10 novembre 2013

Armistriste

"Les mois se succèdent. Cet été de l'année mil neuf cent dix-huit est le plus pénible et le plus sanglant de tous. (..) Jamais la vie ne nous a semblé aussi désirable que maintenant : rouges coquelicots des prairies sur les brins d'herbe, chaudes soirées dans les chambres fraîches et à demi obscures; arbres noirs et mystérieux du crépuscule, étoiles et eaux courantes, rêves et long sommeil, ô vie, vie, vie ! ...
(..) Jamais on n'a supporté en silence plus de douleurs qu'au moment où l'on part pour les premières lignes. Les faux bruits, si excitants, d'armistice et de paix ont fait leur apparition; ils troublent les cœurs et rendent les départs plus pénibles que jamais. (..) Jamais la vie au front n'a été plus amère et plus atroce que dans les heures passées sous le feu, lorsque les blêmes visages sont couchés dans la boue et que les mains se convulsent en une seule protestation: « Non, non, non, pas maintenant! Pas maintenant, puisque ça va être la fin ! ». (..) Question incompréhensible: «Pourquoi? Pourquoi n'en finit-on pas? » (..) Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête. Si maintenant [en 1918] nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus."
Erich Maria Remarque

Ce 11 novembre 1918 à 11 heures, comme l'écrira joliment Mermoz "le son des cloches de la cathédrale d'une cathédrale lointaine / musique sereine / l'heure / meurt.." comme meurent les illusions d'une génération qui - dit-on - partit au front en chantant. Un conflit interminable s'éteint, séparant sans gloire deux fronts exsangues sur un continent dévasté, que peut-on commémorer devant pareil désastre, si ce n'est le chagrin et le souci illusoire que jamais l'histoire ne se répète... 
 

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans:
Erich Maria Remarque. À l'Ouest rien de nouveau. 1928. Le Livre de Poche (1973) 224 pages. 278-279, 285-286
Michel Faucheux. Mermoz. Gallimard 2013. coll. Folio 101. 295 pages. Extrait p.123

Victoires sans vainqueurs

 "Le pays tout entier était saisi d'une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants."
Pierre Lemaître. Au revoir là-haut. (Prix Goncourt 2013)

11 novembre, pas la gloire. Il y a la lassitude des soldats après les combats, les déserteurs qui franchissent les lignes pour se constituer prisonniers et fuir ainsi la ligne de front, ceux qui se blessent volontairement pour la même raison, les fusillés pour l'exemple. Et puis il y a les survivants, ceux qui reviennent dans leur foyer après des mois ou des années de tranchées, presque honteux d'être en vie. Cruel contraste entre une forme d'héroïsme attribuée aux morts, qu'on commémore, et la désillusion qui frappa bon nombre de têtes cassées, miraculés qu'on ne sait trop où recaser. Les récits de retour de Vietnam, d'Irak ou d'Afghanistan attestent de la permanence de cette difficulté à affronter le regard des autres au retour de guerre. Le dernier Goncourt, attribué à Pierre Lemaître, en a fait son miel. 
Je revis en ce jour d'armistice le récit que me fit jadis un vieux patient, dissimulant mal ses larmes, narrant son retour au domicile conjugal pour y trouver son fauteuil occupé par un autre homme. Il le regarda, regarda sa femme, ne dit pas un mot et rentra chez ses parents. Ce jour-là il envia le sort des héros morts.


Lu dans:
Pierre Lemaître. Au revoir là-haut. Prix Goncourt 2013. Albin Michel. 576 pages.

09 novembre 2013

Belle comme mille

"Il la regarde. Affirme doucement:
LUI: Tu es comme mille femmes ensemble ...
ELLE: C'est parce que tu ne me connais pas. C'est pour ça.
LUI: Peut-être pas tout à fait pour cela seulement.
ELLE: Cela ne me déplaît pas, d'être mille femmes ensemble pour toi."
M. Duras. Hiroshima mon amour.

Comme elle est belle, l'image de la femme amoureuse aux mille visages, justifiant que le mot amour ne soit féminin qu'au pluriel (avec "délice" et "orgue") . Paraphrasant Courteline, on énoncera avec humour: « Cet amour est le plus beau des plus belles ». 


 
Lu dans:
Marguerite Duras. Hiroshima mon amour. Gallimard 1960. Folio 9. 157 pages. Extrait pp. 55.  

07 novembre 2013

Accion poetica

« Naciste para ser real, no perfecta. / Tu est née pour être vraie, pas pour être parfaite."
Poésie murale chilienne. Accion poetica

Des murs peints en blanc et quelques mots en noir, dont la poésie surprend au milieu du paysage urbain d'une vingtaine de pays latino-américains. Une seule signature : Accion poetica. Lorsqu'il a lancé Accion poetica, à Monterrey (nord-est du Mexique), l'écrivain Armando Alanis Pulido ne se doutait pas que ce mouvement essaimerait, en dix-sept ans, dans toute l'Amérique latine et en Europe. "Fondre la poésie dans le paysage urbain de manière à ce qu’elle interpelle les passants et provoque la réflexion" au moyen de phrases courtes - pas plus de dix mots- accessibles à tous et toujours positives. Le mouvement s'est répandu grâce au bouche à oreille. Au Mexique tout d'abord,  où il est présent dans de plus de vingt villes. « A partir de 2002, les réseaux sociaux ont pris le relais, transformant ce projet local en un mouvement international  », constate Antonella Moyano, un des piliers du mouvement au Pérou, pays où Accion poetica sévit dans dix-huit villes. Aujourd’hui, cette poésie silencieuse a colonisé les murs de plus de vingt-cinq pays.  La majorité d'entre eux – Argentine, Pérou, Equateur, Chili etc. – se trouvent en Amérique du Sud. Mais le concept a franchi l'Atlantique, de l'Espagne en passant par l'Italie, jusqu'en Angola. Les participants, qui ne signent jamais de leur nom mais de celui de leur mouvement, s’adaptent aux contextes sociaux des lieux où ils se trouvent. Ils écrivent leurs rêves, chaque mur a désormais son histoire. 


Lu dans
Léonore Stangherlin.  Accion poetica: en Amérique latine, les murs parlent d’amour. Le Monde Académie 31 octobre 2013 

06 novembre 2013

La fin du bal

"Tout s'est tu
en moi
Plus personne n'habite
à l'intérieur."
L. de Groot

Deux variantes de la détresse interne: le chaos et le néant. L'un peut mener à l'autre, pareil à ces salles de bal bruissantes et surpeuplées soudain désertées par le maître de la noce lui-même, ne laissant que tables renversées, verres sales, serviettes froissées, petits os empilés sur le bord des assiettes. Nature morte ou champ de bataille? La peur du silence naîtrait-elle de cette prise de conscience de la précarité des choses dans un univers qu'on croyait immuable? 
 


Lu dans: 
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.58

Relire Duras

"LUI: Qu'est-ce que tu appelles être d'une moralité douteuse?
ELLE (d'un ton très léger) : Douter de la morale des autres."
M. Duras  

Il faut relire Duras l'écorchée, l'impertinente. L'envie m'a pris la semaine passée de me replonger dans le scénario de "Hiroshima mon amour", et son récit écrit au scalpel d'une toute jeune fille amoureuse d'un garçon, mais à la mauvaise période, au mauvais endroit, d'une mauvaise nationalité.  A la fin de la guerre, elle sera tondue, et cachée par sa mère dans une cave, coupable. "Un jour, ma mère est arrivée pour me nourrir, comme elle faisait d'habitude. Elle m'a annoncé que le moment était venu de m'en aller. Elle m'a donné de l'argent. Je suis partie pour Paris à bicyclette. La route était longue mais il faisait chaud. L'été. Quand je suis arrivée à Paris, le surlendemain matin, le mot Hiroshima était sur tous les journaux. C'était une nouvelle sensationnelle. Mes cheveux avaient atteint une longueur décente. Personne ne fut tondu." La culpabilité a des fluctuances.   


Lu dans:
Marguerite Duras. Hiroshima mon amour. Gallimard 1960. Folio 9. 157 pages. Extraits pp. 55, 150.  

04 novembre 2013

Pourra-t-on se trouver?

"Comment dire à ceux qui nous aiment tellement qu'ils ne nous aiment pas."
    E. Pagano

"Il me dit qu'il m'aime
quand c'est facile d'aimer

Moi je voudrais qu'il m'aime
quand je ne suis plus la même
quand je ne sais pas m'aimer
quand j'ai mal
quand j'ai peur
quand je peine pour trouver
le chemin vers moi-même

Il me dit qu'il m'aime
m'aimera-t-il assez
pour accueillir la femme
que je saurai aimer?

Je lui dis que je l'aime
l'aimerai-je quand même
si je ne suis plus la même?

Pourra-t-on se trouver? "
L. de Groot

Pourra-t-on - enfin - se trouver?  On aime aimer, et l'image qu'on en poursuit nous échappe toujours car construite sur un mythe: homme idéal cherche femme idéale, Clooney aime Barbie, Don Quijote chante Dulcinée, se damnant pour l'or d'un mot d'amour et d'une inaccessible étoile.  J'ai souri en lisant la description que fait Emmanuelle Pagano de cet amoureux transi qui de son assistante architecte ne voit que les doigts qui construit ses maquettes. "Elle a des doigts pour ça, si fins, si petits. Quand elle se penche sur les maisons miniatures, elle qui est déjà petite et menue semble se rétracter plus encore, comme pour habiter ces espaces réduits. Je la vois diminuer. Bientôt, je la prendrai dans ma main et je la déposerai dans le jardin minuscule." Sans imaginer une seconde qu'elle puisse rêver de tout autre chose. Quoi qu'on en ait déjà écrit, la rencontre amoureuse demeure un continent à découvrir.    
  

Lu dans:
Emmanuelle Pagano. Nouons-nous. POL. 2013. 208 pages. Extraits pp 63 et 122-123
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.54 

03 novembre 2013

Doigts noués

"Je l'ai aimé par ses mains, immédiatement. Lui, il est le premier homme de ma vie à m'avoir serré la main, les autres, familiers ou non, me faisaient la bise."
 Emmanuelle Pagano

"Il existe tant de manières de se prendre par la main. Paume à paume, du bout des doigts, doigts serrés, crochés un à un, s'articulant doucement dans le creux tiède. Enchevêtrés. Noués. Mais le lien est fragile. On peut le rompre pour rien ou vraiment pas grand-chose, une porte à passer, un trottoir à descendre. Et là, vite, on se reprend. On se lâche aussi parce qu'il faut bien laisser l'autre s'en aller. Pour un moment ou pour longtemps."



Lu dans:
Emmanuelle Pagano. Nouons-nous. POL. 2013. 208 pages.

01 novembre 2013

Life goes on


Amour      je m'éloigne
le navire de ma vie poursuit son voyage       seul 
je guette un au revoir de la main
et ne vois qu'une image qui se brouille
sans ce feu d'artifice
étourdissant       de plaisir et d'amour
que tu suscitais en moi
et progressent les mois        interminables
s'accumulent les souvenirs    sans que tu y soies
le peu de toi qui me reste        comme une eau
s'écoule entre mes mains
pardonne-moi, mon amour      j'ai mal
mais ne puis t'emmener
comme si je te trompais
à chaque lever de soleil         au retour de la pleine lune
la vie continue        disent-ils
et moi je m'éloigne             de toi
comme s'estompe      le sepia d'une photo ancienne
   Marah        Leaving you behind

    My love, I am leaving you behind.
    The ship of my life sails on.
     I cannot wave goodbye,
     And the image I conjure of you
     Blurs in my mind without the sparkle
    Of ideas and fun and love
     That shot from you like fireworks.

     As I plod through the year
     A growing pile of memories
     Are filed without you,
     And what I hold of you
     Trickles like water from my hands.
     Forgive me, love. I ache
     But cannot take you with me.
     This betrayal is as certain
     As sunrise or the next full moon,
     Life goes on, they say,
     So I leave you behind
     And like an old photograph, you fade.


Texte superbe, écrit par une consoeur généraliste (Rutland, UK) quelques mois après le décès de son mari. "Quand les souvenirs s'estompent, l'écriture est une manière de leur redonner vie, écrit-elle en exergue, et de permettre au survivant de poursuivre sa route". 
On ne peut savoir où on va si on oublie d'où on vient, et la Toussaint qui se fête aujourd'hui est là pour nous le rappeler. Merci à Paulette Dumas pour sa superbe traduction, si sensible et magnifiant la beauté du texte anglais. 

Lu dans :
Marah. Leaving you behind. Hektoen International Journal. Volume 3, Issue 2 - May 2011. Trad. P.Dumas

31 octobre 2013

Silhouettes rassurantes

" Aucun acteur ne souhaite jouer dans le noir. Mais il ne faut pas confondre "visibilité" et "être en pleine lumière": il y a une différence entre être perçu et être vu. Décider qu'[on] va apparaître comme une silhouette plutôt qu'en pleine lumière est un choix... "
Philippe Rousselot

Dans le film de nos existences, que de présences rassurantes nous entourent, qui n'occupent pas pour autant la scène lumineuse, ayant même parfois  délibérément quitté notre horizon familier. On les appelait jadis nos anges gardiens, on peine maintenant à leur donner un nom. Modeste médecin de famille, que de fois n'ai-je été surveillé à mon insu vers la fin de mes vacances par des patients guettant la réapparition de mon véhicule, l'éclairage derrière les fenêtres, un vague mouvement derrière les rideaux. Le seul fait de savoir "qu'on est là" permet de dormir tranquille. Pour d'autres, ce sera la présence sereine d'un parent, d'un conjoint ou d'un enfant. Ou simplement la possibilité de passer un coup de téléphone en cas de coup dur. Aucune vanité, aucune vocation à jouer au sauveur mais un rappel discret que - quelle que soit notre fonction - nous interagissons les uns sur autres, contribuant à rendre la terre plus hospitalière. 


 
Lu dans:
Philippe Rousselot. La Sagesse du Chef opérateur. J.C.Béhar Editions. 2013. 112 pages. Extrait p.51

30 octobre 2013

On se cherche, papa

"Perdre un père, qu’il soit égaré ou pirate, c’est toujours quitter l’enfance."
Cali et Quarello

"Seul, assis à la table du petit-déjeuner et trempant sa tartine dans son bol de chocolat chaud, un petit garçon dirige son regard inquiet vers le bol fumant, le journal et la place vide de son père. “Ce matin, j’ai perdu mon papa”, déclare­-t­-il tout de go. Il se rend alors au bureau des papas perdus et apprend qu’il y arrive chaque jour une trentaine de papas, en plus ou moins bon état. Avec un peu de chance, les enfants viennent les chercher le jour même mais certains, paraît-il, sont là depuis la préhistoire. En atteste ce dessin d’hommes préhistoriques, barbus et poilus comme il se doit, en train de jouer aux osselets. Il y a aussi les papas qui pleurent, les papas rayés, les barbus qui mâchent des chewing-gums. Une fois par an, tous sortent en forêt. Dans la galerie de portraits proposés par Eric Veillé et Pauline Martin, on trouvera le papa qui vient de Strasbourg avec la coiffe ad hoc ou celui qui a toujours l’air de sortir du bain. Mais ce qui compte, chacun en conviendra, c’est de retrouver son papa à soi. "

Après Stromae qui cherche son papa, ce "sacré papa / Dis-moi où es-tu caché ? / Ça doit, faire au moins mille fois que j'ai / Compté mes doigts / " , deux albums pour enfants se lancent également à la recherche des papas perdus, avec des canevas différents certes mais une petite musique identique. A l'image du Grand Commandeur s'est substituée l'image estompée d'un père plus tendre, plus gauche, parfois incertain de lui-même, mais pourtant si nécessaire. Qu'il soit perdu ou pas, entre Halloween et le Jour des morts, la période est propice à ce genre d'évocation, pourquoi s'en priver? 


Lu dans:
Laurence Bertels. Au pays des papas perdus. La Libre Lire. 28 octobre 2013. p.8
Davide Cali et Maurizio A.C. Quarello. Mon papa pirate. Sarbacane. 2013. 56 pp.
Eric Veillé et Pauline Martin. Le bureau des papas perdus. Actes Sud junior. 2013. 38 pp.


28 octobre 2013

Vérité et réconciliation

"La vérité ne ramène pas les morts mais elle les libère du silence."
José Zalaquett

"Dans son livre sur la Commission Vérité et Réconciliation, Antjie Krog poétesse de langue afrikaans et journaliste à radio sud-africaine, cite cette formule lapidaire de José Zalaquett, juriste chilien et ancien président d'Amnesty International, membre de la Commission Vérité de son pays après la chute de la la dictature: "La vérité ne ramène pas les morts mais elle les libère du silence." Sans les travaux de la Commission, jamais ces activités n'auraient été révélées. La Commission Vérité a eu pour effet de montrer et de consoler, elle a su concilier vision d'avenir et regard sur le passé. (..) 
Une chasse aux sorcières n'aurait pas fait de bien à la jeune démocratie, mais la solution chilienne - une amnistie générale - n'était pas plus séduisante; des criminels endurcis auraient pu se promener en toute liberté et l'on n'aurait jamais mis sur la place publique la douleur innommable infligée à tant de victimes. Une amnistie pure et simple aurait conduit à l'amnésie, à une perte de mémoire. C'est la raison pour laquelle il a été décidé de recourir à un compromis unique en son genre. Tout individu, quel qu'ait été son rôle à l'époque de l'apartheid, pourrait obtenir une amnistie pour les crimes commis entre 1960 et 1994 à une double condition: que ses crimes aient une motivation politique et que les coupables parlent en toute franchise. Quant aux victimes, elles bénéficieraient d'une reconnaissance officielle, voire d'une indemnisation, en échange de leur témoignage devant la Commission Vérité et Réconciliation. Cette solution s'inscrit dans la tradition de la jurisprudence africaine, dans laquelle la notion de réparation prime sur celle de représailles, où la réconciliation est plus importante que le châtiment et la vérité que la vengeance."



Lu dans:
Antje Krog. La douleur des mots. Actes Sud Littérature. 2004. 416 pages.
David Van Reybrouck. Le Fléau. Actes Sud Littérature. Lettres néerlandaises. 2008. 416 pages. Extrait p.344. Traduit du néerlandais par Pierre-Marie FINKELSTEIN. Extrait page 348-350

Entendre la mer

"J'étais promeneur sur une plage souillée de détritus et d'épaves dont notre temps n'est pas chiche, quand, à l'écart, entre deux rochers battus par les vagues, j'ai découvert un coquillage d'une étrange beauté, aux couleurs irisées, changeantes comme la mer, un coquillage remonté des grandes profondeurs, non répertorié dans les nomenclatures les plus autorisées, et j'eus l'ingénuité de le porter à mes oreilles. Et me parvint, enfin, la rumeur oubliée de la mer, alors que mon ouïe défraîchie par l'érosion intérieure, ne percevait plus celle qui battait à mes pieds, non plus que les premiers ressacs enchanteurs de l'enfance, perdus à jamais dans les régions les plus inaccessibles de la mémoire : tel est le pouvoir des seuls magiciens : nous rendre à nous-même et au monde. "
Jean Carrière
          
Lu dans :
Jean Carrière. Qui êtes-vous, Julien Gracq? La Manufacture. 1986. 192 pages. Extrait p.21

27 octobre 2013

Futurs incertains

"C'est une invention étonnante, mais qui voudra un jour se servir d'un tel appareil ?"
Rutherford B. Hayes, président des Etats-Unis (1877-1881), lors de la première présentation du téléphone

Il est difficile de prédire l'avenir. Une belle histoire commençait par une amusante anecdote. Un dénommé Forain se construisit un hôtel, et y fit poser le téléphone, alors encore assez peu répandu. Il voulut l'utiliser tout d'abord à étonner le peintre Degas. Il l'invite à dîner, prévient un compère qui, pendant le repas, appelle Forain à l'appareil. Quelques mots échangés, Forain revient... Degas lui dit : "C'est ça, le téléphone ?... On vous sonne, et vous y allez !" Me reviennent une brassée de souvenirs d'un temps pas si lointain où les téléphones étaient noirs, les walkie-talkies tendance et la CB (Citizens Band) entre véhicules affaire de spécialistes. G1id2kdo ("j’ai une idée de cadeau", pour les non-initiés): un smartP HTC One animé par un processeur Snapdragon 600, cadencé à 1.7 GHz QuadCore et 2 Go de RAM poussés par un GPU Adreno 320 :)) . Avez-vous bien saisi? 

26 octobre 2013

Combien de temps?

"Il faudra une seconde pour être un peu plus grand, le temps de souffler les bougies, une minute pour s'habiller, ou se déguiser en Indien, une journée pour partir à la mer, un été pour tomber amoureux et une vie entière pour devenir vraiment grand. [..] La dernière question reste suspendue à son point d'interrogation : combien de temps pour être heureux? "
Chloé Perarnau.


Une sagesse écrite pour les gosses, que nous sommes restés? Cette nuit, il faudra une heure supplémentaire pour changer de saison.


Lu dans:
Chloé Perarnau. Combien de temps?  Actes Sud junior. 2013. 32 pp.       

25 octobre 2013

Ma vie comme une île


"N'être qu'une île dans la mer
battue par le flux des vagues qui    inlassablement   
succède au reflux
moi qui n'attends plus guère d'elles
que reflux  reflux   reflux

Aujourd'hui     à l'horizon de ma vie    c'est en vain que je scrute
cet endroit familier d'où je discernais
le sac et le ressac
sur la plage qui pour moi
maintenant sans cesse recule."


"It is well for an island of the great sea:
flood comes to it after its ebb; 
as for me, I expect
no flood after ebb to come to me.

Today there is scarcely
a dwelling-place I could recognize;
what was in flood
is all ebbing."

 
Lu dans:
Inspiré d'un poème irlandais médiéval "The lament of the Old Woman of Beare"
9ème siècle, traduit de l'irlandais en anglais par Gerard Murphy.      

23 octobre 2013

La mémoire trouble


"La mémoire est la faculté grâce à laquelle les humains interprètent l'expérience. Se souvenir, c'est réinterpréter."
James Carroll

"Mais ces images que l'on garde en mémoire, parfois toute une vie, ne sont pas que des cartes postales, avec, inscrites au verso, la date et l'identification du lieu; elles se présentent comme des assemblages, associant au visuel des impressions, des émotions, des sons, des odeurs, toute une synesthésie à chaque fois singulière. C'est grâce à ces combinaisons de sensations qu'on peut les conserver, et s'en servir à bon escient, le moment venu. Une image (mentale ou non) ne sert à rien si elle n'évoque pas un moment, un lieu, une histoire, une de ces microparcelles de vie qui semblent contenir la vie tout entière. On se souvient d'une lumière à laquelle on a confié pendant quelques secondes la totalité de son âme; restituer cette lumière, c'est toujours chercher à retrouver le moment où elle nous est apparue. Ces images résistent avec force à toute description, à toute reproduction."

La lecture crée d'étranges dialogues, parfois à quelques heures d'intervalle, mettant aux prises dans notre salon des auteurs qui paraissent se répondre, ou affiner une pensée ébauchée: dans le cas présent, Labro citant Carroll, que développe Rousselot. Je mesure chaque jour le bonheur d'avoir pareils invités à ma table. 


Lu dans :
James Carroll cité par Philippe Labro. Le flûtiste invisible. Gallimard. 2013. 179 pages. Extrait p.41
Philippe Rousselot. La Sagesse du Chef opérateur. J.C.Béhar Editions. 2013. 112 pages. Extrait p.7,8

De l'or sous nos pas

"Il y a de l'or
         dans le vert du feuillage
(..) et passe sur l'écran
        la saison des couleurs


La forêt tout entière
    veuve de son feuillage
    est trouée de lumière
    d'une touche d'été
    qui brûle
    de l'intérieur

Mes pas désapprennent
    les chemins balisés
J'aime ce désordre
    cette pagaille de feuilles
    aux tons enchevêtrés
(..)
Il y a les tout seuls
    il y a les groupés
enfin il y a moi
    seule
    mais pas esseulée."

Magie des mots écrits. On porte en soi les couleurs d'un automne flamboyant, une douceur dans l'air et dans le coeur, le rythme balancé des pas dans un tapis de feuilles aux senteurs fauves. Et soudain, on lit sous la plume d'un(e) autre, mieux que nous ne pourrions jamais le décrire, toutes ces sensations réunies.


Lu dans:
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extraits p.24, 33, 34

21 octobre 2013

Quand le maître copie

"Plagier quelqu'un, c'est reconnaître à un travail une estime que l'on dénie à son auteur."
David Van Reybrouck

Maurice Maeterlinck, qui fut "notre" Prix Nobel de littérature en début de XXème siècle, connut des pages moins glorieuses en fin de vie. Son dernier ouvrage consacré à la vie des termites s'inspira largement, sans le citer, des travaux d'Eugène Marais, entomologiste discret né en 1871 près de Prétoria. Le plagiat de son œuvre par un auteur européen mondialement célèbre le toucha au plus profond, ce qu'il releva avec élégance: "Le célèbre écrivain belge m'a fait le grand honneur d'utiliser mes travaux, mais sans avoir la courtoisie de citer ses sources, comme il est d'usage en pareil cas". Meurtri, reconnu par ses pairs sud-africains mais guère au-delà, il nota dans ses carnets qu'"être victime de plagiat est autrement plus grave que de ne pas être reconnu sur le plan scientifique. "  Tout le monde n'a pas la chance d'être Coco Channel qui répétait: "copiez-moi, copiez-moi, j'en créerai d'autres plus belles encore." 


 
Lu dans :
David Van Reybrouck. Le Fléau. Actes Sud Littérature. Lettres néerlandaises. 2008. 416 pages. Extrait p.344. Traduit du néerlandais par Pierre-Marie FINKELSTEIN. Extraits pages 16, 139.       

20 octobre 2013

"Il y a plus grave que l'ignorance (socratique, elle avoue ses limites) : c'est de croire savoir ce que l'on ne sait pas."
Lu dans:
Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extrait p.111

19 octobre 2013

Heureux comme un babouin

"Tout à coup, nous entendons un jappement sourd. On dirait un chien, mais ce n'en est pas un. Ils dormaient toujours au même endroit. C'est là qu'ils se rassemblaient chaque jour au crépuscule. Je lève les yeux. A moins de trente mètres de moi, je vois se détacher une silhouette dans la lumière grise au bord du rocher: le babouin. Je sors ma longue-vue: il s'agit d'un mâle presque adulte. Il jappe à nouveau dans ma direction, l'air nerveux, menaçant. Un deuxième le rejoint. Je suppose que le reste de la bande dort derrière le rebord. La tombée du jour les a réunis, comme à l'accoutumée. Ce doivent être les arrière-arrière-petits-enfants de ceux [qui furent décrits exactement au même endroit un siècle plus tôt]. (...) Alors que l'Afrique du Sud a connu le siècle le plus mouvementé de son histoire, une bande de babouins a vécu ici pendant toutes ces années. Ils ont continué à manger, à s'épouiller, à se battre, à s'accoupler, à dormir et à mourir, là dans ce coin reculé." 



Les images de Lampeduza dégagent un malaise durable, photographie instantanée d'un nouveau monde accouché dans la douleur, comme Robben Island le fut pour l'Afrique du Sud. Je liste au même moment la liste de choses à faire d'une journée du Belge lambda que je suis: des rendez-vous, quelques visites de routine, l'acquisition du dernier smartphone, immobiliser l'auto devant notre domicile ce soir de bonne heure pour ne pas nous faire chauffer la place par une voiture-ventouse, passer assez tôt au Colruyt demain pour tenter d'y trouver encore de l'Orval. A l'abri de l'extrême pauvreté, des dictatures et des horreurs guerrières d'un monde qui se déchire, ne sommes-nous devenus une bande de babouins égayés s'épouillant dans la salle d'attente? A l'image de  ce magistrat de campagne dans un roman de Coetzee contraint de s'occuper de politique alors qu'il préférerait se livrer à ses activités d'archéologue amateur dans le désert, "dorlotant sa mélancolie et tentant de déceler dans le vide du désert une acuité historique particulière." 



Lu dans :
David Van Reybrouck. Le Fléau. Actes Sud Littérature. Lettres néerlandaises. 2008. 416 pages. Extrait p.344. Traduit du néerlandais par Pierre-Marie FINKELSTEIN. Extrait page 325
J.M Coetzee En attendant les barbares. Seuil 2000. Collection : Points. 249 pages

18 octobre 2013

Ombres légères

"Se pourrait-il

que je porte en moi
le lourd fardeau
de toutes celles
qui m'ont précédée?

Toutes les femmes
tenues à l'ombre
au secret
à distance
à couvert
à l'écart
tenues sous tutelle
(..)
Se pourrait-il
qu'il y ait en moi
deux femmes ennemies?
Celle qui veut exister
et celle qui s'efface
Celle qui vous regarde en face
et celle qui s'infantilise
Celle qui se donne des choix
et celle qui s'immobilise
Femme funambule ...

Dessine droit devant toi
un point imaginaire
sur la ligne d'horizon
glisse doucement ton pas
sur le fil ténu du temps
sans peur
sans honte
sans haine
légère ... "



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Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.13,14.

16 octobre 2013

Notre vie sur pilotis

"Il y a en Louisiane une sorte d’autoroute qui traverse sur pilotis le lac Ponchartrain, plus de quarante kilomètres en ligne droite au-dessus de l’eau. Tôt le matin, tard le soir, c’est une destination aller et retour, vers un lieu de tournage, trente minutes à cent à l’heure. Et la première question du jour se pose en regardant la lumière et le ciel se reflétant sur l’eau, de chaque côté de la voie, « comment, de quelle manière, filmer ce paysage ? Où mettre la caméra, quel mouvement lui donner, où placer le point de fuite, la ligne d’horizon, quel filtre, quel objectif utiliser ? Comment décrire ce qu’on ne peut encore voir, comme la rive opposée cachée par l’arc de la terre, et qui fait que ce pont sur l’eau s’étire à l’infini ? ». 
Le texte est beau, et interpelle. Ne sommes-nous pas, dans le film de notre vie, sur une route toute pareille, scrutant à chacun de nos réveils la lumière d'un horizon qui se dérobe "comme la rive opposée cachée par l'arc de la terre et qui fait que ce pont sur l'eau s'étire à l'infini" ? 


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Philippe Rousselot. La Sagesse du Chef opérateur. J.C.Béhar Editions. 2013. 112 pages. Extrait p.6

La peinture qu'on aime

« L'art est de cacher l'art. »
Joseph Joubert.

Etrange raccourci. Entre deux visites à domicile lors de ma tournée du soir, France Inter diffuse une émission consacrée à ces toiles acquises à prix d'or par des investisseurs et aussitôt entreposées à Genève ou à Singapour dans des hangars sécurisés dont elles ne ressortiront qu'épisodiquement pour revente. Un grand nombre d'oeuvres d'art disparaissent ainsi du monde visible, négociées sur catalogue par des experts plus financiers qu'esthètes. Je laisse  l'autoradio pour examiner chez elle une patiente secouée par la toux, et découvre un coquet appartement, bric-à-brac à la Prévert aussi pittoresque que sa propriétaire. Au mur, une reproduction délavée de la Joconde, façon sixties Artis-Historia, à l'énigmatique sourire. Pour faire vrai musée, calé dans un coin du pauvre cadre, un carton sur laquelle une main maladroite a écrit: Mona Lisa. L.de Vinci. On peut certes sourire des petites gens, mais entre l'émotion ressentie à la vue d'une sous-copie de la Joconde et la dissimulation spéculative dans un bunker du port-franc de Singapour de toiles bien réelles mais devenues invisibles se déroule toute la palette du monde, et sa déraison. 
 

Entendu:
Catherine Lamour et Danièle Granet, pour le film La ruée vers l'art de Marianne Lamour (en salle le 16 octobre en France). France Inter. L'humeur vagabonde. Lundi 14 octobre 2013. 20 h. http://www.franceinter.fr/emission-lhumeur-vagabonde-catherine-lamour-et-daniele-granet

14 octobre 2013

Le progrès et son ombre

"Tout progrès, pour intéressant et bienvenu qu'il soit, implique toujours une perte."
 David Van Reybrouck.

Ils sont la nouvelle Afrique du Sud, mais l'ancienne est encore omniprésente, le chemin sera long. Ils ont conscience d'appartenir à une minorité de privilégiés auxquels le changement apporte réellement des améliorations concrètes et regrettent pourtant les samedis où, enfants, ils se levaient avant le jour pour attraper des oiseaux ou pour aller jouer au foot toute la journée jusqu'à ce que le ballon leur sorte par les yeux lorsqu'ils rentraient à la maison, à la nuit tombée, la peau couleur de terre. Tous bonheurs aujourd'hui supplantés par les dessins animés à la télévision. La nostalgie est inhérente à l'ascension sociale, tout passage au palier supérieur générant inévitablement, chez celui ou celle qui en fait l'expérience, un sentiment de perte par rapport à la condition précédente.
 


Lu dans :
David Van Reybrouck. Le Fléau. Actes Sud Littérature. Lettres néerlandaises. 2008. 416 pages. Extrait p.344. Traduit du néerlandais par Pierre-Marie FINKELSTEIN.

13 octobre 2013

Marcheurs solitaires

"Robinson a toujours fasciné les philosophes. L'essence de l'humanité n'est pas dans l'isolement, mais dans la rencontre. Je fais une différence entre la solitude et l'isolement. La solitude, c'est le fait d'être le seul à être soi-même et à ça, on n'échappe pas. Il faut combattre l'isolement et accepter la solitude, qui est indissociable de la condition humaine."
André Comte-Sponville

On dort
    les uns contre les autres
on vit
    les uns avec les autres
on se caresse     on se cajole
on se comprend    on se console
mais au bout du compte
on se rend compte
    qu'on est toujours tout seul au monde.
                        (Fabienne Thibeault)

Nous sommes des marcheurs solitaires qui ne nous déplaçons qu'en groupe.


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André Comte-Sponville. Entretien avec Gilles Bechet. Le Soir Victoires. 12 octobre 2013. p.6

12 octobre 2013

Les sons du silence

"La méditation, c'est comme une douche de silence qu'on prendrait chaque matin en laissant pour une fois les mots à distance."
 André Comte-Sponville.

J'ai testé récemment un casque Bose à réduction de bruit, impressionnant d'efficacité dans une FNAC vacarmeuse. L'alternance instantanée bruit/silence et la musique cristalline qu'il permet d'écouter réussit à faire désirer intensément l'achat (coûteux) de cet ustensile de rêve. Il ne permet pas d'acheter simultanément la méditation qui donne sa valeur à ce désert sonore. Le silence intérieur est un patient entraînement, accessible à peu de frais, qui se mérite ou se partage dans la confidence à mots comptés, et l'absence de paroles qui la suit. Lors d'un séjour déjà lointain dans le temps (que j'associe dans ma mémoire à la chute du mur de Berlin et au vacarme assourdissant qu'il créa pour l'équilibre de la planète) je fis un court séjour dans les mouroirs de la mère Thérèse à Calcutta. Assis en tailleur dans la grande chapelle de la Circular Road où se célébrait le premier office du matin, fenêtre ouvertes pour assurer la ventilation et envahie par les bruits d'un trafic extérieur épouvantable, je me laissai envahir par le silence d'une communauté qui intériorisait  la journée à venir. Trois cent personnes assises comme moi partageaient ce moment gratuit d'une valeur inestimable. Le silence vient de l'intérieur de l'être et se dilate en lui, avec ou sans casque à réduction de bruit. 



Lu dans:
André Comte-Sponville. Entretien avec Gilles Bechet. Le Soir Victoires. 12 octobre 2013. p.6

11 octobre 2013

La cérémonie des adieux

"Nous ne savons plus nous acquitter de la cérémonie des adieux. Nous possédions autrefois une maison familiale au bord du Lot. Fin septembre, nous la fermions, nous en fermions les volets, nous la rendions au silence, à un hiver sans doute rude, à la brume du Lot qui l'envelopperait dès le mois d'octobre. Nous la retrouverions quelque peu transie au mois de juin prochain. Avant de l'abandonner, je m'avançais le long du perron. Je m'approchais du fleuve, mélancolique, recueilli, ému, parcourant du regard tous ces mois où nous serions séparés l'un de l'autre. "
P. Sansot
Lu dans:
Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extrait p. 136

10 octobre 2013

La nouvelle richesse

«Vous avez besoin du trou, pas de la perceuse ; d’une projection, pas d’un DVD; de déplacements, pas d’une voiture ! »
Rachel Botsman


Assiste-t-on au passage progressif d'un âge de la propriété vers un âge de l’accès, où la possession matérielle d'un objet se verrait supplantée par la seule satisfaction de pouvoir en jouir? L'utilisation de logiciels en ligne, en permanence mis à jour, sans qu'il soit nécessaire de les installer sur son PC, en est un indice conforté par bien d'autres: le succès des vélos-lib, du car-pooling genre Cambio, des mises en location durant ses vacances de son appartement ou de sa maison, du time-sharing, voire des places de parkings en ville utilisées en alternance jour-nuit comme le tente une administration communale. Le mouvement touche jusqu’à l’épargne : plutôt que de la laisser dormir sur un compte, des particuliers se la prêtent en contournant les banques. "La richesse réside bien plus dans l’usage que dans la possession" notait Aristote.  La crise, en contraignant les gens à la débrouille, provoquera-t-elle un sursaut de créativité et de confiance mutuelle susceptible de faire naître ce phénomène de la consommation collaborative?  Rien n'interdit d'essayer. Un article récent du Monde diplomatique prolonge cette réflexion 


Lu dans:
Rachel Botsman et Roo Rogers, What’s Mine Is Yours : How Collaborative Consumption Is Changing the Way We Live, HarperCollins, Londres, 2011  ; Lisa Gansky, The Mesh : Why the Future of Business Is Sharing, Portfolio Penguin, New York, 2010.
Martin Denoun et Geoffroy Valadon  Posséder ou partager ? Le Monde diplomatique. Octobre 2013. p.3

08 octobre 2013

"Le véritable analphabétisme n'est pas dans l'incapacité de lire et d'écrire, mais dans l'inaptitude à créer."
Hyaku-sui

Entre fuite et rejet

"Nous sommes sans domicile fixe, le monde entier est sans abri si nous ne parvenons pas à nous sentir chez nous avec les autres."
Jens C Grondahl
La semaine passée lors d'une visite j'ai croisé en rue un couple, la femme était entièrement voilée, visage dissimulé. Ma surprise témoigne de la proportion ténue de ce port de la burka intégrale dans nos quartiers pourtant fort hétérogènes de longue date: le cas demeure aussi rare que de voir un chien à trois pattes. On oscille pourtant à ce moment entre deux réactions simultanées, le rejet et la fuite. Ou l'acceptation de nos différences, mais jusqu'où? L'impression de fragilité de nos équilibres de vie face à ces nouvelles situations prend sa source dans la totale perte de repères au quotidien, alors que nous croyions nos rues, nos placettes, nos voisins immuables, et pour toujours. Les voisins proches sont morts, ou ont déménagé vers des régions plus typées, les terrasses autour de nous résonnent d'idiomes que nous ne comprenons guère, parfois de chants; les fumets ne sont plus ceux du barbecue bleu-blanc-belge, les visages nous sont à peine connus. La tentation nous guette d'adopter l'expression féroce de Sébastien Marx, journaliste et comédien américain établi en France définissant le "con" utilisé couramment par les Français comme "tout autre personne qui n'est pas moi". Je n'en ferai pas la mienne.



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Jens Christian Grondahl. Les complémentaires. Gallimard. 2013. 236 pages. 

07 octobre 2013

Sagesse de la transmission

"La transmission de quelques objets modestes , témoins silencieux de leur affection. Ils en usèrent dans la vie de tous les jours sans trop les renouveler. Ils portèrent l'empreinte de leur souci à vivre, à nous alimenter, à nous protéger de la faim, du froid. Une certaine manière de tendre les draps, de disposer les couverts prolonge, dans notre mémoire, leur vie.  Nous ne saurions dissocier leur être et leurs manières de nous apparaître : en ce qui concerne mon père, un béret dont il ne se séparait jamais. "
Pierre Sansot


 
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Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extrait p. 134

05 octobre 2013

Rêves d'étoiles

"Un être humain ramène des histoires à raconter, pas un robot."
Frank De Winne

Alors que les robots parcourent Mars, est-il encore nécessaire d’y envoyer des êtres humains au risque de ne pouvoir assurer leur retour comme l'envisage crûment une agence spatiale privée ? Comme le souligne non sans humour Frank De Winne, notre deuxième spationaute belge après Dirk Frimout et premier commandant européen de la station spatiale internationale,  "c’est un projet qui peut poser des problèmes éthiques. Comme agence spatiale, nous portons des valeurs fortes. Nous voulons prendre soin de nos astronautes, nous oeuvrons pour l’humanité mais aussi avec humanité. (..) L’exploration spatiale est une activité à risques, mais notre objectif est de revenir sauf et en bonne santé, en minimalisant le danger. Il me semble qu’offrir sa vie à coup sûr est un prix très élevé à payer pour accomplir cette exploration".

Il n'empêche que l'exploration humaine de la planète rouge demeure un défi pour le XXIème siècle, démarche essentielle "parce qu’une société qui s’arrête d’explorer et de chercher est une société qui n’avance plus. Les civilisations qui ont arrêté d’explorer ont toutes disparu plus ou moins rapidement."   Rover, le robot qui a précédé Curiosity, a parcouru en cinq ans moins de kilomètres que les astronautes d’Apollo 17 en deux semaines. La machine humaine est plus complexe, elle regarde un panorama là où le robot ne regarde qu’où on lui dit de regarder. L’être humain peut apporter des données très complexes. Et puis, cela nous sert aussi à nous projeter aux côtés de cette exploration. Un être humain ramène des histoires à raconter, pas un robot. 

On croit entendre le rire en grelot du Petit Prince : "-Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j'habiterai dans l'une d'elles, puisque je rirai dans l'une d'elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire!" Et il rit encore. "-Et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m'avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir... Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras: "Oui, les étoiles, ça me fait toujours rire!" Et ils te croiront fou. Je t'aurai joué un bien vilain tour... "
 
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Frank De Winne. Ce siècle verra l’homme sur Mars. Propos recueillis par Frédéric Soumois. Le Soir 4 octobre 2013. Extrait p. 6
Antoine de Saint-Exupéry. Le Petit Prince. Project Gutenberg. http://gutenberg.net.au/ebooks03/0300771h.html

03 octobre 2013

Poussières entre ombre et lumière

"... la poussière qui s'était accumulée sur les meubles, qui jonchait le sol, qui naissait des vêtements que j'examinais, qui m'emplissait les poumons et provoquait un début de conjonctivite. . (..) [Alors que] pour moi, qui fus un enfant du Lot-et-Garonne, la poussière était associée à celle que je soulevais à vélo du côté de Sainte-Livrade ou de Villeréal. Je la faisais naître du chemin à la manière d'un cheval blanc et fougueux. "
Pierre Sansot

Revient en mémoire l'ancestrale "toi qui es poussière". Vers laquelle des deux nous imaginons-nous retourner? 

Lu dans:
Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extrait p. 139
 «Je suis très connu, mais personne ne le sait...»
Jean-Philippe Toussaint

Lu dans:
Nue, par Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 170 p. 

02 octobre 2013

Sagesse de Dante

" Mais le temps est venu pour nous de suivre Dante, que guida si bien Virgile dans les méandres de l'après-vie. Le temps est venu de quitter les Enfers. «Et de là nous sortîmes à revoir les
étoiles'. »
' Dante, La Divine comédie, L'Enfer, chant XXXIV.



Lu dans:
Lucien Jerphagnon. C'était mieux avant ... Texto 2007  250 pages. Extrait p 170

30 septembre 2013

Les objets de rien des gens de peu

"Ils avaient fait leur temps. Nous les avions rangés dans un grenier ou une pièce inoccupée ou encore nous les avions accompagnés sans scrupule jusqu'à une décharge. Et voilà qu'ils resurgissent dans l'allégresse et qu'ils bénéficient d'une seconde vie. Ils sont tous là en ordre de bataille, la plupart écorchés par leur vie antérieure, et hors d'usage ou encore bons pour une société qui n'a plus cours: un moulin à café alors que les machines ont rendu leur usage inutile, des lames de rasoir, celles qui coupent le visage de celui qui en use, des brocs destinés à la toilette du matin comme si les salles de bains n'existaient pas, des tubes de dentifrice marque « Colgate ». (..) J'aperçois des diplômes, celui du certificat d'études ou du brevet élémentaire. L'acheteur sera-t-il un être inculte qui se prévaudra d'un savoir qu'il ne possède pas ou bien les montrera-t-il à un enfant qui se gaussera à la vue de ses papiers dont il ne saura que faire? Tout ce petit monde vit à plat, modestement, résigné à s'étaler à même le trottoir et à subir les outrages d'un public distrait. Si on leur donnait la parole, ils voudraient revendiquer, manifester de la fierté, une fierté outragée: «Que croyez-vous, ma chère madame, autrefois j'ai mouliné un excellent café dont l'arôme excitait une famille mal réveillée».
Pierre Sansot. Ce qu'il reste.

La consultation est terminée depuis une heure, et ma tête bourdonne encore des récits de tous ces "gens de peu" qui font notre quotidien, et ma vie professionnelle. La description que me fait Pierre Sansot des multiples objets de brocantes des rues de nos cités compose le meilleur des décors à ce qui est devenu mon quotidien, une pratique médicale du "presque rien" qui se révèle souvent une rencontre permanente du presque tout, d'existences souffrantes égrenant les pathologies les plus diverses et les plus réelles, tellement intriquées dans la pauvreté de moyens disponibles  qu'on ne sait guère par quel bout en dévider l'écheveau. "Au-delà du marchandage, ce sont des histoires de vie qui sont en jeu - non point ces histoires commémorées reproduites à grand spectacle mais des vies authentiques, silencieuses, accomplies dans la douleur et dans la joie, qui se sont brisées avec un décès, un héritage, une succession difficile. Les uns et les autres parlent d'abondance puis se taisent quand ils prennent conscience d'un néant qui fait effraction sur une rue banale et auquel ils ont été associés brutalement et dans lequel, un jour, ils seront immergés. Enfin, vient le moment de fixer le prix: là encore je découvre une visée démocratique dans ce rassemblement qui contient des objets d'une inégale valeur et qui se côtoient fraternellement en dehors d'une quelconque valeur marchande."
Quand la médecine rencontre les brocantes, on peut s'entendre.

Lu dans:
Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extraits p. 39, 43-45

Sagesse des restes

   "Le reste reçoit donc deux acceptations différentes: un résidu, un laissé-pour-compte, mais aussi bien l'immensité de ce qui nous entoure et dont les manifestations n'épuisent pas la totalité."
Pierre Sansot

Cet été qui n'en finit pas nous offre une belle rencontre avec nos enfants et petits-enfants au prétexte d'une cueillette de pommes qui feront un nectar en novembre, belle occasion de se réchauffer une dernière fois aux rayons mordorés du soleil de septembre et aux rires des uns et des autres. Les plus jeunes retardent le moment du départ par une dernière culbute, une ultime glissade en tyrolienne, une dernière petite soif, un dernier bisou aux cousines. Les portières claquent, dernier au revoir sonore ... et soudain le silence.  Nos vies de jeunes grands-parents, entre été et automne, se reflètent bien dans cette fin de journée, avec cette étrange impression de vivre le "reste", aux contours indiscernables et dont l'horizon échappe au regard.  On était dans la vie, on l'est encore, mais une autre, comme ces soirs de fête où on se dit que c'était bien, et qu'on aimerait prolonger avec les derniers invités qui s'attardent. 

Pierre Sansot décrit merveilleusement ces restes qui ne sont pas seulement ce qui survit mais aussi une autre manière d'être, à la manière de ces agapes qui se prolongent. "Ils se sont séparés le ventre plein, une chanson gaillarde à la bouche et d'ailleurs ils avaient de la peine à se quitter. Nous avons été invités le lendemain pour déjeuner avec les restes et nous avons été surpris de la saveur de ce qui nous fut servi avec une carcasse de volaille et un fond de sauce. [..] L'existence de restes, leur usage, est-ce la marque de petites gens ou d'une société misérable vivant de débris, réutilisant tout ce que la société a rejeté, dormant près d'immondices ou bien est-ce aussi une manière de parfaire l'acte de manger, de lui donner de la solennité, du sens et d'en faire une occasion de partage, donc d'amitié? Les bouteilles qui ont été vidées mais n'ont pas été déplacées: elles nous assurent que nous avons bu à notre soif et que d'autres bouteilles iront les rejoindre. L'un des gigots à peine entamé signifie l'abondance et pour peu que l'on nous en prie, nous l'attaquerons derechef. Plusieurs signes témoignent de la plénitude de l'événement: des serviettes dépliées, des mies de pain sur la table, un certain désordre dans les vêtements, des visages rubiconds, des paroles plus lestes nous font comprendre que nous sommes passés d'un ordre un peu figé à un désordre bon vivant. [..] Il demeure des restes, élaborés au départ de ces plats consistants et goûteux exigeant une longue durée pour arriver à leur excellence comme un pot-au-feu, une daube, une choucroute ou encore un barbecue qui voit les invités s'affairer autour de la bête qu'ils font tourner pendant quelques heures.  Nous leur demandons de ne pas nous abandonner - une invitation qui serait inconvenante sans l'existence de ces restes. Nous avons donc déjeuné ensemble. Nous digérerons ensemble et cet acte commun a du sens. Nous cédons à une douce euphorie laquelle nous rend bienveillants les uns à l'égard des autres. « Vous n'allez pas repartir avec le nombre de kilomètres qui vous attendent. » Que de prévenance, que de douceur dans de telles propositions et comme il nous est agréable de les entendre!  La fête se prolonge encore une journée puis une autre journée: le temps s'étire langoureusement."

Saisons de la vie, si diverses et si belles. Celle des restes possède sa saveur propre, comme le souffle une de mes proches: "enfin je prends mon temps et je donne mon temps." A profusion. 



Lu dans:
Pierre Sansot. Ce qu'il reste. Payot et Rivages. 2006. 201 pages. Extraits p. 28, 29-31

28 septembre 2013

Pêcheurs de perles

"Le pêcheur de perles, qui va au fond des mers pour trouver dans la profondeur le riche et l’étrange."
Hannah Arendt

Arendt appelait "Pêcheurs de perles" ces hommes (..) qui, dans des situations tragiques, savent écouter l'autre et sont capables de compassion, ceux qui se battent pour la vérité et n'acceptent pas de compromis avec le mensonge politique, ceux qui préservent du mal la mémoire exposée à l'élimination et à l'oubli, ceux qui sont capables de penser avec autonomie face à l'angoisse morale des coutumes, ceux qui n'échangent pas leur propre survie contre la liquidation d'un autre être humain, ceux qui préservent l'intégrité morale même dans des situations de solitude extrême, ceux qui ne renoncent pas à leur propre capacité de jugement.  On se sent modeste face à cette description, mais pourquoi pas après tout, chacun à notre modeste échelle. 


 
Lu dans:
Hannah Arendt. Walter Benjamin, 1892-1940. Allia. 2007. 114 pages. 

27 septembre 2013

La peur multiple


"En 1990, alors qu'elle venait de gagner les élections que la dictature allait annuler, Aung San Suu Kyi prononçait un discours, " Se libérer de la peur ". " La véritable révolution, disait-elle, est celle de l'esprit. Il faut se libérer de la peur. La dépasser. La mettre au service de la vérité, de la justice, et de la compassion Ce n'est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur. La peur de perdre le pouvoir corrompt ceux qui l'exercent, et la peur de la brutalité exercée par le pouvoir corrompt ceux qui la subissent. "Baya" - la peur - étouffe et anéantit lentement tout sens du bien et du mal. Et en raison de la relation si étroite entre la peur et la corruption, dans toute société où mûrit la peur, la corruption, sous toutes ses formes, s'enracine profondément. "

Elle poursuit : " Le plus grand don pour un individu ou une nation, dit Gandhi, est Abaya - l'absence de peur. Pas simplement le courage physique, mais celui qui libère l'esprit de la peur. Un courage qui pourrait être décrit comme une "grâce sous la pression", une grâce toujours renouvelée, face à une pression dure, incessante. " Aujourd'hui, un quart de siècle plus tard, dans tant d'endroits du monde il y a toujours la terreur, les massacres, la torture, l'enfermement, le travail forcé, le déni des droits fondamentaux de tant d'hommes, de femmes et d'enfants.

Lu dans:
Catherine Vincent. Lueur dans la nuit. Le Monde 10 août 2013. Jean Claude Ameisen, médecin, revient sur une photographie prise au moment de la libération de la figure de l'opposition birmane Aung San Suu Kyi, après quinze ans de résidence surveillée.

25 septembre 2013

La fin d'une époque


"Elle ronchonne et se met en route, produisant un bruit terrifiant, avant de flotter le long de la route. Vous la montez plus que vous la conduisez, manipulant un volant gros comme un couvercle à poubelle, dans la vague direction du voyage."

Elle, c'est il : le combi de Volkswagen va disparaître, pas les souvenirs de ses occupants. Ce 31 décembre, le dernier exemplaire de ce véhicule mythique - dont Jean-Marc Ayrault confessait qu'il était sa part d'ombre depuis 40 ans - sortira des lignes de production de son usine brésilienne après soixante-trois années de production ininterrompue. Sa vitesse limitée s'accommoderait-elle mal du rythme effréné des voyages modernes?  J'en connais parmi mes amis proches qui liront ceci avec un brin de nostalgie: comme moi, ils l'auront en fait toujours connue, comme Planta, les Chokotoffs ou Tintin, et sa fin c'est mourir un peu. 

Une nostalgie partagée par cette internaute qui raconte son histoire sur le site de la BBC : "Les campeurs ne vont jamais vite. Même si nous avons été flashés une fois aux Pays-Bas. On ne savait pas si on devait s'en prendre à notre malchance ou célébrer ça comme une victoire. Malgré tous ses défauts, le van avait un caractère dont les monospaces sont dépourvus et qui me manque encore. Ça n'était simplement pas une voiture, c'était une extension de notre maison." 



Passion brûlante


"Ceux qui ne se sont pas brûlé les ailes ignorent tout du feu."
A. Jardin


Lu dans:
Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset. 2010. 300 pages. Extrait p. 232

24 septembre 2013

Sagesse zen

"Quand tu bois de l'eau, pense à sa source."
Proverbe Zen


Qui n'a connu ces ritournelles du matin qu'on fredonne la journée durant, mouche perdue dans notre cerveau musical dont elle ne parvient à s'échapper? Pareil pour cette phrase modeste qui m'a habité tout ce lundi, curieuse expérience. L'arôme du café et du pain grillé, le beurre fondant sous la gelée de groseilles, la douceur du savon à barbe sous les poils du blaireau m'ont soudain fait voyager là où jamais auparavant je n'étais allé: tous ont leur source, d'une pureté et d'une beauté sans nom. En remonter le fil devient une rencontre avec soi, avec cette image de soi pleine de promesses parfois estompées, avec celui qu'on était et qu'on n'est plus, avec celui qu'on rêve pourtant encore d'être. Ou comment une dizaine de mots peuvent donner saveur à une journée de boit-sans-soif. 
 
 
Lu dans:
Jess T.Y. Les jardins Tao. Lanore. 2001, 2007 éd.française. 135 pages. Extrait p.125

23 septembre 2013

News

"La dinguerie est de tous les pays. Seul le style est national."
A. Jardin 

Douze personnes ont été tuées par un tireur isolé lundi passé à Washington, suivie d'une autre fusillade à Chicago jeudi. Un commando masqué et armé a attaqué samedi un centre commercial de luxe à Nairobi, tuant au moins 20 personnes. Un double attentat suicide devant une église a fait au moins 43 tués et 46 blessés ce dimanche à Peshawar. Scènes devenues ordinaires de nos journaux et de nos écrans, leur quotidienneté donne progressivement à la folie des hommes une allure de normalité. 


 
Lu dans:
Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset. 2010. 300 pages. Extrait p. 248

21 septembre 2013

Fin d'un amour

"Tu n'as cessé de m'encourager à écrire. Au cours des vingt-trois années passées dans notre maison, j'ai publié six livres et des centaines d'articles et entretiens. Nous avons reçu des dizaines de visiteurs venus de tous les continents et j'ai donné des dizaines d'interviews. Je n'ai sûrement pas été à la hauteur de la résolution prise il y a trente ans: de vivre de plain-pied dans le présent, attentif avant tout à la richesse qu'est notre vie commune.

Je revis maintenant les instants où j'ai pris cette résolution avec un sentiment d'urgence. Je n'ai pas d'ouvrage majeur en chantier. Je ne veux plus - selon la formule de Georges Bataille - « remettre l'existence à plus tard », Je suis attentif à ta présence comme à nos débuts et aimerais te le faire sentir. Tu m'as donné toute ta vie et tout de toi; j'aimerais pouvoir te donner tout de moi pendant le temps qu'il nous reste. Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi le vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C'est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. J'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante «Die Welt ist leer, Ich will nicbt leben mehr (Le monde est vide, je ne veux plus vivre)» et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble."
André Gorz.

Le samedi 22 septembre 2007 dans sa maison de Vosnon (Aube), le philosophe André Gorz se suicide à l'âge de 84 ans en même temps que son épouse, Dorine, atteinte d'une maladie incurable.

Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait pp.74,75  

des limites


"Peut-être que deux ou trois feuilles valent mieux que mille: il suffit parfois d'en connaître une pour savoir toutes les autres. Une seule fleur d'abricot nous permet de ressentir le printemps: il n'est pas nécessaire d'attendre que tout l'arbre soit en fleurs. "
Sagesse Zen

Ils ont six ans, ou douze, ou vingt et toutes les connaissances du monde dans les mains, au bout de leurs doigts. Michel Serres leur a donné un joli nom : les petites poucettes. Plus vieux, ils connaîtront la griserie de tous les avoirs possibles en ligne: achat en un clic à la mode Amazon.com, lastminute, toute la musique du monde, les meilleurs films, le dernier prix de l'or ou des placements de céréales. Une frénésie de l'illimité nous a saisis, Adam redevient Dieu. Le soir est tombé. Seul dans mon bureau faiblement éclairé et silencieux je prête l'oreille à la musique ténue d'Epicure qui souffle que l'homme qui ne sait se contenter de peu ne sera jamais heureux de rien. Ou plus récemment, d'André Gorz: « Il faut accepter d'être fini: d'être ici et nulle part ailleurs, de faire ça et pas autre chose, maintenant et non jamais ou toujours [ ... ] d'avoir cette vie seulement. » Et si le défi de demain était le réapprentissage de l'autolimitation? 


Lu dans :
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.48 (se citant lui-même, autoexhortation terminant son livre Le Vieillissement

19 septembre 2013

L'irresponsabilité des hirondelles

"La galère te donnait des ailes. Moi, elle me faisait tomber dans la déprime. C'était en été, nous admirions les acrobaties aériennes des hirondelles dans la cour de l'immeuble et tu as dit: « Que de liberté pour si peu de responsabilité! »
André Gorz.

L'image est belle, et m'interpelle: qui sommes-nous pour imaginer la responsabilité d'un couple d'hirondelles, nous qui ne pouvons même pas voler?
 

Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.34

18 septembre 2013

Baisers volés

"Bonheur fané, cheveux au vent
Baisers volés, rêves mouvants
Que reste-t-il de tout cela ?"
Charles Trenet. Que reste-t-il de nos amours

A l'aune du souvenir, façon Foenkinos: "Nous nous sommes tant aimés, pensais-je souvent, et notre amour est à présent en noir et blanc. Je l'admirais sûrement de m'avoir aimé autant, et je la comprenais si bien de si peu m'aimer maintenant . C'est l'enfance du bonheur, et cela ne peut pas durer. Vient un soir où même les souvenirs sont périmés. Je dois être déprimé, pour tenir de tels propos. Il y a un signe qui ne trompe pas: le matin, je me fais des bouillies. Mâcher m'ennuie terriblement en ce moment. Il m'arrive aussi de prendre des antidépresseurs." 

Ou façon Emmanuelle Bercot, dont le film "Elle s'en va" sort cette semaine.  Décrit avec talent par Daniel Couvreur et Nicolas Crousse qui parviennent à nous donner l'envie d'aller découvrir cette sexagénaire (Cathérine Deneuve) qui part à l’assaut de la vie, se bat contre les rides du temps qui file à tombeau ouvert à l’âge où on prend sa retraite, consciente que le sablier de la vie se vide. Une femme saisie par une curiosité, une gourmandise de l'existence, qui fugue au plus profond d’une France de cartes postales, se perd sur les départementales et s’encanaille dans les petits bals de province. Heureuse au fond des yeux, elle pose des gestes émus d’une infinie tendresse face à un vieil agriculteur qui ne joue pas. L’homme usé lui raconte la vie telle qu’elle passe, insouciante, sans vous laisser le temps de rouler une cigarette. Elle va s’aventurer dans une ferme, dans une discothèque, choses soudaines et inattendues, et elle est capable d’y passer de beaux moments. "Dis-lui, Bettie, que j’aime les roses fanées parce qu’elles nous éraflent du désir de vivre."  

Deux visions d'une réalité similaire, un livre, un film. Avec laquelle termineriez-vous votre vie?


Lu dans:
Nicolas Crousse. Catherine Deneuve se réinvente sur la route. Le Soir, supplément MAD du mercredi 18 septembre 2013. page 2, 3
Daniel Couvreur. J'aime les roses fânées. Le Soir, supplément MAD du mercredi 18 septembre 2013. page 2.
David Foenkinos. Qui se souvient de David Foenkinos? Gallimard. 2007. NRF. 181 pages. Extrait p.19

Héros ou Juste


"Quand je lui demandai pourquoi elle se sentait obligée de faire entrer dans sa maison ces réfugiés qui traînaient après eux tant de dangers et de problèmes, y compris l'obligation de mentir aux autorités, elle n'arriva jamais à comprendre vraiment où je voulais en venir. Ses grands yeux cessèrent de briller et elle me dit: «Écoutez. Écoutez. Qui aurait pris soin d'eux si nous ne l'avions pas fait? Ils avaient besoin de notre aide et ils en avaient besoin à ce moment-là. » Pour elle, et pour moi qui subissais la joie contagieuse de son sourire chaleureux, le choix est devenu une évidence. "

À l'intérieur du groupe des résistants, Todorov introduit une distinction utile entre les héros et les Justes, distinction qui porte à la fois sur leur mode d'action et sur leur profil psychologique. Alors que le héros cherche à combattre l'ennemi les armes à la main, le Juste ne se préoccupe pas d'action militaire. Lorsque, longtemps après la guerre, on vient le féliciter et lui dire qu'il s'est conduit en héros, il s'en défend farouchement. Pourquoi? D'abord parce que, contrairement aux héros, les Justes tiennent la vie de l'individu pour une valeur indépassable et qu'ils ne vouent aucun culte à la mort. Du reste, un héros est en principe mort, alors qu'eux ont souvent survécu: ils ne cherchent jamais à se sacrifier, et les risques qu'ils prennent sont calculés. Sauver des vies humaines est la définition même de leur travail; en conséquence, ils renoncent à prendre celle des uns pour défendre celle des autres, la seule préoccupation du Juste est de sauver des vies. De par le type d'action qu'il défend, le héros est souvent porté à se mettre en valeur, ou au moins en lumière. L'efficacité du Juste tient, au contraire, à son invisibilité. C'est la raison pour laquelle l'action de tant de Justes reste ignorée pendant longtemps, voire à jamais, étant donné qu'un grand nombre d'entre eux, même après la fin de l'épisode historique qui les a conduits à agir, ne tiennent nullement à sortir de l'anonymat. Inconnus, les Justes le sont souvent d'autant plus, en effet, qu'ils ne s'étendent pas sur leurs actes, considérant que ceux-ci allaient de soi et n'appellent donc pas de commentaire particulier.


Lu dans :
Pierre Bayard. Aurais-je été résistant ou bourreau ? Les Editions de Minuit. 2013. 158 pages. Extrait p 74 75
Tzvetan Todorov, Face à l'extrême, Le Seuil, 2003, p. 256.

16 septembre 2013

Sagesse de Gustave Roud

« Souvent au soir vos mains vous sembleront vides et le sommeil vous délivrera d'une pauvreté inexplicable. Chaque heure est loin de donner tout de suite son fruit. Si vous vous obstinez à épeler minutieusement la journée moribonde, vous n'aurez qu'une série de mots incohérents. Il faut attendre, des années peut-être, et la phrase peu à peu s'illumine. Et le temps semble se propager comme les musiques à bouches du dimanche soir qui, de trois accords changent le cœur des villages. »
Gustave Roud

Une phrase à enfouir comme pierre précieuse dans la main de l'homme découragé par un labeur sans avenir, de la mère épuisée par les réveils nocturnes, du demandeur d'emploi en quête d'utilité. Et de nous tous les soirs mauvais où se déroulent nos questions mille fois posées, et autant irrésolues. La quête du bonheur est une course lointaine. 



Lu dans:
Gustave Roud cité par Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait page 316 

Il faut sauver Willy

"Un paquebot c'est une mauvaise comédie entourée d'eau."
Philippe Labro.

On ne peut mieux résumer le chantier titanesque entamé ce jour sur l'île du Giglio: celui du redressement de l'épave du paquebot Costa-Concordia. Folie de la démesure humaine, d'un commandant écervelé, d'un drame survenu à quelques mètres de la terre ferme où sombre un paquebot construit pour affronter les les plus fortes tempêtes, de la difficulté à le redresser, quasi en bord de plage, en raison de sa masse. Une baleine échouée, victime d'un mal pernicieux: tellement énorme qu'elle a perdu la tête. 
 


Lu dans:
Philippe Labro. Le flûtiste invisible. Gallimard. 2013. 179 pages. Extrait p.25

15 septembre 2013

Oh le beau jour


"Entre toi et moi, il y eut un coup de foudre suivi d’une vie; ses hauts, ses bas. Désormais la mort, il ne reste que l’amour; l’éternel."
Kim Thúy

Il y a peu de chose concernant l'épreuve de la durée dans la littérature sur l'amour. Prenons le théâtre. Si vous regardez les pièces qui montrent les démêlés de jeunes amoureux contre le despotisme de l'univers familial - un sujet absolument classique -, on pourrait toutes les sous-titrer d'un titre de Marivaux: Le Triomphe de l'amour. On a le triomphe de l'amour, mais pas sa durée. On a juste ce qu'on pourrait appeler l'intrigue de la rencontre. Les grands romans sont souvent bâtis sur l'impossible de l'amour, son épreuve, sa tragédie, son écart, sa séparation, sa fin. Mais sur la durée positive, il n'y a pas grand-chose... sauf chez Beckett. Celui dont on a dit qu'il était un écrivain du désespoir, de l'impossible, était avant tout aussi un écrivain de l'obstination de l'amour. La pièce "Ô les beaux jours" est l'histoire d'un vieux couple, une femme, un homme rampant derrière la scène. Tout est délabré, elle est en train de s'enfoncer dans le sol, mais elle dit: « Quels beaux jours ça a été. » Et elle le dit parce que l'amour est toujours là, cet élément puissant et invariant qui a structuré son existence en apparence catastrophique, qui ne cache rien du désastre des corps, de la monotonie de l'existence, de la difficulté grandissante de la sexualité dans la puissance finalement splendide de l'amour et de l'obstination à durer qui le constitue. “ Oh le beau jour encore que ça aura été... Encore un... Après tout. ”
 
Lu dans
Alain Badiou, avec Nicolas Truong. Eloge de l'amour. Flammarion. 2009. 90 pages. Extrait 68-70

14 septembre 2013

L'espérance douce

"Patience : forme mineure de désespoir, déguisée en vertu. "
Ambrose Bierce . Dictionnaire du diable.
 

13 septembre 2013

Retenez-moi où je fais un malheur

"En diplomatie, l'ultimatum est la dernière exigence avant les concessions."
Ambrose Bierce. Dictionnaire du Diable.

Journaliste, homme de guerre, Ambrose Bierce a été raconté par Carlos Fuentes dans son roman "le Vieux gringo". De la Guerre de Sécession (à 17 ans) à la guerre civile du Mexique (à 71 ans, où on perd sa trace), il trempe sa plume acerbe dans l'observation des conflits qui opposent les hommes. L'histoire récente révèle que certaines maximes ne vieillissent guère. 
 


12 septembre 2013

Le rêve des hommes

 "Lorsqu'un seul homme rêve, ce n'est qu'un rêve.
Mais si beaucoup d'hommes rêvent ensemble, c'est le début d'une nouvelle réalité."
F. Hundertwasser (Hyaku-sui)

Artiste inclassable, Friedrich Stowasser (né à Vienne le 15 décembre 1928) , mieux connu sous le nom de Friedensreich Hundertwasser Regentag Dunkelbunt LiebeFrau (que l'on pourrait traduire par "Le royaume de la paix aux cent eaux"), Hundertwasser aimait souvent à citer la traduction japonaise de son nom: Hyaku-sui, sans aucun doute plus commode à épeler. Peintre, penseur et architecte marqué par l'amour de la nature, il est considéré comme un pionnier d'une habitat humaniste, écologique et collectif, où l'habitant serait maître de tout ce qu'il peut atteindre de sa fenêtre:  "Un locataire doit avoir le droit de se pencher à sa fenêtre et de changer tout ce qu'il veut du mur extérieur, aussi loin que peut aller sa main. Et il doit avoir le droit de prendre un long pinceau et – aussi loin que peuvent aller ses bras – de tout peindre en rose, afin que l'on puisse apercevoir de la rue : là vit un être humain qui se distingue de ses voisins, le bétail frustré !" (Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture, 1958). Aimant rappeler que si les maisons sont faites de murs, elles sont faites avant tout de fenêtres, il meurt le 19 février 2000 à bord du Queen Elizabeth 2: dans l'hypothèse que ce fut sur le pont supérieur du navire, cela fait une bien grande fenêtre ...


 
Lu dans. 
Radu Bata. Mine de petits riens sur un lit à baldaquin. Galimatias. 2011. 110 pages. Extrait p.11

11 septembre 2013

Le vent tourne

"Si la girouette pouvait parler, elle dirait qu'elle dirige le vent."
Jules Renard
  

10 septembre 2013

Sagesse de Vian

"Pourquoi que je vis
Pourquoi que je vis
Pour la jambe jaune
D'une femme blonde
Appuyée au mur
Sous le plein soleil
Pour la voile ronde
D'un pointu du port
Pour l'ombre des stores
Le café glacé
Qu'on boit dans un tube
Pour toucher le sable
Voir le fond de l'eau
Qui devient si bleu
Qui descend si bas
Avec les poissons
Les calmes poissons
Ils paissent le fond
Volent au-dessus
Des algues cheveux
Comme zoizeaux lents
Comme zoizeaux bleus
Pourquoi que je vis
Parce que c'est joli."

Boris Vian

09 septembre 2013

A l'écoute de la joie du monde

«La joie est la matière même du monde."
Michel Serres.

Les Inattendues de Tournai ont fêté l'alliance de la musique, de la philosophie et de la joie d'être au monde.  Le public a répondu en masse et avec émotion. Par milliers, les festivaliers ont été jusqu’au bout de la nuit pour chercher la vérité, faisant leur la maxime de Jankélévitch, l’auteur du Traité des vertus: «Gardons nos lampes allumées car l’amour ne vient pas à ceux qui dorment», relayé par Bruno Kremer selon lequel il faut «prendre garde aux pantoufles». On vit Edgar Morin chanter a cappella l’optimisme d’un monde meilleur à la manière de Rutebeuf et Léo Ferré: «L’espérance de lendemain, ce sont mes fêtes», et la mezzo soprano Béatrice Uria Monzon entonner l’air de la Marguerite à l’écoute du «bruit de fond du monde» afin de réveiller la joie qui sommeille en l’humanité. On aime se réveiller avec cette musique-là en tête et au coeur.

Lu dans:
Daniel Couvreur. Le «big bang» de joie philosophique des Inattendues de Tournai. Le Soir. Lundi 2 septembre 2013.



04 septembre 2013

Sagesse de Lacarrière

"Je ne connais pas d'autre voie pour vivre totalement la spiritualité que de l'affronter chaque jour aux épreuves et aléas du monde "
Jacques Lacarrière. Sourates

"L'un d'eux était un vieillard de cent cinq ans, surnommé Brasdargent. (..) Rétif et lui marchaient sur la route et le garçon lui dit: « Quelle chance vous avez, père Brasdargent, d'avoir vu tant de choses et de vous en souvenir! » Le vieillard lui répliqua: « Mon enfant, n'envie pas mon sort ni ma vieillesse. Il y a quarante ans que j'ai perdu le dernier des amis de mon enfance et que je suis comme un étranger au sein de ma patrie et de ma famille: mes petits-enfants me considèrent comme un homme de l'autre monde. Je n'ai plus personne qui se regarde comme mon pareil, mon ami, mon camarade. C'est un fléau qu'une trop Iongue vie. (..), l'inutilité de survivre à la mort lorsqu'on survit seul. Il n'est - il ne peut être - de survie ni d'immortalité que collectives. "


Lu dans
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. LLP 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait pp 96, 97

La longue marche

"Ce qu'on ne soupçonne guère, lorsqu'on marche ainsi tout au long d'un itinéraire de fortune, c'est qu'on suit rarement jusqu'au bout le chemin élu parmi d'autres. Toujours quelque chose - ou quelqu'un - apparaît qui vous détourne de votre but."
Jacques Lacarrière

"La carte n'en montre qu'une. Laquelle prendre? A Lettenbach, j'avais demandé mon chemin à deux femmes qui plumaient des volailles devant chez elles. « Continuez, me dit l'une d'elles, C'est tout droit. » Mot fatal! Tout droit. Derrière ce mot si simple se cachent deux façons lotalement contradictoires de concevoir la marche, deux visions inconciliables du cheminement. Car il signifie ou bien tout droit en direction, c'est-à-dire en allant le plus possible dans la direction choisie, quel que soit le chemin, ou bien tout droit en restant toujours sur le même chemin, même s'il tourne, retourne ou revient en arrière, autrement dit quelle que soit sa direction. Savoir à quelle « école» appartient celui qui vous renseigne est tout l'art de la marche. Le premier point de vue, qui semble le plus logique (le point de vue que j'appellerai directionnel), est en réalité un point de vue abstrait de citadin, aussi peu réaliste que la notion à vol d'oiseau, reposant sur l'absurde axiome que les oiseaux volent toujours tout droit. Car souvent les obstacles naturels vous empêchent de progresser ainsi. « L'école directionnelle » tend à nier le paysage, à supprimer les monts et les vaux, à faire de vous cet oiseau imaginaire volant selon les principes d'Euclide, par le vol le plus court d'un arbre jusqu'à un autre. Le paysan, disons le rural, appartient à la seconde école. Raisonnons simplement: la direction et les tournants importent peu dès l'instant où un chemin vous mène exactement où l'on veut aller. Ne jamais le quitter (même si un autre paraît vous mener plus vite), le sentir à ses pieds comme un fil d'Ariane, le suivre aveuglément (mais en gardant les yeux ouverts), voilà ce que veut dire: tout droit."   

.. ou comment une longue marche permet d'entamer une lente réflexion sur sa propre existence. 

Lu dans:
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait page 33  

03 septembre 2013

Egalité, différence et injustice

"- Pourquoi es-tu toujours à t'épuiser les yeux dans un livre?
 - Parce que je ne peux pas être toujours en mer.
 - En quoi les livres te consolent-ils de ne pas naviguer? En quoi remplacent-ils pour toi les bateaux?
 - Lire ressemble à regarder l'horizon. D'abord on ne voit qu'une ligne noire. Puis on imagine des mondes.
 - Je veux bien. Mais pourquoi ta manie d'écrire dans les marges de tous les livres que tu lis?
 - Pour bien lire, j'ai besoin d'écrire. L'écriture est le guide, le garde-fou des pensées déclenchées par la lecture. Sans guide, sans garde-fou, les pensées, je les connais, elles s'en vont n'importe où et ne reviennent jamais."
        Eric Orsenna

Ainsi s'exprime Bartolomé Colomb, le jeune frère cartographe de Christophe, à qui Erik Orsenna prête sa voix dans L'Entreprise des Indes. Apprendre à lire et à écrire, une entreprise qui en vaut la peine. Ce jour de rentrée scolaire, des milliers d'enfants ont appris à écrire "i". Tous différents, petits gros, grands minces, issus de l'immigration ou de trois générations de bleu-blanc-belge, filles garçons: jusqu'ici on peut supposer qu'ils sont égaux devant cette première lettre fondatrice. Cela ne durera sans doute guère, et la fluidité de leur lecture à Noël différera sans aucun doute fortement. Ils sont désormais différents ET inégaux. Est-il pour autant injuste qu'Abel lise plus vite que Youri, et prenne davantage de plaisir à le faire, si Youri a la capacité de courir deux fois plus vite et de sauter trois fois plus haut, ou de réparer sa bicyclette cent fois mieux? Différence, inégalité, injustice, thèmes fondateurs de l'enseignement dans notre société ainsi que le rappelle Armand Lequeux dans une chronique de rentrée scolaire. Encourager les différences, assurer une égalité de moyens sans exiger l'égalité de résultat, modeste définition de la justice?

Lu dans:
Eric Orsenna. L'entreprise des Indes. Stock/Fayard. 2010. 400 pages.
Armand Lequeux. Qui a peur des cancres las et des petits génies? LLB. 30 août 2013. p.47.

01 septembre 2013

Retour à l'école

"J’écrirai le jeudi j’écrirai le dimanche
quand je n’irai pas à l’école
j’écrirai des nouvelles j’écrirai des romans
et même des paraboles
je parlerai de mon village je parlerai de mes parents
de mes aïeux de mes aïeules
je décrirai les prés je décrirai les champs
les broutilles et les bestioles
puis je voyagerai j’irai jusqu’en Iran
au Tibet ou bien au Népal
et ce qui est beaucoup plus intéressant
du côté de Sirius ou d’Algol
où tout me paraîtra tellement étonnant
que revenu dans mon école
je mettrai l’orthographe mélancoliquement."

Raymond Queneau. L'écolier.

Une pensée accompagne nos têtes blondes qui franchissent la porte de l'école ce lundi, début d'un (bien) long apprentissage. Puisse-t-il les rendre heureux. 
   

12 juillet 2013

Du flou et des nuages

"Rentrer chez soi en disant «je n'ai rien fait aujourd'hui» et se laisser consoler par Montaigne: «Quoi, n'avez-vous pas vécu? C'est non seulement la plus fondamentale mais la plus illustre de nos occupations ». Comme le chante Anne Sylvestre, "mettre un peu de flou dans son emploi du temps", fermer les yeux aux innombrables affichages de l'heure dans la maison ou dans la ville; lâcher un peu la bride à l'ordinateur et s'inventer des recettes de lenteur et de douceur. Feuilleter à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues, aller sans plan, revenir en arrière, relire dix fois le même passage, sauter vingt pages, noter quelque phrase en vue d'une méditation ultérieure ... "
M.C. Daloze

Encore une fois dormir et on s'accroche au premier nuage qui passe nous emportant "vers la mer". Et qu'il y ait de la pluie, et qu'il y ait du vent, décrochant bien avant l'automne les petites morosités qui pendouillent aux branches de nos existences, la mer - au bout de la rue, au bout de la plage ou au bout du monde - est cet espace mythique où on balade jusqu'au bout de soi.  
 

Pour ceux qui ont la chance d'en bénéficier, bonnes vacances.
CV.

Lu dans:
Marie-Claire DALOZE-WILLIQUET. 4milllions7. juin 2013. p.1

09 juillet 2013

Sagesse royale

"– Je voudrais voir un coucher de soleil… Faites-moi plaisir… Ordonnez au soleil de se coucher…
– Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ?
– Ce serait vous, dit fermement le petit prince.
– Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L’autorité repose d’abord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution. J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables.
– Alors mon coucher de soleil ? rappela le petit prince qui jamais n’oubliait une question une fois qu’il l’avait posée.
– Ton coucher de soleil, tu l’auras. Je l’exigerai. Mais j’attendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions soient favorables.
– Quand ça sera-t-il ? s’informa le petit prince.
– Hem ! hem ! lui répondit le roi, qui consulta d’abord un gros calendrier, hem ! hem ! ce sera, vers… vers… ce sera ce soir vers sept heures quarante ! Et tu verras comme je suis bien obéi."

 


Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry. LE PETIT PRINCE. 1943.

08 juillet 2013

Ainsi nos vies...


«Le rassurant de l'équilibre, c'est que rien ne bouge. Le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour tout faire bouger.»
Julien Gracq

Ainsi nos vies... La performance de Miyoko Shida's, belle allégorie de nos existences, en équilibre fragile, construction permanente que la chute d'une plume peut déstabiliser irrémédiablement


04 juillet 2013

Le plus bel âge


"La vieillesse, on ne m'avait pas prévenu que c'était si dur..."
Jean-Louis Trintignant, éternel amoureux de Juliette dans Et Dieu créa la femme

On voudrait y croire, au "plus bel âge". Mais ce matin, en écoutant Constant, perclus d'arthrose ("on me dit que c'est à cause de mon métier), malentendant ("à cause de la streptomycine"), ne parvenant plus à déchiffrer le journal ni à suivre les programmes TV ("une cataracte ratée le mois passé à cause du diabète"), j'ai un doute. Hier soir, par ennui il s'est couché à 21 heures. La clarté l'a empêché de s'endormir,  et le bruit des voisins, et les soucis pour son fils, et la peur de ne pas être prêt pour mon passage. Il est heureux néanmoins d'apprendre que d'après sa prise de sang il va bien. "On est déjà content quand on n'est pas malade, le reste c'est à cause de l'âge." 


Lu dans:
JL Trintignant, cité par Véronique Lorelle. En tournée chez les nantis de l'âge. Le Monde. 12.06.2013.

03 juillet 2013

Nunc dimittis


"Nunc dimittis"
Luc 2:29-32 . Cantique de Siméon.

Un vieil homme, pétri d'années, prend congé et remercie son dieu: "Maintenant tu peux laisser aller ton serviteur." En deux mots en des temps antérieurs tout était dit. Aujourd'hui, pour un vieux monarque qui s'en va il faut six heures de commentaires en boucle pour décrire "l'incroyable surprise"(?), le suspense entretenu et la chronologie d'une journée folle (?), la grandeur de celui qui quitte et le savoir-faire de celui qui vient. Tout cela est vrai sans doute, mais quelle redondance pour une décision évidente dans un petit pays sans histoire. 

Attendre, surprendre

 "Si Henry Ford avait interrogé des algorithmes informatiques pour évaluer les attentes des consommateurs, ils lui auraient probablement répondu : « Des chevaux plus rapides. »
K. Cukier, V.Mayer-Schönberge


Ainsi va la vie des hommes: une progression lente, puis des sauts et puis des chutes qui sont autant d'occasion de rebondir vers l'inattendu. A la fin du 19ème siècle, les prévisionnistes s'alarmaient de voir dans un avenir proche les rues de Londres envahies par 15 centimètres de crottin de cheval du fait de la multiplication des cochers et des fiacres. Vint Henri Ford, sa Ford T produite à 15 millions d'exemplaires, on connaît la suite. On ne peut attendre que ce qu'on connaît, et ensuite se laisser surprendre par tout ce qu'on n'imaginait même pas. 


 
Lu dans:
Kenneth Cukier, Viktor Mayer-Schönberger. Mise en données du monde, le déluge numérique. Le Monde diplomatique. juillet 2013. Extrait p.21

02 juillet 2013

Sécurisation prédictive


"On ne peut apprendre à un crabe à marcher droit."
Aristophane

Dans le film Minority Report (2002), Tom Cruise, dirige une unité de police capable d’arrêter l’auteur d’un crime avant même que celui-ci soit commis. (..) Identifier des criminels qui ne le sont pas encore : l’idée paraît loufoque (..) mais est désormais prise au sérieux dans les plus hautes sphères du pouvoir. En 2007, a [été] lancé un projet de recherche destiné à identifier les « terroristes potentiels », innocents aujourd’hui, mais à coup sûr coupables demain. Baptisé « technologie de dépistage des attributs futurs » (Future Attribute Screening Technology, FAST), le programme consiste à analyser tous les éléments relatifs au comportement d'un sujet, à son langage corporel, à ses particularités physiologiques (..) dans les logiciels de traitement des données de masse. Ces logiciels de «sécurisation prédictive» sont capables de traiter les informations sur des crimes passés pour établir où et quand les prochains pourraient se produire. On comprend mieux ce qui - selon cette logique prédictive - a motivé la création du sinistre camp de Guantanamo , faute de le justifier. On saisit aussi tout l'intérêt des "grandes oreilles" espionnant la planète à longueur d'année. Et on a froid dans le dos, tentant de nous remémorer ce qu'on a pu dire, écrire, dessiner sur nos blogs et réseaux sociaux. 



Lu dans:
Kenneth Cukier et Viktor Mayer-Schönberger. Mise en données du monde, le déluge numérique. Le Monde dilpomatique. Juillet 2013. Extrait p.21