
ou un projet qui nous anime
Est-ce "on verra bien" ou "on s'y voit bien"?
Plus tard peut signifier beaucoup."
Sagesse des publicitaires
Le groupe Dexia et ses publicitaires auraient-il lu Nancy Huston: "On ne naît pas soi, on le devient". Dans une longue réflexion sur l'"espèce fabulatrice" que constitue pour elle l'être humain, elle écrit de superbes lignes sur l'éternelle construction du soi, péniblement élaborée, toujours à reconfirmer au départ d'un récit construit et de projets qui finissent par constituer notre identité. Tous nous concevons des "romans" pour racontre notre séjour sur terre. Mieux, nous sommes ces romans. Moi, je, est la façon de (conce)voir l'ensemble de mes expériences."

Lu dans :
Nancy Huston. L'espèce fabulatrice. Babel. Actes Sud. 2008. 200 pages. Extrait p.25, p.27
Publicité Dexia. 22 mai 2010

24 mai 2010

Eloge de la lenteur

"Maison bâtie en 948, rebâtie en 1787."
Sagesse du Camino
La maison fait partie d'un hameau qui en compte quatre, Harambeltz, et porte cette inscription modeste. Je reste rêveur, ainsi que mes amis Suzanne et André qui rapportent l'anecdote dans leur délicieux récit vers Compostelle. Poser une pierre sur une autre, étançonner, couvrir de bardeaux pouvaient donc se concevoir à une époque dans le but d'abriter l'existence de dizaines de générations successives, et sans croissance. Lequel de nos projets dépasse actuellement une décennie? L'inquiétude envahit les marchés quand la croissance ralentit autour du pourcent. Le Temps, dit-on, s'est accéléré... ou courons-nous éperdument dans un de ces tonneaux sur roulettes dont les enfants apprécient le caractère ludique? Dans son récent opus où il poursuit sa quête sur le Temps, Jean Louis Servan Schreiber s'interroge sur la fragmentation accrue de nos journées et de nos heures, qui nous amène à fonctionner par mini-activités qui se succèdent, s’entrecroisent et se chevauchent. A part d’occasionnelles et bien trop longues réunions, l’unité de tâche courante est constituée d’appels téléphoniques, de rédaction de mails, de lecture de courts textes ou de brefs échanges de couloirs. Apprendre qu'un cadre en activité est couramment interrompu 70 à 80 fois par jour et ne s’en rend même pas compte ne rassure guère . La vraie richesse sera-t-elle considérée demain comme la capacité de pouvoir bénéficier de plages de tranquillité et de silence, nécessaires à la réflexion?

Lu dans:
Suzanne Dubois et André Linard. Compostelle. La mort d'un mythe? Couleur Livres. 2010. 130 pages. Extrait p. 99
JL Servan Schreiber. Trop vite. Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme. Ed Albin Michel. 2010. 198 pages.

La chair immatérielle du soleil

"... le jaune est la couleur de l'éternité, la chair immatérielle du soleil."
S. Germain

Vermeer, fasciné par un petit pan de mur jaune avec auvent dans "Vue de Delft", ou par le pan de voile jaune de sa "Jeune fille à la perle", ne souhaitait-il transmettre de manière subliminale qu'une vision de paix, de sérénité et de bonheur, alors que l'histoire nous apprend qu'il vivait dans une ville et une époque guère préservées? Découvrant ces lignes - et cette énigme - ce dimanche matin au petit-déjeûner, un rayon de soleil fait soudain resplendir l'étui à lunettes jaune de Marie-France, et le melon d'Espagne doré qui se trouve à ses côtés. La "chair immatérielle du soleil" prend soudain une consistance inattendue. La journée peut commencer.

Lu dans:
Sylvie Germain. Vermeer. Ed. Flohic. 1993
Francis Mathys. Les mensonges de Vermeer. Lire. LLB. lundi 17 mai 2010.
Michael Taylor. Les mensonges de Vermeer. Biro Editeur. 2010. 176 pages.

15 mai 2010

Carré vert, carré bleu

"Les deux carrés nécessaires à la survie de l'Homme: le carré d'herbe pour reposer le corps et un carré de ciel pour reposer les yeux."
S Tesson


Lu dans:
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Edition des Eéquateurs 2005. 167 pages. extrait page 53

14 mai 2010

Tout va trop vite

"Vous avez remarqué comme les gens marchent vite
dans la rue ? . . .
Il y a quelques jours,
je rencontre um monsieur que je connaissais,
je vais pour lui serrer la main,
le temps de faire le geste . . .
il était passé !
Eh bien j'ai serré la main à un autre monsieur
qui, lui, tendait la sienne à un ami
qui était déjà passé depuis dix minutes."

Raymond Devos
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13 mai 2010

Un improbable destin

"J'ignore l'image que je donne de moi au monde, mais à mes propres yeux j'ai l'impression d'avoir toujours été un garçon jouant au bord de la mer, se divertissant du galet tout lisse ou du coquillage plus joli que d'ordinaire qu'il trouve de loin en loin, alors que le grand océan de la vérité s'étend devant lui, inexploré".
Isaac Newton
On retrouve la page blanche de l'adolescence, évoquée il y a quelques jours. Entre un improbable jamais tout-à-fait impossible et un réel jamais vraiment ordinaire, l'être humain se construit une existence. Le galet poli au creux de la main lui sert de certitude, l'infini de la mer le fait rêver. Faute d'un destin, il lui reste la possibilité de se construire le récit d'une vie à cheval sur le rêve et la réalité, et de le rendre convaincant. Certains y réusissent mieux que d'autres.

Lu dans :
La phrase de Newton sert d'épitaphe au roman "Ne plus jamais dormir" de WF Hermans, 1966. Trad. du néerlandais par Daniel Cunin, Gallimard, 2009.

Poésie du sol dièse

"On a improvisé pendant deux ans avec des centaines de casseroles achetées aux puces. A force, on a même découvert la note dominante d'une casserole: le sol dièse. Peu de gens savent qu'en cuisinant une omelette ou un steak, ils jouent sur ce ton."
Kevin Brooking.


Merveilleux acteurs de rue, Kevin Brooking et Colm O'Grady jouent des ustensiles de cuisine avec un humour déjanté. Si Molière nous a appris que Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, ils nous révèlent que nous faisons de la musique, autant savoir.


Lu dans:
Catherine Makereel. De l'art de prendre des casseroels en plein air. Le MAD du 12 mai 2010. page 42

L'âge de tous les possibles

"... au seuil de l'âge adulte, quand tout est possible et rien n'est faisable."
T. Sotinel


Adolescence. Une page blanche, où se déclineraient les multiples vies que l'on rêve possibles, et dont il est parfois si pénible d'écrire la première ligne. On l'oublie vite, mais il y avait toujours un bouton d'acné, un kilo de trop, - ou trop peu, - une angoisse de différence, une ignorance de ce qui se passait quand cela pourrait se passer, un lapsus stupide ou un faux pas ridicule, un pantalon trop large, ou trop court, ou trop vieux, un espoir déçu, une attente sans coup de téléphone, une flamme sans lendemain possible, un rêve de destin grandiose - devenir président des Etats-Unis par exemple, ou champion cycliste, ou acteur renommé - fracassé par une parole assassine du genre "elle est vraiment trop moche ta robe" ... L'adolescence me reste sur le coeur, pas vous?, âge fragile où je sortais comme enfoui sous un niqab ou une burqa, scrutant les visages sans vraiment offrir le mien. On met du temps à quitter le voile intégral, à se laisser voir, à se faire entendre, à prendre simplement quelqu'un par le bras pour l'aider à traverser une rue de l'existence. Curieux sentiment, mais je préfère le maintenant.

Allez, je vous souhaite une bonne fête de l'Ascension, ce récit énigmatique de la présence dans l'absence. Sont oubliées depuis longtemps l'imagerie saint-sulpicienne, les nuées et le départ vers les cieux, mais comment tuer l'humaine espérance que ceux qui nous ont aimés ne meurent jamais tout-à-fait? Faute d'être vrais, il est des mirages que l'on aime entretenir car ils enjolivent si bien la journée qu'on a quelque peine à s'en réveiller.

CV.

Lu dans :
Thomas Sotinel. De grands garçons blonds dans la lumière de journées interminables. Le Monde 12 mai 2010 (à propos du premier long-métrage du Suédois Jesper Ganslandt ADIEU FALKENBERG).

10 mai 2010

Protéger sans couper du soleil

"La haie protège le jardin des vents dominants, elle ne doit pas le couper du soleil."
Sagesse du jardinier
Les bonnes lectures du week-end recèlent de délicieuses surprises. Prenez l'entretien des haies, un véritable art de vivre dont tout pédagogue, parent ou édile, s'inspirera utilement. Saviez-vous qu'il convient d'utiliser au moins un tiers de persistants en mélange avec des caducs (toute comparaison avec des personnes, etc.) Privilégier des plantes à intérêts multiples, sauvegarder le parfum et la possibilité de bénéficier de fruits en abondance (ah les mûres de fin de saison). Aimer la la faune qui s'y abrite, paisible, curer la mare en laissant les débris recueillis quelques jours au bord pour que les petits animaux qui s'y trouvent puissent regagner l'eau: les plus petits gestes sont grands. Chacun devrait au moins une fois dans son existence planter son chêne, l'arbre qui nourrit le plus d'insectes différents avec son feuillage, ses bourgeons et son bois. Ne pas craindre sa taille imposante car il se laisse inclure dans une haie si on le rabat régulièrement à la base. Il ne fera dans ce cas pas de tronc unique mais un bouquet de rejets dont la hauteur sera facile à contrôler: j'en ferais volontiers une devise de vie.

Lu dans:
Plantes des haies champêtres. Christian Cogneaux. Photographies Bernard Gambier. Le Rouergue. 2009.
Pas toujours vertes les haies ? Marie Noëlle Cruysmans et Marie Pascale Vasseur. LLB. Momentum. 30/04/2010.

Cache-toi, objet. Slogan en Sorbonne, Mai 68

"Plus besoin de faire de recherches, nous avons déjà trouvé ce que vous voulez. "
Anand Venkataraman, créateur de Sense Networks

Quel avenir merveilleux. Quand vous posez une question à Google via votre mobile, celui-ci pourra la faire transiter par la plate-forme de Sense Networks, start-up qui compte aujourd'hui une quinzaine d'employés, répartis entre New York et la Californie, et exploite un système permettant de profiler un possesseur de téléphone portable sans rien lui demander, en se basant exclusivement sur ses déplacements quotidiens. Après une période d'observation continue des mouvements d'un téléphone, le moteur d'intelligence artificielle sait si son propriétaire est un homme ou une femme, jeune ou âgé, riche ou pauvre, dépensier ou avare, diplômé ou non, nomade ou sédentaire, employé stable ou précaire... Il reste à fournir via Google des recommandations basées sur ces informations personnelles, sur mesure, spécialement adaptés à ses goûts ou à son mode de vie.
Un soixante-huitard en moi persifle: "Plus besoin de faire de recherches, nous avons déjà trouvé ce que vous ne vouliez pas."


Lu dans:
Le téléphone qui en savait trop. Yves Eudes. Le Monde du 11.05.10

09 mai 2010

La fusion n'est pas amoureuse

"Vous demandez comment le sentiment d'aimer pourrait survenir. Elle vous répond : peut-être d'une faille soudaine dans la logique de l'univers."
M. Duras
Me revient soudain le souvenir ému de Gabrielle et Roger. Elle était bossue, il était borgne. Jamais couple aussi désappareillé ne fut pourtant mieux assorti. Vingt ans les séparait, elle était son aînée. Une vie commune sans passion ni romantisme, tissée de gestes affectueux qui permettent d'oublier qu'on est né sous le signe de pas de chance. Partager la même table aidait Roger à ne pas boire et augmentait l'appétit de sa compagne. Il est mort six mois avant elle, pas logique du tout quand on est le cadet. Elle ne lui survécut guère et j'eus le pénible privilège de la découvrir un matin, raide déjà, au pied de son lit. Depuis, j'ai révisé l'image "salon du mariage" de ce que devrait être le couple idéal.

Lu dans :
La maladie de la mort. Marguerite Duras. 1983. 64 pages

30 avril 2010

L'étrange et l'étranger

"Dans le monde, il n'y a que la France qui n'est pas un pays étranger."
Perle de potache


24 avril 2010

Chut, de chuchoter

"Les mots chuchotés
dans l'antre de l'oreille
ancrés plus fort encore
que les mots de l'encre."


Lu dans:
Bouche cousue. François David & Henri Galeron. Motus. 2010. 72 pages.

La mère qu'on voit danser

"Ma mère est la mer en forme humaine."
Marie, fille de Florence Arthaud.


Toutes les petites filles ne peuvent l'écrire, mais la phrase est amusante. Elle aurait été prononcée par Marie, fille de Florence Arthaud, "la petite fiancée de l'Atlantique", dont l'autobiographie se laisse lire. Une vie pas toujours simple, mais qui l'aurait pensé?

Lu dans:
Florence Arthaud. Un vent de liberté. Arthaud Poche. 2009. 160 pages. Extrait p.128

14 avril 2010

L'espace temps

"L'espace est la forme de ma puissance
le temps de mon impuissance."
Jules Lagneau
 
S'emparer de territoires que l'on ferme ensuite pour en disposer à sa guise, occuper l'espace, ne serait-ce que de sa berline qui elle-même nous donne l'illusion d'être rapidement où on veut quand on veut, est un signe visible de puissance. Gagner du temps aussi , mais cette dernière quête est illusoire car le temps nous ratrappe. 

  
Lu dans :
Elisabeth Pélegrin-Genel. Des souris dans un labyrinthe. Décrypter les ruses et manipulations de nos espaces quotidiens. Ed La Découverte.2010. 247 pages. Extrait p.73

12 avril 2010

L'espace d'une vie

"Vivre, c'est passer d'un espace à l'autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner."
G. Perec

Lu dans:
Georges Perec. Espèces d'espaces.  Paris Galilée 1974

Et voilà

"Les Français ont un trésor, qu'ils conservent jalousement : leur langue, et toutes ses subtilités.
Exemple : (..) Nous savons ponctuer nos phrases de "voilà" à tout bout de champ, à tout propos, du matin au soir. Il suffit d'écouter dix minutes de radio pour le mesurer. (..) C'est un tic délicieux, pas lassant du tout. Alors voilà, il fallait le saluer. Ce mot indispensable est prononcé avec une telle spontanéité, une telle générosité que voilà... Béquille ou bouée, il permet de ne pas terminer ses phrases, laissant entendre que tout a été dit. Souvent il permet de ne rien dire. Enfin voilà."
Robert Solé
Lu dans :
En voilà assez. Robert Solé.  Le Monde. Opinions. Edition du 10.04.10  

04 avril 2010

Le tombeau vide

"Quand je serai parti,
En un instant de tout à rien passé,
Laissant mon corps comme une outre percée,
Ne pleure pas, ne te joins pas au chœur des femmes
Qui vont hurlant, s'arrachant les cheveux,
À croire que jamais je ne te reviendrai.

Car je serai tout près de toi,
Plus proche qu'aujourd'hui d'être invisible.
Je t'envelopperai de mon absence,
Mon souffle sera dans le tien.
Sois attentive, tu me sentiras
Dans chaque goutte d'eau,
Dans le moindre rai de lumière,
Dans le vent qui caressera
Ton front, sois attentive,
Je serai là, toujours, tu le sauras."
        Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî

La symbolique de la fête de Pâques transcende nos parcours, qu'ils soient laïc ou religieux. Comment mieux décrire notre épouvante devant la disparition, le "tombeau vide" découvert par Marie-Madeleine, Marie et Salomé que par ce récit en quelques lignes d'un matin lumineux, d'une pierre roulée et d'un défunt dont même la dépouille nous a été enlevée. Belle illustration du passage vertigineux entre ce qui hier encore nous paraissait être "tout" et devient soudain le "rien", vacuité que tous ceux qui ont vécu un deuil, une séparation, une désillusion profonde, la perte de leur patrie ou de leur image propre connaissent bien. La désespérance est une réponse, mais pas la seule, même si nous passons une vie entière à y donner un sens. On peut imaginer Sisyphe heureux comme le suggérait Camus, qui n'était pas suspect de religiosité excessive, et n'avoir guère de peine à l'associer en une méditation commune à la poésie de l'évangile de Mathieu, au Pessa'h juif ("passage", évoquant la  sortie d'Egypte du peuple hébreu) et au mysticisme soufi de Rûmi.    

Je vous souhaite une bonne fête de Pâque(s)
CV.

Lu dans  :
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.61