25 septembre 2013

La fin d'une époque


"Elle ronchonne et se met en route, produisant un bruit terrifiant, avant de flotter le long de la route. Vous la montez plus que vous la conduisez, manipulant un volant gros comme un couvercle à poubelle, dans la vague direction du voyage."

Elle, c'est il : le combi de Volkswagen va disparaître, pas les souvenirs de ses occupants. Ce 31 décembre, le dernier exemplaire de ce véhicule mythique - dont Jean-Marc Ayrault confessait qu'il était sa part d'ombre depuis 40 ans - sortira des lignes de production de son usine brésilienne après soixante-trois années de production ininterrompue. Sa vitesse limitée s'accommoderait-elle mal du rythme effréné des voyages modernes?  J'en connais parmi mes amis proches qui liront ceci avec un brin de nostalgie: comme moi, ils l'auront en fait toujours connue, comme Planta, les Chokotoffs ou Tintin, et sa fin c'est mourir un peu. 

Une nostalgie partagée par cette internaute qui raconte son histoire sur le site de la BBC : "Les campeurs ne vont jamais vite. Même si nous avons été flashés une fois aux Pays-Bas. On ne savait pas si on devait s'en prendre à notre malchance ou célébrer ça comme une victoire. Malgré tous ses défauts, le van avait un caractère dont les monospaces sont dépourvus et qui me manque encore. Ça n'était simplement pas une voiture, c'était une extension de notre maison." 



Passion brûlante


"Ceux qui ne se sont pas brûlé les ailes ignorent tout du feu."
A. Jardin


Lu dans:
Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset. 2010. 300 pages. Extrait p. 232

24 septembre 2013

Sagesse zen

"Quand tu bois de l'eau, pense à sa source."
Proverbe Zen


Qui n'a connu ces ritournelles du matin qu'on fredonne la journée durant, mouche perdue dans notre cerveau musical dont elle ne parvient à s'échapper? Pareil pour cette phrase modeste qui m'a habité tout ce lundi, curieuse expérience. L'arôme du café et du pain grillé, le beurre fondant sous la gelée de groseilles, la douceur du savon à barbe sous les poils du blaireau m'ont soudain fait voyager là où jamais auparavant je n'étais allé: tous ont leur source, d'une pureté et d'une beauté sans nom. En remonter le fil devient une rencontre avec soi, avec cette image de soi pleine de promesses parfois estompées, avec celui qu'on était et qu'on n'est plus, avec celui qu'on rêve pourtant encore d'être. Ou comment une dizaine de mots peuvent donner saveur à une journée de boit-sans-soif. 
 
 
Lu dans:
Jess T.Y. Les jardins Tao. Lanore. 2001, 2007 éd.française. 135 pages. Extrait p.125

23 septembre 2013

News

"La dinguerie est de tous les pays. Seul le style est national."
A. Jardin 

Douze personnes ont été tuées par un tireur isolé lundi passé à Washington, suivie d'une autre fusillade à Chicago jeudi. Un commando masqué et armé a attaqué samedi un centre commercial de luxe à Nairobi, tuant au moins 20 personnes. Un double attentat suicide devant une église a fait au moins 43 tués et 46 blessés ce dimanche à Peshawar. Scènes devenues ordinaires de nos journaux et de nos écrans, leur quotidienneté donne progressivement à la folie des hommes une allure de normalité. 


 
Lu dans:
Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset. 2010. 300 pages. Extrait p. 248

21 septembre 2013

Fin d'un amour

"Tu n'as cessé de m'encourager à écrire. Au cours des vingt-trois années passées dans notre maison, j'ai publié six livres et des centaines d'articles et entretiens. Nous avons reçu des dizaines de visiteurs venus de tous les continents et j'ai donné des dizaines d'interviews. Je n'ai sûrement pas été à la hauteur de la résolution prise il y a trente ans: de vivre de plain-pied dans le présent, attentif avant tout à la richesse qu'est notre vie commune.

Je revis maintenant les instants où j'ai pris cette résolution avec un sentiment d'urgence. Je n'ai pas d'ouvrage majeur en chantier. Je ne veux plus - selon la formule de Georges Bataille - « remettre l'existence à plus tard », Je suis attentif à ta présence comme à nos débuts et aimerais te le faire sentir. Tu m'as donné toute ta vie et tout de toi; j'aimerais pouvoir te donner tout de moi pendant le temps qu'il nous reste. Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans. Tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi le vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d'un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C'est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. J'entends la voix de Kathleen Ferrier qui chante «Die Welt ist leer, Ich will nicbt leben mehr (Le monde est vide, je ne veux plus vivre)» et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t'effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble."
André Gorz.

Le samedi 22 septembre 2007 dans sa maison de Vosnon (Aube), le philosophe André Gorz se suicide à l'âge de 84 ans en même temps que son épouse, Dorine, atteinte d'une maladie incurable.

Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait pp.74,75  

des limites


"Peut-être que deux ou trois feuilles valent mieux que mille: il suffit parfois d'en connaître une pour savoir toutes les autres. Une seule fleur d'abricot nous permet de ressentir le printemps: il n'est pas nécessaire d'attendre que tout l'arbre soit en fleurs. "
Sagesse Zen

Ils ont six ans, ou douze, ou vingt et toutes les connaissances du monde dans les mains, au bout de leurs doigts. Michel Serres leur a donné un joli nom : les petites poucettes. Plus vieux, ils connaîtront la griserie de tous les avoirs possibles en ligne: achat en un clic à la mode Amazon.com, lastminute, toute la musique du monde, les meilleurs films, le dernier prix de l'or ou des placements de céréales. Une frénésie de l'illimité nous a saisis, Adam redevient Dieu. Le soir est tombé. Seul dans mon bureau faiblement éclairé et silencieux je prête l'oreille à la musique ténue d'Epicure qui souffle que l'homme qui ne sait se contenter de peu ne sera jamais heureux de rien. Ou plus récemment, d'André Gorz: « Il faut accepter d'être fini: d'être ici et nulle part ailleurs, de faire ça et pas autre chose, maintenant et non jamais ou toujours [ ... ] d'avoir cette vie seulement. » Et si le défi de demain était le réapprentissage de l'autolimitation? 


Lu dans :
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.48 (se citant lui-même, autoexhortation terminant son livre Le Vieillissement

19 septembre 2013

L'irresponsabilité des hirondelles

"La galère te donnait des ailes. Moi, elle me faisait tomber dans la déprime. C'était en été, nous admirions les acrobaties aériennes des hirondelles dans la cour de l'immeuble et tu as dit: « Que de liberté pour si peu de responsabilité! »
André Gorz.

L'image est belle, et m'interpelle: qui sommes-nous pour imaginer la responsabilité d'un couple d'hirondelles, nous qui ne pouvons même pas voler?
 

Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.34

18 septembre 2013

Baisers volés

"Bonheur fané, cheveux au vent
Baisers volés, rêves mouvants
Que reste-t-il de tout cela ?"
Charles Trenet. Que reste-t-il de nos amours

A l'aune du souvenir, façon Foenkinos: "Nous nous sommes tant aimés, pensais-je souvent, et notre amour est à présent en noir et blanc. Je l'admirais sûrement de m'avoir aimé autant, et je la comprenais si bien de si peu m'aimer maintenant . C'est l'enfance du bonheur, et cela ne peut pas durer. Vient un soir où même les souvenirs sont périmés. Je dois être déprimé, pour tenir de tels propos. Il y a un signe qui ne trompe pas: le matin, je me fais des bouillies. Mâcher m'ennuie terriblement en ce moment. Il m'arrive aussi de prendre des antidépresseurs." 

Ou façon Emmanuelle Bercot, dont le film "Elle s'en va" sort cette semaine.  Décrit avec talent par Daniel Couvreur et Nicolas Crousse qui parviennent à nous donner l'envie d'aller découvrir cette sexagénaire (Cathérine Deneuve) qui part à l’assaut de la vie, se bat contre les rides du temps qui file à tombeau ouvert à l’âge où on prend sa retraite, consciente que le sablier de la vie se vide. Une femme saisie par une curiosité, une gourmandise de l'existence, qui fugue au plus profond d’une France de cartes postales, se perd sur les départementales et s’encanaille dans les petits bals de province. Heureuse au fond des yeux, elle pose des gestes émus d’une infinie tendresse face à un vieil agriculteur qui ne joue pas. L’homme usé lui raconte la vie telle qu’elle passe, insouciante, sans vous laisser le temps de rouler une cigarette. Elle va s’aventurer dans une ferme, dans une discothèque, choses soudaines et inattendues, et elle est capable d’y passer de beaux moments. "Dis-lui, Bettie, que j’aime les roses fanées parce qu’elles nous éraflent du désir de vivre."  

Deux visions d'une réalité similaire, un livre, un film. Avec laquelle termineriez-vous votre vie?


Lu dans:
Nicolas Crousse. Catherine Deneuve se réinvente sur la route. Le Soir, supplément MAD du mercredi 18 septembre 2013. page 2, 3
Daniel Couvreur. J'aime les roses fânées. Le Soir, supplément MAD du mercredi 18 septembre 2013. page 2.
David Foenkinos. Qui se souvient de David Foenkinos? Gallimard. 2007. NRF. 181 pages. Extrait p.19

Héros ou Juste


"Quand je lui demandai pourquoi elle se sentait obligée de faire entrer dans sa maison ces réfugiés qui traînaient après eux tant de dangers et de problèmes, y compris l'obligation de mentir aux autorités, elle n'arriva jamais à comprendre vraiment où je voulais en venir. Ses grands yeux cessèrent de briller et elle me dit: «Écoutez. Écoutez. Qui aurait pris soin d'eux si nous ne l'avions pas fait? Ils avaient besoin de notre aide et ils en avaient besoin à ce moment-là. » Pour elle, et pour moi qui subissais la joie contagieuse de son sourire chaleureux, le choix est devenu une évidence. "

À l'intérieur du groupe des résistants, Todorov introduit une distinction utile entre les héros et les Justes, distinction qui porte à la fois sur leur mode d'action et sur leur profil psychologique. Alors que le héros cherche à combattre l'ennemi les armes à la main, le Juste ne se préoccupe pas d'action militaire. Lorsque, longtemps après la guerre, on vient le féliciter et lui dire qu'il s'est conduit en héros, il s'en défend farouchement. Pourquoi? D'abord parce que, contrairement aux héros, les Justes tiennent la vie de l'individu pour une valeur indépassable et qu'ils ne vouent aucun culte à la mort. Du reste, un héros est en principe mort, alors qu'eux ont souvent survécu: ils ne cherchent jamais à se sacrifier, et les risques qu'ils prennent sont calculés. Sauver des vies humaines est la définition même de leur travail; en conséquence, ils renoncent à prendre celle des uns pour défendre celle des autres, la seule préoccupation du Juste est de sauver des vies. De par le type d'action qu'il défend, le héros est souvent porté à se mettre en valeur, ou au moins en lumière. L'efficacité du Juste tient, au contraire, à son invisibilité. C'est la raison pour laquelle l'action de tant de Justes reste ignorée pendant longtemps, voire à jamais, étant donné qu'un grand nombre d'entre eux, même après la fin de l'épisode historique qui les a conduits à agir, ne tiennent nullement à sortir de l'anonymat. Inconnus, les Justes le sont souvent d'autant plus, en effet, qu'ils ne s'étendent pas sur leurs actes, considérant que ceux-ci allaient de soi et n'appellent donc pas de commentaire particulier.


Lu dans :
Pierre Bayard. Aurais-je été résistant ou bourreau ? Les Editions de Minuit. 2013. 158 pages. Extrait p 74 75
Tzvetan Todorov, Face à l'extrême, Le Seuil, 2003, p. 256.

16 septembre 2013

Sagesse de Gustave Roud

« Souvent au soir vos mains vous sembleront vides et le sommeil vous délivrera d'une pauvreté inexplicable. Chaque heure est loin de donner tout de suite son fruit. Si vous vous obstinez à épeler minutieusement la journée moribonde, vous n'aurez qu'une série de mots incohérents. Il faut attendre, des années peut-être, et la phrase peu à peu s'illumine. Et le temps semble se propager comme les musiques à bouches du dimanche soir qui, de trois accords changent le cœur des villages. »
Gustave Roud

Une phrase à enfouir comme pierre précieuse dans la main de l'homme découragé par un labeur sans avenir, de la mère épuisée par les réveils nocturnes, du demandeur d'emploi en quête d'utilité. Et de nous tous les soirs mauvais où se déroulent nos questions mille fois posées, et autant irrésolues. La quête du bonheur est une course lointaine. 



Lu dans:
Gustave Roud cité par Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait page 316 

Il faut sauver Willy

"Un paquebot c'est une mauvaise comédie entourée d'eau."
Philippe Labro.

On ne peut mieux résumer le chantier titanesque entamé ce jour sur l'île du Giglio: celui du redressement de l'épave du paquebot Costa-Concordia. Folie de la démesure humaine, d'un commandant écervelé, d'un drame survenu à quelques mètres de la terre ferme où sombre un paquebot construit pour affronter les les plus fortes tempêtes, de la difficulté à le redresser, quasi en bord de plage, en raison de sa masse. Une baleine échouée, victime d'un mal pernicieux: tellement énorme qu'elle a perdu la tête. 
 


Lu dans:
Philippe Labro. Le flûtiste invisible. Gallimard. 2013. 179 pages. Extrait p.25

15 septembre 2013

Oh le beau jour


"Entre toi et moi, il y eut un coup de foudre suivi d’une vie; ses hauts, ses bas. Désormais la mort, il ne reste que l’amour; l’éternel."
Kim Thúy

Il y a peu de chose concernant l'épreuve de la durée dans la littérature sur l'amour. Prenons le théâtre. Si vous regardez les pièces qui montrent les démêlés de jeunes amoureux contre le despotisme de l'univers familial - un sujet absolument classique -, on pourrait toutes les sous-titrer d'un titre de Marivaux: Le Triomphe de l'amour. On a le triomphe de l'amour, mais pas sa durée. On a juste ce qu'on pourrait appeler l'intrigue de la rencontre. Les grands romans sont souvent bâtis sur l'impossible de l'amour, son épreuve, sa tragédie, son écart, sa séparation, sa fin. Mais sur la durée positive, il n'y a pas grand-chose... sauf chez Beckett. Celui dont on a dit qu'il était un écrivain du désespoir, de l'impossible, était avant tout aussi un écrivain de l'obstination de l'amour. La pièce "Ô les beaux jours" est l'histoire d'un vieux couple, une femme, un homme rampant derrière la scène. Tout est délabré, elle est en train de s'enfoncer dans le sol, mais elle dit: « Quels beaux jours ça a été. » Et elle le dit parce que l'amour est toujours là, cet élément puissant et invariant qui a structuré son existence en apparence catastrophique, qui ne cache rien du désastre des corps, de la monotonie de l'existence, de la difficulté grandissante de la sexualité dans la puissance finalement splendide de l'amour et de l'obstination à durer qui le constitue. “ Oh le beau jour encore que ça aura été... Encore un... Après tout. ”
 
Lu dans
Alain Badiou, avec Nicolas Truong. Eloge de l'amour. Flammarion. 2009. 90 pages. Extrait 68-70

14 septembre 2013

L'espérance douce

"Patience : forme mineure de désespoir, déguisée en vertu. "
Ambrose Bierce . Dictionnaire du diable.
 

13 septembre 2013

Retenez-moi où je fais un malheur

"En diplomatie, l'ultimatum est la dernière exigence avant les concessions."
Ambrose Bierce. Dictionnaire du Diable.

Journaliste, homme de guerre, Ambrose Bierce a été raconté par Carlos Fuentes dans son roman "le Vieux gringo". De la Guerre de Sécession (à 17 ans) à la guerre civile du Mexique (à 71 ans, où on perd sa trace), il trempe sa plume acerbe dans l'observation des conflits qui opposent les hommes. L'histoire récente révèle que certaines maximes ne vieillissent guère. 
 


12 septembre 2013

Le rêve des hommes

 "Lorsqu'un seul homme rêve, ce n'est qu'un rêve.
Mais si beaucoup d'hommes rêvent ensemble, c'est le début d'une nouvelle réalité."
F. Hundertwasser (Hyaku-sui)

Artiste inclassable, Friedrich Stowasser (né à Vienne le 15 décembre 1928) , mieux connu sous le nom de Friedensreich Hundertwasser Regentag Dunkelbunt LiebeFrau (que l'on pourrait traduire par "Le royaume de la paix aux cent eaux"), Hundertwasser aimait souvent à citer la traduction japonaise de son nom: Hyaku-sui, sans aucun doute plus commode à épeler. Peintre, penseur et architecte marqué par l'amour de la nature, il est considéré comme un pionnier d'une habitat humaniste, écologique et collectif, où l'habitant serait maître de tout ce qu'il peut atteindre de sa fenêtre:  "Un locataire doit avoir le droit de se pencher à sa fenêtre et de changer tout ce qu'il veut du mur extérieur, aussi loin que peut aller sa main. Et il doit avoir le droit de prendre un long pinceau et – aussi loin que peuvent aller ses bras – de tout peindre en rose, afin que l'on puisse apercevoir de la rue : là vit un être humain qui se distingue de ses voisins, le bétail frustré !" (Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture, 1958). Aimant rappeler que si les maisons sont faites de murs, elles sont faites avant tout de fenêtres, il meurt le 19 février 2000 à bord du Queen Elizabeth 2: dans l'hypothèse que ce fut sur le pont supérieur du navire, cela fait une bien grande fenêtre ...


 
Lu dans. 
Radu Bata. Mine de petits riens sur un lit à baldaquin. Galimatias. 2011. 110 pages. Extrait p.11

11 septembre 2013

Le vent tourne

"Si la girouette pouvait parler, elle dirait qu'elle dirige le vent."
Jules Renard
  

10 septembre 2013

Sagesse de Vian

"Pourquoi que je vis
Pourquoi que je vis
Pour la jambe jaune
D'une femme blonde
Appuyée au mur
Sous le plein soleil
Pour la voile ronde
D'un pointu du port
Pour l'ombre des stores
Le café glacé
Qu'on boit dans un tube
Pour toucher le sable
Voir le fond de l'eau
Qui devient si bleu
Qui descend si bas
Avec les poissons
Les calmes poissons
Ils paissent le fond
Volent au-dessus
Des algues cheveux
Comme zoizeaux lents
Comme zoizeaux bleus
Pourquoi que je vis
Parce que c'est joli."

Boris Vian

09 septembre 2013

A l'écoute de la joie du monde

«La joie est la matière même du monde."
Michel Serres.

Les Inattendues de Tournai ont fêté l'alliance de la musique, de la philosophie et de la joie d'être au monde.  Le public a répondu en masse et avec émotion. Par milliers, les festivaliers ont été jusqu’au bout de la nuit pour chercher la vérité, faisant leur la maxime de Jankélévitch, l’auteur du Traité des vertus: «Gardons nos lampes allumées car l’amour ne vient pas à ceux qui dorment», relayé par Bruno Kremer selon lequel il faut «prendre garde aux pantoufles». On vit Edgar Morin chanter a cappella l’optimisme d’un monde meilleur à la manière de Rutebeuf et Léo Ferré: «L’espérance de lendemain, ce sont mes fêtes», et la mezzo soprano Béatrice Uria Monzon entonner l’air de la Marguerite à l’écoute du «bruit de fond du monde» afin de réveiller la joie qui sommeille en l’humanité. On aime se réveiller avec cette musique-là en tête et au coeur.

Lu dans:
Daniel Couvreur. Le «big bang» de joie philosophique des Inattendues de Tournai. Le Soir. Lundi 2 septembre 2013.



04 septembre 2013

Sagesse de Lacarrière

"Je ne connais pas d'autre voie pour vivre totalement la spiritualité que de l'affronter chaque jour aux épreuves et aléas du monde "
Jacques Lacarrière. Sourates

"L'un d'eux était un vieillard de cent cinq ans, surnommé Brasdargent. (..) Rétif et lui marchaient sur la route et le garçon lui dit: « Quelle chance vous avez, père Brasdargent, d'avoir vu tant de choses et de vous en souvenir! » Le vieillard lui répliqua: « Mon enfant, n'envie pas mon sort ni ma vieillesse. Il y a quarante ans que j'ai perdu le dernier des amis de mon enfance et que je suis comme un étranger au sein de ma patrie et de ma famille: mes petits-enfants me considèrent comme un homme de l'autre monde. Je n'ai plus personne qui se regarde comme mon pareil, mon ami, mon camarade. C'est un fléau qu'une trop Iongue vie. (..), l'inutilité de survivre à la mort lorsqu'on survit seul. Il n'est - il ne peut être - de survie ni d'immortalité que collectives. "


Lu dans
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. LLP 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait pp 96, 97

La longue marche

"Ce qu'on ne soupçonne guère, lorsqu'on marche ainsi tout au long d'un itinéraire de fortune, c'est qu'on suit rarement jusqu'au bout le chemin élu parmi d'autres. Toujours quelque chose - ou quelqu'un - apparaît qui vous détourne de votre but."
Jacques Lacarrière

"La carte n'en montre qu'une. Laquelle prendre? A Lettenbach, j'avais demandé mon chemin à deux femmes qui plumaient des volailles devant chez elles. « Continuez, me dit l'une d'elles, C'est tout droit. » Mot fatal! Tout droit. Derrière ce mot si simple se cachent deux façons lotalement contradictoires de concevoir la marche, deux visions inconciliables du cheminement. Car il signifie ou bien tout droit en direction, c'est-à-dire en allant le plus possible dans la direction choisie, quel que soit le chemin, ou bien tout droit en restant toujours sur le même chemin, même s'il tourne, retourne ou revient en arrière, autrement dit quelle que soit sa direction. Savoir à quelle « école» appartient celui qui vous renseigne est tout l'art de la marche. Le premier point de vue, qui semble le plus logique (le point de vue que j'appellerai directionnel), est en réalité un point de vue abstrait de citadin, aussi peu réaliste que la notion à vol d'oiseau, reposant sur l'absurde axiome que les oiseaux volent toujours tout droit. Car souvent les obstacles naturels vous empêchent de progresser ainsi. « L'école directionnelle » tend à nier le paysage, à supprimer les monts et les vaux, à faire de vous cet oiseau imaginaire volant selon les principes d'Euclide, par le vol le plus court d'un arbre jusqu'à un autre. Le paysan, disons le rural, appartient à la seconde école. Raisonnons simplement: la direction et les tournants importent peu dès l'instant où un chemin vous mène exactement où l'on veut aller. Ne jamais le quitter (même si un autre paraît vous mener plus vite), le sentir à ses pieds comme un fil d'Ariane, le suivre aveuglément (mais en gardant les yeux ouverts), voilà ce que veut dire: tout droit."   

.. ou comment une longue marche permet d'entamer une lente réflexion sur sa propre existence. 

Lu dans:
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages. Extrait page 33  

03 septembre 2013

Egalité, différence et injustice

"- Pourquoi es-tu toujours à t'épuiser les yeux dans un livre?
 - Parce que je ne peux pas être toujours en mer.
 - En quoi les livres te consolent-ils de ne pas naviguer? En quoi remplacent-ils pour toi les bateaux?
 - Lire ressemble à regarder l'horizon. D'abord on ne voit qu'une ligne noire. Puis on imagine des mondes.
 - Je veux bien. Mais pourquoi ta manie d'écrire dans les marges de tous les livres que tu lis?
 - Pour bien lire, j'ai besoin d'écrire. L'écriture est le guide, le garde-fou des pensées déclenchées par la lecture. Sans guide, sans garde-fou, les pensées, je les connais, elles s'en vont n'importe où et ne reviennent jamais."
        Eric Orsenna

Ainsi s'exprime Bartolomé Colomb, le jeune frère cartographe de Christophe, à qui Erik Orsenna prête sa voix dans L'Entreprise des Indes. Apprendre à lire et à écrire, une entreprise qui en vaut la peine. Ce jour de rentrée scolaire, des milliers d'enfants ont appris à écrire "i". Tous différents, petits gros, grands minces, issus de l'immigration ou de trois générations de bleu-blanc-belge, filles garçons: jusqu'ici on peut supposer qu'ils sont égaux devant cette première lettre fondatrice. Cela ne durera sans doute guère, et la fluidité de leur lecture à Noël différera sans aucun doute fortement. Ils sont désormais différents ET inégaux. Est-il pour autant injuste qu'Abel lise plus vite que Youri, et prenne davantage de plaisir à le faire, si Youri a la capacité de courir deux fois plus vite et de sauter trois fois plus haut, ou de réparer sa bicyclette cent fois mieux? Différence, inégalité, injustice, thèmes fondateurs de l'enseignement dans notre société ainsi que le rappelle Armand Lequeux dans une chronique de rentrée scolaire. Encourager les différences, assurer une égalité de moyens sans exiger l'égalité de résultat, modeste définition de la justice?

Lu dans:
Eric Orsenna. L'entreprise des Indes. Stock/Fayard. 2010. 400 pages.
Armand Lequeux. Qui a peur des cancres las et des petits génies? LLB. 30 août 2013. p.47.

01 septembre 2013

Retour à l'école

"J’écrirai le jeudi j’écrirai le dimanche
quand je n’irai pas à l’école
j’écrirai des nouvelles j’écrirai des romans
et même des paraboles
je parlerai de mon village je parlerai de mes parents
de mes aïeux de mes aïeules
je décrirai les prés je décrirai les champs
les broutilles et les bestioles
puis je voyagerai j’irai jusqu’en Iran
au Tibet ou bien au Népal
et ce qui est beaucoup plus intéressant
du côté de Sirius ou d’Algol
où tout me paraîtra tellement étonnant
que revenu dans mon école
je mettrai l’orthographe mélancoliquement."

Raymond Queneau. L'écolier.

Une pensée accompagne nos têtes blondes qui franchissent la porte de l'école ce lundi, début d'un (bien) long apprentissage. Puisse-t-il les rendre heureux. 
   

12 juillet 2013

Du flou et des nuages

"Rentrer chez soi en disant «je n'ai rien fait aujourd'hui» et se laisser consoler par Montaigne: «Quoi, n'avez-vous pas vécu? C'est non seulement la plus fondamentale mais la plus illustre de nos occupations ». Comme le chante Anne Sylvestre, "mettre un peu de flou dans son emploi du temps", fermer les yeux aux innombrables affichages de l'heure dans la maison ou dans la ville; lâcher un peu la bride à l'ordinateur et s'inventer des recettes de lenteur et de douceur. Feuilleter à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues, aller sans plan, revenir en arrière, relire dix fois le même passage, sauter vingt pages, noter quelque phrase en vue d'une méditation ultérieure ... "
M.C. Daloze

Encore une fois dormir et on s'accroche au premier nuage qui passe nous emportant "vers la mer". Et qu'il y ait de la pluie, et qu'il y ait du vent, décrochant bien avant l'automne les petites morosités qui pendouillent aux branches de nos existences, la mer - au bout de la rue, au bout de la plage ou au bout du monde - est cet espace mythique où on balade jusqu'au bout de soi.  
 

Pour ceux qui ont la chance d'en bénéficier, bonnes vacances.
CV.

Lu dans:
Marie-Claire DALOZE-WILLIQUET. 4milllions7. juin 2013. p.1

09 juillet 2013

Sagesse royale

"– Je voudrais voir un coucher de soleil… Faites-moi plaisir… Ordonnez au soleil de se coucher…
– Si j’ordonnais à un général de voler d’une fleur à l’autre à la façon d’un papillon, ou d’écrire une tragédie, ou de se changer en oiseau de mer, et si le général n’exécutait pas l’ordre reçu, qui, de lui ou de moi, serait dans son tort ?
– Ce serait vous, dit fermement le petit prince.
– Exact. Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner, reprit le roi. L’autorité repose d’abord sur la raison. Si tu ordonnes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution. J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables.
– Alors mon coucher de soleil ? rappela le petit prince qui jamais n’oubliait une question une fois qu’il l’avait posée.
– Ton coucher de soleil, tu l’auras. Je l’exigerai. Mais j’attendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions soient favorables.
– Quand ça sera-t-il ? s’informa le petit prince.
– Hem ! hem ! lui répondit le roi, qui consulta d’abord un gros calendrier, hem ! hem ! ce sera, vers… vers… ce sera ce soir vers sept heures quarante ! Et tu verras comme je suis bien obéi."

 


Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry. LE PETIT PRINCE. 1943.

08 juillet 2013

Ainsi nos vies...


«Le rassurant de l'équilibre, c'est que rien ne bouge. Le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour tout faire bouger.»
Julien Gracq

Ainsi nos vies... La performance de Miyoko Shida's, belle allégorie de nos existences, en équilibre fragile, construction permanente que la chute d'une plume peut déstabiliser irrémédiablement


04 juillet 2013

Le plus bel âge


"La vieillesse, on ne m'avait pas prévenu que c'était si dur..."
Jean-Louis Trintignant, éternel amoureux de Juliette dans Et Dieu créa la femme

On voudrait y croire, au "plus bel âge". Mais ce matin, en écoutant Constant, perclus d'arthrose ("on me dit que c'est à cause de mon métier), malentendant ("à cause de la streptomycine"), ne parvenant plus à déchiffrer le journal ni à suivre les programmes TV ("une cataracte ratée le mois passé à cause du diabète"), j'ai un doute. Hier soir, par ennui il s'est couché à 21 heures. La clarté l'a empêché de s'endormir,  et le bruit des voisins, et les soucis pour son fils, et la peur de ne pas être prêt pour mon passage. Il est heureux néanmoins d'apprendre que d'après sa prise de sang il va bien. "On est déjà content quand on n'est pas malade, le reste c'est à cause de l'âge." 


Lu dans:
JL Trintignant, cité par Véronique Lorelle. En tournée chez les nantis de l'âge. Le Monde. 12.06.2013.

03 juillet 2013

Nunc dimittis


"Nunc dimittis"
Luc 2:29-32 . Cantique de Siméon.

Un vieil homme, pétri d'années, prend congé et remercie son dieu: "Maintenant tu peux laisser aller ton serviteur." En deux mots en des temps antérieurs tout était dit. Aujourd'hui, pour un vieux monarque qui s'en va il faut six heures de commentaires en boucle pour décrire "l'incroyable surprise"(?), le suspense entretenu et la chronologie d'une journée folle (?), la grandeur de celui qui quitte et le savoir-faire de celui qui vient. Tout cela est vrai sans doute, mais quelle redondance pour une décision évidente dans un petit pays sans histoire. 

Attendre, surprendre

 "Si Henry Ford avait interrogé des algorithmes informatiques pour évaluer les attentes des consommateurs, ils lui auraient probablement répondu : « Des chevaux plus rapides. »
K. Cukier, V.Mayer-Schönberge


Ainsi va la vie des hommes: une progression lente, puis des sauts et puis des chutes qui sont autant d'occasion de rebondir vers l'inattendu. A la fin du 19ème siècle, les prévisionnistes s'alarmaient de voir dans un avenir proche les rues de Londres envahies par 15 centimètres de crottin de cheval du fait de la multiplication des cochers et des fiacres. Vint Henri Ford, sa Ford T produite à 15 millions d'exemplaires, on connaît la suite. On ne peut attendre que ce qu'on connaît, et ensuite se laisser surprendre par tout ce qu'on n'imaginait même pas. 


 
Lu dans:
Kenneth Cukier, Viktor Mayer-Schönberger. Mise en données du monde, le déluge numérique. Le Monde diplomatique. juillet 2013. Extrait p.21

02 juillet 2013

Sécurisation prédictive


"On ne peut apprendre à un crabe à marcher droit."
Aristophane

Dans le film Minority Report (2002), Tom Cruise, dirige une unité de police capable d’arrêter l’auteur d’un crime avant même que celui-ci soit commis. (..) Identifier des criminels qui ne le sont pas encore : l’idée paraît loufoque (..) mais est désormais prise au sérieux dans les plus hautes sphères du pouvoir. En 2007, a [été] lancé un projet de recherche destiné à identifier les « terroristes potentiels », innocents aujourd’hui, mais à coup sûr coupables demain. Baptisé « technologie de dépistage des attributs futurs » (Future Attribute Screening Technology, FAST), le programme consiste à analyser tous les éléments relatifs au comportement d'un sujet, à son langage corporel, à ses particularités physiologiques (..) dans les logiciels de traitement des données de masse. Ces logiciels de «sécurisation prédictive» sont capables de traiter les informations sur des crimes passés pour établir où et quand les prochains pourraient se produire. On comprend mieux ce qui - selon cette logique prédictive - a motivé la création du sinistre camp de Guantanamo , faute de le justifier. On saisit aussi tout l'intérêt des "grandes oreilles" espionnant la planète à longueur d'année. Et on a froid dans le dos, tentant de nous remémorer ce qu'on a pu dire, écrire, dessiner sur nos blogs et réseaux sociaux. 



Lu dans:
Kenneth Cukier et Viktor Mayer-Schönberger. Mise en données du monde, le déluge numérique. Le Monde dilpomatique. Juillet 2013. Extrait p.21

30 juin 2013

Femme à sa rencontre

"Que peut faire un renard pour ne pas être un renard?"
Sagesse du Zen

Elle a trente ans, et son récit s'interrompt, comme si des mots si longtemps refoulés remontaient en elle pareilles à des bulles venant crever à la surface. "Il faut une certaine dose de courage pour n'être pas ce que les autres veulent que vous soyez." Elle cite Claire Keegan de mémoire, décrit sa famille "comme un mille-feuille, avec des couches et des couches de non-dits. Garder un secret a toujours été chez nous tout un art." Rien qui lui fut vraiment imposé, mais un souci permanent de se conformer au projet des autres, malentendu tenace.  Deux diplômes, avec brio, une voiture de fonction, des objectifs professionnels, et cet irrésistible soudain besoin de tout plaquer pour retrouver l'aubier sous l'écorce, là où passe la sève. Mettre ses mains dans la terre, boire à la cruche, porter des pulls en grosse laine, poisser dans la laine des moutons, avoir froid la nuit, trop chaud le jour, en un mot à nouveau ressentir les choses. Les mots sortent à nouveau, goutte à goutte, on dirait une rencontre, celle d'une jeune femme qui se croise dans la rue et se souffle: "Tiens, te voilà!"

Lu dans:
Alexandre Jollien. Petit Traité de l'abandon. Pensées pour accueillir la vie telle qu'elle se propose. Essais religieux (H.C.). 2012. 128 pages. Extrait P.16
Le koan du renard est inspiré du deuxième koan du Passe sans porte, Paris, Éditions traditionnelles, 1963.
Claire Keegan. Walk the Blue Fields (A travers les champs bleus). traduit de l'anglais (Irlande) par J. Odin. Sabine Wespieser, éditeur. 2012. 272 pages.

L'étendue des possibles

"Si tu traces une route
tu auras du mal de revenir à l'étendue."
Henri Michaux

Dernier jour de juin... De toutes les dates , une des plus symboliques, celle des grands départs et de la page blanche. Tout paraît possible à six ans en fermant la porte de la maternelle qui porte si bien son nom, à douze, à dix-huit... Ou, diplôme en main,  s'interrogeant sur son avenir professionnel immédiat. Ou bien plus tard quand on réoriente une existence libérée des contraintes professionnelles. Moments-charnières qui infirment temporairement la phrase de Michaux: pour un court moment, s'offre soudain la possibilité de revenir à l'étendue vertigineuse. 


Lu dans:
Olivier Germain-Thomas. Manger le vent à Borobudur. Collection Le sentiment géographique, Gallimard. 2013. 176 pages .
Pascale Tison interroge Olivier Germain-Thomas. Par Ouï-Dire. 12 juin 2013

29 juin 2013

Une pauvre fraude

"La fraude des pauvres est une pauvre fraude".
 Clôture des entretiens «  Fraudes et protection sociale  » organisés par le Conseil d’Etat, février 2011.

« La fraude sociale : ce sport national qui plombe notre économie ». L’ancien ministre des affaires européennes Laurent Wauquiez n’hésitait pas à comparer l’« assistanat » au « cancer de la société française ». Un récent article du Monde diplomatique pondère ces commentaires abrupts, fréquemment entendus dans les conversations et dans la presse. Un ordre de grandeur: 4 milliards d’euros de fraude aux prestations (fraude sociale), contre 16 milliards d’euros aux prélèvements (fiscalité des entreprises) et 25 milliards d’euros d’impôts non perçus (fiscalité des particuliers).  Un lien a été placé vers ces deux documents pour ceux qui souhaitent prolonger la réflexion. 


Lu dans:
Philippe Warin. La face cachée de la fraude sociale. Le Monde diplomatique. Juillet 2013. Extrait p.28
Rapport d’information sur la lutte contre la fraude sociale, mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la Sécurité sociale, Assemblée nationale, 29 juin 2011.


28 juin 2013

A jour frisant


« La mélancolie est de la ferveur retombée.»
André Gide

Ou comment garder quelque chose de l' éblouissement ancien. Revenir encore une fois dans ces lieux que l'on a aimés, les voir sous un autre angle, dans une autre lumière. On les as vus dans la lumière crue de midi, on avait vingt ans; on souhaite les revoir à soixante , au couchant du jour et de l'existence. Moments bénis où la pierre, que n'écrase plus à ce moment la brûlure du soleil, perd de son opacité et nous devient plus proche, plus humaine. Court instant durant lequel l'ombre des statues donne l'impression d'être plus vraie que leur modèle. La ferveur cède la place au jour frisant, et c'est aussi du bonheur.


Lu dans:
Colette Guedj. Ces mots qui nous consolent. JC Lattès. 2002. 172 pages. Extrait pp. 105, 107

26 juin 2013

La vie, éphémère

« La vie des hommes sur la terre, ô roi, comparée aux vastes espaces de temps dont nous ne savons rien, me paraît ressembler au vol d'un passereau entrant par une embrasure de la grande salle qu'un bon feu, allumé au centre, réchauffe, et où tu prends tes repas avec tes conseillers et tes liges, tandis qu'au-dehors les pluies et les neiges de l'hiver font rage. Et l'oiseau traverse rapidement la grande salle et sort du côté opposé, et, après ce bref répit, venu de l'hiver, il rentre dans l'hiver et se perd à tes yeux. Ainsi de l'éphémère vie des hommes, dont nous ne savons ni ce qui la précède, ni ce qui la suivra... »
    Marguerite Yourcenar



Lu dans :
Marguerite Yourcenar. Le Temps, ce grand sculpteur. Sur quelques lignes de Bède la Vénérable. Gallimard. 1983. 248 pages.  

La chanson de Bilitis

«Nous n’avons rien à nous dire
tant nous sommes       près l’un de l’autre
mais nos chansons veulent se répondre
et tour à tour nos bouches      s’unissent sur la flûte.»
    Pierre Louÿs.




Lu dans :
Pierre Louÿs. La chanson de Bilitis. Mise en musique par Claude Debussy.
Elsa de Lacerda. Laure Delcampe chante l’érotisme de Bilitis. Le Soir , lundi 24 juin 2013.

24 juin 2013

Le chemin de l'homme

«Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi.»
    Martin BUBER  Le chemin de l’homme.

23 juin 2013

Sagesse des simples

"Une vieille femme possède deux grands pots, chacun suspendu au bout d'une perche qu'elle transporte sur son épaule pour aller chercher de l'eau. A la fin de sa longue marche, du puits vers la maison, l'un des deux pots, fêlé, n'est plus qu'à moitié rempli d'eau. Le pot intact est très fier de lui. Mais le pauvre pot fêlé, lui, a honte de son imperfection, triste de ne pouvoir faire que la moitié de son travail. Au bout de deux années il s'adresse à la vieille dame, alors qu'ils sont près du puits. "]' ai honte, car ma fêlure laisse l'eau goutter tout le long du chemin vers la maison. La vieille femme sourit: "As-tu remarqué qu'il y a des fleurs sur ton côté du chemin, alors qu'il n'y en a pas de l'autre côté? Comme j'ai toujours su ta fêlure, j'ai semé des graines de ton côté du chemin. Chaque jour, sur le chemin du retour tu les as arrosées. Pendant deux ans, grâce à toi j'ai cueilli de superbes fleurs pour décorer ma table." »
F. Lenoir

Saisir l'insuffisance, non pour écraser, amoindrir, avilir mais s'en servir comme d'un levier qui fera lever les charges les plus lourdes. J'ai apprécié ce récit simple, qui illustre si bien le fameux "j'aime les fêlures, car par elles passe la lumière". J'ai connu heureusement quelques êtres simples qui furent cette lumière. 



Lu dans:
Frédéric Lenoir. L'âme du monde. NiL. 2013. 203 pages. Extrait pp 165-166

L'envie de ce jour

"A quoi comparerai-je la vie humaine?
Il faut la comparer à une oie sauvage qui interrompt son vol pour se poser un instant sur la neige.
Elle y laisse l'empreinte de sa patte , puis s'envole on ne sait où."
    Su Dongpo

"Personne n'est capable de comprendre pourquoi et comment un instant peut transformer une vie: il y a une somme incalculable d'imprévisibilités dans une existence et dont les conséquences ne deviennent intelligibles que lorsque l'événement a eu lieu, parfois bien longtemps après." Imaginer que cet instant ait pu, ou puisse se produire aujourd'hui ou demain donne un léger tournis, excitant et empli du désir de découvrir la journée qui s'ouvre.


Lu dans:
Philippe Labro. Le flûtiste invisible. Gallimard. 2013. 175 pages. Extrait p.171

22 juin 2013

Mots qui consolent

« Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis » ...
    Paul Eluard

"C'était en 1944, dans un recueil intitulé Au rendez- vous allemand. Et pas un de ces mots n'a pris une ride. Ni notre foi en eux. Ni la certitude que les mots ne sont pas seulement aptes à décrire le bonheur, mais qu'ils peuvent aussi l'engendrer."  Colette Guedj termine par ces mots sobres, et par Eluard, une réflexion sur le pouvoir thérapeutique des mots qui nous consolent et qu'il me plaît de vous offrir en bouquet pour le weekend. 
   
 
Lu dans :
Colette Guedj. Ces mots qui nous consolent. JC Lattès. 2002. 172 pages. Extrait p. 170.

20 juin 2013


"J'ai appris avec le temps qu'on est toujours trop sage"
Pierre Bergé



Lu dans :
Laurence Benaïm. Le Plus Bel Age. Grasset. 2013. 224 pages
Véronique Lorelle. En tournée chez les nantis de l'âge. Le Monde 12.06.2013

19 juin 2013

"                Ne pas vieillir
mais simplement mûrir
de toutes mes années."
            Philippe Jaccottet
 

18 juin 2013

Pensée et musique

"Pour moi, le lien entre la musique et la pensée va de soi. Il m’arrive de sortir d’un concert en ayant eu accès à des choses auxquelles je n’avais jamais pensé. La musique vous enveloppe et vous domine: c’est une sensation que ne me donnera jamais la contemplation d’un tableau ou d’un bâtiment. Réunir la musique et la pensée, c’est donc pour moi une autre façon d’être sérieux sans se prendre au sérieux"".
     Frédéric Pagès



Serge Martin. Frédéric Pagès, philosophe et humoriste. LLB Lire 10 juin 2013

16 juin 2013

La tache aveugle du voyageur

"Un voyage réussi ne va pas sans une part d'aveuglement."
JP Kauffmann

"Les abords d'Épernay ne sont ni plus laids ni plus décousus qu'ailleurs. Ils se situent dans l'honnête moyenne de ces espaces gaspillés qui se ressemblent tous. En lisant Julien Gracq ou Jacques Lacarrière, on est frappé par la netteté des paysages, des villes et des villages qu'ils décrivent. Cela ne date pourtant pas d'un temps si lointain. La campagne était familière, entretenue, ses représentations encore bien balisées. On était dans la continuation du Tour de France par deux enfants, une suite beaucoup moins convenue et infiniment plus poétique. La coupure entre le rural et l'urbain était encore assez nette. Gracq et Lacarrière évoquent un pays aujourd'hui disparu. S'ils n'étaient pas dupes des nombreuses disgrâces que subissait déjà le territoire, ils n'ont voulu voir qu'une France indemme d'altérations."

Déjà comme un avant-goût des vacances d'été.  



Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. Remonter la Marne. Fayard 2013 . 263 pages. Extrait p 122.

14 juin 2013

Visages de chefs (1942)

"Ce jour-là, il était dehors, non loin de sa cabane. Il lisait des notes, debout sous un arbre, à l'abri des rayons du soleil. Il faisait chaud. A côté de lui, à quelques mètres, se tenait un de ses officiers d'ordonnance, Fritz Darges (..), attendant patiemment, les mains dans le dos, qu'Hitler lui dise quelque chose. Une mouche est venue troubler la lecture du Führer. Elle s'est mise à tournoyer autour de lui. Visiblement agacé, Hitler gesticula avec son paquet de feuilles pour tenter de l'éloigner, en vain. La mouche revenait sans cesse. Fritz Darges se mit alors à sourire. Un léger rictus lui barra le visage. Il n'avait pas changé de position, ses mains étaient toujours dans le dos, la tête bien droite, mais il avait toutes les peines du monde à contenir son amusement. Hitler le remarqua. Il lui décocha sur un ton on ne peut plus sec: « Si vous n'êtes pas capable de me garder une telle bête à distance, cela signifie que je n'ai pas besoin d'un tel officier d'ordonnance! » Hitler ne lui a pas dit qu'il était viré, mais Darges avait compris. Il fit ses valises quelques heures plus tard. Je crois savoir qu'il fut envoyé sur le front.

(..) J'ai le souvenir d'une vive explication entre Hitler le haut commandement de la Wehrmacht. Une fois les généraux partis, une belle musique a soudainement surgi du bureau de travail d'Hitler. J'ai jeté un regard à travers la fenêtre et vu le Führer affalé dans un fauteuil, complètement absorbé par la mélodie et les paroles de la chanson que diffusait son phonographe à disques. Il avait l'air épuisé, presque triste. Le contraste avec la dispute énergique qui venait d'avoir lieu quelques instants auparavant était saisissant. Le valet de chambre est sorti à ce moment-là du baraquement. Je lui ai aussitôt demandé quel était le nom de ce chanteur que le Führer écoutait. Il m'a répondu qu'il s'agissait de Joseph Schmidt *." 

* Joseph Schmidt, ténor d'opéra né en 1904 en Roumanie de parents juifs orthodoxes. Reconnu et apprécié en Allemagne pour son timbre de voix exceptionnel et ses premiers rôles dans des films musicaux, il fuit l'Allemagne nazie en 1933. Ses disques seront néanmoins vendus dans les bacs des disquaires allemands jusqu'en 1938. «Le petit homme à la grande voix» meurt en 1942 dans un camp de réfugiés en Suisse.

Une dernière (?) courte réflexion sur le leadership. Le fondu enchaîné entre les harangues de Nuremberg, l'homme à la mouche et celui qui se calme en écoutant un "petit juif à la grande voix" ne nous renseigne que partiellement sur ce que fut vraiment une des grandes figures du malheur du XXe siècle. Ni sur ce qui fonde l'adhésion aveugle de masses d'hommes à un leader aussi complexe.


Lu dans :
Rochus Misch. J'étais garde du corps d'Hitler. 1940-1945. Le Cherche Midi. 2006. LLP 30777. 260 pages. Extraits pp.155,156.

Visages de chef (1938)

"Soyez un exemple pour vos hommes tant dans la vie militaire que dans la vie privée. Ne vous ménagez jamais en fait de fatigues et de privations, et montrez-le à la troupe. Soyez toujours pleins de tact et polis, apprenez à vos subordonnés à l'être de même. Evitez les éclats de voix, un ton trop rude, qui indiquent généralement qu'on a soi-même des déficiences à dissimuler."
E. Rommel

Poursuite de cette courte méditation sur la fonction de leadership... Ce discours de promotion prononcé en 1938 à l'Ecole militaire de Wiener Neustadt par Erwin Rommel, un des rares généraux allemands (voir la longue page Wikipedia y consacrée) à n'avoir commis ni crime de guerre, ni crime contre l'humanité. Une légende. Respecté par les siens et par ceux qu'il combattait au point que cela posa problème au commandement des forces alliées en Afrique qui tenta d'en réduire l'aura auprès de ses troupes, il fut amené à se suicider sous la contrainte après l'attentat contre Hitler pour soupçon de participation.  

En temps de conflit, la grandeur et la petitesse se trouvent équitablement partagées: les héros et les traîtres ne sont l'apanage d'aucun camp. Question: la grandeur d'âme placée au service d'une cause intrinsèquement perverse n'est-elle paradoxalement plus nocive du fait même du respect humain qu'elle entraîne: les commandos britanniques dans le désert lybien se targaient "d'avoir fait un rommel" lorsqu'ils étaient décorés pour un fait d'arme particulièrement audacieux réussi. Erwin Rommel le perçut sur le tard et en conçut un sentiment de défaite humaine personnelle. 

Mais encore. D'où vient-il que les paroles prononcées à Wiener Neustadt en 1938 paraissent à ce point insolites de nos jours? La fonction de leadership aurait-elle a ce point été modifiée? 


 
Lu dans:
Erwin Rommel. La Guerre sans haine. Nouveau Monde Editions. 475 pages. 2010
B. Lemay, Rommel, Perrin, 2009. 

12 juin 2013

Visages de chefs (2013)

Le Président: "Votre analyse est bonne, elle est sobre, elle est claire,
Vous voyez l'essentiel, maîtrisez les matières.
J'ai donc tracé la voie, vous poserez l'asphalte,
Mettons-nous au travail sans connaître de halte."
Le deuxième conseiller (à voix basse, ironique et amer) :
"J'ai l'idée du tricot, et vous ferez la maille... "
Le Président: "Il dit quoi? "
Le premier conseiller: "Il dit que de vos vues, nous sommes éclairés,
Et que d'un grand triomphe vous êtes assuré.
(un temps)
Il dit aussi, je crois, qu'il veut bientôt partir."
    Frédéric Lordon

Courte méditation sur la fonction de leadership, si malmenée par les temps qui courent. Demain, la suite de la réflexion, surprenante.



Lu dans:
Frédéric Lordon. D'un retournement l'autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins. 2013. Seuil Essais. 144 pages. Extrait pp 64 65

11 juin 2013

"Chacun croit fort aisément ce qu’il craint ou ce qu’il désire."
La Fontaine

Lu dans: 
La Fontaine. Le Loup et le Renard.  Livre XI - Fable 6
"Que sert d'interdire ce que l'on ne peut empêcher ?"
    A. Gide


Lu dans :
André Gide. Les Faux-monnayeurs. Gallimard. Folio Plus. 1925. Extrait p. 21        

09 juin 2013

"Sans mort, nulle légèreté. (..) Quel poids auraient, je vous le demande, cinq minutes ou quatre-vingts ans si vous les preniez sur une durée qui ne finirait jamais? C'est pour les vivants que tous les moments comptent : parce que sur chacun d'eux l'ombre s'allonge; parce que chacun d'eux ne connaît jamais qu'un printemps. »
Lucien Jerphagnon
 

Lu dans :
Lucien Jerphagnon, cité par Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages. Extrait p.134
"La fortune vend à qui se hâte une infinité de choses qu'elle donne à qui sait attendre."
Francis Bacon


Lu dans:
Jeanne Ashbé. Attends, petit éléphant. Pastel. 2013. 36 pages. 

07 juin 2013

Passage de témoin

"Et vous, continuez de mettre du bleu au ciel."
François Mitterrand à Pierre Maurois (24 août 93)

Pour Pierre Maurois, derniers moments d'intimité avec François Mitterrand, le 24 août 1993, dernière consigne affectueuse à l'oreille au moment de le quitter. Le président était venu à Hardelot-Plage, sur la côte d'Opale, là où il passait ses vacances d'été. On aimerait s'entendre souffler pareilles paroles au moment de prendre congé de sa tâche. Comme le souligne le journaliste, en 60 ans de vie publique il avait le sentiment du devoir accompli.  




Lu dans:
Michel Noblecour  La mort de Pierre Mauroy, figure de la gauche socialiste. Le Monde. 7 juin 2013. 

Le poids des peurs

« Le poids, c'est de la peur. »
    Jean-Christophe Ruffin

La désinvolture avec laquelle le marcheur néophyte fourre dans son sac des objets variés et souvent superflus, sans penser ni à leur volume ni à leur poids, fait sourire: c'est que, au fil des étapes, le marcheur apprend à peser, au propre comme au figuré, chacun des éléments qu'il emmène. Le poids, c'est de la peur, l'objet rassure en emplissant le vide de notre angoisse de possession. Un pull-over est nécessaire, pourquoi en emporter deux? De quoi a-t-on si peur? Est-ce le froid qui est vraiment si menaçant ou l'inconscient qui pèse de tout le poids de nos névroses ? La réflexion peut s'étendre aux peurs de toute une existence, à tout ce que l'être humain littéralement porte sur son dos, objets, projets, contraintes. Tenter de s'alléger et soulever avec moins d'efforts le sac de marche d'une vie est un vrai projet.


 
Lu dans:
Jean-Christophe Ruffin. Immortelle randonnée. Editions Guérin Chamonix. 2013. 264 pages. Extrait pp. 219, 256

06 juin 2013

Se détacher

 "La paix, la plus étrange paix, la plus profonde, vient parfois d'accepter d'être incompris, voire méjugé. On s'ent alors s'ouvrir une liberté incroyable, celle d'être libéré du jugement d'autrui."
L. Noullez.
 
 
Lu dans :
Lucien Noullez. L'âge d'Homme. 2013. 202 pages. p 202

05 juin 2013

"Les montagnes ne vivent que de l'amour des hommes. Là où les habitations, puis les arbres, puis l'herbe s'épuisent, naît le royaume stérile, sauvage, minéral ; cependant, dans sa pauvreté extrême, dans sa nudité totale, il dispense une richesse qui n'a pas de prix : le bonheur que l'on découvre dans les yeux de ceux qui le fréquentent".
Gaston Rébuffat 

04 juin 2013

Un peu fort bourré, mais très fort quand même

"Tout le monde sait
Comment on fait des bébés
Mais personne sait
Comment on fait des papas."
    Orelsan & Stromae. Papaoutai.

Formidable Stromae, titubant porte Louise après une déception amoureuse,  "fooormidable/tu étais formidable, j'étais fort minable/nous étions formidables". Une banale histoire de rupture comme il en arrive chaque jour dans nos vi(ll)es, un jeune homme s'est fait larguer, il n'a pas été bon, il s'est mis minable. Piano, instruments à vent, chœur masculin, batterie électronique, guitare sonnant comme les grincements des rails de tramway, le nouveau célibataire au cœur brisé est "un peu fort bourré". Un clip digne du grand Jacques, bien dans son époque et d'une classe folle.


Lu dans:
Véronique Mortaigne. Le formidable succès de Stromae. Le Monde Culture. 3 juin 2013.



02 juin 2013

Sagesse amérindienne

"Pris dans un incendie de forêt, les animaux, terrifiés, observent le désastre, impuissants. Seul le minuscule colibri s'active, allant chercher un peu d'eau dans son bec pour la verser sur les flammes. "Tu n'es pas fou ? Ce n'est pas avec ces gouttes que tu vas éteindre le feu", se moque le tatou. "Je le sais, mais je fais ma part", répond l'oiseau.
    Sagesse amérindienne

L'exemple a inspiré le mouvement des Colibris, qui fédère en France de multiples initiatives citoyennes.



Lu dans
Pierre Le Hir. Patrick et Marie, petits colibris adeptes d'une vie sobre. Le Monde Culture et idées. 30.05.2013

Dans le miroir de l'autre

"Sois toi et t’es belle."

... si nous sommes capable de voir la beauté chez les autres, pourquoi ne pas la voir en nous-mêmes ? Certaines pubs (Dove) se révèlent belles.



Lu dans :
Julie Huon. Le Soir. Vendredi 31 mai 2013. p.41



31 mai 2013

En attendant les barbares


"Qu’attendons-nous rassemblés sur la place?
Les barbares doivent arriver aujourd’hui.
(..) la nuit est tombée, les barbares ne sont pas venus
et certaines gens sont arrivés des frontières
disant qu’il n’y a plus de barbares
et maintenant qu’allons nous faire sans barbares?
ces gens-là étaient une sorte de solution."
    C. Cavafy

Il faut relire ce superbe poème de Cavafy, en ces moments de frilosité où s'inventent des menaces et périls partout. Les Romains attendent les Barbares. Et on imagine le désastre. L’empire attend sa fin, dans une posture statique: elle ne viendra pas des barbares. Sa mort ne viendra que du poison de l’inaction et de la vieillesse qui parcourt ses veines. Les épaules écrasées par son histoire et sa culture, il lui faudra avancer, jusqu’à son épuisement interne. Le coup de grâce ne viendra qu’après, quand il ne sera déjà plus qu’une chrysalide prête à accoucher de formes nouvelles. Et si... les Romains avaient espéré en leur for intérieur que les Barbares viennent, pressentant qu’une vieille civilisation sophistiquée a besoin d’être infusée par des énergies brutes.



Lu dans :
Constantin Cavafy. En attendant les barbares
Info inspirée du superbe blog littéraire  http://brumes.wordpress.com/about/
Jean-Claude Vantroyen. Ce que les gens veulent, c’est du sens. Le Soir. 30 mai 2013. Entretien avec Daniel Mendelsohn. Waiting for the Barbarians. A paraître chez Flammarion en 2014.

La grandeur de l'homme défait

"Quand soudain, aux environs de minuit,
Tu entendras passer un cortège invisible,
Avec des mélodies sublimes, ponctuées de clameurs
(..) Une dernière fois salue Alexandrie qui s’éloigne.
Surtout ne t’abuse pas, ne t’en va point dire
Que ce n’était qu’un rêve, que ton oreille s’est méprise;
(..) En homme prêt depuis longtemps, en homme courageux,
Comme il convient à qui pareille cité s’est livrée,
Approche-toi résolument de la fenêtre,
Et avec émotion, certes, mais sans
les plaintes et supplications des lâches,
écoute, dans une ultime jouissance, les sons inouïs,
Les si doux instruments du mystérieux cortège,
Et salue-la, cette Alexandrie que tu perds."
    C. Cavafy

La longue rivalité de Marc Antoine, amant de Cléopâtre, et d'Octave prend fin le soir de la bataille d'Actium au large de la Grèce, bataille navale durant laquelle les galères égyptiennes fuient précipitamment causant la défaite d’Antoine. Les amants se suicident peu après.  Le poète Cavafy évoque la dernière soirée d’Antoine. Un dernier conseil à l’homme défait : partir la tête haute, malgré l’échec. Ces vers s’adressent à Antoine, mais ils s’adressent également au lecteur – par le biais du tutoiement – et donnent une grandeur à la mélancolie pleine de remords que chacun de nous connaîtra à la fin de ses jours. La chanson Alexandra Leaving de Leonard Cohen est inspirée de ce poème.

Quand le doute nous guette, quand une impression tenace d'échec se surimprime à nos réussites, quand s'insinue en nous la recherche d'un réconfort dans la plainte, la force des mots venus d'avant, venus d'ailleurs, peut se révéler le meilleur des remèdes.


Lu dans:
Constantin Cavafy. Les dieux désertent Antoine (ou Antoine abandonné des Dieux).
Info inspirée du superbe blog littéraire  http://brumes.wordpress.com/about/
La chanson Alexandra Leaving de Leonard Cohen est inspirée de ce poème.





29 mai 2013

"Etre sans impatience ne veut pas dire sans émotions."
Jean-Christophe Ruffin.
 

Lu dans :
Jean-Christophe Ruffin. Immortelle randonnée. Editions Guérin Chamonix. 2013.264 pages. Extrait p. 204

28 mai 2013

Les récits d'une ville

"Car la ville c'est cela : des rues, des savoir-faire, des va-et-vient entre passé et présent, des lumières, des mots, des images, des commerces, et des micro-fictions offertes au rêveur, comme des milliers de romans à la minute. Tout ce qu'une métropole donne à voir et à entendre, à lire et à savoir, est matière à récits."
        Jean-Christophe Bailly



Lu dans:
Jean-Christophe Bailly. La Phrase urbaine. Seuil 2013. Fiction & Cie. 274 p.

Le petit butin heureux de la vie


“Nous y possédions un cabanon sans eau courante et ma mère nous laissait en totale liberté. Pieds nus, comme des sauvageons, en intimité avec la nature, qui elle­-même n’était pas tendre : elle brûlait, piquait. Il fallait s’en défendre. J’ai donc su tout de suite que la beauté avait un prix. Elle n’était ni gratuite, ni donnée. Pour moi, le bonheur est cette possibilité d’arracher à la vie un petit butin”
Erri de Luca

Ecrivain atypique et attachant, Erri de Luca nous livre un récit d’initiation d'une enfance qui ne fut guère une époque heureuse, à l'exception des quelques jours de vacances d'été passés annuellement sur lîle d'Ischia, en face de Naples, avec sa mère tandis que son père cherche fortune en Amérique.   Il y rêve, apprend les rudes règles de la mer, à tirer les câbles, à soigner ses  cals aux mains. Pour ceux que les existences romanesques passionnnent, la découverte de la page de Wikipedia qui lui est consacrée vaut le détour.


Lu dans:
Erri de Luca. Les poissons ne ferment pas les yeux. Traduit de l’italien par Danièle Valin. Gallimard. 2013. 129 pages.

26 mai 2013

Equidistances

"Il est minuit à Tokyo, il est cinq heures au Mali, quelle heure est-il au Paradis? "
Manu Chao

Les distances qui nous séparent sont multiples, géographiques, temporelles, mais pas seulement..

Une belle occasion de découvrir un site pour se connecter par-delà les méridiens horaires: http://www.worldtimeserver.com/meeting-planner.aspx , qui rapprochera ceux qui se téléphonent par-delà les continents. 

Lu dans :
Nicolas de Béthune. Allô je te réveille. Momento LLB. 25.6.13. p.23

25 mai 2013

Le souvenir du bonheur


"Un Franco-Egyptien revient dans sa ville natale le jour où le pays se soulève contre Moubarak. Il doit y retrouver son premier amour, perdu de vue depuis son départ pour l'Europe, quarante ans plus tôt. Les retrouvailles tourneront court, car "vous avez vécu dans le souvenir du bonheur, Karim. Or, rien n'empêche le bonheur comme le souvenir du bonheur".
G. Sinoué
 


Gilbert Sinoué. Les Nuits du Caire. Arthaud, 2013. 183 pages. Gilbert Sinoué

23 mai 2013


" Ma mère me disait qu’il fallait se moquer de soi-même car comme ça si les gens se moquaient de moi, c’était déjà fait!"
Mustapha El Atrassi


Lu dans:
Vanessa Lhuillier. Ma raison de vivre, c’est travailler. Le Soir. 23 mai 2013.

Vole


"Qui pèsera ces richesses imaginaires?"
Alain (1.8.1931)

Léo Heremans, colombophile de Vorselaar a vendu un de ses pigeons à un acheteur chinois pour la somme de 310.000 euros. Bolt, le champion belge, ira se reproduire en Chine. Son propriétaire flamand a retiré de la vente de son élevage (510 têtes) plus de 4.300 millions d’euros. L’intérêt des Chinois pour les pigeons, belges en particulier, remonte à quelques années. Les prix enflent, au point que les meilleurs pigeons s’envolent pour l’étranger, un peu comme nos joueurs de football. Comme en cyclisme ou en football, le dopage sévit dans les colombiers. Il est arrivé que la police arrête à proximité d’élevages de pigeons des ressortissants chinois soupçonnés de mener des razzias dans nos élevages pour soit voler les volatiles, soit encore (et c’est plus cruel), leur couper les pattes pour voler leurs bagues et ainsi qualifier de «belge» un quelconque pigeon chinois sans certificat d’origine. Des colombophiles se précipitent sur les œufs des volatiles pour espérer recueillir un embryon. Le prix exorbitant de ces volatiles, lié essentiellement à leur potentiel de reproduction, suscite autant de questions que de (fragiles) convoitises. "Faites croire à un amateur de tableaux qu'il revendra une absurde petite toile plus cher qu'il ne vous la paie, alors la valeur est bonne: on oublie de se demander si la toile en question vaut quelque chose."



Lu dans :
Marc Metdepenningen. Les pigeons belges ne sont pas pigeons. Le Soir du mercredi 22 mai 2013
Anthony Rowly , Fabrice d'Almeida. Quand l'histoire nous prend par les sentiments. Odile Jacob. 2013 285 pages. Extrait p.179

22 mai 2013

De l'art de parler de soi sans parler de rien


"À quelques mètres de la pierre vivante, l'eau surgit enfin d'une fontaine telle qu'on en voyait au temps des bergers d'Arcadie. La Marne en coulait doucement. Je me suis approché d'elle. Dans le vallon aux violentes odeurs telluriques, elle me murmurait : « Enfin, tu es là. Tu en as mis du temps! » Que pouvais-je répondre? J'ai joint mes deux mains pour la recueillir. Elle avait un goût étrange de menthe et de mousse, pur et coupant. "

Une lente remontée de la Marne, et des paysages esseulés qu'elle irrigue. Deux mois d'un marcheur solitaire parti à la rencontre de presque rien, qui se révèle le presque tout. L'ancien otage du Liban, ce qu'il n'évoque quasi jamais, déploie une fois encore ses thèmes de prédilection: la solitude extrême, une région et des êtres abandonnés de tous, un temps lent durant lequel l'être humain se densifie. Ou comment au travers d'une dizaine de livres de qualité parler de soi sans jamais s'étendre sur son propre vécu. Le marcheur arrive au terme de sa quête: une source au goût de menthe et de mousse. Quelle beauté, et quel talent.



Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. Remonter la Marne. Fayard 2013 . 263 pages. Extrait p.262

21 mai 2013

"Si je dois tomber de haut
Que ma chute soit lente"
Mylène Farmer, Désenchantée (paroles Laurent Boutonnat)

20 mai 2013

Sagesse des étoiles mortes

"Nuit noire, étoiles mortes." Stephen King.
Une étrange poésie se dégage de ces étoiles dont on capte encore un long moment la lumière alors qu'elle sont mortes. Que deviennent-elles, dans quel cimetière, pour quel recyclage? Que cachent les mystérieux trous noirs, les y a-t-on parquées comme nos épaves automobiles au rebut? Et si c'était au moment de leur mort apparente qu'y naissait la vie, comme pour notre planète bleue. La mort de l'astre qui autorise la vie sur sa surface, belle allégorie digne de nos plus folles questions métaphysiques.

18 mai 2013

Sagesse de Léonard Cohen


"l asked my father,
l said, «Father change my name. »
The one I'm using now it's covered up
with fear and filth and cowardice and shame.

He said, «I locked you in this body,
l meant it as a kind of trial.
You can use it for a weapon,
or to make some woman smile. »
    LÉONARD COHEN, Lover.

... j'ai appelé mon père, le suppliant de me rebaptiser sous un autre nom, mon nom souillé, entaché de peur et de honte. "Mon petit, quoi que tu fasses, ce nom te collera à la peau et je ne peux te l'enlever, comme ce corps que tu habites. Tu es ce nom, tu es ce corps, tu les portes comme un joug à jamais, Mais tu peux choisir l'usage que tu en feras, soit une arme pour détruire, soit une caresse pour illuminer le visage d'une femme."

Lu dans :
Didier Long. Petit guide des égarés. Salvator. 2012. 185 pages. Exergue


Narcisse


"Je suis né de confession israélite, mais je me suis assez vite converti au narcissisme!"
Woody Allen 

Existe-t-il mythe plus contemporain que celui-là? Narcisse après avoir repoussé les avances de la nymphe Écho, se croit indigne d'amour et incapable d'aimer. Il vient près d'une source limpide et pure pour apaiser sa soif. En regardant le reflet de son visage, il s'extasie devant sa propre image et se désire lui-même, à la fois amant et objet aimé. Désespéré de ne pouvoir assouvir son amour, de l'impossible étreinte, Narcisse dépérit et meurt. Il est alors transformé en un narcisse, la fleur qui porte son nom. Cette disparition à soi-même ouvre la porte d'un nouveau monde, du présent surgit une fragile et fraternelle plénitude où Narcisse - enfin - découvre l'étreinte du différent, de l'autre que lui. La fin de l'histoire est plus belle que l'image qu'on en a gardée. 


Lu dans:
Didier Long. Petit guide des égarés. Salvator. 2012. 185 pages. Extrait page 15.

16 mai 2013

Une vie de mouche


"Vous savez, on peut traverser toute son existence comme une mouche!"
Rabbin Haïm Harboun, à sa communauté un jour de shabbat

Mais que sais-tu donc, ami rabbin, de ce que vit une mouche, l'abeille, l'hirondelle dans le ciel? Des milliers d'années de pensée aristotélicienne, chrétienne et cartésienne nous cadenassent dans le déni de toute conscience animale ou d'intentionnalité, dans la certitude qu'une marche infranchissable nous sépare de la bête, incapable de concevoir sa propre finitude. Adaptée à son environnement, elle ne saurait s'ouvrir à la totalité de la réalité. Mais que savons-nous de l'intelligence de l'essaim, du vol des migrateurs dans le ciel? Comme Sylvain Tesson, je suis troublé par la danse des moucherons dans le rayon du soir. Tant de grâce n'a-t-elle aucune signification? "Que savons-nous des pensées de l'ours? Et si le crustacé bénissait la fraîcheur de l'eau sans aucun moyen pour lui de nous le faire savoir et sans aucun espoir pour nous de le déceler? Et comment mesurer les émois des passereaux lorsqu'ils saluent l'aurore sur les plus hautes branches? Et pourquoi ces papillons dans la clarté du midi ne connaîtraient-ils pas l'intensité dramatique esthétique de leur chorégraphie?" 

Hasard, destin? Nous aimons imaginer que l'homme seul ait un destin.  La flèche doit avoir une cible: c'est ainsi que notre esprit est construit et qu'il nous guide. Comme le note avec humour Eugenio Scalfari, cela nous soulage, cela donne un sens à notre existence. "Les mouches, les fourmis ont-elles un destin? La petite fourmi qu'il nous arrive d'écraser sous la chaussure, était-ce là son destin? Bien sûr les hommes sont différents des fourmis, eux ils ont un destin, ils sont plus  importants que les fourmis. Et si ce qu'on appelle le destin n'était qu'une tentative de se consoler du désespoir de devoir mourir, de ne pas avoir existé en vain?"


Lu dans :
Rabbin Haïm Harboun, cité par Didier Long. Petit guide des égarés. Salvator. 2012. 185 pages. Exergue.
Sylvain Tesson. Dans les forêts de Sibérie. Gallimard. 2011. 288 pages. Extrait p. 195.
Eugenio Scalfari. Par la haute mer ouverte. Gallimard. 2012. 322 pages. Extrait p. 75

Cri


"Ma joie je l'ai
je ne lui pose pas de question
La douleur m'a
je l'interroge."
     Robert Mallet


Lu dans :
Robert Mallet. L'ombre chaude. NRF. Gallimard. 1984. 110 pages. Extrait p.92

14 mai 2013

Bribes de ciel


"Tu marches
tête baissée
pour éviter les flaques d'eau
et tu rencontres des morceaux
de ciel."
    Robert Mallet 

J'apprends en prenant la route ce matin que la météo est morose, que la bourse est déprimée, que "la communauté coyote"  ;-)  annonce une perte d'une heure et demie sur le ring entre Zaventem et Grand        Bigard. Et soudain, inattendue comme un soleil dans un paysage de pluie, la voix éraillée de Julien Clerc égrène que "La grande ville/Mange la ville/La grande vie/Mange la vie/Si on chantait/Si on chantait/Si on chantait". Et on se surprend à chanter tout seul,  à tue-tête, comme si on était mille parce que la musique est belle, et que l'inattendu est au rendez-vous.


 
Lu dans :
Robert Mallet. L'ombre chaude. NRF. Gallimard. 1984. 110 pages. Extrait p.47

13 mai 2013

Bulles merveilleuses


"La bulle de savon
tout le possible atteint
tout le parfait vécu
rien de plus rond, plus lisse
mieux clos
mieux irisé, plus céleste
mieux réel
rien de mieux
pour dire
soudain
sans bruit
que tout
n'est plus rien. "
    Robert Mallet

Lu dans :
Robert Mallet. L'ombre chaude. NRF. Gallimard. 1984. 110 pages. Extrait p.27

12 mai 2013

Un jour de gitanes bleues


"Ouvrant, à la suite de ces souvenirs inopinément resurgis, le carnet bleu de mon père que j'ai gardé précieusement, j'en extrais une anecdote datée du 8 août 1961 :
Sur la route de Vizille à Uriage, dans la lumière jeune du matin qui suivait la pente des montagnes, j'ai vu soudain, inerte au milieu de la route, un oiseau extraordinaire de beauté, un plumage bleu merveilleux, des gris et des blancs d'une délicatesse incomparable. Je me suis approché en poussant un cri d'admiration et de regret et me suis penché pour le ramasser. C'était, froissé, un paquet de Gitanes bleues. (..)
À Munich, un soir, le peintre Vassily Kandinsky rentre chez lui dans son atelier lorsqu'il aperçoit, appuyé contre un des murs, une toile inconnue qui lui paraît positivement merveilleuse; une composition tout à fait originale et inédite. Il s'approche de ce tableau énigmatique déposé là par les fées et, parvenu à quelques pas, prend soudain conscience qu'il s'agit de l'un de ses propres tableaux - un paysage stylisé - posé à l'envers et transfiguré par la lumière du crépuscule. Le lendemain, il a beau le placer de nouveau à l'envers et tenter de recréer l'éclairage de la veille, il ne parvient pas à retrouver la même émotion. Pourtant, le souvenir de ce qu'il a entrevu est si puissant qu'il ne peut se l'ôter de l'esprit. (..) À partir de cette révélation Kandinsky commencera à se livrer à des jeux de formes et de couleurs exempts de toute figuration. Il venait de créer l'art abstrait."

L'art est surprise,  frôlement d'un hasard heureux rendu possible parce que celui qui fait ces découvertes s'est mis dans un certain état d'esprit composé d'ouverture, de disponibilité, de curiosité, d'émerveillement, d'étonnement et de pensée analogique et symbolique, celle qui "permet de voir ce qui rassemble plutôt que ce qui divise" (Christian Van Den Berghen). Demain est un autre jour, un jour de gitanes bleues, puissent-elles nous surprendre.  
 

Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait pp.70, 71

11 mai 2013

Sagesse d'Alice qui ne pensait jamais à rien


"Si les anges peuvent voler, c'est parce qu'ils se prennent à la légère."
Gilbert Keith Chesterton

Francis Dannemark serait-il un ange, lui qui nous fait voleter en accompagnant Alice "qui ne pensait jamais à rien". Alice et tous ses maris, nous soufflant que "la seule façon d'avoir une chance d'être heureux, c'est d'accepter que rien n'est jamais certain, que rien n'est définitif, ni les bonnes choses ... ni les mauvaises" (..) car "les certitudes sont des parapluies qui ne s'ouvrent que les jours où il fait beau." Nous avons besoin de ces petits romans de douceur aux phrases ciselées pour compenser la rudesse des images qui nous assaillent jour après jour, et nous remettre en perspective d'être heureux.
"On dit parfois qu'une vie s'achève quand une autre commence et qu'ainsi va la vie. Je n'ai pas vu les choses comme ça, c'était trop difficile pour moi. J'ai eu très envie d'être morte, moi aussi. Puis un jour, le soleil m'a réveillée. Ce n'est pas une image poétique. J'avais oublié de tirer les tentures et la lumière du soleil est entrée dans ma chambre. C'était éblouissant. Violent. J'ai quitté mon lit, je suis allée à la fenêtre et j'ai vu que c'était l'été, une année s'était écoulée et je ne l'avais pas vue passer. J'ai aperçu un épervier qui tournait en rond au-dessus d'un champ qui venait d'être fauché. J'ai entendu le meuglement d'une vache et je l'ai trouvé très beau et tellement émouvant. Je me suis mise à pleurer, à pleurer sans pouvoir m'arrêter. Parce que j'étais vivante. J'étais vivante et c'était magnifique."


Lu dans:
Chesterton cité par Francis Dannemark (p.37) dans Histoire d'Alice, qui ne pensait jamais à rien. Laffont. 2013. Autres extraits p.33, 37, 80, 81.

So long goodbye

10 mai 2013

Quand la beauté sauve


"Les enfants ont grandi: impossible de les prendre dans ses bras en rentrant, de les pétrir comme de la mie tiède pour se remplir de toute la force qui manque - à la place des deux petites boules de mie, deux gigantesques ados ont poussé. (..) A cet instant précis, elle pourrait pleurer; elle pourrait pleurer si elle avait encore assez de vie en elle. Elle pourrait pleurer mais elle ne pleure pas. Elle ne remarque même pas ses doigts, sur l'autoradio, qui font défiler les stations, elle n'entend ni les jingles agressifs ni les pubs pour les hypermarchés, elle n'entend plus rien, absente à elle-même, absente au monde. Et puis, soudain, au hasard d'un changement de station, surgit la voix de Michel Berger: sa voix qui la prend tout de suite, portée par quelques notes de piano, sa voix qui lui parle sans même qu'elle écoute les paroles, cette mélodie qui la remplit. En elle, d'un seul coup, quelque chose se rassemble, se fluidifie. L'apaisement est total: « C'est beau. » Le temps de cette émotion esthétique, plus rien n'existe. Elle est tout entière convoquée, tout entière là, enfin présente à elle-même et au monde. C'est beau. Qu' est-ce qui est beau, au fait? La musique, ou ce qu'elle lui fait? (..) Cette émotion ne durera pas, mais elle ressemble à l'éternité. Ce plaisir esthétique est comme un indice, une promesse. La beauté de cette chanson lui souffle que tout n'est pas perdu, rallume au fond d'elle un vieux feu mal éteint: son exigence. Ce qu'elle exige d'elle-même; ce qu'elle demande à la vie. Elle s'appelle Lucie. Et c'est comme si la beauté la sauvait de son renoncement."


Lu dans:
Charles Pépin. Quand la Beauté nous sauve. Robert Laffont. Les mardis de la philo. 2013. 233 pages. Extrait pp. 10-11

09 mai 2013

En remontant la Marne


" Mon sac appuyé sur l'arbre me servait de dossier. Et, soudain, cette plénitude ... Elle m'a envahi délicieusement. Plaisir d'être seul, dans une solitude recueillie, non pas replié mais rassemblé en moi-même au plus profond, dans un mouvement de confiance et d'intimité avec ce qui m'entourait: les nuages, l'air tiède, les saules blancs, les églantiers bordant la rivière. Et cette lumière insaisissable. Tout cela m'était offert. Je ne voulais pas en perdre une miette. Je savourais le spectacle de cette paix comme un don gratuit, un état de complétude total. Révélation d'avoir trouvé la cadence, ou plutôt la patience avec moi-même. Jamais je n'avais regardé avec autant d'avidité la rivière: l'eau et ses froissements de soie; l'ombre des racines déployées sur les bords comme des chevelures. J'avais craint que la lassitude s'insinue par l'accumulation, la redite. La surface de la Marne était agitée de vaguelettes. Avais-je enfin acquis cette confiance itinérante qui me manquait? "
JP Kauffmann

 
Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. Remonter la Marne. Fayard 2013 . 263 pages. Extrait page 73

07 mai 2013

Haiku


" Mon ombre elle aussi
est au meilleur de sa forme
matin de printemps."
     Issa
  

06 mai 2013

L'utopie n'est pas l'irréalisable, mais l'irréalisé (Théodore Monod)


"Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des allures de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail."
    Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (1877)

Le Revenu garanti (ou Allocation universelle) une utopie à portée de main? Assurer à chacun, sans conditions, de la naissance à la mort, une somme mensuelle suffisante pour vivre ? Inventer une autre vie, d’autres rapports sociaux, peut sembler hors de propos en période de crise. L’exercice n’a pourtant jamais été aussi nécessaire. En Europe, en Amérique latine, en Asie, l’idée d’un droit au revenu inconditionnel fait son chemin. Impossible de balayer la proposition en arguant de son infaisabilité économique : il serait tout à fait envisageable de la mettre en œuvre, même si cela nécessite une réflexion politique approfondie. C’est surtout sur le plan philosophique que le revenu garanti pose des questions épineuses, puisqu’il implique de renoncer à l’objectif du plein-emploi et d’admettre que l’on puisse subsister sans exercer une activité rémunérée. Promu ces dernières années par des penseurs progressistes comme André Gorz, mais aussi par des libéraux, qui en défendent une conception très différente, il a fait l’objet d’expériences au Nord comme au Sud, par exemple tout récemment en Inde. Le Monde diplomatique de ce mois y consacre un dossier stimulant pour l'esprit, dont je vous joins un article en fichier attaché comme lecture apéritive..  Lire


Lu dans :
Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (1877), Allia, Paris, 2003.
Mona Chollet, Imaginer un revenu garanti pour tous. Le Monde diplomatique. Mai 2013

05 mai 2013

Une cuisine chantée


"Je fais la cuisine comme l'oiseau chante."
Michel Guérard.

.. par exemple un foie gras cuit en cocotte entouré d’une gelée de pomerol aux épices d’Orient, à déguster sur une brioche au moût de raisin. Ou des huîtres Gillardeau juste tiédies, servies dans leur coquille, sur un lit de gelée d’eau de mer avec une surprenante chiboust de café vert. Une composition exceptionnelle, où chaque goût se détache, précis, jusqu’à la légère amertume du café vert en final. Pour terminer par un indémodable de la maison : l’"oreiller moelleux" de mousserons, girolles et morilles aux pointes d’asperges vertes et truffe noire. La perfection réside ici dans le détail : profondeur de la sauce crémeuse et transparence extrême de la raviole aux champignons sauvages. Il chante bien l'oiseau.


Lu dans:
Michel Guérard, une légende de la nouvelle cuisine.  Momento. LLB 4 mai 2013. p.17

Histoire d'Alice ...


"Le monde ne mourra jamais
par manque de merveilles,
mais par manque d'émerveillement."
     Gilbert Keith Chesterton

 
Lu dans:
Francis Dannemark. Histoire d'Alice, qui ne pensait jamais à rien. Laffont. 2013. Exergue. 

04 mai 2013

La Marne et ses senteurs


"Après la chaleur des semaines précédentes, la pluie d'orage délivre les odeurs emprisonnées par l'été. Les gouttes explosent à la surface de l'eau. Une bruine légère s'élève dans la vallée. L'air sent à la fois le gazon mouillé, l'herbe coupée, l'argile humide, les feuilles rouies. Parfum de fin d'été plutôt que de début d'automne. L'acidité, le dessèchement, la chaleur végétale sont encore sensibles. La Marne dégage des relents marécageux. Même les piliers du viaduc exhalent une odeur que la pluie a révélée, une note minérale et chaude qui évoque l'asphalte trempé en été."

"La pluie a ressuscité des parfums enfermés par la sécheresse cette fameuse odeur d'escargot que répand l'humidité après l'orage. Des effluves de prairie mouillée montent du sol lorsqu'on enjambe les herbes hautes. Les fils tissés par les araignées étincellent et égouttent de minuscules billes d'argent."

Etonnant Jean-Paul Kauffmann, qui poursuit à son rythme livre après livre un itinéraire littéraire hors du commun, se racontant en pointillés au-travers des divers endroits de solitude de notre planète qu'il parcourt à pas comptés. Son dernier opus, remontant la Marne jusqu'à sa source (car "remonter c'est la vie"), est habité par tous les arômes de la France en fin d'été. "C’est peut-être à cause de mon goût pour le vin. Mais peut-être davantage ici, parce que j’ai essayé de décrire l’odeur de l’eau. Ce n’est pas facile, et elle est très différente à mesure que vous remontez la rivière. C’est pour cela que je rends hommage à Simenon, qui a su restituer ce sens olfactif un peu tabou, signe de notre animalité. C’est le corps qui s’exprime à travers ce livre." 

 
Jean-Paul Kauffmann. Remonter la Marne. Fayard 2013 . 263 pages. Extrait 45, 46, 152.
Pierre Maury. Un kilomètre à pied, et fusent les idées. Le Soir. Livres. Samedi 4 mai 2013

03 mai 2013

Acouphènes


"Bourdonnement d'abeilles dans l'oreille droite. La mort fait son miel."
Jean Sullivan
 
 
Lu dans:
Jean Sullivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 68

01 mai 2013

En bref


"Si vous parlez, c'est pour être compris. Si vous n'êtes pas compris, taisez-vous ou dites autre chose." (*)

Vingt-deux doctorants de l'université de Lorraine se sont livrés à un concours d'un nouveau genre : présenter leur thèse en cent quatre-vingts secondes chrono, en public et devant un jury composé d'auditeurs naïfs – journalistes, responsables de ressources humaines ou encore communicants. Une première en France. Objectif: être compris par tout le monde, même par sa famille, après avoir bénéficié d'une formation à la présentation alliant simplicité, structure du discours et gestuelle avec des coachs professionnels de théâtre. 

 
Lu dans:
(*) auteur inconnu, cité par Lucien Noullez. Des équipages inaccomplis. L'âge d'Homme. 2013. 202 pages. p.53
Nathalie Brafman. Concours du meilleur vulgarisateur de thèse en 180 secondes chrono. Le Monde. 24.04.2013.