30 juin 2022

La pêche à la ligne

 "Quand on veut ferrer le poisson, on commence par soigner l'hameçon." 

                        Sophie Kester
 


A peine édité, le roman dont on parle.  Notre petite Jeanne pourrait nous faire l'article, dame, l'auteure est la maman d'une de ses amies. Je n'en ai découvert qu'une phrase, mais elle m'amuse car elle évoque le souvenir d'une patiente âgée qui, l'été venu, prenait chaque matin le train pour Ostende et passait à l’œil une délicieuse journée avec un monsieur - jamais le même - qu'elle choisissait avec soin à la sortie de la gare. La phrase talisman était: "Je ne suis pas d'ici, et cherche un endroit où manger une bonne gaufre." Elle assurait que jamais elle n'était restée sur le quai, que le repas de midi succédait habituellement à la gaufre , et que tout cela faisait deux heureux, alors pourquoi s'en priver? 

 

Lu dans:
Sophie Kester. Au-dela des ombres. 180°. 2022. 336 p.

28 juin 2022

La leçon des groseilles

 "Rien jamais ne nous est dû."  

                    Jean-Michel Longneaux

 
 

La saison des fruits rouges, fraises, groseilles, framboises est aussi celle de l'émerveillement des gosses devant pareille abondance gratuite. On cueille jusqu'à remplir le récipient, et puis on donne en se servant au passage, sans paiement ni merci. Observer la scène est une leçon de vie, on ne donne finalement jamais que ce qu'on a soi-même reçu, en toute gratuité.

 


Cité dans :
Quelle est donc la puissance de la douceur? Ed. Weyrich.  Coll Printemps de l'éthique. 2022. 154 p. Extrait p.12

27 juin 2022

Sagesse du Mahâbhârata

"À la fin du Mahâbhârata, d'un côté comme de l'autre, tous les fils des héros sont morts. Les mères, les épouses, les sœurs errent lentement parmi les cadavres, au lever du jour. Ce qui pourrait se présenter comme une victoire lumineuse n'est qu'un sordide et puant désastre.

D'ailleurs le poème le dit lui-même. À quelque dieu caché dans un lac qui demande : «Donne-moi un exemple de défaite », un homme donne la bonne réponse : « La victoire. » 
                Jean-Claude Carrière.


 


Les récits héroïques se reconnaissent à leur répétition, sans que jamais on apprenne. Des villes tombent, on améliore la précision et la force des flèches, on ironise sur l'adversaire avec lequel on traitait il y a peu, en attendant de pactiser le temps venu. C'est la longue histoire de l'humanité.


 

Lu dans:
Jean-Claude Carrière. Fragilité. Odile Jacob Poches. 2007. 284 pages. Extrait p.76

25 juin 2022

Amis, chers amis

 "Dans le cimetière de Mirabeau, tant la douleur me paralysait la tête et la voix, je n’aurais pas pu prononcer un mot devant le cercueil de mon ami [l'éditeur Jean Claude Lattès]. Mais, quelques jours plus tard, au cours de l’hommage qui lui a été rendu à la synagogue de la rue Copernic, je suis monté à la tribune pour dire à sa famille et à ses autres et nombreux amis combien j’avais été heureux d’être si proche de lui et combien son départ me rendait triste. J’ai commencé ainsi mon salut à Jean-Claude:  «  Dans l’amitié, il n’y a pas de promesses. Dans l’amitié, il n’y a pas d’engagement. Dans l’amitié, il n’y a pas de serments. L’amitié est un sentiment muet, même s’il unit deux bavards.  » 

                                Bernard Pivot



L'amitié est un sentiment muet. L'amour est volubile, déclarations, serments, interrogations inquiètes, parcours jalonné de paroles et de gestes, rien de tel dans la relation amicale et c'est sans doute ce qui la rend si naturelle. L'amitié supporte bien le partage, n'étant guère exclusive ni hiérarchisante. Mais peut-être faut-il du temps, et des années, pour en mesurer la richesse. C'est ce qui rend la lecture du petit ouvrage de Bernard Pivot, écrivain sur le tard après avoir tant lu, si rafraichissante.

 



Lu dans :
Bernard Pivot. Amis, chers amis. Allary Éditions.  2022. 160 pages. Extrait p.152

21 juin 2022

Quand le vent est au rire


"Avec de l'Italie
Qui descendrait l'Escaut
Avec Frida la Blonde
Quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre
Nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante
Et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire
Quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud
Écoutez-le chanter
Le plat pays
Qui est le mien." 
                Jacques Brel . Le plat pays



Cela porte un bien beau nom: solstice d'été, aux soirées interminables et à la certitude de s'éveiller dans la clarté. Tout paraît léger, et annonce le long pont des vacances. On feint d'oublier qu'à partir de demain les jours raccourcissent, tout dans l’existence n'est qu'équilibre. Bel été quand même, il est de superbes automnes.

 

20 juin 2022

Sagesse de Sénèque

 "Pour être heureux il faut supprimer deux choses:  la peur d'un mal futur et le souvenir d'un mal passé."

                        Sénèque

 
 

18 juin 2022

Du parfum de l'aubépine

 "Aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est inutile aux constellations."

                    Victor Hugo

 

Ce qui ne se voit ou ne se mesure pas, est-il pour autant inutile, ou insignifiant?  C'est comme s'interroger sur l'utilité de sourire à un aveugle. Moi j'y crois.



Cité par
Cécile Bolly. A l'ombre des fleurs. Ed. Weyrich.  Coll Printemps de l'éthique. 2022. 154 p. Extrait p.14 

17 juin 2022

Cambouis

 "Pas de boue, pas de lotus."

                Thich Nhat Hahn



Chaque jour qui se lève nous plonge les mains dans le cambouis, pas toujours drôle mais si utile.



Cité par
Cécile Bolly. A l'ombre des fleurs, in Quelle est donc la puissance de la douceur? Ed. Weyrich.  Coll Printemps de l'éthique. 2022. 154 p. Extrait p.10

16 juin 2022

Les adieux disparates


"Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre  (...)
le temps qui m'est donné que l'amour le prolonge."
                        René Guy Cadou
 



Il fit de bonnes affaires, la rumeur publique lui prêtait une centaine de maisons de rapport sur le territoire de la commune. Le jour de ses funérailles, l'église était vide et l'employé des pompes funèbres interrogea l'abbé sur la nécessité de sortir le corps du corbillard, personne n'en saurait rien. J'ai connu de bien plus miséreux entourés de plus d'amis au moment du départ.


 


Lu dans:
René Guy Cadou. Poésie la vie entière. Extrait du poème la Barrière de l'Octroi. Seghers. 2001.  480 pages.

15 juin 2022

Passage de relais


"C'est toujours toi qui m'accueilles
au bas de l'escalier (..)
Quand tes mains voleront sous les prèles
quand la terre baignera tes paupières
je reprendrai la vie où tu l'auras laissée."
                    René Guy Cadou


Au plafond de la Sixtine, deux mains s'effleurent comme un passage de relais. Plus proche, l'au revoir à la vie de ce grand-père le jour même où naît un arrière-petit-fils. La vie est source permanente.


Lu dans:
René Guy Cadou. Poésie la vie entière. Le cœur au bond. Seghers. 2001. 480 pages. 

13 juin 2022

Le puzzle d'une vie

 "Ma vieille maison a son grenier, sous la pente, jonché de souvenirs sauvages, des objets. Les hommes sont des gardiens d’objets. Mais peut-être que ça va changer, peut-être que je vais me détacher des petites pièces, des collections, des miniatures. J’ai un bocal de surprises en plastique, un Schtroumpf costaud, une fée avec un tampon, à encre je veux dire, pour imprimer un petit cœur sur du papier. Je vais peut-être devenir un autre, nu. "

                        Luc Baba

 


Court moment où, comme dans ce récit des inondations de la Vesdre l'été passé, on a l'impression de tout perdre. Comme le note avec justesse Thierry Detienne dans une recension de l'ouvrage, "dans l’esprit de ceux et celles qui attendent,  réfugiés dans leur grenier, des images défilent, les visages des parents et amis, la crainte du pire, des lambeaux de prières, des souvenirs qui se bousculent. On est sous le toit et on sait que ce qui est en-dessous est déjà perdu, le puzzle qu’on a commencé, la photo encadrée, les livres et les choses que l’on aime. Et on pense à l’après. "




Lu dans:
Luc BABA. Vesdre. Arbre à paroles. 2022. 123 pages.
Recension par Thierry Detienne. Le Carnet et les Instants. 10 juin 2022.

11 juin 2022

Comme on se quitte

 "Aimer, c’est savoir ce dont l’autre a besoin et dans quelle quantité."     

                        Katherine Pancol

 

Elle le quitte, laissant un mot sur la table: tu es trop gentil pour moi. Il lui a voué une passion dévorante, devançant tous ses souhaits, assurant vaisselles, lessives, repassages, réparations diverses, lui préparant des tables de fête et des bouquets somptueux pour ses retours à domicile le soir après un boulot harassant, évitant les sujets qui fâchent, redoutant les controverses. Un soir mauvais, elle lui a lâché que c'est d'un pair qu'elle avait besoin, pas d'un caniche. Calmée, le lendemain elle exprimait qu'elle rêvait de ne recevoir que ce qu'elle pourrait rendre, il ne comprit guère le sens de ces confidences prémonitoires. La veille de son départ, elle a noté dans son agenda: un cœur sans amour dessèche, trop d'amour inonde. Depuis, il est inconsolable.


Lu dans:
Katherine Pancol. J'étais là avant. Le livre de poche. 2001. 245 pages

09 juin 2022

Dans le miroir de l'autre

 "On ne s'ennuie jamais à contempler l'heur ou le malheur d'autrui tant il vous renseigne plus efficacement que n'importe quel docteur de l'âme sur vos propres désordres."

                 Katherine Pancol

Lu dans:
Katherine Pancol. J'étais là avant. Le livre de poche. 2001. 245 pages

08 juin 2022

Ceux qu'on croise

 « Et puis, il y a ceux que l'on croise, que l'on connaît à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie."

                    Victor Hugo


Lu dans:
Amanda Sthers. Le café suspendu. Grasset. 2022. 232 pages. Exergue.

07 juin 2022

Vision d'enfant par la fenêtre

 "Vieillir, c’est devenir l’enfant que plus personne ne voit. L’enfant dont on dit qu’il a les cheveux gris. Dont on attend des choses, promesses, gloires et  accomplissements, alors que tout ce qu’il souhaite, c’est rester à jouer avec son bâton en regardant tomber la pluie, les mains couvertes de boue. Je suis vieux, (..) parce que j’ai sept ans tous les jours depuis sept décennies, mais que personne ne le voit."

                        Antoine Wauters




Ce midi j'ai entendu un coucou, l'odeur âcre du bois qu'on enflamme n'a pas changé après tant d 'années, la fraise cueillie a gardé son parfum de fraise, et même la silhouette de l'hôpital Érasme dans le soleil m'a rappelé le temps pas si éloigné où je le voyais sortir de terre. Où se niche l'illusion? Dans le train de l'existence où je me vois embarqué, la réalité est-elle dans le paysage qui se transforme sans cesse, ou dans le compartiment immobile où je reste assis, face à des compagnons de voyage inamovibles qui me sont devenus familiers?



Lu dans:
Antoine Wauters. Mahmoud ou la montée des eaux. Verdier. 2021. 144 pages. Extrait page 46
Lewis    Carroll,    Alice    au    pays    des    merveilles    :    de    l’autre    coté    du    miroir.  Livre de Poche Jeunesse. 2010. 160 pages  

06 juin 2022

Caffè sospeso Napoli

 "Lorsqu'on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l'ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d'en payer une tasse. Certains disent que cette tradition a été initiée lors des années douloureuses de la Seconde Guerre mondiale, elle serait née de l'habitude d'une bande de copains qui laissaient toujours un peu plus d'argent car ils ne savaient jamais lequel d'entre eux avait pensé à régler l'addition ; certains la font remonter au dix-neuvième siècle, lorsqu'il existait encore des cafetiers ambulants qui se promenaient avec deux gros récipients, l'un empli de café et l'autre de lait. Quand ils croisaient un malheureux, ils lui tendaient le café suspendu qu'un homme plus fortuné avait payé avec le sien, par solidarité et sans doute, dans ce pays imprégné de chrétienté, par charité. Un ami m'a dit que je me trompais, que c'est le fameux acteur Totè, proche de ses racines et généreux, qui en était l'instigateur. Peu importe son origine, le café sospeso vit encore aujourd'hui. On a beau faire une mauvaise réputation à Naples et recommander de prêter attention à son sac quand on s'y promène, il y a des tasses fumantes de générosité partout dans la ville."  

                        Amanda Sthers


 
 
La différence entre une bonne journée et une très bonne journée tient peut-être dans la survenue de ces "cafés suspendus", minimes signes inattendus, anonymes et gratuits rompant avec une vision sinistre de l'avenir et de la société. Il existe donc, perdue dans la foule de passants qui se pressent, au moins une personne qui a souhaité partager sans en faire étalage le bonheur d'un moment de paix à la terrasse, d'un café crémeux, d'un moment d'échange avec le patron et surtout d'une pensée bienveillante. Ce café n'a pas de prix.


Lu dans: Amanda Sthers. Le café suspendu. Grasset. 2022. 232 pages. Extrait p.12

04 juin 2022

Paysage tranquille


« Même un paysage tranquille
même une prairie avec des vols de corbeaux des moissons et des feux d’herbe
même une route où passent des voitures des paysans des couples
même un village pour vacances avec une foire et un clocher
peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration…"
                Nuit et brouillard. Alain Resnais et Jean Cayrol. Texte lu par Michel Bouquet





Rien ne résiste tant à l'horreur que le quotidien. Il se dit qu'aux pires moments des combats et bombardements à Alep et Damas, une partie de la capitale syrienne vivait tout-à-fait normalement, comme si rien ne s'y passait. La même indifférence nous saisit en mesurant la multiplicité des distractions, événements culturels et mini-trips qui ont succédé à la fin du Covid-19 dans nos pays. Certes on garde les yeux fixés sur la pompe, mais ce regard se reporte rapidement sur la route qui nous attend, et les plages.



Lu dans :
Jean Cayrol, Alain Resnais. Nuit et brouillard 1955. La Petite Collection t. 572. Fayard/Mille et une nuits.

02 juin 2022

Sagesse de Romain Gary

 « Parfois je lève la tête et je regarde mon frère l’océan avec amitié. Il feint l’infini. Mais je sais que lui aussi se heurte partout à ses limites. Et voilà pourquoi, sans doute, tout ce tumulte. Tout ce fracas. "                                 Romain Gary





Parvenue à une fonction correspondant à ses attentes, elle a décidé de ne plus s'étendre, d'interrompre la course vers les cimes, d'investir dans la qualité l'énergie de la conquête. On dit d'elle qu'elle n'a pas d'ambition. Je pense plutôt que j'ai affaire à une sage.





Lu dans:
Romain Gary. La Promesse de l'aube. Folio. 1973. 456 pages.

31 mai 2022

Quant la guerre était un art

 "Quant à l’accaparement des ressources et l’assujettissement des vaincus, où réside l'intérêt de détruire les villes convoitées ou de tuer ceux qui seront demain nos sujets? Il n'existe pas d’ennemi héréditaire."

Sun Zi. L'art de la guerre. 1078.

 


L’Art de la guerre est un court traité de stratégie militaire chinois, attribué au stratège Sun Zi  (1078) qui propose une analyse rationnelle d’une guerre victorieuse : fondée sur une stratégie indirecte, toute d’économie, de ruse, de connaissance de l’adversaire, d’action psychologique, destinée à ne laisser au choc que le rôle de coup de grâce asséné à un ennemi désemparé. Longtemps enseignée dans les académies militaires, on paraît loin du compte.


 

Lu dans:
Sun Zi. L'art de la guerre. Flammarion. 2008. 352 pages

29 mai 2022

A l'horizon la brume


"Sur le fleuve, sur les canaux, nous n’avons
nulle autre frontière que la brume."
                    Carl Norac




Ils sont venus à deux, pour un rappel de vaccin tétanos/diphtérie/coqueluche qui leur a été conseillé par le pédiatre de leur arrière petite-fille. On ne saurait être trop prudent, la coqueluche revient. Rappel conseillé dans dix ans, ce qui les fait sourire, car ils auront atteint à ce moment 95 ans, et je devine qu'ils soupèsent l'improbabilité que j'exerce encore à ce moment. Un court temps suspendu succède à ce banal rappel du calendrier, l'occasion est trop belle d'une réflexion sur l'incertitude des choses, la vie nous faisant naviguer à vue sur un canal dont ne distinguons que rarement les berges.

 

Lu dans:
Carl Norac. Le goût de traverser. Neuvième poème national [dans le cadre d’Escales poétiques]. https://www.poetenational.be/poemes-carl-norac/

28 mai 2022

Vulnérabilité


" Sur le chemin, il y a les anciens
ceux qui ont des yeux qu'on retient
nous ont captés, enseigné
ce qu'il faut savoir pour qu'on comprenne
avec classe     nous donnent des ailes
nous ont transmis qu'apprendre     se rêve.
La vie fait qu'on les quitte     mais ils ne savent pas
combien ils nous élèvent. "
                    Manon Gilbert & Guillaume Shelly




Elle est toute menue, a 93 ans et toute sa tête. Elle vit chez elle, combien de temps encore? Elle résume son état comme étant celui "d'un lapereau qui marche à peine, perdu dans un grand champ sans relief ni abri, le jour de l'ouverture de la chasse".  Elle fut jadis institutrice, cela se remarque: dans cette profession, on ne perd jamais l'art d'expliquer par des mots simples une réalité complexe.


Lu dans:
Petite Gueule. Moi j'crois aux fées. Paroliers. Manon Gilbert & Guillaume Shelly

25 mai 2022

Amis, cher amis

"Un jour, on découvre qu'on a un nouvel ami et qu'on y tient. C'est une information accueillie avec calme. On n'est pas excité, survolté, insupportable comme dans l'affichage d'un nouvel amant ou d'une amoureuse tombée du ciel. L'introduction de ce bonus dans l'existence se déroule tranquillement. L'amitié n'emménage pas. Elle respecte les distances. Elle n'entame pas l'autonomie ni la liberté des nouveaux amis. Elle ne mélange pas leurs emplois du temps, leurs nuits et leurs petites cuillères. Ni obligations de charges ni contraintes par corps. L'amitié est légère comme une brise de jardin."

                    Bernard Pivot




On appréciait le Bernard Pivot lecteur-animateur d’Apostrophes ou de Bouillon de Cultures, dont les appréciations à l'écran du vendredi soir faisaient exploser les ventes le samedi en librairie. Assagi par les années, il se révèle maintenant par l'écriture de quelques ouvrages intériorisés, à la mode de Montaigne réfugié dans sa célèbre bibliothèque.  Son dernier opus sur l'amitié est une belle réflexion nous renvoyant à nos propres vies, à ces amis croisés, parfois distanciés sans pour autant se voir oubliés, sur ceux ou celles dont la parole fut précieuse, nous précédant sur le chemin en suggérant des pistes, ou marchant dans nos pas sans qu'on s'en aperçoive. Volubiles ou taciturnes, amis du soir sur la Toile, voisins de rue, beaufs, .. l'amitié est la fille du hasard et des circonstances. Soudain ce soir à les évoquer, j'entends comme dans un murmure les voix multiples de ces ami-es se pressant dans la pièce où le livre de Pivot, ouvert sur le bureau, ne sert que de prétexte à célébrer le bonheur qu'on eut à les connaître. Sans eux, nous serions moindres.


Lu dans :
Bernard Pivot. Amis, chers amis. Allary Éditions.  2022. 160 pages. Extrait p.12

23 mai 2022

Meurtre à Compostelle

 "A quoi bon marcher si longtemps si ce n'est pas pour devenir?"     
                    Jacques Lacarrière

                    


Placée en exergue du dernier ouvrage d'André Linard, grand marcheur sous le soleil avec Suzanne, la réflexion de Jacques Carrière intrigue. Roman noir selon l'éditeur il faudra en effet rebondir d'hypothèses en mystères pour en comprendre le sens dans les toutes dernières pages. L'auteur, dont on apprécie les articles pointus en sciences humaines et sociales, les avis ciselés sur les controverses de presse et des médias, le récit parfois caustique (coécrit avec son épouse) d'une longue route vers Compostelle, se mue en maître-ès-intrigue qui nous surprend par une construction romanesque digne des meilleurs polars. Avec l'inévitable petite musique sur les choses de la vie, dont l'absence nous aurait surpris de sa part.



Lu dans:
André Linard. Des cailloux dans les chaussures. Roman noir. Éditions Deville. 2022. 414 pages. Extrait p.8
Rencontre avec l'auteur samedi 28 mai, de 15 à 17h00 au café culturel La Fourmilière, à Anderlecht, place de la Vaillance (en face de la Maison d’Érasme). 

21 mai 2022

D'ombre et de lumière


"Éclaire ce que tu aimes
sans toucher à son ombre." 
                Christian Bobin



A Rodez, le musée Soulages nous promène dans une méditation sur la lumière que dévoile l'ombre. Partant d’un recouvrement partiel ou total de la toile par le noir, en couches superposées, l’artiste Pierre Soulages travaille les transparences : il racle la matière, dévoile les fonds avec des bleus, des rouges, des bruns…  En démultipliant le regard, les aspérités de la peinture se font lumineuses alors qu'une photo n'y verrait que du noir. Les yeux cillent et, sortant du musée, notre vision sur nos familiers, amis, collègues proches, s'en trouve  imperceptiblement modifiée. Accepter l'obscurité de ceux qui nous entourent sans la réduire à une faiblesse, la part d'ombre cachée au fond de nous, y déceler la lumière en modifiant le diaphragme tout en posant un regard qui ne juge pas, est une école de vie.





Lu dans: 
Chantal Dellicour. Je peux entrer. Un petit galet de tendresse. Photos: Corentin Dellicour. Avril 2022. 52 pages. Extraits choisis de Christian Bobin, Gustave Thibon, Christiane Singer et de l'auteure.

19 mai 2022

La mémoire du bois

 " Faut-il absolument jouer sur un Stradivarius pour être virtuose ? Ou est-ce le contraire. Le bois a de la mémoire, et le son d’un instrument varie en fonction de la personne qui le joue.  Lorsqu’un virtuose s’empare par exemple d’un violon, la qualité de l’instrument a tendance à augmenter. Comme le note Pierre-Yves Thienpont, "c’est d’ailleurs pour ça que les Stradivarius sont bons. Tous n’étaient pas bons au départ, mais ceux qui l’étaient ont directement été joués par les plus grands musiciens d’Europe et ça n’a jamais cessé. " 

                                Gaëlle Moury
 

 
Lu dans:
Gaëlle Moury. Instruments de musique. Ekho à l’artisanat et à la passion. Le Soir. 19 mai 2022. P.16

17 mai 2022

Lumière du soir


 "J'aime la lumière du soir
qui réchauffe le sable,
effleure les contours,
caresse les sommets,
et laisse aux ombres
la part du doute."  
            Christiane Gleize


 

Petits cailloux


"On le croit silencieux      moi je sais qu'il chante
au bord du chemin     sa chanson de petit caillou
il a appris dans la rivière     sur le barrage du ruisseau,
les secrets de l'eau qui court
et des êtres qui passent ."
                        Sabine Sicaud



Deux pots de miel "aux mille fleurs" ramenés du jardin d'un grand-père apiculteur resté en Pologne agrémentent une fin de consultation. Avec le récit des jeux d'enfants, des culbutes et des secrets partagés sous la ramure, il y a longtemps déjà. Petits cailloux d'une journée qui s'en trouve illuminée.

 

16 mai 2022

Que nous dit le vertige

 "Longtemps, je n’ai pas eu le vertige. Je n’éprouvais sans doute aucune de ses deux composantes : la peur de la chute et l’attirance pour le vide. Aujourd’hui, je dois avoir perdu mes ailes : si je grimpe au sommet d’une tour d’où se dévoile un vaste panorama, je garde mes distances. Ce n’est pas tellement que j’aie peur de tomber mais plutôt d’avoir envie de plonger. "

                    Daniel Charneux



Un jour, 4 ans, peut-être 5, profitant d'une brève absence des parents, j'avais entrepris de mettre mes doigts dans une prise de courant. La perception du danger était à la mesure de l'interdiction formelle de m'en approcher, et c'est précisément ce qui en faisait l'attrait. Premières découvertes de l'ivresse que procure la liberté de bien ou mal faire, mais surtout d'entrouvrir les portes débouchant sur un infini qu'on souhaite expérimenter. L'arrivée de ma maman et la cuisson de la fessée me dissuada pour quelques années de reprendre le projet. D'autres ivresses similaires survinrent plus tard, toutes pareilles, tout aussi folles: que se passerait-il si soudain je lâchais toute la puissance de la moto, rien que pour voir, ou si je nageais à perdre haleine vers le large pendant dix minutes, ou si je tentais du parapente sans apprentissage... Le vertige qui nous fait reculer demeure sans doute l'arme la plus efficace contre l'ivresse de tester les limites de sa liberté.


Lu dans:
Daniel Charneux. Les oiseaux n’ont pas le vertige. Genèse édition. 2022. 207 pages.

14 mai 2022

Vespérales

 

Il y a vraiment très peu        si peu de chances
que dans quelques milliards d'années sidérales
je me trouve nez à nez avec toi
dans un degré perdu du cosmos       
et que je dise    enfin content
après un long séjour dans le rien et l'absence
« Tiens    te voilà    Loleh »
            Claude Roy. Un rendez-vous aléatoire




Revenues les douces soirées autorisant la rêverie, seul dans le jardin ou sur la terrasse, accompagnant le passage du jour à la nuit. Le silence n'est  habité que par les oiseaux et les arbres, et parfois un avion. Et, plus lointaines, par les voix de ceux qu'on aime. Vivants ou disparus, ces différences s'estompent durant ces moments suspendus entre rêve et réalité, entre clarté et ombre. Mai est douceur.


 

Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. Gallimard. NRF. 1993. 274 pages. Extrait p.117

13 mai 2022

Il se dit que la visibilité est bonne


 "Matin de mai je perds
mon goût pour la détresse
La visibilité est bonne."
            Karel Logist.

 
 

Il faisait beau temps en mai 40. Hermann Hesse écrivait sans qu'on le croie que jour après jour, se préparait avec zèle la prochaine guerre. Je lis la presse, trop sans doute. Les blocs se constituent, les budgets militaires explosent, on se réjouit de la résistance de l'Ukraine, on maudit Poutine. Tui remplit ses avions, l'Eurovision en jette plein les paillettes, le concours Reine Élisabeth renaît, les Rolling Stones tout fripés entament une tournée triomphale. Sur le pont du Titanic, l'orchestre jouait, et j'ai ce soir l'impression d'en être. Que l'essence augmente d'un cent effraie, mais habiter à un kilomètre du siège de l'OTAN et du parlement européen, à cinq kilomètres de Swift ne tracasse vraiment personne, la Russie c'est si loin. Funestes pensées d'un pessimiste, alors que le temps est si beau.

 


Lu dans:
Karel Logist. Tout est loin. Ed. L'herbe qui tremble. Collection D’autre part. 2022. 120 pages.
Hermann Hesse. Le Loup des steppes (1927). ‎ Le Livre de Poche. 1991. 224 pages.

11 mai 2022

Pierres de lumière


"Que fais-tu donc là? Tu le vois, je taille des pierres, à longueur de journée, il faut bien vivre.
Et toi? Tu le vois, je taille des pierres, pour que s'élève un mur.
Et toi donc? Tu le vois, je taille des pierres et construis une cathédrale." 
                    Alix Myôshô


Par-delà les mains qui pétrissent la pierre, il y a l'esprit qui façonne - ou non - une œuvre. Un court récit qui nous interpelle tous.

 

 
Entendu à:
Alix Myôshô Helme Guizon au 15ème Printemps de l'Ethique (Libramont, 6 mai 2022)

10 mai 2022

Immortalité

 " Quoi qu'il en soit de nous, ceux qui croient à l'immortalité de la personne humaine n'ont pas à craindre d'être trompés après leur mort. S'ils ont espéré en vain, s'ils ont été dupes, ils ne le sauront jamais."

                    Anatole France.  Notice nécrologique de Louise Ackermann

 

Une amusante relecture du Pari de Pascal (*) en somme.



Lu dans:
Le Temps 10 août 1890. La Vie littéraire. Notice nécrologique de Louise Ackermann par Anatole France.
(*) L'appellation vient de Pascal lui-même ("Pari sur le problème de l'éternité") et qualifie un argument philosophique qu'on peut résumer: que Dieu existe ou qu'il n'existe pas, autant croire en lui pour être sûr de gagner sa place au paradis, si paradis il y a.

09 mai 2022

Moment de grâce


"On devrait dire aux gens quand on les aime
Trouver les phrases, trouver le temps
Oh juste merci d'être ceux qu'ils sont
Qu'ils changent nos heures amères en poèmes
On devrait tout se dire avant

Il faut le dire aux gens quand on les aime
Comme ils comptent pour nous chaque instant
Et tant qu'on est là, bien vivant
Tout se dire tant qu'il est temps." 
                Patrick Fiori. Les gens qu'on aime



Petit moment de grâce vendredi au "Printemps de l'Ethique", à Libramont, consacré à la "Douceur dans les soins."  Interprété par une classe d'élèves, quelques notes et quelques paroles touchent l'assemblée par sa simplicité. J'ai retrouvé le texte, réécouté la musique, et ai eu envie de vous les partager. Il n'y a pas de honte à se laisser émouvoir.



Lu dans:
Les gens qu'on aime. Interp. Patrick Fiori. Paroliers : Jean-jacques Goldman, Yann Mace, Luc Lero
Écouter:  https://music.youtube.com/watch?v=OBO-3nwcv1g

07 mai 2022


"J'aime allumer une cigarette au milieu de la mer.
C'est un minuscule point rouge sur le bleu.
Un point d'incandescence, de grésillement et de chaleur.
Il signifie que j'existe."
                Jean-Michel Maulpoix
 




Lu dans:
Jean-Michel Maulpoix. Une histoire de bleu suivi de L'instinct du ciel. Gallimard. 2005. 256 pages

03 mai 2022

Sagesse de Florence Aubenas

 "Quand il est juste, le mot conduit. Quand il ne l'est pas, il écarte du chemin."

                Janouch. Conversations avec Kafka



Pour prolonger Kafka, ces réflexions de Florence Aubenas sur son métier d'auteure-journaliste: "Les mots vous échappent ! Pour un papier, qu’on a finalement titré « La France des ronds-points », on avait hésité à mettre « Gilets jaunes ». Mais c’est un mot trop fourre-tout, il y a une différence entre ceux des manifestations et ceux des ronds-points… Ça commence par là : comment va-t-on les appeler ? En Ukraine, par exemple, c’est un volontaire, un combattant, un soldat ? On se mord la langue des fois, on se tape sur les doigts. Quand je relis un papier, je me demande comment j’ai pu écrire ça ! L’inconscient marche tout seul. Écrire, c’est une bataille contre soi-même, contre ce qu’on voudrait penser, ce qu’on croit acquis."



Lu dans:
Gustav Janouch. Conversations avec Kafka. Ed.  Maurice Nadeau. 1998. 278 pages
Fanny Declercq. «Écrire, c’est une bataille   contre soi-même». Entretien avec Florence Aubenas. Le Soir 30 avril 2022. Extrait p.12

02 mai 2022

Bien sûr

 "Les mots vous échappent ! (..) Chaque fois que je mets « bien sûr », ce n’est pas sûr du tout, en fait ! Vous savez, c’est comme les gens qui commencent leurs phrases par « sincèrement », vous êtes sûr que suit un gros mensonge ! "

                                Florence Aubenas





Lu dans :
Fanny Declercq. «Écrire, c’est une bataille   contre soi-même». Entretien avec Florence Aubenas. Le Soir 30 avril 2022. Extrait p.12

29 avril 2022

Quand on se quitte


 "Quand viendra le printemps,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres n'en seront pas moins verts qu'au printemps dernier."
                        Fernando Pessoa
                                      
                                                               
Un ami nous quitte, il laisse derrière lui un monde meilleur qu'à sa naissance. Les printemps se répètent, similaires, les humains transmettent.


28 avril 2022

Sagesse de Boris Vian

 

"Je voudrais que tu sois là,
Que tu frappes à la porte,
Et tu me dirais c'est moi,
Devine ce que j'apporte,
Et tu m'apporterais toi ." 
                    Boris Vian

 
Lorsque un conjoint, un parent, un enfant est hospitalisé, au bout de sa vie, c'est étonnant comme l'idée du bonheur se simplifie.


27 avril 2022

Beauté légère


"Beauté
perdue comme une graine         livrée aux vents     aux orages
ne faisant nul bruit     souvent perdue
mais elle persiste à fleurir au hasard     ici     là
nourrie par l'ombre    accueillie par la profondeur.
Légère     frêle     presque invisible
apparemment sans force     exposée     abandonnée     livrée
une fleur s'ouvre au versant des montagnes.

Cela est    persiste contre le bruit     la sottise
tenace parmi le sang et la malédiction
ainsi l'esprit circule en dépit de tout. "
                        Philippe Jaccottet


Ce matin au réveil nos voisins nous surprennent, printaniers. Le premier entame la grande taille végétale de son jardin envahi par la broussaille. Tout y passe, du gazon aux arbres, le repiquage de bulbes, l'achat de plantes vivaces. Une transformation inattendue d'un espace devenu déprimant en un jardin à la Monet (enfin, presque). Le second remet à neuf, tout blanc, tout beau, une façade défraichie qui s'écaillait. Elle reflète désormais le soleil sur notre terrasse, pur bonheur.


Lu dans:

Philippe Jaccottet. La Semaison. Carnets 1954-1967. 1962, in La Pléiade. Paris. 2014. Extrait page 365 et 366.

26 avril 2022

Pata Pata

 « Quand j’étais jeune, ma mère m’encourageait à imaginer un monde sans ségrégation. Plus tard, en tant qu’activiste contre le système carcéral, j’ai imaginé à quoi ressemblerait une société sans prison. En allant plus loin, il faudrait imaginer une société qui ne soit pas déterminée par le capitalisme, par les résidus du colonialisme, un monde qui ne serait pas défini par des frontières. » 

                Angela Davis, au Théatre National ce lundi 25 avril



La célèbre militante afro-américaine n’a rien perdu de sa verve.  C’est par le très festif Pata Pata de la Sud-Africaine Miriam Makeba qu’Angela Davis a été accueillie ce lundi matin au Théâtre National, à Bruxelles. Sourire aux lèvres, la septuagénaire a semblé puiser émotion et énergie dans cette haie d’honneur musicale avant d’entamer un marathon de rencontres. Bien sûr, rêver d'un monde ne le change guère, et les utopies se fracassent au choc de réalités, mais ce remue-méninges vaut bien des conversations sur le temps maussade et l'interdiction de circuler au centre-ville.

 

Lu dans:
Catherine Maekereel. Angela Davis   ou le rêve   de la liberté pour tous. Le Soir  26 avril 2022. Extrait p.5

25 avril 2022

Sagesse de Carl Norac

 

"Elle m’a dit : « Laisse le temps passer. »
C’est ce que nous avons fait, longtemps.
Nous avions si joyeusement
bien plus d’une minute à perdre."
             Carl Norac



Un jour on s'aperçoit que c'est l'automne. On prend conscience qu'on entre dans un âge dont on sait qu’il n’y en a plus d’autre à attendre après lui, alors que plus jeune l'horizon des possibilités apparaît infini, comme un cascade dont l'eau s'écoulerait pour l'éternité. Il faudra désormais vivre intensément au présent, sans illusion ni désillusion non plus. Pour certains cela commence plus tôt que pour d'autres: Montaigne se retire de la vie publique pour s'installer dans sa célèbre libraire aux murs tapissés de maximes au dernier étage du château d’Eyquem le jour de ses 38 ans, "dégoûté de l’esclavage des charges publiques, se sentant encore en pleine vigueur,  dans le calme et la sécurité, pour y franchir les jours qui lui restent à vivre." Encore faut-il pouvoir se le permettre, comme le racontent de très vieux patients, condamnés à leur époque à un travail sans fin rendu supportable par l'infusion de périodes de repos dans le travail. L’ébéniste, l'agriculteur, le négociant, l'artisan, le petit commerçant pouvaient s’arrêter, discuter avec le voisin ou aller boire un coup, puis reprendre leur tâche. Et interrompre la journée par la prise d'un repas convivial, voire d'une sieste. Et puis, impensable de nos jours, "on chantait à l'atelier". Montaigne chantait-il dans sa librairie?
 



Lu dans:
Carl Norac, Anne Herbauts (Illustrations). Petits poèmes pour y aller. EDL. 2022. 122 pages
Thierry Gontier. Montaigne et la vieillesse: une philosophie des âges de la vie. L'Agora, une agora, une encyclopédie. 26 mars 2003

23 avril 2022

La vie dont on rêve


"Quand il cherchait de l’or
il récoltait le vent (./..)
quand il revenait les mains vides
lui restait juste un peu des sept couleurs
sur la peau     dans le sang      au fond des yeux

La première pluie le nettoyait
lui rendait sa blancheur         c’était le signal
il fallait repartir."
             Daniel Charneux
 


La vie comme un bateau qui rentre au port, chaque escale annonce le prochain départ.


 

Lu dans:
Daniel Charneux. À bas bruit. Ed. Bleu d’encre. 2022. 81 pages

22 avril 2022

 « Le pire est d’avoir une âme habituée. »

                    Charles Péguy


20 avril 2022

Rien n'est perdu

 

"Ce qui te manque
cherche-le dans ce que tu as."
                         Daniel Charneux



C'est une des histoires les plus amusantes qui m'aient été contées, et interpellante sur le fonctionnement de notre cerveau. Un superbe couteau suisse est offert à un de nos amis, qu'il cache soigneusement pour éviter qu'on le vole. Las, après une semaine il en a oublié la place, fouille la maison de la cave au grenier, tiroir après tiroir, entre les draps de la penderie, en-dessous des poubelles, sans en retrouver la trace. Un an plus tard, son épouse lui offre exactement le même, surprise appréciée. Il la remercie, cherche une place pour le mettre en sécurité...  et retrouve le cadeau perdu l'année précédente.



Lu dans:
Daniel Charneux. À bas bruit. Ed. Bleu d’encre. 2022. 81 pages

19 avril 2022

Aux cimaises


"Un arbre-bateau     
un vieux tilleul de 250 ans
immense     majestueux     un peu décati par endroits
avec des ramifications intéressantes
[… qui] se situe         au point le plus haut de la région
comme un navire         prêt à se lancer
sur la mer du paysage.»  
            Caroline LAMARCHE



 
Lundi au soleil au pays des arbres, dont certains nous narguent un peu du haut de leur siècle. Les épicéas sont morts, rongés par les scolytes, les fruitiers ont passé l'alerte du gel et resplendissent. Les fruits passeront cette année la promesse des fleurs. Accrochés au sol pentu, certains penchent dangereusement, mais les racines tiennent. Les plus jeunes des petits-enfants les escaladent dès leur arrivée, au plus haut au mieux et les filles ne sont pas les dernières, car quoi de mieux pour voir loin que de se hisser sur les épaules d'un géant. Perchés ainsi, c'est sûr, ils discernent bien mieux l'avenir que nous.



Lu dans:
Caroline Lamarche et Aurélia Deschamps (illustratrice). Mille arbres. Ed. CotCotCot, coll. Combats. 2022. 80 p.

17 avril 2022

Matin de Pâques


"La vaste mer au lointain
Une flaque d'eau
Peu importe
Si tu es cristalline
Tu contiens le ciel."  
                Garous Abdolmalekian
 


Un matin de Pâques, avec sa luminosité, le carillon réapparu des cloches lointaines, la ruée vers la mer, le sable qui fait les forts dont on peuple les souvenirs des enfants. Ce matin ce sont eux qui nous apprennent à voir le reflet du ciel dans une flaque. 


Je vous souhaite un bon lundi de Pâques, si vous êtes attentifs il reste peut-être l'un ou l'autre œuf oublié sous vos pas.

 

Lu dans:
Garous Abdolmalekian. Nos poings sous la table. Edition bilingue français-persan. Esquisse 1. Ed. Bruno Doucey. 2012. 112 pages.

11 avril 2022

Rameaux protecteurs


"Sais-tu le proverbe
qui dit que l'homme a trois oreilles ?
le cœur est la troisième
et c'est l'oreille de l'enfance
celle qui entend dans la vieille maison
les chansons et les rires d'une autre vie
comme une lumière d'étoile
affleurant à la nuit."
                    Jean Pierre Siméon

 

Le dimanche des Rameaux, la semaine avant Pâques, ouvrait une semaine chargée de célébrations diverses débouchant sur la fête pascale... et les vacances. On ramenait un brin de buis à la maison censé nous protéger contre l'orage et les tempêtes, comme le pain de la Saint Hubert le faisait contre la rage et la médaille de Saint Christophe contre les accidents de voiture. Faute d'une protection réelle - et gratuite - , le sentiment d'être protégé simplifiait déjà l'existence. Actuellement, on assure, notion essentiellement différente. Moyennant contrat et finances, on reçoit l'assurance d'une prise en charge après un malheur, ou d'une contribution en monnaie sonnante et trébuchante. La notion de protection est devenue rétrospective.




Lu dans:
Jean Pierre Siméon. Lettre à la femme aimée. Gallimard 2017. 224 pages.

09 avril 2022

Le cercle des amis disparus


"Je me suis replié dans ma bibliothèque     
à l'abri
des tracas du quotidien
et des fracas de notre époque de plomb
auprès de ceux que je considère comme des amis
souvent plus proches que ceux de la société des vivants."
                        Gérard Oberlé



Il reste une heure dans la journée, moment précieux où le vécu se concentre avant de sombrer dans le sommeil. Éclairé par une seule lampe qui trace un cône lumineux sur son plan de travail, le bureau qui aura traversé ma vie et lui survivra soutient ma rêverie. On ne possède pas ce genre d'objet, il transite dans notre existence nous laissant le seul privilège de l'utiliser. Il a déjà traversé celle du grand-père de ma femme, médecin lui aussi, et aura entendu sans s'y mêler en près d'un siècle quelques 500.000 consultations-confidences. J'essaie d'imaginer le contenu des plus anciennes: furent-elles différentes de celles de cet après-midi, pas sûr. Rien n'est plus universel, intemporel et humain que l'espoir de vivre un amour, d'assurer à ses enfants un avenir meilleur, d'échapper à la pauvreté, de vivre en sécurité et de bénéficier d'une bonne santé. Nos consultations sont peuplées de la peur de perdre tout cela, et les remèdes changent de forme mais pas de fond. Surplombant les rayonnages abritant les derniers dossiers papiers - désormais un vestige à l'époque de l'informatique - la collection intégrale des  Budé, rassemblant tous les textes grecs et latins jusqu'à la moitié du VIe siècle, semble me surveiller.  Un de mes titulaires d'humanités anciennes, devenu patient, me les avait confiées à son décès pour que j'en fasse bon usage. Certains jours d'incertitude, je lève les yeux vers eux et les interroge "Que feriez-vous dans le cas présent?" Si je tends bien l'oreille, il arrive qu'un de ces amis éternels me soufflent non pas une réponse, mais une suggestion d'explorer telle ou telle piste de réflexion. L'amitié ne connaît ni les siècles ni les frontières.

 
Lu dans:
Gérard Oberlé. Petite nécropole littéraire. Grasset. 2022. 416 pages.

07 avril 2022

Il est terrible le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain (Prévert)

 "C'est un homme pauvre qui s'installe tous les matins sur un banc devant un boui-boui parce que, même s'il ne peut pas s'acheter de petit déjeuner, il adore l'odeur du bacon en train de frire. Alors il reste là assis et le hume tout son saoul. Mais le patron du restaurant le remarque et au bout de quelques jours ça commence à lui taper sur les nerfs alors il sort avec une assiette en fer blanc et dit : "Maintenant il faut payer tout le plaisir que vous a donné mon bacon". L'homme pauvre glisse une main dans sa poche, sort une pièce d'argent et la fait tomber dans l'assiette. Ensuite il la ramasse et la remet dans sa poche. "Ce n'est pas ce que j'appelle payer !" dit le patron furieux, et l'homme pauvre lui dit en souriant : " Ça me paraît juste : moi j'ai l'odeur de votre bacon, vous avez le bruit de mon argent !"

            Nancy Huston


 

La pub télé, après le JT, n'est-elle pas le rituel qui a progressivement remplacé les histoires avant le lit pour les enfants?  C'est court, cela raconte des malheurs qui finissent bien, et après ça on dort. S'y ajoutent maintenant les clips de campagne avant le premier tour en France ce dimanche. Ici aussi, c'est court et ça finit toujours bien. Mais comment se débarrasser de l'impression tenace que ce qui est vendu n'est que l'odeur du bacon ou le bruit que fait l'argent qui tombe dans l'assiette?
 

Lu dans:
Nancy Huston. Lignes de faille. Prix Femina 2006. Actes Sud 2006. 496 pages

06 avril 2022

Tant qu'il y aura des hommes

 "Ça leur fait mal, aux hommes, pourtant maîtres du monde, de ne pouvoir maîtriser une partie si cruciale de leur anatomie ; ça les énerve qu'elle puisse se mettre au garde-à-vous alors qu'ils ne lui ont rien demandé, ou refuser d'esquisser le moindre mouvement quand ils en ont le plus urgemment besoin. D'où leur tendance à se cramponner aux choses qui demeurent rigides de façon fiable : fusils-mitrailleurs, médailles, attachés-cases, honneurs, doctrines."

                            Nancy Huston
 


Le tableau, longtemps occulté, de Gustave Courbet "L'origine du monde" représente sans complaisance un sexe féminin. On s'offusque moins des concentrations de force et de pouvoir n'offrant au regard que des hommes, le sexe bien dissimulé par les règles de la bienséance, liés si souvent à la destruction du monde. Autour de la table du Kremlin, rien que des hommes, dans les milliers de tanks russes sur les routes d'Ukraine des hommes, face à eux pour les détruire encore des hommes. On n'est pas fier d'en être. Les récents massacres de la guerre en Ukraine laissent sans voix, démonstration par l'absurde où peut mener la notion d'ennemi global, à détruire dans son entièreté. On ne s'attaque plus seulement au combattant armé qui vous fait face, mais on élimine aussi sa femme, sa mère, sa fille, ses grands-parents. La faiblesse ne constitue plus une protection, au contraire. Dans la désormais emblématique retraite de Boutcha ont été filmées les fusillades aveugles contre les militaires, les civils sans distinction d'âge ou de sexe, et jusqu'au bétail paissant dans les prés bordant la route des tanks. A quelle faille dans la tête correspond donc ce besoin irrépressible, ce plaisir, de prendre la vie à une femme, un enfant, une vache et son veau? Est-ce un simple hasard si le terme de débandade s'attache aussi bien à la retraite sans ordre de troupes armées et à une défaillance de la puissance masculine? Nancy Huston offre une ébauche de réponse.

 

Lu dans:
Nancy Huston. Infrarouge Actes Sud. 2010. 320 pages.

05 avril 2022

Le vélo blanc

 "Lorsque je circule en voiture sur des routes de campagne, je découvre parfois, accroché à un poteau électrique ou un muret de pierre, un petit bouquet de fleurs à demi fanées, nouées par un ruban. Il ne s'agit pas d'un monument. Il ne s'agit pas d'une tombe. Il ne s'agit que d'un amour et d'un chagrin immense. Là s'est brisée une vie. Un matin de printemps, peut-être. Quelqu'un, sur le bord de la route. Est-il signe plus poignant que celui-là?"

                            Jean-Michel Maulpoix



Chaque jour ou presque, je le croise. Attaché à un signal routier, au croisement de trois routes encombrées, un vélo entièrement repeint en blanc, avec un bouquet de fleurs séchées, est d'une infinie tristesse. Il raconte une histoire que je ne connais guère mais que je peux deviner. J'imagine le cycliste, son enfance, l'achat de son vélo et les rêves de routes infinies, sa mise en route pour partir au boulot le dernier matin, ceux qui le pleurent. On laisse si peu de choses, mais ce vélo blanc et ce bouquet me rappelle chaque matin la fragilité des choses.



Lu dans:
Jean-Michel Maulpoix. L'hirondelle rouge. Mercure de France. 2017. 128 pages

04 avril 2022

Un film pour mieux comprendre

 "Et moi, je suis qui moi déjà, moi."

                Anthont Hopkins dans The Father


 

On éteint l'écran, et longtemps la question bouleversante d'Anthony, l'acteur principal du merveilleux film The Father nous tourne en tête. Bouleversant d'émotion, d'empathie, entre force et fragilité, ce film unique en son genre sur la maladie d'Alzheimer dans lequel nous sommes spectateur et victime tour à tour, est bâti autour du talent exceptionnel d'Anthony Hopkins et de Florian Zeller pour le génie de sa mise en scène. La fiction pour saisir la réalité: il y a une dizaine d'années je découvrais ce qu'était la schizophrénie en visionnant le film Un homme d'exception, de Ron Howard. Médecin, je n'en avais approché que la description donnée dans nos cours de psychiatrie, et dans la rencontre de divers patients. Soudain, la magie d'un film me faisait pénétrer dans la peau d'un malade psychotique, enseignant universitaire, prix Nobel d’Économie en 1994, si proche de nous finalement. Une révélation qui longtemps après m'habite encore. Ce soir, le choc est similaire en découvrant la réalité de la démence d'Alzheimer par le biais de la fiction du film The Father. D'une sobriété et d'une précision médicale exemplaire, porté par une bande-son magnifique, voila un film qui fait du bien, ne serait-ce que par ses dix dernières minutes qui m'accompagneront sans aucun doute lors de mes prochaines consultations de patients déments.


Vu dans:
Un homme d'exception (A Beautiful Mind), film réalisé en 2001 par Ron Howard. Adapté du livre Un cerveau d'exception, la biographie de John Forbes Nash Jr. par Sylvia Nasar (1999).
The Father (Le Père),  film franco-britannique réalisé par Florian Zeller en 2020, Oscar 2021 du meilleur scénario pour Christopher Hampton et du meilleur acteur pour Anthony Hopkins.

02 avril 2022

Versant soleil, versant ombre

 "La juge a démissionné de son poste en février – lorsque les premiers articles de presse ont évoqué l’enquête – après un long parcours comme magistrate dont deux décennies à la Cour suprême du royaume où ils ne sont que 16 à siéger.

Outre un jambon de Noël et des boulettes de viande – mets traditionnel du réveillon suédois – elle avait dissimulé des saucisses et du fromage dans un cabas tissé en les recouvrant d’un autre sac, selon le journal suédois spécialisé Dagens Juridik."
        AFP
 

Vraie misère financière ou besoin impulsif de transgresser au terme d'un parcours exemplaire, avec une image de femme parfaite? L'être humain est un monde de comportements contradictoires.

 

01 avril 2022

Où sont les poissons?

 Il neige sur les arbres en fleurs. Blanc sur blanc, un 1er avril, cela surprend. Pas de poisson aujourd’hui, la pêche est remise à des temps meilleurs.



31 mars 2022

Ce qu'un rideau peut dire


"Le rideau
Ne sait pas
Combien l’œil a besoin de lui
Pour se protéger
De la rue.

Le rideau
Ne sait pas
Combien la rue a besoin de lui
Pour rêver."
                Hala Mohammad




Lu dans:
Hala Mohammad. Ce peu de vie. Recueil bilingue (arabe-français).  Ed. Al Manar. 2016. 64 pages.

27 mars 2022

Pollen sans frontière


« Pollen, tout est pollen, aux jours d’avril en Israël.
Pollen, tout est pollen, les mêmes jours en Palestine. […]
Le mur, les barbelés, le dôme d’acier ne peuvent y faire :
ici et là, les oliviers sont fécondés. »
                        Jean-Pierre Sonnet




En deux semaines, le paysage se métamorphose, et on mesure notre impuissance à maîtriser le cours des saisons. Cela rassure. Imaginer l'étendue des paysages métamorphosés au même moment incite à la rêverie, et  à relativiser les malheurs de l'aventure humaine: cette explosion de pollens colorés se moque bien du Covid, et de nos guerres, et nous survivra à coup sûr. Plus prosaïque, cette nuit l'investissement d'une heure nous donne droit à prolonger les soirées en terrasse durant six mois, j'adore.


Lu dans:
Jean-Pierre Sonnet. La ville où tout homme est né. Taillis Pré. 2021. 56 pages

24 mars 2022

Sagesse d'Ahmadou Kourouma

 "Quand la force occupe le chemin, le faible entre dans la brousse avec son bon droit.“

                    Ahmadou Kourouma



Lu dans :
Ahmadou Kourouma. En attendant le vote des bêtes sauvages. Seuil. 1998. 368 pages.

On aperçoit la mer


 "Je suis au bord de la mer
Il est 8h du soir et je me perds au bord de l'eau
Je foule le sable de mes pieds nus
Il est doux et chaud
La mer est partie
Laissant derrière des bancs de coquillages
Je ne peux résister
C'est chaque fois pareil
Je dois en ramasser
Le soleil rougeoie juste au bout de la mer qui s'embrase
Là où on croit qu'il va tomber
La mer murmure des vagues
Je suis seule sur la plage avec mon chien
Il court derrière les oiseaux
Et moi je ramasse des coquillages."
                        Marianne Ledent

 


Il y a comme un goût de sel sur les lèvres, enfants et parents confondus, quand se profile l'exode pascal vers la mer du Nord. Il n'y a pas d'âge pour ramasser les coquillages.


23 mars 2022

Il suffit d'une étincelle



"Mais les rêves    
tous ces rêves que l'on croyait perdus
il suffit d'une étincelle pour que tout à coup
ils reviennent de plus belle     au plus profond de nous
tous ces rêves nous élèvent     et nous font aimer la vie." 
                        Pierre Rapsat. 2001

 



Eh oui, nous gardons tous une vieille Simca rouillée dans nos têtes à souvenirs. L'évocation de ma première Deuche a réveillé la ruche, alignant en un long poème le meilleur de nos vingt ans. Allez, on compile avec allégresse.

"Moi c’était une coccinelle. / Moi, c'était une Simca 1100. / Moi aussi ! Ma première voiture était une Simca 1100 un peu rouillée, mais je l’adorais. / Hommage aussi à la Simca 1100 de Marc, la R4 de Michel qui nous a conduits à cinq avec nos bagages, d'une traite jusqu'à Taizé, comment avons-nous fait? / Moi ce fut une DKW junior 3 temps 3 cylindres, sur laquelle j'ai passé plus de temps que sur ma femme, une originale qui fut quand même l'ancêtre des Audis (la DKW, pas ma femme). / Que de beaux souvenirs partagés! On était une bande, Anton, Ivan, Boris et moi, on croyait que c'était pour la vie, qu'êtes-vous devenus? Et cette légèreté, cette insouciance, qui leur a mis des cales aux pieds? / Nous avons connu les mêmes bonheurs avec une Deuche  jaune canari durant nos premières années de rencontre, rachetée aux parents la veille de notre mariage pour partir en voyage de noces. J’en garde une vraie nostalgie positive. C’est aussi, et de loin, la voiture que j’ai préférée. / Mais non, moi ce fut aussi une vieille 2cv, mais qui tombait toujours en panne lors de notre voyage de noces en Espagne. / Très beau et très juste, merci pour ce coin de paradis dans ce monde difficile, on ne regrette pas d'avoir vécu quand on repense à tout cela . / Nous , ce fut une vieille Dyane qui nous a emmenés sur les chemins de l’évasion vers ce camp louveteaux où nous étions intendants, nos premières vacances à deux. La montée après Namur, en deuxième vitesse, était insurmontable tant nous étions chargés, c’était comme si on escaladait l’Everest. /  Celle dont je parle était jaune aussi , achetée à 30.000 kilomètres au compteur, revendue cinq ans plus tard à 130.000 pour la même somme. En ces temps-là, acheter une deux poils était un investissement, pas une dépense. / Oui, oui, bien sûr si je m'en souviens mais d'un jaune moins trash, un jaune usé mais elle était tout aussi sympa. / Ah le bruit reconnaissable entre tous de son moteur, son changement de vitesse en forme de H au volant, ses plaisanteries quand on sortait la manivelle, sa version cabriolet et les trajets jusqu'à Louvain qui n'était pas encore Leuven, par la route buissonnière qui passait par Tervueren pour me conduire dans un nouvel univers. / C'était au temps de ces petites bulles de folie improvisées, juste pour le plaisir d'être là, ensemble. Mais c'est quand-même bien d'avoir vécu ça, les rêves sont en nous, il suffit d'une étincelle pour que tout à coup ils reviennent de plus belle, merci Pierre [Rapsat]. / Comment rêvent ceux qui ont 20 ans aujourd'hui? /

Que cela fait du bien à lire ...


22 mars 2022

Sagesse d'Alain Souchon


 "On voulait voguer en mer d'Iroise
les ancres mouiller.
les baleines     la belle turquoise,
les coffres oubliés
les sirènes     les belles sournoises
les grands voiliers.

Mais la vie nous promène en Seine et Oise
Dans sa Simca rouillée."
                Alain Souchon

 
C'était une Deuche d'occasion, et jamais plus je n'ai adoré une voiture à ce point. Elle transportait nos vingt ans, toutes les possibilités d'une vie se déroulaient devant ses phares bigleux, et son inconfort modulable s'adaptait à toutes nos fantaisies. Des sièges transformés en salon de jardin lorsque la forêt était hospitalière, en confessionnal pour la confidence, en cockpit de Formule 1 quand la route sinuait, en chambre à coucher clandestine quand l'hôtel nous fermait ses portes. On peut voguer en mer d'Iroise tout en se promenant en Seine et Oise quand on a vingt ans. Et nous gardons tous une Simca rouillée dans nos têtes à souvenirs.


Lu dans:
Alain Souchon. Le Marin. 2005.

20 mars 2022

Quelques notes avant l'exil

 

"Je ne sais pas pourquoi
cette mélodie me fait penser à Chopin
je l'aime bien, Chopin
je jouais bien Chopin
chez moi à Varsovie

Varsovie     une place peuplée de pigeons
une vieille demeure avec pignon
un escalier en colimaçon
et tout en haut mon professeur (..)

Des pas qui claquent
des murs qui craquent
des pas qui foulent
des murs qui croulent
pourquoi?

Des yeux qui pleurent
des mains qui meurent
des pas qui chassent
des pas qui glacent
pourquoi
        le ciel est-il si loin de nous?

    Le Pianiste de Varsovie. Pierre Delanoë, Gilbert Bécaud. 1956




Une maison dévastée dans un quartier détruit, le 5 mars à Bila Tserkva, près de Kiev. Seul le piano blanc d'Irina Maniukina au cœur du salon, a survécu aux bombardements. En guise d'adieu avant l'exil, la pianiste égrène quelques notes. D'instinct elle a choisi une composition de Chopin, La Harpe éolienne (Études op. 25, n°1 en la bémol majeur).  Ce choix ne doit rien au hasard, lié à l'exil de Chopin quittant sa Pologne natale après l'écrasement de l'insurrection de Varsovie en 1830, réprimée  par l'armée russe. Désaccordé, le piano réécrit une mélodie d'une intensité désarticulée à l'image du drame qui se vit, et que la pianiste poursuit comme pour signifier ce qu'un conflit destructeur peut faire d'une œuvre, et de la vie.


Voir la vidéo: https://youtu.be/DDUdK5SYa7w
 

19 mars 2022

Le surgissement de l'inattendu

 "Il s'agit surtout de passionner le temps."

        Vladimir Jankélévitch, formule reprise de H. Bergson



Tout philosophe est le fruit de son époque. Jankélévitch énoncerait-il la même phrase aujourd'hui, peut-être mais?  Ce matin, dans l'espace d'accueil de sa maison de repos, une pensionnaire tricote paisiblement en fredonnant a capella Le temps des cerises. Me surprennent  sa sérénité, le caractère intemporel de son activité et de son chant, ainsi que la distance qui la sépare de ses voisines dont l'inoccupation se fait volontiers malveillante. Dans l'auto, Klara Continuo égrène un Mozart cristallin, tandis qu'explosent à mes yeux une longue traînée de jonquilles en fleurs, de forsythias et de magnolias annonçant un printemps imminent. Brève méditation sur le surgissement de l’inattendu dans nos vies, sur ce bonheur qui soudain prend toute la place, nous plongeant dans un monde de légèreté, d'optimisme et de lendemains meilleurs. L'autoradio interrompt Mozart pour un bulletin d'infos rapportant la destruction d'un théâtre et d'une école à Marioupol. Brutal retour au quotidien, et à une question existentielle: a-t-on le droit d'être heureux face à l'inhumanité, de nous soustraire à un désastre dont nous ne sommes pas directement responsables? Ou au contraire, faut-il plus que jamais cultiver des bulles de paix intérieure pour contrebalancer la violence et le chaos? Question demeurée sans réponse.



Lu dans:
Vladimir Jankélévitch , Frédéric Worms, et al. L'aventure, l'ennui, le sérieux. Flammarion. 304 pages. 2017. Extrait p. 234

17 mars 2022

Poésie des gares entre deux trains

 

"J’aime les heures à attendre entre deux trains
dans des villes connues ou inconnues
peu importe, elles sont toutes les mêmes alors
c’est la pensée qui respire entre deux vies
entre deux destinations . " 
                Laurence Vielle





Lu dans:
Laurence VIELLE. Zébuth ou l’histoire ceinte suivi de L’Imparfait. Postface d’Alice Richir. Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord ». 2022. 240 p.

16 mars 2022

Petit repaire

 "Alice est intriguée par un lapin blanc qu’elle suit au fond de son terrier. Elle tombe dans une salle où il n’y a personne, elle trouve une clé pour une petite porte par laquelle elle ne peut pas passer, elle trouve un flacon indiqué « Buvez-moi », ce qu’elle fait. La boisson la fait rapetisser. Alice rapetisse si rapidement qu’elle n’a pas le temps de récupérer la clé sur la table.."   

            Lewis Carroll. Alice aux pays des merveilles



Les contes ont la peau dure. Hier, Alice a adopté la pièce la plus modeste de la maison, 4 mètres carré, la plus cachée aussi, méconnue de tous. Elle en repeint les murs, y a placé un tapis, ce sera désormais sa cabane dans les arbres à elle. Elle y reçoit deux amies, toujours les mêmes, et le monde est beau. Que d'êtres sur la Terre rêveraient de pareil bonheur à l'heure actuelle.

 

15 mars 2022

Porter l'exil en soi


"Voulez-vous, je vous prie, me dire quel chemin je dois prendre pour m'en aller d'ici? Cela dépend en grande partie du lieu où vous voulez vous rendre", déclara le chat.
                    Lewis Carroll.  Alice au Pays des merveilles. 1865


C'est quand qu'on va où, papa? Il y avait un jardin d'enfants, il reste un cratère. On était instit, épicier, policier, docteur, en quelques minutes et deux missiles on devient réfugié dans son propre village. Vers où se diriger quand disparaissent les plus infimes repères indiquant où on est, et surtout qui on est. Quand s'écroulent dans le fracas tout ce à quoi on croyait, une histoire, un paysage, une culture, la croyance en un avenir meilleur, la bienveillance pour les pays voisins, la solution non-violente aux conflits, le respect des différences. Quand des mômes interrogent leurs parents: on a fait quelque chose de mal, maman? Quand naissent les conflits jusqu'au sein des familles, comme ce mari qui enjoint à son épouse de fuir avec les gosses, abandonnant sa vieille maman alitée. Elle ne s'y résoudra pas, prenant la route de l'exil dans sa propre rue: il y a des limites à ce qu'on s'autorise à abandonner. Les images se bousculent dans les lucarnes de nos TV et de nos yeux, imprégnant nos nuits. Qui a écrit un jour "j'ai vu le monde entier, et le contraire du monde"? Jamais phrase ne me parut plus vraie.


13 mars 2022

L'homme qui ne savait pas nager

 


Comment oublier le regard de l'homme qui se noie? La mémoire de ce court récit, que je pensais avoir oublié, m'est revenue en découvrant les images de Marioupol dévastée. L'homme se noie et, sur les rives glacées, un autre homme impuissant le regarde, il ne sait pas nager, il a le cœur fragile, il est seul et cherche du regard une perche, une corde, une idée géniale. Il lui parle, évoque les secours qui ne sauraient tarder, mais arriveront trop tard. Une souffrance se termine, une autre commence car rien n'enlèvera jamais la honte d'un regard implorant qu'on n'a pu aider. Comment ne pas se projeter dans le récit de cet innocent coupable, nauséeux à la vision des images d'Ukraine tout en taillant le saucisson du repas du soir, toutes nos certitudes antérieures battues en brèche par l'incompréhension et une anxiété de ne pas cerner la fin de l'histoire. J'appréciais le journal  télévisé, pause paisible à la fin de journées professionnellement chargées, et soudain je ne m'y retrouve guère. Quelques jours de vacances, la vacuité des heures laissant tout l'espace disponible pour que s'y déploient sans aucune limite les images de l'horreur, le contraste entre la beauté des paysages et la laideur des faits de guerre, entre des soucis de vacancier et l'incertitude de réfugiés, m'ont fait découvrir qu'aucune angoisse existentielle ne résiste à l'occupation de l'esprit par la résolution des problèmes réels et quotidiens de nos semblables proches, parents, patients, voisins. Les mains dans le cambouis de la petite misère comme antidote à une anxiété incontrôlée en écoutant le bruit du monde?

Une journée se termine emplie de questions sans réponse. Demain on reprend les appels téléphoniques, on répond aux mails, on traquera à nouveau un virus insaisissable, les aiguilles de la montre tourneront à nouveau deux fois plus vite, une façon comme une autre de tenter d'oublier l'Ukraine qui se noie? 


05 mars 2022

La petite fille aux ciseaux

   « La barricade n'est faite ni de pavés, ni de poutres, ni de ferrailles ; elle est faite de deux monceaux, un monceau d'idées et un monceau de douleurs. »

                    Victor Hugo. Les Misérables




C'est l'image d'une petite fille qui s’affaire à découper des bouts de tissus, que sa maman plonge dans une bouteille remplie d’un mélange d’hydrocarbures pour en faire un cocktail Molotov. Rideaux, vêtements, torchons, tout est recyclé en mèches de fortune. L'endroit est défendu par une improbable barricade de bric et de broc, sur laquelle on peut imaginer Gavroche, le gamin de Paris immortalisé par Victor Hugo. Armes dérisoires portées par une forte conviction face aux tanks immobilisés dont les équipages seraient gagnés par la faim, le doute et l’incompréhension. Combat dont l'issue, malgré le déséquilibre des forces, demeure incertaine car, comme le prédisait Hugo, «la barricade Baudin reparut immédiatement, non plus en France, mais hors de France, bâtie, non plus avec des pavés, mais avec des principes ; de matérielle qu'elle était, elle devint idéale, c'est-à-dire terrible » .



Lu dans: 
Victor Hugo. Les Misérables. Rosa A. et G. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1985, 1270 pages. Extrait pp 941,942
Victor Hugo V, Actes et paroles, 11

04 mars 2022

Sagesse de Sun Tzu

 "Traitez bien les prisonniers, nourrissez-les comme vos propres soldats. Faites en sorte, s'il se peut, qu'ils se trouvent mieux chez vous qu'ils ne le seraient dans leur propre camp, ou au sein même de leur patrie. Ne les laissez jamais oisifs, tirez parti de leurs services avec les défiances convenables, et, pour le dire en deux mots, conduisez-vous à leur égard comme s'ils étaient des troupes qui se fussent enrôlées librement sous vos étendards. Voilà comment on gagne une bataille." 

                            Sun Tzu. L'Art de la guerre


Ouvrage emblématique, encore enseigné de nos jours dans les académies militaires, L'Art de la guerre du stratège Sun Tzu est un ouvrage de sagesse. En appliquer les principes enseigne la victoire sans effusion de sang inutile, le but ultime d'une guerre étant moins d’anéantir l’adversaire que de lui faire perdre l’envie de se battre, privilégiant l'économie de l'engagement, la ruse qui déstabilise un ennemi désemparé, la connaissance fine de son adversaire en utilisant son intelligence et l’espionnage qui ouvre au chef de guerre une vue d’ensemble de la situation qu'il affronte. Les images récentes de la guerre en Ukraine actualisent ces théories millénaires, diffusant sur les réseaux sociaux ces vidéos de soldats russes désemparés, isolés dans leur tank embourbé dans les champs, faits prisonniers par des Ukrainiens qui leur offrent le thé et la nourriture. Dans une séquence virale de moins d'une minute centrée sur le visage d'un jeune engagé russe, une femme civile lui tend un téléphone montrant sa mère en vidéo, l'engageant à la rassurer. Mesurant l'impact que pareille séquence peut avoir sur la population russe, momentanément écartée des médias, le ministère de la défense ukrainien a invité les mères des soldats russes capturés à venir les chercher dans le pays envahi sous les bombes. Ont-ils lu Sun Tzu? Pas sûr, même si tous les ingrédients du traité millénaire de la stratégie pour remporter un conflit improbable s'y retrouvent. 


Lu dans
Sun Tzu. L'Art de la guerre. Les Treize Articles. Article III. Des propositions de la victoire et de la défaite. Book sur http://www.ebooksgratuits.com/

03 mars 2022

Confrontation au sommet

 "L'invraisemblable s'était produit. Un champion du monde, le vainqueur d'innombrables tournois, venait de baisser pavillon devant un inconnu, devant un homme qui n'avait pas touché à un échiquier depuis vingt ou vingt-cinq ans." 

                Stefan Zweig

 
 

Le jeune président ukrainien Zelensky est-il en train de gagner la bataille d'image face à Poutine? Le contraste entre l'acteur-humoriste considéré comme une invention des médias et le vieux président russe est cruel. Réfugié au Kremlin, obnubilé par sa phobie des maladies contagieuses exacerbée par le Covid, qui le fait rencontrer les dirigeants, généraux et ministres autour d’une table de six mètres de long, répétant de longs discours décousus et affligés, le président Poutine n'a plus été vu depuis le début de la crise ukrainienne que dans ses quartiers royaux. La confrontation quotidienne avec son adversaire Zelensky, traqué par les forces spéciales russes et refusant une exfiltration, devenu ainsi un opposant héroïque, est cruel. Cela ne sauvera peut-être pas Kiev, mais le sang-froid et le courage du président ukrainien dans des circonstances désespérées aura certainement aidé l’Ukraine à se bâtir une identité.




Lu dans : 
Stefan Zweig. Le Joueur d'échecs. Flammarion. GF 1510 - Littérature et civilisation. 2013. 144 pages

02 mars 2022

Merveilleux déchets

 "Même avec une chose que tout le monde croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux."

                                    Axl Cendres




Confrontant fragilité et puissance, l'interpellant retable Majesté de Notre-Dame des Neiges de Serena Fineschni en impose par sa taille et sa couleur dorée. L’œuvre est inspirée des techniques de collage à la feuille d’or du Moyen-Âge, mais ici les feuilles d’or sont des papiers d’emballage de Ferrero Rocher encollés sur une plaque de contreplaqué . L’effet visuel est trompeur, prenant la forme d'un monochrome éblouissant par lequel l’artiste évoque une critique de la société de consommation en revalorisant les déchets du quotidien. Afin de renforcer cette réflexion, sur le sol sont parsemés des dizaines de fragments de chewing-gum multicolores usagés dont la trame évoque une mosaïque, ou un tapis. L'art se moque du matériau utilisé pour émouvoir l’œil et l'esprit. Rien - ni personne - n'est assez petit ou modeste qui ne puisse se transformer en moment - ou personnage - d'exception.








Lu dans: ‎
Axl Cendres. Dysfonctionnelle. J'ai lu. 2021. 352 pages
La Vie matérielle, à  la Centrale for Contempory Art, place Sainte-Catherine 44, 1000 Bruxelles, jusqu'au 13 mars 2022. Dialogue entre 12 artistes, italiennes et belges, autour du lien entre l’art et la vie

01 mars 2022

La plus précieuse des marchandises

 "Vous vouliez savoir si c'est une histoire vraie ? Bien sûr que non, pas du tout. Il n'y eut pas de trains de marchandises traversant les continents en guerre afin de livrer d'urgence leurs marchandises, ô combien périssables. Ni de camp de regroupement, d'internement, de concentration, ou même d’extermination. Ni de familles dispersées en fumée au terme de leur dernier voyage. Ni de cheveux tondus récupérés, emballés puis expédiés. Ni le feu, ni la cendre, ni les larmes. Rien, rien de tout cela n'est arrivé, rien de tout cela n'est vrai. Pas plus que ne le sont la pauvre bûcheronne et son pauvre bûcheron, pas plus que les sans-cœur et les chasseurs de sans-cœur. Rien, rien de tout cela n'est vrai. Ni la libération des villes et des champs, des bois et des camps, qui n'existaient pas. Ni les années qui suivirent cette libération. Ni la douleur des pères et mères cherchant leurs enfants disparus. Rien, rien de tout cela n'est vrai. (..)

La seule chose vraie, vraiment vraie, c'est qu'une petite fille fut jetée de la lucarne d'un train de marchandises, par amour et par désespoir, dans !a neige aux pieds d'une pauvre bûcheronne sans enfant à chérir, et que cette pauvre bûcheronne l'a ramassée, nourrie, chérie, et aimée plus que tout. Plus que sa vie même. Voilà la seule chose qui mérite d'exister dans les histoires comme dans la vie vraie. L’amour, l'amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres, l’amour qui fait que, malgré tout ce qui existe, et tout ce qui n'existe pas, l’amour qui fait que la vie continue."
                        Jean-Claude Grumberg


 
La résurgence de la folie des hommes et la rapide dégradation de la situation militaire en Ukraine participent sans aucun doute à l'émotion ressentie ce samedi au Public lors de la pièce "La plus précieuse des marchandises", sobrement interprétée par Jeanne Kacenelenbogen sur un beau texte de Jean Claude Grumberg. L'évocation d'un quotidien à la fois tendre et misérable, bercé par une guerre qui y fait irruption était saisissante. Un conte, un décor, une masure, une forêt, de la neige, un bûcheron et sa femme. Elle n’a pas d’enfant. Autour de ce grand bois touffu, une guerre mondiale. Et puis un train de marchandises à travers la forêt, dont un jour va tomber une "petite marchandise" que la pauvre bûcheronne va ramasser. Une bien poétique façon de raconter l’Histoire, dans une période où nous en avons tant besoin, qui laisse une trace durable dans nos mémoires.



Lu dans:
Jean-Claude Grumberg. La plus précieuse des marchandises. Points. 2020. 128 pages. Extrait p. 120-121
Vu au théâtre Le Public. Avec Jeanne Kacenelenbogen, seule en scène. 18.1.22 - 27.2.22.

26 février 2022

Merveilleuse cascade

 –  Tu sais... le Dieu des Français... Il est plus généreux pour les Français que le Dieu des Maures pour les Maures  ! Quelques semaines auparavant, en Savoie leur guide les a conduits en face d'une lourde cascade qui grondait  : –  Goûtez, leur a-t-il dit. Et c'était de l'eau douce. L'eau  ! Combien faut-il de jours de marche, au désert, pour atteindre le puits le plus proche et, si on le trouve, combien d'heures, pour creuser le sable dont il est rempli, jusqu'à une boue mêlée d'urine de chameau ! (..) –  Repartons, leur disait leur guide. Mais ils ne bougeaient pas  : –  Laisse-nous encore... Ils se taisaient. (..) Ce qui coulait ainsi, hors du ventre de la montagne, c'était la vie. Le débit d'une seconde eût ressuscité des caravanes entières, qui, ivres de soif, s'étaient enfoncées, à jamais, dans l'infini des lacs de sel et des mirages. (..) Les trois Maures demeuraient immobiles. –  Que verrez-vous de plus  ? Venez... –  Il faut attendre. –  Attendre quoi  ? –  La fin. Ils voulaient attendre, incrédules que cette eau puisse couler depuis mille ans !

                            Antoine de Saint-Exupéry.



Il est des jours où on remplacerait volontiers le vacarme du monde par le bruit d'une cascade en montagne et par le silence des hommes du désert qui, émerveillés, la contemplent. Un court moment troquer les problèmes réels de notre planète, - la pandémie, la folie guerrière, la fonte des glaciers -, pour les problèmes quotidiens des êtres qui la peuplent. Avoir soif, manquer d'eau, avoir un toit, pouvoir apprendre, scruter un avenir meilleur pour les gosses. On ne saurait hiérarchiser la misère, si ce n'est par la place que les médias lui accordent et par sa proximité dans nos quartiers et notre quotidien. La plus silencieuse n'est pas nécessairement la moindre.

 


Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 86-87

24 février 2022

Bruits de bottes en Ukraine


"Regarde papa j'apprends vite
à descendre une pente à vélo
sans les freins
sans les mains
puis sans les pieds
et maintenant sans les dents."
            Sagesse de Toto



Ainsi vont les chefs à la guerre, au début la pente est douce, on commence sans les freins et on finit sans les dents.


 

23 février 2022

Ces rêves de nous

 "What your shape says."

                    Claudia Losi.



Que dit de vous votre image? Laide, que vous êtes un être laid? Alourdie, que vous êtes un lourdaud? Filiforme comme un Giacometti, que vous n'êtes qu'un marcheur inquiet? La silhouette que nous habitons finit-elle par nous définir, à notre insu et parfois à notre désespoir? Dans la belle exposition La Vie matérielle, à la Centrale for Contempory Art, une œuvre de Claudia Losi, légère comme le vent, fait danser jusqu'aux cimaises les innombrables confidences de femmes décrivant ce qu'elles pensent d'elles-mêmes quand elles se contemplent dans le miroir de la vie. Imprimées sur de longues bandelettes rassemblées côte à côte, voletant dans l'air qui danse, elles créent une sculpture animée de ce que nous aimerions être s'il n'y avait la réalité de ce que nous sommes, des êtres d'esprit captifs dans des êtres de chair.  On adore cet art contemporain qui nous parle avec tant de délicatesse de notre monde d'aujourd'hui.

 


Vu dans:
La Vie matérielle, à  la Centrale for Contempory Art, place Sainte-Catherine 44, 1000 Bruxelles, jusqu'au 13 mars 2022. Dialogue entre 12 artistes, italiennes et belges, autour du lien entre l’art et la vie. En réutilisant, hybridant, détournant ou décontextualisant des matières organiques, des objets du quotidien, et en leur offrant une nouvelle vie qui transcende leur usage habituel, les artistes de l’exposition dépassent les clivages entre les disciplines artistiques. A découvrir absolument.


PS. J'ai retrouvé l'auteur et l'original de la citation d'hier.
"J'ai connu un vieux maitre d’hôtel, un noir de la Louisiane, qui a demandé la météo avant de mourir pour savoir si le vol allait être agréable ou agitée." Martin Gary. La nuit sera calme. Gallimard. Folio 719. 1976. 313 pages