10 octobre 2026

Une goutte de Temps dans l'éternité

 

"Car en quoi le temps diffère-t-il de l’éternité sinon en ceci que nous le mesurons ? "  
                            Anne Carson. Prix Nobel de Littérature 2026


L’univers ignore les horloges que nous lui imposons. Il déploie ses milliards d’années dans une immensité indifférente à nos calendriers, à nos anniversaires et à nos deuils. Mesurer le temps, c’est peut-être notre manière de rendre supportable l’éternité, de découper l’infini en fragments à notre mesure. La finitude humaine naît de ce paradoxe : nous appartenons à un univers qui nous dépasse infiniment, mais nous sommes les seuls, à notre connaissance, à nous inquiéter du temps qui passe. L’éternité n’a pas besoin de nous pour exister ; le temps, lui, prend tout son sens dans la conscience que nous avons de le perdre. Et c’est peut-être précisément parce que nos jours sont comptés que chacun d’eux peut devenir infiniment précieux.


Lu dans: 
Les Hommes à leurs heures perdues. Anne Carson (Auteur), Fabienne Durand-Bogaert (Traduction) . L'Arche Editions. 2025. 176 pages

09 octobre 2026

Passeport

 

"Malgré l'inhospitalité, la méfiance des autochtones, malgré tous les obstacles, vous choisissez de rester. Vous apprenez la langue, les cultures, les fêtes et les croyances de ce pays. Bien sûr, beaucoup continueront à mépriser votre identité, vos origines, votre religion, à vous rendre responsable de l'inflation, de l'insécurité, du chômage, de tous ces maux qui existaient pourtant bien avant votre arrivée... Bien sûr, vous ne vous sentirez jamais complètement chez vous, mais vous espérez que vos enfants, ou les enfants de vos enfants, un jour, peut-être, auront ce sentiment." 
                Alexis Michalik 



Être Français, être Belge, une origine ou une appartenance ? On ne choisit pas le pays où l’on naît, mais on peut choisir celui où l’on souhaite vivre, aimer, travailler et voir grandir ses enfants. L’identité n’est pas un héritage figé, mais une histoire qui continue de s’écrire, enrichie de rencontres et de différences, substituer au « je suis d’ici » le « tu es chez toi ». Me reviennent  ces récits de patients, rentrés au pays pour les vacances où ils s'entendent nommés "les Belges". Revenus dans leur rue d'adoption, surprise de la joie des voisins inquiets de leur longue absence. 


Lu dans:  
Alexis Michalik . Passeport. Albin Michel. 2024. 228 pages.  Extrait pp 226-227
au Théâtre Le Public du 16 septembre au 31 octobre 2026. 

08 octobre 2026

Un double ratage

 

                   « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. » 
                                         Blaise Pascal 


Une vieille Espagnole de 87 ans meurt après avoir été expulsée de son logement malgré la mobilisation de centaines de personnes. Aux États-Unis, une condamnée à mort en 1995 survit à deux injections létales, au terme d'un interminable supplice. Deux drames, deux légalités respectées, mais une même faillite de l'humanité. Car une société ne se juge pas seulement à sa capacité de faire appliquer ses lois, mais aussi à sa sagesse de savoir quand il faut y renoncer. 



Lu dans:
Blaise Pascal . Pensées, fragment 103 (édition Brunschvicg).


07 octobre 2026

Sagesse de Syméon

 

"Maintenant, Seigneur, laisse ton serviteur s’en aller en paix."
                Cantique de Syméon


La demande de Syméon, le "vieillard juste de Jérusalem", m'inspire. Comblés d'années, il nous est permis de partir en paix dans une mort digne. La prière de Syméon ne demande ni de hâter la mort ni de la repousser. Elle dit simplement que lorsque le temps est venu et que la vie a accompli tout ce qu’elle pouvait accomplir, il n’est plus nécessaire de la retenir à tout prix. On aimerait l'ajouter à l'antienne mille fois reprise lors de la dernière visite du pape à Paris "Pour que le monde ait la vie", phrase inspirante au risque d'être détournée dans une croisade contre la législation de fin de vie récemment votée en France. Aucune mort ne ressemble à une autre, et on souhaite à ces milliers de fidèles enthousiastes, pleins de vie et de santé, un départ paisible. Mais apaiser l'angoisse de patients terminaux en grande souffrance en leur assurant que, quoi qu'il arrive, un médecin sera à leur côté pour les aider à partir rapidement et dignement est également une célébration de la vie. 


Lu dans: 
Cantique de Syméon (Nunc dimittis). Évangile selon saint Luc, chapitre 2, versets 29-32

06 octobre 2026

Une médecine malade

 

  "Un interne [en médecine] se suicide tous les dix-huit jours."
                       Jasmina Mallet

Glaçant. Un article du Monde alerte: les étudiants en médecine sont une population à risque accru de développer des troubles anxiodépressifs sévères, un taux estimé trois fois plus élevé que celui de la population générale et dix-sept fois plus que celui des jeunes de moins de 25 ans. Confrontés simultanément à la pression de la réussite universitaire et des horaires,  mais aussi à celui de la maladie des patients qu'ils sont amenés à côtoyer, sept étudiants en médecine sur dix auraient déjà songé à arrêter leurs études, et un sur dix y penserait chaque jour. Les conséquences pourraient être durables pour ces jeunes, affectant leur vie professionnelle future, mais aussi pour leurs patients. On comprend dès lors mieux la sollicitude de ces nombreux patients qui s'inquiètent en début de consultation: "comment allez-vous, docteur?" 

Lu dans: 
Jasmina Mallet, psychiatre à Orléans et coordinatrice d’une étude en cours sur la santé mentale des futurs médecins. citée dans 
Le profond mal-être des futurs médecins mis en lumière. Le Monde 6 octobre 2026.  

02 octobre 2026

Hrepenenje

 "Hrepenenje" (slovène)

            Ces mots intraduisibles  

"Hrepenenje" se sentir nostalgique de quelque chose qui ne s’est pas encore produit. Ce beau mot slovène désigne moins la nostalgie de ce qui fut que celle, plus étrange, de ce qui aurait pu être ou de ce qui n’est pas encore advenu. C’est une nostalgie tournée vers l’avant. Nous connaissons la mélancolie des souvenirs, "hrepenenje" serait celle de nos possibles. On peut éprouver le manque d’un lieu où l’on n’est jamais allé, d’un amour que l’on n’a pas encore rencontré, d’une vie que l’on pressent sans l’avoir vécue. Comme si l’imagination possédait, elle aussi, une mémoire. Il y a là un paradoxe délicieux : regretter par avance. Mais ce sentiment n’est pas nécessairement triste. Le manque devient désir, et le désir met en mouvement. "Hrepenenje" nous rappelle que nous ne sommes pas seulement faits de ce que nous avons vécu, mais aussi de tout ce que nous attendons encore.


Lu dans:
Léa Jeunesse et Célia Saïph. Recueil: Les saisons de mon coeur. Editions: Robert Laffont. Coll R. 2023. 192 pages
 à l'adresse électronique suivante : entrecafejournal-unsuscribe@yahoo.fr. 

01 octobre 2026

Tenir


"Tenir.
Tenir encore un peu pour ne pas décevoir
et puis lâcher le frein vers l'aventure... " 
                Philippe Colmant 


Il est des fidélités qui nous soutiennent, et d’autres qui finissent par nous retenir. « Tenir encore un peu » : ces mots portent toute la dignité de l’effort, mais aussi la fatigue de vivre sous le regard de ceux que l’on ne veut pas décevoir. À force de répondre à leur attente, on risque de ne plus entendre la sienne. Puis vient ce geste discret : lâcher le frein. L’aventure commence peut-être là, lorsque l’on cesse de confondre la responsabilité avec l’immobilité. On n’efface ni les liens ni les promesses ; on leur cherche une place dans une vie qui puisse encore nous surprendre. Et l’on accepte, avec un peu de crainte, que décevoir une attente soit parfois le prix d’une existence plus juste.



Lu dans: 
Philippe Colmant Verso de l'ombre  Editions Le Coudrier. 2025. 100 pages.  Extrait p.39  électronique suivante : entrecafejournal-unsuscribe@yahoo.fr