"Imaginez : vous sonnez à l’Interphone, l’ami vous répond, et vous dites
«c’est moi!». Mais qui est «moi»? Pour qui se prend celui qui dit
«c’est moi» ? Qui est ce "moi"?
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen
Sans doute la phrase la plus célèbre de Montaigne, et l'une de
celles qui vient le plus volontiers à l'esprit lorsqu'on évoque
l'amitié. "Parce que c'était lui ; parce que c'était moi" , parlant de
son ami La Boétie. L'affection n'a que faire des périphrases.
Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Ed. Edm. Coll. Medium+. 2019. 96 pages
"Une existence sans parfum
symphonie inachevée
le cœur brisé comment retrouver vie
quand on n'est plus qu'une coquille vide
comment survivre
quand on sort de l'enfer
(..) Flotte au loin, mon doux petit
doucement sous le soleil chaud
vers les nouveaux horizons que tu explores
Il nous reste ton souvenir
pour faire la paix avec nos rêves brisés.
La vie emprunte parfois des chemins inattendus."
Iyer Prasad . Requiem.
Les médecins aussi écrivent , traduisant ce que leurs patients vivent.
Comme dans ces quelques lignes sobres, la perte d'un enfant, entre
tristesse et acceptation. Où se niche l'instant précis où la vie sourd à
nouveau? Serait-il parfois simplement dans la nage d'un chien, "ce soir
d'un bond Nouk se jetait dans les eaux, les sillonnant d'un bout à
l'autre, comme si, quelque part dans ce bassin, la vie d'un noyé en
dépendait. Dans ces moments fugaces, elle et moi ressentions exactement
la même chose, ce sentiment, qu'en nous, pour quelques minutes, revenait
un peu de joie et de bonheur."
Lu dans:
Iyer Prasad. Requiem. Hektoen International. A journal of medical
humanities. Winter 2020 issue. Iyer Prasad est hématologue-oncologue
pédiatre consultant au Women's and Children's Hospital, à Singapour.
Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même
façon. Prix Goncourt 2019. Editions de l'Olivier. 2019. Extrait page
226.
[Life has fragrance eternally lost
Pure symphony now cut short
Broken hearts disparate and new
Don’t know how to restart anew
This body in its empty shell
Trying to survive this living hell
Float away sweet child of mine
Gently into the warm sunshine
New horizons for you to explore
Precious memories left for us to adore
Making peace with shattered dreams
Fate perhaps has different schemes.]
" C’est un appartement à la mer du Nord qui sent le sable et le nougat
ou les caramels que seuls les grands-pères achètent encore, en souvenir.
Sur les murs, des images passées. Et un tableau dont le léger
déplacement découvre le papier peint de la pièce en sa teinte
originelle. Une petite forme, proche du triangle qui, sous le portrait
d’Émile Verhaeren, évoque un temps révolu mais tenace. Ils arrivent,
l’air est frais. La mère plonge dans la chambre. À droite en rentrant,
quelques pas dans le couloir carrelé. Le lit, la couverture en feutre
orange. La mère ouvre. Le soleil rentre. Devant elle, des terrasses. Là,
des maillots pendus, des parasols et aussi parfois des canoës en
plastique un peu dégonflés. Jeanne et son frère, c’est de l’autre côté
qu’ils courent. Vers la plage. "
Maxime Coton. Rêve d'or
On a tous en mémoire ces éclats de lumière dans le sable humide, ces
bateaux traînant des mouettes rieuses, l'odeur entêtante des gaufres
chaudes. En quelques instants les vacances étaient là.
Lu dans:
Maxime Coton, Arié Mandelbaum. Resplendir. Éditions Esperluette. 2014.
Collection En toutes lettres. 2014. 144 pages
"Dans une Bonne Librairie, tous les livres sont bons. La librairie
parfaite est petite, fournie mais sélective. Vous pourriez vous y rendre
les yeux bandés, tendre la main au hasard et découvrir quelque chose de
merveilleux. L'un de mes endroits favoris pour acheter des livres a
longtemps été un éventaire à deux pas de Hampstead High Street, qui
présentait sept cartons de livres à peu près. J'aimerais les avoir tous
lus, mais le lieu n'existe plus. La visite parfaite dans une librairie,
si parfaite qu'elle n'est pas de ce monde, se déroule comme suit. Je
tombe sur la boutique au fond d'une rue étroite dans une ville qui m'est
totalement inconnue. J'entre, et il y a seulement un livre. Juste un.
Il est posé sur une table. Il a une couverture toute simple. Je ne peux
même pas voir le titre. Je l'achète, et il me révèle tous les secrets de
l'univers."
Mark Forsyth
Pour acquérir ce qu'on sait déjà chercher, il y a Internet. Pour
découvrir ce qu'on ne sait même pas ne pas connaître, il faut une
interface humaine, à l'image de la libraire au fond d'une impasse qui ne
propose qu'un seul livre. Réflexion nourrissante sur le peu,
l'essentiel et le trop plein, dépassant le simple cadre de la lecture.
Lu dans:
Mark Forsyth. Incognita incognita. Les Éditions du sonneur. 2019. 48 pages. Extrait pp 33-35
"Un jour
un jour bientôt peut-être
un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers
avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que
rien
je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Henri Michaux. Clown (1939)
Il y a cent interprétations possibles du beau texte de Michaux,
appel du large, plongée en soi-même ou regard serein
sur l'après-vie. Un jour déjà lointain, la chanteuse Mannick évoquait elle aussi cet appel du large. Cela devint le chant "Je connais
des bateaux", pour les matins de départ et les soirs de nostalgie.
"Le ciel est dégagé au lever du jour et il fait très froid. Les
carreaux de la chambre sont un peu bariolés de glace. Le vent s’élève
d’ouest/nord ouest, glacial. Le soleil sort lentement derrière les
arbres et maisons, ne montant pas encore bien droit dans l’atmosphère et
on ne ressent un peu le réchauffement que vers 11 h, mais alors montent
de l’ouest de hautes brumes blanches qui envahissent peu à peu le bleu
du ciel. Celles-ci cachent progressivement le rayonnement du soleil qui
était très apprécié. Le temps se grisaille de plus en plus et il
passe des flocons de neige après-midi."
A. Michard.
Il est mille manières de vivre le climat, et autant d'écrire la
météo. Le Journal dans lequel Adolphe Michard note chaque jour les
occupations, les dépenses, les rencontres et aussi le temps qu’il a fait
dans un hameau de la Creuse va devenir pour lui une activité à part
entière, insérée dans l’enchaînement des tâches quotidiennes. Cette
activité lui a valu à la longue le statut d’un mémorialiste, et on vient
du voisinage le consulter quand on a besoin de dater un événement
marquant, notamment un décès ou un fait insolite, tel le passage, une
année, d’un cygne noir sur la rivière. La mémoire des simples.
Lu dans:
Solange Pinton. Les humeurs du temps. Journal d'un paysan de la Creuse.
Dans Ethnologie française 2009/4 (Vol. 39). Pages 587 à 596
"Ils bâtissent avec des pierres et ils ne voient pas que chacun
de leurs gestes pour poser la pierre dans le mortier est
accompagné d'une ombre de geste qui pose une ombre de pierre dans
une ombre de mortier. Et c'est la bâtisse d'ombre."
Jean Giono
Que chacun de nos choix, paroles ou gestes participe au récit de vie, le story telling
ciselé par les communicateurs, ne choque personne. Billets nécrologiques
publiés à la disparition d'un.e célèbre, récits d'une carrière pour
banquet d'émérites, CV d'embauche répondent tous à la loi du genre:
placer nos existences dans la lumière de ce qu'on aimerait léguer comme
image. La bâtisse d'ombre que nos existences ont érigées sait se faire
oublier, réussites qui se révélèrent des échecs, mots d'esprit qui
firent briller autant qu'ils blessèrent, grands départs d'aventure qui
finirent en boucle, envolées suivies d'embardées. Étrangeté de la
réussite: la part d'ombre nous apprit souvent davantage que la succes story conservée pour le récit de vie. C'est par l'ombre du geste que l'on progresse, la lumière fige.
Lu dans:
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche. 504 p.
"Un jour un camarade d'école de mon fils n'est plus revenu en classe et,
après quelques semaines d'absence, on a appris que Frédéric était mort.
Paul-Emmanuel n'en a parlé qu'à peine pour m'annoncer la nouvelle. Il
n'a pas fait de commentaires, n'a posé aucune question. Frédéric était
mort, c'était tout. C'est beaucoup plus tard, plusieurs semaines après,
qu'il m'a posé la question que je n'attendais pas. «Avant d'être né,
est-ce que tu crois qu'on est comme après? » Je n'ai pas compris tout de
suite la question, et bêtement j'ai dit: «Après quoi?» Paul-Emmanuel a
haussé les épaules, agacé par mon épaisseur d'esprit. «Après, quand on
est mort », a-t-il dit. Une fois de plus, je n'ai pas su que répondre.
J'ai dit que je ne savais pas. Ce qui est la vérité."
Claude Roy
Avoir six ans, et se poser les mêmes questions sans réponse que
celles qu'on se fera bien vieux, lancés dans une aventure dont le sens
nous échappe. J'ai repensé à cette phrase étonnante de Maurice Roche: «
On devrait mourir d'abord, et vivre ensuite. » Peut-être
comprendrions-nous mieux.
Lu dans :
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 332
18 janvier 2020
"Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations »
Nietzsche
"Ce n'est pas un signe de bonne santé que d'être bien adapté à une société profondément malade."
Jiddu Krishnamurti
A 20 ans, l'adhésion à cette affirmation est inconditionnelle. Plus tard
elle se nuance: le chaos d'une société malade est en nous, même si on
aimerait s'en défendre. Un "Je" idéal face à un "ça" malade est
confortable pour l'esprit, un leurre.
Lu dans:
Prescrire. N° 435. Janvier 2020. p. 2
Jiddu Krishnamurti (1895-1986), présenté comme un messie de la
théosophie et de la contreculture des années 1960, avant d'opérer un
revirement vers le détachement de toute école, n'échappa guère aux
controverses le taxant de manipulation oratoire.
"Dur dur le petit monde, comme il l'a toujours été.
Sauf que les prédateurs d'aujourd'hui sont plus « civilisés», plus pervers
et les grands de ce monde infiniment plus indécents."
Abdellatif Laâbi
Et, comme poursuit l'auteur, "pendant longtemps / et comme il en a toujours été / les petits de ce monde / vaquent aux nécessités de la survie."
Lignes douces amères, non essentielles pour débuter une journée, mais
qui ressemblent furieusement à une revue de presse matinale.
Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait pp. 90, 91
"Une montagne, un ciel affolé de lumière, des chasses de nuages et un
yack sur l'arête : tout était disposé, suffisant. Ce qui ne se voyait
pas était susceptible de surgir. Ce qui ne surgissait pas avait su se
cacher. "
Sylvain Tesson
Lu dans: Sylvain Tesson. La panthère des neiges. Gallimard. Coll Blanche. 2019. 176 pages. Extrait page 125.
« Je m’appelle Kim Se-Ri, mais je préfère Salomé, je ne peux plus sortir
de chez moi à cause de la maladie. J’attends celui, celle qui viendra
me raconter le monde. »
JMG Le Clezio
Lu dans:
JMG Le Clezio. Bitna sous le ciel de Séoul. Stock. Coll. La Bleue. 2018. 272 pages.
"L'ombre n'a pas encore étendu son emprise sur nos espérances."
Djos Janssens ( Oeuvre tremporaire monumentale installée sur les hauteurs de Thuin en 2015)
"Le monde semblait avoir poursuivi paisiblement sa course sans même que
je m’en aperçoive. Envahie d’un sentiment de gratitude, je découvris
qu’une partie de moi-même, disparue je ne sais où pour se laisser
consumer par son chagrin et sa douleur, était revenue. J’étais remise
sur les rails. Une fois d’aplomb, je m’attaquai à toutes les tâches que
l’on entreprend lorsqu'on revient de voyage. Je rangeai le bureau et
répondis aux messages que d’autres avaient laissés. J’avais été
longtemps absente et il y avait donc toute une pile à liquider avant de
me mettre à construire l’après-midi de ma vie, à élaborer un ordre d’une
autre espèce, une structure permettant à une femme de cinquante ans de
vivre sa vie seule, en paix avec elle-même et avec le monde
environnant."
Sue Hubbel
Le hasard des lectures me fait découvrir simultanément Sue Hubbel,
biologiste ayant quitté sa vie antérieure pour une ferme dans les monts
Ozark où elle devient apicultrice, et François Jullien, le philosophe
sinologue s'interrogeant sur l'hypothèse d'une seconde vie. Est-il
possible, non plus de répéter sa vie à l'infini, mais la reprendre
dégagée des contraintes existentielles de l'enfance et de celles de
l'âge adulte soucieux de se façonner une image conforme à ce qu'on
attend de lui. Une seconde vie, inscrite dans le cours même de
l'existence antérieure, mais qui se décale lentement d’elle-même et
commence de se choisir et de se réformer. Comment, au départ de
l’expérience accumulée, surgit la possibilité d'un nouvel itinéraire
marqué par la lucidité issue du savoir négatif qui nous vient malgré
nous, mais qu’on peut assumer. Ou comment la vie peut déboucher, non sur
une conversion, mais sur une vie dégagée. Questions nombreuses aux
réponses aussi variables que les individus, mais qui nous aident à
sortir du lit et à enfiler nos bottes tous les matins.
Lu dans :
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.
François Jullien. Une seconde vie. Grasset. 2017. 198 pages
10 janvier 2020
"La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes." Marguerite Yourcenar
"Je les gronde, les traite de chiens trouillards.
Ils remuent la
queue joyeusement.
Sont-ils mes chiens ou suis-je leur humain?"
Sue Hubbell
A la mort du vieux chien de famille, il y a une quinzaine d'années,
la maison perdit une sorte de légèreté. Le soir, l'heure du retour
n'était plus égayée par ses japperies, ses rotations sur soi-même pour
attraper sa queue, ses glapissements célébrant une vie conjuguée au
plaisant. J'étais le maître, il était le chien mais nul n'en ignorait la
part de posture. On rangea écuelle, panier, os en peau, plus de poils à
aspirer, plus d'odeur, et deux degrés de légèreté dans l'air de moins
au thermostat. Il n'en vint pas d'autre, les enfants envolés quasi au
même moment ayant emporté tous les souvenirs communs. Et nous, pas moins
heureux pour autant, mais juste un peu moins gais.
Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.
"Mes abeilles couvrent deux mille cinq cent kilomètres carrés de terres
dont je ne suis pas propriétaire, à la recherche de leur pitance,
butinant de fleur en fleur pour lesquelles je ne paie aucune location,
volant le nectar, mais en retour pollinisant les plantes. C'est une
forme d'agriculture anarchique et paisible , et de gagner ainsi sa vie
exerce sur moi un tel attrait par son côté sauvage, erratique, maraudeur
qu'il me rend inapte à toute autre méthode, sauf peut être le
cambriolage de banques."
Sue Hubbell
On l'appelait la Dame aux Abeilles, et sa richesse était de ne rien
posséder, si ce n'est l'excédent du miel dont se nourrissent les
abeilles. Il y a un parfum de vendanges dans ces lignes, de grappes
sucrées comme le nectar gratuit des ruches, de vignes qui vont "rendre
en gaieté ce qu'elles ont raflé en lumière" (Sylvain Tesson) et de pollen
de fleurs transformé en or fondant sur les lèvres. Une vraie leçon de
choses.
Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.
"J'ai vu peu de gens dans ma vie
pour lesquels autrui n'était jamais un poids
jamais une fatigue jamais un ennui.
Toujours au contraire une chance
une fête la possibilité d'un supplément de vie.
L'autostoppeur était de ces êtres."
Sylvain PRUDHOMME
Et si nous réveillions l'autostoppeur assoupi en nous depuis notre
lointaine jeunesse. Visant Avignon, on arrivait à Castellane en deuche,
tracteur ou déesse, pourvu qu'on avance et que le hasard fasse bien les
choses. Comment retrouver le geste de lever le pouce en débutant sa
journée, accueillant celui qui surgit comme "une chance, une fête, la
possibilité d'un supplément de vie." Certains jours renaît un désir de
nationale 7, la route mythique par laquelle on délaissait les caricoles
pour l’aïoli, loin des autoroutes à péage de nos vies actuelles. Comment
a-t-on pu vivre sans agenda partagé, sans la toile, sans whatsApp,
sans radar tronçon ni péage, sans programmer nos rencontres, nos amours,
nos projections barémiques et nos épargnes pension? Tout cela en une
si courte vie, on a peine à le croire.
Lu dans:
Sylvain Prudhomme. Par les routes. Prix Femina 2019. Gallimard. Coll. L'arbalète. 2019. 304 pages.
"À Ardentes, l'Indre coulait lentement, puissante, tachetée de feuilles d'or.
L'automne commençait à couvrir les rivières de motifs léopards.
La contemplation du courant me traversait de souvenirs paisibles.
Les rivières ont-elles la nostalgie de leur source?" Sylvain Tesson
Et si la paix procurée par la contemplation de l'Indre était liée à
cette absence d'inquiétude métaphysique dont jouit la rivière?
L'interrogation sur ses origines est une quête humaine: les
scientifiques explorent Mars, la Lune, les trous noirs pour comprendre
le bigbang initial, l'enfant adopté s'inquiète de ses origines,
l'analysé explore son espace antérieur et celui de ses ascendants, le
médecin généticien dissèque le génome des ancêtre afin de guérir celui
de nos enfants. L'homme a en lui quelque chose du saumon anadrome qui,
au terme d'une vie passée à découvrir la mer dans son immensité, remonte
la rivière dont il est issu pour s'y reproduire, et mourir. Me revient
l'interrogation d'un de mes petits-enfants après avoir libéré une mouche
emportée par mégarde dans l'auto un soir de campagne: crois-tu qu'elle
va retrouver sa route pour remonter jusqu'à sa famille? A-t-elle le
talent du pigeon de compétition qui parcourt mille kilomètres pour
retrouver son pigeonnier? Si le retour aux origines nous fascine, il
participe aussi à notre inquiétude, celle de n'être qu'un pigeon égaré.
Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. NRF. Blanche. 2016. 144 pages. Extrait page 134.
"J’ignore si demain me gardera intacte
l’espoir de se laisser être
éloigne le désespoir."
Joséphine Bacon
N'être que ce petit nuage fragile, à chaque instant menacé de se
dissoudre au contact des autres. Faire tenir ensemble toutes les petites
gouttes de vapeur qui font que ce nuage c'est nous, et personne
d'autre. C'est du Spinoza, et c'est chacun de nous.
Lu dans:
Joséphine Bacon. Un thé dans la toundra - Nipishapui nete mushuat. Ed. Mémoire Encrier. 2013. 96 pages.
Spinoza réécrit par Sylvain PRUDHOMME. Par les routes. Prix Femina 2019. Gallimard. Coll. L'arbalète. 2019. 304 pages.
"Si nos sociétés sont chaotiques et désordonnées, c’est parce
qu’elles ont oublié deux notions qui organisent la vie des abeilles, et
des insectes sociaux en général : la collectivité et l’avenir. »
Maurice Maeterlinck
Quand les ruches souffrent et se dépeuplent, relire Maeterlinck est
une leçon de philosophie appliquée, restituant les drames, les utopies,
les mythes, les destinées individuelles de ces insectes sociaux qui ont
tant à nous apprendre. La multiplicité de leurs fonctions individuelles
(exploratrices, bergères, pourvoyeuses, jardinières, champignonnistes,
moissonneuses, terrassières, maçonnes, menuisières, nourrices,
guerrières) se double d'une organisation sociétale qui pourrait nous
inspirer: une intelligence collective aux rôles bien répartis sans être
figés,
toujours adaptables aux circonstances, aux imprévus, aux
bouleversements des biotopes. La ruche, société idéale pour l'abeille,
mais pour l'homme? Demeure l'insoluble problème: qui est-ce qui règne
ici, qui donne des ordres, prévoit l’avenir, trace des plans, équilibre,
administre, condamne à mort? Sur quoi se fonde l'autorité, et jusqu'où
le bien commun est-il soluble dans l'épanouissement individuel? Le
régime politique dans lesquels s’inscrivent les insectes sociaux est-il
transposable à l'homme?
La forme d’existence stoïquement acceptée chez ces insectes,
considérant par exemple comme évidente la mort violente et cruelle des
bourdons en surnombre, est-elle compatible avec le respect de l'individu
humain le plus faible, le plus inutile ou le plus opposant à la bonne
marche de l'ensemble? Autant de questions que de débats, justifiant la
dose de chaos socialement acceptée au détriment d'une organisation
humaine idéale.
"Une seule chose était acquise, on pouvait encore partir droit
devant soi et battre la nature. Il y avait encore des vallons où
s'engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à
prendre, et on pouvait couronner ces heures de plein vent par des
nuits dans des replis grandioses. Il fallait les chercher, il
existait des interstices. Il demeurait des chemins noirs. De quoi
se plaindre ?"
Sylvain Tesson . Sur les chemins
noirs
Après avoir tutoyé la mort suite à une chute stupide, cassé de
partout, en guise de revalidation Sylvain Tesson part à la
rencontre d'une France sauvage, bizarre et méconnue. Ces "chemins
noirs"
que plus personne n'emprunte, vastes territoires non connectés qui
ont miraculeusement échappé aux assauts de l'urbanisme et de la
technologie, sont l'occasion d'une reconquête solitaire des
possibilités méconnues que chaque vie recèle. A l'aube de l'an
neuf, il fait bon se rappeler qu'à l'instar de ces chemins perdus
rien n'est programmé car "de tous les millénaires passés
ou à venir, aucun jour ne se clone» (Jim Harrison). Demain
nous fait le cadeau d'une page blanche.
Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. NRF. Blanche. 2016. 144
pages
Jim Harrison. Une heure de jour en moins. Traduction: Brice
Matthieussent. Flammarion. Littérature étrangère. 2012. 200 pages.
"Tu parles d'étoiles
Je te parle de rivières
Tu parles d'astres
Je te parle de lacs
Tu parles de l'infini
Je te parle de la toundra
Tu parles d'anges
Je te parle d'aurores boréales
Tu parles des cieux
Je te parle de la terre."
Joséphine Bacon. Poésie amérindienne, de la tribu des Innus.
Une année s'éteint, une autre s'ouvre. L'une parle de rivières, l'autre d'étoiles. Revoir l'inoubliable clip-vidéo du chant "Là-bas" de Jean-Jacques Goldman,
et le clap final du fourgon qui s'en va vers un improbable futur. Le
passage d'année reste pour beaucoup une transition incontournable entre
le souvenir des bonheurs heureux et l'espoir de temps meilleurs. La vie
est à ce prix.
Le Québec l’aime beaucoup, qui l’a décorée cette année de l’ordre
des Arts et des Lettres: c’est une femme de paix, ce dont témoigne
particulièrement son dernier ouvrage. Elle qui pourtant ne connaissait,
dans son enfance, ni le livre, ni l’écriture. Joséphine Bacon, née en
1949, est amérindienne, de la tribu des Innus, aujourd'hui professeure,
enseignant sa langue, poète, réalisatrice de documentaires, vivant à
Montréal.
"Endroits où l'eau est plus eau qu'ailleurs
l'oasis de Tozeur l'estuaire de l'Hudson River
un verre d'eau embué dans une chambre d'hôpital
quand on vous permet enfin de boire une gorgée."
Claude Roy. La Fleur du Temps.
C'est un beau mot, l'embellie, ce petit rien inattendu qui donne du
sens à votre journée. Ce matin je termine ma tournée par une patiente
hospitalisée en unité palliative, connue depuis son plus jeune âge. Une
famille aimante l'entoure, qui a apporté un petit sapin en bois orné de
photos, la boule de Noël musicale, le cadeau dans son superbe
emballage, et ils se désolent qu'elle ne réponde plus à aucune
sollicitation depuis la veille, plongée dans une sédation profonde. Ils
auraient tant souhaité pouvoir prendre congé en lui partageant ces
présents préparés avec amour. Sans grand espoir, je l'interpelle à la
manière de toujours, celle des angines de la prime enfance, des chagrins
amoureux de l'adolescence, des annonces de bonnes et mauvaises
nouvelles des dernières années. Elle ouvre les yeux, sourit, remercie et
reconnaît sa famille qui n'en croit guère ses yeux. Dans ces cas-là,
c'est moi qui remercie.
Lu dans:
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 308
On lit le vers d'Hölderlin et on voit la longue silhouette efflanquée de l'Homme qui marche
de Giacometti. On voit aussi ces dizaines de milliers de civils qui fuient
les bombardements dans la région d’Idlib en Syrie, hier, ou les corps
ensanglantés du massacre de Sinak en Irak, avant-hier. Récits sans fin
que nous livre la presse au petit-déjeuner, nous flanquant une vague
nausée: on avance désarmé sur une terre surarmée. Quelle réponse
imaginer à ce grand écart quotidien? Peut-être le choix de de demeurer
envers et contre tout "indésespérable" comme le suggère Wajdi Mouawad
dans un beau texte. "Je n’ai pas de position, je n’ai pas de parti,
je suis simplement bouleversé car j’appartiens tout entier à cette
violence. Je regarde la terre de mon père et de ma mère et je me vois,
moi : je pourrais tuer et je pourrais être des deux côtés, des six
côtés, des vingt côtés. Je pourrais envahir et je pourrais terroriser.
Je pourrais me défendre et je pourrais résister et, comble de tout, si
j’étais l’un ou si j’étais l’autre, je saurais justifier chacun de mes
agissements et justifier l’injustice qui m’habite, je saurais trouver
les mots pour dire combien ils me massacrent, combien ils m’ôtent toute
possibilité à vivre. (..) Il n’y a que ceux qui crient victoire à la
mort de leurs ennemis qui tirent joie et bonheur de ce désastre. Je ne
serai pas l’un d’entre eux même si tout concourt à ce que je le sois.
Comment faire pour éviter le piège? Comment faire pour ne pas se mettre
dans le discours qui nous mènera tout droit à la détestation ? (..) Ce
n’est pas la destruction qui me terrorise, ce ne sont pas même les
invasions, non, car les gens de mon pays sont indésespérables malgré
tout leur désespoir et demain, j’en suis sûr, vous les verrez remettre
des vitres à leurs fenêtres, replanter des oliviers, et continuer,
malgré la peine effroyable, à sourire devant la beauté. Ils sont fiers.
Ils sont grands. Les routes sont détruites ? Elles seront reconstruites.
Et les enfants, morts dans le chagrin insupportable de leurs parents,
naîtront encore. Au moment où je vous écris, des gens, là-bas, font
l’amour. Obstinément."
Lu dans:
Wajdi Mouawad. Le Sang des promesses : Tome 2, Incendies. Postface de Charlotte Farcet. Actes Sud. Collection : Babel. 2011. 169 pages.
"Parfois le soir, seul au bord des routes, assis à côté de mon petit
sac en regardant venir la nuit, regardant s'en aller le petit vent dans
la poussière sentant l'herbe, écoutant le bruit des forêts, j'avais
parfois presque le temps de voir mon bonheur. C'était comme le saut de
la puce : elle est là, elle est partie, mais j'étais heureux et
libre."
Jean Giono
Moment précieux. On a connu ces instants magiques, les connaît-on encore souvent? Peut-être demain.
Lu dans:
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche 493-494. 504 p. Extrait p. 265
"Pense avec le monde, il ressort de ton lieu.
Agis en ton lieu, le monde s'y tient."
Édouard Glissant
Qui n'a rêvé d'être Tom Dooley, le docteur Schweitzer, médecin sans frontière? La vie trie, tout en nous gâtant parfois au-delà de nos espérances. Quelques décennies plus loin on découvre que les patients sont partout les mêmes, mêmes souffrances, mêmes désirs d'une vie meilleure, d'enfants heureux, d'une fin digne pour les parents. Et que si travailler le mieux possible dans sa rue ne fait pas un héros, cela vaut la peine.
"Ils ont croisé tes mains où ne bat plus qu’à peine ce que papillonne le myocarde en peine coincé dans ta poitrine.
As-tu faim as-tu peur as-tu froid as-tu soif souffres-tu ? Quel songe fais-tu dans tes trente milligrammes de morphine ? D’une araignée peut-être qui tisse un cocon cru où replier tes ailes.
Ta respiration entre en métamorphose il y des râles crescendo puis une pause guettés par ceux qui veillent pendus à tes lèvres mi-closes dans l’instant très plein où tu t’accordes une trêve l'air est immobile le temps caresse en rêve l'idée de s’arrêter.
Et puis cela reprend tu tiens encore un peu le refrain de la vie fête fragile au travers de la nuit. Thibault Wautier
Thibault Wauthier, jeune médecin généraliste exerçant dans la province du Luxembourg, a écrit ce beau et âpre poème inspiré par une situation de soins palliatifs qu'il a accompagnée il y a quelques mois. Comme une envie de partager les sentiments intenses qui envahissent le soignant au moment précis où le fil avec le patient se rompt. Qui se tracasse de la souffrance de médecin? Reviennent les mots sobres d'Henning Mankell dans son roman posthume: "Autrefois je croyais qu'un médecin mourait différemment de ses patients. Un médecin connaît tous les processus qui conduisent le cœur et le cerveau à cesser de fonctionner. On pourrait donc croire qu'il est mieux armé que d'autres. En réalité, il n'en est rien. J'ai beau être médecin, la mort est aussi dure, effrayante et impossible à anticiper pour moi que pour quiconque. Je ne sais pas si je vais mourir calmement ou au terme d'une résistance acharnée. Je ne sais absolument rien de ce qui m'attend."
Lu dans:
Thibaut Wautier. Le refrain de la vie. email : wautierthibault@hotmail.com
Henning Mankell. Les bottes suédoises. Le Seuil. Points. 2017. 384 pages.
"Les canards sèment Des poignées de graines noires Dans le ciel apprivoisé Une mesure indicible Ombres et lumières raient Les reflets fragiles à travers Les brumes basses." André Miguel. Boule androgyne. Le songe du parfum
"En deux heures, le fils a jeté le mur par terre
et le vieux secrétaire émerveillé
a découvert le paysage.
Il avait vécu soixante-dix ans avec un mur dans le front."
Félix Leclercq
Lu dans:
Félix Leclercq. Le calepin d'un flâneur. Poche. Bibliothèque Québecoise. 1995. 200 pages. Extrait p.126
"Qui sommes-nous maintenant ?
Ce que nous partageons,
C’est d’avoir traversé le feu,
D’avoir été, chacun,
Bourreau et victime,
Jeunesse bâillonnée et couverte de sang.Ce que nous partageons,
C’est l’humanisme inquiet.
"Nous savons ce que l’homme peut faire à l’homme,
Nous connaissons l’abîme,
Nous avons été avalés par sa profondeur.
Ce qui nous lie, c’est d’être un peuple angoissé,
Qui sait l’ombre qui est en lui.
L’Europe, c’est une géographie qui peut devenir philosophie.
Un passé qui veut devenir boussole.
Un territoire de cinq cents millions d’habitants,
Qui a décidé d’abolir la peine de mort,
De défendre les libertés individuelles,
De proclamer le droit d’aimer qui nous voulons,
Libre de croire ou de ne pas croire,
Nous sommes humanistes et cela doit s’entendre dans nos choix,
Aucun Dieu unique en Europe,
Aucun panthéon devant lequel s’agenouiller.
Le territoire est vaste et doit le rester.
Nous avons construit un continent Babel,
Étrange et compliqué, qui ne tient que dans cet équilibre subtil,
Entre indépendance et fraternité. »
Laurent Gaudé. Nous l’Europe, banquet des peuples.
Dans une vaste ode à l’Europe, récompensée par le Prix du livre
européen, Laurent Gaudé invente les mots pour redire le sens, le besoin,
la force de l’Europe. Reviennent à l'esprit les lignes de feu de
Christine Taubira: "Est-il possible que personne ne sache dire, avec les
mots de la vie publique, que nous vivons et résistons ensemble? S'il en
est ainsi, que l'on s'empare alors des mots des poètes! Les mots de
Louis Aragon qui mêle dans de mêmes amours et les mêmes actes de
résistance ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas. Ou
les mots d'Antoine de Saint-Exupéry qui sait faire créer le navire non
en enseignant à hisser les voiles, forger les clous, lire les astres,
mais en faisant naître dans le cœur des hommes le désir de la mer, le
goût d'être ensemble. Avons-nous à ce point désappris à dire?"
Lu dans:
Laurent Gaudé. Nous l’Europe, banquet des peuples. Actes Sud. 2019. 182 pages. Collection : Domaine français.
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp.68-69
"Un homme fait le pèlerinage et croise un travailleur affairé à casser
des pierres
Que faites-vous Mon boulot Casser des cailloux De la merde
J'ai plus de dos Un truc de chien Devrait pas être permis Autant
crever
Des kilomètres plus loin un deuxième occupé au même chantier
Même question Je bosse J'ai une famille à nourrir C'est un peu dur
C'est comme ça et c'est déjà bien d'avoir du boulot C'est le principal
Plus loin Avant Chartres Un troisième homme Visage radieux
Que faites-vous
Je construis une cathédrale."
Paul Claudel. De Paris à Chartres.
Lu dans:
Joseph Ponthus. À la ligne: Feuillets d'usine. La Table Ronde.
Collection Vermillon. 2019. 272 pages.
"Volets et rideaux se ferment lorsque l'obscurité succède au jour,
ou s'ouvrent au spectacle de la pleine lune, du ciel étoilé, de
l'orage ou de la neige. Cette occultation, utile pour augmenter la
luminosité dans la pièce par réflexion de la lumière artificielle, contribue
aussi à son intimité.
L'éclairement y est encore au minimum de 250 à 500 Lux chez les
riches alors qu'il dépasse rarement 50 à 100 Lux chez les pauvres.
Riches ou pauvres jouissent pendant la journée d'un éclairement allant jusque 90.000 Lux. "
Philippe Samyn
L'ombre n'existe que parce qu'existe la lumière. La longue
réflexion de l'architecte Samyn sur l'ombre et la transparence
ouvre le champ à notre rêverie autant qu'à la réflexion. La
transparence diffuse de la brume ou du soleil frisant tempère les désagréments de la lumière trop
vive et adoucit les couleurs; l'ombre morcelée par le
mouvement lent des nuages, la pluie ou la neige, le frémissement de
l'eau ou du feuillage d 'un arbre, rend compte du temps qui
passe. L'intimité chaleureuse que procure l'occultation des pièces
quand tombe le soir favorise les belles conversations. L'éclairage parcimonieux des humbles chaumières
et la munificence des lustres des palais ne sont que pâles reflets de la
lumière du jour généreusement dispensée aux riches comme aux
pauvres. L'architecture est une reconstruction permanente de notre
relation à la nature.
Lu dans:
Philippe Samyn. Entre ombre et lumière. Académie Royale de Belgique.
Collection L'académie en poche. 2017. 125 pages. Extrait p. 66
"Il lui fait cette déclaration dont je ne pense pas que beaucoup de
longs poèmes l'égalent en beauté, en justesse, en conscience de
l'impermanence des choses en ce bas monde:
Je suis heureux que tu te sois trouvé sur ma route.
Parole de voyageur.
Parole d'habitué des routes, des carrefours,
des rencontres.
Parole de vrai amoureux de la vie,
reconnaissant aux surprises qu'elle
réserve."
Sylvain Prudhomme
Lu dans:
Sylvain Prudhomme. Par les routes. Gallimard. Collection L'arbalète.
2019. 304 pages.
07 décembre 2019
"Dans toute magistrature il faut compenser la grandeur de sa
puissance par la brièveté de sa durée."
Montesquieu. L'esprit des lois
(1748)
"Le soleil, plus bas, semblait saigner. Et une large traînée
lumineuse, une route éblouissante courait sur l'eau depuis la
limite de l'océan jusqu'au sillage de la barque. Les derniers
souffles de vent tombèrent, toute ride s'aplanit, et la voile
immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir
l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments.
Tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide,
la mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui
descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par
le désir de leur embrasement. Il la joignit et, peu à peu, elle le
dévora. "
Guy de Maupassant.
Comme la mère étreint son enfant, la mer étreint le soleil, et
c'est fort joliment décrit. Une écriture somptueuse et sensuelle qu'on
pourrait lire en maternelle, tant elle décrit la passion avec pudeur et
délicatesse.
Lu dans:
Guy de Maupassant. Une vie. Paris, Victor Havard, 1883.
idem. Coll J'ai Lu. 2013. 190 pages
"Salauds de pauvres."
Jean Gabin dans La Traversée de Paris. Autant-Lara 1956.
Les beaux quartiers font les belles gens, et on ne peut leur en
vouloir. La grande pauvreté, elle, porte la honte comme un costume mal
taillé, dans des rues taguées malpropres, préférant la compagnie gris muraille d'autres
vilains-pas-beaux auxquels ils se confondent pour ne pas attirer l'attention. Je
découvre les sobres lignes de Karel Logist, lui trouvant bien du
talent: "Ils sont deux, ils avancent flanqués l’un de l’autre, efflanqués. Ils se donnent la main en se rappelant mutuellement qu’ils existent
par une secousse qui les projette épaule contre épaule. Et ils ne me
voient pas, ne peuvent pas me voir car ils sont, à perte de vue
aveugles et invisibles. Ils ne sont pas lavés mais ils portent sur
eux leurs plus beaux habits devenus leurs vêtements de tous les
jours, de même que leur plus beau jour est rapidement devenu
semblable à chaque nouveau jour passé sur un sol étranger mais dans
une même errance." Si peu de choses nous sépare pourtant, sauf le mérite d'être né au bon moment au bon endroit.
Lu dans :
Karel Logist. La Force d'inertie. 1996. Le Cherche-Midi. Collection
Domaine privé. Epuisé.
"Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la
réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux
charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre."
Guy de Maupassant
La vie comme un voyage, dont la préparation et le départ surpassent
le retour. Le petit goût de fini, de jamais plus, est un puissant
stimulant pour ces êtres toujours en projet dont on se demande où ils
puisent leur énergie.
Lu dans:
Guy de Maupassant. Une vie. J'ai Lu. 2013. 190 pages
"Faites un prix, m'a dit l'huissier
Ce sera sans problème !
J'examine le lot : vingt recueils de poèmes
Non lus, non découpés
Pas bien anciens non plus
Sur la table échoués
Entre les Bécassine et Benjamin Rabier.
Des auteurs bien connus
Et de prix couronnés
Le tout chez De Rache, éditeur
Homme de flair, homme de goût, d'ailleurs
Il avait refusé mes vers.
Voix de l'huissier le lendemain :
Vous l'avez à ce prix : une croûte de pain ! (..)
Ouvrant chaque volume, avec bonheur
Je savoure le ton personnel d'une page (..) :
des amis sont venus me parler cœur à cœur
Mais ils n'en sauront rien, ce partage est secret.
(..) J'ai sauvé vingt recueils, et je sais à présent
Le prix sans prix de la parole poétique."
Antoinette Dalcq. Vente publique.
Lignes rédigées il y a trente ans, son auteure est décédée depuis.
Aurait-elle imaginé, dans sa modestie, qu'elle nous enchanterait encore,
comme "une amie venue nous parler cœur à cœur"? On sème, on ne connaît
ni l'heure ni le lieu de la récolte.
Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.53
"Je m'étais assis à côté de lui. Il y a eu un silence.
Deux vieillards sur un banc où il y avait de la place pour toutes
sortes de vérités, petites et grandes."
Henning Mankel
Qui réhabilitera les bancs dans nos cités, espaces de confidences,
de pauses gratuites, d'écoute à l'abri des indiscrétions? Il faut
imaginer des villes amies des aînés, balisant leurs sorties d'espaces de
repos, de sièges favorisant la récupération, de places ombragées
rafraîchies par un point d'eau. Petites oasis urbaines où la parole
puisse circuler en toute liberté.
Lu dans: Henning Mankel. Les bottes suédoises. Le Seuil. 2016. 381 pages. Extrait p.299
Pierre Marie Chapon. "Villes amies des aînés» en France: outil au
service du vieillissement actif ou marketing territorial? Le
vieillissement actif dans tous ses éclats. PUL. 2014. 214 pages.
"La pluie a glissé du drap de la nuit
le jour remonte la couverture
et remet à plus tard l’heure du réveil
La pluie saupoudre la cour le jardin les roses et
le gazon
la rue est enveloppée de ce cocon mouillé et retient son souffle
je frappe aux carreaux Pluie, m’entends-tu?
Restes-tu avec moi toute la journée où vas-tu courir la galipote
au delà de mes toits?
Quoiqu’il en soit j’ai envie de te regarder embellir le
dehors
et moi je vais rester au dedans sans regrets.
Le jour fait la grasse matinée et je cours le
rejoindre. "
Nadine Leray
Il pleut, la nuit. Étrange pouvoir de la pluie qui lave tout, les rues dont le rares passants se dépêchent de rentrer, les bruits lointains
de l'autoroute comme tamisés, le ciel aux étoiles dissoutes. Plus
que tout, la pluie établit la frontière entre le dehors et le dedans et,
quand elle est douce comme cette nuit, incite à voyager en soi-même.
"Votre chien c’est un enfant. D’ailleurs, dans les pays anglo-saxons, on
ne dit pas « maîtres » ou « propriétaires », mais « pet parents ». Et
la tendance aujourd’hui est de l’assumer, en parlant à son chien en… mamanais.
Le mamanais : un vrai mot pour une vraie langue, observable dans
presque toutes les cultures et désignant la manière dont les parents
s’adressent aux nourrissons, de cette voix inhabituellement haute –
carrément idiote – avec plein de diphtongues et une certaine musicalité
: Mais il est où mon doudou chériiiii ? Il est lààààà ! "
En 2017, Jeannin et Leboucher ont publié un article intitulé
"Comment parler chien-chien à votre gentil toutou ?" Ils ont étudié
comment le discours adressé à l’animal de compagnie influençait son
activité, évaluant l’attention des animaux (44 chiens adultes et 19
chiots) auxquels on adresse la même phrase "On va se promener ?" énoncée
selon différents registres : discours adressé à un humain adulte (voix
grave, faible modulation), à un enfant, puis à un animal de compagnie.
Le résultat, c’est que les chiens sont des bébés. Plus on leur parle
avec une fréquence élevée – cette petite voix aiguë un peu idiote –, de
fortes modulations de fréquence, des phrases courtes et des répétitions,
plus ils comprennent. Et surtout, plus ils nous aiment. Complicité
réciproque: le chien (Canis lupus familiaris) possède un muscle facial
que les loups n’ont pas, le muscle du petit chiot triste (levator anguli
oculi medialis, ou Laom), qui lui permet de relever intensément les
sourcils et de lui faire des yeux plus grands, plus mignons, plus
attendrissants. Et l'homme craque.
Lu dans:
Julie Huon. Sale chien! Le Soir. 27 novembre 2019. page 15
"Là, derrière nos voix
est-ce que l'on voit nos cœurs
et les tourments à l'intérieur
entendez-vous dans les mélodies
derrière les mots, derrière nos voix,
les sentiments, les pleurs, les envies
qu'on ne peut pas dire." Alain Souchon, Laurent Voulzy. Derrière les mots.
Derrière la barrière des mots qu'on dit, tout ce bruit qui fait
fumée, il y a tous les mots qu'on ne dit pas. Joliment dit: un silence
éloquent.
"Chaque anniversaire n’est pas une année de plus, mais une année
de moins. Combien d’années de moins voulez-vous en plus ?"
Raphaël Enthoven
Et pour poursuivre dans la même veine, il se disait de Mathusalem
que l'âge avait si peu de prise sur lui qu’à cinq cent
soixante-dix-huit ans il n’en paraissait que trois cent deux.
Étrange comportement humain que de comptabiliser ainsi ses années sur
terre, les plus jeunes prenant fierté à se vieillir d'un an quand est
évoqué leur proche anniversaire, l'adulte mûr à masquer son âge en le
diminuant... pour se vieillir à nouveau quand approche la décennie qui
fait de vous un héros survivant aux autres, "j'ai bientôt nonante ans
savez-vous". A quoi sert-il de baliser son passage sur terre d'unités de
mesure sans aucune signification à l'échelle de l'univers, et dont la
perception fluctue en fonction de leur intensité vécue? Quel plaisir
trouve-t-on à ce comportement d'otages noircissant les murs de leur
geôle d'une croix à chaque lever du soleil, alors que rien ne distingue
un jour d'un autre? Si ta vie était un feu, et toi le bois qu'il
embrase, en chiffrerais-tu la durée où te contenterais-tu de le
contempler, entre réalité et rêverie? Et l'évolution de ses flammes, de
l'allumage jusqu'aux braises, t'inspirerait-elle la même nostalgie que
celle ressentie face aux rides d'un visage? Si ta vie était un ruisseau
rejoignant la mer, en marquerais-tu les berges d'étapes chronométrées?
Si ta vie était le vent qui souffle, comment en baliserais-tu la course?
La vie est trop belle pour se laisser emprisonner dans un calendrier.
Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Coll. Medium+. 2019.
96 pages. Extrait page 88
"Imaginez un papillon qui tourne autour de la flamme d’une bougie.
Fasciné par sa lumière, par les battements du feu, le papillon voudrait
connaître la flamme, il voudrait l’étreindre, il voudrait toucher celle
qu’il admire de loin. Il voudrait épouser la chaleur, joindre au
spectacle de la lumière la sensation du chaud. C’est un jeu dangereux.
C’est, littéralement, ce qu’on appelle « jouer avec le feu »."
d’après Vladimir Jankélévitch
Le fusionnel fascine, cette attraction ultime pour ne faire qu'un
avec la flamme de la bougie, la femme aimée, l'ami de toujours,
l'artiste en représentation. Un court instant se perd la conscience que
la fusion d'un métal, aussi précieux soit-il, est une liquéfaction. On
se perd à tout vouloir gagner, à absorber ce qu'on souhaite posséder.
Revient la quête de la bonne distance, qui procure chaleur et lumière
sans dissolution, qui accepte la distance pour sauvegarder l'identité.
Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Coll. Medium+. 2019. 96 pages. Extrait page 10.
"Combien de fois as-tu vraiment demandé à quelqu’un ce que tu
voulais ? Nous n’osons plus. Nous espérons. Nous rêvons que ceux qui
nous entourent devinent nos désirs, que ce ne soit même pas la peine
de les exprimer. Nous nous taisons. Par pudeur. Par crainte. Par
habitude. "
Laurent Gaudé
Il est loin le temps où "on demandait sa main" à la femme
aimée. Belle image perdue que cette main dont on espère tant de
choses, main qui soutient dans la difficulté, main qui donne, main
qui enlace, main qui réchauffe. Plus largement, redécouvrira-t-on
que demander, c'est honorer. Démarche d'humilité, de confiance,
qui laisse en outre la liberté d'un refus. En un certain sens,
demander surpasse donner.
Lu dans:
Laurent Gaudé. Eldorado. J'ai lu. 2009. 224 pages.
"Guardamare lui donna une cigarette. Il s'approcha pour l'allumer entre
les mains que l'homme avait jointe pour couper le vent. Ils reprirent
leur place et ne dirent plus rien. Fumer côte à côte, Giorgio ne pouvait
pas donner plus."
Marcel Sel
Le tabac est plus qu'une herbe à fumer. La symbolique de la
cigarette, du cigare, ou de la pipe dans l'image que le fumeur se donne,
mais aussi dans ses relations humaines, reste à investiguer. Un patient
sevré au terme d'un effort considérable sur lui-même me narre sa
rechute. "Ma première bouffée fut une révélation: je suis de nouveau
celui que je suis. C'est comme un retour de voyage lointain, après des
semaines j'étais de nouveau chez moi." On ne peut mieux résumer la
force de nos addictions, qui dépassent largement la dépendance
pharmacologique. Tabac, alcool, malbouffe: une photographe renommée,
amaigrie de 40 kilos pour raison médicale, surprend un gosse souffler
sa mère: elle n'est plus là, la dame des photos? Un patient diabétique
envoie aux orties tout le programme conçu pour l’équilibrer et lance à
la cantonade aux clients de son bistro "Salut les gars, Firmin est de
retour". L'être humain reste à découvrir.
Lu dans:
Marcel Sel. Rosa. Onlit Éditions. 2017. 296 pages
"Un minimum bien employé suffit à tout."
Jules Verne. Le Tour du monde en 80 jours.
On aime parfois, l'espace d'une soirée, croire aux belles histoires.
Ainsi celle de ce Phileas Fogg, flegmatique, richissime et énigmatique
gentleman londonien croisé dans nos lectures d'enfance, qui gagne son
pari: accomplir en quatre-vingts jours un fabuleux voyage autour du
monde, employant tous les moyens de transport, paquebots, trains,
voitures, yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. Mais après
? Qu'a-t-il gagné à ce déplacement, qu'a-t-il rapporté de ce voyage ?
Rien, si ce n'est une charmante femme, qui le rendit le plus heureux des
hommes. En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du
Monde ?
Lu dans :
Le tour du monde en 80 jours, de Thierry Janssen, d’après le roman de
Jules Verne (1872). Théâtre royal du Parc. Jusqu'au 30 novembre 2019.
"Le temps a passé et puis les heures, les mois, les années.
Les petits trains qui nous attendent à la gare ont sifflé sur les petits viaducs
pour nous emporter vers nos petits destins. "
Alexandre Vialatte. Battling, le ténébreux
Fascination d'Alexandre Vialatte pour les trains, et pour la vie qui
nous emporte. "L’homme entre dans le soir de sa vie comme dans un pays
étranger. Les gares sont plus petites et plus rares. Les voyageurs
deviennent moins nombreux. Ils ont changé de costume. On ne voit plus de
bérets basques. Les quais sont de plus en plus déserts. Les affiches,
dans les salles d‘attente, ne parlent plus des mêmes montagnes. Et
soudain, au bout d’un tunnel, l’horizon lui-même a changé. Quels sont
ces longs pays bleuâtres ? Des plaines s’étendent, qu‘on n‘avait jamais
vues, transfigurées par on ne sait quel reflet. (..) Il faut reprendre
le train du soir. Le pays est de plus en plus désert, les gares de plus
en plus distantes. Et, un matin, les rails ayant changé de versant, on
revoit, mais de si haut et de si loin, un bref instant, le pays de la
vie, comme autrefois."
Lu dans :
Alexandre Vialatte. Battling, le ténébreux, ou la Mue périlleuse. Gallimard. NRF. 1928. 239 pages.
Alexandre Vialatte. Dernières nouvelles de l'homme. Le train du soir. Julliard. 1998. 314 pages
"Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se
répercutaient longuement jusqu'au pied de la terrasse, à mesure que les
gerbes multicolores s'élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur
Rieux décida alors de rédiger le récit qui s'achève ici, pour ne pas
être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés,
pour laisser du moins un souvenir de l'injustice et de la violence qui
leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu'on apprend au
milieu des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses, à admirer
que de choses à mépriser."
Albert Camus. La peste.
Roman d'après-guerre, la peste est vaincue. Avec discernement, Camus
suggère que cette allégresse reste toujours menacée. Le bacille de la
peste ne meurt ni ne disparaît jamais, il peut rester pendant des
dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, dans les
chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses. Pour
revenir un jour réveiller ses rats et les envoyer mourir dans une cité
heureuse. Texte inspiré, plus actuel que jamais, redécouvert au Théâtre
royal des Galeries cette semaine. Le roman a 70 ans, ce qu'il réveille
en nous aurait pu être rédigé hier.
Lu dans:
Albert Camus. La peste. Gallimard NRF. 1947. 336 pages.
"Gabriel, ta vie a-t-elle tenu toutes ses promesses
Comme vieillit la dentelle aux ailes de ta jeunesse?
Te souviens-tu : nous avions au fond de nos poches vides
plus de ciel que les avions
plus de voiles que de brides
As-tu parcouru le monde
as-tu remonté le temps
as-tu ramené la Blonde Iseult au bras de Tristan ?"
Karel Logist
Lu dans :
Karel Logist. La Force d'inertie. 1996. Le Cherche-Midi. Collection Domaine privé. Epuisé.
"Je n'aime pas que toi. Mais je t'aime en toute chose et j'aime toute
chose en toi. Tu n'es pas l'être qui usurpe et voile pour moi le monde,
tu es le lien qui m'unit au monde. L'amour intégral exclut l'amour
exclusif : je t'aime trop pour n'aimer que toi."
Gustave Thibon
"Les fins de mois sont de plus en plus difficiles, surtout les
trente derniers jours."
Coluche
Au physique et à l'allure, elle me fait penser à Dominique Leroy,
l'ex PDG de Proximus, en version modeste. Mère célibataire, deux
gamins turbulents qu'elle a laissés devant la télé le temps
qu'elle consulte. Ni aide parentale, ni frère ni sœur, au travail
depuis l'âge de 16 ans. Un diplôme acquis de haute lutte en cours
du soir, mais sous-employé. Ni auto, ni vacances, une survie au
quotidien. Admire-t-on jamais assez le courage tranquille de
cette population laborieuse dont chaque fin de
mois, chaque maladie des gosses, chaque rappel d'assurance sont
autant de crises budgétaires?
"Elle dit « de cette mémoire, je n’ai pas de mérite je compte vingt mille jours et comme j’ai peu vécu, mes souvenirs sont des jardins en pente faciles à entretenir.» Karel Logist
On ne s'attend guère à se voir bousculé dans nos certitudes, et soudain ce soir de 11 novembre elles s'invitent au salon. C'est une marche pacifique et solidaire dans laquelle se sont engagées ces femmes gilets jaunes du sud de la France. Le jardin sans souvenirs, elles connaissent, la vie précaire laisse peu de place pour les grandes aventures. En décidant de rallier Marseille à Paris à pied, Sarah, Manon, Fabienne, Marie et leurs camarades ont fait le choix de quitter pendant un mois, leurs enfants et leur travail. La magie des rencontres sur la route, les approvisionnements spontanés en produits locaux offerts par des sympathisants, le réseau des solidarités pour trouver un abri le soir font de ce documentaire un témoignage attachant.
Lu dans :
Karel Logist. J'arrive à la mer. Ed de la Différence. Coll. Clepsydre. 2003. 140 pages
Anne Gintzburger. La marche des femmes. France 3. 2019. 53 minutes. Diffusé le 12 novembre 2019 à 0h41, disponible jusqu'au 12.12.19.
"C'est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c'est odieux, c'est cruel,
mais pourquoi s'indigner : c'est humain... Oui, il y aura du bonheur, il
y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents
dont l'eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l'homme filtre
les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les
haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe
au fond... On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes,
tomberont. L'image du soldat disparu s'effacera lentement dans le cœur
consolé de ceux qu'ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la
deuxième fois."
Roland Dorgelès. Les Croix de bois.
Entre le soldat Jules Peugeot ( † 2 août 1914) et le soldat Augustin
Trébuchon († 11 novembre 1918), ce sont 9,7 millions de morts pour les
militaires et 8,9 millions pour les civils qui disparaîtront dans un
conflit qu'ils n'avaient ni souhaité, ni décidé. Horreur bien partagée,
chaque camp la moitié, la défaite est dans les deux camps. Si Trébuchon
perdit la vie cinq minutes avant la fin des hostilités le 11 novembre,
dérision ultime il fut déclaré mort le 10 novembre pour garder au "jour
de la victoire" tout son éclat. Cette guerre devait être "la der des
ders", mais le pire était à venir, et aujourd'hui encore des conflits
armés secouent l'Afghanistan, le Yémen, le Soudan du Sud, la République
centrafricaine, la République démocratique du Congo (RDC), la Syrie,
l'Irak, le Mali, le Nigeria et la Somalie. Que d'Armistices à venir.
Lu dans:
Roland Dorgelès. Les Croix de bois. 1919. Albin Michel. Inspiré de
l'expérience vécue par son auteur durant la Première Guerre mondiale, le
récit de Dorgelès est pressenti pour l'obtention du prix Goncourt de
1919 mais finalement devancé par À l'ombre des jeunes filles en fleurs
de Marcel Proust. Il obtient le prix Femina. Dès sa publication, le
livre est accueilli chaleureusement par la critique officielle et par
les anciens poilus, fraîchement démobilisés ou hospitalisés pour
blessures de guerre.
"Une société de porcs-épics se pressait un jour d’hiver où il
faisait froid, les uns contre les autres, pour se prêter réciproquement
leur chaleur et se protéger ainsi du gel. Mais bientôt ils perçurent
l’effet des piquants, ce qui les dispersa de nouveau. Et lorsque le
besoin de se réchauffer les rassemblait encore une fois, c’était le mal
précédent qui recommençait ; de sorte qu’ils furent ballottés entre deux
maux jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé la distance moyenne à laquelle
ils pouvaient le mieux se tenir. Ainsi, le besoin de société, né du vide
et de la monotonie de leurs propres vies intérieures, pousse les hommes
les uns vers les autres ; mais leurs nombreux défauts, qui les rendent
antipathiques et insupportables, les font bientôt se fuir. La distance
moyenne qu’ils finissent par trouver et qui leur permet d’être ensemble,
ou de s’aider sans se piquer, s’appelle la politesse."
Raphaël Enthoven. Les porcs-épics (d’après Schopenhauer)
Lu dans:
Jiang Hong Chen (Illustrations), Raphaël Enthoven (Textes). Imaginez.
L'école des loisirs. Coll. MEDIUM+. 2019. 96 pages. Extrait p.6
"Il fume
En rentrant chez lui
Dans le crépuscule de ses pensées
Avec la même mollesse
Que les arbres du parc
Dont les contours se fondent
Dans la buée du soir."
Emmanuel Régniez
Me revient soudain en mémoire le parfum mêlé du café fraîchement
moulu et de la cigarette du dimanche de notre papa après le repas
familial. Des Player's Navy Cut dans un étui rigide de carton orné d'une
tête de marin, voilier et bateau à roue en arrière-plan, qui nous
emportaient vers les arômes lointains de la Virginie. Moments précieux
qui nous faisaient toucher au bonheur, et dont le seul souvenir est déjà
un cadeau.
Lu dans:
Emmanuel RÉGNIEZ, Cédric FRIGGERI. Ordinaire(s). Marges en pages. 2019. 176 pages.
« Qu’est-ce qui nous a fait devenir ce qu’on est ? ».
Kenan GÖRGÜN
Dans l'ébrouage du matin, un Bic s'échappe de ma chemise: une
étrange impression de l'avoir toujours connu s'en dégage, pareil à
lui-même avec son design iconique, son bouton-poussoir latéral au son si
caractéristique et son clip accroché au revers de la veste, toujours à
portée
de main, prêt à prendre note. Rétro, emblématique, imaginé et
commercialisé l'année de ma naissance, tout à la fois immuable et
différent. Un savoir-faire transmis depuis des décennies, amélioré en
permanence afin de ne plus baver en fin de ligne ou de vie, d'écrire en
toute position, de bénéficier d'une bille unique de finesse et de
souplesse sur les papiers les plus rugueux, de mieux tenir en main, de
ne pas couler en poche. L'exemplaire acheté ce matin a réalisé toutes
les promesses du Bic de ma naissance, tout à la fois si semblable et si
différent. Essence et existence: pour sûr cela reste un Bic, mais
traversé par un flux continu d'études, de projets d'améliorations,
d'imperceptibles lissages de l'image qui lui ont permis de résister à
l'oubli et aux poubelles des objets disparus faute de s'être adaptés. Et nous, face aux nombreux futurs possibles, correspondons-nous à la "version
adulte de qui nous étions plus jeunes", ou comment évoluer sans muter?
Lu dans:
Kenan GÖRGÜN. Le second disciple. Arènes. Coll.Equinox. 2019. 396 pages.
"N'oublie pas la chanson du soleil, Vassili.
Elle est dans les chemins craquelés de l'été, dans la paille des meules, dans le bois sec de ton armoire, si tu sais bien l'entendre elle est aussi dans le cœur du criquet. Vassili , Vassili parce que tu as froid, ce soir, Ne nie pas le soleil." Sabine Sicaud (1913-1928)
Lu dans:
Les Poèmes de Sabine Sicaud, précédés d'un avant-propos de
François Millepierres. Stock. 1958. 140 pages.
"Dans un square sur un banc
Il y a un homme qui vous appelle quand on passe
Il a des binocles un vieux costume gris
Il fume un petit ninas il est assis
Et il vous appelle quand on passe
Ou simplement il vous fait signe
Il ne faut pas le regarder
Il ne faut pas l’écouter
Il faut passer
Faire comme si on ne le voyait pas
Comme si on ne l’entendait pas
Il faut passer presser le pas."
Jacques Prévert. Le désespoir est assis sur un banc.
Il est là, jour après jour, au bas du boulevard du Prince de Liège,
avec son inamovible panneau "soyez gentil, j'ai faim". Le plus souvent,
las de faire la manche, il s'assied et contemple les autos qui traînent
au feu rouge. Une vie dans l'attente de rien. Je tente de comprendre, me
disculpant de ne pas sortir la piécette, de détourner le regard afin de
ne pas croiser le sien, invoquant les mafieux qui le déposeraient le
matin pour une interminable journée, de la nécessité de "ne pas nourrir
les pigeons si on ne veut qu'ils se multiplient", des services d'aide
publics qui encourageraient un peu de mendicité attestant que
"l'indigent s'assume". Que ne rumine-t-on dans sa tête pour se donner
bonne conscience? Entre temps le feu passe au vert et la vraie vie
continue. Tant de faux bons motifs valent-ils une piécette qu'on ne veut
pas donner par principe? Se retrouver un jour, un seul jour, du mauvais
côté du boulevard, nous révélerait sans doute la valeur d'une aumône.
Lu dans:
Jacques Prévert. Le désespoir est assis sur un banc. Paroles. Gallimard. 1946
"Il y a des petites lumières dans ma vie quand je suis dans l’obscurité de mes pensées. C’est ça l’amitié."
Simone Signoret, citée par Costa Gavras
Le réalisateur Costa Gavras évoque les instants qui ont façonné son existence. Son premier salaire d'assistant réalisateur qui lui permet d'entrer dans un magasin et de s'offrir, sans regarder à la dépense, un imperméable. "Je ne me suis plus jamais senti aussi riche, mais surtout, à ce moment-là, je me suis senti libre." L'amitié aussi, cette "paix extraordinaire. C’est ce qui permet de continuer à faire ce que vous avez envie de faire. Très souvent, je me demandais : " Qu’en pensera Simone ? Qu’en pensera Chris ? » Cela ramène les choses à leur vraie valeur. Quand je disais, aux Etats-Unis, que je connaissais Chris Marker, mon image changeait ! Je devenais soudain quelqu’un de meilleur, de différent."
Lu dans:
Béatrice Gurrey. Costa Gavras: L'âme du cinéma est française. Je ne serais jamais arrivé là si. Le Monde 2 novembre 2019.
"A la vitesse où le temps passe
le miracle est que rien n'efface l'essentiel."
Francis Cabrel. La robe et l'échelle.
Le sablier de la nuit s'est écoulé, elle a calé deux oreillers pour la
nuque, un plaid pour les genoux, une bande dessinée et elle s'envole.
Son frérot s'accroche à sa longue traîne, l'oreille rivée au minuscule
mécanisme d'une boîte à musique "le plus beau jouet qu'il ait jamais
trouvé". Ces deux-là occupent le bel aujourd'hui mieux que personne,
enfants de leur époque et heureux de l'être. Moment fragile suspendu
dans le temps et dans notre agitation, nous est rappelé que "si peu me
suffira / juste l'aube qui est là-bas / une route, un chemin, un
devenir / un rêve à n'en plus finir / un rêve pour vivre." (I Muvrini)
Lu dans:
Francis Cabrel. La robe et l'échelle. Columbia Sony BMG. 2008
I Muvrini. Un rêve pour vivre (Un Sognu Per Campa). Paroles Stéphan Eicher. Umani. Capitol Records. 2002
"Y a pas de bons pères, y a que des hommes qui font de leur mieux."
Bigflo et Oli. papa
Qu'en mots simples des vérités peuvent être énoncées. Avoir un père
aimant n'est pas donné à tout le monde, et c'est tout le mérite de
Bigflo et Oli que d'en faire un portrait tout en nuances et émotion.
"Sa voix vibrait dans mon oreille quand j'étais dans ses bras
Les chansons à la guitare, les bisous avec la barbe
Il parle de l'époque du lycée avec mélancolie
Je m'endormais sur le canapé, je me réveillais dans mon lit
Il m'a laissé veiller devant les films que j'aimais bien
Il m'engueule jamais, le pire c'est quand il dit rien
On fait des matchs et je prie pour que ça dure
Il prend de l'âge, je l'ai lu dans ses courbatures
Les jambes tremblent quand on se fâche par moments
Plus ensemble, mais il me demande toujours pour maman
Il m'a transmis son charme et sa poésie
Mais j'ai aussi hérité de sa calvitie
C'est mon idole, avec lui rien est impossible
C'est un peu mon avocat, mon cuistot, mon taxi
Ses histoires et ses blagues quand il picole
Ses vieux pulls et ses chemises à auréoles
Maintenant c'est bon, et bêtement on en rigole
Mais j'étais con et j'avais honte devant l'école
L'odeur du café le matin, la voiture, les souvenirs
Les au revoirs, les câlins, ses blessures, ses soupirs
Ça sera toujours mon père et je reste son gamin
Et quand j'en aurai un je lui parlerais du mien
Celle-là c'est pour nos pères, nos padre
Ceux qui disent "je t'aime" sans même parler
Pour ceux qu'on regrette, ceux qui sont pas passés
Mais si t'es papa, tu sais que t'es pas parfait."
Autodérision salubre, qu'on s'adresse volontiers à soi-même ces mauvais
jours où le discours s'enlise, paroles cent fois redites, souvenirs usés
par la répétition, allusions lourdes sur les maux sociétaux. Avec les
années, la parole fraîche devient rare et serait utilement remplacée par
le silence et l'écoute.
Lu dans:
Achille Chavée. Écrit sur un drapeau qui brûle. Impressions nouvelles.
Coll. Espace Nord. 2019. 280 pages.
"J’ai dévoré la ville. Elle me paraissait différente. Comme si une
rencontre pouvait modifier le sens des pierres. "
Marcel Sel
Le 4 juillet 1964, Barbara, qui fut une enfant juive se cachant pendant
la Seconde Guerre mondiale, se rend sans enthousiasme en Allemagne dans
la ville universitaire de Göttingen. Elle fait sa diva, réclame un piano
à queue, menace de ne pas chanter. Des étudiants se mobilisent,
dénichent l'instrument in extremis, le descendent à bras jusque sur la
scène et le concert a lieu avec deux heures de retard. Peu rancunier, le
public l'ovationne avec tant de chaleur que Barbara prolonge son séjour
d’une semaine. Le dernier soir, en s'excusant, elle offre une version
initiale de la chanson Göttingen, à la fois chantée et parlée, qu’elle a
écrite d’un trait dans les jardins du théâtre sur une musique inachevée.
Dédicacée à ces enfants blonds de Göttingen "qui savent mieux que nous,
je pense / L'histoire de nos rois de France / Herman, Peter, Helga et
Hans, à Göttingen" la chanson devient rapidement un hymne à la
réconciliation, à sa propre réconciliation avec son histoire
personnelle: "faites que jamais ne revienne / Le temps du sang et de la
haine / Car il y a des gens que j'aime / A Göttingen, à Göttingen."
Lu dans:
Marcel SEL. Elise. ONLiT. 2019. 434 pages.
"N’attendez pas le bonheur
pour être heureux, mes amis."
Norge
Vingt ans ont passé comme une semaine. Le 24 octobre 1999 naissait le
premier Café Journal, destiné à mes collègues enseignants à Woluwe afin
de les inciter à ouvrir chaque jour leur boite électronique toute
fraîche que personne n'utilisait. Je leur promettais d'en poster un
chaque soir durant une semaine, et d'arrêter ensuite. Étant d'humeur
allègre je choisis une pensée d'Alain "Refais chaque jour le serment
d'être heureux", ce que la vie s'empressa de démentir pour l'un ou
l'autre dont la sagesse m'apprit néanmoins, avec Prévert, que "le
bonheur en partant nous assure qu'il reviendra". Ces minimes d'un soir
devinrent progressivement ce que la boite à musique est au sommeil des
gosses, modestes grains de bonheur sous les paupières de la nuit. Les
échanges qu'elles permirent sont mes étoiles au ciel, et le ciel brille.
Lu dans:
Daniel Laroche. Une chanson bonne à mâcher. Vie et œuvre de Norge.
Préface de Pierre Piret. Presses Universitaires de Louvain. 2019. 266
pages
Alain. Propos sur le bonheur. XCII. 1923.
"Tel le ramier posé sur le faîte du toit avec sa posture de grand
placide, sa manière de regarder passer la vie comme qui regarderait le
dehors, de sa fenêtre, tranquille. Ou plutôt comme les oiseaux de petit
format qui ne prennent pas des airs de philosophe et sont faits pour
l’intranquillité."
Nicole Malinconi
Pour le vol, il n’y a pas mieux que les oiseaux, pour la réflexion non
plus d'ailleurs. Un pigeon philosophe perché sur une cheminée de la
maison voisine, se chauffant gratuitement pour faire face aux premiers
frimas, a de quoi nous rendre jaloux. A moins que nous attire encore
davantage l'activité des moineaux, cette sorte de joie permanente de
gosses en récréation, cette apparence d'insouciance agitée. Loin là-haut
une image disparue depuis l’enfouissement des fils électriques, celle
des migrateurs qui à la fin de l'été s'y rassemblaient en préparation du
grand départ. Pareils aux hommes, les oiseaux participent à la
transformation du monde et à ses conséquences, à ce qui disparaît et à
ce que cela induit. Nous sommes solidaires.
Lu dans:
Nicole Malinconi. Poids plumes. Esperluète. 2019. 80 pages
"Lui était un tout petit homme maigre, toujours vêtu d’un complet blanc,
coiffé d’un casque colonial. Il était raide comme un jouet, avec des
mouvements saccadés qui faisaient penser à des jointures rouillées.
Quand on le voyait avec sa femme sur la route, on avait l’impression
qu’elle devait le remonter de temps en temps pour le remettre en
marche."
George Simenon. Les volets verts. 1950
Dans la rue de mon enfance, il habitait à moins de 100 mètres. Son image
me revient en lisant ces lignes de Simenon. En vingt ans, pas un
échange. On se jaugeait de loin, reconnaissant une silhouette, la
couleur invariable d'un imper, l'heure de départ et de retour de sa voiture, garée toujours à la même place. Mi-village mi-ville, c'était
ça, la banlieue. Sa femme le supplantait, plus joviale, plus amène, plus
bavarde, plus tout en quelque sorte. Cet homme avait sans aucun doute
ses propres rêves, ses espoirs de carrière, ses tracas personnels et de
santé comme tout le monde. Parfois me prend l'envie de réécrire tout le
scénario, de traverser la rue pour aller lui dire bonjour, demander
comment il va, mais l'histoire est finie et je ne saurai jamais ce qu'il
avait sous son chapeau. Ni lui sous le nôtre. Les regrets ne mènent à
rien, mais je mesure à quel point la chance de ma vie fut la médecine,
grâce à laquelle dans ma rue actuelle les visages sont des récits.
Lu dans:
Simenon, cité par Jean-Claude Vantroyen. Raide comme un jouet. Le Soir. 19 octobre 2019. p. 29
"Ils ont beaucoup de sable là-bas. Donc, ils peuvent jouer avec beaucoup de sable."
Donald Trump
Commentant la situation dans le Kurdistan syrien, le président des
États-Unis fait dans l'humour, précisant "qu'ils ont besoin de se
battre un peu. Comme deux gamins, on les laisse se bagarrer un peu, et
puis on les sépare". Pareil mépris d'êtres en souffrance laisse pantois.
Il y avait beaucoup de sable aussi sur les vastes plages de
Normandie, mais du respect pour les victimes quel que soit leur camp et
un président qui occupait mieux la fonction.
Lu dans:
Gilles Paris. La guerre en Syrie, miroir de la présidence de Donald Trump. Le Monde 17 octobre 2019.
"La vie c'est comme le train vers Dourdan: il est plein au départ. Dès
Saint-Chéron, il n'y a plus guère que nous, qui descendons au terminus."
Claude Roy
Il me montre la photo sepia d'une fête de famille dans le jardin
d'une grande maison. Ils étaient 20, frères soeurs unis comme les doigts
de la main, parents, et peut-être aussi un grand-père avec un comique
chapeau de paille. Il fut le premier à descendre du train, et puis un
autre, et puis la mère, et puis le premier frère. Il arrive à
Saint-Chéron, le compartiment est vide, il cherche ses papiers se
demandant s'ils sont encore valides. Quel beau voyage, mais qu'une gare
de campagne peut être triste quand on y descend seul.
"Je me suis regardé dans le miroir : j’ai vu toutes sortes de gens."
Francis Dannemark
On est tous des fils de... mais encore. Et si, à l'image du figuier
des banians dont les branches deviennent des racines, nos vies
n'étaient qu'une longue intrication d'influences successives, compagnons
de route qui furent à la fois semences et nutriments, lumière et pluie,
sentiers ouverts et bordures garde-fous, premiers de cordée et sherpas
de fin de colonne. Demain au lever, regarder son miroir comme une
fenêtre ouverte sur le paysage de notre existence, peuplé d'une longue
traine d'être chers sans lesquels nous ne serions qu'un Mowgli errant
dans la Jungle. Et, prolongeant la rêverie des racines imaginer les
ailes, toutes ces rencontres croisées auxquelles nous avons donné vie
parfois sans nous en rendre compte, des tristes redevenus gais, des
incertains remis sur la route, des enfants rieurs devenus des adultes
lumineux, de grands vieillards angoissés partis sereins. Certains
auteurs ont le don d'écrire dru et de faire de nos miroirs des paysages,
c'est le cas de la citation de ce jour qui traînait dans ma mémoire et
que j'ai retrouvée avec bonheur.
Lu dans:
Francis Dannemark. Les petites voix. Belfond. 2003. 156 pages