31 mai 2009

Le vide de l'âme

"Je vais être condamné à une inaction d'une semaine sur l'une des mers les plus désertes et les plus tourmentées du monde. Mais je devine qu'à la différence des palaces flottants ou des voiliers de croisière le Marion-Dufresne m'apportera le prélude indispensable à la connaissance de tout pays inconnu: l'attente et l'ennui. Plus que la souffrance le désœuvrement n'est-il pas l'épreuve suprême? Qui sait combler le vide de l'âme quand plus rien ne l'absorbe est tiré d'affaire. Il triomphe du supplice le plus cruel: le temps sans mesure ni terme. La douleur occupe; l'être souffrant se contemple dans son tourment. L'ennui ne connaît ni la nuance ni la satiété."
Jean Paul Kauffmann 
 
Une petite révolution agite la maison de repos. Andrée, 88 ans, a décidé de ne plus allumer sa télévision, ni pour les journaux télévisés, ni pour Question pour un champion, ni pour les débats: pour rien. Elle leur préfère la lecture de Cronin, de Boissard, des soeurs Gould et de la collection Harlequin, mais n'ouvre plus le journal  quotidien auquel elle est abonnée depuis son plus jeune âge. Une désolation pour les enfants et les équipes de soin qu'une pareille fuite du monde désole. On me suggère de lui prescrire un peu de citalopram, antidépresseur bien toléré qui fait des miracles. On préconise de lui faire douce violence en ouvrant le poste systématiquement durant certaines heures de la journée, avec le son en sourdine. L'absence de toute raison objective à cette attitude négativiste énerve l'entourage, autant que sa propension à rester parfois une ou deux heures sans rien dire ou faire, le regard perdu dans ses pensées. La pensée de Jean Paul Kauffmann me hante en la quittant ce matin: "Qui sait combler le vide de l'âme quand plus rien ne l'absorbe est tiré d'affaire." Qui est fou et qui est sage dans cette curieuse affaire? Je penche à penser qu'André nous devance. 
  
Lu dans:
Jean Paul Kauffmann. L'arche des Kerguelen. Voyage aux îles de la Désolation. Flammarion. 1993. 250 pages. Extrait p.20

30 mai 2009

Une réflexion musicale

« Ô vous, hommes qui pensez que je suis un être haineux, obstiné, misanthrope, ou qui me faites passer pour tel, comme vous êtes injustes ! Vous ignorez la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi. […] Songez que depuis six ans je suis frappé d’un mal terrible, que des médecins incompétents ont aggravé. D’année en année, déçu par l’espoir d’une amélioration, […] j’ai dû m’isoler de bonne heure, vivre en solitaire, loin du monde. […] Si jamais vous lisez ceci un jour, alors pensez que vous n’avez pas été justes avec moi, et que le malheureux se console en trouvant quelqu’un qui lui ressemble et qui, malgré tous les obstacles de la Nature, a tout fait cependant pour être admis au rang des artistes et des hommes de valeur. »

Ludwig van Beethoven. Testament de Heiligenstadt, lettre qui ne fut jamais envoyée et retrouvée seulement après sa mort


Une invitation inattendue (merci Mathieu) a permis d'écouter hier soir la jeune violoniste coréenne Kim Suyoen interprétant le concerto pour violon de Beethoven. Les critiques ont noté un faux pas dans le premier mouvement, auquel le public apporta la meilleure réaction qui soit à savoir des applaudissements d'encouragement inhabituels au terme de celui-ci. Je n'ai rien entendu, emporté par la magie de cette oeuvre, une des plus tendres que Beethoven ait écrite. Malade, porté sur la bouteille, abandonné peu de temps auparavant par son amie Joséphine von Brunsvik, il semble qu'il n'en ait achevé l'écriture que peu avant le concert, obligeant le soliste à faire du déchiffrage en direct. Elle ne fut guère jouée du vivant du musicien, les auditeurs la trouvant assez peu virtuose, et succède à l'échec retentissant de Fidelio. La vie, même des plus grands, n'est décidément pas un long fleuve tranquille. Il n'empêche, on demeure songeur. Qu'une musique écrite en 1806 à Vienne par un homme sourd, alcoolique et misanthrope de réputation, déchiffrée par une jeune fille coréenne de 21 ans, jouée sur un violon amoureusement assemblé par un luthier italien en 1742, traverse ainsi le temps, l'espace, les cultures, pour me faire revivre dans mon jardin secret ma vie à moi et m'émouvoir autant que ne le ferait une lettre envoyée par une personne chère reste un mystère. Les petits trébuchages dans l'interprétation, inaudibles au profane, ajoutent paradoxalement une touche d'humanité au bonheur partagé: c'est de la vie qui s'échange, mêlant du grisé au bleu. 

Il y a 26 ans, nous assistions dans la même salle au triomphe de Pierre-Alain Volondat, alors âgé de de vingt ans, qui cumulait le premier prix de piano, le prix de la Reine Fabiola, le prix du public et la médaille de vermeil, un cumul unique dans l'histoire du prestigieux concours. Heureux présage à la naissance de Véronique, notre cadette qui vint au monde quelques heures plus tard. La beauté avait induit le travail. Cela explique sans aucun doute qu'elle est un soleil dans notre vie. Avec un peu d'avance, bon anniversaire chérie. 

29 mai 2009

Des limites et des traditions

"La mémoire est à la base de la personnalité individuelle, comme la tradition est à la base de la personnalité collective."
Miguel de Unamuno

 
Une petite fille interroge sa maman: pourquoi coupe-t-elle un bout à chaque côté de la saucisse avant de la cuire? On a toujours fait ainsi dans la famille. Demande à grand-maman. Grand-maman confirme la tradition, qui remonte à sa propre mère, centenaire, placée en maison de repos. L'enfant dévale la rue, déboule chez l'aïeule qui s'esclaffe: "Tu ne vas tout de même pas me dire qu'on utilise encore cette ridicule petite poèle rouge, si petite qu'elle ne pouvait contenir une saucisse sans la couper." Nous nous imposons des limites héritées, que deux minutes de réflexion feraient sauter. 

28 mai 2009

Ici c'est comme ça

"L'ignorance est la mère des traditions."
Montesquieu
On raconte qu'une équipe de chercheurs plaça cinq singes dans une cage et, au milieu de celle-ci, un escabeau avec des bananes. Lorqu'un des singes tentait de grimper à l’escabeau pour se saisir d'une banane, une douche glacée aspergeait automatiquement les autres. Chaque fois qu’un des singes faisait mine de vouloir grimper sur l’escabeau, les autres le frappaient par crainte de se faire asperger et rapidement plus aucun des singes ne se risqua plus à l'escalader. On remplaça un des singes, qui aussitôt tenta d'atteindre le régime de bananes.. et se fit rosser. Paradoxe: il apprit à ne plus grimper, sans même connaître la raison de cette interdiction. Un deuxième singe fut remplacé et  subit le même sort que le premier, qui se joignit d'ailleurs aux autres pour le battre. Et d'un troisième, puis d'un quatrième et d'un cinquième, qui subirent le même sort. On retrouva ainsi un groupe de cinq singes qui, bien que n’ayant jamais reçu de douche froide, continuèrent à frapper tout nouvel arrivant qui tentait de monter sur l’escabeau. Pourquoi? “Je ne sais pas, mais ici c’est comme ça.”  
 

24 mai 2009

De belles perles moirées

"Les coquillages, quand ils se blessent dans la mer, pour calmer leur blessure et la guérir, ils font de bel1es perIes tout autour, des perles toutes moirées, de vrais trésors qui possèdent le souvenir, la mémoire de la blessure... Eh bien nous autres les hommes, quand on se blesse, ou qu'on blesse quelqu'un, nos perIes à nous, ce sont les regrets, on se fabrique de beaux regrets, et dans une vie, qu'on soit prince, cordonnier ou sénateur, nos regrets sont écrits sur un grand livre, un superbe livre avec beaucoup d'or et d'enluminures."
Philippe Claudel

Ce qu'un crustacé peut réaliser, - faire de ses blessures des trésors, - pourquoi nous les hommes ne pourrions-nous pas le faire? Sans pour autant être des Van Gogh, des Camille Claudel ou ou des Beethoven (qui créa le final de sa neuvième symphonie atteint d'une surdité profonde), ce devrait être à notre portée. Beau programme pour une journée de printemps qui s'ouvre comme un appel au renouveau.


Lu dans:
Quelques-uns des cent regrets. Philippe Claudel. Gallimard 2000. Stock Folio 2005. 182 pages. Extrait p.178

23 mai 2009

Porter un nom

"Suis-je vraiment celui qui porte mon nom?"
L.Wittgenstein

Je sors d'un étonnant concert en nocturne. Réveillé tôt, on peut apprécier le silence du jardin qui borde la chambre. Un premier merle lance son chant, belle série de notes mélodieuses et flûtées, d'une sonorité variée formant des phrases, avant de se terminer par une pause et de reprendre. Il chante seul, comme si le lever du soleil en dépendait. Ce doit être l'heure des coqs à la campagne toute proche, et des boulangers dans l'odeur chaude des pains que l'on enfourne. Il chante ainsi en solo pendant un quart d'heure, rejoint bientôt par un deuxième, au timbre plus modeste, qui lui répond. Vers cinq heures, lever des moineaux, petites musiques modestes mais multiples, groupées dans un coin de la scène. Cinq heures trente, la voix profonde des ramiers s'élève, comme un appel aux grandes orgues. Paisible ensemble symphonique, qui s'adjoint à ce moment une armée d'autres voix que je ne reconnais guère. Les merles chantent toujours, fil rouge de ce concert dans l'obscurité, bientôt trouée par une lueur. A six heures, un carillon lointain laisse imaginer un clocher flamand sur une placette du Pajottenland tout proche. Première sonorité humaine, encore que vraisemblablement actionnée par une minuterie: même en Flandre, on se lève plus tard un samedi. Le passage d'un premier bus annonce les choses sérieuses, l'homme se met en route. Le suivent rapidement la stridence d'une moto à folle allure, et celle d'une ambulance à destination de l'hôpital Erasme. Il est six heures trente, sur le Ring enfle déjà une rumeur discontinue de véhicules. On devine les nouvelles du monde diffusées par les autoradios, les pensées des uns des autres se rendant qui au boulot, qui aux loisirs d'un long weekend printannier, pleins de projets, de joies et de souffrances. Comment s'empêcher de mettre en parallèle les deux tempos de mon concert nocturne, le merle moqueur anonyme et ceux dont le nom qu'on leur a attribué les engage. Le conducteur du bus et les ramiers se sont vraisemblablement éveillés à la même heure, mais ces derniers "ne filent ni ne sèment" comme il nous fut enseigné. Qu'on le regrette ou non, porter un nom fait une sacrée différence. 


Lu dans :
L'extrait de Wittgenstein est cité par Jean Paul Kauffmann. La lutte avec l'Ange. La Table Ronde. 2001. Folio. 334 pages. Extrait p.277

18 mai 2009

Vainqueur mais meurtri

"Sur cet épisode de ma vie, j'ai toujours tendance à éluder. Je n'aime pas trop qu'on m'enferme dans ces trois années de détention. Il faut sans cesse m'évader de la nouvelle prison qu'on m'a assignée. La répétition est la punition de l'ex-otage. Aux questions - toujours les mêmes - l'ancien prisonnier ne peut que rabâcher. (..) Aussi bien les questions ne peuvent qu'être toujours les mêmes. Comment pourrait-il en être autrement? Seuls ceux qui ont vécu une telle épreuve seraient habilités à les poser. Ils se gardent bien de le faire sous peine de se retrouver à nouveau dans l'état d'exhibition qui était le leur. (..) J'essaie d'expliquer que tout homme lutte fatalement un jour avec l'Ange: à chacun son moment de vérité! Mais il est vrai que la difficulté repose sur une incertitude: celle d'identifier le moment du combat. Une telle circonstance peut passer inaperçue. Sur le coup on ne distingue pas toujours l'enjeu ni l'injonction qui nous est faite de livrer bataille. Il y a des gens qui ne sauront jamais l'instant précis où leur destin a irrémédiablement basculé."
Jean Paul Kauffmann

 
Un des rares passages où Jean Paul Kauffmann évoque sa captivité (otage au Liban de mai 85 à mai 88), et la difficulté de reprendre le cours d'une vie normale. Réduits à un court moment médiatisé de leur existence, les otages partagent avec ceux que le succès a frappé le destin de ne plus exister qu'en fonction d'une circonstance et guère plus pour eux-mêmes. Certains ne s'en remettent guère, d'autres difficilement. L'Épervier de Maheux, roman couronné par un Goncourt en 1972 , apportera à Jean Carrière la gloire et une dépression dont il mettra des années à guérir. Prix Nobel de littérature 2007 à l'âge de 87 ans, Doris Lessing confiera un an plus tard qu'il aurait mieux valu pour elle ne jamais le recevoir. Buzz Aldrin, miné par la dépression et l'alcoolisme, qualifie de magnifique désolation son retour sur terre après la première marche de l'homme sur la lune en 1979. Primo Levi, l'auteur du sublime "Si c'est un homme" se donne la mort en 1987 quarante-deux ans après sa libération des camps, Bruno Bettelheim, interné à Buchenwald et Dachau en 38-39 avant d’en sortir après paiement d’une sorte de rançon payée au Reich, comme il était possible de le faire avant le début des hostilités, se suicide en utilisant un sac en plastique. On peut multiplier les exemples, comme s'il devenait impossible de renouer avec une vie dont on maîtrise le fil quand les circonstances vous ont réduit à ne plus rien maîtriser du tout. "Je n'étais plus maître de ma vie" confiera Aldrin, "et tous voulaient que je demeure le meilleur." Philosophe, Kauffmann compare cette confrontation avec soi-même à l'allégorique Lutte avec l'ange du peintre Delacroix, enviant le sort de ceux qui peuvent vivre celle-ci dans l'incognito. Tout comme Jacob sort vainqueur de son combat mais blessé à la hanche, l'otage libéré demeure meurtri à jamais. 

 
Lu dans:
Jean Paul Kauffmann. La lutte avec l'Ange. La Table Ronde. 2001. Folio. 334 pages. Extrait p.226

17 mai 2009

Les transformations silencieuses

"L'aspect de cette vieille [femme],  juxtaposé à celui de la jeune qu'elle était, semble tellement l'exclure »
M. Proust


"Vieillir, c'est en même temps et du même point de vue, indissolublement, être encore jeune et déjà vieux: vieux, parce qu'il y a si tôt de l'usure et de la mort à l'oeuvre en nous; et jeune, parce que la vie se renouvelle avec une opiniâtreté qui étonne, que le coeur bat toujours avec vigueur et que se lève encore dans sa fraîcheur, et même comme s'il était le premier du monde, un matin de plus. À quoi s'ajoute à présent, dénaturant le vieillir, ce que la physique grecque nous impose comme début et fin du mouvement, points de départ et d'arrivée. Car, d'une part, est-il un début du vieillissement? Quand, «à partir d'où », ai-je commencé de vieillir? Aucun début n'est assignable: aussi loin qu'on remonte en sa vie, on a toujours commencé de vieillir. Des cellules meurent déjà, sculptant le fœtus. Vieillir a toujours déjà commencé."
 
Emile est mort hier. Il était l'intelligence, la sensibilité, la gentillesse mêmes. Sa collection de Pléiade me faisait envie, une visite dans son appartement d'où on entendait les cloches de la collégiale Saint Guidon me détendait. D'une écriture appliquée, il consignait ses activités et ses pensées avec un soin presqu'obsessionnel. Sa femme le quitta il y a dix ans, et il descendit progressivement aux enfers. L'esprit se dilue dans ces moments-là, et l'attention se relâche. L'entourage se fait pressant, tonton quand te places-tu? Il entra en résistance, creusa des tranchées, noua quelques alliances douteuses. Il y a un mois, - ma dernière visite -, désemparé il me montra son agenda dont l'encollage avait lâché, libérant une à une les feuilles de ses activités quotidiennes. Le dernier repère avait cédé, et la chute fut immédiate. Le lendemain je lui apportai un agenda Janssens 2009 récupéré chez un confrère qui ne l'utilisait pas, et dont l'encollage est prévu pour résister au feu du Jugement dernier. Las, le surlendemain on le trouva errant en rue. Hospitalisé, l'incohérence de ses propos décrivait un monde de prédateurs et de comploteurs faisant le siège de sa chambre. Au placement chez les hommes , il a préféré selon ses convictions religieuses un placement auprès de l'Eternel. On lui souhaite d'avoir fait le bon pari. Je l'aimais bien. 

Lu dans:
Marcel Proust. A la recherche du temps perdu.
François Jullien. Les transformations silencieuses. Chantiers, I. Grasset. 2009. 198 pages. Extrait p. 72.

16 mai 2009

Vide et plein

"Le vide du funambule a beau n'être ni solide ni liquide, c'est un espace terriblement plein, qui noie plus sûrement que l'eau et ensevelit plus profondément que la terre."
 Jean Paul Kauffmann

Il y a du Raymond Devos dans cette allégorie du vide qui parfois peut être plein. Le contraire est vrai aussi par ailleurs, quand on est plein, on est vide. Quand on est plein et qu'on vous fait marcher sur un fil, mieux vaut que le fil ne soit pas tendu entre les deux tours de Saint Sulpice. Les lecteurs perspicaces auront noté que je suis dans ma période de découverte des ouvrages de Kauffmann. Une bonne période. 
 

Lu dans :
Jean Paul Kauffmann. La lutte avec l'Ange. La Table Ronde. 2001. Folio. 334 pages. Extrait p.164.

15 mai 2009

Sagesse des yourtes

"À Osoaviachim (Krghizistan), je retrouve Hassan et sa famille. Jamais personne ne m'a accueilli avec une telle ferveur exubérante. J'apprends ainsi qu'à la réception des photos que je leur ai envoyées les habitants ont organisé des festivités dans le village. Mais on ne nous fait plus fête quand j'annonce qu'il nous faut déjà repartir. Hassan ne comprend pas que l'on puisse venir de si loin pour ne rester que deux heures. Il a raison: nous avons perdu le sens commun. Notre liberté, plus que jamais, m'apparaît illusoire."
Bernard Ollivier

 
qui poursuit: "Sur le chemin de Tash Rabat, une apparition: cette écuyère altière, royale, l' œil gentiment goguenard devant le tableau que nous représentons: des étrangers aux lourds bagages, enfermés dans une boîte d'acier à l'air vicié, alors que l'espace devant nous est ouvert, immense, que l'air est pur, les routes libres et désertes... Même le cheval semble attristé par le spectacle que nous offrons."

 
Lu dans:
Bernard Ollivier, François Dermaut. Carnets d'une longue marche. Phébus. Points. 2005. 154 pages. Extrait p.126

13 mai 2009

Pour un baiser on perd la tête

«Sarmacande, le plus beau visage que la terre ait jamais tourné vers le soleil»
Omar Khayyâm

Le nom vous dit quelque chose? Vraisemblablement aurez-vous vu le roman Samarcande, d'Amin Maalouf, en vitrine mettant en scène Omar Khayyam (qui y vécut de 1072 à 1074 avant de s'installer en Iran). A moins que lecteur de BD, vous n'ayez lu d'Hugo Pratt le Corto Maltese La Maison dorée de Samarcande. L'UNESCO a célébré son 2750ème anniversaire , ville de passage éternelle entre le monde turc et le monde persan. Je suis tombé en arrêt sur cette cité mythique de 400.000 habitants en lisant sa description dans le dernier ouvrage de Bernard Ollivier. 

"La place du Registan, d'abord, qui transporte dans les contes des Mille et Une Nuits qui l'aborde. Ici, le bleu est roi : turquoise, myosotis, azur, outre-mer, céruléen, pervenche, saphir... Cherchez bien dans vos mémoires, ils y sont tous. Les murs du paradis, d'après l'Apocalypse de saint Jean, n'étaient-ils pas faits de saphir?
La cité, après l'invasion arabe, devient une ville prospère, nantie de palais et de caravansérails somptueux. Elle est alors le premier centre de papeterie du monde arabe, fournissant même le monde chrétien. Mais c'est Timour Lang - Tamerlan -, grand conquérant turco-mongol, lointain descendant de Gengis Khan, qui choisit Samarcande comme capitale de son empire et, protecteur des arts (il fut aussi un tyran sanguinaire, amateur de pyramides montées avec les crânes des habitants qu'il avait massacrés, deux faces opposées d'un même homme.. .), fit appel aux artisans les plus doués de Perse, d'Inde et d'Asie centrale. On ne saurait aller à Samarcande sans visiter son mausolée, le Gour Emir, et la mosquée que fit construire Bibi Khanim, sa favorite. Mosquée somptueuse, aussi belle que l'était Bibi. La favorite était en effet si éblouissante, dit-on, que l'architecte pressenti, follement amoureux d'clIc, refusa de terminer l'édifice si elle ne lui accordait pas un baiser. Baiser refusé qui coûta cher au beau bâtisseur, car à son retour Tamerlan le fit proprement décapiter. C'est alors que le tyran, décrétant que la beauté des femmes est une provocation permanente pour l'homme, instaura le port du voile."

 Lu dans:
Bernard Ollivier, François Dermaut. Carnets d'une longue marche. Phébus. Points. 2005. 154 pages. Extrait pp.108-109

Le temps, le vin et la patience

 "Le temps ne respecte rien de ce qui se fait sans lui."
Paul Claudel
 
Réflexion puisée adossée à cette belle description du vin, "fils du soleil et de la terre, avec le travail comme auxiliaire", le vin est le travail de la patience.

 Lu dans:
Critique amoureuse des Français. Alberto Toscano. Hachette Littératures, 2009, 282 p.
Paul Claudel. discours du 2 mai 1935, Inauguration de la foire de Bruxelles 

11 mai 2009

Sagesse des condors

"Il faut sauver les condors
Non pas tellement parce que nous avons besoin d'eux
mais parce qu'il faut développer des qualités humaines pour les sauver;
celles-là même dont nous aurons besoin pour nous sauver nous-mêmes."
Mac Millan (19ème siècle)
Lu dans:
Résister ou lâcher prise: comment choisir?  Ed. Weyrich. Printemps de l'éthique. 2009.  180 pages. Extrait p.7. 

10 mai 2009

Une passion de vie

"Nous ne voulons pas d'un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque  de mourir d'ennui."
Raoul Vaneigem


Début mai 1968, Le Monde titrait : "La France s'ennuie"... Il est temps de faire la fête. Un récit de voyage chez les Inuits, dont j'ai perdu la référence, narrait leur étonnement face à la terreur qui saisit l'homme blanc quand il envisage une journée d'ennui, vide de toute activité. Que dire d'une vie d'ennui? Le fourmillement de nos centres commerciaux atteints de furie d'achat fournit une réponse indirecte, faute d'y trouver "un usage véritablement plus passionnant de l'existence" (extrait de l'Internationale situationniste). 

Lu dans :
Pierre Henri Simon. Deux éloges de la subversion. Le Monde du 14 février 1968. repris en Archives du Monde 2 du 9 mai 2009, p.57

09 mai 2009

Voyage

"Aller me suffit."
René Char
Lu dans:
Bernard Ollivier François Dermaut, Carnets d'une longue marche. Phébus. Points. 2005. 153 p. extrait page 5

07 mai 2009

Embrasser la vie humaine comme un tout

«Dans le monde moderne abandonné par la philosophie, fractionné par des centaines de spécialisations scientifiques, le roman nous reste comme le dernier observatoire d'où l'on puisse embrasser la vie humaine comme un tout.»

Embrasser la vie comme un tout: tout un programme. Surtout pour qui a grandi dans un schéma de pensée analytique et quantitatif. L'exercice est d'ailleurs difficile pour tous ceux qui essaient de restituer le produit d'une recherche académique et intellectuelle. Ainsi, le chercheur en sciences humaines ou sociales a certainement autant de difficultés à «embrasser la vie comme un tout» que le scientifique issu des sciences dites dures. Il faut sans aucun doute y voir la raison profonde de mon amour immodéré pour la lecture, qui fait voyager son invité dans les domaines les plus divers, aux moments les plus divers de sa journée, où qu'il soit. Un bonheur sans cesse renouvelé. 

Lu dans
Micheline Louis-Courvoisier. Les livres que j'aimerais que mon médecin lise. Georg. 2008 200 pages. Extrait p.15

06 mai 2009

Eloge du manque

"Un bon repas doit commencer par la faim"
Daniel Tammer

Lu dans
Daniel Tammer. Embrasser le ciel immense. Les Arènes.  2009. 330 pages. Extrait  p.256 

04 mai 2009

La lumière au bord de ses mains

" .. entourée par tant de vie qu'elle n'a jamais vue
elle ouvre les yeux pour regarder la lumière
au bord de ses mains."
Homero Aridjis.

Elle s'appelle Jeanne, est née à l'autre bout du monde dans un pays arc-en-ciel, dans une ville située sur une mine d'or, un deux mai printannier, par une année printannière: heureux présages. Comme elle, nous sommes à nouveau éblouis par tant de vie. 

Lu dans
Homero Aridjis . Les poèmes solaires. Mercure de France . 2008 . 190 pages. extrait p.30

02 mai 2009

J'ai été mouillé

"Mon amie, il y a eu hier une grande bataille, la victoire m'est restée, mais j'ai perdu bien du monde. (..) Je suis un peu fatigué, j'ai été mouillé deux ou trois fois dans la journée."
Lettres de Napoléon à Marie-Louise après les batailles d'Eylau et de Bautzen.


Un mari trempé, menacé d'un rhume, écrit à sa femme. C'est une expression du réel. Vingt-cinq mille morts français, la moitié chez les Russes (Eylau), vingt-mille de part et d'autre (Bautzen), c'en est une autre. Vie privée, vie publique. « Quel massacre! Et sans résultats! Spectacle bien fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre » écrit-il au soir de la bataille d'Eylau, avant d'inviter à dîner les officiers d'artillerie. « Pour aller souper chez l'Empereur, nous passions entre deux montagnes de corps, de membres mis en pièces, des bras, des têtes, hélas! celles de nos amis », racontera un des invités. « Personne n'avait faim , mais ce qui dégoûta encore plus et mit le comble à la nausée, c'est que chacun, en ouvrant sa serviette, y trouva un billet de banque. » Un billet de banque pour faire oublier l'horreur d'une bataille dont la victoire fut revendiquée par les deux parties: les troupes françaises, restées maîtres du terrain, les Russes repliés en bon ordre,  les Français décrits comme trop épuisés pour les poursuivre. Que de réflexions possibles sur la vanité des événements et la duplicité des personnes en si peu de lignes. L'élévation des réflexions pacifistes de l'empereur ("inspirer aux princes l'amour de la paix et l'horreur de la guerre") résiste mal à la longue énumération des bataillles ayant émaillé son règne et à la récompense prosaïque du repas d'après bataille... dont feint s'indigner une des participants dans ses mémoires. Les choses ont-elle changé aujourd'hui? 

Lu dans :
Jean-Paul Kauffmann. La chambre noire de Longwood. Folio. La table ronde 1997. 360 p. Extraits pages 160, 204 et 206
Michelet, Histoire du dix-neuvième siècle

01 mai 2009

On est devenus pauvres

"Comme tout désormais
Me semble différent.
Abandonnez, amis, cette chasse harassante;
Vos biens, comprenez-le, sont à jamais perdus;
Mais notre pauvreté, ce n'est pas, voyez-vous,
De n'être plus comblés de biens terrestres,
Tout le monde ici-bas ne saurait être riche.
Notre pauvreté, c'est d'avoir perdu
Le sens des valeurs les plus hautes."
B. Brecht


Phrase prémonitoire de la réflexion de Pierre Bérégovoy, devenu Premier ministe de François Miterrand, accablé par les affaires, lâché par ses camarades socialistes, qui à la veille de perdre les élections, dit à sa femme : « On a fini par oublier de payer nos places au théâtre, aux avant-premières, et c’est là qu’on est devenus pauvres. (..) A 60 balais, il m’a fallu deux banques et un prêt privé pour acheter mon appartement. On va perdre les élections, et j’aurai quoi, après ? Rien ». Il se suicidera le 1er mai 1993. France 2 lui rend ce soir dans un émouvant téléfilm un hommage posthume qui célèbre de belle manière la fête du Travail. 
 
Lu dans :
Bertolt Brecht, Sainte Jeanne des Abattoirs,L'Arche, Collection : Scene Ouverte, 1997. Extrait p.98
L’honneur sali de Bérégovoy. Vanhoenacker Charline, Le Soir, jeudi 30 avril 2009.  

29 avril 2009

Une prison de nuages

"On ne s'échappe pas d'une prison sans murs. (..) Les Anglais avaient bien choisi l'endroit. Longwood est une prison de nuages, un cachot aérien. Dans cette geôle, le prisonnier jouit de toutes  les apparences de la liberté: l'océan illimité à 1'horizon, le plateau dégagé, une échappée vers le plus haut sommet de l'île, le pic de Diane. Cependant, l'air et le ciel isolent et confinent aussi sûrement qu'une cellule."
 Passionnante réflexion des dernières années de Napoléon sur l'île de Sainte-Hélène. On s'y croirait. Quel destin tout de même.

Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. La chambre noire de Longwood. Folio. La table ronde 1997. 360 p. Extrait pages 98 et 148  

24 avril 2009

Le visage paysage

«La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage.
C’est plus grand que tous les voyages autour du monde.» 
Alberto Giacometti 

Comme je disais hier

"Leôn, théologien fameux de Salamanque, fut arrêté au beau milieu de son cours par le tribunal de l'Inquisition. Torturé puis condamné, Leôn passa une dizaine d'années en prison. Libéré, il reprit son enseignement à l'université, à l'endroit même où il l'avait abandonné en disant: «Comme je le disais hier ». 
J-P Kauffmann 

Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. La maison du retour. Folio. Gallimard 2007. 289 p. extrait page 260

23 avril 2009

Le bonheur des débuts

".. ce mal-être moderne: la mélancolie de l'acomplissement. (..) L'unique joie au monde, c'est de commencer. Tout ce qui est atteint est détruit."
Jean-Paul Kauffmann, citant Pavese et Montherlant.

Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. La maison du retour. Folio. Gallimard 2007. 289 p. extraits pages 74 et 270.
Cesare Pavese. Le métier de vivre. Folio. Gallimard. 1987.

19 avril 2009

C'est facile à danser


La mélodie du Bonheur 
do : le dos, qu'il a bon dos 
ré : rayon de soleil d'or 
mi : c'est la moitié d'un tout 
fa : c'est facile à chanter 
sol : l'endroit ou nous marchons 
la : là bas où nous allons 
si: c'est siffler comme un pinson 
Et nous retournons à do, do do do DO ! 

do : le dos, qu'il a bon dos 
ré : rayon de soleil d'or 
mi : c'est la moitié d'un tout 
fa : c'est facile à chanter



18 avril 2009

Les remèdes d'aujourd'hui

"Mon doux trésor, je suis en train de te faire de bien stupides aveux et, à vrai dire, sans raison, à moins peut-être que ce soit la cocaïne qui me délie la langue."
S. Freud

L'interdit d'aujourd'hui fut remède jadis. En 1884, Freud s'intéresse aux propriétés et aux effets de la cocaïne, et en devient un fidèle utilisateur comme un ardent défenseur. A l'époque on l'utilise pour lutter contre la morphinomanie, et on la croit sans effets secondaires ni accoutumance. Aussi Freud, qui en expérimente les qualités toniques, la recommande largement, y compris à Martha, sa fiancée. Sous l'influence de ce « philtre moderne», il lui écrit des lettres enflammées et découvre, surtout, l'étrange pouvoir qu'il a de lui délier  la langue. «Le peu de cocaïne que j'ai pris me rend bavard, ma petite femme chérie... » Ce remède qui suscite une parole imprévue, non contrôlée, et dont le sens n'est pas parfaitement maîtrisé, peut être considéré comme la première clé qu'il utilisa ouvrant sur le « continent noir». La coca avait été découverte au Pérou par les conquistadors vers 1530, et ses premiers arbustes importés en France en 1750. En 1855, à force d'en broyer les feuilles, Gaedecke, un étudiant en pharmacie parvient à en isoler l'agent actif, un alcaloïde qu'il nomma érythroxyline, du nom latin de la coca : Erythroxylon Coca. A Göttingen, Nieman lui aussi broyait des feuilles. Lui aussi isola l'alcaloïde et il le baptisa cocaïne. Plus simple, plus sonore, plus dynamique, plus immédiatement compréhensible qu'érythroxyline, cocaïne s'imposa.  Avaient-ils prévu les conséquences de leurs actes? En quelques années, pharmaciens et chimistes tirent de la cocaïne des excitants, puis des anesthésiants, tous plus efficaces les uns que les autres. Le 12 octobre 1860, le président Lincoln devient l'un des premiers Américains à acheter, dans une pharmacie de Springfield (Illinois), un élixir à base de coca. En 1863 en Corse, Mariani commercialise son célèbre vin, infusé avec des feuilles de coca chargées à 6 grammes par once, soit un quart de gramme de coke pure dans une bouteille de 50cl. C'est la période de la folie cocaïne. Des célébrités y trouvent leur bonheur. Elles le font savoir : Edison, Jules Verne, Zola, le prince de Galles, le pape Léon XIII et bien sûr Freud, qui reniera par la suite ses déclarations enfarinées. Voila du beau monde derrière les barreaux s'ils étaient nés un siècle plus tard. 

Ne rions pas, l'interdit sourd de partout. Plusieurs personnalités et organisations, dont la Ligue des droits de l'homme (LDH), se sont émues ce 16 avril de la disparition de la pipe du célèbre personnage sur des affiches annonçant la promotion de la rétrospective Jacques Tati à la Cinémathèque de Paris. On y voit M. Hulot sur un Vélosolex, vêtu de son éternel chapeau, d'un pantalon trop court et d'un non moins éternel imperméable élimé. Mais sa pipe a disparu, remplacée par un petit moulin à vent. Métrobus, la régie publicitaire de la RATP et de la SNCF qui diffuse quelque 2.000 affiches, explique avoir voulu respecter la loi Evin, qui interdit toute publicité "directe ou indirecte" en faveur du tabac ou de l'alcool. L'ancien ministre Evin, son promoteur a réagi sèchement, trouvant qu'on en outrepassait l'esprit. La lutte antitabac y gagne peut-être, mais le patrimoine culture y perd certainement. Tout cela m'a donné l'envie d'une bouffarde, ce soir au coin du feu, ravi de braver la loi et les préceptes que j'enseigne. 
 
Lu dans :
Louise L Lambrichs. La Vérité médicale. Pluriel. Ed Robert Laffont. 1993. 470 pages. Extrait p.327
Comment Freud devint drogman, Paris, Navarin, 1983.
Lettre de Freud à Martha Bernays du 2 juin 1884. Voir aussi S. Freud, De la cocaïne, écrits réunis par Robert Byck, Bruxelles, Complexe, 1976.
La pipe de M. Hulot "censurée" sur des affiches. Nouvelobscom. 17.04.2009
 

17 avril 2009

Donner le jour

Magie des mots, magie des images : 
"Donner le jour" se traduit par "dare alla luce" en italien et "dar a luz" en espagnol, littéralement "mettre à la lumière".

Merci à Manu , qui complète ainsi mon récent "Ljosmodir", sage-femme en islandais ou mère-lumière. Et maintenant, admirons ce que Jérome Murat en fait sur scène, du pur bonheur.

Le gazouillis et l'épouillage

«Qui a fait quoi ?», « avec qui?»
Connaissez-vous Twitter et les tweets (gazouillis en anglais), ces messages courts, d'une longueur maximale de 140 caractères, circulant en permanence sur un outil de réseau social (Twitter) qui permet à l'utilisateur de signaler à son réseau "ce qu'il est en train de faire". Il est possible d'envoyer et de recevoir ces messages par Internet, par messagerie instantanée ou par messagerie numérique. Leur succès répond à l'ancestral besoin humain du commérage. Dans son livre Grooming, Gossip and the Evolution of Language ((Épouillage, bavardage et évolution du langage»), Robin Dunbar - professeur de psychologie à l'Université de Liverpool - montre que la population moyenne consacre environ deux tiers de ses conversations aux cancans. Le psychologue évoque « les rythmes naturels de la vie sociale ». Il compare les séances de commérages chez les humains à celles de l'épouillage chez les primates, pendant lesquelles les singes passent des heures à nettoyer la fourrure de leurs congénères. Chez les grands singes qui vivent en groupe, le but de ces échanges est de souder la communauté. Dunbar suggère que les humains, en évoluant, ont privilégié le langage à l'épouillage parce qu'il prenait moins de temps et permettait à l'individu de faire plusieurs choses à la fois. De nombreuses recherches vont dans le sens du commérage comme activité essentiellement positive et créant du lien: une étude a montré que, lorsque des individus s'adonnent aux ragots, seulement 5 % du contenu de leur conversation implique des jugements et des critiques négatives. Dans la majeure partie du temps, on s'interroge sur « qui a fait quoi ?», « avec qui?» et l'on partage des expériences sociales personnelles. Une autre recherche a découvert que seulement dix minutes de bavardages chaque jour étaient aussi efficaces pour stimuler la mémoire et la performance mentale que de faire des mots croisés. Pour apporter une contribution unique au patrimoine de l'humanité, j'ajouterai qu'à l'heure qu'il est (8h50) je suis chez moi, je me suis rasé, ai terminé mon café, un demi-journal et qu'il pleut: 22 mots, 113 caractères, le compte est bon. 
  
Lu dans :
Daniel Tammer. Embrasser le ciel immense. Le cerveau des génies. Ed. Les arènes. 2009. 325 pages. Extrait p.237
Robin Dunbar. Grooming, Gossip and the Evolution of Language. Harvard University Press. 1998. 242 pages.

16 avril 2009

La mère lumière

"Ljosmodir", sage-femme en islandais ou littéralement mère-lumière.
Daniel Tammer.

Certaines expressions issues de langues étrangères sont émouvantes et nous enrichissent. Une de nos belles-filles (en voici encore une, d'expression superbe, tellement plus parlante que l'antique "bru") consultait ce jour à Jo'burg son accoucheuse. L'heureux événement est programmé dans une dizaine de jours: on devine le foetus attendant la lumière du jour comme le marin l'aurore.

Lu dans.
Daniel Tammer. Embrasser le ciel immense. Le cerveau des génies. Ed. Les arènes. 2009. 325 pages. Extrait p.107 

10 avril 2009

Les mobiles de la tendresse

"Les objets sortis des mains de Calder sont des tendresses en trois dimensions."
RP Turine

 
Lu dans :
Les sortilèges de Calder. Roger Pierre Turine. LLB. 03/04/2009.
Calder: Années parisiennes : 1926-1933. Centre Pompidou, rue Saint-Martin, Paris 3e. Jusqu’au 20 juillet, tous les jours, sauf le mardi et le 1er mai, de 11 h à 21 h. Catalogue. Infos : 01.44.78.14.63 et www.centrepompidou.fr

Un simple rattrapage

"Le bonheur de déguster un verre de Mission Haut-Brion 1975
le bonheur de lire et de relire une page des Géorgiques, de Virgile
d'écouter à l'envi un air adoré de Haydn
le bonheur de pouvoir contempler un paysage sauvage et jamais borné."
JP Kauffmann

De 1985 à 1988, au Liban, une vague d’enlèvements a frappé le monde occidental et particulièrement les Français, qui ont compté jusqu’à neuf concitoyens détenus à Beyrouth. Leurs souvenirs, récoltés dans un documentaire de France 2, tissent une amère réflexion sur les tractations d'état et le difficile retour à la liberté, "qui n'est pas vécu comme une victoire mais un simple et aléatoire rattrapage." Emouvant. 

Lu dans:
La maison du retour, Jean-Paul Kauffmann, Gallimard, Folio, 2008, 288 pages
Le temps des otages, France 2, 9 avril 09, Stéphane Khémis. 

03 avril 2009

Sagesse du pardon

"Pardonner à quelqu'un, c'est libérer de la place dans son coeur."
JI'An

Une question m'habite en vous partageant cette pensée, à laquelle vous qui êtes de routes si diverses pourrez me répondre: le pardon , - le mot et l'attitude -, sont-ils génériques de la nature humaine ou plutôt de nature religieuse, auquel cas je l'aurais assimilé naturellement avec le lait maternel et le gateau de fruits. Le livre (une BD) dont je l'ai extraite, est superbe et à conseiller de 7 (et même moins) à 77 ans (et même plus). 
  
Lu dans :
La voie de la sagesse, tome 1 : Poussière de printemps. Ji An. Genre : Manhwa. Editeur : Xiao Pan. 2009. 
Trois épisodes de l'initiation d'un jeune garçon : Poussière, sur la voie du Chan, doctrine chinoise qui a donné au Japon les bases de la pensée Zen. Le Chan (du sanscrit Dhiana - méditation - plus connu sous le nom de Zen, qui est sa traduction en japonais) n'est pas à proprement parler une philosophie car il n'a pas son propre système de pensée, et il ne fait pas non plus référence à une religion. Il enseigne plutôt la méditation, la concentration de l'esprit, un état dans lequel il ne se laisse pas troubler par des éléments extérieurs.  Dessinée selon un mode traditionnel (encre, papier), chaque histoire permet au petit moine de découvrir une relation –simple- avec le monde qui nous entoure".

02 avril 2009

Les étoiles intérieures

"Tant que je peux observer mes propres étoiles,disait-elle,tant que je peux diriger mon esprit vers la comtemplation de tout ce que je veux voir réapparaître,les êtres et les choses,alors qu'importe le sol que foulent mes pas,qu'il soit carrelage ou aiguilles de pin."
R. Detambel

Lu dans
Noces de Chênes. Régine Detambel. Gallimard. extrait p 52.

01 avril 2009

Change

"Soyez le changement que vous souhaitez au monde."
Gandhi
Cité par :
Rajendra Kumar Pachauri, président du GIEC, prix Nobel de la paix 2007, "Changements climatiques : grand défi du XXIe siècle" (GCC, 31 mars 2009)

30 mars 2009

La petite cale qui empêche la mise en route du destin

"Nul ne sait combien de fois par an, par semaine, voire par heure, il est témoin de faits qui représentent le préambule, l'épilogue ou un petit extrait d'un événement qui peut se terminer par une catastrophe à l'occasion mortelle, mais dont les éléments pris séparément sont tout à fait insignifiants. Notre incapacité à interpréter ces fragments nous protège de la culpabilité."
Juli Zeh
Lu dans:
La fille sans qualités. Juli Zeh. trad. de l'allemand par Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus. Actes Sud. Babel.2007. 660 pages. extrait p.70

29 mars 2009

Un avenir radieux

"Amour   chance    santé    maigrir
impuissance   protection     retour immédiat de l'être aimé(e)
succès en affaires et au travail       maladies inconnues ,
probèmes de famille ou d'amour
pas de problème sans solution
cent pourcents résultats garantis "
Professeur Soriba     medium voyant astrologue magnétiseur
 Sagesse des rebouteux, une médecine fondée sur l'épreuve


28 mars 2009

A l'horizon des sillons

"Chacun a besoin d'accrocher sa charrue à une étoile."
Alain Houziaux
Où on retrouve les racines et les ailes,
la terre à labourer, le sillon qui se creuse, le goût du pain;
la ligne d'horizon, le regard et la pensée qui s'échappent, le goût du vin.

Lu dans :
Paraboles au quotidien. Alain Houziaux. Cerf. 1988
Et je serai pour vous un enfant laboureur. Gabriel Ringlet. Albin Michel. 2006. 22 pages. Exergue p.9

Quitter un monde bon

"J'ai appris une chose et je sais en mourant
Qu'elle vaut pour chacun:
Vos bons sentiments, que signifient-ils
Si rien n'en paraît en dehors?
Et votre savoir, qu'en est-il
S'il reste sans conséquences? [.. .]
Souciez-vous, en quittant ce monde,
Non d'avoir été bon, cela ne suffit pas,
Mais de quitter un monde bon!"
Bertolt Brecht, Sainte Jeanne des abattoirs
Lu dans
Bertolt Brecht, Sainte Jeanne des Abattoirs,L'Arche, Collection : Scene Ouverte, 1997

27 mars 2009

Il y a Schwarzenegger et Schwarzenegger

Il faut se garder des jugements hâtifs, fondés sur une image caricaturale parfois périmée: Philippe Lamberts, dont on connaît les penchants, me signale avec humour que  Schwarzenegger ne prend pas la révolution verte à la légère et peut donner à tous des leçons de changement en Californie dont il est gouverneur.

26 mars 2009

Entre le pain mou et le Perret dur

"Je crois qu'un des vrais dangers qui guettent le monde, c'est l'invasion du mou et du pré-moulé sous les formes sournoises de : hamburgers, baskets, Wonderbra, pantalons stretch, viennoiseries, gomme arabique, moelle de bœuf, balle anti-stress, bavarois industriels, gélatines colorées... "
Régine Van Damme
 ... mais je n'aime guère plus l'invasion de ces choses bien dures et tout aussi actuelles aux noms de Taser, Hummer, Browning, Schwarzenegger, Bren, Kalachnikov, Molotov, Drone, Zeppelin, Exocet, Scuds, Close Combat, Machette, Starfighter, Rafale, Mirage, Trinity, Fat Man et Little Boy. Elle n'est pas loin l'époque où on censurait les Zizis de Pierre Perret (le dur) tout en publiant en pleine page des pubs défendant "la FN, là où l'acier a le goût du pain" (le mou). Vinrent les Treets (devenus M&M's) qui "fondaient dans la bouche, pas dans main", un consensus (mou) sur lequel on peut s'entendre.

Lu dans:
Ma voix basse. Régine Van Damme. Escales du Nord. Le Castor astral. 2004. 170 pages. Extrait p.72

Les présents inutiles

"Présenter des noisettes à ceux qui n'ont plus de dents."
Dictionaire de l'Académie française.

La lecture des ouvrages les plus sérieux cache d'amusantes vérités, telle celle-ci qui résume le fait "d'offrir quelque chose à une personne dont il n'est pas en état de se servir, comme une jeune fille à un vieillard." 

24 mars 2009

Les rencontres improbables

"Il y a Alzheimer et Parkinson qui font les cons sur un bateau: Parkinson saute à l'eau, qui reste à bord?"
Régine Van Damme
J'ai souri intérieurement dans le métro ce matin, imaginant l'improbable rencontre d'Aloïs Alzheimer, neuropsychiatre allemand et de James Parkinson, le foisonnant médecin, géologue, paléontologue et activiste politique anglais: "My name is Parkinson, Dr Alzheimer I presume". Las, il leur aurait fallu remonter l'horloge du temps, ce à quoi leur  médecine ne les avait pas (encore) préparés.

Lu dans 
Ma voix basse. Régine Van Damme. Escales du Nord. Le Castor astral. 2004. 170 pages. Extrait p.101

Une vie rêvée

"Toute vie racontée est par nature une vie rêvée."
 Alejandro Rossi


Peut-on se raconter sans valoriser certains faits au détriment d'autres, et finalement se construire un destin? Ce qui mène Rossi à baptiser sa dernière oeuvre non pas "roman" mais "vie imaginée", contrepoint à cette impression tenace qu'il a de vivre avec des papiers d'identité erronés, et que tout dans sa vie n'est que méprise et lui-même un usurpateur. Oeuvre prémonitoire, dans un monde où la p(m)aternité et la filiation se voient bouleversées par des avancées scientifiques sans précédent, devenues quotidiennes. En une seule journée de pratique (et de récit de mon épouse directrice dans l'enseignement secondaire) trois récits inimaginables il y a vingt  ans se croisent: un couple stérile fait un bref séjour dans un pays voisin où le don d'ovocytes est toléré, une jeune maman célibataire porte un bébé conçu sans père, une autre fait conserver soigneusement des paillettes de sperme congelé de son mari atteint d'une affection terminale. Et si le véritable défi à l'éthique du monde qui vient consistait à ne plus privilégier les origines, stables et reconnues d'une filiation bourgeoise, mais permettre à chacun de se construire avec des chances similaires par le simple fait qu'il est humain, de se forger un destin personnel dans lequel l'origine, la race ou le lieu de naissance feraient place au mérite individuel et à la capacité "d'être avec"? A se forger une personnalité en filiation aux être qui vous ont aimés, et non seulement engendrés? A se considérer comme mis au monde par étapes successives, par identification à des images parentales multiples et bienveillantes? A privilégier un devenir possible sur un passé castrateur, et où la notion de concevoir un enfant ne soit plus oeuvre de reproduction - horrible terme - mais invitation à se construire un projet propre? Que cette nouvelle éthique se fasse au prix de déchirements sociétaux et familiaux ne fait aucun doute, car elle remet en question la transmission des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. Mais aussi des frontières et de nombre de privilèges issus du lieu de naissance: l'être humain est-il prêt à devenir un éternel sans-papiers sur terre? Utopie? Les faits sont tenaces et n'offrent aucune alternative plausible à l'élaboration joyeuse d'un nouvel art de vivre ensemble tenant moins compte des racines que des ailes, des certitudes héritées que des projets. Jamais autant que ces dernières années le présent n'est aussi vite devenu du passé, et c'est somme toute réjouissant. 

Lu dans:
Alejandro Rossi. Edén. Trad. de l'espagnol par Serge Mestre. Gallimard. 2009. 289 pages.

23 mars 2009

Le temps perdu

"Au printemps, tu verras, je serai de retour,
Le printemps, c'est joli pour se parler d'amour,
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
Et déambulerons dans les rues de Paris,

Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus."
     Barbara


La chanson mythique me parvient dans la voiture ce dimanche. Dehors le printemps en cette campagne brabançonne est superbe. Barbara, encore inconnue, chantait pour une première fois un texte de sa composition, enregistré en 4ème plage d'un disque 45 tours chez Odéon. Elle interprétait jusqu'ici d'autres méconnus, Brel et Gainsbourg. Tout cela me semble avoir soudain ce goût étrange venu d'ailleurs, d'une autre planète qui se serait éloignée de la Terre. Un jour aussi, nous connaîtrons cet engloutissement, et c'est heureux. Luc Ferry dans "la sagesse des mythes" raconte que la déesse Aurore, amoureuse d'un simple humain, un Troyen nommé Typhon, implore Zeus de conférer l'immortalité à son amant. Elle voit au fil des ans, Typhon se rabougrir jusqu'à n'être plus qu'un minuscule déchet qu'elle finit par jeter dans un coin, avant de le transformer en cigale. Il aurait fallu, comme Calypso le demanda pour Ulysse, offrir l'immortalité ET la jeunesse perpétuelle. Ulysse, sagement, refusa l'une et l'autre pour assumer sa condition d'humain, avec ses racines en Ithaque plutôt que la jeunesse éternelle dans une île de nulle part: "une vie de mortel réussie est préférable à une vie d'immortel ratée". Merci à Philippe Heureux qui me rappelle cette leçon de sagesse.

 Lu dans:
Dis, quand reviendras-tu. Barbara, Éditions Beuscher, Odéon, MOE 2324 M, 45t
Apprendre à vivre (2). La Sagesse des mythes, par Luc Ferry , Éd. Plon, 394 p., extrait. chap.1

22 mars 2009

Ce temps qui s'écoule comme eau dans le sable

"Je lis dans le marbre la saignée du temps."
Régine Van Damme
 
Les lectures de ce samedi printannier paisible ramènent dans leur filets quelques perles qui s'enfilent comme un seul collier de réflexions sur le temps qui s'écoule, insaisissable, prodigieuse machine à souvenirs sans cesse renouvelés. La nouvelle de Stefan Zweig "Le voyage dans le passé", écrite en 1929 et éditée par Grasset cette année, est allégorique en elle-même. Qu'un texte  intégré  modestement à un recueil  collectif paru à Vienne au début du siècle passé  puisse renaître près d'un siècle plus tard et se positionner en tête des ventes plusieurs semaines d'affilée, répondant par sa modernité de ton à une angoisse diffuse de notre monde actuel, interpelle: appartenir au passé et vieillir sont-ils synonymes? L'histoire âpre de ce couple séparé par un océan, un mariage et une guerre  tient en une centaine de pages et une phrase lucide: "Je compris alors que le passé ne se rattrape jamais." Phrase qui n'est pas reprise à Zweig mais à Karel Schoerman dont le dernier ouvrage sort ce mois chez Phébus: la constante de la fuite du temps ne se réduit ni à une époque, ni à une culture précises. Y répond en écho un peu désabusé le colloque sentimental de Verlaine, qui clôt et éclaire "Le voyage dans le passé": 

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.
Te souvient-il de notre extase ancienne ?
Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?
Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois tu mon âme en rêve? Non.
Ah! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches! C'est possible.
Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir !
L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Paul VERLAINE, Fêtes galantes (1869) Colloque sentimental.

Lu dans:
Ma voix basse. Régine Van Damme. Escales du Nord. Le Castor astral. 2004. 170 pages. Extrait p.40
Le voyage dans le passé. Stefan Zweig. Grasset 2008. 175 pages. Traduction Baptiste Touveray , suivi du texte intégral allemand.
Cette vie. Karel Schoerman. Traduit de l'afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein. Phébus. 2009. 265 pages.   

21 mars 2009

Publish or perish

 "Comme on ne pose jamais les bonnes questions
pourquoi aurait-on un jour les bonnes réponses?"
Miossec

"Tout était faux. Les patients supposés avoir testé des médicaments censés accélérer leur rétablissement postopératoire n'ont jamais existé. Les vingt-et-un articles scientifiques où étaient décrits les bienfaits de ces molécules miraculeuses n'étaient qu'un tissu de statistiques sans fondement. Mais, sur la foi de ces résultats frauduleux, des millions de personnes se sont vu administrer des molécules bien réelles, qui ont rapporté des sommes colossales aux compagnies qui les commercialisent, Pfizer, Merck ou Wyeth. Scott Reuben avait tout inventé. L'anesthésiste américain, auteur respecté de dizaines d'articles médicaux, a avoué la fraude. Non par remords. Mais parce qu'il a été démasqué : deux des résumés d'études qu'il avait produits en mai 2008 ont intrigué les services de santé du Baystate Medical Center (Massachusetts), où il était chef du service antidouleur. Le docteur Reuben n'avait pas l'autorisation de conduire ces essais. L'ampleur de l'imposture n'a pas tardé à être découverte. (..) La course aux honneurs, et aux crédits qui les accompagnent, est le moteur de ce type de comportement. Les "travaux" du docteur Reuben étaient en partie financés par Pfizer, qui en avait fait l'un de ses porte-parole lors de conférences scientifiques où ses interventions étaient rémunérées. Un représentant de la firme s'est dit "déçu d'apprendre les allégations envers M. Reuben". Ce dernier n'hésitait pas à défendre auprès des instances d'autorisation des médicaments l'usage de molécules qu'il testait sur ses patients fictifs... Dans l'attente d'éventuels développements judiciaires, cette affaire, comme à chaque fois qu'une telle imposture est dévoilée, conduit à s'interroger sur la fiabilité de l'édition scientifique, et en particuliers médicale. Selon l'adage bien connu "publish or perish", c'est en effet grâce à la publication dans les revues scientifiques que se construit une carrière. (..) Dans le cas du docteur Reuben, ce filtre a été gravement pris en défaut. Comment le système éditorial n'a-t-il pas été alerté, notamment par la productivité de M. Reuben ? Confiance abusive, et abusée ? Plusieurs études récentes montrent que nombre de chercheurs, à une moindre échelle, profitent des failles de ce système d'autorégulation - souvent considéré comme le moins imparfait. Le plagiat semble être une tentation forte, même si la pratique reste marginale. Une étude conduite par des chercheurs de l'université du Texas, et publiée dans la revue Science le 5 mars, a ainsi permis d'identifier 212 paires d'articles dupliqués à 86,2 %, mais signés par des auteurs différents. Contactés, les plagiaires ont réagi diversement : 28 % ont nié s'être mal conduits ; 35 % ont admis avoir effectué des emprunts, et s'en excusaient ; 22 % ont prétendu être des coauteurs non impliqués dans la rédaction ; 17 % disent avoir ignoré que leur nom figurait dans l'article incriminé. La moitié des cas de plagiat signalés aux journaux scientifiques n'ont pas reçu de réponse de la part des éditeurs. Une autre étude, parue le 13 février dans le British Medical Journal, montre que certaines revues facilitent, inconsciemment ou non, la publication de travaux financés par l'industrie pharmaceutique. Passant au peigne fin 274 études sur les vaccins grippaux, Tom Jefferson (Cochrane Vaccine Field, Italie) a constaté que celles qui paraissaient dans les journaux considérés comme les meilleurs n'étaient pas forcément les mieux conçues et les plus pertinentes. Ce qui faisait la différence, c'était la nature du sponsor de l'étude. En clair, les grosses firmes pharmaceutiques ont plus de chance de voir les travaux qu'elles financent publiés dans les journaux de haut rang. "Les sponsors industriels commandent un grand nombre de tirés à part des études qui valorisent leurs produits, assurant eux-mêmes la traduction. Ils achètent aussi des espaces publicitaires dans ces journaux. Il est temps que ceux-ci dévoilent leurs sources de financement", note M. Jefferson. Suspectée d'instrumentalisation, l'édition médicale est parfois aussi critiquée pour ce qu'elle ne publie pas. Une étude mise en ligne, le 17 février, par la revue PLoS Medicine montre que les études cliniques françaises de phase 1 - destinées à évaluer la toxicité d'un candidat médicament - ont une probabilité très faible d'être publiées dans des revues scientifiques : 17 %, contre 43 % pour les études de phase 2 à 4, plus proches de la commercialisation. Or, même s'ils se sont révélés négatifs, les résultats de phase 1 ne sont pas négligeables : on peut en tirer des enseignements sur les molécules testées, et éviter à d'autres de s'engager sur de fausses pistes."
  
Lu dans:
Ma voix basse. Régine Van Damme. Escales du Nord. Le Castor astral. 2004. 170 pages. Extrait p.7
A Medical Madoff: Anesthesiologist Faked Data in 21 Studies. Scientific American. 10 mars 2009.
Un "Dr Madoff" de la pharmacie. Hervé Morin. Le Monde du 20 mars 2009

20 mars 2009

Un pays qui meurt

"C'est triste un pays qui meurt. Surtout celui-là, villageois et universel, avec sa bâtardise flamboyante, sa capacité à rire avec lui-même, lumineux comme un sourire de Cécile de France et âpre comme un poème de Verhaeren."
JA Fralon

 
Il faut parfois recevoir le regard des autres sur soi pour se découvrir, telle cette description que fait de notre pays l'ancien correspondant en Belgique du Monde.

Lu dans:
La Belgique est morte, vive la Belgique. José Alain Fralon. Ed. Fayard 202 p.  

18 mars 2009

La vie sourd de partout

"Le soleil, pas plus que la nuit, ne peut se regarder."
G. Thinès
 
Aperçue ce matin, une coulée de crocus illuminait le parc forestier proche de mon domicile. Le printemps soudain s'annonce, timide, fait d'ombres et de lumières colorant de tons pastels ce qui fut jadis le premier cimetière d'Anderlecht.  Tout y est nuances en ce mois de mars, rien qui soit définitif : une pâle chaleur, un ciel d'un bleu timide, une végétation qui envoie quelques fleurs fragiles en estafettes pour voir si on peut déjà y aller, ou s'il vaut mieux attendre. Toutes choses qui, à la différence de la phrase de Thinès, se laissent regarder avec ravissement. La vie qui sourd de partout est de retour. 

Lu dans:
Madame Küppen et l'autre monde. Georges Thinès. L'âge d'homme. 2007. 165 pages. Extrait p.118

17 mars 2009

Une étincelle dans l'éternité

« Toute rencontre est une étincelle dans l’éternité. »
Proverbe Zen.
... "une traînée d'argent rapide comme celles étoiles filantes", complète Luc Dietrich. "Puis un jour, on ne sait pourquoi, leurs yeux tombent dans l'ombre et on ne les revoit plus jamais." Ce qui faisait dire à Pindare (518-438 av JC) que "l'homme n'est que le rêve d'une ombre". Pas top, diraient nos grands enfants, tu n'as rien de plus drôle?  Il me plaît pourtant d'imaginer que chacune de nos rencontres suscite des étincelles.
 
Lu dans :
Luc Dietrich. Le bonheur des tristes. Editeur : Le Temps qu'il fait. 1935 (19 mai 1998). 209 pages
Pindare. Pythiques VIII, v. 95-96.

La distance abolie

"Progrès: distance de plus en plus brève entre les choses qui s'inventent et les mêmes qui s'éventent."
Albert Brie
Une demi heure de conversation au coin du feu avec Aline et Benoît à Johannesbourg sur Skype. Par la caméra, découverte de la future chambre du bébé, comme si nous y étions. La distance abolie. 
Michèle et Vincent ont bien reçu par la poste ce 15 mars notre carte de voeux envoyée du Cap le 26 décembre. La distance rétablie.
Tout change. Rien ne change. Tout se transforme.
 
Lu dans:
Le mot du silencieux, Dictionnaire du marginal. Citations de Albert Brie

16 mars 2009

Une phrase en moins

"Une phrase en moins, et ça fera l'affaire."
Sagesse de blogueur
Derrière la formule brève, l'idée monolithique, le titre-choc se cache parfois ce qui les colore et leur donne toute leur saveur. Parfois un simple déplacement de virgule ("To ber or not to be, that's the question" devient dans sa formule originelle "To or not, to be that's the question"), parfois un contre-sens ("qui dort dîne" pour "qui dort, dîne" - celui qui loue un lit pour la nuit est tenu de prendre aussi le repas). Le célèbre "La France ne peut accueillir toute la misère du monde" de Michel Rocard se révèle quand on en connaît sa suite "mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part" (1989), tout comme la maxime de Marx désignant la religion comme "l’opium du peuple". Amin Malouf, laïc de conviction, rappelle que son auteur, sans dérision ni dédain, entendait par là qu’elle était "le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur, l’âme d’un monde sans âme". 


14 mars 2009

Déjà l'altermondialisme, Eluard

"Il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci."
Eluard
 Lu dans :
Du Corps. André Comte-Sponvielle. PUF. 2009. 335 p. Extrait p.10

13 mars 2009

La source qui fait son travail de source

 " ... la source qui fait modestement son travail de source
mais va rejoindre    par de très longs chemins
l'océan Atlantique

le bruit très bas   à peine si on l'entend
d'une mélodie encore suspendue     que les doigts
du musicien effleurent   invertains      sur le clavier
inventant à tâtons de l'oreille       la suite de l'air naissant
qui cherche à s'achever   à s'accomplir      Il chante enfin

Claude Roy, Kerdavid, samedi 22 août 1992

 
Que j'aime cette source-là, et cette mélodie-là.

  
Lu dans: 
Claude Roy , Les pas du silence, Gallimard, nrf, 1993, 270 p., extrait p.157

12 mars 2009

Eloge du vide

« Les vases sont faits d'argile, mais c'est grâce à leur vide que l'on peut s'en servir »
Laozi (ou Lao-tseu)
 
Après l'éloge du rien, l'éloge du vide, dont le mystère reste entier au point que le Centre Pompidou en expose une rétrospective (jusqu'au 23 mars), prenant la forme d'une succession de huit salles entièrement vides d’une blancheur virginale, poussant au plus loin les investigations jusqu’au risque de l’absence d’art. L’expo sera ensuite montrée à la Kunsthalle de Berne du 10 septembre au 11 octobre. Combien de camions pour le transfert? Le hasard des lectures d'une journée me fait enchaîner cette information culturelle par un extrait de Comte Sponville qui écrit "qu'on ne choisit pas ses goûts, mais pas non plus son époque. La mienne, d'un point de vue artistique, me révoltait."  C'est pensif que j'ai entamé ma tournée. 

Lu dans:
Vides. Une rétrospective. Centre Pompidou, Paris. Jusqu’au 23 mars. De 11 à 21h. Fermé mardi.
Du Corps. André Comte-Sponvielle. PUF. 2009. 335 p. Extrait p.10
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Une très vieille petite fille

"Maintenant je suis une très vieille petite fille. Vous, il me semble que vous avez grandi, je me trompe?"
Michèle Lesbre


La femme qui parle est très très âgée, et s'adresse à une jeune amie qui revient d'un long voyage à la recherche d'une personne aimée et perdue. Elle se décrit, "petite fille, je vivais dans la folle attente de la vie. Je croyais qu'un jour, brusquement, la vie allait commencer, s'ouvrir devant moi, comme un lever de rideau, comme un spectacle qui commence. Il ne se passait rien , et il se passait des quantités de choses, mais ce n'était pas ça, on ne pouvait pas dire que c'était la vie, et il faut croire  que je persiste à être une petite fille car je continue à attendre cette vie qui va venir."  On croit relire Romain Gary et son héros passionné de cerfs-volants « …j’avais sous mes yeux l’exemple d’un homme mûr ayant su conserver en lui cette part  de naïveté que ne devient sagesse que lorsqu’elle vieillit mal.» L'ami perdu de Michèle Lesbre fabrique, lui aussi, curieuse coïncidence, des cerfs-volants pour tous les gosses de son village sibérien. L'une et l'autre réfutent la trop utilisée formule "vous avez toute la vie devant vous, mais c'est quoi toute la vie?" car "il est parfaitement évident qu’un homme qui a voué toute sa vie aux cerfs-volants n’est pas dépourvu d’un grain de folie. Seulement se pose ici une question d’interprétation .Il y en a qui appellent çà « grain de folie », d’autres parlent aussi d’ « étincelle sacrée ». Il est parfois difficile de distinguer l’un de l’autre. Mais si tu aimes vraiment quelqu’un ou quelque chose , donne-lui tout ce que tu as et même tout ce que tu es , et ne t’occupe pas du reste … Il y eut sur sa grosse moustache un rapide passage de gaité . »  (Romain Gary) 

On termine sur Nâzim Hikmet, et son superbe "Nous sommes au bord de l'eau, le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie. L'eau est fraîche, le platane est immense, moi j'écris des vers, le chat somnole, nous vivons Dieu merci, le reflet de l'eau nous effleure, le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie." Zou. La journée est déjà finie. Je n'ai pu quitter sans le terminer ce dernier ouvrage de Michèle Lesbre, dont j'avais entamé la lecture ce matin dans le métro. J'y ai voyagé de surprise en surprise en y découvrant plusieurs références littéraires connues et aimées, éveillant plein de souvenirs d'anciennes lectures, de Milena (morte à Ravensbrück, amie de Kafka, Lettres à Miléna) à Claude Roy, Camille Claudel ou Olympe de Gouges (Déclaration des droits de la femme, découverte dans Ziegler la semaine passée). Quand une journée se lève sans soleil et sans projet particulier, essayez la lecture. 

Lu dans:
- Le canapé rouge. Michèle Lesbre. Sabine Wespieser Editeur. 2007. 150 p. extrait p.102
- Les cerfs-volants. Romain Gary. Folio 1467. 1983. 384 p. extraits p. 17 et p. 30  (merci à  Anne Weerens pour les extraits de Romain Gary)

10 mars 2009

Il était plus que lui, il était un peu moi (Bécaud)

"La véritable amitié est peut-être le sentiment le plus désintéressé qu'il y ait. L'amour en général n'est pas désintéressé, l'amitié oui."
Dino Buzzati
La même journée voit se succéder la lecture de cette phrase de Buzzati et le récit d'une patiente, adepte de scrapbooking, heureuse comme tout de s'être trouvée enfin, à plus de cinquante ans, UNE amie avec qui tout partager, se payer des fous-rire, partir faire du lèche-vitrine à la rue Neuve, lire les mêmes livres et écouter les mêmes disques. Diverses circonstances l'ont privée de cette expérience durant l'enfance et l'adolescence. Elle s'est mariée (merci tout va bien de ce côté), deux enfants mariés et aimants, un métier épanouissant, le confort matériel suffisant pour bien vivre. Et maintenant, une amie. Elle se raconte sans détours, toute heureuse de ce qui lui arrive, et paraît rajeunie de trente ans. Et si l'émerveillement venait de l'inattendu, du non-espéré qui prend forme, de cette couleur soudainement neuve du fond de l'air qui vous fait réenchanter le monde. Un effluve neuf dans l'habituel d'une existence et le décours des années soudain s'inverse. 

Lu dans
Charles Juliet. Ces mots qui apaisent. P.O.L, 2008, 231 p, extrait p.78

08 mars 2009

Les circonstances ne s'y prêtent pas

"Etre bon, qui ne le voudrait ?
Mais sur cette triste planète,
Les moyens sont restreints,
L'homme est brutal et bas.
Qui ne voudrait par exemple être honnête?
Les circonstances s'y prêtent-elles?
Non, elles ne s'y prêtent pas."
Bertolt Brecht, Chant de Peachum, L'Opéra de Quat'Sous


"À l'aube du 11 mai 1996, deux alpinistes japonais et leurs trois sherpas sortent de leurs minuscules abris accrochés sous une arête de la face nord de l'Everest. Ils se trouvent à une altitude de 8 300 mètres. Leur but: réaliser l'ascension du massif (8 848 mètres d'altitude) par la face nord. Pour parcourir les 548 mètres de dénivellation et les 1 500 mètres de distance, ils prévoient un maximum de neuf heures (descente comprise). Le calcul est serré: s'ils veulent survivre, il faut qu'ils soient de retour avant la nuit au camp numéro 3. Les conditions sont extrêmement difficiles. La tempête s'est levée. Ils commencent la montée. Au-dessus d'un escarpement rocheux, à la cote 8500, s'élève un promontoire. Là, dans la neige, à quelques centimètres de leur voie d'ascension, les Japonais et les sherpas népalais aperçoivent un alpiniste indien blessé, épuisé, et partiellement gelé. Mais il parle encore. Les Japonais ne s'arrêtent pas et poursuivent l'ascension. Plus tard dans la matinée, à 8630 mètres d'altitude, une pente verticale, un rocher couvert de glace de 30 mètres d'à-pic, les arrête. Ils remplacent leurs cylindres d'oxygène et mangent un morceau. En tournant la tête à droite, le premier Japonais découvre deux autres Indiens. L'un est couché. Il agonise. L'autre est simplement accroupi dans la neige. L'expédition japonaise poursuit sa montée. Aucun de ses membres n'aura tendu ni nourriture, ni bouteille d'oxygène au survivant. Aucun mot n'aura été échangé. Juste des regards. Trois heures et demie plus tard, les cinq grimpeurs, après des efforts surhumains, atteignent le sommet de l'Everest. À leur retour, les sherpas népalais parlent. Ils sont sous le choc. Dans une expédition en haute montagne, comme en haute mer, le capitaine commande, les autres obéissent. Mais les sherpas ne peuvent oublier les yeux suppliants des Indiens abandonnés. Un débat public s'engage alors en Inde et au Japon. Les journaux font les gros titres sur l'événement. Tant en Inde qu'au Japon, la conduite des alpinistes japonais est sévèrement critiquée. Ceux-ci organisent alors une conférence de presse pour se défendre. Le porte-parole de l'expédition, Elsukhe Shigekawa, âgé de 21 ans, explique: Nous escaladons ces grands sommets par nous-mêmes, au prix d'un effort qui nous appartient en propre. Nous étions trop fatigués pour apporter de l'aide. Au-dessus de 8000 mètres, on ne peut pas se permettre d'avoir de la morale."

L'analogie avec les situations concrètes vécues quotidiennement par les prédateurs du capital mondialisé saute aux yeux. À partir d'un certain volume d'affaires, les dirigeants d'un empire financier, d'une société transcontinentale ne peuvent se permettre d'agir selon la morale. Leur progression constante, la survie et la constante extension de leur empire exigent une conduite totalement amorale."

Commentaire 
Je m'en voudrais de ne pas compléter l'extrait de Ziegler du commentaire suivant, que je trouve fort pertinent. Jean Ziegler n'est sans doute pas alpiniste, ni plongeur, moi non plus. Qu'aurions-nous fait dans de pareilles circonstances? Juger à distance, et sans avis contradictoire, n'est sans doute pas une fort bonne idée. 

Denis a écrit :
Hum. Ce me semble nettement plus compliqué que cela, cher Carl. En effet je te rappelle que récemment une équipe de secours (péruvienne sauf erreur, peu importe) a été obligée de laisser mourir sur place un alpiniste plutôt que de tenter de l'emmener, ce qui était, selon eux, physiquement impossible. Je souligne équipe de secours, partie pour aider une cordée andine (italienne) en perdition. Je ne t'apprends rien en signalant que je suis plongeur (certes modeste mais nanti de quelques diplômes), discipline très proche de l'alpinisme. C'est peut-être dur, mais si un camarade de plongée "dévisse" à 40m et plonge vers les 50/60m, le suivre pour l'aider porte un nom: suicide. Idem s'il part comme un boulet de canon vers le haut. Cela se trouve repris à foison dans tous les manuels, parce que, même si cela n'arrive que très rarement (la plongée de loisirs est bien moins dangereuse que l'alpinisme himalayo-andin), il faut y être prêt. Ce qui est certes choquant ici c'est qu'ils aient poursuivi leur escalade... mais porter un blessé? Ils ne seraient jamais revenus, selon toute probabilité (je dis probabilité parce que je ne suis pas alpiniste, aux experts de se prononcer). A 8000 mètres avec l'hypoxie c'est quasi impossible. Bien à toi. Denis

Lu dans:
  • Les nouveaux maîtres du monde. Jean Ziegler. Points. Fayard. 2002. extraits p.91,  pp 101 à 103
  • L'Opéra de quat'sous (Die Dreigroschenoper), Chant de Peachum, Bertolt Brecht et Kurt Weill, 1928.
  • Le récit détaillé de l'ascension est fourni par Richard Cowper et publié dans le Financial Times de Londres. Il a été repris et traduit par Le Monde, 26-27 mai 1996. L'ascension de l'Everest au mépris de la vie humaine.

Art et réalité

"L'art ne copie pas la réalité, mais la rend visible."
Paul Klee
et pour ne pas oublier un hommage à toutes les femmes dont on célèbre la journée , cette vidéo découverte

07 mars 2009

Haiku glané à la Foire du livre

"Rien qui ne m'appartienne sinon la paix du coeur et la fraîcheur du ciel."
Kobayashi Issa

Le moment du passage

Vient de paraître.  Il n'est pas à La foire du livre (snif), mais disponible sur le Web: l'année 2008 d'Entre café et journal a pris la forme d'un petit opuscule sans prétention, mais qui nous permet de rédécouvrir sous une forme différente ce qui fit notre quotidien en 2008. Année étrange, d'où le titre. Doté d'un ISBN (978-1-4092-4838-5), il est en théorie disponible dans les bonnes librairies sur commande, chez Lulu et les autres maisons de diffusion en ligne. Les frais d'envoi attteignent hélas le tiers du prix de vente, aussi en ai-je gardé quelques-uns à disposition chez moi si l'un ou l'autre souhaite offrir un cadeau original, peu de risque en effet que l'élu l'ait déjà. Signalez-moi votre adresse postale et je vous l'enverrai volontiers (10€, à prix coûtant, frais d'envoi inclus, contre 15€ + 5€ en commandant en ligne).  

Support independent publishing: buy this book on Lulu.

06 mars 2009

Eloge de rien

"Le rien est toujours parfait, le quelque chose a toujours ses défauts."
Fritz Zorn
Le Rien, et son jumeau l'Infini, fascinent. Si un rien l'habille, une fille de rien vous fera volontiers la bise (ou plus si affinités comme dans les petites annonces Rencontre) pour deux fois rien, sachant que deux fois rien c'est déjà quelque chose (R. Devos). Un anonyme a écrit il y a trois siècles un "Eloge de rien dédicacé à personne", et on le réédite encore aujourd'hui. Peut-on dans ses conditions encore croire en quelque chose? 
 
  
Lu dans
Fritz Zorn. Marz. 1977. 1979 pour l'édition française (Mars) parue chez Gallimard. NRF. Du Monde entier. 

05 mars 2009

Un au-delà si proche

"L'homme peut être un nain quand il pense, mais un géant quand il rêve."
Holderlin, cité  par Pierre Mertens


Joli, proche de la phrase cueillie au vol d'une conférence de Jean Christophe Rufin lundi soir qui croit "fermement à un au-delà dans le présent, un domaine situé non pas après la vie mais derrière elle. Qu’on l’appelle le rêve, l’imaginaire, la création, il existe et je le fréquente assidûment."  Je vous souhaite vivement quelques moments dans votre au-delà illimité aujourd'hui. 

Lu dans
Le remède? La création. Camille Perotti. La Libre Belgique. 5.3.09. p.20

04 mars 2009

Des oxymorons et autres plaisirs minimes

"On me montre dans le foyer un "mange-debout" ! C’est ainsi qu’on semble appeler ces tables hautes, faites pour y déposer l’assiette ou le verre lors de réunions où l’on se tient debout. On trouve sur les sites de vente des tables mange-debout, des tabourets mange-debout."
J. Mercier
 
On s'amuse de peu lors du petit déjeûner, mais l'expression "tabouret mange debout" m'a fait sourire ce matin. J'avais jusqu'ici bien assimilé la notion de tabouret, petit siége à quatre pieds sans bras ni dos, exemple parfait d'un utile accessoire conçu pour s'asseoir dessus. Un détour par le dictionnaire m'apprend que par extension on nomme ainsi un petit meuble pour poser les pieds quand on est assis, ce qui devient franchement acrobatique dans le cas d'un "tabouret mange-debout". On peut imaginer toutes les positions du Kamasutra, on n'y arrive pas: ce néologisme surprenant, associant un couple de mots incompatibles comme le sont "réalité virtuelle", "force tranquille", "changement dans la continuité" ou "développement durable" demeure pour moi une trouvaille décidément amusante. Des sociologues ont vu dans la multiplication de ces oxymorons un marqueur du passage du 20ème au 21ème siècle, significatif de l'emprise croissante des publicistes et les spécialistes de la communication, passés maîtres dans l'art de travestir les contenus, les sens et les significations. Les signifiants sont vidés de leur sens premier, naturel, instinctif. Dans le cas présent, on nous explique doctement "que de nombreuses relations amicales naissent parmi des personnes qui se retrouvent autour de la même table ou tabouret mange debout lors d’un événement. Ces derniers ne sont donc pas seulement des objets très pratiques, mais aussi les déclencheurs de la communication humaine." Jusqu’à ce matin inconnus, ils prennent une valeur sociale incroyable. Surprises du langage, d'un amusement fugace, nous voilà plongés tôt le matin dans une réflexion sur la société. En voiture Simone, au boulot. 

Lu dans
Le mange-debout. Jacques Mercier. La Libre Belgique. Monsieur Dico.

03 mars 2009

Le fort et le faible

"Ce sont souvent ceux qui apparaissent comme les plus faibles qui survivent."
Jean-Marie Pelt
  
"Ce sont parfois des champignons microscopiques qui assurent la survie d’arbres géants. La nature n’est pas qu’une histoire de prédation, mais aussi d’entraide et de coopération, qui remettent en cause les idées de faiblesse et de force. Parfois, ce sont aussi les prédateurs qui sont mangés par leur proie. Sur le bord d’une mare, un chercheur a constaté que des milliers de crapauds de taille adulte mourraient, aspirés dans la boue. En fait, ils étaient mangés vivants par des larves de taon, qui leur suçaient le sang jusqu’à la mort. Par un curieux retournement de situation, des larves d’insectes sont devenues des prédateurs de crapauds. Les mêmes qui se nourrissent des taons qui naîtront des larves." 

Lu dans:
Jean-Marie Pelt. La raison du plus faible (avec Frank Steffan). Fayard. 249 p.

01 mars 2009

Comment l'araignée tisse sa toile




Tremblement de soleil

"Dans le vague, dans un courant d'air, dans un tremblement de soleil, on peut capter une poussière rêveuse qui nous mènera où nous n'aurions jamais pensé aller."
Charles Dantzig.

 
On eut droit à un tremblement de soleil ce matin au lever du jour: tout espoir est permis.
  

Lu dans:
Charles Dantzig. Encyclopédie capricieuse du tout et du rien. Grasset 2009. 

27 février 2009

L'ivresse des cîmes

«Une fois que devenu Monarque il eut atteint les sommets, il ressentit l'ivresse des cimes, cet air raréfié qui chamboule jusqu'aux plus avertis, et là, dans cette contrée où rien ne pousse, si pelée, si glaciale, il se concentra sur lui-même en effaçant le monde, non point par la pensée car il en ignorait les ressources, mais par le puissant désordre de ses actes.»
Patrick Rambaud


On retrouve les accents de ce court texte qui parlait des "sommets extrêmes, là où ne survivent que les reptiles et les rapaces" (référence perdue, snif). Patrick Rambaud poursuit, à la manière des Caractères de La Bruyère, sa description littéraire de la France des années blingbling. 

 Lu dans:
Patrick Rambaud. Deuxième chronique du règne de Nicolas Ier. Grasset & Fasquelle. 176 p. 2009. 

Bonheurs possibles

"Il est séparé de tout et uni à tout.
Impassible et d'une sensibilité souveraine.
Déifié, et il s'estime la balayure du monde.
Par-dessus tout, il est heureux.
Divinement heureux."
Évagre le Pontique.
 
Lu Dans
Les mille nécessaires. Jean Michel Varenne. Dangles. 2000. 160 p. Extrait p.147

25 février 2009

Iles de silence dans le temps enfoui

"Sont féminins (ndlr. en latin) femmes et villes,
arbres, pays et les noms d'îles ."
 D'un refrain mnémotechnique de la classe de latin.

 Comme Marie Rouanet, j'aime "la douce chair des villes, le fil des trottoirs, les passages piétons, les magasins qui ont plusieurs entrées sur des rues différentes, les places et les statues, les vitrines", et par-dessus tout les cimetières, les musées et les églises, ces "îles de silence qui permettent de marcher dans le temps enfoui" sous la cité. Après trois ou quatre jours de repos au vert, j'aime plus que tout retrouver Bruxelles et ses quartiers à nul autres pareils: ils sont mes vraies vacances. 


Lu dans
Marie Rouanet, Dans la douce chair des villes. Payot, 2000, 192 p, extraits  p. et p. 19. 

24 février 2009

Ne dites pas à ma mère que je joue à Boston...

"Celui qui est le même à l'égard de l'ami et de l'ennemi, et ainsi qu'à l'égard de l' honneur et du déshonneur, qui demeure dans le froid et le chaud, le plaisir et la douleur, libre d'attachement, égal dans le blâme et la louange, silencieux, content de tout - quoi qu'il arrive -, sans demeure fixe, la pensée ferme, plein de dévotion: cet homme m'est cher."
Bhagavad-Gîtâ, XII, 18- 19


Un violoniste perdu dans le métro de Washington, en janvier. Musicien de rue, il joue pour quelques pièces, en quête d'un peu d'attention. Un millier de personnes, passent, se bousculent, ne s'attardent guère. Il fait froid et il joue sans partition depuis trois quarts d'heure: Bach, Schubert, Ponce, Massenet. Sept personnes se sont arrêtées un court moment, un enfant de trois ans s'est attardé admiratif, une femme lui adresse un mot aimable à la fin. Quelques maigres dollars lestent la housse de son stradivarius (1713) de 3,5 millions de dollars, que Joshua Bell remballe avec précaution. Hier il jouait les mêmes morceaux à Boston devant une salle comble, à cent dollars la place, il a  occupé les plus belles scènes du monde et accompagné de prestigieux orchestres, mais la beauté sortie de son cadre est-elle soluble dans un environnement inapproprié? Et chacun de nous demain, combien d'instants superbes croiserons-nous sans même nous y arrêter? 

Lu dans:

21 février 2009

L'éclipse

 L'Éclipse

Derrière l'Arc-En-Ciel
Se cache le Soleil,
Dans de lointains horizons,
Couleur passion.

Tel un phénomène
Qui n'arrive que très rarement,
Regardez au ciel,
L'Éclipse au firmament.

C'est la désolation...
Une ignoble trahison...
Telle une bombe
Qui fait éclater la maison,
Me brisant le cœur
Et mettant un terme à mon union.

Comment puis-je croire à un vrai bonheur,
Puisqu'elle possède la clef de son cœur ?
À quoi bon rester là et attendre,
Puisque le glas c'est fait entendre ?

La noirceur s'est emparée de mon âme
Et je n'ai que des idées infâmes.
Je ne sais plus ce qu'est la vérité,
Comment fera-t-il pour me l'avouer ?

Où il y a danger, il y a risque,
Tout comme le Soleil et l'Éclipse.
La vérité pourrait-elle l'aveugler ?
Mais qui de nous sera le premier ?
Est-ce le Soleil, ou l'Éclipse éplorée ?

Il n'y a pas d'avenir dans le passé,
Je ne crois plus au futur, désolée.
Les aiguilles ont tourné...
Le temps s'est arrêté...

C'est maintenant l'heure de faire le point,
Marcherons-nous encore sur le même chemin ?
Toi et moi, main dans la main ?
Ou chacun de notre côté, le regard au ciel ?
Toi, le Soleil, moi l'Éclipse, au gré de l'Arc-En-Ciel ?

Quoi qu'il adviendra de nous,
Le monde entier s'en fout,
Mais dans mon âme et dans mon cœur,
J'espère toujours le parfait bonheur...

Patricia Laroche
Merci à Michel Vasteels qui me communique le texte dont est extrait la phrase d'hier.

20 février 2009

Un passé anonyme

"Il n'y a pas d'avenir dans le passé."  
 
Désolé pour l'absence de référence, j'ai lu la phrase hier et ne sais plus où. Elle reste belle tout de même.

  

19 février 2009

Rencontre du soir

"J'ai pris l'habitude, à tout instant, en dehors des lectures suivies, de tirer un livre au hasard pour une demi-heure de loisir, et de lire, d'entrer en contact avec un esprit du passé, ne fût-ce qu'un instant. J'ai vécu dans le commerce quotidien d'une élite de penseurs qui ont eu une vie autre que la mienne, d'autres formations, d'autres goûts, d'autres tendances, d'autres partis pris, d'autres vérités. La multiplicité de ces lectures diverses m'a assoupli l'esprit. À leur donner raison tour à tour, parce que je comprenais leurs points de vue, j'ai gagné une extra-ordinaire tolérance, j'ai perdu certaines assurances d'ignorant, j'ai beaucoup compris, et j'ai jugé de tout avec plus d'impartialité."
Roger Martin du Gard



18 février 2009

Crise funeste, crise heureuse

 "Crise heureuse. Crise funeste. Une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises. Après cela nous [la terre] pouvons bien prétendre à envoyer des influences à la lune et à donner des crises à ses malades. "
Bernard le Bouyer de Fontenelle, Mondes, 2e soir.


Pour sauver les banques, en quelques mois, les chefs d'État des pays les plus riches ont été capables d'organiser plusieurs Sommets et de mobiliser plus de 2300 milliards d'euros. Mais qu'a-t-on fait pour sauver la moitié de l'humanité qui vit dans la pauvreté? Pratiquement rien. Pourtant, selon les Nations unies, avec un montant cinquante fois moindre, on pourrait fournir de l'eau potable, une nourriture équilibrée, des services de santé et une éducation élémentaire à chaque habitant de notre planète.
(Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dans son rapport annuel de 1998, selon lequel il suffirait de 40 milliards de dollars pour éradiquer la grande pauvreté dans le monde).
 

Lu dans
Ignacio Ramonet. Le Krach parfait. Crise du siècle et refondation de l'avenir. Galilée. 2008. 145 p. extrait p.29

17 février 2009

L'immensité de ce qu'on ne possède

"Quelle étrange chose que la propriété, dont les hommes sont si envieux! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, la mer et le ciel ; depuis que j'ai acheté cette maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin."
Alphonse Karr 

16 février 2009

Toucher le ciel

"Poser le doigt sur un corps humain, c'est toucher le ciel."
Novalis
 ... ciel tourmenté de nuages bretons, ciel bleu andalou, ciel gris de gris, ciel de brouillard, ciel de soleil, ciel d'orage, ciel de coucher de soleil, ciel d'aube, ciel d'angélus de midi, ciel d'horizon de mer. Poser le doigt sur un corps humain, c'est entrer à la fois dans une histoire et dans un paysage. 

Lu dans
Charles Juliet . Ces mots qui nous nourrissent et nous apaisent. P.O.L.2008, 235 p., extrait p.107