24 février 2023

Amabilités littéraires


"L’autre jour, au fond d’un vallon
un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva."
                    Voltaire


Celui qui a une plume n'a besoin ni de poings ni d'arme. On devine que Voltaire n'appéciait guère les commentaires dudit Jean (Elie) Fréron, critique littéraire qui ne manqua pas de souligner cinq errata à corriger dans la tragédie Tancrède. Voltaire, lors de la représentation du spectacle écrit qu’« une larme tombée d’un balcon sur le nez de Fréron fit pschitttt… ».


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Florence Delay.Zigzag. Seuil. La Librairie du XXIe siècle. 2023. 192 pages. Extrait p.26.

23 février 2023

Armistice en Ukraine

 "Espace: trois astronautes, un Américain et deux Russes, coincés dans l’ISS jusqu’en septembre."



Etonnante épopée que celle de ces trois astronautes envolés pour l’ISS en septembre 2022 et coincés dans l’espace six mois de plus en raison d’une fuite dans le vaisseau due à l’impact d’une micrométéorite. Dans l'attente d'un vaissseau de secours, ils n'en reviendront qu'en septembre 2023. On tente d'imaginer leurs échanges durant cette longue année, contemplant par le hublot le rougeoiement des combats que se livrent leurs pays. Un de mes vieux patients abritait dans son trois-pièces une arche de Noé d'animaux blessés, perdus et soignés avec sollicitude. L'arrivée d'un nouvel éclopé s'accompagnait toujours d'un rééquilbrage des forces parfois violent, pour lequel il avait sa méthode infaillible: enfermer tout son petit monde dans une des trois pièces durant deux ou trois heures, jusqu'à ce qu'ils s'entendent, et cela marchait toujours. On rêve que se voient coincés durant une année dans l'ISS, en attente d'un Soyouz MS28 qui les ramène, Poutine, Biden et Zelenski, décrétant une trève des combats jusqu'à leur retour sur terre. Dans l'attente, au sol, les trois astronautes Frank Rubio, Sergueï Prokopiev et Dmitri Peteline pourraient se voir dotés de la gestion quotidienne de la crise ukrainienne. Qui peut prédire le dénouement de cette fiction? On peut rêver.



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Le Soir. 22 février 2023

22 février 2023

Oiseaux de nos jardins, une féérie

 "Chaque hiver, Natagora invite les particuliers à compter les oiseaux qui visitent leur jardin. Alors, sortez vos jumelles et devinez qui vient manger au jardin !"

                        Info Natagora



Bonjour mon amie la mésange charbonnière, le merle noir, le rouge-gorge familier, la pie bavarde, le pigeon ramier et le moineau domestique que l'on voit moins. Il me reste à faire connaissance du pinson des arbres,de la tourterelle turque, du geai des chênes, du pic épeiche, de l'étourneau sansonnet, de l'accenteur mouchet, du troglodyte mignon, de la sittelle torchepot, du pic vert, du choucas des tours, du verdier d'Europe... Les nommer est déjà une féérie. Que dire alors de la mésange nonnette, du moineau friquet, de la mésange noire , du pinson du nord, de la perruche à collier, de l'orite à longue queue, du bouvreuil pivoine, du chardonneret élégant, de la grive musicienne, de la mésange huppée ou du ...grosbec casse-noyaux. Et dire que l'humain, si fier de lui se nomme Jean Dupont et Jacques Dubois (sans aucune référence à des personnes connues ou ayant existé ...)



17 février 2023

La vie comme une Compostelle

 "Le voyage c'est d'aller de soi à soi en passant par les autres."

                            Proverbe touareg



Il a été joliment écrit que la vie n'est pas une destination mais un voyage, dont les paysages sont tous ces visages croisés en cours de route. Un peu à la manière du pélerin qui fait tamponner sa Compostelle à chaque étape, chacune de ces rencontres - même les plus anodines - fait trace. Ce matin dans le miroir, recherchant en vain les traits de l'adolescent que je fus, il m'interpelle: tiens c'est toi? Tu as changé, on dirait que vous êtes plusieurs.


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Merci à mon frère Marc, qui m'adresse ce proverbe touareg avec un clin d'oeil.

16 février 2023

Voyages

 "Avec une naïveté d’enfant de chœur, on pense que les kilomètres mettront nos soucis à distance, qu’en changeant d’endroit nos vieux démons se volatiliseront. Mais le voyage est un exutoire illusoire. On ne se débarrasse jamais de ses problèmes, on ne fait que leur faire voir du pays."  

                    Charles Wright



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Charles Wright. Le chemin des estives. Flammarion. 2021. 368 pages

15 février 2023

Ciel, il court

 "Le problème majeur [de la vidéosurveillance] tient au nombre pharaonique de flux vidéo comparé aux faibles effectifs d'agents censés les exploiter. Si on prend un lieu comme la gare Part-Dieu à Lyon, avec un réseau de six cents caméras, vous ne pouvez pas avoir les yeux partout. Que fait-on de ces six cents flux? Option 1, rien. Option 2, on utilise des mécanismes d'automatisation qui permettent par exemple d'afficher à l'écran dès qu'un individu court. (..) La puissance des algorithmes aide surtout dans la détection d' événements, un cas d'usage préconfiguré et prêt à l'emploi, par exemple l'événement "maraudage", ou la détection de "présence prolongée" dans une zone préalablement limitée. Sélectionnez l'objet "individu", indiquez une temporalité "cinq minutes", puis cliquez sur "valider". Idéal pour rapidement identifier des vendeurs a sauvette, troisième infraction la plus verbalisée à Paris, ou les mendiants faisant la manche dans des zones marchandes." 

                            Thomas Jusquiane



Sans être parano ni hostile à la surveillance policière, on s'interroge sur le modèle de surveillance généralisée prôné par une industrie de la télésécurité de plus en plus influente auprès de l'administration. Il existait un délit de sale gueule, dénoncé avec raison, le voila élargi au "délit de course à pied", de "présence prolongée", de "maraudage" (relevons avec humour qu'un maraudeur est aussi un humanitaire qui effectue des maraudes dans les rues des grandes villes pour venir en aide aux SDF), de "vente à la sauvette" et de "mendicité en faisant la manche".   C'est ChatGPT derrière la caméra, et devant elle peut-être moi.


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Thomas Jusquiane. Les cuisines de la surveillance automatisée. Le Monde diplomatique. Février 2023. Extrait page 21.

14 février 2023

Bien avant la Petite Poucette

"Une planète Terre sans téléphone portable a été possible. L'objet n'a pas de tout temps prolongé les membres supérieurs des humains comme une greffe. (..) Longtemps au bout des bras il y eut seulement des mains.  Qu'est-ce qui nous est arrivé ? C'est allé si vite. En 1992 personne n'en avait et dix ans plus tard tout le monde. (..) Nous ne savons pas bien ce qui nous est arrivé mais nous pouvons jurer que nous ne l'avons pas voulu. On s'en passait très bien. On n'en avait même pas l'idée. L'offre s'est imposée sans demande. L'objet fétiche a la particularité de ne pas s'être ajouté à d'autres objets, mais de s'y être substitué. Rester sourd à l'offre, c'était se priver des services dont le portable s'arrogeait le monopole. Nous n'avions pas le choix."
                            François Bégaudeau




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François Bégaudeau. De mon temps. Le Monde diplomatique. Février 2023. Extrait p. 28

13 février 2023

Ramenez-moi cela au sol

J’ai ordonné que soit ramené au sol un objet non identifié qui violait l’espace aérien canadien."
                Justin Trudeau, premier ministre canadien.


En quelques mots choisis les choses sont bien dites. Qu'en un tweet éminement diplomatique M. Trudeau annonce samedi qu'un OVNI suspect survolant son pays a été abattu, il démontre sa maîtrise de la litote, procédé littéraire qui consiste "à dire moins pour faire entendre davantage", choisissant une expression atténuée de manière à renforcer l'information. "Notre père s'est endormi cette nuit", "le comptable a été indélicat", ou encore "la ligne métro 5 s'est vue ralentie par un incident de parcours pour lequel des bus de dérivations ont été déployés sur-place." Comme les agresseurs psychopathes se voient "neutralisés" lors de leur confrontation violente avec la police, les CEO remerciés "appelés à d'autres fonctions", une utilisation choisie des mots balise l'émotion d'un cran, tout en exprimant fort clairement la réalité.


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Le Soir. 12 février 2023.

11 février 2023

Une mouche

 « Rencontrer l’autre, c’est se reposer un peu de soi ».
                            Alexandre Jollien


Il m'arrive de me réveiller avec une mouche dans la tête, ce petit contretemps irritant qui parvient à occuper tout l'espace. Lui ouvrir la fenêtre permettant qu'elle prenne le large passe ordinairement par le début des consultations. Le patient mesure-t-il qu'il est aussi thérapeute?


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Alexandre Jollien. Petit traité de l'abandon. Pensées pour accueillir la vie telle qu'elle se propose. Seuil.2012. 128 pages

10 février 2023

Panta Rei

 


"Cent mille infortunés que la terre dévore, 
sanglants, déchirés, et palpitants encore,
enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours.

Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris
tranquilles spectateurs, intrépides esprits,
de vos frères mourants contemplant les naufrages,
du sort ennemi quand vous sentez les coups,
devenus plus humains, vous pleurez comme nous."
                        Poème sur le désastre de Lisbonne. Voltaire. 1756


La nouvelle du tremblement de terre de Lisbonne, survenu le 1er novembre 1755, émeut Voltaire qui écrit à son ami Tronchin : " Cent mille fourmis, notre prochain, écrasées d'un coup dans notre fourmilière. [...] Quel triste jeu de hasard que le jeu de la vie humaine ! "

Les siècles se succèdent, et le même sentiment d'incompréhension, d'abandon se décrit dans tous les récits du séisme qui frappe cette semaine la Turquie. "On entend des gens qui crient pour être sauvés mais tout le monde est occupé». Hakan Bilgin, Médecin du Monde en Turquie,  refuse de critiquer l’organisation des secours car, pour lui," la catastrophe est d’une ampleur tellement démesurée qu’il est impossible de faire mieux. Autour de lui, c’est la désolation. Qu’il aille à Antakya, à Adana ou ailleurs, on est face à la démesure, les villes sont rasées, plus rien ne tient debout. A chaque fois qu’un immeuble tombe un peu plus, il faut tout reprendre à zéro. A cela, il faut ajouter qu’il fait un temps de chien. La nuit, le thermomètre descend sous les -6º, ce qui n’arrive pas habituellement. C’est intenable pour tous ces sinistrés qui n’ont plus d’endroit où s’abriter." 

Méfiez-vous de l'Histoire, il se fait qu'elle morde. Hier l'incertaine l'Ukraine, aujourd'hui la Turquie. Bien avant, nous reviennent les récits de la guerre entre les Turcs et les Grecs, le tremblement de terre de Lisbonne, les mêmes mots et les mêmes interrogations sans réponse d'êtres comme nous  envahis par le désarroi du Πάντα ῥεῖ / Pánta rheî, cette formule qui, en grec ancien, signifiait que « Toute chose coule, tout chose passe" et que l'homme n'en apprend rien.  

Me revient soudain un coucher de soleil face à la mer sur la côte marocaine - je devais avoir 18 ans et la vie devant moi- , je m'étais pris à rêver face à l'immensité du large. Bercé par le bruit incessant des vagues, imaginant la fin de mon passage sur terre, je fus habité de la certitude que ces vagues éternelles me survivraient et enchanteraient d'autres enfants habités par le même sentiment d'éternité. Curieusement m'habitaient - un bref moment - en même temps la sérénité et l'acceptation de ma finitude. Ce soir de 2023 m'envahit de nouveau le bruit des vagues sans fin, indifférentes au sort des ces victimes sans nom. Je redécouvre ma finitude, mais hélas guère la sérénité.


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Voltaire. La Henriade. Poème sur le désastre de Lisbonne, ou examen de cet axiome, tout est bien. La Pucelle d'Orléans. Cramer.  1756
Frédéric Delepierre. Séismes en Turquie et Syrie. Le Soir . 9 février 2023.

09 février 2023

Poème à deux mains

 

"Les turcs sont passés par là. Tout est ruine et deuil.(..)
Seul près des murs noircis, un enfant aux yeux bleus assis
- Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l’enfant grec aux yeux bleus,
je veux de la poudre et des balles." 
                    Victor Hugo

"Il est fait de tant de croix, le temps qui passe
Il est fait de tant de croix, le temps passé
Pauvres tombes de l'oubli, les fleurs les ont envahies
Quand saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous un jour ?
Qui peut dire où vont les fleurs du temps qui passe ?
Qui peut dire où sont les fleurs du temps passé ?
Sur les tombes du mois de mai, les filles en font des bouquets
Quand saurons-nous un jour ?
Quand saurons-nous, jamais ? "
                                Pete Seeger



Quand Pete Seeger mêle ses paroles en réponse à celles de Victor Hugo, cela crée un poème d'une douce amertume pour aujourd'hui. Un court instant s'ébranle la certitude de victoire suscitée par tant de chars, de pièces d'artillerie, d'avions. Atteindre le fond de l'horreur pour se mettre à table. Quand saurons-nous un jour. 


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Victor Hugo. Les Orientales. L'enfant. 8-10 juillet 1828
Pete Seeger. Où vont les fleurs ? Where Have All the Flowers Gone?  Chanson composée en 1955 par Pete Seeger, complété plus tard par Joe Hickerson, qui en a fait un hymne pacifiste universel.     


07 février 2023

Les regards qui nous identifient

 "Exister aux yeux des autres. Aminata, venue d’Afrique, se perçoit ainsi : invisible. (..) Pour les gens de cette ville les étrangers sont pareils à des taches de couleur qui glissent sur le paysage gris, des taches qui passent, qui vont et viennent, et qui un jour disparaissent. Ils s’effacent de la mémoire, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé… L’île Maurice, l’Afrique, la France, Panama, on en passe, la géographie est vaste et les questions se répètent. Au Panama, précisément, la population de la forêt est invitée à voter, en 1971. C’était un long ruban brun qui coulait dans les rues, venant de tous les côtés. Et tout à coup les blancs prennent conscience d’une chose inconcevable pour leur esprit l’instant d’avant : ils vivaient sur une terre indienne."

                            J.M.G. Le Clézio  



Il est là, jour après jour, au carrefour du bout de ma  rue, avec son panneau griffonné "Une petite pièce, j'ai faim." Certains jours, il m'arrive de me demander s'il s'agit de la même personne: les pauvres sont tellement interchangeables qu'on ne les distingue plus les uns des autres. Me revient le souvenir de cette môme de douze ans, interdite de voyage scolaire dans le Nord de la France car ne possédant pas de papiers, à qui je demandais d'épeler son identité. Mon nom? Éveline Persona, car je ne suis personne. C'était il y a vingt ans et je perdis sa trace, mais pas le souvenir de sa révolte.



Lu dans: 
J.M.G. Le Clézio. Avers: Des nouvelles des indésirables. NRF Gallimard. 2023. 224 pages.

05 février 2023

La 5G nous rendra-t-elle plus heureux?

 "Monsieur le directeur, c'est votre frigo qui vous appelle."

                    La 5G en cartoon



Cela porte un beau nom : l'Internet des objets connectés. On découvre ainsi les vertus d'un petit capteur à fixer au fond des toilettes, d'une montre qui enregistre sommeil et rythme cardiaque, d'une caméra qui nous protège des intrusions, de la puce qui rallume la chaudière, ferme les volets, lance l'aspirateur autonome, liste le contenu du frigidaire et révèle les mesures indiscrètes de notre pèse-personne. La liste n'est pas exhaustive, vers quel fatras nous dirigeons-nous?



Lu dans: 
Kanar. La 5G nous rendra-t-elle plus heureux? Imagine 141. Nov.déc. 2020. p.19

02 février 2023

Mon écriture me décrit

"L'écriture manuscrite sur le papier blanc: les pas de l'âme sur la neige- le plus sûr miroir d'une personne, à nulle autre semblable. Les déliés, les boucles, les rayures, les épines de la signature la révèlent plus que ses mots."
                    Christian Bobin




Le grand retour de l'écriture a transformé les rames du métro et les salles de réunion en un immense écritoire où se partagent par SMS et émoticones les émotions, les confidences, les petits messages doux et les coups de grogne. La communication verbale a cédé le pas à la communication écrite, brève, instantanée, spontanée, y gagne-t-on toujours? Reverra-t-on surgir un jour des personnes originales qui souhaiteront à nouveau créer des lettres qui leur ressemblent, et possèdent ce côté unique de l'écriture sur papier soigné?



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Christian Bobin. Les poètes sont des monstres. Lettres vives. 2022.  64 pages.

01 février 2023

 "La nature est indifférente à notre sort. Je m’en suis rendu compte le jour où j’ai perdu ma grand-mère. Je me suis senti si seul : il faisait un soleil radieux, la création n’avait rien à faire de mon chagrin."

                            Charles Wright




Lu dans:
Charles Wright. Le chemin des estives. Flammarion. 2021. 368 pages 

31 janvier 2023

Pluie


"Flocon de neige
goutte d’eau en parachute,
grêle
pluie en colère.
                    Charles Wright


... sans oublier la pluie toute simple, qui fait partie de nos vies comme on le constate ces dernières semaines. On rêve de soleil mais comme le chante Orelsan "si j'suis parti, c'est parce que j'avais peur de rouiller/ mais trempé, j'aurais jamais pensé / qu'le mauvais temps finirait par me manquer."



Lu dans:
Charles Wright. Le chemin des estives. Flammarion. 2021. 368 pages

30 janvier 2023

Jolis souvenirs

 "J'aime la mer. Je répète volontiers à mon entourage que je finirai mes vieux jours non loin des vagues. Je débarque à la côte belge, bien emmitouflée, avec un besoin urgent d'écrire, de me ressourcer. (..) Je viens d'envoyer un message à ma mère pour savoir si nous étions venues, ici, à La Panne, lorsque j'étais enfant. Je cherche des couches de souvenirs pour épaissir le réel. Sa réponse est d'abord négative. C'est à Knokke-le-Zoute que nous allions. J'imagine mes parents, habitant un logement social dans une cité, décider de venir se délasser dans la station la plus huppée de la côte... Ensuite, elle m'envoie une photo délavée. Si, nous y sommes venus une fois. Je ne pose pas d'autres questions." 

                            Lisette Lombé

C'est une sorte de premier héritage, que nos parents nous lèguent en nous recréant le récit de leur propre vie, enjolivé par endroits, excluant les zones d'ombre. Mais non, nous n'allions pas à La Panne, nous c'était Knokke-le-Zoute. On sourit avec tendresse, rectifiant la mise au point en fonction de nos propres souvenirs d'enfance, replaçant ces petites omissions dans leur cadre des souvenirs privilégiés qu'on souhaite transmettre. Tout cela n'est pas bien grave et fait la vie. 


Lu dans:  
Lisette Lombé. L'acceptation est une marche vers la liberté. Trottoirs philosophes .  Le Vif Weekend. 26.1.23

28 janvier 2023

La plage l'hiver

 "Si vous saviez à quel point je savoure cette première marche à la mer de l'année. Mon podomètre gardera trace de la distance effectivement parcourue mais pas celle de cette bouffée d'iode, pas des traces de ces statues d'hommes regardant dans trois directions différentes, pas des traces du chemin intérieur, de cette mesure d'une tout autre nature. Je suis calme, juste dans la joie du mouvement.  (..) Marcher ici demande plus d'efforts que sur le bitume mais la proximité de l'eau rend néanmoins mon pas léger. (..) J'aime la mer. Je répète volontiers à mon entourage que je finirai mes vieux jours non loin des vagues. J'aime la mer en été, en famille, en maillot, en vacances mais aussi en hiver, pour d'autres raisons. Moins de touristes, moins d'agitation, moins d'électricité dans l'air. La plage est investie, Froid piquant, grisaille inspirante. "

                        Lisette Lombé


C'est fou comme ce qui s'écrit peut s'entrelacer avec nos vécus. La simple évocation du littoral, de sa ligne d'horizon découverte au terme de onze mois d'attente et d'un interminable voyage, du piquant du vent et du sel sur nos joues, de notre temporalité face à l'éternité des vagues constitue un voyage dans le temps. Passé et futur se confondent, imaginaire et réalité. Nous sommes issus des flots.


Lu dans:
Lisette Lombé. L'acceptation est une marche vers la liberté. Trottoirs philosophes .  Le Vif Weekend. 26.1.23


27 janvier 2023

Je vole

 "Pourquoi on reçoit toute cette vie si on ne peut pas s’en servir ?"

                    Willy Russell



Ode à la vie, "Shirley Valentine" interprétée par une émouvante Marie-Hélène Remacle, charrie l’émotion et la drôlerie quand elle égrène seule en scène vérités drôles et réflexions touchantes sur son existence vide. Déroutée par les parts d’elle-même auxquelles elle a renoncé sans même s’en apercevoir, elle rêve de troquer le petit verre de vin qu'elle siffle en préparant le repas pour un pichet au soleil, en bord de mer dans un pays où pousse la vigne…  mais on ne s’élance pas sans appréhension au-delà des murs qui nous protègent. Réflexions essentielles qui  nous parlent à tous. 


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Willy Russell. Shirley Valentine. Au théâtre Le Public. Adaptation française Denise Périez. Mise en scène Martine Willequet.  Avec Marie-Hélène Remacle

24 janvier 2023

Sagesse des cimes

 "En outre, un col arriverait fatalement. Il faudrait redescendre : l’histoire des hommes n’est pas une course infinie vers le sommet. En Histoire comme en montagne, à un moment, tout le monde descend !"

                        Sylvain Tesson




Me revient cet aphorisme de Marcel Jouhandeau, qui note "qu'on ne peut vivre dans un paroxysme constant." Consentir à "l’humble répétition des jours, ces épousailles avec l’ordinaire", à l’image de cette bonne-mamy affairée dans son potager à prélever les mauvaises herbes, n'est certes pas la seule clé du bonheur, mais y participe. 


Lu dans: 
Sylvain Tesson. Blanc. Gallimard. 2022. 240 pages.
Jouhandeau, cité par Charles Wright dans Le chemin des estives. Flammarion. 2021. 368 pages

23 janvier 2023

Un couple étrange

 « J’ai dormi au cœur du Tessin dans une grange solitaire où ruminait une vache osseuse qui accepta de me céder un peu de sa paille. » 

                            lettre adressée par Rimbaud, en goguette en Suisse, à sa sœur



Ah la vache ! Ces animaux tendres et pacifiques souffrent d’un discrédit dont témoigne le langage : peau de vache, grosse vache, vacherie, regard bovin. Alors qu'elles nous humanisent, de véritables professeurs en vie mystique. Dans les prés, elles regardent d’un œil étonné le passant s’agiter, avec l’air de se demander : — Insensé, après quoi cours-tu ?"



Lu dans:  Lu dans:
Charles Wright. Le chemin des estives. Flammarion. 2021. 368 pages

22 janvier 2023

Hiver


 "Soudain voila le gel
qui recouvre tout d'un voile
les arbres se parent d'argent
le froid se fait piquant
la nature se tait    elle se repose
la beauté de l'hiver est là         dans chaque instant."


Il y eut la pluie, et maintenant le givre aux carreaux. Oserais-je dire que cela nous rassure?


19 janvier 2023

Amour et archéologie

 "Épousez un archéologue: plus vous vieillirez, plus il vous aimera."

                        Agatha Christie




Ce qu'elle fit. En 1930, Agatha Christie, alors âgée de quarante ans et divorcée depuis peu, laisse derrière elle sa chère Angleterre et sa carrière littéraire pour découvrir le site d'Our en Iraq. Elle a pour cicérone Max Mallowan, un archéologue de vingt-six ans qu'elle épouse quelques mois plus tard. Commence alors une vie de voyages à deux : cinq saisons de fouilles se succèdent jusqu'en 1939.  Ses pérégrinations lui inspireront trois de ses livres les plus célèbres : «Le Crime de l'Orient-Express», «Meurtre en Mésopotamie» et «Mort sur le Nil».



Lu dans :
Agatha Christie-Mallowan. La romancière et l'archéologue (Dis-moi comment tu vis ). Jean-Noël Liaut (Traducteur). Payot et Rivages.  Réédition 2006. 316 pages.


Demain je sors

 « Recoiffe-moi le moral » 

                publicité Jacques Dessange



Il n'y a pas d'âge pour se faire belle. Quitter son appartement n'est jamais simple, à 89 ans elle s'y résout pour une maison de repos proche. Ma première visite est un étonnement: elle avait oublié ce qu'était un peigne, une bague, et même certains jours une robe. Ni sortie, ni emplettes depuis le début du confinement, un enterrement librement consenti avant même d'être morte.  Je la retrouve rajeunie de dix ans, rouge aux lèvres, boucles d'oreille, bague au doigt, coiffée avec élégance, "quand je descend pour dîner, je me mire dans le regard des autres et je mesure l'image que je donne." On a écrit que l'enfer c'est les autres, mais dans ce cas-ci les autres l'ont aidée à renaître. Demain elle s'est donné pour objectif une sortie à pied de reconnaissance du quartier. Je la quitte, reconsidérant mon opinion sur les maisons de repos qui pour certains sont une renaissance.



17 janvier 2023

Abdallah

 "Perpetuum mobile: c’est le mouvement perpétuel, se dit d’une personne agitée, qui ne peut rester en place."

                définition Wiktionnaire




Aux abris, le voilà! Je l'aurais volontiers attaché à sa chaise, si j'avais pu. Une tornade, un ouragan, un raz-de-marée: quelle est la dépense en watts d'un enfant hyperkinétique le temps d'une consultation? Mal m'en aurait pris:  en moins de cinq minutes Abdallah a retrouvé sous le bureau le passeport égaré, éperdument recherché depuis une semaine à mon plus grand déplaisir. Cinq minutes, une semaine, le différentiel entre l'énergie d'un enfant hyperkinétique et celle d'un grand-père qu'on dit sage, mais amorti.


Il reste la vie


 "Mes jours, mes nuits, mes deuils, mes peines, mon mal, tout fut oublié (..)
Enfin que j'me suis dit, il me reste la vie." 
                    Félix Leclerc




On peut connaître l'anatomie et toute la physiologie du corps humain, on ne saura jamais où se cache la poche de bonheur. Hier j'ai rencontré dans sa maison de repos une de mes plus attachantes patientes, 86 ans, accompagnée depuis une vingtaine d'années. Elle traine la misère d'une polyarthrite sévère qui l'immobilise dans sa chaise roulante tout au long de la journée, face à ses photos de famille, images de bonheur, du cadre sépia de la photo de son époux disparu, de son calendrier tout frais annoté de quelques promesses de visites, d'une tasse contenant quelques raisins pour la matinée, d'une grande montre qui égrène le temps qui lui reste, de dessins d'enfants, d'une statue de la Vierge, d'un bic, de ciseaux et de son GSM à grandes touches à portée de mains: sa cabine de survie sur terre.

On tente de communiquer avec les moyens du bord: elle entend mal, et sa voix est à peine chuchotée, inaudible. On se place dans l'axe du regard pour être vu car elle ne peut tourner la tête, la colonne entièrement ankylosée.

Elle sourit, un vrai sourire, en m'accueillant et opine en clignant les yeux quand je lui demande si tout va bien. Elle a eu la visite de sa fille, reçu une carte de sa petite-fille de France, le repas du midi est délicieux, que souhaiter de plus? Je la quitte, méditant sur l'étrange monde où on peste contre la pluie, la sécheresse, et tout ce qui fait une journée, oubliant qu'il nous reste la vie.



Lu dans:
Félix Leclerc. Le petit bonheur. Le p'tit bonheur est l'une des chansons les plus connues de Félix Leclerc, chantée pour la première fois par celui-ci en 1948 au Théâtre du Gesù à Montréal (Canada). Elle servait de transition dans la pièce « Au Petit Bonheur » écrit et mis en scène par le chanteur, permettant ainsi aux machinistes de changer les décors.  

11 janvier 2023

Se faire lumière du soir

"La lumière crue de midi éclaire sans pitié les objets et les choses, sans ombre où se protéger, brûlant les yeux et le cœur. Alors que la lumière du soir effleure les contours, laissant aux ombres leur part de doute, lumière douce aux multiples nuances, pénétrant les choses de biais et sans violence. Toi qui me soignes, quand tu me parles de ce mal que je ne peux pas nommer, s'il te plaît, fais-toi lumière du soir."
            Christiane Gleize




Lu dans:
Christiane Gleize, Se faire lumière du soir


Parfum douteux

 "Être pauvre c'est sentir mauvais quand l'argent n'a pas d'odeur." 

Myriam Leroy.







Lu dans:
Myriam Leroy. Le mystère de la femme sans tête. Le Seuil. 2023 288 pages

10 janvier 2023

 "Plus tu remues le passé, plus tu comprends que ce qu’on appelle vérité est la version du dernier qui a parlé." 

                        Myriam Leroy




Lu dans:
Myriam Leroy. Le mystère de la femme sans tête. Le Seuil. 2023. 288 pages

09 janvier 2023

La langue d'hier

 "Je viens d’une enfance où l’on ne parlait pas la langue d’aujourd’hui. Tous ces mots anxiogènes : chômage, insécurité, immigration, intégration, réchauffement climatique, Internet, réseaux sociaux, portables, sida et même cancer ne faisaient pas partie de notre vocabulaire. Misère non plus. Des SDF, il n’y en avait pas dans les rues de Périgueux. Parfois un clochard devant l’église mendiait à la sortie de la messe. La pauvreté existait bien sûr, mais on ne la voyait pas. Alors, hormis des araignées, je n’avais peur de rien, l’inquiétude métaphysique ne me torturait pas. C’était le temps de l’insouciance, mot que l’on ne prononçait pas non plus puisqu’elle était aussi naturelle que l’air que l’on respirait."  

                            Cathérine Nay




Eh oui, nous venons nous aussi d'une enfance où l’on ne parlait pas la langue d’aujourd’hui. Était-ce pour autant "le bon temps"? La question fait les beaux débats en réunion de famille, et les réponses dépendent dépendent fort de l'âge des convives...




Lu dans :
Cathérine Nay. Souvenirs, souvenirs. Laffont. 2019. 328 pages. Extrait p. 16



25 décembre 2022

Joyeux Noël

 "Dire que l'on aime la pluie c'est affirmer une différence."
                    Martin Page




Il pleut. A en croire les experts, le Noël blanc n'a pas d'avenir, on se souhaitera donc un "Noël pluvieux, Noël heureux." Après les craintes suscitées cet été par la sécheresse et ses conséquences, se réjouir de la pluie qui nous est donnée n'a plus rien de sot.




Lu dans:
Martin Page. De la pluie. Ramsay, 2007,  cité par :
Denis Grozdanovitch. Petit éloge du temps comme il va. Gallimard 2014. Folio 5820. 132 pages. Extraits pp 24-25, 44-45.

23 décembre 2022

Je n'enfume pas , je parfume

 

"WO Larsen célèbre l'année 2022
avec son nouveau tabac à pipe de la plus haute qualité
    composition extraordinaire composée
        de tabac de Virginie séché au feu
        de Burley séché à l'air
        et de Black Cavendish qui donne au mélange sa couleur sombre.
Raffiné
avec un léger arôme de vanille
ainsi que de prune et de mirabelle."
                           présentation du WO Larsen 2022 édition limitée



Bien sûr fumer tue, comme le rappelle le bandeau ornant la boite écrin du subtil mélange aromatique. A elle seule, cette boite est déjà une merveille. Acquise chez Davidoff au Vieux Sablon, la veille du confinement. Elle est maintenant à moitié vide, pas tout-à-fait, on ne peut dire qu'elle m'ait ruiné.  Comme suggérait un vieux prof de pharmacologie, "poison, tout est poison, rien n'est poison, tout est dans la dose". Bien sûr un médecin ne peut se permettre d'évoquer le plaisir coupable qu'il y a à bourrer sa pipe de bruyère le soir de Noël, ou le premier matin des vacances face à la mer, quand la fatigue peu à peu s'estompe, et la souffrance d'autrui s'éloigne. Bien sûr, bien sûr, il est tant de choses qu'on ne partage qu'à voix basse, entre brigands montrés du doigt, liqueurs, tabacs, cafés rares pétris de savoir-faire, de patience et  de sagesse ancienne. Petites pauses de bonheur intime, parfois devenues clandestines, pour lesquelles s'il fallait choisir on préférerait l'enfer au paradis.


 

22 décembre 2022

Noël d'enfance


"Si un jour je croisais au hasard d'un visage
le chanteur que j'étais dans les bals de village
on se regarderait comme deux inconnus
il me dirait sûrement t'as dû en voir du monde
il se pourrait pourtant qu'à la fin je réponde
c'est celui que j'étais qui me manque le plus." 
                    Francis Cabrel
 
 


C'est beau, Cabrel. Un patient tout vieux raconte qu'il a rêvé cette nuit qu'il était gosse, admiratif devant le sapin de son enfance, un camion rouge dans les bras, et qu'il se voyait chauffeur routier. Que du bonheur, l'espace d'un rêve, mais c'est beau tout de même.


 

Lu dans:
Francis Cabrel. Les bougies fondues. A l'aube revenant. 2020

20 décembre 2022

Comment va votre père ?

 Philippe de Gaulle est la copie conforme de son père. Il a tout. La voix, l’allure, la culture, l’humour, la mémoire d’éléphant. Fils d’un grand mythe de l’Histoire, ç’aura été une sorte de supplice. "De son vivant, personne ne m’a jamais demandé comment ça allait. Au contraire, on m’abordait toujours en me disant  : “Comment va le Général  ?” J’avais le sentiment étrange de ne pas exister pour les autres.  »

                    Franz-Olivier Giesbert

 




Lu dans: 
Franz-Olivier Giesbert. Histoire intime de la Ve République. Le sursaut. Gallimard Blanche. 2021. 384 pages  Editions Kindle Extrait p.343

19 décembre 2022

Modestie posthume

 "De Gaulle avait indiqué à ses proches qu’il ne souhaitait pas que soit érigé de monument à Colombey-les-Deux-Églises. Une croix de Lorraine s'y dresse aujourd’hui, d’une hauteur de 44,5 mètres et d’un poids de 950 tonnes, inaugurée en 1972. Des dizaines des dizaines de milliers de personnes visitent le site chaque année. Si l’on veut que ses dernières volontés soient respectées, mieux vaut ne pas mourir."

                Franz-Olivier Giesbert
 


Lu dans: 
Franz-Olivier Giesbert. Histoire intime de la Ve République. Le sursaut. Gallimard Blanche. 2021. 384 pages

17 décembre 2022

Livres humains

 "Il savait écouter. Et il savait lire. Pas les livres, ça tout le monde peut, lui, ce qu'il savait lire, c'était les gens. Les signes que les gens emportent avec eux : les endroits, les bruits, les odeurs, leur terre, leur histoire...écrite sur eux du début à la fin. Et lui, il la lisait avec un soin infini. il cataloguait, il répertoriait, il classait...Chaque jour, il ajoutait un petit quelque chose à cette carte immense qui se dessinait peu à peu dans sa tête, une immense carte, la carte du monde, du monde tout entier, d'un bout à l'autre, des villes gigantesques et des comptoirs de bar, des longs fleuves et de petites flaques, et des avions, et des lions, une carte gigantesque. Et ensuite il voyageait dessus, comme un dieu, pendant que ses doigts se promenaient sur les touches en caressant les courbes d'un ragtime." 

                    Alessandro Baricco
 

 



Lu dans:
Alessandro Baricco. Novocento: Pianiste. Folio. 2002. 87 pages   

16 décembre 2022

Les limites d'un poème


"Le soleil est merveilleux
la pluie rafraîchissante
le vent fortifiant
la neige vivifiante 
il n'existe pas de mauvais temps
juste différentes sortes de beau temps."
     John Ruskin
 



Tout est vrai, et son contraire, mais on mesure ce matin que la beauté d'un petit texte ne réchauffe pas les habitations, et pire encore ceux qui n'en ont pas. Pour eux essentiellement, on espère que revienne vite le vrai beau temps...



15 décembre 2022

Homo sportivus

"Pour les supporters, le football est plus qu’un sport, c’est le meilleur révélateur des vertus de la nation. Et chaque affrontement, vécu de manière paroxystique, une authentique guerre ritualisée."
                            Ignacio Ramonet
 
 


Cela touche à sa fin, dimanche nous connaîtrons le lauréat de la Coupe du monde 2022 au Quatar. Jusqu'au bout, certains auront caressé le rêve de voir David l'emporter sur Goliath, mais ce sera pour une prochaine fois: cette année encore ce sera Goliath contre Goliath. Les petits peuvent ranger leurs drapeaux.
La fête a déserté nos rues, le Maroc a perdu, seules au loin quelques pétarades rappellent que les pétards et fumigènes sont les feux d'artifice de la défaite. La cavalcade des voitures dans nos rues il y a quelques jours n'avait rien à envier à celles de Casablanca ou Tanger, offrant un bel instantané de la sociologie de nos quartiers, à laquelle nous étions indirectement associés: leur victoire devenait un peu la nôtre, faute de champions nationaux rapidement éliminés. 
Demeure cet étonnement: rien de tel qu'une Coupe du monde pour rappeler les vieux antagonismes, les fièvres nationales, le culte exacerbé de la victoire et de la défaite, les vertus d'une nation. L'Argentine battra-t-elle la France? Où se nichent donc dans nos têtes, et selon quels critères, nos préférences privilégiant la victoire de l'une ou de l'autre? L'homo sportivus est un être étrange.

 


Lu dans:
Ignacio Ramonet. Le football, c’est la guerre. Le Monde diplomatique. Juillet 1990. p.7

13 décembre 2022

Sagesse d'Alexandre Jollien

 "Certains textes bouddhiques comparent le mental à un petit singe : l'animal fou, de branche en branche, saute, voltige. Avec une infinie bonté, s'approcher de lui et tout doucement lui souffler : "Gentil singe, calme toi ! ".

                                Alexandre Jollien

 


On l'imagine hyperkinétique, virevoltant, surdoué. On se trompe parfois: Alexandre Jollien, handicapé de naissance suite à une circulaire autour du cou, a passé plus de dix-sept ans dans une institution spécialisée pour personnes handicapées moteur cérébral. Il en a gardé une difficulté à s'exprimer et à se mouvoir. Après avoir étudié dans une école de commerce, il se tourne vers la philosophie, qu'il étudiera à l'université de Fribourg avant de construire une œuvre originale centrée sur la fragilité et la construction personnelle. J'apprécie cette sagesse aux mots simples. Son "gentil singe, calme toi" mérite de trouver place dans pas mal de nos lieux de vie.



Lu dans:
Alexandre Jollien. Vivre sans pourquoi. Itinéraire spirituel d'un philosophe en Corée. Seuil. 2015. 336 pages.

11 décembre 2022

Le train fou


"Qui est en charge du train qui fonce  ?
Les couplages s’étirent, les essieux grincent.
L’allure est folle et tout proche l’aiguillage.
Et le conducteur dort du sommeil du sage.
Les signaux clignotent dans la nuit en vain…
Mais qui est en charge de ce pauvre train  ?." 
                        Edwin James Milliken



Le texte est beau, écrit au départ d'un incident assez banal. Le 12 juillet 1890, une motrice légère, sans wagons,  entre en collision avec l'arrière d'un train de marchandises. Le seul décès est dû à une longueur de bois qui a pénétré dans le train passant sur une autre voie. Le conducteur avait raté les signaux d'arrêt par fatigue. L'histoire veut que Winston Churchill en fit une lecture éloquente au Parlement pour mettre en garde ses compatriotes contre la menace allemande, ajoutant de l'effet dans sa description du convoi qui fonce dans la nuit, la plupart des voyageurs somnolant, inconscients du danger. L'historien Elie Barnavi la reprend à son compte, contemplant le spectacle d’un monde anomique et déboussolé, dépourvu de leadership et dont l'avenir est indéchiffrable. Entre fatalisme - il n’y a rien à faire, on verra bien - et tentatives aussi vaines que désespérées d'arrêter cette course folle, s'accrochant à la sonnette d’alarme, appelant au secours sur son téléphone portable, chacun choisit selon son tempérament ou son expérience. On a évoqué joliment le choix du colibri "c'est minime sans doute, mais je au moins je participe." A défaut d'être utile, ce n'est pas déraisonnable.



Lu dans:
Winston Churchill. The Gathering Storm.  réf. à un article de Edwin James Milliken dans Punch (1890)  à la suite d'un accident de train imputé à un matelot endormi
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages

09 décembre 2022

Mort d'une guide

 "L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Elle fait rêver, enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines." 

                                Paul Valéry

 
 

Un courriel nous apprend le décès de Maria, qui fut notre guide polonaise au lendemain de la chute du Mur de Berlin lors d'une improbable expédition avec nos enfants en Allemagne - depuis peu réunifiée - et en Pologne. Que de souvenirs et d'images, à la jonction du monde d'hier et de celui qui s'annonçait comme une sorte de paradis retrouvé. Elle nous avait dissuadé de visiter Auschwitz,  recommandation aussitôt esquivée sans le lui l'avouer car la découverte de ce lieu de mémoire nous apparaissait essentielle, et de nous consacrer plutôt aux églises de Cracovie, la terre d'un Wojtyla adulé, aux randonnées autour de Rabka ou aux monts enneigés de Zakopane. On la revit de nombreuses fois en Belgique, qu'elle adorait, ses petits cafés de la Galerie de la Reine, ses Neuhaus, ses Wittamer, acquis avec gourmandise en échange de quelques rames de tabac polonais ou d'alcool de cerise dont elle chargeait ses énormes valises. Ce ne fut pas toujours simple, et on évitait soigneusement les sujets qui fâchent, l'euthanasie des vieux chiens, les discussions éthiques à connotation religieuse, la justification de la peine de mort. La côtoyer nous faisait découvrir néanmoins la complexité de cette communauté européenne tissée de tant de récits nationaux qu'on tente d'amalgamer en un ensemble homogène. Et nous apprenait à repenser la relativité de ces notions historiques présentées comme objectives, reçues dès la prime enfance et qui nous ont formés, constructions bien utiles aux groupes humains pour se créer une identité.




Lu dans: 
Paul Valéry. Regards sur le monde actuel et autres essais. Gallimard. 1945. 305 pages

08 décembre 2022

 "Avant d’être grand, il faut d’abord savoir être petit."

                Charles Juliet
 



Lu dans:
Charles Juliet. Au pays du long nuage blanc : Journal, Wellington août 2003-janvier 2004. Folio 2008. ‎ 192 pages

06 décembre 2022

Bilan d'un ambassadeur

  "Mais quoi, je n’étais pas malheureux d’en finir. Sur quel bilan allais-je quitter mon poste ? En fait, il n’y avait pas de bilan. Dans mon métier d’universitaire, un livre qu’on écrit, un cours que l’on donne, ont un début et une fin. Au bout d’une année, ou d’une carrière, on peut juger de ce qu’on a fait, de ce qu’on aurait pu faire mieux, éventuellement de ce qui reste à accomplir. Une vie d’ambassadeur est un recommencement sans fin. On est en droit de considérer ce Sisyphe-là heureux, comme le suggérait Camus. Je ne pense pas que cela fût mon cas. N’exagérons pas cependant. Ce que l’on laisse derrière soi comme ce qu’on emporte avec soi, ce sont des souvenirs. Ce n’est pas rien. On emporte aussi une somme d’expériences. Et un carnet d’adresses." 

                                Elie Barnavi

 


Imaginerait-on qu'un ambassadeur d'Israël à Paris, poste parmi les plus prestigieux, jette un regard aussi distancié sur une fonction qu'on imagine palpitante et décisionnelle? Ce recul aide à relativiser les questionnements de beaucoup sur la signification de leur activité professionnelle, surtout vers la fin.


 

Lu dans :
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages

05 décembre 2022

La pluie, un soir de Saint Nicolas


"Il pleut des larmes de pluie, il pleut.
Et j'entends le clapotis
Du passé qui se remplit.
Oh mon Dieu, que c'est joli, la pluie!

Quand Pierre rentrera,
Tiens, il faut que je lui dise
Que le toit de la remise fuit.
Il faut qu'il rentre du bois,
Car il commence à faire froid ici."
                Barbara.




La pluie dans laquelle se reflètent les réverbères donne à la rue les apparences d'une toile de Delvaux. Et ramène du fond de ma mémoire la mélodie de la chanson Pierre de Barbara, vraie chanson d’amour qui pas une seule fois ne prononce le verbe aimer, mais où chaque phrase, banale en soi,  évoque à travers des faits du quotidien, une passion vivante qui se traduit avec une tendresse et  une délicatesse extrême. Le texte, l’interprétation, la voix, ses nuances, la respiration entre les mots , quelle intensité et quelle émotion...


 

Je vous souhaite une bonne Saint Nicolas, si si, je l'ai aperçu sur les toits, il est en route
CV.



Lu dans:
Barbara. Pierre. Philips. 1964

02 décembre 2022

Les petits moineaux

 "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette un croûton de pain pour que viennent les petits moineaux. Je les entendrai voleter et ça me fera une joie de ne pas être seul en dessous. " 

                        Fiodor Dostoïevski.



Lu dans:
Fiodor Dostoïevski. Les Frères Karamazov. Le Livre de Poche. 1994. 915 pages.

Bruxelles

 "Nous retrouvions Bruxelles avec plaisir. Kirsten et moi nous étions attachés à cette ville maltraitée dont on devinait qu’elle avait été belle autrefois, anarchique et amicale, une ville à taille humaine qui ne se prend pas pour le nombril du monde, dont le symbole n’est pas quelque pièce d’architecture grandiose mais un petit bonhomme qui fait pipi. Paris est intimidant, Bruxelles est aimable. Je ne connais pas un expatrié qui n’apprécie pas la gentillesse, l’hospitalité et le sens de l’humour des Bruxellois. Je sais, ce sont des clichés, mais les clichés contiennent un noyau de vérité, sinon ils ne seraient pas des clichés mais des bobards."

                                            Elie Barnavi




Né en Roumanie d'un père issu d'une lignée de rabbins russes et d'une mère moldave,  Elie Barnavi émigre avec ses parents en Israël en 1961. Historien, essayiste, chroniqueur, ambassadeur d'Israël à Paris , professeur d’histoire de l’Occident moderne, Elie Barnavi est décrit comme le plus israélien des Européens et le plus européens des Israéliens. Sans doute faut-il être façonné par tant d'identités diverses pour apprécier notre ville, dont il parvient à cerner la complexité.




Lu dans :
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages

30 novembre 2022

Sagesse de Karen Blixen

 "Lorsque mon coeur évoque l'Afrique je revois les girafes au clair de lune, les champs labourés, les faces luisantes de sueur pendant la cueillette du café. L'Afrique se souvient-elle encore de moi? Est-ce que l'air vibre sur la plaine en reflétant une couleur que je portais? Mon nom intervient-ils encore dans les jeux des enfants? La pleine lune jette-t-elle sur le gravier de l'allée une ombre qui ressemble à la mienne?"

                            Karen Blixen





Que d'images captées rangées dans nos têtes. Heureusement que la mémoire trie. Simultanément, dans combien de maisons, d'yeux, de souvenirs avons-nous laissé une empreinte, imprimée parfois pour de longues années. Combien de rêves peuplons-nous, et combien de projets nous impliquant furent-ils élaborés à notre insu. Mieux vaut peut-être ne pas le savoir.




Lu dans:
La Ferme africaine. Karen Blixen. Gallimard NRF. 2005. 420 pages

28 novembre 2022

Sagesse de lapin

 

"Dans la forêt de l'automne (..)
au bois de Morte Fontaine
où vont à morte saison
tous les chasseurs de la plaine
c'est une révolution         car
ce matin un lapin
a tué un chasseur.
C'était un lapin qui ,
c'était un lapin qui ,
c'était un lapin qui ...
avait un fusil."  
                    Chantal Goya

 
 

Entendue ce vendredi soir lors de l'émission "ces chansons de votre enfance" , "Un lapin" de Chantal Goya m'a fait sourire. L'histoire de la chanson serait basée sur un fait réel. Chantal Goya, Jean-Jacques Debout et leurs enfants vivaient à la campagne, dans la forêt de Houdan. Un dimanche de septembre 1977, ils virent arriver un groupe de chasseurs démontés car, venant de Paris pour chasser, ils avaient surpris des enfants en train de crever leurs pneus de voitures. Pas de chance, les enfants du couple faisaient partie de ce groupe et se seraient défendus comme de beaux diables: « On en a marre de vous voir tuer les lapins. D'ailleurs ma mère va faire une chanson pour que vous cessiez." En une nuit, Jean-Jacques Debout au piano et Roger Dumas à la plume auraient créé la chanson, et les enfants la gestuelle, reprise par Chantal Goya à la télévision. En quelques jours, il s'en écoulera plus de 400 000 exemplaires.



Lu dans:
Un lapin. Paroliers et musique Jean-jacques Debout, Roger Dumas. RCA. 1977

Le dard de l'abeille

   "Le jour de l'enterrement de sa mère, C. a été piquée par une abeille. Il y avait beaucoup de monde dans la cour de la maison familiale. J'ai vu C. dans l'infini de ses quatre ans, être d'abord surprise par la douleur de la piqûre puis, juste avant de pleurer, chercher avidement des yeux, parmi tous ceux qui étaient là, celle qui la consolait depuis toujours, et arrêter brutalement cette recherche, ayant soudain tout compris de l'absence et de la mort. Cette scène, qui n'a duré que quelques secondes, est la plus poignante que j'aie jamais vue. Il y a une heure où, pour chacun de nous, la connaissance inconsolable entre dans notre âme et la déchire. C'est dans la lumière de cette heure-là, qu'elle soit déjà venue ou non, que nous devrions tous nous parler, nous aimer et même le plus possible rire ensemble."

         Christian Bobin. Ressusciter



Apprécié de tous, un collègue de longue date est célébré ce samedi matin au cours d'une belle cérémonie de funérailles. Son départ et le vide qu'il laisse me remettent en mémoire le beau texte de Christian Bobin, décédé cette semaine comme il a vécu, en s'excusant presque. Restent ses parole de consolation, et les centaines de bébés - dont les nôtres - que notre collègue a mis au monde. Leur passage sur terre nous a améliorés.


Lu dans :
Christian Bobin. Ressusciter. Gallimard. NRF. 2001.

26 novembre 2022

Quand la médecine est incertaine

 "Le problème avec les experts, c'est qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'ils ignorent."                                                                 Nassim Nicholas Taleb

                         

 
 


Une patiente, jeune encore, présente une douleur inhabituelle de la région du cou et de l'oreille. L'absence d'autres symptômes rend tout diagnostic hasardeux. On traquera dans les jours qui viennent une éruption de zona, un écoulement d'otite, la douleur persistante d'une névrite du nerf occipital d'Arnold. Le lendemain, elle a de la fièvre, mal à la tête et à la gorge, tousse, se sent nauséeuse. On évoque un début de grippe, diagnostic d'exclusion dans toute situation clinique incertaine. Le surlendemain, trois de ses collègues enseignantes lui apprennent qu'elles font le Covid. Elle refait un autotest, qui cette fois est positif.  Ce voyage dans l'incertitude est une école de modestie pour le médecin, contraint de se mouvoir à longueur de journée dans l'absence d'un diagnostic précis face au patient inquiet qui l’interroge. Pourquoi ce Covid chez une patiente qui a reçu ses quatre doses de vaccin, et qui de surcroît avait déjà contracté le coronarovirus l'an passé? Quel est le lien entre sa douleur d'oreille - toujours présente - et sa virose? Incertitude, incertitudes: la médecine connaît-elle tout? le médecin connaît-il tout de la médecine? la photographie du moment présent sans connaître l'évolution dans les jours à venir est pareille à ce que voit un aveugle dans le brouillard. Reste à trouver les mots pour l'expliquer en toute modestie à la patiente, sans potentialiser son anxiété. Rude métier que le doute.






Lu dans:
Nassim Nicholas Taleb. Le Cygne noir. La puissance de l'imprévisible. Traduit par : Christine Rimoldy. Les Belles Lettres. 2012. 608 pages.

24 novembre 2022

Jours de novembre

 "C'est le mois de novembre, l'homme entend tomber le rideau métallique de l'hiver. Dans les nuits où le vent arrache les arbres les plus exposés à leurs racines, la pierre et le bois de la cabane se frottent entre eux et lancent une plainte. Le feu fait craquer des baisers de réconfort. L'âpreté extérieur donne des coups d'épaule, mais la flamme allumée garde unis le bois et la pierre. Tant qu'elle brille dans le noir, la pièce est une forteresse. Et l'harmonica est là aussi pour dominer le bruit de la tempête. "

                                                            Erri de Luca




Le froid et la décoloration progressive du paysage possèdent une sombre beauté que les rayons frisants du soleil exaltent. Les jours se font courts, quand donc s'arrêtera cette chute? Période où on apprécie l'abri qu'offre un modeste chalet, son volume réduit et le feu de bois  qu'une seule bûche réchauffe. Ah si la vie pouvait être si simple.




Lu dans:
Erri De Luca  (Auteur), Danièle Valin  (Traduction). Le poids du papillon. Folio . 2012. 96 pages.

20 novembre 2022

 "Vivre, c'est faire de son rêve un souvenir."

                    Sylvain Tesson

 


Lu dans:
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Pocket. 2008. 192 pages 


19 novembre 2022

La vieille grincheuse

 "Une vieille femme grincheuse, un peu folle

Le regard perdu, qui n'y est plus tout à fait,
Qui bave quand elle mange et ne répond jamais, (..)
Je suis vieille maintenant, et la nature est cruelle,
qui s'amuse a faire passer la vieillesse pour folle.

Mon corps s'en va, la grâce et la force m'abandonnent.
Et il y a maintenant une pierre la ou jadis j'eus un cœur.
Mais dans cette vieille carcasse, la jeune fille demeure
Dont le vieux cœur se gonfle sans relâche.
Je me souviens des joies, je me souviens des peines,
Et à nouveau je sens ma vie et j'aime.

Je repense aux années trop courtes et trop vite passées,
Et accepte cette réalité implacable que rien ne peut durer
Alors ouvre les yeux, toi qui me soignes et regarde.
Que vois-tu, que vois-tu
Quand tu me regardes, que penses-tu?
Non la vieille femme grincheuse... regarde mieux, tu me verras !"

            Ce poème a été retrouvé dans les affaires d'une vieille dame Irlandaise après sa mort.
 


18 novembre 2022

Que nous disent les Gingko de la rue


"La nature qui se fane, l'automne qui vient.
Reste tranquille, feuille, garde ton sang-froid
lorsque le vent veut t'enlever au loin.
Poursuis tes jeux et ne te défends pas,
laisse les choses advenir sans heurts,
laisse enfin le vent qui te détacha
te conduire jusqu'à ta demeure."
                        Hermann Hesse. Feuille morte

 



Ce matin une lumière rasante fait flamboyer les Gingko biloba de la rue. On ne peut qu'être émerveillé par tant de beauté. De nombreuses feuilles dorées, si particulières dans leur forme, jonchent le sol et ont revêtu l'auto d'un surplis de fête. La robustesse du Gingko, la plus ancienne espèce d'arbres de la terre, apparus il y a plus de 270 millions d'années et dont certains spécimens auraient une durée de vie excédant les 3 000 ans, fait rêver. Leur fragilité n'est donc qu'apparence. Que les mêmes feuilles aient jonché le sol de la planète bien avant l'apparition de l'homme relativise l'importance de notre espèce dans l'histoire de la Terre. Ces arbres nous survivront sans aucun doute, ainsi que l'émotion que leur beauté suscite.  


 
Lu dans:
Hermann Hesse. Éloge de la vieillesse. Le Livre de Poche. 2003. 158 pages

16 novembre 2022

Plus haut plus loin

 "Pourquoi l’homme avait-il attendu si longtemps pour grimper les montagnes ? Techniquement un Grec antique aurait pu escalader le mont Blanc. Quand on élève le Parthénon, n’est-on pas capable de fabriquer une paire de crampons ? Pourquoi avait-il fallu attendre la Renaissance et les Lumières ? L’empêchement avait été moral plus que technique. Le difficile n’avait point consisté à atteindre le sommet mais à s’octroyer le droit de le faire. Quand les montagnes symbolisaient les temples, on n’allait pas y voir."

                            Sylvain Tesson

 

 Assistant au lancement réussi d'Artémis vers la Lune, reviennent les éternelles questions de sa raison d'être en temps de restrictions. En attendant Mars, et puis encore, et encore. "Ailleurs" est un mot plus beau que "demain", et comme les plus grands sommets ont été vaincus, tout se passe comme si l'homme s'octroyait le droit de reprendre la course vers l’inatteignable.


Lu dans:
Sylvain Tesson. Blanc. Gallimard. 2022. 240 pages

Les rubaiyat de Sylvain Tesson


"Un premier verre : pas besoin de berceuse !
Un second : pas besoin de couvertures !
Un troisième : pas besoin de lit !"
                Sylvain Tesson

 


Dix siècles les séparent, le vin les rapproche, on retrouve chez Sylvain Tesson la verve des perles mystiques des rubaiyat (quatrains) d'Omar Khayyam. Les deux se lisent avec un plaisir identique.

 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Blanc. Gallimard. 2022. 240 pages.

15 novembre 2022

De l'art de perdre au poker

 "Nissim m’avait appris le poker, mais je n’étais pas bon; les cartes m’ennuyaient. Je lui ai raconté un jour l’histoire du petit chien qui perdait régulièrement parce que, chaque fois qu’il avait un bon jeu, il ne pouvait s’empêcher de remuer la queue. Cela l’a fait beaucoup rire et ma carrière de joueur de cartes s’est arrêtée là."

                        Elie Barnavi
 
 


C'est tout le bonheur de vivre que résume en quelques mots ce portrait d'un chiot qui remue la queue quand il sort un bon jeu au poker. Ils me rappellent un délicieux souvenir d'enfance où, muni d'un mot de maladie le jour de la kermesse d'Anderlecht, j'étais devenu tellement rouge quand l'instituteur m'avait demandé ce dont je souffrais, qu'il s'était pris d'un fou-rire que la classe avait suivi comme un seul homme. "Il est des silences plus sincères que les plus beaux discours" avait conclu notre maître, "que ceci vous serve de leçon." On apprend plus parfois en deux minutes qu'en une année.


 
Lu dans:
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien. Grasset. 2022. 512 pages.

14 novembre 2022

Sagesse chinoise


 "Il est difficile d'attraper un chat noir dans une pièce sombre
surtout lorsqu'il n'y est pas."
                        Proverbe chinois


Il redoutait l'Alzheimer, on lui diagnostiqua une coeliaquie de l'adulte. Il y gagna au change, pas en inquiétude: craignant la peste, on héritera du choléra. Par soir incertain, évitons l'insomnie que procure le danger d'autant plus hypothétique qu'il est fantasmé.


12 novembre 2022

Petit-déjeuner littéraire 27/11 Bibliothèque Anderlecht

 


   
L'équipe qui organise la rencontre du 27 novembre se désole de ne plus pouvoir ajouter des inscriptions, faute de place, et me demande de vous en prévenir.
Amicalement.
CV

Armistice

 "Depuis la mort de Nourry il était arrivé deux lettres à son nom. On aurait pu les retourner avec le brutal avis de décès, dans le coin : "Le soldat destinataire n'a pu être atteint." Demachy avait cru mieux faire de les prendre. Il les sortit de sa cartouchière, les déchira sans les ouvrir, et sur cette tombe réglementaire de soldat, carrée comme un lit de caserne, il effeuilla les pétales de lettres, pour qu'il pût au moins dormir sous des mots de chez lui."

                                Roland Dorgelès. Les Croix de Bois
 

Que ces pétales de lettre aient pu se transformer plus tard en pétales de coquelicot, symbole de la campagne de 14, n'étonnera guère.  L'histoire pourtant se répète, narguant l'écritoire Ne tenez jamais la Paix pour acquise , surmontant  le récent Jardin de la Paix commémorant la bataille de Flesquières (Cambrai) à l'automne 1914. Menée par une compagnie de chasseurs dans des conditions atroces, elle laissa sur le sol cinq cents tués ou blessés pour gagner une ligne de 150 mètres sur un front d’un demi-kilomètre. Dans la poche d'un soldat on retrouve une lettre, saisie par la censure et renvoyée au colonel, dans laquelle il raconte ses conversations avec les Allemands, comment ensemble ils avaient maudit la guerre.  Il décrit les officiers d’active, montrant les qualités de certains et l’insuffisance de beaucoup. Il évoque leur ignorance des réalités politiques et diplomatiques de la guerre, qui favorisait « une paresse d’esprit à laquelle la vie de caserne ne les avait que trop inclinés, et entretenait leur goût marqué pour les occupations futiles, cartes, apéritifs, femmes et bavardages stériles." La proximité de contenu des récits de conscrits russes ces derniers jours et de ces lettres datant d'un siècle interpelle et donne à cette Armistice 2022 une densité particulière.



Lu dans:
Roland Dorgelès. Les Croix de bois. Prix Fémina 1919. Albin Michel. 1919. 104 pagex.
Roger Cadot. Les Souvenirs d’un combattant de 14-18. Publibook. 2010. 671 pages. Extraits p. 333

10 novembre 2022

 

"Quand je me contemple je me désole
quand je me compare je me console."
            attribué à Talleyrand
 


Ce désopilant aphorisme m'a fait sourire, j'espère qu'il en sera de même pour vous.


09 novembre 2022

Une invitation de la Bibliothèque de l'Espace Carême

 

Amusant retour sur un passé dans des locaux où j'ai lu et emprunté d'innombrables ouvrages durant tant d'années, ce dimanche 27 novembre 2022 à 10 heures la bibliothèque d'Anderlecht m'invite à une rencontre avec ses lecteurs, animée par Véronique Thyberghien. Les extérieurs qui le souhaiteraient sont les bienvenus moyennant inscription préalable au 02.526.83.30.


Lieu éminemment symbolique en ce qui me concerne, à 200 mètres de notre maison et de mon lieu de pratique depuis tant d'années, de la collégiale Saint Guidon qui nous a mariés et a accompagné nos défunts, de la Maison d'Erasme et de son jardin des Philosophes, du petit Béguinage ancestral remis à neuf depuis peu, de la romantique rue Porselein qui orne la couverture des Carnets Buissonniers, débouchant sur l'unique et mignonne librairie d'Anderlecht - la bien nommée Herbes Folles - et de cet espace de rencontre convivial si ancré dans le paysage qu'est La Fourmilière. Le tout dans un rayon de moins de 500 mètres, et on dira encore que la grande ville est inhumaine...


Petit partage d'émotion bien davantage qu'une invitation dans la mesure où la grande majorité d'entre vous habite bien loin de chez nous, mais nos vies sont faites d'émotions.

Bien amicalement.  CV



Le long passé

 "J'ai rêvé de mon père.

Il était jeune et sage à la fois, la nuit permet de pareils raccourcis.
Il m'attendait à la sortie de l'école, m'a emmené chez mes grands-parents.
Je me suis réveillé habité par tout le bonheur du monde.".  
                            CV
 
 



 
Lu dans:
Carl Vanwelde. Le Carnet Moleskine. Eranthis. 2011. 86 pages. Extrait p. 45

07 novembre 2022

Quelle trace?

 "Les escargots dans le jardin, quand ils se mettent en route, laissent derrière eux un petit ruban luisant, leur sillage. Que laisse à déchiffrer la piste d'un humain ?"

            Claude Roy.

 

 

Jours de silence. Pour certains, le temps du recueillement sur les tombes d'être chers. Ce jour, quelques visites à des patients qui évoquent leur départ. La semaine passée, funérailles d'un patient cher décédé durant ses vacances en mer, les images heureuses défilent à l'écran du crématorium, and so what? Pour tous, l'infini silence sans réponse.


Lu dans:
Claude Roy; L'ami qui venait de l'An Mil. Gallimard. Coll. L'Un et l'Autre. 1994. 176 pages.

30 octobre 2022

Jours de novembre

 

"Moment de l'année     où quand l'âge est venu
on vieillit plus vite     où jeune on se sent moins neuf
et avec l'heure d'hiver     les jours sont moins jours
Et puis l'été a eu une arrière-pensée
L'envie de s'attarder de dire au soleil « reste encore »
L'été change d'idée il revient sur ses pas
fait reluire dans le ciel un tout jeune soleil
et la vive clarté d'un matin transparent
On peut attendre un peu     pour croire à l'hiver    
à la fin des beaux jours     à la fin de la fin."
                        Claude Roy


 

Bien sûr, c'est le weekend où on peut dormir une heure en plus, où on gagne une heure de clarté le matin, où on connaîtra le lauréat du Goncourt, le Beaujolais nouveau, la carte du Tour de France, de merveilleuses journées d'été indien, mais tout de même... S'enfiler en si peu de temps Halloween, la Toussaint, le jour des Morts, l’Armistice, la fête du Roi et l'heure d'hiver vous remémore, si vous en doutiez, que l'été est bien fini.



Lu dans: 
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987-1989. NRF Gallimard. 1990. 9. 378 pages. p.117

28 octobre 2022

Picasso et l'art abstrait

 « La peinture non figurative (..), cette espèce de sac dans lequel le spectateur peut jeter tout ce dont il veut se débarrasser. »

                    Picasso.



Les rapports entre la peinture de Picasso et l’art abstrait sont restés tendus durant toute son existence. Ne s’étant jamais considéré comme un peintre abstrait, il condamne cette pratique qui supprime le sujet de la peinture et ne serait qu’une mode sans aucune invention essentielle, "ce n'est pas de la peinture, mais de la décoration".  Confrontées à la vision de certaines œuvres de l'artiste, proposées au public par l'exposition temporaire Picasso & Abstraction aux Musées royaux des Beaux-Arts, ces affirmations virulentes me laissent songeur. Où passe la frontière entre l'abstraction et la figuration? Prolongeant ma réflexion, une question me taraude, à la sortie de l'exposition après avoir admiré ce "Nu debout de face" et sa compagne "Female Nude": l'artiste fit-il appel à des modèles dans son atelier pour réaliser ces œuvres?


Female Nude    Female Nude Standing (Femme Nue Debout) - Pablo Picasso -
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          Canvas & Digital Art Prints | Small, Compact, Medium and
          Large Variants


Lu dans:
Picasso & Abstraction. Exposition (14.10.2022 > 12.02.2023) Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, rue de la Régence, 3, 1000 Bruxelles

26 octobre 2022

Sagesse de Julien Green

"Paris. 4 avril 1952. Il est hors de doute que j'achète trop de livres. J'en achète presque tous les jours, neufs et d'occasion, français et anglais. Dommage qu'on ne puisse acheter du même coup le temps qu'il faut pour les lire."

                        Julien Green


Passerions-nous nos journées à nous rassurer, à acheter mille et une choses garantes du temps accordé pour leur utilisation? Des livres à lire, des vins précieux à boire, des guides Michelin de pays à visiter, des invitations de conférences à donner? J'ai même assisté à l'achat d'une Jaguar rutilante par un patient le lendemain de sa sortie d'hôpital, qu'une semaine sous respirateur avait arraché à une mort certaine. Il n'avait comme seul projet immédiat que l'acquisition d'une Jaguar pour conjurer la mort, l'argent vaincrait la médecine. Aucun livre n'a jamais ajouté une seule coudée à notre existence, aucun vin n'a prolongé l'ivresse de l'homme en fin de vie, aucune conférence n'a jamais su porter son conférencier au-delà du terme qui lui était assigné. 

La Jaguar de rêve de mon patient ne fit qu'un tour du bloc et s'arrêta doucement en contrebas, un mort au volant. Un autre patient impotent des deux membres inférieurs s'était mis en tête d'acquérir dès son retour à domicile une mini-moto à essence pour laquelle il ne devrait rencontrer aucune difficulté à la surmonter, et ensuite vive la mythique route 66 entre Chicago dans l'Illinois et Santa Monica en Californie, bref la vraie vie qui renaît sous les cendres. Je sus rester discret, assistant à l’arrivée  du petit monstre court sur roue, chevauché par son petit maître dans le garage et qui ne fit ensuite plus le moindre kilomètre. 

Le rêve était sauf, mais je m'interroge encore. Vivre l'utopie à ce point déraisonnable a-t-elle un sens s'il ne se trouve personne pour vous dessiller les yeux, réapprendre et apprécier le rétrécissement des limites, découvrir la lenteur et la prudence, le plaisir d'observer le bétail, les ovins, les chevaux vivant paisiblement leur existence d'animaux domestiques, le vol des oiseaux dont nous tentons de saisir la portée, le plaisir que prend le chien à soudain courir derrière sa queue. 

Il se raconte que le Président Salazar au Portugal, fortement handicapé mentalement par une attaque cérébrale, bénéficia durant quelques semaines  d'un simulacre de conseil des ministres totalement virtuel, afin de lui épargner la désillusion de la perte de son autorité. Est-ce compatible avec la dignité humaine que d'entretenir pareille fiction face au courage simple d'affronter nos derniers mètres vers la sortie?


Lu dans:

Julien Green. Journal 1950-1954 : Le miroir intérieur.  ‎ Le Livre de Poche (1976). 286 pages.


24 octobre 2022

Envol


 "Laissez les enfants rêver
Ne les cassez pas d’avance
Donnez-leur au moins la chance
D’apprendre un jour à voler
Laissez les enfants choisir
Des chemins qui vous dépassent
N’effacez jamais leurs traces
Vous les verrez revenir."
                    Anne Sylvestre
 
 

Repeindre le ciel en bleu

  "Demain, on a une grosse journée. On repeint le ciel en bleu."

                        Robert Charlebois.    
 

 

Une bien grosse bouchée comme disent les Québecqois, tant le ciel est gris et humide, tant on manque d'échelles pour atteindre le plafond, dans lequel se croisent en outre de bien étranges oiseaux. J'ai lu que des experts militaires d'Outre-Qquiévrain se félicitent de tester leur derniers missiles en création dans des conditions de confrontation véritable dans un conflit de haute intensité, et plus seulement sur des plate-formes de simulation. La guerre fait progresser la science, mais ceci la justifie-t-elle pour autant? Il reste des rêveurs s'imaginant préparer les pinceaux pour s'attaquer à la remise à neuf des cumulonimbus. Mais les rêves de 20 ans résistent mal à l'usure du ciel et aux changements de paysage. La restauration risque des retards.





Lu dans :
 Robert Charlebois. On dirait ma femme... en mieux. Gallimard 1999. 202 pages.

22 octobre 2022

Horizon

 "L'horizon n'est pas la limite de la mer, mais celle de nos yeux." 

                            Alric et Jennifer Twice.   





Lu dans :
Alric et Jennifer Twice. La passeuse de mots. Hachette. 2021. 736 pages

21 octobre 2022

Une joie raisonnée

 "Voilà que tout arrive. Le dernier enfant, l'enfant adorée, s'est envolé de la maison. Tout parle de son absence. Les murs se resserrent et ne renvoient plus l'écho de sa voix adorable, ni des cordes de son violoncelle. Dans les pièces vides ne règne aucun désordre, aucun tumulte. L'odeur même de la maison a changé. (..) On reste interloquée, emplie de ces sentiments contradictoires qu'on a connus tout au long de sa vie avec les enfants: l'exaspération, parfois, de trop se voir, de trop dépendre les uns des autres, en même temps que la crainte d'être trop longtemps séparés. Aujourd'hui, reste la joie raisonnée de savoir que leur vie est là-bas." 

                              Françoise Lefèvre



Emouvante description de l'"empty nest syndrome" (le nid vide). Ceux qui s'en vont mesurent-ils le vide qu'ils laissent, l'ombre sur les murs, l'empreinte sur la chaise à table, la chaleur éteinte dans le lit, les voix familières qui s'éteignent? Un patient de la première heure s'étonnait hier "que la maison soit devenue aussi silencieuse, et où sont les vélos?".  Le bruit, la vie qui résonne, les rires qui pouffent se sont simplement déplacés. 


 

Lu dans: Françoise Lefèvre. Souliers d'automne. Editions du Rocher. 2000. 176 pages. Extrait p.170

20 octobre 2022

Un pull géant

 "Ta petite soeur et toi, vous utilisiez un langage codé pour ne pas que votre frère vous comprenne. Le sexe de l'homme, c'est un pull. Le sexe de la femme, une garde-robe. Tu demandes à ta petite sœur comment on sait qu'un pull n'est pas trop grand pour entrer dans une garde-robe et si un pull trop grand peut casser la porte d'une garde-robe. Votre frère rit et dit: C'est un pull géant, ton pull ? " 
                Lisette Lombé



Ou comment dire les choses sans les nommer.  Je véhiculai un jour une sizaine de gosses qui pouffaient en permanence en évoquant "cent patates". Je ne compris rien à leur récit, si ce n'est que ce devait être fort drôle, et totalement codé. Cela leur appartenait, et j'en étais exclu, ce qui ajoutait sans doute à leur plaisir. Remplacer un mot par un autre, et en modifier complètement la signification, permet de créer un univers dans lequel ne pénètrent que les initiés. 



Lu dans:
Lisette Lombé. Venus poetica. L'Arbre à paroles - Maison de la poésie d'Amay. 2020). 70 pages

19 octobre 2022

La phrase cachée

 "Une seule phrase compte dans un livre. Il n'est pas donné à celui qui écrit de savoir laquelle."

                            Françoise Lefèvre.

 



Incertitude de la transmission. On écrit, on parle, on donne à voir comme l'agriculteur sème, au vent, à l'aveugle, confiant dans sa terre. Il a sélectionné les meilleures graines, choisi le meilleur jour, le meilleur vent. Le reste ne lui appartient plus, mais il dort en paix car il a fait sa part au mieux. Transmettre c'est lâcher prise.




Lu dans:
Françoise Lefèvre. L'or des chambres. Éditions du Rocher. 256 pages. Extrait p.131

18 octobre 2022

Images de Piéta


"Je voudrais que ma fille me revienne
même radicalisée jusqu'à la moelle
même fichée, même déchue de tous ses droits
Qu'elle me revienne
même abîmée, même suante
Qu'elle me revienne
même nue, même rampante
La serrer tout contre moi
même dans un sac, même dans une boîte
Qu'elle sache qu'elle avait raison
pour l'inépuisable beauté du monde
pour l'humanité qui ne renonce en personne
pour l'amour, pour la révolte
pour la magie et pour l'exil.

La serrer tout contre moi
même dans un sac, même dans une boîte.
Et lui demander, lui murmurer, lui chuchoter :
Pardon. " 
                    Lisette Lomblé

 



Une image me revient à la lecture de ce texte de souffrance. Elle est ancienne, emblématique, lumineuse: la Piéta de Michel Ange, une mère en détresse qui étreint le corps de son fils, mort, et se demande par quel chemin d'obscurité elle a pu en arriver là. 



 

Lu dans: 
Lisette Lombé. Brûler brûler brûler. Éditions Iconoclaste. 2020. 80 pages

17 octobre 2022

Par les flammes

 

"Si le feu brûlait ma maison, qu'emporterais-je?
J'aimerais emporter le feu"
                Jean Cocteau


 


C'est un Cocteau désabusé par son époque qui parle, phrase incompréhensible si ce n'est pour celui qui a tout perdu. Nous fûmes un jour réveillés la nuit par l'incendie d'une maison quasi mitoyenne, saoulés par le bruit, la chaleur, la lumière du brasier et par l'étendue de l'essentiel calciné en quelques instants. On soupçonna une allumette jalouse enflammant l'édredon, le mari enfui, l'épouse habillée d'une fine chemise de nuit tenant par la main une petite fille et son ours. Que tant de trésors, accumulés avec patience puissent se désintégrer dans l'instant est une leçon qui trace. Que cette violence puisse déboucher sur une nouvelle existence - deux ans plus tard on revit la sinistrée à la caisse d'une grande surface, avec un nouvel ami - témoigne que le feu est bien ce qu'on emporte. 


.



Lu dans:
Jean Cocteau. Clair Obscur. Poésie.1954. Editions du Rocher. 208 pages

15 octobre 2022

Un enfant à sa fenêtre


"En ce moment même
dans les rues, les open spaces, le métro, les amphis
des millions de romans s'écrivent dans les têtes
chapitre par chapitre
effacés, repris et qui meurent tous
d'être réalisés ou de ne pas l'être."
                        Annie Ernaux

 


Je fus un enfant fasciné par la contemplation du firmament: tous ces mondes côte à côte dans la nuit, que s'y passait-il, et s'y trouvait-il  un enfant comme moi qui regardait ma planète?  Cette semaine dans ma ville, je contemplais les passants, imaginant les romans véhiculés dans leurs têtes. Toutes ces vies qui s'entrecroisent sur le piétonnier encombré, qui rêvent à leur passé, se créent un avenir, pleurent un amour, craignent pour leurs enfants, pensent aux rivages ensoleillées de leur pays d'origine ou plus prosaïquement au repas qu'ils prépareront ce soir. Mon firmament se serait-il à ce point rétréci avec les années? Ou comme les fractales, se serait-il infiniment morcelé, donnant à voir à l'échelle de mon expérience actuelle l'entièreté de l'univers dans ces humains qui partagent mes rues et ma ville?


Lu dans :
Annie Ernaux. Mémoire de fille. NRF. Gallimard. 2016. 160 pages.