"Être vieux c'est être jeune depuis plus longtemps que les autres."
Philippe Geluck
27 février 2019
Ton père, ce silence
"Je me souviens, c'était un matin, l'été,
La fenêtre était entrouverte, je m'approchais,
J'apercevais mon père au fond du jardin.
Il était immobile, il regardait
Où, quoi, je ne savais, au-dehors de tout,
Voûté comme il était déjà mais redressant
Son regard vers l'inaccompli ou l'impossible.
Il avait déposé la pioche, la bêche,
L'air était frais ce matin-là du monde,
Mais impénétrable est la fraîcheur même, et cruel
Le souvenir des matins de l'enfance.
Qui était-il, qui avait-il été dans la lumière,
Je ne le savais pas, je ne sais encore. "
Yves Bonnefoy
Soudain, ce vieux patient bougon me raconte un moment précis de son
enfance. Il a quatre ans, avec sa mère, sur le quai de la gare il
attend un train qui vient d'Allemagne. Un homme voûté descend du train,
s'avance. "Voilà ton père". "On ne s'est rien dit, ni ce jour, ni après.
Septante ans plus tard, je regrette encore ce silence."
Lu dans:
Yves Bonnefoy. Les Planches courbes. Collection Poésie. Gallimard. 2003. 144 pages.
26 février 2019
Ecrit sur le sable
"Que disent les caractères sur le sable fuyant?
Peut-être simplement qu'il suffit d'avancer pas à pas
le plus léger possible insouciant de durer
content qu'il ait neigé et content qu'il déneige
prenant le soleil comme il va la brume comme elle vient."
Claude Roy
Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115 pages. Extrait pp 8-9
23 février 2019
Ceux qui font
"On trouve des gens qui disent ce qu'il faut faire, ce qu'il faudrait faire, ce qu'il aurait fallu faire, ce qu'il ne faut pas faire. C'est, souvent ou quelquefois, très bien vu.
Et il y a des gens qui font. Ce n'est jamais très bien fait, mais du moins c'est fait."
M. Bellet.
Lu dans:
Maurice Bellet. Minuscule traité acide spiritualité. Bayard. 2010. 99 pages. Extrait p. 96.
cité par Myriam Tonus. Ouvrir l'espace du christianisme: Introduction à l’œuvre pionnière de Maurice Bellet. Albin Michel. 2019. 256 pages. Extrait pp. 25,26
22 février 2019
De l'or comme s'il en pleuvait
"Elle se souvient de l’air
doux effervescent
le soleil couchant dissimulé derrière une rangée de vieux peupliers dont les feuilles vibrionnaient dans la brise tiède
la lumière d’or.
Elle se souvient avoir pensé : c’est tellement parfait, on se croirait dans une publicité pour un parfum."
Marie Pavlenko
Je me souviens d'un éblouissement, hier en fin de journée, par ce
printemps précoce inattendu. Une pluie de lumière dans le feuillage d'un
arbre dont les feuilles mortes n'étaient pas encore tombées. On
écarquille les yeux tellement c'est beau, gratuit, donné à profusion à
notre regard qui boit toute cette beauté à grandes gorgées. Bonheur
d'une rencontre inattendue.
Lu dans:
Marie Pavlenko. Un si petit oiseau. Flammarion Jeunesse 2019. 352 pages.
21 février 2019
En vol
"Le matin, l'air est plein de battements d'ailes : les oiseaux reviennent du sud, et dessinent des cercles au-dessus du lac avant de se poser dans les anses saumâtres des marais. Quand le vent se calme, on les entends crier, cancaner, cacarder, croasser, et cette cacophonie nous paraît la rumeur d'une cité rivale, d'une ville lacustre : oies cendrées, râles, canards filets, canards siffleurs, mulards, sarcelles, harles."
J. M. Coetzee
Je m'éveille rêvant d'un monde plein de battements d'ailes. Je
découvre le journal et ses nouvelles, cacophonie d'une cité lacustre. Je
me mets en route, tentant de retrouver le vol en cercle au-dessus du
lac.
Lu dans:
J. M. Coetzee. En attendant les barbares. Seuil. 2000. 256 pages
20 février 2019
Pieds qu'on oublie
"De bonnes chaussures doivent aider la personne à oublier ses pieds."
Henning Mankell
Qu'en peu de mots se décrit la plénitude: n'être que cette paire de godasses qui permet à l'autre d'exister et de progresser "comme si tout allait de soi". Le bambin qui soudain marche seul, insouciant des bras tendus afin d'éviter sa chute, le soliste dont les notes s'envolent portées par l'orchestre qu'il n'entend plus, l'avion qui trace dans le ciel jusqu'à ne plus apercevoir la tour de contrôle, ceux de la météo et les citernes à kérosène. Vivre, c'est quand on oublie qu'on existe, et ceux par qui on y arrive.
Lu dans:
Henning Mankell. Les Chaussures italiennes. Points. 2011. 384 pages
19 février 2019
Ce qu'on doit aux bipolaires
"Les caractéristiques du maniaque, individu hyperactif, sûr de lui, agressif, hyperactif, qui ne dort presque pas, peuvent revêtir une dimension adaptative dans des situations extrêmes. Par exemple, en temps de guerre. C’est aussi à ces temps chaotiques et sanglants que se référait Albert Demaret quand il parlait des psychopathes en ces termes : « En temps de paix, on les enferme ; en temps de guerre, on compte sur eux et on les couvre de décorations… »
Albert Demaret, cité par Jérôme Englebert
Vrai? Faux? Quand les généraux ont quitté la Maison Blanche en fin
d'année 2018, ce fut perçu comme le départ des derniers éléments modérés
entourant un président incontrôlable. Mais il demeure que certaines
pathologies psychiatriques présentent des aspects positifs: l'abbé
Pierre, bipolaire notoire, aurait-il lancé son appel enfiévré le 1er
février 54 pour loger les sans abri s'il n'avait connu l'alternance de
périodes dépressives et maniaques durant lesquelles il ne doutait de
rien? Les tableaux lumineux de Van Gogh, Ainsi parlait Zarathoustra de
Nietzsche furent des productions maniaques exaltées. Ernest Hemingway,
Virginia Woolf, Edgar Allan Poe, Steve Jobs, Elon Musk connurent de
semblables alternances de dépression et de créativité extrême. D’après
son biographe François Kersaudy, Winston Churchill traînait derrière lui
sept générations familiales de maniaco-dépressifs. Sujet à des pensées
suicidaires lorsqu’il n’était pas au pouvoir, Winston Churchill vivait
des phases d’exaltation, notamment dans le feu des combats de la
Première Guerre mondiale. Sous la mitraille, il affirmait "ne s’être
jamais senti aussi bien", ce que corrobora l'image du Premier Ministre
sous les bombes dans le Londres ravagé de 1940. Sans être bipolaire,
aurait-ce été possible?
Lu dans:
Philippe Lambert . Bipolarité et animaux territoriaux. Le Journal du Médecin. 15 février 2019
Albert Demaret. Éthologie et psychiatrie, suivi d’Essai de psychopathologie éthologique par Jérôme Englebert et Valérie Follet. Mardaga.2014. 278 pages
17 février 2019
L'oiseau à l'aile brisée
" Faiblesse qui conserve surpasse force qui détruit."
Joseph Joubert
Un bel exemple nous en est donné par le pluvier, échassier dont une des
caractéristiques est de nicher au sol. Si un prédateur s’approche,
plutôt que de fuir, l’oiseau feint d’avoir l’aile brisée et au moment où
le danger se précise, il décolle pour se poser quelques mètres plus
loin. Le prédateur suppute une proie facile, un oiseau incapable de
voler correctement. Mais à chaque fois qu’il se rapproche, le pluvier
fait mine d’être handicapé et s’envole un peu plus loin, emmenant le
prédateur à plusieurs kilomètres de son point de départ, du nid et de la
progéniture qu’il abrite. Comportement prodigieux, quand l’oiseau
s’envole et finit par disparaître, il a réussi à assurer sa survie et
celle de sa descendance.
Confronté à une menace et à un rapport de force qui nous dépassent, la
ruse d'utiliser sa faiblesse comme un levier devient une force,
débouchant sur une issue sans vainqueur ni vaincu. Il faut admirer le
pluvier.
Lu dans:
Philippe Lambert . Bipolarité et animaux territoriaux. Le Journal du Médecin. 15 février 2019
Joseph Joubert. Des gouvernements, XXXVI (1866)
Albert Demaret. Éthologie et psychiatrie, suivi d’Essai de psychopathologie éthologique par Jérôme Englebert et Valérie Follet. Mardaga.2014. 278 pages.
16 février 2019
Le regard des mots
" Les Italiens sont des Français de bonne humeur ".
Jean Cocteau
Bigre, que ne ferait-on pour un mot d'esprit surtout s'il est drôle.
Cette réduction aux clichés me remet en mémoire ce brave homme (?),
persiflé par son épouse selon laquelle il portait bien son prénom "c'est
un vrai Albert, comme tous les Albert il est taiseux, rancunier,
dominateur, avare, négatif, et a toujours raison." J'ignorais ce qui
paraissait pourtant être un fait connu de la Belgique entière, étonné de
découvrir en ouvrant son dossier médical qu'il ne se prénommait pas
Albert mais Georges-Henri. "Non, Georges-Henri est son prénom de
naissance, mais sa famille et moi l'avons toujours appelé Albert,
c'était plus court." Se faire honnir pour un prénom qui n'est
pas le vôtre est demeuré pour moi le comble de la mauvaise foi
conjugale. Sacré Albert va.
15 février 2019
Aimer une langue
« J’ai certes étudié le flamand, mais il n’a pas pris, il n’est pas resté, il m’a quittée comme il quitte hélas tous ceux à qui l’on tente d’enseigner une langue sans d’abord les éduquer à aimer les gens. »
Myriam Leroy.
Lu dans :
Myriam Leroy . Les Flamands, nos frères: la magie des livres. Citée par Béatrice Delvaux. Le Soir. 15 février 2019. Editorial. p.1
Myriam Leroy . Les Flamands, nos frères: la magie des livres. Citée par Béatrice Delvaux. Le Soir. 15 février 2019. Editorial. p.1
14 février 2019
Un vide dévorant
"Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. J'ai besoin de te redire simplement ces choses simples avant d'aborder les questions qui me taraudent."
André Gorz. Lettre à D.
Qu'écrire de plus dense en ce jour où on fête les gens qui s'aiment?
Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.9
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.9
13 février 2019
Clavier éperdu
"Il reste à donner le morceau le plus attendu, ce divertissement à quatre mains qu'il travaille avec sa jeune élève. Ils jouent, et pour Franz, le temps s'arrête. Les croisements de mains multipliés sont propices aux frôlements. Il ne peut renoncer à s'enivrer de ce tendre trouble lorsqu'il effleure le bras ou la main de sa partenaire. "
Gaëlle Josse
La séduction emprunte parfois d'étranges voies. Le timide Franz
Schubert, amoureux éperdu de sa jeune élève Caroline Esterhazy, lui
compose une sonate à quatre mains propice à de peu innocents
effleurements par clavier complice. Subterfuge qui n’échappera guère à
la mère de la jeune pianiste et entraînera l'écartement du jeune
prodige du château de Zseliz où il avait étrenné des mois heureux.
Moments volés dans une vie tourmentée, rêves fugaces "qui bourdonnent
d'essentiel" comme l'écrira René Char, sans lendemain si ce n'est la
musique qu'ils nous laissent, éternelle.
Lu ans:
Gaëlle Josse. Un été à quatre mains. HD. 87 pages.
2017. Extrait p.73
12 février 2019
11 février 2019
Eloquence des mots simples
"Comme le rayon de soleil inattendu
passe la vitre sans repartir
comme le miroir qui simultanément nous reflète notre image
et prolonge notre regard
vers des destinations inattendues
ailleurs plus loin
soleil miroir
passant par les yeux ils atteignent le coeur."
Giacomo da Lentini (13ème siècle)
Se laisser surprendre: une voix modeste, celle d'un fonctionnaire attaché à la Cour de l'empereur Frédéric II, traverse huit siècles, l'éloquence des mots simples.
Lu dans:
Giacomo da Lentini. Ed Roberto Antonelli Poesis. Bulzoni Editore. Roma. 1979. Extrait. Sonnet XXI
Nadezda Vashkevich. L'Heureux Phoenix: Pourquoi écrit-on des sonnets aujourd'hui? Étude sur le sonnet actuel en France et en Russie (1940-2013). Ed. L'Harmattan. 2019. 226 pages.
[ Sì come il sol che manda la sua spera
e passa per lo vetro e no lo parte,
e l’altro vetro che le donne spera,
4che passa gli ochi e va da l’altra parte,
così l’Amore fere là ove spera
e mandavi lo dardo da sua parte:
fere in tal loco che l’omo non spera,
passa per gli ochi e lo core diparte. ]
08 février 2019
Apprivoiser
"J'ai besoin d'un ami qui parle de paysages de monastères
de montagnes de la mer et des océans
des hommes qui vivent loin de nous ou qui souffrent tout à côté
qui parle d'amour sans s'y arrêter
de volupté sans y toucher."
Jean-Louis Pestiaux. Amitié
Un beau texte de Jean-Louis Pestiaux, qui commence comme du Saint-Ex
"Elle m'a dit, je ne m'y attendais pas : veux-tu bien être mon
ami?"
et se termine sur une question sans réponse "Sa parole était
troublante. Pourquoi n'ai-je rien dit?" En quelques lignes, tout le mystère des relations humaines entre attente, espoirs rencontrés et rendez-vous manqués .
Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 43
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 43
07 février 2019
Je m'envolerai
"Une belle journée quand celle-ci s'achève
je m'envolerai
vers un merveilleux pays de rêve
Je m'envolerai, volerai
Je m'envolerai tout là-haut
je m'envolerai comme un oiseau
quand je meurs alléluia tout à l'heure
Je m'envolerai, volerai
Plus de soucis de peines en ce monde
je m'envolerai
de cette prison comme une colombe
je m'envolerai, volerai
Encore quelques journées de douleur
je m'envolerai
vers une terre où règne le bonheur
je m'envolerai, volerai
Je m'envolerai au matin
je m'envolerai sûr et certain
quand je meurs alléluia tout à l'heure
Je m'envolerai, volerai. "
Graeme Allwright
Lu dans :
Graeme Allwright. Je m'envolerai. Album Live. 1994.
Mots volent
«Tant que les mots sont dans ta bouche tu es leur maître.
Quand ils sont sortis de ta bouche tu es leur esclave.
Car aucun mot prononcé ne peut être retiré.."
E de Luca.
Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.178
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.178
06 février 2019
04 février 2019
Sur la berge
"Il y a ceux qu'on aime une poignée
les fils de soie qui nous retiennent au monde."
Michel Onfray.
Ce matin, il demande à mourir, confronté à un quotidien devenu
trop pénible. Son épouse a une première réaction de colère malheureuse,
puis pleure longuement, silencieusement. Elle ne comprend pas qu'il
puisse envisager de la laisser ainsi seule sur le quai après tant
d'affection apportée à prendre soin de lui. Elle lui redit dans toutes
les langues qu'elle n'est pas prête pour cette décision, temporise,
"encore un moment, juste un moment si possible." Son grand fils unique
est muré dans le silence, un silence qui ne sait que dire et qui est le
contraire précis de l'indifférence. Sa maladie aura duré deux ans,
portée par les meilleurs soins possibles d'une médecine de pointe. Où
qu'on aille sur terre, toute souffrance est unique.
Lu dans:
Michel Onfray. Le deuil de la mélancolie. Laffont. 2018. 128 pages
03 février 2019
Médecine d'ici, et de là
"Il existe des moments inoubliables, |
Profitant d'un court séjour dans la famille de nos
enfants Benoît et Aline (et leurs enfants) à Dakkar, nous avons eu
la chance de partager durant quelques jours le quotidien du Centre
de
santé de Malem Hodar situé à cinq heures de route de la capitale
sénégalaise, dans une steppe dépourvue de toute richesse
naturelle, avec accès aléatoire à l'électricité, à l'eau et aux
soins de santé. La
manière dont ces populations se prennent en charge dans le
dénuement et la dignité est impressionnante, tout comme l'est la
qualité d'un corps médical et infirmier ne
disposant que de ressources fort limitées. On ne sort pas indemnes
de ce genre de rencontre, interpellés par un certain nombre de
lueurs d'avenir et la rencontre de belles personnes, d'une chaleur
humaine et d'un désintéressement communicatifs, même s'il faut se garder
de tout angélisme: la pauvreté reste un esclavage. Un soir j'ai été
amené à donner un avis - bien mal outillé - pour un enfant d'un an
présentant un retard de développement impressionnant, sans qu'aucun
diagnostic neuropédiatrique n'ait jamais pu être posé. Absence de
diagnostic signifiant absence de traitement et surtout absence de
pronostic de développement ultérieur. On se sent bien petit confronté à
ces limites, et perplexe devant la quantité d'examens techniques
prescrits lors de la plus banale de nos consultations. Rien n'est à
aimer ou à rejeter d'un bloc, mais se confronter à pareils contrastes
est un exercice qui nous fait quitter notre zone de confort.
26 janvier 2019
Carpe diem
"Ne demande pas à ce qui vient : " Où vas-tu ? "
Pascal Quignard
Qu'il est devenu difficile de se poser.
Lu dans:
Pascal Quignard. Une journée de bonheur. Arléa poche. 2017. 142 pages.
24 janvier 2019
Traces sans retour
"Les pas d'un homme dans la neige
Qu'est-il allé chercher
Reviendra-t-il
par le même chemin?"
Abbas Kiarostami
Lu dans:
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.9
23 janvier 2019
Neige
"Assis seul sur les berges d'un grand lac
je regarde la neige tomber sans bruit
ciel et terre sont silencieux
le monde des hommes n'est que conflits."
Lao Shu
Lao Shu est professeur à l'Institut des médias et de la culture
de Pékin et critique d'art réputé. Chaque jour depuis 2011, il
poste sur
son blog une peinture accompagnée d'un poème.
Lu dans:
22 janvier 2019
21 janvier 2019
Insaisissable bonheur
"Promettez le bonheur, vous ferez un malheur."
S. Bouadi et S. Dourver
Pour les éditeurs, le bonheur représente le meilleur des argument de vente, et on le comprend. Pour refaire surface quand on a perdu ses clés, son travail, sa femme, son logement et son système immunitaire, choisirez-vous le "Guide pour dépressifs chroniques" ou les pensées du Dalaï-Lama, un recueil de contes taoïstes, un guide du bien-être et du développement personnel ou un traité qui réactualise l’idée millénaire du vide parfait ? Promettez le bonheur, vous ferez un malheur.
Encore faut-il définir de qu’est le bonheur. Il se raconte que le facétieux philosophe et mathématicien Ludwig Wittgenstein s’amusait à soumettre à ses élèves des jeux de logique et de langage : « Définissez-moi la couleur bleue sans me la montrer. » Ainsi démontrait-il qu’il est impossible de définir la couleur bleue alors que tout le monde la connaît. Le bonheur, c’est l’inverse, tout le monde est capable de le définir, mais personne n’est capable d'en transmettre la recette: il échappe à ceux qui s'échinent à se l'approprier et à l'inverse les gens heureux paraissent ne pas l'avoir cherché. Rien n'est simple.
Lu dans:
Samir Bouadi, Sébastien Dourver Les sept principes de ceux qui n'en ont aucun. Pygmalion. 2018. 203 pages.
19 janvier 2019
18 janvier 2019
Au fil de nos vies
Un historien m’a dit un jour : « Dans ma discipline aussi, on ne sait jamais de quoi hier sera fait. »
Jean Claude Ameisen
On imagine le passé figé comme les draps empilés dans la garde-robe,
ou l'armée d'argile enterrée à Xi'an dans le mausolée de l'empereur Qin.
Jusqu'à l'arrivée d'une lettre, d'un coup de téléphone, d'un post sur
Facebook, d'un cahier au fond d'une cave bouleversant l'architecture de
notre existence. Telle découvre l'existence d'un père ignoré, l'orphelin
cambodgien apprend que sa famille décimée a survécu sans lui et mène un
existence normale dans la maison familiale, ce veuf éploré est informé
par le notaire que son épouse avait été mariée précédemment sans qu'il
le sache, cette maman ayant dû abandonner son bébé durant son transfert
vers les camps apprend qu'il est vivant, en Autriche, mais malade et
qu'il la recherche. Il mourra six mois après leurs retrouvailles. La vie
des hommes est un roman où passé et présent s'interpénètrent sans
cesse, se réécrivant l'un l'autre. Comme l'écrit Pascal Quignard "rien
n'est plus mouvant que le passé. Le présent ne cesse de réordonner ce
qui l'alimente."
Rien n'est moins sûr en somme que le socle de nos vies, mêmes les
plus banales, sans lettre ou cahier explosifs. Sans cesse nous nous
réapproprions des images, des souvenirs, des conversations aussitôt
réinterprétées par l'émotion du présent. Rangées à nouveau,
transformées, elles réécrivent un nouveau passé ni plus faux ni moins
fiable qui redevient notre histoire. On était fils de prince, on devient
fils d'explorateur, ou de Gavroche, ou de héros. Laissez parler les
gens: ils vous racontent des récits fabuleux.
Lu dans :
Jean-Claude Ameisen. Savoir, penser, rêver. Flammarion. 2018. 288 pages.
17 janvier 2019
Une journée chez les vieux
"Mon vieux à moi, tous les mois
Va à tout petits pas
Empocher sa pension
Il se ménage au retour
Un détour insolite
Chez le glacier du coin.
Quand je serai vieux et tout seul
Demain ou après demain
Je voudrais comme celui-là,
Au moins une fois par mois
Avec mes sous, si j'en ai
M'acheter une glace à deux boules
Et rêver sur leur saveur
A un monde rempli d'enfants."
François Béranger
Une journée chez les vieux, de maison de repos en maison de la
mémoire: en additionnant leurs âges on arrive à Jésus-Christ. Qui a dit
que les vieux sont malheureux? J'en ai dépassé un savourant une glace
Miko Moka améliorée d'une Chimay bleue, pendant qu'un autre chantonnait
doucement en coloriant soigneusement les pages d'un livre de dessin. Il
avait été cadre européen au Diners Club International, et je compris en
admirant le soin qu'il mettait à son œuvre de coloriage pourquoi il
était arrivé à ces hautes fonctions. Ni rancœur ni questions sur le sens
des choses, seul semblait compter ce présent apaisé. Dans la chambre
voisine, une résidente chantait en boucle "C'est rire, c'est rire qu'il
nous faut", une autre invoquait inlassablement "ô Dieu, Seigneur
miséricordieux, écoute ma prière". La dernière de la tournée, quasi
centenaire, connue de quarante ans, réclame son bisou "car je vous aime
bien vous savez". Quand ne reste que l'essentiel, l'expression de la
sérénité prend mille voies différentes, et aucune ne m'est apparue
risible. Et on s'interroge, où se cache donc la poche de bonheur, si
difficile à atteindre parfois quand on a tout, santé, beauté, métier,
argent, jeunes enfants? Serait-elle comme la bosse du chameau, source
accessible en seule zone aride quand l'eau de raréfie?
Lu dans:
François Béranger. Les vieux.
1973.
16 janvier 2019
Une enfance assoupie
"Chez nous, il n'y a que du chêne. Tout est marron foncé. Pépé dit que c'est beau parce que c'est du bois noble. Moi. je trouve ça moche. Et puis chez nous, tout est recouvert, protégé. Sur les canapés, il y a des couvertures. Sur les fauteuils, il y a des couvertures. Et sur toutes les tables, des nappes C'est comme si notre maison avait quelque chose à cacher."
Valérie Perrin
Une époque dont ceux qui eurent des grands-parents se
souviennent sans doute. L'horloge du salon "qui dit oui, qui dit
non et puis qui nous attend", l'odeur du café de 16 heures qui
percole, avec un biscuit Delacre dans sa sous-tasse de faïence de
Delft. La grille du jardinet bien fermée ("on ne sait jamais avec
tous ces brigands"). Et dans la maison assoupie, un animal
domestique qui tient lieu de gardien du temple. Images de jadis
qui remontent à la surface, d'un temps où les pendules se
remontaient à la main et où pour nous, enfants, "tous les adultes
étaient vieux (V.Perrin)" après 50 ans .
Lu dans:
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages.
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages.
Jacques Brel. Les vieux. 1963
14 janvier 2019
Un matin excellent et clair demeure un privilège
« Ce n'était pas le jour du jugement mais seulement le matin.
Un matin : excellent et clair. »
William Styron. Le Choix de Sophie.
Cela fait de longs mois qu'elle attend son "jugement" et de revoir un matin excellent et clair. En 2019, dans un pays avec lequel nous commerçons, et son histoire est tout sauf une Fake News.
Loujain al-Hathloul, militante sans relâche pour que les femmes
saoudiennes aient le droit de conduire, est détenue depuis le 15 mai 2018 dans la prison de Dhaban à Djeddah (Arabie Saoudite) après
avoir été arrêtée à Dubaï (Emirats Arabes Unis) par
des agents de la Sécurité à la Sorbonne University. Elle y terminait
une maîtrise en recherche sociologique appliquée, et a été rapatriée de
manière forcée en Arabie Saoudite et incarcérée. Le récit que fait sa
sœur Alia des conditions et des motifs de sa
détention glacent le sang, et paraît ce 13 janvier dans le
NewYorkTimes. Nous connaissons bien Alia, qui a épousé il y a quelques
années un ami cher. Avec leurs enfants, ils vivent une existence
paisible et qui aurait pu être heureuse dans notre quartier.
Mais peut-on être heureux sachant sa sœur détenue pour délit d'opinion
sans avoir la moindre possibilité de communiquer? Après de longs mois
d'hésitation par crainte que soient aggravées les conditions de
détention, elle a fait le choix de rompre le silence.
Lu dans:
William Styron. Le Choix de Sophie (Sophie's Choice). Trad. Maurice Rambaud. Gallimard 1981, 1995. Collection Folio 2740. 916 pages.
Alia al-Hathloul. My Sister Is in a Saudi Prison. Will Mike Pompeo Stay Silent? https://www.nytimes.com/2019/01/13/opinion/saudi-women-rights-activist-prison-pompeo.html
Alia al-Hathloul. Ma sœur est dans une prison saoudienne. Mike Pompeo restera-t-il silencieux ?
https://fr.wikipedia.org/wiki/Loujain_Al-Hathloul
https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/arabie-saoudite-une-campagne-de-diffamation-tente-de-discrediter-loujain-al
Ma sœur est dans une prison saoudienne. Mike Pompeo restera-t-il silencieux ?
Le secrétaire d'État américain est en visite à Riyad, mais
les prisonniers politiques ne figurent pas à son ordre du jour.
Par Alia al-Hathloul.
Mme Hathloul est la sœur de Loujain al-Hathloul,
militante saoudienne emprisonnée pour les droits des femmes.
militante saoudienne emprisonnée pour les droits des femmes.
New York Times. Le 13 janvier 2019
Lorsque le secrétaire d'État Mike Pompeo se rendra en Arabie
saoudite dimanche, il devrait discuter du Yémen, de l'Iran et de la Syrie et
faire le point sur l'enquête sur la mort du journaliste Jamal Khashoggi. Je
suis frappée par ce qui n'est pas inclus dans l'itinéraire de M. Pompeo : les
courageuses militantes de l'Arabie saoudite, qui sont détenues dans les prisons
du royaume pour avoir recherché leurs droits et leur dignité. L'apathie de M.
Pompeo est personnelle pour moi parce que l'une des femmes détenues, Loujain
al-Hathloul, est ma sœur. Elle a travaillé sans relâche pour que les Saoudiennes
aient le droit de conduire.
J'habite à Bruxelles. Le 15 mai, j'ai reçu un message de ma
famille m'informant que Loujain avait été arrêtée chez mes parents à Riyad, où
elle vivait. J'ai été choquée et confuse parce que l'interdiction saoudienne de
conduire pour les femmes était sur le point d'être levée. Nous n'avons pas pu
savoir pourquoi elle avait été arrêtée et où elle était détenue. Le 19 mai, les
médias saoudiens l'ont accusée, ainsi que les cinq autres femmes arrêtées,
d'être des traîtres. Un journal gouvernemental aligné a cité des sources
prédisant que les femmes seraient condamnées à des peines allant jusqu'à 20 ans
de prison, voire à la peine de mort. Loujain a été arrêtée pour la première
fois en décembre 2014 après avoir tenté de quitter les Émirats arabes unis pour
se rendre en Arabie saoudite en voiture. Elle a été libérée après plus de 70
jours de prison et placée sous interdiction de voyager pendant plusieurs mois.
En septembre 2017, le gouvernement saoudien a annoncé que l'interdiction de
conduire pour les femmes serait levée en juin suivant. Loujain a reçu un appel
avant l'annonce d'un fonctionnaire de la cour royale lui interdisant de faire
des commentaires ou d'en parler sur les médias sociaux.
Loujain s'est installée aux E.A.U. (Emirats Arabes Unis) et
s'est inscrite à une maîtrise en recherche sociologique appliquée sur le campus
d'Abu Dhabi de la Sorbonne University. Mais en mars, elle a été arrêtée par des
agents de sécurité alors qu'elle conduisait, embarquée dans un avion et transférée
dans une prison à Riyad, en Arabie saoudite. Elle a été relâchée au bout de
quelques jours mais interdite de voyager à l'extérieur du royaume et avertie de
ne pas utiliser les médias sociaux. Puis elle a été arrêtée en mai. J'espérais
que Loujain serait libérée le 24 juin, date à laquelle l'interdiction de
conduire pour les femmes serait levée. Ce jour glorieux est arrivé et j'ai été
ravie de voir des Saoudiennes au volant. Mais Loujain n'a pas été libérée. Je
suis resté silencieuse, espérant que mon silence puisse la protéger. À cette
époque, j'ai été frappé par une tendance sombre qui se dessinait sur les médias
sociaux en Arabie saoudite. Quiconque critiquait ou faisait une remarque sur
quoi que ce soit en rapport avec l'Arabie saoudite était considéré comme un
traître. L'Arabie saoudite n'a jamais été une démocratie, mais ce n'était pas
non plus un État policier. J'ai gardé mes pensées et mon chagrin pour moi.
Entre mai et septembre, Loujain a été détenue à l'isolement. Au cours de brefs
appels téléphoniques qu'elle a été autorisée à passer, elle nous a dit qu'elle
était détenue dans un hôtel. "Tu es au Ritz-Carlton ?" ai-je demandé.
"Je n'ai pas le statut Ritz, mais c'est un hôtel", a-t-elle dit en
riant. A la mi-août, Loujain a été transférée à la prison de Dhaban à Djeddah
et mes parents ont été autorisés à lui rendre visite une fois par mois. Mes
parents ont vu qu'elle tremblait de façon incontrôlable, incapable de tenir
quelque chose en main, de marcher ou de s'asseoir normalement. Ma sœur a
attribué ceci à climatisation pour rassurer mes parents, leur affirmant qu’elle
allait bien. Après l'assassinat de Jamal Khashoggi en octobre, j'ai lu des
informations selon lesquelles plusieurs personnes détenues par le gouvernement
saoudien au Ritz-Carlton de Riyad avaient été torturées. J'ai commencé à
recevoir des appels téléphoniques et des messages d'amis et de parents me
demandant si Loujain aussi avait été torturée. J'ai été choquée par ces
questions. Je me demandais comment les gens pouvaient penser qu'une femme
pouvait être torturée en Arabie saoudite. Je croyais que les codes sociaux de
la société saoudienne ne le permettraient pas.
Mais fin novembre, plusieurs journaux, Human Rights Watch et
Amnesty International ont rapporté que des militants et militantes des droits
humains et politiques, hommes et femmes, avaient été torturés dans les prisons
saoudiennes. Certains rapports mentionnent des agressions sexuelles. Mes
parents ont visité Loujain à la prison de Dhaban en décembre. Ils lui ont posé des
questions sur les rapports de torture et elle s'est effondrée en larmes. Elle a
dit qu'elle avait été torturée entre mai et août, alors qu'elle n'avait droit à
aucune visite, qu'elle avait été détenue à l'isolement, battue, soumise à la
torture, à des chocs électriques, harcelée sexuellement et menacée de viol et
de meurtre. Mes parents ont alors vu que ses cuisses étaient noircies par des
bleus. Saud al-Qahtani, l'un des principaux conseillers royaux, était présent à
plusieurs reprises lorsque Loujain a été torturée, a-t-elle dit. Parfois M.
Qahtani se moquait d'elle, parfois il menaçait de la violer, de la tuer et de
jeter son corps dans les égouts. Avec six de ses hommes, elle a dit que M.
Qahtani l'avait torturée toute la nuit pendant le Ramadan, le mois musulman du
jeûne. Il a forcé Loujain à manger avec eux, même après le lever du soleil.
Elle leur a demandé s'ils continueraient à manger toute la journée pendant le
Ramadan. Un de ses hommes répondit : "Personne n'est au-dessus de nous,
pas même Dieu."
Une délégation de la Commission saoudienne des droits de
l'homme lui a rendu visite après la publication des rapports sur ses tortures.
Elle a raconté à la délégation tout ce qu'elle avait enduré. Elle leur a
demandé s'ils la protégeraient. « Nous ne pouvons pas», répondirent les
délégués. Quelques semaines plus tard, un procureur lui a rendu visite
pour enregistrer son témoignage sur la torture. Après l'assassinat de M.
Khashoggi, l'Arabie saoudite a fait valoir que les fonctionnaires commettaient
parfois des erreurs et abusaient de leur pouvoir. Pourtant, nous attendons
toujours que justice soit faite.
J'aurais préféré écrire ces mots en arabe, dans un journal
saoudien, mais après son arrestation, les journaux saoudiens ont publié son
nom, ses photos et l'ont traitée de traître. Les mêmes journaux cachaient les
noms et les photos des hommes qui risquaient la peine de mort pour le meurtre
de M. Khashoggi. Aujourd'hui encore, je suis déchirée d'écrire sur Loujain,
effrayée à l'idée que parler de son calvaire puisse lui faire du mal. Mais ces
longs mois et l'absence d'espoir n'ont fait qu'augmenter mon désespoir de voir
l'interdiction de voyager imposée à mes parents, qui sont en Arabie saoudite,
révoquée et de voir ma brave sœur libérée.
Alia Al-Hathloul vit à Bruxelles.
12 janvier 2019
La malédiction d'Orphée
"L’important, c’est de sortir de sa zone de confort. Il ne faut pas nier sa provenance sociale et culturelle mais ne pas non plus laisser ses origines devenir un destin."
Raphaël Glucksmann
Rien n'est jamais joué. Comme le note avec sagesse Jean-François
Billeter "ce que l'on n'a pas reçu au début de la vie, il ne faut
pas l'exiger plus tard, mais le donner. C'est une faute de
l'exiger comme un préalable à tout échange, pire encore d'en faire
un motif de rétorsion ou de vengeance. Il faut donner, réamorcer
l'échange. J'en connais qui ont raté leur vie faute d'avoir
compris cela."
Lu dans:
Raphaël Glucksmann. Les Enfants du vide, de l’impasse individualiste au réveil citoyen. Ed. Allary. 2018. 224 pages.
Jean-François Billeter. Une autre Aurélia. Editions Allia. 2017. 96 pages. Extrait 1138 de l'éditon Kindle.
11 janvier 2019
Les gardiennes du temple
"Je la remets sur son dos, je savonne et je rince, précautionneusement. Je connais son corps par cœur. Son corps qui a tant aimé Lucien. Nous, les aides-soignantes, nous sommes les gardiennes du temple des amours passées."
Valérie Perrin
L'intimité que procure les soins aux personnes, essentiellement pour ces gestes simples que sont la toilette, la gestion des incontinences, les soins d'escarres, les soins esthétiques élémentaires qui font du bien ne connaît guère la valorisation qu'ils méritent. Elles sont pourtant essentielles à la dignité humaine des plus faibles, et leur permet de rester bien dans leur corps quelle que soit sa déchéance. Lors des visites en maison de repos et de soins, à l'hôpital, à domicile lorsque mes pas croisent les équipes infirmières, la question m'effleure souvent: que ferons-nous le jour où ces personnes humbles et efficaces se mettront en grève prolongée pour défendre leur profession?
Lu dans:
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages.
09 janvier 2019
Mais où (qui) est donc Soren ?
"Combien de vies dans une vie ?
C’est comme demander combien de pièces
dans un puzzle. "
F. Dannemark. Une fraction d'éternité. 2005
Mais où (qui) est donc Soren ? Personne ne l'a revu depuis ce soir-là, il traversait un pont. Un mois pour traverser un pont c'est long... Le dernier et beau livre de Véronique Biefnot et Francis Dannemark, tente de percer la complexité d'un ami disparu. Dès la première page, on part dans une longue traque pointilliste donnant la parole à une foule d'amis et familiers de l'absent, ils sont plusieurs dizaines - en autant de chapitres courts - comme nos rencontres dans la vraie vie. Question éternelle de ce qui survit quand on disparaît: la somme des empreintes laissées dans le regard de nos proches, tous si différents, ou notre propre image multiple, aux facettes changeantes dans le temps, l'espace et les rencontres de la vie? Dès le départ de l'intrigue naît pourtant comme une évidence "que ce Soren insaisissable est vivant", contre toute vraisemblance judiciaire, comme on pressent une présence dans son dos dans une chambre occultée. Toute cette vie foisonnante, faites d'amours, de musiques, d'écriture, de rêves et d'échecs, ne peut s'être terminée sur pareil malentendu d'un pont mal enjambé, volontairement ou non. Cela peut être long, un pont, et mener loin, on effleure l'allégorie d'un passage vers autre chose. Le dénouement est superbe, pareil à la vie qui se déroule de la manière la plus inattendue qui soit. Tant d'indices annoncent la fin de l'histoire et soudain - comme dans Prince of Persia - derrière l’infranchissable muraille s'ouvre une nouvelle route. "Ce qui reste, c’est ce qui vient" comme le suggérait Maurice Bellet cité en exergue, et qui sait, un autre ouvrage débute peut-être à l'autre bout du pont. Bref, pas pour lecteurs paresseux, une "grosse bouchée" comme disent si bien les Québecois, qui se lit goutte à goutte, Petit Poucet qui sème des cailloux, laisse des images, des sons, des senteurs durables, et suscite l'émerveillement devant l'appel de la vie qui sans cesse recommence et se réécrit.
Lu dans:
Sort en librairie ce 10 janvier 2019.
Francis Dannemark, Véronique Biefnot. Soren disparu. Le Castor Astral. 2019. 250 pages. Extrait p.160
https://www.castorastral.com/livre/soren-disparu/
http://www.francisdannemark.be/biefnot-dannemark/
La guerre est finie
"Avant de s'endormir, madame Gentil m'a raconté ce qu'elle nous raconte depuis des mois à Jo, Maria et moi. C'est toujours la même histoire : elle est née en 1941, sa famille vivait dans la cave de la maison pour se protéger des bombes. Elle entendait les sirènes et les avions quand ils passaient dans le ciel. Un matin, elle s'est réveillée dans une chambre inconnue. Il y avait des fleurs sur la tapisserie et de grandes fenêtres traversées par le soleil. Elle a pensé qu'elle était morte, qu'elle était au paradis. En vérité, la guerre était finie et ses parents l'avaient montée d'un étage dans la maison pendant qu'elle dormait."
Valérie Perrin
De combien de patients aimerait-on pouvoir clore la consultation
par un sobre "allez, la guerre est finie", débouchant sur une chambre
avec des fleurs sur la tapisserie et de grandes fenêtres traversées par
le soleil. Patients en guerre permanente contre un affection qui les
mine, contre leur enfance refoulée, contre les incertitudes des
changements d'âge ou d'orientation professionnelle. Jeunes papas traqués
par l'absence d'image de ce que serait un père, jeunes mamans femmes
d'ouvrage sur les quais de Ouistreham courant "d’une chose à l’autre,
maladroites, toujours en retard d’un reproche" (F. Aubenas), ados en
rupture d'école, profs en rupture d'eux-mêmes, vieillards fatigués
d'attendre une issue qui se dérobe. Le plus étrange? Le plus étrange
étant sans aucun doute que tous ces êtres écorchés, peinant dans une
existence difficile, craignant pour leur avenir et celui de leurs
enfants, soient absolument normaux et qu'on les croise chaque jour dans
nos rues, les saluant d'un joyeux bonjour ou d'un souhait de bonne
soirée. Ni pauvres, ni laids, ni voûtés, ni habillés de cendres, ni
tristes de visage ou de récit, ils sont les citadins multiples de nos
villes, les passants de nos rues. Le courage de vivre au quotidien est
une vertu bien partagée.
Lu dans:
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages. Extrait p.377
08 janvier 2019
Le choix de Symcha Turk
"Le comportement de Symcha Turk, citoyen de Zolkiev, peut être cité en exemple du dévouement d'un père et d'un mari. Les Allemands lui avaient dit que lui, en tant que professionnel, pouvait être sauvé, mais à condition qu'il abandonne sa famille. En réponse, il prit ostensiblement la main de sa femme d'un côté, celle de son enfant de l'autre, ainsi unis ils marchèrent vers la mort la tête haute."
Gerzson Taffet
Symcha Turk imagina-t-il un instant à quel point le récit de son
choix a pu interpeller 60 ans plus tard le lecteur anonyme que je suis.
L’instantanéité de la décision à prendre ne peut se concevoir qu'au prix
d'une longue maturation des priorités que l'on se donne quant à ses
choix de vie, privilégiant dans le cas présent la dignité et les liens
que crée un long parcours de confiance réciproque à une survie dans la
servilité. Pareil récit ne peut que nous aider à mûrir nos propres
convictions personnelles.
Lu dans:
Philippe Sand. Retour à Lemberg. Albin Michel. 2017. 544 pages. Extrait p. 414
Gerzson Taffet. Holocaust. The Jews of ZoIkiew.
07 janvier 2019
La petite fée Espérance
"Il reste des mots inscrits sur les branches du bonheur."
François Cheng
Une à une les guirlandes lumineuses s'éteignent pour une longue
année. Les municipalités organisent des feux de joie alimentés par les
sapins récoltés, et déjà pointent les soldes. 2019 s'ébroue après une
débauche de feux d'artifices dignes des années exceptionnelles de
progrès et de prospérité. Qu'on soit loin du compte est apparu comme
soudain négligeable, par temps d'incertitude tout ce qui fait fête est
bon à prendre. Compteurs de l'année à zéro, on se prend à espérer que
les petits bonheurs sauront rendre leurs couleurs à des semaines
annoncées comme moroses. La petite fée Espérance, sortie la dernière de
la boîte de Pandore, supplante toutes les autres.
Je vous souhaite une bonne année 2019
CV.
CV.
Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Coll. Blanche. 2018. Édition du
Kindle. p.247
24 décembre 2018
Fugace comme l'oiseau
"Je suis heureux et rien n'en est la cause."
Christian Bobin
C'est aussi fugace et inattendu qu'un oiseau de paradis qui
pénètrerait dans le salon, par une soirée ni meilleure ni pire que
d'autres. Est-ce la flambée dans le feu ouvert, le vieux Chivas, la
nocturne de Chopin, les quelques lignes de Spinoza glanées dans Frédéric
Lenoir, l'époque de l'année ou le hasard qui tisse un fil entre ces
ingrédients minimes? Une fraction de temps s'impose l'évidence: on est
bien. Et l'oiseau s'envole, le 23 décembre passe la main au 24, pas la
peine d'en faire un traité philosophique: la vie comme elle va a ses
pépites, et personne ne sait qui les jette, ni s'il y en aura d'autres,
ni quand.
Lu dans:
Christian Bobin. Le monde des Religions. Entretien, nov.-déc.2013.
Frédéric Lenoir. Du bonheur: un voyage philosophique. Fayard. 2013. 240 pages.
23 décembre 2018
Trêve des confiseurs
"Ce moment qui n'est plus le voyage et pas encore l'arrivée
quand le train qui déjà ralentit
est passé de la nuit noire aux avenues de banlieue.(..)
Nous sommes encore là déjà nous sommes ailleurs
le voyageur impatient dans le train descend sa valise
et s'en va attendre l'arrivée debout dans le couloir déjà prêt à descendre."
Claude Roy
2018 arrive en gare, étrange période d'une dizaine de jours en
points de suspension, où on laisse l'année s'éteindre. On est là , et
déjà ailleurs, aveuglés par les illuminations et les feux d'artifices.
On se souhaite le meilleur pour l'an qui vient, participant à la course
fiévreuse aux emplettes. On feint d'y croire, Obama fera l'intérim de
Trump, Theresa May deviendra présidente de la Commission de l'UE, Theo
Francken président de Groen. On se compte: demain on sera 14 à
s'embrasser sous le gui, ou 40, ou seuls. On est nombreux quand on est
seuls, mais cela se cache. Mais je vous laisse, car il est temps de
descendre, le quai attend les voyageurs qui se pressent vers leurs
destinations incertaines, se hâtant même si personne ne les attend et
qu'ils ne savent où aller. Les fêtes de fin d'année, ce rite de
passage.
Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115
pages. Extrait p 23
21 décembre 2018
L'image de soi-même
« Quand je me suis réveillé, je me suis juste dit que c’était un rêve. J’avais tout oublié, tout effacé, j’ai même dû consulter Google pour voir qui j’étais, ce qui m’était arrivé. »
Stig Broeckx
Stig Broeckx a traversé 5 mois et 20 jours de coma suite à un accident de course cycliste en 2016, Au réveil un échange verbal, un partage de regards et d'émotions muettes sont déjà une victoire, doublé de la nécessité de tout réapprendre: communiquer en clignant des yeux, manger, parler, se tenir en équilibre, marcher et tout récemment refaire du vélo. Amnésique, il consulte Google afin de redécouvrir qui il était. Où se chercher quand on s'est perdu, comment se reconstruire? A défaut d'une identité, la retrouver au départ d'images externes que nous avons laissées sur les réseaux sociaux ou sur Google? Qui sont mes amis, qui est ma famille, quels étaient mes rêves avant. On peut rester en vie en ayant perdu le fil de sa vie: à quel moment suis-je moi, celui qui a été ou celui qui vient?
Je vous souhaite une bonne semaine. Comme me le glisse un de mes mails ce matin, à partir d'aujourd'hui, tout dans la nature va se tourner à nouveau vers le soleil...
CV.
Lu dans:
Stig Broeckx, miraculé après 5 mois de coma. Eric Clovio. Le Soir 21 décembre 2018. p. 27
20 décembre 2018
Quand la fiction devient information
« J’avais peur de l’échec. Plus mon succès grandissait, plus cette peur de l’échec augmentait »
Claas Relotius, grand reporter au Der Spiegel
Cela commence comme un conte de fées. Récompensé par les prix
médiatiques les plus prestigieux, dont le « Journalist of the year » de
CNN en 2014, inscrit par Forbes sur la liste des 30 personnalités
médiatiques les plus influentes d’Europe, Claas Relotius, grand reporter
au prestigieux magazine Der Spiegel recevait le 3 décembre dernier le
prix du
meilleur papier de l’année pour un reportage en
Syrie. Les jurés avaient notamment souligné la qualité des sources pour
son travail journalistique. "En réalité, tout était faux. Les citations,
les lieux, les scènes, les gens étaient inventés. Certains de ses
reportages étaient parfaits, bien recherchés. Mais d’autres étaient
entièrement inventés», a reconnu le magazine Der Spiegel ce mercredi.
Nul ne peut se réjouir d'une duperie, a fortiori quand elle touche
ceux qui ont pour mission de nous informer. La proximité entre le
meilleur et le pire, l'attrait du vide quand on atteint les plus hauts
sommets, l'angoisse que cela ne dure nous interpellent pourtant. Nos
failles s'accroissent avec la grandeur du projet qui les porte, et la
faillite de ce grand reporter rappelle à bien des égards les récents
suicides inexpliqués de chefs de cuisine prestigieux et étoilés au
sommet de leur gloire. Que le Capitole ne soit guère éloigné de la
Roche tarpéienne ne vaut pas que pour les hommes politiques mais nous
concerne tous.
Lu dans:
Christophe Bourdoiseau. Le grand reporter du Spiegel était un imposteur. Le Soir du 20 décembre 2018.
Christophe Bourdoiseau. Le grand reporter du Spiegel était un imposteur. Le Soir du 20 décembre 2018.
18 décembre 2018
Le frémissement de l'instant incertain
"La soirée devait être retransmise dans toute la France, et sur le podium on s'affairait. On répétait les acclamations et applaudissements, on répétait aussi les morceaux, tous en play-back sur une bande audio. La Fête de la musique allait donc se résumer à une suite de poses répétées sur fond de karaoké. Plus tard dans la soirée, sur le cours Julien, pendant que je savourais un rhum-citron en terrasse, un jeune homme mal peigné, mal sapé et sans contrat jouait du saxophone sur un seuil, une sorte de jazz improvisé, superbement chaloupé, à l'arrière-goût mélancolique, offrant plus de musique dans son chant égaré que toute la méga-soirée télévisée à venir. Pour moi, tout le charme de la vie est dans le frémissement de l'instant incertain."
Elisa Brune
Une fin d'après-midi d'octobre, à Ronda en Andalousie, une femme
inconnue s'est mise à danser sur une mélodie de Kendji Girac jouée à la
guitare par un inconnu. Ils ne se connaissaient guère, et l'initiative
était aussi incertaine qu'improvisée. Pur moment de grâce comme
l'existence nous en accorde à profusion, que je ressentis comme un rayon
d'éternité. Ce matin, entre deux visites, deux hérons s'invitent à mon
regard. Immobiles et gracieux sur leurs pattes élancées, je savoure ce
moment de grâce inattendu. Soudain ils prennent leur envol, en couple,
un départ de voyage de noces, légers comme le ciel de ce mi-décembre.
Cette légèreté m'interroge: l'impression de bonheur que ce couple
gracile dégage est-elle illusion pure? Et leur fragilité face aux périls
qui les entoure est-elle plus grande que la mienne? Comme eux, ma
survie n'est qu'à un battement de cœur d'un retour au rien initial, et
mon bonheur a la fragilité d'une boule de Noël. Leur apparition soudaine
dans ma journée, comme la danseuse de Ronda il y a cinq ans, appartient
à ces étincelles qui nous font quitter un moment le mode Pause dans
lequel notre existence se complaît pour découvrir un frémissement de vie
qui en fait la richesse.
Lu dans:
Elisa Brune. Tant pis, je fonce: 55 façons de s'ouvrir au possible. Odile Jacob. 2018. 176 pages. Extrait p.30
17 décembre 2018
Dernier de cordée
" L’alpiniste apporte du sens lorsqu’il montre qu’il tient davantage à la vie des autres qu’à la sienne, lorsqu’il démontre qu’un groupe humain progresse au rythme du second, du troisième... que le plus bel exploit est toujours celui du dernier de cordée."
Philippe Descamps
Lu dans:
Philippe Descamps. Dernier de cordée. Le Monde diplomatique.
janvier 2018. p. 28
16 décembre 2018
à mots comptés
"Il guette le jour qui se lève
à chaque escale un nouvel horizon
à vingt ans on rêve d'Amérique
à quatre-vingts d'arriver chez le fleuriste
le désir est pareil."
C.V
Les éditions Eranthis me font le cadeau d'éditer, après Le Carnet
Moleskine (2011), un second petit recueil de textes courts "à mots
comptés". Ces mots et phrases courtes qui parsèment nos journées, fruit
de notre imagination ou de nos rencontres. Ces mots aux ailes de
papillon qui nous enchantent, nous emportent vers d’autres réalités pour
se nicher ensuite dans les recoins secrets de nos âmes. Pour les
partager, il faut les capturer au filet léger de l’écriture, les
entourer de silence et de quelques images de beauté. Comme le souligne
avec délicatesse Bérengère Deprez "tout en pudeur et en gravité, avec
une pointe d'humour, de mélancolie, d'ardeur, de dérision, ces mots
comptés finissent par compter, par camper dans les esprits. Les
photographies de l'auteur leur font contrepoint, et alors s'élève un
chant léger sur la basse continue de la vie." Mots et illustrations ne
sont que vent et vide s'il ne se trouve des artisans éditeurs pour leur
donner le support d'encre et de papier choisis, le format qui tienne
dans la paume de la main, le talent de placer la bonne phrase au
meilleur endroit et de partager leur enthousiasme pour lui donner vie au
moment précis où c'est Noël. L'édition d'un livre est une naissance et
un cadeau.
Lu dans:
Carl Vanwelde. À mots comptés. Eranthis 2018. 88 pages. Extrait p.51. Voir.
Carl Vanwelde. À mots comptés. Eranthis 2018. 88 pages. Extrait p.51. Voir.
Vient de paraître. En vente (16 €) dans les bonnes librairies selon l'expression consacrée et aux éditions Eranthis (https://www.i6doc.com/fr/book/?gcoi=28001100039840). Quelques exemplaires personnalisés sont également disponibles chez l'auteur (carl.vanwelde@uclouvain.be) pour les lecteurs fidèles d' Entre Café et Journal, exemplaires en nombre limité dont la vente bénéficiera intégralement au centre de santé de Malem-Hodar (Sénégal).
15 décembre 2018
Si l'oiseau ne chante
"Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe."
Jacques Prévert
"On les appelle gluaux, baguettes recouvertes de glu, longues de
quelques 70 centimètres, destinées à être fixées sur des branches
d’arbres, d’arbustes ou au sommet de grandes perches basculantes (quatre
mètres de haut), appelées cimeaux, que l’on redresse an que les gluaux
se trouvent au niveau de la cime des arbres. Le principe de la chasse à
la glu est simple : grives (quatre espèces sont ciblées : la grive
musicienne, draine, mauvis, litorne) et merles noirs se posent sur ces
pièges englués. Le chasseur vient les décoller et les nettoyer à l’aide
de cendres ou, plus souvent, d’un dissolvant. Le petit oiseau – la
taille varie de vingt à trente centimètres selon l’espèce, et le poids
n’excède pas 100 grammes – est alors mis en cage. Il servira d’appelant
pour attirer, en chantant, d’autres grives, et permettre aux chasseurs
de les tirer. Cette chasse se pratique de l’aube, une heure avant le
lever du soleil, jusqu’à 11 heures. "
Lu dans:
La chasse à la glu jugée cruelle par les défenseurs des oiseaux. Le Monde 14 décembre 2018. Planète. p.5
14 décembre 2018
13 décembre 2018
Métamorphose du quotidien
"Je vais prêter mon appartement à des amis pendant une semaine, raison pour laquelle je m'oblige à le pomponner, et en un seul week-end j'enchaîne tous les petits travaux qui traînent depuis des mois ou des années (la lampe cassée, l'étagère qui manque, le tapis troué, la douche bancale...). Dans la foulée, je trie les amoncellements en souffrance, je modifie la déco (bonjour les idées saugrenues), sans parler du ménage hautement attendu, et au final l'endroit est méconnaissable, quasi prêt à parader dans un magazine. Pourquoi l'ai-je fait pour eux et pas pour moi? Voilà la question qui me turlupine. (..) Pouvoir se passer des invités, du plombier ou de l'éditeur pour maintenir l'appartement habitable, le physique en forme et le travail à flots ? Demain, je ferai comme si j'avais des invités. Mieux, demain, je serai ma propre invitée."
Elisa Brune
Lu dans:
Elisa Brune. Tant pis, je fonce: 55 façons de s'ouvrir au possible. Odile Jacob. 2018. 176 pages. Extrait pp. 41, 43
Elisa Brune. Tant pis, je fonce: 55 façons de s'ouvrir au possible. Odile Jacob. 2018. 176 pages. Extrait pp. 41, 43
11 décembre 2018
Sagesse
"Quatre choses ne reviennent jamais en arrière:
le temps passé,
la pierre lancée,
le mot prononcé,
l'occasion manquée."
Lucía Etxebarria de Asteinza (1966- ) Le Contenu du silence (2012)
10 décembre 2018
Sagesse de Léon Tolstoï
"Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. "
Léon Tolstoï. Anna Karénine
Ainsi commence Anna Karénine, première phrase d'une oeuvre monumentale de Tolstoï à un moment de sa vie particulièrement éprouvant. Ce qui est vécu se décrit avec justesse.
09 décembre 2018
Petites impostures
"La tentation de rappeler le grand rôle qu'on a pu jouer en de petites affaires."
Pierre Hebey
Tentation permanente, à laquelle le médecin n'échappe pas. S'attribuer
le mérite d'une guérison dont le patient a bénéficié par sa bonne
nature, ou par la patience du Temps ce grand guérisseur, constitue une
petite imposture dont nous ne sommes pas dupes. Pourquoi en faire tel
usage, si ce n'est par besoin permanent de réassurance, par petite
vanité et surtout besoin d'être aimé et admiré? Les plus grands maîtres
restent de petits hommes.
Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.76
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.76
08 décembre 2018
Ces notes de pain grillé et de cuir
"En été j'ignorais encore
combien sans toi..."
La phrase d'hier me vaut ce beau texte de méditation sur le deuil professionnel, que bien de nos amis auraient pu m'écrire et que je ne peux m'empêcher de vous partager avec l'accord de son auteur.
"Deuil d'un être cher. Deuil d'une situation professionnelle terminée. Tu
voudras bien excuser l'appropriation de ton beau texte pour ma
situation personnelle, mais tu devines le poids pour moi d'avoir arrêté
de travailler et la nécessité de combler le vide de cette perte, perte
de la présence des travailleurs vus chaque jour, de leur regard, de leur
présence, perte aussi de ces milliers de lettres, fax, mails des
consommateurs criant leur désarroi et des conclusions de médiations
souvent positives que je leur signifiais. Aujourd'hui, cela fait quatre
jours que je mets ma cave à vin en ordre. Cette descente dans la cave
est une sorte de descente en soi. Chaque bouteille prise en main, chaque
bouteille retrouvée, évoque le souvenir du vigneron rencontré mais
aussi le potentiel d'une dégustation avec des proches dans le futur.
Chaque bouteille est un pont entre le passé, un peu mort car enfermé
dans une bouteille, et le futur des saveurs qui nous saisiront le nez et
permettront d'évoquer le pays du vigneron, les senteurs de son pays et
les paroles qu'ils nous a dites. Chaque bouteille, non à la mer mais
dormant dans ma cave, soigne le deuil de la rupture. Ce soir, D.
et moi-même avons ouvert une bouteille de 2003 du pays du Pic Saint Loup
dans le Languedoc. J'ai écrit un mail au vigneron pour le bénir d'avoir
mis dans cette bouteille des saveurs épicées, de thym, de safran, de
girofle mêlées à des notes de pain grillé et de cuir... Établir
des ponts, en acte ou en pensée, boire ensemble une bouteille remplies
de messages du passé... et le deuil devient supportable."
07 décembre 2018
L'hiver de l'absence
"En été j'ignorais encore
Combien sans toi
L'hiver est long et le lit froid."
Antoinette Dalcq
Sans aucun doute, une des plus belles choses qu'il m'a été donné de lire sur le deuil.
Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.33
06 décembre 2018
Où est passé le Baiser?
"Oublier ce qui n'est jamais advenu."
Françoise Lefèvre
On fait des rêves grands comme ça, on rate le train pour Paris et on
arrive en banlieue. Au mur de sa chambre, une reproduction du Baiser de
Hayez attirait mon regard de longue date. Elle était âgée, seule et
semblait en attente. Son ardent la rejoindrait, à coup sûr, le moment
venu, dès qu'il serait libre, mais sa femme était souffrante et on ne
quitte pas une malade. Un jour le Baiser a disparu, laissant une trace
délavée sur le papier vieilli. J'appris par mon journal qu'un notable
s'était donné la mort après avoir perdu son épouse. Les hommes
promettent tant de choses.
Lu dans:
Françoise Lefèvre. Se perdre avec les ombres. Ed. du Rocher. 2004. 202 pages. Extrait p.22
04 décembre 2018
Sous les pavés la grogne
« La France, pays où la tentation révolutionnaire n’est jamais loin et fait partie de l’identité au même titre que drapeau et l’hymne national, flirte avec la crise politique. (..) Le président français n’a toujours pas trouvé la formule pour désamorcer une révolte dont le cri le plus répandu lui est opposé : “Macron, démission”. L’un des graffitis tagués sur l’Arc de triomphe était « Pour moins que cela, nous avons coupé des têtes. »
El País
Amusante observation du grand quotidien espagnol, dont le pays n'a
pourtant guère été épargné par les manifestations géantes ces
dernières
années. Certains comparent la situation actuelle aux émeutes de
Mai 68. Nuance, les graffitis sur les murs étaient tout de même
plus inspirés ("sous les pavés la plage", "il est interdit
d'interdire", "participons au balayage: il n'y a pas de bonnes
ici"), témoignant d'une créativité que permettait une société en
croissance continue avec une jeunesse sans inquiétude métaphysique pour
son avenir.
La mémoire des doigts
"Je ne sais pas pourquoi
Cette mélodie me fait penser à Chopin
Je l'aime bien, Chopin
Je jouais bien Chopin
Chez moi à Varsovie."
Bécaud. Le pianiste de Varsovie.
Moment de grâce. Je termine mes écritures aux Jardins de la
mémoire, quand me parviennent quelques notes de Chopin. Dans sa chambre,
une résidente nonagénaire dont la mémoire s'est perdue joue. Son piano
est le seul compagnon rescapé de sa vie antérieure, et il me semble
qu'elle lui confie le récit de son existence, et ce qu'elle en espère
encore. Ses compagnes d'étage sont en ergothérapie, rêvassent assises en
cercle ou écoutent de vieilles chansons des années 50, elle joue
Chopin et Varsovie. Je reste un moment, intrigué par ces doigts qui
courent sur le clavier, agiles, et la mémoire intacte de ces notes
venues de l'origine de sa vie. Et si, vieillissant, l'essentiel n'était
pas ce qu'on perd mais ce qu'on conserve, qui sans doute représente le
meilleur de nous-même? Soudain elle découvre ma présence, sourit, sort
une partition jaunie et entame "Couleur Tendresse" de Richard
Clayderman. On ne saurait mieux résumer ma matinée.
02 décembre 2018
Une vie de senior
"Je me retrouve donc avec la carte Senior qui me donne le droit de voyager avec une réduction de cinquante pour cent, parfois, de vingt-cinq pour cent, toujours. Dans tous les pays d'Europe. À partir de ce jour, à chaque fois que j'achèterai un billet, je serai contrainte de prononcer le mot senior."
Françoise Lefèvre
... et dans tous les musées et expos, avec une précipitation
diligentée par la crainte de voir les billets imprimés sans la ristourne
par une préposée trop rapide. Laquelle lèvera sur nous un regard amusé: "et vous croyez peut-être que cela ne se remarque pas?"
Lu dans:
Françoise Lefèvre. Se perdre avec les ombres. Ed. du Rocher. 2004. 202 pages. Extrait p.58
30 novembre 2018
Sagesse du cordonnier
"Je travaille durement
Soyez gentil
N'apportez avec vous
Ni pessimisme
Ni envie
Ni rumeur
Ni méfiance
Ni mauvaise volonté
Ni désarroi
Ni jalousie
Ni abattement
Ni mécontentement
De grâce, ne vous laissez pas aller."
Lu dans l'échoppe d'un cordonnier (cité par Pierre Hebey)
Dans l'échoppe d'un cordonnier, Calle di-Parrochia di San Zaccaria.
Une affichette toute en longueur, en majuscules grasses
d'imprimerie, fait comme un écho à cet autre cordonnier de mon quartier
qui signalait en vitrine "qu'il n'y a que deux manières de travailler,
VITE ou BIEN, moi j'ai choisi." Le métier est en passe de disparaître,
ce modeste cordonnier "sans rien d'particulier / dans un village dont le
nom m'a échappé / qui faisait des souliers si jolis, si légers / que
nos vies semblaient un peu moins lourdes à porter" (Goldman) mais leurs
écriteaux crayonnés me restent en mémoire comme un mode d'emploi de
l'existence.
On se racontait jadis cette histoire de corps de garde où tout était
faux sauf la morale qu'elle véhiculait. Ce soldat qui retrouve sa rue,
quittée précipitamment dix ans plus tôt pour déclaration de guerre, ému
devant la maison de son enfance, la boulangerie, la boutique du
cordonnier où il avait déposé la veille de sa fuite une paire de
chaussures . Il y pénètre, hume aussitôt l'odeur de jadis mêlant cuir
mouillé, colle, sueur. Il sort le coupon jauni par dix ans d'absence,
avec un chiffre et ses initiales. Miracle, le cordonnier retrouve la
paire sans peine et dit: "j'ai eu beaucoup de travail ces temps-ci et
n'ai pu les terminer, pouvez-vous repasser demain?" N'est-ce pas
délicieux?
Lu dans:
Pierre Hebey. Les passions modérées. NRF. Gallimard. 1995. 472 pages. Extrait. pp.401, 402
Pierre Hebey. Les passions modérées. NRF. Gallimard. 1995. 472 pages. Extrait. pp.401, 402
Jean Jacques Goldman. Il changeait la vie.
Sagesse de François Cheng
La fleur qui affleure d'entre les pavés,
Un rayon qui raye la patine d'un mur,
Le regard de pitié que nous jette la bête
De somme surchargée, le furtif parfum
Qui nous arrête et nous emplit de regret.
Et tous les cris entendus: cri de l'enfant
Qui a perdu sa mère, ou de la mère
Qui a perdu son enfant, cris des oiseaux
Qui varient selon l'heure, cris de douleur
Ou de plaisir qui tant se ressemblent.
Et l'instant muet qui soudain révèle,
Au-dedans et au-delà de nous,
Trouant le palpitant présent, l'impalpable
Présence qui nous fait dire à voix basse :
«Nous sommes parce que tu es.»
Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p.44
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p.44
28 novembre 2018
Feu d'artifice
"Qui veut briller n'éclaire pas."
Sagesse taoïste
On lit tant de choses. Pour s'apercevoir que la sagesse n'a pas d'âge.
Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait p. 131
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait p. 131
Comme une envie d'inactualité
"Vouloir vivre de son temps
c'est déjà être dépassé."
Eugène Ionesco
Qui n'a ressenti quelquefois une étrange satiété, une réaction contre la tyrannie de l'actualité à laquelle nous nous soumettons davantage par addiction que par réflexion. Contester l'importance des événements qui se précipitent, et les mettre en perspective. Délaisser l'allégresse de l'initié, qui sait ce qui se passe au moment précis où cela se passe: une action terroriste au Yémen, une voiture à contre-sens sur l'autoroute de Charleroi, un communiqué de presse ministériel réagissant à une saillie d'un contradicteur. Le bruit du monde emprisonne et suscite parfois l'impatient besoin d'une halte. Et si on tentait de greffer un peu d'inactuel sur l'actuel afin de briser cet enfermement asphyxiant, redécouvrant le plaisir du livre oublié, de l'habit passé de mode, du vélo oublié dans sa cave, d'une vieille amitié. Comme l'écrivait en 1998 (au siècle passé, 20 ans déjà, quelle inactualité !) Pierre Hebey "L' Actuel dévore de plus en plus vite les événements et les gens dont il se nourrit. Il avale, il ne mastique même plus. C'est un monstre à l'insatiable appétit qu'on nous enseigne à vénérer comme une divinité à laquelle nul ne saurait se soustraire."
Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.12
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.12
27 novembre 2018
Sagesse de Bertolt Brecht
"On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent
Mais on ne dit jamais rien de la violence
Des rives qui l'enserrent.
On dit que le vent qui courbe les bouleaux est violent
Mais qu'en est-il de la tempête qui courbe les hommes
qui travaillent dans les rues ?"
Bertolt Brecht. Sur la violence
Il est une autre forme de violence, bien actuelle. Le weekend
passé, le centre commercial de Villeneuve d'Ascq scintillait de mille
feux, Saint Nicolas, Noël et Black Friday confondus. On ne peut qu'être
éblouis devant tant de robes superbes, de costumes ajustés, de
chaussures au cuir souple étalés pour le désir. Auparavant ces articles
occupaient l'espace des rues chics et des boutiques de zone franche dans
le aéroports et les palaces. Elles se trouvent actuellement au seuil
des quartiers suburbains dans des centres commerciaux devenus espaces de promenade et de distraction. Admirer sans consommer, désirer
sans se satisfaire, et sans l'illusion d'un jour y arriver, ne
constitue-t-il pas une des formes les plus raffinées de la violence?
26 novembre 2018
Autopsie de la fatigue
"Au verger de mémoire
Entre promesse et souvenir
Je suis l'arbre je suis
Le tronc et la sève et le fruit.
Ah ! Donnez-moi l'humble force de croire
A ce grand œuvre à travers moi
Mais pour ce soir je n'en peux plus
D'avoir vécu
Toutes ces vies à la fois ! "
Antoinette Dalcq
De toutes les plaintes déposées lors d'une consultation, la fatigue
est la plus récurrente. La recherche d'une maladie sous-jacente suscite
l'inquiétude du patient et l'attention du médecin, à juste titre.
Démarche fréquemment décevante lorsque tous les examens techniques
reviennent normaux: un patient à prise de sang normale aurait-il droit à
la fatigue? Sans aucun doute, tant le rythme de vie que nous nous
imposons quotidiennement épuise la sève. Il reste une piste, guère
testée jusqu'à présent: agrafer le poème d'Antoinette Dalcq aux
protocoles d'examens normaux en guise de commentaire et de programme de
vie.
Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.52
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.52
23 novembre 2018
Ecoute... la vie
"J'écoute aussi
Tout ce qui n'est pas dit
Tous les désirs tous les conflits
A travers larmes et naissances
Mauvaises nuits
Et trop lourdes dépenses.
La maison grande à rebâtir...
Ou les amours sans espérance
La solitude l'impatience
Devant le mur de l'avenir."
Antoinette Dalcq
Une amie que je n'ai connue que par ses écrits, ce devait être une belle
personne, est venue me parler ce soir. Dans mon bureau, le silence
revenu, je lis ses paroles qui rejoignent mes souvenirs d'une journée
assez ordinaire, peuplée des récits de "larmes, de naissances, de
mauvaises nuits, de trop lourdes dépenses." Toutes choses minimes et
essentielles, la vie des gens constitue le plus beau des romans.
Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.51
Ces mots qui font vivre
"Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis."
Paul Eluard. Extrait d'un poème à Gabriel Péri
Et si demain nous privilégions
ces mots qui font vivre
délaissant ces paroles qui nous écorchent les lèvres
autant qu'elles blessent présents ou absents
ceux qu'ils sont supposés atteindre.
22 novembre 2018
Univers, univers
"Nous sommes des univers passagers
dans l'univers qui s'éternise."
Régis Jauffret
Le temps de la cuisson d'un gigot d'agneau, une femme imagine les
diverses
existences qu'elle aurait pu vivre, ou aimerait vivre encore. Nous
connaissons tous ces moments fugaces, une seconde, une heure, où se
déroule en nous tout un univers de sensations,
de souvenirs d'un passé heureux ou de désirs d'un bonheur encore
possible. Si dense et si fragile. Hasard, j'ai retrouvé hier une énorme
farde de coupures de presse
jaunies sur l'assassinat du Président Kennedy le 22 novembre 1963.
Il représentait pour les gosses que nous étions un univers de
jeunesse, de réussite, de progrès, idéalisé comme seuls les mythes
peuvent l'être. Nous assistions en direct à l'éclatement de cet
univers en même temps que celui de sa boîte crânienne: cela
existait, soudain cela n'était plus et le monde continuait. Ce fut
sans doute ma première leçon de philosophie appliquée, que je me
devais de consigner patiemment durant plusieurs semaines en
découpant la presse. Amusant: à peu de temps près ma future épouse
réalisait une farde similaire sur la conquête de l'espace. Nous
étions dans le même Univers, mais nos univers n'étaient pas les
mêmes.
Lu dans:
Régis Jauffret. Univers, univers. Verticales. 2003. 607 pages.
21 novembre 2018
La haine douce
"Je hais les gens, et ils me le rendent bien."
parole glanée en salle d'attente
On connaît la haine sauvage, partagée chaque jour par les chaînes d'information. Il est une haine plus sournoise, dont les méandres serpentent dans notre quotidien, discrète et inattendue.
La salle d'attente abrite un trésor: tous nos derniers livres lus et
choisis avec soin, mis à la disposition des patients qui souhaitent les
emprunter. Expérience de partage fort enrichissante vécue souvent comme
un prolongement de la parole médicale. Parmi ces ouvrages, le livre
"Cerveau droit, cerveau gauche : Cultures et civilisations" du Pr Lucien
Israël. Surprise: un patient a biffé rageusement de plusieurs traits de
bic le nom "Israël" sur la tranche, véritable plaie béante sur
l'étagère. L'existence est une succession d'enthousiasmes et de
désillusions, mais découvrir que parmi la foule de ces patients
aimables, déférents, policés s'en trouve un au cerveau pareillement
dérangé me laisse songeur. Je me surprend à les scruter quand ils
pénètrent dans le cabinet de consultation: "serait-ce lui?" La haine de
l'autre parviendrait-elle à contaminer subrepticement jusqu'à notre
propre regard?
20 novembre 2018
Sagesse des ponts
"Le plus court chemin de soi à soi, c'est l'autre."
Paul Ricoeur
Confidence reçue.
"Un pont
enjambant l’abîme dans lequel était ma vie
me permit de me retrouver
— biffer pont et écrire ami —
tu fus cela."
Lu dans:
Paul Ricoeur, cité dans La Vie sauve. L. Violet et M. Desplechin. Seuil 2005. 127 pages.17 novembre 2018
Sagesse de Mark Twain
""Si vous dites la vérité, ça vous épargne un effort de mémoire."
Mark Twain
Lu dans:
Richard Powers. L'Arbre-Monde. Trad. Serge Chauvin. Cherche-Midi. 2018. 550 pages
16 novembre 2018
Un bruit très bas
"Le bruit très bas à peine si on l'entend
de la source timide cachée sous la verdure
entre les menthes les guimauves le cresson
la source qui fait modestement son travail de source
mais va rejoindre par de très longs chemins l'océan Atlantique."
Claude Roy. Un bruit très bas.
Que j'aime ces gens qui font un bruit très bas, "source qui fait
modestement son travail de source", et sans ostentation nous rendent le
quotidien plus agréable. Ils sont nombreux, et nous cheminons ensemble
sur le bout de Terre, le bout d'époque que le hasard nous a attribués.
Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. Gallimard. NRF. 1993.270 pages. Extrait p.157
15 novembre 2018
Infiniment libre
"Quand on est libre de faire tout ce qu'on veut, on finit par ne pas faire grand chose. Quand le choix est infini, il n'y a pas de choix possible."
Jonathan Coe
Lu dans:
Jonathan Coe. Le Cercle fermé. Traduction Jamila et Serge Chauvin. Gallimard. 2007. 560 pages.
Jonathan Coe. Le Cercle fermé. Traduction Jamila et Serge Chauvin. Gallimard. 2007. 560 pages.
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