20 mars 2020

La traversée des grandes eaux


"Un homme noble, humble dans son humilité,
peut traverser les grandes eaux."
                       Yi King

Un jour. Commencé au petit-déjeuner par l'interrogation éthique des critères de tri à l'entrée des unités de soins intensifs (USI) des malades en détresse respiratoire. Y succèdent les images de la construction d'un hôpital de campagne dans la région Grand Est pour soutenir la lutte contre le Covid-19, et celles de l’envoi d’un navire-hôpital (le USNS Comfort) de 1 000 chambres avec salles d’opération,  dans le port de New York. Dans l'urgence, des patients sous respirateur sont transférés par avion sanitaire de Mulhouse  à Marseille. Un reportage bouleversant dans les hôpitaux de Bergame (Italie) révèle le désarroi d'un corps médical impuissant à sauver ses patients âgés qui décèdent les uns après les autres. Un jour terminé par la lecture inspirante d'un petit bijou d'écriture de mon ami Francis Dannemark. Un conte moral qui nous révèle le secret pour traverser les grandes eaux, "la vieille regarde les enfants. Et très vite, juste avant d'éclater de rire, elle dit : voilà, c'est très simple, je ne savais pas très bien nager à cette époque-là, lui non plus d'ailleurs, et on avait un peu peur ; alors on a traversé en se tenant par la main. Et on n'a rien emporté d'autre." 

Entre ces deux moments de lecture, j'ai été à la rencontre de quelques patients en fin de vie, âgés et porteurs de pathologies intriquées les rendant infiniment vulnérables, les interrogeant sur ce qu'ils souhaitaient au cas où, atteint par le virus,  leur état se dégradait rapidement. Informés du risque vital, attendent-ils de nous une démarche maximaliste les faisant bénéficier d'un placement en soins intensifs avec éventualité d'une respiration assistée, ou préfèrent-ils demeurer dans leur environnement habituel (le plus souvent une maison de repos et de soins) entouré des soins de première ligne performants auxquels ils font confiance. Leur souhait est ensuite communiqué aux soignants et notifié dans leur dossier médical de manière simple et immédiatement compréhensible: Corona USI SI/USI NO. Rencontres merveilleuses de personnes exceptionnelles par leur vision du sens de l'existence. L'une d'elle ajoute à son souhait de mourir dignement dans son lit, entourée des souvenirs chers de toute une existence, une vision altruiste à laquelle je ne m'attendais guère.  Évoquant le père Maximilien Kolbe mort à Auschwitz, où il avait proposé de mourir à la place d'un père de famille, elle précise: "je suis en fin de vie et il me plairait vraiment de la terminer par un don, laissant une place en soins intensifs à un plus jeune qui en bénéficiera plus utilement que moi."  Attitude d'une dignité extrême, qui replace le patient le plus démuni au centre des choix éthiques d'un tri hospitalier difficile, et donne au médecin de famille la possibilité de personnaliser cette décision de tout ce qui a pu la construire. 

Un jour, dont on sort grandi: l'être humain possède des ressources extraordinaires quand on l'interroge. Habité aussi par une certitude: nous surmonterons cette épreuve. Notre petit pays se révèle grâce à cette épidémie, bénéficiant d'une conjoncture croisée: des responsables politiques, médicaux et syndicaux qui ont su trouver la parole juste; un réseau de première ligne organisé et efficace coopérant remarquablement avec une ligne hospitalière d'une qualité exceptionnelle; le bénéfice d'avoir pu prendre des mesures difficiles, instruits par l'expérience de nos voisins, deux semaines plus tôt qu'eux; une population qui apprécie qu'on fasse appel à son civisme plutôt qu'à la contrainte. Heureux pays où on peut se poser la question du sens: préfère-t-on finir une existence qui fut heureuse dans la cabine d'un navire hôpital ou dans sa maison de repos entouré des soins les meilleurs, c'est-à-dire les plus chaleureux?  Poser la question c'est y répondre, encore faut-il songer à le faire. 



Lu dans:

Coronavirus: les soins intensifs n’excluent pas de bientôt devoir choisir entre les patients plus jeunes et les personnes âgées. Le Soir. 18 mars 2020.
Coronavirus. Les États-Unis vont envoyer un navire-hôpital à New York. Ouest France. 18 mars 2020.
Coronavirus : un hôpital de campagne des armées déployé en Alsace. Les Échos. 18 mars 2020
Coronavirus : l’armée vient soulager l’hôpital de Mulhouse. France Info. 18 mars 2020.
C'est l'horreur absolue, l'effondrement total d'un système. Reportage vidéo RTBF. 18 mars 2020

Francis Dannemark. La traversée des grandes eaux. Extraite du recueil Zoologie. Le Castor Astral. 2006. 25 pages. Exergue, p.24

19 mars 2020

On ferme


"La notion de maladie en tant que pays étranger, avec ses habitants étrangement vêtus et ses langues locales interdites, a été un élément central de la littérature moderne."
            Jamie Samson



On ferme. La liste des pays européens fermant leurs frontières pour contenir l'expansion du virus s'allonge de jour en jour, la Pologne, la Lituanie, le Danemark, la Slovaquie, Chypre et la République tchèque, l'Espagne.  L'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Slovénie, le Portugal renforcent fortement les contrôles aux frontières et depuis hier c'est l'ensemble de l'Union européenne qui se ferme au reste du monde. Stop au virus, et à tout qui vient de l'extérieur, l'identification est totale jusque dans la consigne "Io resto a casa (restez chez vous)" dont la double signification n'échappe à personne. A vieilles peurs, vieilles recettes, rétrécir l'horizon rassure: connaissait-on toutes ces épidémies quand il y avait des frontières sûres, on protège mieux ceux qu'on connaît. Comme nous tous, je crains pour ma famille, mes amis, mes patients en ces temps d'épidémie et participe à l'effort collectif pour l'éradiquer. Un court instant je m'imagine médecin au camp d'Essalame, à la frontière turque où s'entassent des milliers de réfugiés du conflit syrien. Lui aussi redoute pour sa famille, ses amis, ses patients l'arrivée de Covid-19 prévisible dans les semaines qui viennent. Lui aussi fait le compte de ses lits d'hôpitaux et de soins intensifs, et hausse sans doute les épaules. Le terme citoyen du monde reste à définir.



Lu dans:
Jamie Samson. L'autre royaume. Hektoen International. Un journal des sciences humaines médicales. 18 mars 2020. 

18 mars 2020

Le mélange d'un tempérament et d'un mal


" On n'a rien compris à la maladie tant qu'on a pas compris son étrange ressemblance avec l'amour et la mort, ses compromis, ses feintes, cet étrange et unique amalgame fait du mélange d'un tempérament et d'un mal."
                                M.Yourcenar


Moments précieux où chacun prend conscience de sa fragilité et de l'incertitude des choses. Pourquoi certains seront-ils atteints et pas d'autres? Lesquels d'entre eux participeront à cette loterie bizarre qui en amènera une partie à l'hôpital, l'autre non? Cette incertitude est déjà une souffrance et motive nombre de consultations diverses depuis trois jours, m'éloignant résolument de la tentation de me faire juge de qui est contagieux ou qui ne l'est pas et suspicieux quant à la validité d'un certificat. Qui sommes-nous pour jauger la peur qui envahit celui qui nous fait face? Observant cette mise en léthargie progressive de notre société, que nous pensions si sécurisée, on reste pensif devant le pouvoir désorganisateur d'un minuscule virus de 0,1 micron. Surgit l'image du géant Gulliver réduit à l'impuissance par les Lilliputiens. La conjonction de mesures fortes et la responsabilisation de chacun viendront sans aucun doute à bout de cette épidémie, mais comme l'écrivait Michel Serres, sera-t-elle la dernière? Renouvellerons-nous nos médicaments, nos vaccins et nos politiques de prévention aussi rapidement que nos ennemis nains renouvellent leurs cuirasses? "Ils croissent, mais notre bouclier s'affaiblit et la lutte continue, nous n'en avons peut-être connu qu'un épisode. Nous n'éradiquerons pas facilement des bactéries ou des virus vieux de trois milliards d'années: ils en ont vu d'autres, sur cette vieille planète." 


Lu dans:
Marguerite Yourcenar. Mémoires d'Hadrien. Gallimard. 1951. Coll Folio 1977. 364 pages
Michel Serres. Hominescence. Ed. Le Pommier. Coll Essais. 2001. 339 pages. Extrait p.33

17 mars 2020

Tenir jusqu'à Pâques


"Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour."
                     Genèse 1.19.3


On connaissait le pont de l'Ascension, celui du 1er Mai, celui du 15 Août. Depuis quelques jours c'est un peu comme le pont jusqu'aux vacances de Pâques. Les premières heures, l'annonce d'une suspension de l'obligation de travailler possède toujours un côté fun, comme quand votre prof de math tombe malade et que la classe pousse un grand YEEESS à la seule idée des heures de cours séchées. Au fond, rien de vraiment fâcheux, on ferme les écoles, les restos, les bistrots, les églises ... jusqu'au début des vacances de Pâques. Peut-être même serons-nous confinés, réduits à faire nos courses à la supérette du coin, peut-être manquerons-nous de Dafalgan, de macaronis et de papierQ, ce sera comme une sorte de carême laïc ou de tournée minérale en mars. Mais sûr de vrai, à Pâques tout reverdira, on ira à la mer "comme quand on était jeunes, comme quand c'était le temps que j'avais de l'argent" et tout repartira, sauf que.. 

Un jour lointain, la Meuse en crue sortit de son lit inondant en une seule nuit un village de pêcheurs du Maasland au nord de Maaseik entre Ophoven et Geistingen. Le paysage prit une grandeur majestueuse, insolite et silencieuse. On se dit entre voisins qu'un jour proche ce serait la décrue et que tout reprendrait comme avant, sauf que là où coulait la Meuse le lit n'était plus que roche. Le cours du fleuve s'était détourné à quelques kilomètres, pour toujours. Il y eut un soir, il y aura un matin mais pour quelle réalité sonneront les cloches de Pâques? Dans quelle famille y aura-t-il eu un papy mort aux soins intensifs, un frère dont l'emploi aura disparu suite à la fermeture prolongée de son petit commerce, ou de sa compagnie aérienne, ou de sa banque. Le bruit que fait la première carte quand on la retire est imperceptible à l'oreille, et le temps se suspend une seconde avant que tombe la deuxième, puis l'ensemble. Les journées de vendredi et de ce lundi furent surréalistes, peu de nouveaux malades vraiment inquiétants mais une course hors d'haleine à la régularisation des certificats d'incapacité pour éviction prophylactique, protection de patients à risques, mise à l'écart des femmes enceintes, justification de maintien à domicile de parents d'enfants sans école, de phobiques décompensés, en un mot de nous tous sautant d'un camion qui sort de la route, l'abandonnant à son sort. Le silence dans mon cabinet était aussi terrible que la prémonition de me trouver dans cet intervalle précis entre le retrait de la première carte et la chute des autres. On est sans aucun doute pessimiste les soirs de fatigue, mais qu'on aimerait se tromper et imaginer qu'à Pâques tout sera redevenu comme avant. 



Lu dans:
Bible de Jérusalem. Genèse 1.19.3

15 mars 2020

Sœur Anne, que vois-tu venir?

"Au fond une simple bataille lui eût suffi, une seule bataille, mais sérieuse ; charger en grande tenue et pouvoir sourire en se précipitant vers les visages fermés des ennemis. Une bataille, et ensuite peut-être il eût été content toute sa vie."         
                                                                                      Dino Buzzati



Une dernière fois avant la nuit, monter au donjon et scruter la plaine qui s'ouvre devant nous à la recherche d'un ennemi invisible. J'envisage sans plaisir la semaine qui s'ouvre, incertaine, habité par "l'inexprimable sentiment des choses à venir". Que les choses se sont précipitées en quelques jours, la campagne de Chine, d'Italie, puis celle de France, d'Espagne en attendant la nôtre, avec le décompte devenu quotidien des infectés, des guéris et des morts. Un ennemi sournois s'est glissé dans nos villes, dissimulé sous les habits de ces innocents qui toussent, grelottent, faisant d'un enrhumé un potentiel patient suspect à isoler au plus vite. La médecine aime les tableaux aux couleurs vives, les ennemis qui vous affrontent sabre au clair: un infarctus brutal à ponter au plus vite, un abcès de la taille d'une pêche à inciser, une fracture déformante à réduire, bref une médecine de duels avec ses héros et ses légendes. Quel médecin n'a rêvé de pareilles batailles, à raconter aux amis et à la famille les soirs de veille? En place de quoi soudain se déroule devant nous la perspective de longues semaines sans relief, à la traque de symptômes mineurs d'évolution aléatoire, et dont la répétition parviendra à user les plus braves. Pas de test de dépistage, pas de traitement disponible, pas de masque, pas de gants, pas de gel, on est redevenus soudain ces médecins aux mains nues dont - enfant - je me faisais des héros. Ce dimanche l'église était vide et fermée, la maison de repos est devenue maison close, l'hôpital où se remet péniblement un patient cher est barricadé à tout visiteur, fût-il son médecin. Piètre héros sans arme et sans victoire, il ne nous reste finalement qu'une seule fonction à remplir: simplement être là.
 

 
Lu dans:
Dino Buzzati. Le désert des Tartares. Michel Arnaud (Traduction). Le Livre de Poche. 1995. 288 pages. 

14 mars 2020


"Les anciennes règles avaient été temporairement suspendues et c’était excitant de réfléchir à tout ce qu’on aurait appris et corrigé quand les choses repartiraient."
                Jean Hegland. La forêt

Dans un bel éditorial ce samedi, Béatrice Delvaux élargit la réflexion face à l'épidémie de Covid-19 et ses conséquences sociétales. "Qui serons-nous au terme de cette quarantaine ? Reprendrons-nous les choses comme nous les avons laissées ? Aurons-nous la force de tirer les conclusions de ce moment inouï ? Ou réanimerons-nous, tête baissée, le monde d’avant pour mieux oublier que nous avons failli y passer ? "  Si on ne peut modifier les consignes, libre à nous de les vivre d'une manière positive et de saisir les opportunités que cette crise ouvre. Le confinement "alla casa" peut être le contraire d'un emprisonnement mais une occasion offerte d'un voyage intérieur qu'ouvre cette période de retour à l'essentiel. A Sienne, on peut entendre plusieurs personnes chantent en chœur par leurs fenêtres, emplissant la rue du quartier d'une onde d'espoir et de solidarité: un touchant acte d'humanité, alors que le monde autour d'eux est dans un chaotique branle-bas de combat face au virus. Bel exemple de créativité dont chacun peut s'inspirer. 



Lu dans:
Jean Hegland. Dans la forêt. 2017. Trad. Josette Chicheportiche. Ed. Gallmeister. Coll. Nature Writing. 304 pages.
Béatrice Delvaux. Un moment de vie sans vie pour sauver des vies. Le Soir. 14 mars 2020. Editorial.


10 mars 2020

Sagesse de l'incertitude


""Maintenant, je vois cela différemment. J'ai compris qu'en offrant au monde la patience, l'attention, la mise aux aguets, la mise en haleine de soi-même comme dit Montaigne dans "Les Essais", on a un autre usage du monde. Tout à coup, on décide que c'est le monde, les bêtes, les impressions de la lumière sur les reliefs qui vont apporter la variété. Et pas uniquement votre fébrilité et votre agitation."
                        Sylvain Tesson
 

Les images de Venise ou de Milan impressionnent. Revient à la mémoire la scène d' "Un soir, un train" d'André Delvaux et de ce train ralentissant dans la campagne déserte et gelée jusqu'à s'arrêter complètement, laissant ses passagers dans la solitude et l'anxiété. Dans la réflexion aussi sur les liens qui les unissent, la solidarité qui doit se mettre en place et l'interrogation sur le sens de leur voyage. Ce ralentissement imposé dans leur existence s'avère in fine plus salutaire que nocif. Pas plus qu'il n'y a de bonne petite guerre, on ne peut se réjouir d'une épidémie. Il n'empêche que notre réflexion est nourrie par sa survenue, et par les mesures qui l'accompagnent. On veut sans cesse tout prévoir, tout maîtriser, à l'échelle individuelle comme sociétale, et on redécouvre que c'est un leurre. Qu'un grain de sable peut à tout moment venir gripper la machine, et que toutes les mesures prises doivent se voir en permanence reconsidérées. Le rapport de forces bascule, la défensive s'est substituée à l' initiative. Les rayons des grandes surfaces peinent à se voir réapprovisionnées tant est grande la peur de l'inconnu, maîtrisée tant bien que mal par l'achat de pâtes, de farine, de sucre et de tout ce qui se conserve. Acheter des denrées qui résisteront au virus et à la péremption, les entasser dans  nos armoires, nous rassure contre notre propre fragilité.
 


Lu dans:
Sylvain Tesson. La Panthère des neiges. Gallimard. Coll. Blanche. 2019. 176 pages.

09 mars 2020

Prendrez-vous du thé?


"En Angleterre, quand vos hôtes vous proposent le thé, toutes les nuances comptent. Si l'on vous dit : «Désirez-vous une tasse de thé ? » , il s'agit probablement d'une offre véritable. Mais si des personnes à l'ancienne mode, un peu old-fashioned, vous demandent : «Désirez-vous une tasse de thé ou préférez-vous ne pas en prendre ? », cette manière de tourner la question suggère qu'il est temps de partir : « Please leave soon... » — et peut-être n'attendiez-vous que ce signal..."
                                    Laurent Pernot


La dimension implicite fait partie intégrante de la communication, contribuant au bon fonctionnement des relations humaines par la suggestion sur un mode non-agressif ce qui, exprimé autrement (« Please leave soon... ») le serait.
 

Lu dans:
Laurent Pernot. L'Art du sous-entendu. Fayard. 2018. 334 pages. Extrait p.16

05 mars 2020

La Joconde pleure


"Un navire n'arrive pas (..)
Vieux monde
Qui a connu de fières heures
Qui a vu peindre la Joconde
Aujourd’hui la Joconde pleure
Il n’y a pas deux humanités. "
                        Thibault Wautier


On vit une époque étrange, qui voit se succéder sans transition au journal télévisé un reportage sur les migrants de Lesbos et un autre sur les  greffes capillaires ratées.  Chacun a ses soucis, comme disait une patiente, mais ça tourne la tête d'observer pareils contrastes. Un jeune collègue me partage un beau texte, rédigé sans aucun doute en découvrant les mêmes images, et me l'envoie comme on jette une bouteille à la mer. Jeune médecin, vieux médecin, qu'habitent les mêmes insomnies.

04 mars 2020

Sagesse des oies sauvages


Quand des ours voyaient les oies sauvages, ils les montraient à leurs petits et disaient: "Regardez celles-là qui ont si peur du froid qu'elles n'osent pas passer l'hiver chez elles !" Et les vieilles oies sauvages, pas gênées le moins du monde, criaient à leurs oisons : "Regardez-les, ceux-là, qui préfèrent dormir la moitié de l'année que de se donner la peine de descendre vers le sud !"
                                                Selma Lagerlöf
Entre avoir peur du froid ou peur du voyage, c'est tout le destin des pasteurs nomades qui un jour se muèrent en cultivateurs, modifiant fondamentalement le rapport de l'homme à la terre. Sa nature profonde aussi, de chasseur à cueilleur, le tigre devint chat, le loup devint chien. Des ours qui parfois se mettent à rêver qu'ils furent des oies sauvages.



Lu dans:
Selma Lagerlöf. Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Gallimard. 2019. 635 pages.

03 mars 2020

Un virus ça craint

"Ne fréquentez pas le Salon de l'auto de Genève. Prenez le métro."
                        Sagesse du Covid-19

 
 

01 mars 2020

On s'ébroue


"En avant Mars! "


Il aura suffi d'un tapis de jonquilles allumé par un timide rayon de soleil, une heure de luminosité gagnée sur la nuit, la cloche ouvrant l'école après le congé de carnaval, la sortie des Gilles, Paysans, Pierrots, Marins et Arlequins : le printemps s'ébroue et on se sent déjà mieux.
 

29 février 2020

La chute d'une icone


 "J'avais souvent comparé la conduite de mes parents à ces tapisseries au canevas que ma mère brodait avec patience et régularité durant nos veillées. Et maintenant, il me semblait découvrir l'envers de l'ouvrage; derrière les lignes symétriques et les beaux ornements aux tons francs, j'apercevais les fils embrouillés, les nœuds, les mauvais points."
                            Jacques de Lacretelle. Silbermann. 1922

 
La distance peut être parfois grande entre les propos spirituels et les actes réels, et peu d'images décriront mieux que celle de l'envers du canevas aux "fils embrouillés, nœuds et mauvais points" la stupeur ressentie en apprenant la double existence de Jean Vanier, fondateur de l'Arche. Rares furent les hommes à ce point sanctifiés de leur vivant, dissimulant un versant sombre dans une clarté proclamée qui améliorait nos existences. Comme le suggère Charles Delhez dans une chronique inspirée par ces révélations, "nous sommes ici face au mystère de tout un chacun, où ivraie et bon grain sont souvent mêlés. Il nous faudra du temps pour accuser le choc, tenter de comprendre et trouver l’attitude intérieure juste. Une fois de plus, notre tâche est de sauver l’espérance et de continuer à croire en l’être humain." Le hasard des lectures me fait croiser dans la même heure le communiqué de l'Arche jetant le discrédit sur son emblématique fondateur et la fin du beau roman Silbermann. "Chacun de nous se voit soudain confronté à la vision d'une vie (..) au cours de laquelle on s'écorche davantage chaque jour. Ne savais-je point maintenant que sur les sommets auxquels j'avais rêvé d'atteindre, nul humain ne vivait (..) et qu'il n'est point d'âme, toute vertueuse et toute tendue à la sainteté qu'elle est, qui puisse s'élever hors de l'imperfection humaine."  En un certain sens, cette imperfection rassure, détruit l'idole au bénéfice de l'humain aux mains et pieds dans la boue, pétrissant un quotidien pas toujours net mais tellement proche de celui qu'on affronte chaque jour. Mieux vaut être humain que saint, la désillusion est moins grande. 


 
Lu dans:
Jacques de Lacretelle. Silbermann. Gallimard. 1922. Folio n°417. 124 pages. Extraits pp. 115, 119 et 124.
Charles Delhez. Jean Vanier : entre lumière et ténèbre. LLB du jeudi 27 février 2020. 

28 février 2020

Retenue


"Ma retenue est ce que les gens voient de moi.
Barrage à mes humeurs j'accumule des trésors de gentillesse.
J'alimente mon voisinage de mille petits ruisseaux de douceur.
À mon pied tout pousse et tout fleurit."
                Philippe Devuyst
 

 

27 février 2020

L'émerveillement des premières fois


"L'irrecommençable bonheur des premières fois. Tout à l'heure dans la rue Jacob la très petite fille qui trépignait, dansait de joie en criant : «Vive la neige! Vive la neige!"
                            Claude Roy. Minimes. 15 janvier 1987


Il ne sera jamais vieux, l'homme aux yeux de petite fille découvrant la neige qui chaque jour s'invente "une première fois": s'essayer à l'autostop dans sa campagne perdue, improviser un voyage en achetant un last minute chez Connections à Bruxelles National, passer une nuit dans une cabane perchée, réunir trois potes sur le pouce autour d'un spaghet-bolo aussi sommaire qu'inattendu. Enfiler les jours en veillant à ce qu'aucun ne ressemble à la veille.



Lu dans:
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 296

22 février 2020

La chanson humble


"Vivre       
c'est apprendre l'humilité     
de recommencer sans cesse
récupérer des morceaux de faire ensemble
sans attendre des lendemains qui chantent
fredonnant chaque jour la petite chanson humble
qui humanise le paysage."
      librement adapté de Joelle Baumerder

 
Enfants de ma rue, venus de partout pour devenir mes voisins. Ils partagent nos vies, ont les mêmes espérances, et leurs parents la modestie du quotidien comme valeur commune. Tous dans la vraie vie, ils tissent un réseau point désagréable dans lequel nous aimons vivre.


21 février 2020

Méritants de naissance


"Le discours méritocratique permet aux gagnants du système de stigmatiser les perdants."
                Thomas Piketty
 

Lu dans:
Thomas Piketty. Aux origines de l'injustice. Philosophies Magazine. 136. page 9

19 février 2020

Ce caillou en moi


"Ce caillou si lourd     en moi
Cette masse stérile      et dure      et molle
et pleine de vide      avec à peine le souvenir   
d’un peu de bleu      d’un rire     d’oiseau blanc
avec le regret presque oublié      de ce temps
où l’univers en moi      naissait      et bougeait
s’étirait dans mes rêves      sortait de mes lèvres
en chanson de soleil      en musique de vent
Oh poésie bleue      cristal de feu
Oh neige morte
Pourquoi?"
                Liliane SCHRAÛWEN


Écrire, c’est faire parler des pierres, enfouies en nous depuis de longues années. Masse lourde et dure, pas toujours précieuse, elles ne le deviennent qu'en redonnant vie aux vestiges, avoir fait renaître leur mémoire pour en extraire la vie. Écrire est un exutoire à la parole quand le passé est trop difficile à exprimer. 
 
 

Lu dans:
Liliane SCHRAÛWEN. Nuages et vestiges. Bleu d’Encre. 2019. 91 pages.

18 février 2020

Soudain un rat


"Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l'escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n'était pas à sa place."
                        Albert Camus. La Peste.
 
Hier matin j'ai vu un rat. Pas un de ces rats blancs albinos propre sur lui comme on en voit dans les labos mais gluant et puant, terrorisant les passants. On relit à ce moment la première ligne du roman La Peste, Oran en quarantaine. On imagine Wuhan et ses rues vides, le magnifique paquebot Diamond Princess à quai depuis un mois, et on mesure la fragilité des choses.

 


Lu dans:
Albert Camus. La Peste. Gallimard Folio 1947 (1972). 288 pages.   

16 février 2020

La mort d'un troubadour

"Les lumières s'éteignent
je reste sur la scène
adieu amis     courage
on peut vaincre l'orage
et terrasser la peur

Sous le poids des souffrances
se lève l'espérance
et l'arbre de douceur
Il étendra ses branches
en aquarelle blanche
avec force et ferveur

En dépit de l'histoire
il faut de nos mémoires
effacer le malheur
joignons nos mains, nos âmes
brisons toutes nos armes
oublions les rancœurs

La rive se rapproche
un grand merci à vous
d'avoir été ici     merci beaucoup.
                La chanson ce l'adieu. G. Allwright/L. Porquet


Une dernière avant la route, le vieux baladin que nous avons tant chanté est mort ce dimanche. On sourit à la lecture de ces paroles d'espoir, un peu désuètes, qui enchantèrent tant de nos soirées et feux de camp. L'époque n'était ni meilleure ni pire qu'à ce jour, mais l'avenir avait un parfum d'espoir: "la rive se rapproche". 
 

15 février 2020

Bucoliques


"Prends ta flûte et chante (..)
As-tu comme moi fait de la forêt ta demeure     désertant les palais
suivi les rivières et escaladé les rochers
t’es-tu purifié de leur parfum et imprégné de lumière
as-tu bu le nectar de l’aube dans des coupes sans corps

T’es-tu comme moi posé le soir dans les bras de la vigne
caressé par des grappes mordorées
t’es-tu la nuit couché sur l’herbe et couvert du ciel
oubliant le passé et ignorant le futur

Prends ta flûte et chante
et oublie un moment les maux d'ici-bas et leurs remèdes
car les hommes ne sont que sont des lignes
écrites avec de l’eau."
                Aaatini Jenna, sur un texte de Khalil Gibran et une musique des Frères Rahabani


On croit relire Virgile et son berger Tityre, "mollement étendu sous l'ombre d'un hêtre, jouant du pipeau qu'accompagne le murmure de l'eau". Et on n'a aucune peine à s'imaginer nous-même au bord d'un ruisseau semblable, dans les bras d'une même vigne. L'être humain aurait-il si peu changé en tant de siècles? 

Lu dans:
Virgile - Les Bucoliques - Eglogue I. Mélibée et Tityre. 39 av.JC

14 février 2020

Sagesse de Nizar Kabbani


"Ton passé appartient au passé
il me suffit que tu sois là maintenant
tu souris et me tiens la main
et mon doute devient certitude
d'hier il ne faut parler

tes petits défauts  je ne les vois
les épines se transforment en encens
sans l'amour dans ses ailes
que serait l'homme ?

                                Nizar Kabbani

13 février 2020

Sagesse des chansons de marin


«Je suis entré     tête et menton devant
fier-bras tout gonflé de mon dur travail de docker
m’asseoir auprès d’hommes rugueux
qui soulèvent comme moi
bien plus que ce qu’on demande
au corps d’un homme normal.
Voilà de quoi sont faites mes sombres soirées.
(..) Cinq heures     et c’est déjà demain
harassés de rejoindre les docks
la fatigue ?          tous les jours
car de quoi vit l’homme ?
                Christophe Poot


Le seul titre du livre (Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins) est déjà tout un programme. Davantage que de simples chansons à boire dans lesquelles le débardeur noie sa fatigue, la force des chansons de marins de Poot tient certainement à la dimension politique du propos. Car l'interrogation "de quoi vit l'homme?" est du Brecht pur jus, et les humains harassés par les horaires, les transports, la charge au-dessus de leurs forces, la fatigue physique et mentale n’appartiennent pas qu'au passé ou à L'Assommoir de Zola.  


Lu dans :
Christophe Poot. Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins. Cinquième couche. 2019. 68 pages.

12 février 2020

Passeur d'âme


Il fut un temps dans l'enfance         où la clarté était l'évidence
s'ensuivit un combat de chaque jour pour repousser l'opacité
Le passeur          ce trait d'union
entre deux rives         entre deux rêves
porteur de clarté         qui pénètre les âmes.              
                 d'après Bernard Tirtiaux


Je les surprends à la table de la cuisine. Ses doigts déformés guident la minuscule main qui tient le crayon. Ils dessinent un oiseau, et sa cage ouverte, et le ciel où il y a un soleil. Le regard délavé pointe le même arbre sur la feuille que les yeux lumineux de l'enfant. Tout le sens d'une vie transparaît dans cette transmission silencieuse que je cueille comme un trésor.



Lu dans:
Bernard Tirtiaux. L'ombre portée. JC Lattès. 2019. 208 pages. Extrait pp 62, 168, 194.

09 février 2020

Le moment du passage


« On dit qu'avant d'entrer dans la mer, la rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin qu'elle a parcouru depuis les sommets des montagnes
la longue route sinueuse traversant forêts et villages
et elle voit devant elle un océan si vaste         qu'y pénétrer
ne parait rien d'autre que de devoir disparaître à jamais.
Mais il n'y a pas d'autre moyen     la rivière ne peut pas revenir en arrière
personne ne peut revenir en arrière.
La rivière a besoin de prendre ce risque et d'entrer dans l'océan
ce n'est qu'en entrant dans l'océan que la peur disparaîtra
parce que c'est alors seulement que la rivière saura
qu'il ne s'agit pas de disparaître dans l'océan         mais de devenir océan. »
                        Mikhael Nouaima (1889-1989). Le dernier jour. 


Surgit en mémoire l’impressionnant fleuve Saint-Laurent, dont on longe les berges s'éloignant progressivement l'une de l'autre. Et soudain, au loin l'absence de berge, le fleuve est devenu mer.  Expérience inoubliable, qui nous ramène à notre propre finitude.
 

08 février 2020

Bleu d'hiver


"Le vent a fait le ménage         le ciel en bleuit de froid.
l’hiver ici ne rencontre aucun obstacle, l’horizon tout entier fait silence.
Un ou deux matinaux     chacun suivant son chien     passent au large.
Et au large     aussi     les bateaux.
Pendant ce temps            la mer te parle à l’oreille
et personne ne saura les mots qu’elle t’aura chuchotés."
                                Marc Menu
 
 


Lu dans: 
Marc Menu. Alors, c’est du jazz. Quadrature. 2019. 100 pages.

07 février 2020

Sagesse des bergers


"Un chef est comme un berger. Il reste derrière son troupeau, il laisse le plus alerte partir en tête, et les autres suivent sans se rendre compte qu'ils ont tout le temps été dirigés par-derrière."
                            Nelson Mandela (1918-2013)  Un long chemin vers la liberté (1996)
 

Il se dit que les bergers en transhumance appliquent ceci intuitivement, gardant et plaçant les bêtes anciennes en queue de troupeau, ce qui le ferait avancer plus calmement et plus rapidement.
 

03 février 2020

La chute de l'ours


"Une chute qui  dure
tellement longtemps
qu’il a le temps de penser à mille choses
Il se dit qu’il a les poils décoiffés
qu’il a un peu froid
qu’il l’a un peu cherché
qu’il recommencera
que peut-être         en bas
pour l’accueillir
il y aura des bras ».
        V. De Changy, M Schneider


Grosses pattes, longues griffes, pelage brun, Kintsugi est un bel ours, grand et fort. Un jour, parce qu’il aime être admiré dans son audace et qu’il se délecte des chatouilles du vent entre ses orteils, il s’approche tout au bord d’une haute montagne. Le vent souffle si fort qu’il est précipité dans le vide. Une chute qui dure, et lui donne le temps de penser à mille choses. Ce n'est qu'un ours, ce n'est qu'une BD, et c'est nous parfois.
 

 

Lu dans:
Victoire de CHANGY et Marine SCHNEIDER. L’Ours Kintsugi. Cambourakis. 2019. 32 pages
Samia Hammami. Faire peau mieux que neuve. Une recension du Carnet et des Instants. 3 février 2020

De mon belvédère

"Un terrain en pente au-dessus de la ville
Des vieux matelas, des plantes et des bidons d'huile
Je monte là-haut m'asseoir, quand la ville s'allume
Je regarde le soir et je fume


Je vois le cours de danse, à côté de la piscine
Et des dames qui pensent, dans leur cuisine
Elles pensent aux actrices dans les halls monumentaux
Les brassées d'Iris et les beaux manteaux


De mon belvédère, je regarde la France
Avec ses lumières, ses souffrances
Je vois au bord de l'Eure, une usine qu'on vend
Et des hommes qui pleurent devant

Au bord du canal, il y a des campeurs
Des gens qui leur parlent et qui ont peur
Un monsieur de dos, à la découverte
De l'Eldorado, dans une poubelle verte

Fanions, bannières, plaisir et souffrance
Entre les barrières passe le Tour de France
La gloire a des chemins durs, abruptes,
Pour monter le machin, faut prendre des trucs

Un terrain en pente au-dessus de la ville
Des vieux matelas, des plantes et des bidons d'huile
Je monte là-haut m'asseoir, quand la ville s'allume
Je regarde le soir et je fume ."
                Alain Souchon

01 février 2020

Dernier voyage

"Vole
Va-t'en loin, va t'en sereine
Qu'ici rien ne te retienne
Quitte ton corps et nous laisse
Qu'enfin ta souffrance cesse
Puisque rien ne te soulage
Vole à ton dernier voyage
Lâche tes heures épuisées
Deviens souffle, sois colombe
Pour t'envoler."
    Jean-Jacques Goldman / Roland Romanelli
 

31 janvier 2020

L'amitié


"Imaginez : vous sonnez à l’Interphone, l’ami vous répond, et vous dites «c’est moi!». Mais qui est «moi»? Pour qui se prend celui qui dit «c’est moi» ? Qui est ce "moi"?
        Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen


Sans doute la phrase la plus célèbre de Montaigne, et l'une de celles qui vient le plus volontiers à l'esprit lorsqu'on évoque l'amitié. "Parce que c'était lui ; parce que c'était moi" , parlant de son ami La Boétie. L'affection n'a que faire des périphrases.


Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Ed. Edm. Coll. Medium+. 2019. 96 pages

29 janvier 2020

Requiem


"Une existence sans parfum
symphonie inachevée
le cœur brisé        comment retrouver vie
quand on n'est plus qu'une coquille vide
comment survivre
quand on sort de l'enfer 
(..) Flotte au loin, mon doux petit
doucement sous le soleil chaud
vers les nouveaux horizons que tu explores
Il nous reste ton souvenir
pour faire la paix avec nos rêves brisés.
La vie emprunte parfois des chemins inattendus."
                Iyer Prasad . Requiem.

Les médecins aussi écrivent , traduisant ce que leurs patients vivent.  Comme dans ces quelques lignes sobres, la perte d'un enfant, entre tristesse et acceptation. Où se niche l'instant précis où la vie sourd à nouveau? Serait-il parfois simplement dans la nage d'un chien, "ce soir d'un bond Nouk se jetait dans les eaux, les sillonnant d'un bout à l'autre, comme si, quelque part dans ce bassin, la vie d'un noyé en dépendait. Dans ces moments fugaces, elle et moi ressentions exactement la même chose, ce sentiment, qu'en nous, pour quelques minutes, revenait un peu de joie et de bonheur."

 

Lu dans:
Iyer Prasad.  Requiem. Hektoen International. A journal of medical humanities. Winter 2020 issue. Iyer Prasad est hématologue-oncologue pédiatre consultant au Women's and Children's Hospital, à Singapour.
Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon. Prix Goncourt 2019. Editions de l'Olivier. 2019. Extrait page 226.


[Life has fragrance eternally lost
Pure symphony now cut short
Broken hearts disparate and new
Don’t know how to restart anew
This body in its empty shell
Trying to survive this living hell

Float away sweet child of mine
Gently into the warm sunshine
New horizons for you to explore
Precious memories left for us to adore
Making peace with shattered dreams
Fate perhaps has different schemes.]


Les vacances étaient là


" C’est un appartement à la mer du Nord qui sent le sable et le nougat ou les caramels que seuls les grands-pères achètent encore, en souvenir. Sur les murs, des images passées. Et un tableau dont le léger déplacement découvre le papier peint de la pièce en sa teinte originelle. Une petite forme, proche du triangle qui, sous le portrait d’Émile Verhaeren, évoque un temps révolu mais tenace.  Ils arrivent, l’air est frais. La mère plonge dans la chambre. À droite en rentrant, quelques pas dans le couloir carrelé. Le lit, la couverture en feutre orange. La mère ouvre. Le soleil rentre. Devant elle, des terrasses. Là, des maillots pendus, des parasols et aussi parfois des canoës en plastique un peu dégonflés. Jeanne et son frère, c’est de l’autre côté qu’ils courent. Vers la plage. "
                            Maxime Coton. Rêve d'or


On a tous en mémoire ces éclats de lumière dans le sable humide, ces bateaux traînant des mouettes rieuses, l'odeur entêtante des gaufres chaudes. En quelques instants les vacances étaient là. 



Lu dans:
Maxime Coton, Arié Mandelbaum. Resplendir. Éditions Esperluette. 2014. Collection En toutes lettres.  2014. 144 pages

26 janvier 2020

Péchés capitaux

"Paresse: habitude prise de se reposer avant la fatigue."
                        Jules Renard

24 janvier 2020

Le livre qui contient tous les autres


"Dans une Bonne Librairie, tous les livres sont bons. La librairie parfaite est petite, fournie mais sélective. Vous pourriez vous y rendre les yeux bandés, tendre la main au hasard et découvrir quelque chose de merveilleux. L'un de mes endroits favoris pour acheter des livres a longtemps été un éventaire à deux pas de Hampstead High Street, qui présentait sept cartons de livres à peu près. J'aimerais les avoir tous lus, mais le lieu n'existe plus. La visite parfaite dans une librairie, si parfaite qu'elle n'est pas de ce monde, se déroule comme suit. Je tombe sur la boutique au fond d'une rue étroite dans une ville qui m'est totalement inconnue. J'entre, et il y a seulement un livre. Juste un. Il est posé sur une table. Il a une couverture toute simple. Je ne peux même pas voir le titre. Je l'achète, et il me révèle tous les secrets de l'univers."
                        Mark Forsyth


Pour acquérir ce qu'on sait déjà chercher, il y a Internet. Pour découvrir ce qu'on ne sait même pas ne pas connaître, il faut une interface humaine, à l'image de la libraire au fond d'une impasse qui ne propose qu'un seul livre. Réflexion nourrissante sur le peu, l'essentiel et le trop plein, dépassant le simple cadre de la lecture.
 

Lu dans: 
Mark Forsyth. Incognita incognita. Les Éditions du sonneur. 2019. 48 pages. Extrait pp 33-35

23 janvier 2020

Lever l'ancre


"Un jour
un jour     bientôt peut-être
un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers
avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien
je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
                     Henri Michaux. Clown (1939)


Il y a cent interprétations possibles du beau texte de Michaux, appel du large, plongée en soi-même ou regard serein sur l'après-vie. Un jour déjà lointain, la chanteuse Mannick évoquait elle aussi cet appel du large. Cela devint le chant "Je connais des bateaux", pour les matins de départ et les soirs de nostalgie.

 

Lu dans:
Mannick. Je connais des bateaux.  Album "C'est par amour". 1980.  Découvrir les paroles.



22 janvier 2020

Météo des simples


 "Le ciel est dégagé au lever du jour et il fait très froid. Les carreaux de la chambre sont un peu bariolés de glace. Le vent s’élève d’ouest/nord ouest, glacial. Le soleil sort lentement derrière les arbres et maisons, ne montant pas encore bien droit dans l’atmosphère et on ne ressent un peu le réchauffement que vers 11 h, mais alors montent de l’ouest de hautes brumes blanches qui envahissent peu à peu le bleu du ciel. Celles-ci cachent progressivement le rayonnement du soleil qui était très apprécié. Le temps se grisaille de plus en plus et il passe des flocons de neige après-midi."
                    A. Michard.


Il est mille manières de vivre le climat, et autant d'écrire la météo. Le Journal  dans lequel Adolphe Michard note chaque jour les occupations, les dépenses, les rencontres et aussi le temps qu’il a fait dans un hameau de la Creuse va devenir pour lui une activité à part entière, insérée dans l’enchaînement des tâches quotidiennes. Cette activité lui a valu à la longue le statut d’un mémorialiste, et on vient du voisinage le consulter quand on a besoin de dater un événement marquant, notamment un décès ou un fait insolite, tel le passage, une année, d’un cygne noir sur la rivière.  La mémoire des simples.



Lu dans:
Solange Pinton. Les humeurs du temps. Journal d'un paysan de la Creuse. Dans Ethnologie française 2009/4 (Vol. 39). Pages 587 à 596

21 janvier 2020

La bâtisse d'ombre


"Ils bâtissent avec des pierres et ils ne voient pas que chacun de leurs gestes pour poser la pierre dans le mortier est accompagné d'une ombre de geste qui pose une ombre de pierre dans une ombre de mortier. Et c'est la bâtisse d'ombre."
                            Jean Giono
   

Que chacun de nos choix, paroles ou gestes participe au récit de vie, le story telling ciselé par les communicateurs, ne choque personne. Billets nécrologiques publiés à la disparition d'un.e célèbre, récits d'une carrière pour banquet d'émérites, CV d'embauche répondent tous à la loi du genre: placer nos existences dans la lumière de ce qu'on aimerait léguer comme image. La bâtisse d'ombre que nos existences ont érigées sait se faire oublier, réussites qui se révélèrent des échecs, mots d'esprit qui firent briller autant qu'ils blessèrent, grands départs d'aventure qui finirent en boucle, envolées suivies d'embardées. Étrangeté de la réussite: la part d'ombre nous apprit souvent davantage que la succes story conservée pour le récit de vie. C'est par l'ombre du geste que l'on progresse, la lumière fige.

 
Lu dans:   
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche. 504 p. 

20 janvier 2020

Après quoi?


"Un jour un camarade d'école de mon fils n'est plus revenu en classe et, après quelques semaines d'absence, on a appris que Frédéric était mort. Paul-Emmanuel n'en a parlé qu'à peine pour m'annoncer la nouvelle. Il n'a pas fait de commentaires, n'a posé aucune question. Frédéric était mort, c'était tout. C'est beaucoup plus tard, plusieurs semaines après, qu'il m'a posé la question que je n'attendais pas. «Avant d'être né, est-ce que tu crois qu'on est comme après? » Je n'ai pas compris tout de suite la question, et bêtement j'ai dit: «Après quoi?» Paul-Emmanuel a haussé les épaules, agacé par mon épaisseur d'esprit. «Après, quand on est mort », a-t-il dit. Une fois de plus, je n'ai pas su que répondre. J'ai dit que je ne savais pas. Ce qui est la vérité."
                                Claude Roy

Avoir six ans, et se poser les mêmes questions sans réponse que celles qu'on se fera bien vieux, lancés dans une aventure dont le sens nous échappe. J'ai repensé à cette phrase étonnante de Maurice Roche: « On devrait mourir d'abord, et vivre ensuite. » Peut-être comprendrions-nous mieux.  



Lu dans :
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 332  

18 janvier 2020

"Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations »
                                Nietzsche 

Ce chaos dont nous sommes


 "Ce n'est pas un signe de bonne santé que d'être bien adapté à une société profondément malade."
Jiddu Krishnamurti


A 20 ans, l'adhésion à cette affirmation est inconditionnelle. Plus tard elle se nuance: le chaos d'une société malade est en nous, même si on aimerait s'en défendre. Un "Je" idéal face à un "ça" malade est confortable pour l'esprit, un leurre.



Lu dans:
Prescrire. N° 435. Janvier 2020. p. 2
Jiddu Krishnamurti (1895-1986), présenté comme un messie de la théosophie et de la contreculture des années 1960, avant d'opérer un revirement vers le détachement de toute école, n'échappa guère aux controverses le taxant de manipulation oratoire. 

16 janvier 2020

Sagesse de Laâbi


"Dur dur le petit monde, comme il l'a toujours été.
Sauf que les prédateurs d'aujourd'hui sont plus « civilisés», plus pervers
et les grands de ce monde infiniment plus indécents."
                Abdellatif Laâbi 



Et, comme poursuit l'auteur, "pendant longtemps / et comme il en a toujours été / les petits de ce monde / vaquent aux nécessités de la survie." Lignes douces amères, non essentielles pour débuter une journée, mais qui ressemblent furieusement à une revue de presse matinale. 
 


Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait pp. 90, 91  

15 janvier 2020

L'attente


"Une montagne, un ciel affolé de lumière, des chasses de nuages et un yack sur l'arête : tout était disposé, suffisant. Ce qui ne se voyait pas était susceptible de surgir. Ce qui ne surgissait pas avait su se cacher. "
                Sylvain Tesson
 
 


Lu dans: Sylvain Tesson. La panthère des neiges. Gallimard. Coll Blanche. 2019. 176 pages. Extrait page 125.  

14 janvier 2020

Par où pénètre le monde

« Je m’appelle Kim Se-Ri, mais je préfère Salomé, je ne peux plus sortir de chez moi à cause de la maladie. J’attends celui, celle qui viendra me raconter le monde. »
                        JMG Le Clezio
 
  

Lu dans:
JMG Le Clezio. Bitna sous le ciel de Séoul. Stock. Coll. La Bleue. 2018. 272 pages.

13 janvier 2020

Sagesse sur Thuin


"L'ombre n'a pas encore étendu son emprise sur nos espérances." 
                Djos Janssens ( Oeuvre tremporaire monumentale installée sur les hauteurs de Thuin en 2015)
 

11 janvier 2020

L'après-midi d'une vie


"Le monde semblait avoir poursuivi paisiblement sa course sans même que je m’en aperçoive. Envahie d’un sentiment de gratitude, je découvris qu’une partie de moi-même, disparue je ne sais où pour se laisser consumer par son chagrin et sa douleur, était revenue. J’étais remise sur les rails. Une fois d’aplomb, je m’attaquai à toutes les tâches que l’on entreprend lorsqu'on revient de voyage. Je rangeai le bureau et répondis aux messages que d’autres avaient laissés. J’avais été longtemps absente et il y avait donc toute une pile à liquider avant de me mettre à construire l’après-midi de ma vie, à élaborer un ordre d’une autre espèce, une structure permettant à une femme de cinquante ans de vivre sa vie seule, en paix avec elle-même et avec le monde environnant."
                            Sue Hubbel


Le hasard des lectures me fait découvrir simultanément Sue Hubbel, biologiste ayant quitté sa vie antérieure pour une ferme dans les monts Ozark où elle devient apicultrice, et François Jullien, le philosophe sinologue s'interrogeant sur l'hypothèse d'une seconde vie. Est-il possible, non plus de répéter sa vie à l'infini, mais la reprendre dégagée des contraintes existentielles de l'enfance et de celles de l'âge adulte soucieux de se façonner une image conforme à ce qu'on attend de lui.  Une seconde vie, inscrite dans le cours même de l'existence antérieure, mais qui se décale lentement d’elle-même et commence de se choisir et de se réformer. Comment, au départ de l’expérience accumulée, surgit la possibilité d'un nouvel itinéraire marqué par la lucidité issue du savoir négatif qui nous vient malgré nous, mais qu’on peut assumer. Ou comment la vie peut déboucher, non sur une conversion, mais sur une vie dégagée. Questions nombreuses aux réponses aussi variables que les individus, mais qui nous aident à sortir du lit et à enfiler nos bottes tous les matins.



Lu dans :
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.
François Jullien. Une seconde vie. Grasset. 2017. 198 pages

10 janvier 2020

"La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes."
Marguerite Yourcenar




Lu dans:
Marguerite Yourcenar. Mémoires d'Hadrien. Gallimard. 1951. Coll Folio 1977. 364 pages

08 janvier 2020

Chiens trouillards


"Je les gronde, les traite de chiens trouillards.
Ils remuent la queue joyeusement.
Sont-ils mes chiens ou suis-je leur humain?"
                        Sue Hubbell


A la mort du vieux chien de famille, il y a une quinzaine d'années, la maison perdit une sorte de légèreté.  Le soir, l'heure du retour n'était plus égayée par ses japperies, ses rotations sur soi-même pour attraper sa queue, ses glapissements célébrant une vie conjuguée au plaisant. J'étais le maître, il était le chien mais nul n'en ignorait la part de posture. On rangea écuelle, panier, os en peau, plus de poils à aspirer, plus d'odeur, et deux degrés de légèreté dans l'air de moins au thermostat. Il n'en vint pas d'autre, les enfants envolés quasi au même moment ayant emporté tous les souvenirs communs. Et nous, pas moins heureux pour autant, mais juste un peu moins gais.


Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.

07 janvier 2020

Sagesse de l'or fondant


"Mes abeilles couvrent deux mille cinq cent kilomètres carrés de terres dont je ne suis pas propriétaire, à la recherche de leur pitance, butinant de fleur en fleur pour lesquelles je ne paie aucune location, volant le nectar, mais en retour pollinisant les plantes. C'est une forme d'agriculture anarchique et paisible , et de gagner ainsi sa vie exerce sur moi un tel attrait par son côté sauvage, erratique, maraudeur qu'il me rend inapte à toute autre méthode, sauf peut être le cambriolage de banques."
                                            Sue Hubbell


On l'appelait la Dame aux Abeilles, et sa richesse était de ne rien posséder, si ce n'est l'excédent du miel dont se nourrissent les abeilles. Il y a un parfum de vendanges dans ces lignes, de grappes sucrées comme le nectar gratuit des ruches, de vignes qui vont "rendre en gaieté ce qu'elles ont raflé en lumière" (Sylvain Tesson) et de pollen de fleurs transformé en or fondant sur les lèvres. Une vraie leçon de choses.  
 
 

Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages. 

Nationale 7


"J'ai vu peu de gens dans ma vie
pour lesquels autrui n'était jamais un poids  
jamais une fatigue             jamais un ennui.
Toujours au contraire une chance
une fête         la possibilité d'un supplément de vie.
L'autostoppeur était de ces êtres."
                    Sylvain PRUDHOMME


Et si nous réveillions l'autostoppeur assoupi en nous depuis notre lointaine jeunesse. Visant Avignon, on arrivait à Castellane en deuche, tracteur ou déesse, pourvu qu'on avance et que le hasard fasse bien les choses. Comment retrouver le geste de lever le pouce en débutant sa  journée, accueillant celui qui surgit comme "une chance, une fête, la possibilité d'un supplément de vie." Certains jours renaît un désir de nationale 7, la route mythique par laquelle on délaissait les caricoles pour l’aïoli, loin des autoroutes à péage de nos vies actuelles. Comment a-t-on  pu vivre sans agenda partagé, sans la toile, sans whatsApp, sans radar tronçon ni péage, sans programmer nos rencontres, nos amours, nos projections barémiques et nos épargnes pension?  Tout cela en une si courte vie, on a peine à le croire.
 

 
Lu dans:
Sylvain Prudhomme. Par les routes. Prix Femina 2019. Gallimard. Coll. L'arbalète. 2019. 304 pages.

05 janvier 2020

Savoir d'où on vient pour deviner où on va


"À Ardentes, l'Indre coulait lentement, puissante, tachetée de feuilles d'or.
L'automne commençait à couvrir les rivières de motifs léopards.
La contemplation du courant me traversait de souvenirs paisibles.
Les rivières ont-elles la nostalgie de leur source?"  
                                    Sylvain Tesson


Et si la paix procurée par la contemplation de l'Indre était liée à cette absence d'inquiétude métaphysique dont jouit la rivière?  L'interrogation sur ses origines est une quête humaine: les scientifiques explorent Mars, la Lune, les trous noirs pour comprendre le bigbang initial, l'enfant adopté s'inquiète de ses origines, l'analysé explore son espace antérieur et celui de ses ascendants, le médecin généticien dissèque le génome des ancêtre afin de guérir celui de nos enfants. L'homme a en lui quelque chose du saumon anadrome qui, au terme d'une vie passée à découvrir la mer dans son immensité, remonte la rivière dont il est issu pour s'y reproduire, et mourir. Me revient l'interrogation d'un de mes petits-enfants après avoir libéré une mouche emportée par mégarde dans l'auto un soir de campagne: crois-tu qu'elle va retrouver sa route pour remonter jusqu'à sa famille? A-t-elle le talent du pigeon de compétition qui parcourt mille kilomètres pour retrouver son pigeonnier? Si le retour aux origines nous fascine, il participe aussi à notre inquiétude, celle de n'être qu'un pigeon égaré.


 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. NRF. Blanche. 2016. 144 pages. Extrait page 134.

03 janvier 2020

Sagesse de Spinoza


"J’ignore si demain me gardera intacte
l’espoir de se laisser être
éloigne le désespoir."
                Joséphine Bacon


N'être que ce petit nuage fragile, à chaque instant menacé de se dissoudre au contact des autres. Faire tenir ensemble toutes les petites gouttes de vapeur qui font que ce nuage c'est nous, et personne d'autre. C'est du Spinoza, et c'est chacun de nous.
 
 
       
Lu dans:
Joséphine Bacon. Un thé dans la toundra - Nipishapui nete mushuat. Ed. Mémoire Encrier. 2013. 96 pages.
Spinoza réécrit par Sylvain PRUDHOMME. Par les routes. Prix Femina 2019. Gallimard. Coll. L'arbalète. 2019. 304 pages.

02 janvier 2020

Heureux comme un bourdon


"Si nos sociétés sont chaotiques et désordonnées, c’est parce qu’elles ont oublié deux notions qui organisent la vie des abeilles, et des insectes sociaux en général : la collectivité et l’avenir. »
                            Maurice Maeterlinck


Quand les ruches souffrent et se dépeuplent, relire Maeterlinck est une leçon de philosophie appliquée, restituant les drames, les utopies, les mythes, les destinées individuelles de ces insectes sociaux qui ont tant à nous apprendre. La multiplicité de leurs fonctions individuelles (exploratrices, bergères, pourvoyeuses, jardinières, champignonnistes, moissonneuses, terrassières, maçonnes, menuisières, nourrices, guerrières) se double d'une organisation sociétale qui pourrait nous inspirer: une intelligence collective aux rôles bien répartis sans être figés, toujours adaptables aux circonstances, aux imprévus, aux bouleversements des biotopes. La ruche, société idéale pour l'abeille, mais pour l'homme? Demeure l'insoluble problème: qui est-ce qui règne ici, qui donne des ordres, prévoit l’avenir, trace des plans, équilibre, administre, condamne à mort? Sur quoi se fonde l'autorité, et jusqu'où le bien commun est-il soluble dans l'épanouissement individuel? Le régime politique dans lesquels s’inscrivent les insectes sociaux est-il transposable à l'homme? La forme d’existence stoïquement acceptée chez ces insectes, considérant par exemple comme évidente la mort violente et cruelle des bourdons en surnombre, est-elle compatible avec le respect de l'individu humain le plus faible, le plus inutile ou le plus opposant à la bonne marche de l'ensemble? Autant de questions que de débats, justifiant la dose de chaos socialement acceptée au détriment d'une organisation humaine idéale. 

 
Lu dans:
Pierre Malherbe.Le  Carnet et les Instants. Les insectes sociaux sous la loupe de Maeterlinck. 
Maurice Maeterlinck. La vie des abeilles. Préface de Michel Brix. Bartillat. Coll. Omnia Poche. 2019. 258 p.

01 janvier 2020

Chemins noirs, page blanche


"Une seule chose était acquise, on pouvait encore partir droit devant soi et battre la nature. Il y avait encore des vallons où s'engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre, et on pouvait couronner ces heures de plein vent par des nuits dans des replis grandioses. Il fallait les chercher, il existait des interstices. Il demeurait des chemins noirs. De quoi se plaindre ?"          
                                Sylvain Tesson . Sur les chemins noirs


Après avoir tutoyé la mort suite à une chute stupide, cassé de partout, en guise de revalidation Sylvain Tesson part à la rencontre d'une France sauvage, bizarre et méconnue. Ces "chemins noirs" que plus personne n'emprunte, vastes territoires non connectés qui ont miraculeusement échappé aux assauts de l'urbanisme et de la technologie, sont l'occasion d'une reconquête solitaire des possibilités méconnues que chaque vie recèle. A l'aube de l'an neuf, il fait bon se rappeler qu'à l'instar de ces chemins perdus rien n'est programmé car  "de tous les millénaires passés ou à venir, aucun jour ne se clone» (Jim Harrison). Demain nous fait le cadeau d'une page blanche. 




Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. NRF. Blanche. 2016. 144 pages
Jim Harrison. Une heure de jour en moins. Traduction: Brice Matthieussent. Flammarion. Littérature étrangère. 2012. 200 pages.

31 décembre 2019

Le passage d'année


"Tu parles d'étoiles
Je te parle de rivières
Tu parles d'astres
Je te parle de lacs
Tu parles de l'infini
Je te parle de la toundra
Tu parles d'anges
Je te parle d'aurores boréales
Tu parles des cieux
Je te parle de la terre."
                Joséphine Bacon. Poésie amérindienne, de la tribu des Innus.


Une année s'éteint, une autre s'ouvre. L'une parle de rivières, l'autre d'étoiles. Revoir l'inoubliable clip-vidéo du chant "Là-bas" de Jean-Jacques Goldman, et le clap final du fourgon qui s'en va vers un improbable futur. Le passage d'année reste pour beaucoup une transition incontournable entre le souvenir des bonheurs heureux et l'espoir de temps meilleurs. La vie est à ce prix.


 
Lu dans:
Joséphine Bacon. Uiesh - Quelque part. Éd. Mémoire d'encrier. 2018. 122 pages.
Le Québec l’aime beaucoup, qui l’a décorée cette année de l’ordre des Arts et des Lettres: c’est une femme de paix, ce dont témoigne particulièrement son dernier ouvrage. Elle qui pourtant ne connaissait, dans son enfance, ni le livre, ni l’écriture. Joséphine Bacon, née en 1949, est amérindienne, de la tribu des Innus, aujourd'hui professeure, enseignant sa langue, poète, réalisatrice de documentaires, vivant à Montréal.

23 décembre 2019

L'embellie


"Endroits où l'eau est plus eau qu'ailleurs
l'oasis de Tozeur     l'estuaire de l'Hudson River
un verre d'eau embué dans une chambre d'hôpital
quand on vous permet enfin de boire une gorgée."
            Claude Roy. La Fleur du Temps.
 
C'est un beau mot, l'embellie, ce petit rien inattendu qui donne du sens à votre journée. Ce matin je termine ma tournée par une patiente hospitalisée en unité palliative, connue depuis son plus jeune âge.  Une famille aimante l'entoure, qui a apporté un petit sapin en bois orné de photos, la boule de Noël musicale, le cadeau dans son superbe emballage, et ils se désolent qu'elle ne réponde plus à aucune sollicitation depuis la veille, plongée dans une sédation profonde. Ils auraient tant souhaité pouvoir prendre congé en lui partageant ces présents préparés avec amour. Sans grand espoir, je l'interpelle à la manière de toujours, celle des angines de la prime enfance, des chagrins amoureux de l'adolescence, des annonces de bonnes et mauvaises nouvelles des dernières années. Elle ouvre les yeux, sourit, remercie et reconnaît sa famille qui n'en croit guère ses yeux. Dans ces cas-là, c'est moi qui remercie. 
 
Lu dans: 
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 308

21 décembre 2019

Les hommes qui marchent


"Va, avance désarmé."
       Hölderlin



On lit le vers d'Hölderlin et on voit la longue silhouette efflanquée de l'Homme qui marche de Giacometti. On voit aussi ces dizaines de milliers de civils qui fuient les bombardements dans la région d’Idlib en Syrie, hier, ou les corps ensanglantés du massacre de Sinak en Irak, avant-hier. Récits sans fin que nous livre la presse au petit-déjeuner, nous flanquant une vague nausée: on avance désarmé sur une terre surarmée. Quelle réponse imaginer à ce grand écart quotidien? Peut-être le choix de de demeurer envers et contre tout "indésespérable" comme le suggère Wajdi Mouawad dans un beau texte. "Je n’ai pas de position, je n’ai pas de parti, je suis simplement bouleversé car j’appartiens tout entier à cette violence. Je regarde la terre de mon père et de ma mère et je me vois, moi : je pourrais tuer et je pourrais être des deux côtés, des six côtés, des vingt côtés. Je pourrais envahir et je pourrais terroriser. Je pourrais me défendre et je pourrais résister et, comble de tout, si j’étais l’un ou si j’étais l’autre, je saurais justifier chacun de mes agissements et justifier l’injustice qui m’habite, je saurais trouver les mots pour dire combien ils me massacrent, combien ils m’ôtent toute possibilité à vivre. (..) Il n’y a que ceux qui crient victoire à la mort de leurs ennemis qui tirent joie et bonheur de ce désastre. Je ne serai pas l’un d’entre eux même si tout concourt à ce que je le sois. Comment faire pour éviter le piège? Comment faire pour ne pas se mettre dans le discours qui nous mènera tout droit à la détestation ? (..) Ce n’est pas la destruction qui me terrorise, ce ne sont pas même les invasions, non, car les gens de mon pays sont indésespérables malgré tout leur désespoir et demain, j’en suis sûr, vous les verrez remettre des vitres à leurs fenêtres, replanter des oliviers, et continuer, malgré la peine effroyable, à sourire devant la beauté. Ils sont fiers. Ils sont grands. Les routes sont détruites ? Elles seront reconstruites. Et les enfants, morts dans le chagrin insupportable de leurs parents, naîtront encore. Au moment où je vous écris, des gens, là-bas, font l’amour. Obstinément."



Lu dans:
Wajdi Mouawad. Le Sang des promesses : Tome 2, Incendies. Postface de Charlotte Farcet. Actes Sud. Collection : Babel. 2011.  169 pages.

20 décembre 2019

à côté de mon petit sac


"Parfois le soir, seul au bord des routes, assis à côté de mon petit sac en regardant venir la nuit, regardant s'en aller le petit vent dans la poussière sentant l'herbe, écoutant le bruit des forêts, j'avais parfois presque le temps de voir mon bonheur. C'était comme le saut de la puce : elle est là, elle est partie, mais j'étais heureux et libre." 
                            Jean Giono


Moment précieux. On a connu ces instants magiques, les connaît-on encore souvent? Peut-être demain.

 

Lu dans: 
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche 493-494. 504 p. Extrait p. 265

18 décembre 2019

Dans ma rue

"Pense avec le monde, il ressort de ton lieu. Agis en ton lieu, le monde s'y tient."             Édouard Glissant
Qui n'a rêvé d'être Tom Dooley, le docteur Schweitzer, médecin sans frontière? La vie trie, tout en nous gâtant parfois au-delà de nos espérances. Quelques décennies plus loin on découvre que les patients sont partout les mêmes, mêmes souffrances, mêmes désirs d'une vie meilleure, d'enfants heureux, d'une fin digne pour les parents. Et que si travailler le mieux possible dans sa rue ne fait pas un héros, cela vaut la peine.

Le refrain de la vie

"Ils ont croisé tes mains         où ne bat plus qu’à peine
ce que papillonne         le myocarde en peine
coincé dans ta poitrine.
As-tu faim     as-tu peur     as-tu froid     as-tu soif
souffres-tu ?    Quel songe fais-tu
dans tes trente milligrammes de morphine ?
D’une araignée peut-être     qui tisse un cocon cru
où replier tes ailes.
Ta respiration entre en métamorphose
il y des râles crescendo         puis une pause
guettés par ceux qui veillent         pendus à tes lèvres mi-closes
dans l’instant très plein         où tu t’accordes une trêve
l'air est immobile             le temps caresse en rêve
l'idée de s’arrêter.
Et puis cela reprend        tu tiens encore un peu le refrain de la vie
fête fragile         au travers de la nuit.
                    Thibault Wautier



Thibault Wauthier, jeune médecin généraliste exerçant dans la province du Luxembourg, a écrit ce beau et âpre poème inspiré par une situation de soins palliatifs qu'il a accompagnée il y a quelques mois. Comme une envie de partager les sentiments intenses qui envahissent le soignant au moment précis où le fil avec le patient se rompt. Qui se tracasse de la souffrance de médecin?  Reviennent les mots sobres d'Henning Mankell dans son roman posthume: "Autrefois je croyais qu'un médecin mourait différemment de ses patients. Un médecin connaît tous les processus qui conduisent le cœur et le cerveau à cesser de fonctionner. On pourrait donc croire qu'il est mieux armé que d'autres. En réalité, il n'en est rien. J'ai beau être médecin, la mort est aussi dure,  effrayante et impossible à anticiper pour moi que pour quiconque. Je ne sais pas si je vais mourir calmement ou au terme d'une résistance acharnée. Je ne sais absolument rien de ce qui m'attend."


Lu dans:
Thibaut Wautier. Le refrain de la vie.  email : wautierthibault@hotmail.com
Henning Mankell. Les bottes suédoises. Le Seuil. Points. 2017. 384 pages.

17 décembre 2019

Beauté éphémère

"Les canards sèment
Des poignées de graines noires
Dans le ciel apprivoisé
Une mesure indicible
Ombres et lumières raient
Les reflets fragiles à travers
Les brumes basses."
                André Miguel. Boule androgyne. Le songe du parfum


16 décembre 2019

Ces murs qu'on abat


"En deux heures, le fils a jeté le mur par terre
et le vieux secrétaire     émerveillé
a découvert le paysage.
Il avait vécu soixante-dix ans avec un mur dans le front."
                 Félix Leclercq

 
Lu dans:
Félix Leclercq. Le calepin d'un flâneur. Poche. Bibliothèque Québecoise. 1995. 200 pages. Extrait p.126

14 décembre 2019

Une ode à l'Europe


"Qui sommes-nous maintenant ?
Ce que nous partageons,
C’est d’avoir traversé le feu,
D’avoir été, chacun,
Bourreau et victime,
Jeunesse bâillonnée et couverte de sang.Ce que nous partageons,
C’est l’humanisme inquiet.
"Nous savons ce que l’homme peut faire à l’homme,
Nous connaissons l’abîme,
Nous avons été avalés par sa profondeur.
Ce qui nous lie, c’est d’être un peuple angoissé,
Qui sait l’ombre qui est en lui.
L’Europe, c’est une géographie qui peut devenir philosophie.
Un passé qui veut devenir boussole.
Un territoire de cinq cents millions d’habitants,
Qui a décidé d’abolir la peine de mort,
De défendre les libertés individuelles,
De proclamer le droit d’aimer qui nous voulons,
Libre de croire ou de ne pas croire,
Nous sommes humanistes et cela doit s’entendre dans nos choix,
Aucun Dieu unique en Europe,
Aucun panthéon devant lequel s’agenouiller.
Le territoire est vaste et doit le rester.
Nous avons construit un continent Babel,
Étrange et compliqué, qui ne tient que dans cet équilibre subtil,
Entre indépendance et fraternité. »
            Laurent Gaudé. Nous l’Europe, banquet des peuples.


Dans une vaste ode à l’Europe, récompensée par le Prix du livre européen, Laurent Gaudé invente les mots pour redire le sens, le besoin, la force de l’Europe. Reviennent à l'esprit les lignes de feu de Christine Taubira: "Est-il possible que personne ne sache dire, avec les mots de la vie publique, que nous vivons et résistons ensemble? S'il en est ainsi, que l'on s'empare alors des mots des poètes! Les mots de Louis Aragon qui mêle dans de mêmes amours et les mêmes actes de résistance ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas. Ou les mots d'Antoine de Saint-Exupéry qui sait faire créer le navire non en enseignant à hisser les voiles, forger les clous, lire les astres, mais en faisant naître dans le cœur des hommes le désir de la mer, le goût d'être ensemble. Avons-nous à ce point désappris à dire?"


Lu dans:
Laurent Gaudé. Nous l’Europe, banquet des peuples. Actes Sud. 2019. 182 pages. Collection : Domaine français.
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp.68-69

12 décembre 2019

Les compagnons


"Un homme fait le pèlerinage et croise un travailleur affairé à casser des pierres
Que faites-vous     Mon boulot    Casser des cailloux    De la merde
J'ai plus de dos    Un truc de chien    Devrait pas être permis   Autant crever

Des kilomètres plus loin un deuxième occupé au même chantier
Même question    Je bosse    J'ai une famille à nourrir    C'est un peu dur
C'est comme ça et c'est déjà bien d'avoir du boulot    C'est le principal

Plus loin    Avant Chartres    Un troisième homme     Visage radieux
Que faites-vous
Je construis une cathédrale."
            Paul Claudel. De Paris à Chartres.



Lu dans:
Joseph Ponthus. À la ligne: Feuillets d'usine. La Table Ronde. Collection Vermillon. 2019. 272 pages.

11 décembre 2019

Ombres et lumières


"Volets et rideaux se ferment lorsque l'obscurité succède au jour, ou s'ouvrent au spectacle de la pleine lune, du ciel étoilé, de l'orage ou de la neige. Cette occultation, utile pour augmenter la luminosité dans la pièce par réflexion de la lumière artificielle, contribue aussi à son intimité. L'éclairement y est encore au minimum de 250 à 500 Lux chez les riches alors qu'il dépasse rarement 50 à 100 Lux chez les pauvres. Riches ou pauvres jouissent pendant la journée d'un éclairement allant jusque 90.000 Lux. "
                    Philippe Samyn


L'ombre n'existe que parce qu'existe la lumière. La longue réflexion de l'architecte Samyn sur l'ombre et la transparence ouvre le champ à notre rêverie autant qu'à la réflexion. La transparence diffuse de la brume ou du soleil frisant tempère les désagréments de la lumière trop vive et adoucit les couleurs; l'ombre morcelée par le mouvement lent des nuages, la pluie ou la neige, le frémissement de l'eau ou du feuillage d 'un arbre, rend compte du temps qui passe. L'intimité chaleureuse que procure l'occultation des pièces quand tombe le soir favorise les belles conversations. L'éclairage parcimonieux des humbles chaumières et la munificence des lustres des palais ne sont que pâles reflets de la lumière du jour généreusement dispensée aux riches comme aux pauvres. L'architecture est une reconstruction permanente de notre relation à la nature.






Lu dans:
Philippe Samyn. Entre ombre et lumière. Académie Royale de Belgique. Collection L'académie en poche. 2017. 125 pages. Extrait p. 66

10 décembre 2019

Les hommes providentiels


"Pour garder les moutons, un chien est mieux qu'un aigle. Ceux qui planent devraient-ils gouverner?"   
                                Félix Leclerc.




Lu dans :
Félix Leclerc.  Le calepin d'un flâneur. Montréal. Fides. Bibliothèque québecoise. 1961. 220 pages. Extrait  p.114

09 décembre 2019

Parole de voyageur


"Il lui fait cette déclaration dont je ne pense pas que beaucoup de longs poèmes l'égalent en beauté, en justesse, en conscience de l'impermanence des choses en ce bas monde:
Je suis heureux que tu te sois trouvé sur ma route.
Parole de voyageur.   
Parole d'habitué des routes, des carrefours, des rencontres.
Parole de vrai amoureux de la vie,
reconnaissant aux surprises qu'elle réserve."
                                    Sylvain Prudhomme



Lu dans:
Sylvain Prudhomme. Par les routes.  Gallimard. Collection L'arbalète. 2019. 304 pages.

07 décembre 2019


"Dans toute magistrature il faut compenser la grandeur de sa puissance par la brièveté de sa durée."
                                Montesquieu. L'esprit des lois (1748)



06 décembre 2019

L'amant de feu


 "Le soleil, plus bas, semblait saigner. Et une large traînée lumineuse, une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'océan jusqu'au sillage de la barque. Les derniers souffles de vent tombèrent, toute ride s'aplanit, et la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments. Tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrasement. Il la joignit et, peu à peu, elle le dévora. "
                        Guy de Maupassant.


Comme la mère étreint son enfant, la mer étreint le soleil, et c'est fort joliment décrit. Une écriture somptueuse et sensuelle qu'on pourrait lire en maternelle, tant elle décrit la passion avec pudeur et délicatesse. 



Lu dans:
Guy de Maupassant. Une vie. Paris, Victor Havard, 1883.
idem. Coll J'ai Lu. 2013. 190 pages

05 décembre 2019

Les beaux habits


"Salauds de pauvres." 
        Jean Gabin dans La Traversée de Paris. Autant-Lara 1956.


Les beaux quartiers font les belles gens, et on ne peut leur en vouloir. La grande pauvreté, elle, porte la honte comme un costume mal taillé, dans des rues taguées malpropres, préférant la compagnie gris muraille d'autres vilains-pas-beaux auxquels ils se confondent pour ne pas attirer l'attention. Je découvre les sobres lignes de Karel Logist, lui trouvant bien du talent: "Ils sont deux, ils avancent flanqués l’un de l’autre, efflanqués. Ils se donnent la main en se rappelant mutuellement qu’ils existent par une secousse qui les projette épaule contre épaule. Et ils ne me voient pas, ne peuvent pas me voir car ils sont, à perte de vue aveugles et invisibles. Ils ne sont pas lavés mais ils portent sur eux leurs plus beaux habits devenus leurs vêtements de tous les jours, de même que leur plus beau jour est rapidement devenu semblable à chaque nouveau jour passé sur un sol étranger mais dans une même errance." Si peu de choses nous sépare pourtant, sauf le mérite d'être né au bon moment au bon endroit. 



 
Lu dans :
Karel Logist. La Force d'inertie. 1996. Le Cherche-Midi. Collection Domaine privé. Epuisé.

04 décembre 2019

Heureux qui comme Ulysse


"Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre."
                    Guy de Maupassant
 

La vie comme un voyage, dont la préparation et le départ surpassent le retour. Le petit goût de fini, de jamais plus, est un puissant stimulant pour ces êtres toujours en projet dont on se demande où ils puisent leur énergie.
 

 
Lu dans:
Guy de Maupassant. Une vie. J'ai Lu. 2013. 190 pages

03 décembre 2019

Le prix d'une rencontre


"Faites un prix, m'a dit l'huissier
Ce sera sans problème !
J'examine le lot : vingt recueils de poèmes
Non lus, non découpés
Pas bien anciens non plus
Sur la table échoués
Entre les Bécassine et Benjamin Rabier.
Des auteurs bien connus
Et de prix couronnés
Le tout chez De Rache, éditeur
Homme de flair, homme de goût, d'ailleurs
Il avait refusé mes vers.
Voix de l'huissier le lendemain :
Vous l'avez à ce prix : une croûte de pain ! (..)
Ouvrant chaque volume, avec bonheur
Je savoure le ton personnel d'une page (..) :
des amis sont venus me parler cœur à cœur
Mais ils n'en sauront rien, ce partage est secret.
(..)  J'ai sauvé vingt recueils, et je sais à présent
Le prix sans prix de la parole poétique."
            Antoinette Dalcq. Vente publique.


Lignes rédigées il y a trente ans, son auteure est décédée depuis. Aurait-elle imaginé, dans sa modestie, qu'elle nous enchanterait encore, comme "une amie venue nous parler cœur à cœur"? On sème, on ne connaît ni l'heure ni le lieu de la récolte.


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.53

01 décembre 2019

Sagesse des bancs

"Je m'étais assis à côté de lui. Il y a eu un silence.
Deux vieillards sur un banc où il y avait de la place pour toutes sortes de vérités, petites et grandes." 
                                Henning Mankel
 

Qui réhabilitera les bancs dans nos cités, espaces de confidences, de pauses gratuites, d'écoute à l'abri des indiscrétions? Il faut imaginer des villes amies des aînés, balisant leurs sorties d'espaces de repos, de sièges favorisant la récupération, de places ombragées rafraîchies par un point d'eau. Petites oasis urbaines où la parole puisse circuler en toute liberté.


 
Lu dans:
Henning Mankel. Les bottes suédoises. Le Seuil. 2016. 381 pages. Extrait p.299
Pierre Marie Chapon. "Villes amies des aînés» en France: outil au service du vieillissement actif ou marketing territorial? Le vieillissement actif dans tous ses éclats. PUL. 2014. 214 pages.