18 mai 2009

Vainqueur mais meurtri

"Sur cet épisode de ma vie, j'ai toujours tendance à éluder. Je n'aime pas trop qu'on m'enferme dans ces trois années de détention. Il faut sans cesse m'évader de la nouvelle prison qu'on m'a assignée. La répétition est la punition de l'ex-otage. Aux questions - toujours les mêmes - l'ancien prisonnier ne peut que rabâcher. (..) Aussi bien les questions ne peuvent qu'être toujours les mêmes. Comment pourrait-il en être autrement? Seuls ceux qui ont vécu une telle épreuve seraient habilités à les poser. Ils se gardent bien de le faire sous peine de se retrouver à nouveau dans l'état d'exhibition qui était le leur. (..) J'essaie d'expliquer que tout homme lutte fatalement un jour avec l'Ange: à chacun son moment de vérité! Mais il est vrai que la difficulté repose sur une incertitude: celle d'identifier le moment du combat. Une telle circonstance peut passer inaperçue. Sur le coup on ne distingue pas toujours l'enjeu ni l'injonction qui nous est faite de livrer bataille. Il y a des gens qui ne sauront jamais l'instant précis où leur destin a irrémédiablement basculé."
Jean Paul Kauffmann

 
Un des rares passages où Jean Paul Kauffmann évoque sa captivité (otage au Liban de mai 85 à mai 88), et la difficulté de reprendre le cours d'une vie normale. Réduits à un court moment médiatisé de leur existence, les otages partagent avec ceux que le succès a frappé le destin de ne plus exister qu'en fonction d'une circonstance et guère plus pour eux-mêmes. Certains ne s'en remettent guère, d'autres difficilement. L'Épervier de Maheux, roman couronné par un Goncourt en 1972 , apportera à Jean Carrière la gloire et une dépression dont il mettra des années à guérir. Prix Nobel de littérature 2007 à l'âge de 87 ans, Doris Lessing confiera un an plus tard qu'il aurait mieux valu pour elle ne jamais le recevoir. Buzz Aldrin, miné par la dépression et l'alcoolisme, qualifie de magnifique désolation son retour sur terre après la première marche de l'homme sur la lune en 1979. Primo Levi, l'auteur du sublime "Si c'est un homme" se donne la mort en 1987 quarante-deux ans après sa libération des camps, Bruno Bettelheim, interné à Buchenwald et Dachau en 38-39 avant d’en sortir après paiement d’une sorte de rançon payée au Reich, comme il était possible de le faire avant le début des hostilités, se suicide en utilisant un sac en plastique. On peut multiplier les exemples, comme s'il devenait impossible de renouer avec une vie dont on maîtrise le fil quand les circonstances vous ont réduit à ne plus rien maîtriser du tout. "Je n'étais plus maître de ma vie" confiera Aldrin, "et tous voulaient que je demeure le meilleur." Philosophe, Kauffmann compare cette confrontation avec soi-même à l'allégorique Lutte avec l'ange du peintre Delacroix, enviant le sort de ceux qui peuvent vivre celle-ci dans l'incognito. Tout comme Jacob sort vainqueur de son combat mais blessé à la hanche, l'otage libéré demeure meurtri à jamais. 

 
Lu dans:
Jean Paul Kauffmann. La lutte avec l'Ange. La Table Ronde. 2001. Folio. 334 pages. Extrait p.226

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