31 mai 2012

La qualité a un prix


"Les journaux dits de qualité coûtent leur prix plus l'effort pour les lire. "
Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde

La sagesse des siamois


"Une opération réussie au Children Hospital de Dallas, en octobre 2003, avait consisté à séparer Ahmed et Mohamed, deux siamois d'origine égyptienne soudés par le crâne. Les médecins avaient canalisé la veine sagittale, fragile frontière entre leurs deux cerveaux. Les nouveaux-nés pourraient bientôt se regarder en face, les yeux dans les yeux comme dans un miroir. De quoi seraient faites leurs pensées?- Sans doute la liberté commence-t-elle lorsque certains liens sont coupés. Mais à voir l'enchevêtrement des veines qui les unissaient, une centaine pas moins, on ne pouvait imaginer que le fil soit vraiment rompu. Je pariai que la première pensée de l'un serait pour l'autre."

De quel siamois devons-nous accepter de nous séparer pour vivre?


Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.296

30 mai 2012

Des larmes comme cris


"Je réalisai que chaque lettre du mot "crier" était contenue dans le verbe "écrire". Ce fut une révélation: écrire, c'était crier en silence, sans un bruit, pleurer de l'intérieur comme pleurent les grottes."
 E. Fottorino

  
Lu dans: 
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.386 

28 mai 2012

Toute souffrance est unique


"Les familles heureuses se ressemblent toutes.
Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. "
Tolstoï. Anna Karénine.

27 mai 2012

Sagesse de Confucius


 "Lorsque tu fais quelque chose, sache que tu auras contre toi ceux qui voulaient faire la même chose, ceux qui voulaient faire le contraire, et l'immense majorité de ceux qui ne voulaient rien faire."
Confucius.
  
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.538 

Langues de feu


« Voir quelqu’un qui reprend possession de soi est bouleversant. Je rêve de cela pour mes patients : qu’ils deviennent maîtres de leur histoire, c’est-à-dire de leur univers intérieur. »
J. Harpman

J'eus la chance, lors d'un voyage lointain, d'observer en retrait une scène de la vie quotidienne qui m'habite encore. Assise à même le trottoir, une diseuse de bonne aventure a pris la main d'une jeune fille dans la sienne et en scrute la ligne de vie. Sa gestuelle vaut paroles qui invitent à sortir de soi-même, à se déployer, à courir, à voler. A troquer les humeurs acides pour les senteurs d'une vie possible, aujourd’hui même. Arrivée à la fin de son récit, la vieille chiromancienne lui enfouit au creux de la paume un minuscule papier roulé avec ce vers de Corneille: "Je cesse d'espérer et commence de vivre." Une réécriture des "langues de feu" bibliques, invitation - comme le disait joliment Jacqueline -  à redevenir maître de son histoire. 
 

Lu dans:
Adrienne NIZET. Au revoir, Madame Harpman. Le Soir 25 mai 2012

26 mai 2012


"Le bonheur, ce doit être quelque chose comme se stabiliser sans s'éteindre."
Brigitte Lahaye, interrogée par Jérôme Colin

 

24 mai 2012

Sagesse des visages ravinés


"C'est à toi que je parle, à toi dans le miroir. Tu vas tenir longtemps? Longtemps? Longtemps? Longtemps?" B. Deprez.

Il n'est sans doute pas innocent que Bérengère Deprez termine son "Livre des deuils" par une allusion à l'éternité de l'image dans un miroir. Allusion subliminale au mythe de Narcisse qui meurt de vouloir embrasser, dans l'eau stagnante d'un lac, le seul visage qui soit digne de lui, non parce que ce visage est le sien (Narcisse l'ignore), mais parce que, à la différence de son propre visage, son reflet lui semble immuable. Plus encore qu'un déni de l'altérité, le narcissisme est un refus de l'altération. Le véritable ennemi de Narcisse n'est pas l'autre, mais le temps. Fils d'un fleuve (Céphise) et de la nymphe (Leiriopé), Narcisse est deux fois l'enfant de l'instable, un enfant de passage qui entend suspendre, au péril de sa vie, le fil du temps. Il devient par là notre contemporain, dans une époque qui invite par mille leurres, non pas à s'aimer soi-même mais, tout au contraire, comme l'analyse Clément Rosset, au moment de choisir entre soi-même et son double, de donner la préférence à son image. Les marches du festival de Cannes, les visages lisses et les cheveux d'ébène des perrons du pouvoir, les clichés chromés des magazines tendance ou les croisières anti-âges nous le rappellent chaque jour. Accepter que la vie s'écoule sur nos visages dans les ravines creusées par les soucis, les nuits sans sommeil et le temps consacré à d'autres que soi n'est pas du Narcisse.
 
Lu dans:
Bérengère Deprez. Le livre des deuils. 2004. Ed. Luce Wilquin. 216 pages. Extrait page 213.
Clément Rosset. Impressions fugitives. L'ombre, le reflet, l'écho. 2004. Collection « Paradoxe », 80 pages

23 mai 2012

Ce passé dont on ne guérit jamais


"Il y aurait toujours cette neige dans tous les soleils, cette fumée dans tous les printemps."
Jorge Semprun

Revenu de Buchenwald, Jorge Semprun ne trouvera la force d'écrire la neige des collines qui surplombaient les camps et la fumée du crématoire qu'après de longues et douloureuses années. L'écriture d'un homme libre n'efface pas la prison de la mémoire. A l'évocation obsédante des fumées dans le ciel lui répond comme un écho, mille ans plus tôt, la nostalgie de Sarashina : 

"Lorsque vous apercevrez
la fumée      qui remonte en flottant
la vallée de la colline de Toribe (*) 
alors    vous me comprendrez
moi      qui paraissais irréelle
même pendant ma vie."

(*) Toribe, lieu d'incinération des morts


Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.265
Jacques Roubaud. Mono No Aware, Le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.228.
Sarashina (Japon - époque de Heian - 1008). Sarashina Nikki, carnets dans lequel elle raconte sa vie et ses voyages de l'âge de 13 ans à 52 ans

Amour


"Et tout à coup nous fûmes deux,
non,
moins que deux,
c'était à peine quelques secondes de nous
et déjà il me semblait impossible de repartir sans toi,
ton odeur mon odeur,
je ne savais plus si mes mains ou les tiennes.
Et je dis enfin dans un souffle:
- Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas des âmes..."

Entre "Amour", de Haneke (avec un émouvant couple Huppert/Trintignant) et l'exergue du Livre des deuils, cherchez la différence: une passion de vingt ans, un attachement complice de vieux amants. Un même souffle.   


Lu dans:
Bérengère Deprez. Le livre des deuils. 2004. Ed. Luce Wilquin. 216 pages. Extrait page 5. 

22 mai 2012

Instants de Borges


"Si je pouvais vivre une nouvelle fois ma vie
j'essaierais d'y commettre plus d'erreurs, (..)
Je m'exposerais à plus de risques,
je ferais plus de voyages,
je contemplerais plus de crépuscules,
j'escaladerais plus de montagnes (..)
Et je jouerais davantage avec les enfants,
si j'avais encore une vie devant moi."
Instants. J L Borges

On a dit de ces vers qu'ils furent les derniers de Jorge Luis Borges, aveugle à la fin de sa vie. On en a aussi contesté l'origine, mais leur charme opère encore.     

 
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.248

20 mai 2012

La sortie du bois


"Le jardin de mon enfance était un théâtre ludique me donnant plein de possibilités de m'exprimer. Un massif de buissons était l'Amazone. Quand on montait dans les arbres, on était à bord d'un trois-mâts en pleine tempête. Les moutons achetés pour tondre l'herbe ont été pour nous des moutons et des dinosaures."
D. Decoin

En attendant l'orage, la journée de ce dimanche a permis à nos petits-enfants de mettre en pratique l'écriture de Didier Decoin. Voyant sortir les deux cousins aînés de leur "sentier secret" avec la dépouille d'un monstre, nous nous sommes demandés jusqu'à quel âge un massif de buissons pouvait devenir l'Amazone. Ainsi que je le lisais hier, tout parcours scolaire devrait débuter par une évaluation de ce qu'on risque de faire perdre - ou oublier - en instruisant. Beau débat.

 
Lu dans:
Didier Decoin. Je vois des jardins partout. JC Lattès; 2012. 230 pages

L'un c'est l'autre


"Il n'est pas nécessaire d'avoir une raison pour avoir peur."
E. Ajar

La peur, aussi imprévisible qu'une migraine, nous rend égaux: qui de nous ne l'a connue, sournoise, implacable, responsable de cent conduites d'évitement aussi pathétiques les unes que les autres.

Anecdote amusante, la citation d'Emile Ajar dans l'inoubliable roman "La vie devant soi" mit une jeune journaliste sur la piste d'une supercherie restée célèbre, quand elle cite à Romain Gary une phrase similaire dans un de ses précédents ouvrages "La Tête coupable": "... et depuis quand un homme a-t-il besoin d'une raison pour avoir peur?" Cas unique dans l’histoire du prix Goncourt, Romain Gary le reçut deux fois, la première sous son nom de plume habituel et la seconde, en 1975, sous l’identité d’emprunt d’Émile Ajar. Lassé de se sentir considéré comme un écrivain du passé ("Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable" - écrit en 1975), Romain Gary avait créé de toutes pièces le personnage d'Émile Ajar sans jamais en révéler de son vivant l'identité réelle. C'est juste avant son suicide en 1980 qu'il rédige "Vie et mort d'Emile Ajar", où il révèle toute la supercherie, concluant «Je me suis bien amusé. Au revoir et merci.» Quelques semaines auparavant, ironie cruelle, lors d'une émission littéraire en vue, la critique du magazine Lire, après avoir rageusement démoli l'oeuvre de Gary s'était exclamée "Ah Ajar, c'est quand même autre chose." 


Lu dans:
Romain Gary. Vie et mort d'Emile Ajar.  NRF. Gallimard. 1981. 43 pages

19 mai 2012


« Il y a les gens qui ont des meubles et il y a les gens qui ont des valises. »
Paul Morand


Lu dans :
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.107

17 mai 2012

Eternellement mortels


"Des mondes se sont ouverts et s'ouvrent sans cesse à nous, mondes qui appartiennent aussi à la nature, mais qui ne sont pas visibles pour tous, qui ne le sont peut-être vraiment que pour les enfants, les fous, les primitifs. Je pense par exemple au royaume de ceux qui ne sont pas nés ou qui sont déjà morts, au royaume de ce qui peut venir, de ce qui aspire à venir, mais qui ne viendra pas nécessairement, un monde intermédiaire, un entre-monde."
Paul Klee

Perspectives fascinantes. Imaginer durant quelques minutes les millions d'individus qui auraient pu légitimement naître à ma place , mes frères et soeurs, quand on décompte que la concentration du sperme paternel est de 40 à 200 millions par ml et qu'un éjaculat moyen , bon an mal an, est de 2 à 5 ml. La femme, ma mère, quant à elle aura libéré en moyenne 500 ovules durant sa vie reproductrice. Cela fait une belle loterie dont on s'étonne d'être sorti vivant. Selon les jours et notre nature profonde, on en sort profondément modeste ou vaniteux. Pour ajouter à ma perplexité, il me plaît à décompter les quelques 2,5 millions d'années séparant ma naissance de celle du premier représentant humain sur terre (l'Homo habilis) , qui fabriquait ses premiers outils en pierre taillée, avait une vie sociale et était omnivore comme moi. Je peuple ensuite ma planète de tous ceux qui l'ont habitée,  quelques mètres carrés, un jardin qu'ils se sont attribués et dont ils ont jalousement défendu l'accès, les silex et l'or qu'ils ont accumulés, les rêves qu'ils firent pour la transformer, et puis sont morts. Pfft, plus de jardin, plus de silex, plus de rêves. J'entends enfin comme une sourde rumeur, un murmure qui enfle, de tous ceux qui se préparent à naître et poussent déjà vers l'avant mes propres enfants et petits-enfants - "les passagers sont priés de ne pas bloquer les accès de la rame et de se diriger durant leur trajet vers la sortie".  Ce fut une bonne idée de ne pas proclamer l'immortalité. 

 
Lu dans:
Paul Klee, Souvenirs, cité par Jean-François Lyotard, Discours, Figure, Klincksieck, 1971, p. 224. 

Par-delà les clichés


"N'attendons pas de mourir pour ressusciter."
J-F Grégoire

L'Ascension fut pour moi, de longue date, une des plus agréables fêtes de l'année: les lilas en fleurs, les filles sortant leurs jolies robes légères, deux jours de congé pour le prix d'un, suivis d'un long weekend férié la semaine suivante, l'absence de longue cérémonie religieuse à affronter comme à Noël ou à Pâques, la possibilité d'un barbecue si affinité, et surtout une large visibilité sur les grandes vacances toutes proches. Quant à sa signification religieuse, floue pour le potache que j'étais, elle se raccrochait aux illustrations à la pointe fine de mon livre d'Histoire Sainte, vaguement apparentée à ma croyance initiale en Saint Nicolas si ce n'est que si ce dernier descendait (par la cheminée), Jésus, lui, montait. 

Et si l'histoire de cette ascension aux cieux était plus simple, nous rappelant - loin de l'imagerie saint-sulpicienne - qu'à tout moment il nous est donné de nous é-lever, nous arrachant de la poussière du sol (l'adama hébreux, l'Adam) pour retourner à la poussière lumineuse d'un rayon de soleil entre les arbres. Paul Nothomb fait remarquer que, dans le texte de la Genèse, ce sont les animaux qui sont faits de terre  et non pas l'homme. La différence entre la poussière et la terre, est que cette dernière est compacte et obscure alors que la poussière laisse passer la lumière: l'homme est formé de poussière, de lumière et de souffle, un "souffle qui parle" dont l'existence ne serait qu'un long et progressif passage de la terre à la lumière. Que nous soit rappelée une fois par an l'occasion possible de nous élever au-dessus d'un quotidien pesant, de l'assoupissement d'une vie routinière, d'une vraie re-création, n'est plus de la simple histoire sainte pour les enfants, mais une thérapie pour les humains fatigués et déboussolés  que nous sommes parfois devenus. Lever la voile vers un Nouveau Monde, apporter une parole de légèreté dans une réalité pesante, se réveiller et quitter le palais de la Belle au Bois dormant s'offre à chacun de nous, chaque jour. C'est tout le bien qu'on se souhaitera en ce jour de l'Ascension.


Lu dans:
Paul Nothomb. L'imagination captive : Essai sur l'homme immortel. Ed. de La Différence,1994.

16 mai 2012


"Là où le vin entre, le secret sort."
Sagesse du vigneron

Eric Fottorino, ancien directeur du Monde et grand reporter raconte les mille et uns détours de la collecte d'infos, les accueils simples et réservés au départ, "devenant rapidement familiers, la chaleur montait avec le rouge qui descendait, les langues se déliaient: là où le vin entre, le secret sort."  
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.106 

14 mai 2012

Île, ma soeur


"La beauté des îles tient à leur solitude, au rayonnement de leur contingence.
Avec elle devient visible le miracle de l’existence, bordée par le néant."
C. Millot

Longtemps j'ai cru que les îles nous faisaient rêver parce qu'elles étaient tout ce que nous n'étions pas, et avaient tout ce que nous n'avions pas. Ce soir je découvre que les îles nous font rêver parce qu'elles sont nos soeurs. 

Lu dans:
Cathérine Millot. O Solitude. Gallimard. Nrf. 2011. 167 pages. Extrait p.21

13 mai 2012

Ma solitude


"La solitude la plus parfaite n'est-elle pas celle où on est soi-même absent?"
Cathérine Millot

La phrase s'impose à mon souvenir en entendant une patiente, jeune, profession en vue, jolie, quadrilingue me confier qu'elle est absente d'elle-même depuis une semaine. Une rupture amoureuse, quelques insomnies, un accident de roulage, un clash au bureau. Où est la poule, où est l'oeuf, quelle importance? Seule en groupe. 


Lu dans:
Cathérine Millot. O Solitude. Gallimard. Nrf. 2011. 167 pages. Extrait p.159

12 mai 2012

Le saule protecteur


"Chez mes parents, il y avait un saule pleureur, et un hamac était tendu entre son tronc et le tronc de l'arbre voisin. Je me cachais derrière le rideau de branches et de feuilles du saule pleureur, j'étais complètement isolé du monde et, là, je lisais. Particulièrement, toute la recherche du "Temps perdu". J'étais tellement absorbé que je ne suis même pas allé voir les résultats de mon bac."
Eric-Emmanuel Schmitt 

Cette magie - douceur de l'air, végétation enrobante, retour en soi, maîtrise du temps - sera-ce pour ce weekend ? On se le souhaite.

11 mai 2012

La bonne nature



"Contrairement à ce qu'avance Jean Jacques Rousseau, les hommes ne naissent ni libres ni égaux. Le rôle du politique est de déjouer la nature."


Glané en voiture sur les ondes, lors d'un débat post-élection présidentielle française.





09 mai 2012

Inattendu


 "Je suis comme l'écureuil qui cherche où il a caché ses provisions et qui déterre tant de choses en définitive."
JP Groux
 
Lu dans:
Jean-Paul Goux. Le Séjour à Chenecé . Actes Sud. 2012.        

07 mai 2012

Un printemps précieux


 Il reviendra 
ce temps    je le sais
mais pour moi    qui ne suis plus rien
qu'une chose précaire
comme ce printemps    m'est précieux
                                Tsurayuki


 
Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.230

06 mai 2012

Sagesse de Ki no Tsurayuki


le reflet de la lune
qui habite l'eau
au creux d'une main
réel?     irréel?
j'ai été cela     au monde

l'eau s'égouttant   de mes mains
trouble la clarté
du puits  de la montagne,
sans être lassés   l'un de l'autre
il a pourtant fallu     se séparer
             Dernier poème de Ki no Tsurayuki (Japon, 872-945)

Ecrits à la première personne, ces courts poèmes me parlent particulièrement en cette fin de semaine. Les questions que se pose l'homme transcendent les époques et les continents. On y revient inlassablement quand s'apaise le bruit de fond de notre surinformation permanente.  

   
Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.232

05 mai 2012

Eloge de la gracilité


"La grosse patte du lion ne peut capturer le papillon. Face à la mort, aux pouvoirs, à tout ce qui enferme, sclérose ou pétrifie, sois un papillon."
H. Gougaud


Lu dans: 
Henri Gougaud. Le rire de la grenouille. CarnetsNord. 2008.  184 pages. Extrait p.34

04 mai 2012

Eloge du choix


"Déjeuner avec J.N. Il me fait part de sa perplexité: devrait-il vendre l'appartement qu'il possède sur les hauteurs de Nice, ce qui lui permettrait d'en acquérir un à Paris où il n'a pu que louer un minuscule studio dans un quartier qu'il exècre? « Pourquoi pas ? lui dis-je, puisque tu ne vas presque jamais à Nice et que tu vis à Paris. - Oui, mais d'un côté quand je suis à Nice, j'y suis bien, c'est là que je travaille le mieux. - Alors garde-le et arrange-toi pour y aller plus souvent. - Oui, mais d'un autre côté, c'est à Paris que j'ai tous mes amis, à Nice je ne connais personne. » Et cela continue comme ça un bon moment: « d'un côté, d'un autre côté». Et puis, subitement, J. N. me fixe intensément comme si j'étais son sauveur et me déclare avec un regard éperdu de reconnaissance: «Tu as raison. Grâce à toi, j'ai pris ma décision: ou bien je vends ou bien je ne vends pas. »
J.-B. Pontalis

 
Lu dans:
J.-B. Pontalis. En marge des jours. NRF Gallimard. 2002.120 pages. Extrait p. 53

03 mai 2012

Le retour du tilleul


"Le tilleul dans mon jardin, dans le Hainaut.  En fait, je crois que j'ai acheté la maison qu'il y avait autour parce que je suis tombé amoureux de cet arbre. Ça arrive, les coups de foudre avec un arbre ! Je m'assois sous lui, je m'appuie contre lui et je rêve, je médite, j'écoute de la musique - mais celle de la nature: les branches, les feuilles, les oiseaux ... C'est comme si ce tilleul était un point qui me reliait aussi bien à la terre qu'au ciel. D'ailleurs, les tilleuls sont comme ça: la surface des racines est aussi importante que la surface des branches. Le tilleul est un arbre miroir. Il se nourrit autant de ciel que de terre."
Eric-Emmanuel Schmitt

Encore quelque fois dormir et il y aura à nouveau du tilleul dans l'air. On l'attend chaque année, avec les abeilles. On a beau dire, mais cela rassure. 


02 mai 2012

Un être en questions


"Une question demeure: à quoi riment nos vies?"
 F. Weyergans

Reconstruire plus haut encore le One World Trade Center, plus grand l'Airbus A380, accéder à n'importe qui, n'importe quand, n'importe où; fabriquer les mille objets quotidiens qui transforment notre existence, gagner chaque année trois mois d'espérance de vie, transformer en mines à ciel ouvert les astéroïdes qui nous entourent. L'enfant naïf qui découvrait que le roi était nu pourrait nous poser la question: mais pour aller où ? De tout ce que nous sommes capables de fabriquer, de construire, d'inventer, que comptons-nous faire et où nous mène pareille accumulation à l'infini de richesses et de savoirs? A rien peut-être, et ce pourrait être le drame originel de l'homme, né sous le signe de la transgression, de la conquête et du recul des frontières, tous les contes de la terre sont là pour nous le rappeler.  Ils nous rappellent aussi que "dans un buisson où ne fleurissent que des questions, l'oiseau ne chante plus." Promis, je ne me poserai plus de questions, durant un jour. 

Lu dans:
Royal Romance, de François Weyergans, Julliard, 207 pages.
Henri Gougaud. Le rire de la grenouille. CarnetsNord. 2008.  184 pages. 

01 mai 2012

Solidarités multiples


"Il décide de mettre une croix sur la tombe qu'il a creusée pour l'oiseau, mais la bonne l'en empêche, lui expliquant que ce n'est qu'une bête, un être bien inférieur à l'homme. "Le pleurer est déjà un péché", lui dit-elle.  Le fils du concierge s'en mêle et ajoute qu'il n'est pas question de mettre une croix sur cette tombe, parce que le canari était juif, "comme toi" précise-t-il.
A. Desarthe

A méditer en ce premier mai étrange qui voit le muguet défiler défiant la rose, pendant que s'entend la clameur du lys. Jeanne, Jaurès et Victor Hugo seront appelés à la rescousse sans trop savoir ce qu'ils auraient pensé de ces parrainages posthumes. 

Lu dans :
Agnès Desarthe. Le remplaçant. Editions de l'Olivier 2009. Points . 76 pages. Extrait p.68       

Le pays des souris

30 avril 2012

Le destin des livres


"C'était au temps où Nasreddin était contrebandier. Il passait tous les matins la frontière avec un âne chargé de ballots. Tout le monde savait qu'il faisait de la contrebande. Il ne s'en cachait d'ailleurs pas. Tous les matins les douaniers fouillaient les sacs, examinaient la bête, à rebrousse-poil, de la queue au museau. Rien. Ils ne trouvaient jamais rien. Cela dura vingt ans ainsi. Et puis un jour le chef douanier, blanchi sous le harnais, retrouve Nasreddin à la maison de thé. «Tu sais, lui dit-il, je suis maintenant à la retraite. Tu peux me parler sans danger. Que diable passais-tu, à la frontière ? » Et Nasreddin : « Des ânes. Je passais des ânes. »
H. Gougaud

On ne voit pas ce qui crève les yeux, c'est bien connu. On s'acharne à tenter de comprendre la vie, et elle passe. Un délicieux livre scrute la "philosophie artisanale" recelée dans les contes, ces histoires imaginaires venues du fond des temps destinées à instruire en amusant. Les Romains croyaient au fatum librorum, au destin des livres. Tant qu'une oeuvre est nourricière, pensaient-ils, elle dure quelles que soient les difficultés de son cheminement. Les contes ont duré, il sont là, toujours présents dans notre drôle de monde. C'est donc qu'ils ont encore à nous apprendre, quelque chose d'essentiel. 



Lu dans:
Henri Gougaud. Le rire de la grenouille. CarnetsNord. 2008.  184 pages. Extrait pp. 32, 33

28 avril 2012

Codes


"Mon père avait une expression pour décrire les gens que j'enviais, ceux qui étaient à l'aise dans les palaces et les grands restaurants: "Ils ont eu des parents avant eux."
A. Desarthe
 
Lu dans :
Agnès Desarthe. Le remplaçant. Editions de l'Olivier 2009. Points . 76 pages. Extrait p.43

27 avril 2012

Le plus qu'imparfait


"La marchande de journaux m'a redit que tu étais charmante, que tu avais beaucoup de classe. Elle a employé l'imparfait, "ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d'éphémère", a écrit Proust. Je déteste l'imparfait de l'indicatif. Parfois, même, il m'arrive de ne plus aimer le présent."
JL Fournier 

Lu dans:
Jean Louis Fournier. Veuf. Stock. 2011. 157 pages. Extrait p.153  

26 avril 2012

Mots qui donnent vie


"Grand froid, le givre sur la pelouse, une Partita de Bach magnifiquement interprétée par Martha Argerich. Un calme proche de la sérénité. Un feu de bois dans la cuisine. Brigitte rit quand je lui dis que ma seule compétence est de savoir allumer et entretenir un feu. C'est vrai."
J.-B. Pontalis 

On imagine l'âtre, la cuisine aux cuivres passés, le paysage givré. Refuge de ceux qui ont froid au coeur et auraient bien besoin de quelqu'un sur leur route qui sache allumer et entretenir un feu. Les mots assemblés sont une merveille.  

Lu dans :
J.-B. Pontalis. En marge des jours. Gallimard. NRF. 2002. 123 pages. Extrait p. 121

25 avril 2012

Evadoré


« Parole de soleil: signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris. »
René Char

Char dit comme à mi-voix, à la fin d'un de ses très beaux poèmes, Évadoré: « La terre nous aimait un peu je me souviens. ». Aimer cette la terre, qui nous le rend bien. 

Je m'aime


"Moi, tout, tout de suite..."

Lu dans:
Emmanuel Delhomme. Un libraire en colère. L'Editeur. 2011. 95 pages. p.63

24 avril 2012

Sagesse de Chesterton


"Mes critiques pensent que je ne suis pas sérieux, mais seulement amusant. Ils croient que amusant est le contraire de sérieux ; mais amusant est seulement le contraire de pas amusant "...
Chesterton (1874-1936)

On aurait aimé voir l'écrivain anglais participer aux débats du premier tour de la présidentielle française dimanche soir, lui qui se plaisait à utiliser la plaisanterie et le paradoxe pour faire des observations profondes sur le monde, la politique, le gouvernement, la philosophie, et de nombreux autres sujets et se faire traduire en susurrant « Les cambrioleurs respectent la propriété. Ils veulent juste que la propriété, en devenant la leur, soit plus parfaitement respectée ».

22 avril 2012

Le trésor des libraires


"Les libraires sont toujours à l'écoute de ceux qui se faufilent en leur jardin de livres."
F. Andriat.

"Il ajoute qu'il ne sait pas ce qu'il désire, qu'il est entré là par hasard, qu'il voulait respirer un coin hors du monde, qu'il désirait s'accorder un temps d'arrêt et que son seul souhait est de rester quelques instants en compagnie des livres. Elle lui répond par un sourire, retourne à sa lecture, le laisse gambader dans les allées de son merveilleux potager d'histoires. L'homme baguenaude entre les rayons, s'arrête sur une couverture, en effleure le drapé, en touche une autre et ses doigts glissent sur une douce pellicule de vernis mat, un peu comme sur une peau qu'on aime et qui s'étire sous le plaisir. Il poursuit son périple, avance de quelques mètres, saisit délicatement un ouvrage dont le titre l'attire, le retourne, parcourt d'un œil vif les lignes qui le présentent, le dépose, indécis; comment, si l'on n'éprouve aucune envie particulière, choisir en cette multitude de livres, celui qui rassasiera? Il lève la tête, pose les yeux sur elle et s'impose à lui une évidence: le livre qu'il achètera est celui qu'elle lit avec une assiduité délicieusement troublante. Pourquoi chercher parmi les ombres celui qui est vivant? Dans ce jardin de phrases, seul un texte vit et c'est celui qu'elle met en lumière par le regard qu'elle lui accorde."  

Hasard (?) des lectures, je découvre le délicieux ouvrage de Frank Andriat, une des plus belles plumes qu'il m'ait été donné de lire ces derniers mois, "La jolie libraire dans la lumière". Sa description d'une librairie du centre de Bruxelles offre un contrepoint superbe à la description proposée hier dans "Un libraire en colère" d'E.Delhomme. Même métier, deux visions: je n'ai pas résisté au plaisir de confronter le rageur "Je cherche un livre dont je ne sais ni le titre ni le nom de l'auteur" à la courte méditation littéraire qu'oppose Frank Andriat à cette question presque métaphysique: on ne découvre de trésor que par le regard des autres. Et le libraire demeure souvent ce regard. 
  
Lu dans:
Frank Andriat. Jolie libraire dans la lumière. DDB. Littérature ouverte. 2012. 146 pages. Extrait p. 12

Perle de libraire


"Je cherche un livre dont je ne sais ni le titre ni le nom de l'auteur."
Perle de libraire

Il fut un âge où je rêvais d'être libraire. La lecture du récent opuscule d'Emmanuel Delhomme, libraire au Rond Point des Champs Elysées (Paris 8ème), dessille le regard qu'un adolescent peut porter sur ce beau métier en déshérence. Dans son espace commercial coincé entre "un boulanger et un traiteur presque chinois, ça a des allures d'un dessin de Sempé", l'homme déprime en contemplant la foule pressée qui passe devant sa devanture sans même ralentir. Des questions posées par les badauds qui s'aventurent entre les présentoirs il fait des perles, et même tout un collier comme le firent avant lui David Alliot et Jean-Loup Chifflet.

Un quidam est à la recherche de "Légume des jours" de Boris Vian, un autre de "Sadique" de Voltaire ou du délicieux "J'attends un enfant mais je m'en rappelle plus de qui" (de Laurence Pernoud pour ceux qui seraient nés après la parution de ce grand classique). A-t-il "Les oiseaux se crashent pour mourir", "La Veste" de Camus, ou "L'Etranglé" quand ce n'est "Le Mythe décisif"? Qui est l'auteur du "Journal d'Anne Frank", et à propos, où rangez-vous les Capote?  

Lu dans :
Emmanuel Delhomme. Un libraire en colère. L'Editeur. 2011. 95 pages. p.69.
David Alliot. Perles de librairies. Horay, 2012.144 p.
Jean-Loup Chiflet. Antigone de la nouille et autres perles de librairie. Ed. Mots et Cie. 2002.

21 avril 2012

Sagesse hassidique


"Ne demande ton chemin à personne, tu risquerais de ne plus pouvoir te perdre."
Rabbi Nachman de Breslau (1772-1810)

19 avril 2012

Une senteur de bonheur

"Le parfum de gardenia que je préfère est celui de Chanel car il ne sent pas la fleur, mais le bonheur."
Jean-Claude Ellena

Je me surpris d'évoquer à cette lecture une floraison d'odeurs de bonheur, du pain frais à la côte belge à Pâques, aux arômes de cacao envahissant nos classes venus des usines Côte d'Or, ou aux lilas de mai d'Heverlee. On a tous du gardénia dans nos têtes.  


Lu dans:
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011. 159 pages. Extrait: Agrégé d'odeurs.
______________

Sagesse du débat contradictoire

"Le droit pénal talmudique prévoit que si les vingt-trois juges du tribunal de Sanhédrin prononcent une condamnation à mort à l'unanimité, cela entraîne automatiquement l'acquittement de l'accusé ". En effet, aux yeux des rabbins, " l'unanimité est le signe qu'il n'y a pas eu véritablement débat ".
Frédéric Lemaître
       
Lu dans :
Christian Morel. Les Décisions absurdes II. Gallimard, 278 p.

17 avril 2012

Une gloire posthume

"La situation est délicate et puisque l'on ne peut avoir les meilleurs, il faut donc prendre les médiocres."
Délibération pour le poste de cantor de l'église luthérienne saint Thomas de Leipzig, 22 avril 1723

L'appréciation est peu flatteuse mais Jean-Sébastien Bach accède néanmoins au poste pour lequel il a postulé le 22 avril 1723, à l'âge de 38 ans. Il y séjournera plus de 25 ans, durant lesquelles il connaîtra progressivement tous les honneurs.  Il entre dans une phase de sa vie où, comme le dit Johann Nikolaus Forkel, « il ne pouvait toucher une plume sans produire un chef-d'œuvre ».  Il a vingt enfants de deux mariages successifs, en perd dix.  L’homme en deuil offre pourtant à Dieu des messes et des cantates inouïes de beauté et de dévotion.  Aveugle, Il meurt le 28 juillet 1750 d'une crise d'apoplexie. Rapidement oublié car la musique baroque est passée de mode, sa seconde épouse Anna Magdalena lui survit dix ans, vivant de subsides et de mendicité à l’entrée de la cathédrale Saint Thomas.  Ce n'est qu'en 1829 que Mendelssohn, l'un des successeurs de Bach à Saint Thomas de Leipzig, fit rejouer la Passion selon saint Matthieu à l'église saint Thomas, permettant au XIXème siècle de le redécouvrir avant que le XXème ne lui accorde une gloire qui ne l'a plus quitté. 

Sagesse des parfumeurs

"POIS DE SENTEUR (essai 5)
    Alcool phényléthylique     200
    Paradis one ®     180
    Hydroxycitronellal     50
    Rhodinol     30
    Acetyl isœugenol     15
Fleur d'oranger (absolu incolore) 15
Cis-3 hexenol 5
Aldéhyde phénylacétique 50% 5
Total 500
À sentir dilué à 5% dans de l'alcool à 85°. "

Lorsque Jean-Claude Ellena, "nez" chez Hermès découvre sur son bureau un bouquet de pois de senteurs blancs (effluves de rose, fleur d'oranger, oeillet avec une touche vanillée) il se hâte d'en ramasser les fragrances dans une formule chimique susceptible de se voir reproduite à l'infini. Proust, lui, évoque sa grand-mère: la traduction des émotions est multiple. La maîtrise de l'artisan tue-t-elle la puissance d'évocation que suscite l'arôme de la fleur? Elle force en tout cas l'admiration, même s'il confie regretter aujourd'hui la perte de l'émerveillement des premières découvertes. Un jour viendra sans doute où la neurobiologie permettra au chercheur de noter sur son calepin les composants chimiques de la tristesse, de la passion amoureuse, de la colère dévastatrice et de l'émotion suscitée par le concerto pour violon de Beethoven. Savourons le mystère tant qu'il en reste: il nous permet de rêver.

Lu dans:
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011. 159 pages. Extrait p.71

15 avril 2012

Vie longue , vie brève

"Quel motif l'homme a-t-il de souhaiter une longue vie sinon de pouvoir être utile au plus grand nombre?"
Erasme 1466-69 1536.

Belle pensée qui accueille depuis peu les patients et leur famille au frontispice de l'hôpital Erasme. Ce matin elle m'a laissé pensif, car il est des vies brèves qui furent de vraies bénédictions pour un très très grand nombre. Les grandes vérités se retournent comme un gant, palindromes de mots dont la lecture peut se faire dans un sens et son contraire. Le jeune père qui affronte la maladie avec un courage forçant l'admiration et le vieux moine nonagénaire soucieux d'écrire jour après jour sa page d'histoire en demeurant utile à sa communauté possèdent un point commun : on survit dans ce qu'on transmet, et non dans ce qu'on accapare. Ces êtres précieux possèdent la capacité de placer leur centre de gravité en dehors d'eux-mêmes, sans doute est-ce ce qui leur donne l'équilibre.  

14 avril 2012

Une époque, un parfum

 "Je sors mon nez, notamment quand la  nature s'ébroue après la pluie. (..) Pour réussir il faut une certaine curiosité ... et être capable de sentir l'air du temps, c'est-à-dire de retranscrire en odeur son époque. "
Jean-Claude Ellena

Le "nez" d'Hermès, détaille les ficelles du métier. Un nez pas plus long que la moyenne, mais le secret pour créer un parfum au départ d'un concept immatériel n'est pas de bien sentir, mais d'avoir de la mémoire, se charger de senteurs qui serviront ensuite à de géniales constructions mentales.

 Lu dans
Véronique Lorelle. Les grandes marques s'arrachent leurs nez. Le Monde 3 avril 2012; p. 26
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011.

13 avril 2012

Ce que cache le prix

"[Les frères Goncourt:] je n'avais pas eu tort de me méfier, de me tenir à l'écart de ces frères-là. Que de fiel, que d'aigreur, que de haine! Réactionnaires - tout va de mal en pis depuis 1789, cette révolution faite par « des gens qui puent des pieds» -, misogynes, avides de potins qu'ils consignent jour après jour, ils s'en prennent pêle-mêle aux Juifs, aux normaliens, aux critiques, à l'Académie française. Et, avec ça, souvent vulgaires, grossiers. Leurs livres se vendaient mal et ils rêvaient de gloire; pour un peu, ils se seraient pris pour des écrivains méconnus, pourquoi pas pour des maudits. Je me dis que, décidément, je n'ai que faire de ces horribles personnages."
J.-B. Pontalis

Dans leur affection mutuelle, étrange cas de «gémellité littéraire», les deux frères, d'une sensibilité presque maladive, avaient forgé un prénom collectif: Juledmond. Ils créent le célèbre prix et l'académie qui porte leur nom, célébrant annuellement ce que la littérature voudrait avoir de meilleur. Il est amusant de se dire que la fierté de porter pareil titre accable leurs auteurs d'un patronyme pas aussi glorieux qu'on l'imagine. 
 
Je vous souhaite un excellent vendredi 13.
CV.
 
Lu dans :
J.-B. Pontalis. Frère du précédent. Gallimard. NRF. 2006. 203 pages. Extrait p.70

12 avril 2012

Frère de ..

"Dans le dixième volume du Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse qui en compte dix-sept apparaît à la lettre L mon arrière-grand-père paternel, Antonin. La notice qui lui est consacrée, et que je le soupçonne d'avoir largement rédigée lui-même, comporte une centaine de lignes. Elle est suivie d'une autre, plus brève: «Amédée, frère du précédent. »
J.B. Pontalis

Ou comment résumer un ouvrage de 203 pages en deux lignes. Dès son plus jeune âge, l'auteur rêve de partager avec son frère aîné une amitié aussi intense que celle qui unit Montaigne et La Boétie ("Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant : Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy »)." Leur "fraternité" se résumera dans les faits à une interminable rivalité, teintée d'un sentiment latent d'occultation par l'aîné qui s'exprimera de mille manières. Plongée sombre dans les méandres des liens familiaux dont nul ne ressort intact. 

Lu dans :
J.-B. Pontalis. Frère du précédent. Gallimard. NRF. 2006. 203 pages. Extrait p.11

11 avril 2012

L'hasardeuse connaissance de soi

La singularité d'un être est à son identité ce que l'humour est au sérieux, comme en témoigne maître Kiejman qui, à l'avocat de la Ligue islamique mondiale déclarant d'un doigt accusateur: «Je vous connais bien, maître! », répondit dans un éclair: « Eh bien, vous en savez plus que moi! »

Lu dans:
Raphaël Enthoven. Le philosophe de service. NRF Gallimard. L'infini. 2011. 112 pages. Extrait p. 132

09 avril 2012

Mono no aware

"Mono no aware"

La brièveté du printemps japonais, en particulier la célèbre « Sakura » ou floraison des cerisiers, rappelle que l’intensité sensorielle est inversement proportionnelle à la durée. Le front de la floraison, qui remonte depuis le sud de l'achipel, est avidement suivi par tous les médias pendant les dix jours que dure l’événement, entre l’éclosion du premier bourgeon et la chute du dernier pétale. Spécificité culturelle, le paroxysme de la floraison n’est pas considéré ici comme le plus esthétiquement parfait: l'ultime beauté n’est atteinte que quand les pétales commencent à tomber en une pluie de confettis roses. La perfection d'un événement réside dans sa précarité, qui célèbre le monde tout en y renonçant. Le terme "mono no aware" décrit cet état d'esprit, la "tristesse sereine" de Tamako Niwa, qui nous envahit à la vue de la floraison qui éclôt et qui s'éteint, à la fois acceptation tranquille d'un monde en transition, plaisir innocent et éphémère goûté à l'activité quotidienne ou encore sérénité face à la précarité de la vie qui nous a été donnée, et nous sera reprise après que nous l'ayons donnée à notre tour. 

Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970

08 avril 2012

La vie comme un passage

"Une jeune fille au joli visage
marche sur la route       les yeux fixés
sur une lettre qu'elle lit
avec un sourire de bonheur."
Bâyazid al-Bistâmî (804-874, soufi persan)

Est-il plus belle symbolique que celle de Páskha (Pessa'h en hébreu, passage) qui commémore initialement la sortie d'Égypte et débouche sur le récit évangélique de deux femmes se rendant au lever du jour avec leurs aromates et leur chagrin vers un tombeau ensoleillé qu'elle découvrent vide. Toute l'aventure humaine s'y retrouve, de l'esclave se levant un matin ayant choisi de vivre libre, préférant le risque du désert au confort de l'asservissement en terre d'Egypte, à l'éblouissement joyeux d'un tombeau dont la pierre a été roulée et où le mort a disparu: au moment précis où la main trace le mot "fin" apparaît le terme "passage". Par-delà les mots, c'est tout la symbolique d'une vie qui s'en trouve transcendée, et si ça ne change rien, ça change tout. Je vous souhaite une bonne fête de Pâques.

06 avril 2012

Sagesse des simples

Je croyais résumer l'enseignement de Stendhal: « Il faut faire de sa vie un chef-d'œuvre. » Paul (Eluard) réfléchit un instant, et me dit, doucement: « Non, c'est de la vie des autres qu'il faut faire un chef-d'œuvre. »
Claude Roy 

Lu dans:      
Claude Roy. La conversation des poètes. Gallimard , 1993. 306 p. Extrait p. 155

04 avril 2012

Gnôti seauton

La singularité d'un être est à son identité ce que l'humour est au sérieux, comme en témoigne maître Kiejman qui, à l'avocat de la Ligue islamique mondiale déclarant d'un doigt accusateur: «Je vous connais bien, maître! », répondit dans un éclair: « Eh bien, vous en savez plus que moi! »
  
Lu dans:
Raphaël Enthoven. Le philosophe de service. NRF Gallimard. L'infini. 2011. 112 pages. Extrait p. 132

01 avril 2012

Retour à Byzance

« Quand le silence fait alliance avec la nuit, on découvre que sa pureté se décompose paradoxalement en une multitude de craquements légers; ces craquements ne rompent pas le silence, mais le rendent au contraire plus silencieux, de même que les étoiles, loin de blanchir le ciel nocturne, rendent la nuit plus profonde et plus noire»
Jankélévitch.

Superbe observation: le silence vécu comme une alliance, et non comme une incompréhension. On ne se tait pas avec le premier venu. « Il ne faut pas croire, dit Maeterlinck, que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Dès que nous avons vraiment quelque chose à dire, nous sommes obligés de nous taire ... L'instinct des vérités surhumaines nous avertit qu'il est dangereux de se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître, ou que l'on n'aime point. Car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s'il a un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais. » 

Silence qui s'installe lors des départs en vacances. Demain est un ailleurs, loin sur le Bosphore. Il y a quarante ans, traversant l'Europe (divisée par un rideau de fer) en deux 2CV, je découvrais avec émerveillement la lointaine Byzance. Mes frères étaient des gamins, mes soeurs des enfants. Nos parents, devenus nomades pour un mois, et campeurs sur le tard, avaient accepté avec réticence de nous suivre dans une aventure à laquelle ils n'étaient pas préparés.  Là où ils reposent, qu'ils sachent que je leur en porte une gratitude sans fin. Pendant le voyage, je me laissai pousser la barbe. Une heure après mon retour, je rencontrais celle qui deviendrait ma femme. 
On rejoint maintenant Istambul en quelques heures d'avion, la barbe est blanche, les parents sont morts tous les deux, les enfants  et petits-enfants nous poussent à leur tour à empoigner à bras le corps ce monde qui craque de partout comme avant une naissance. Ce retour à Constantinople, avec ses images chères et enfouies dans ma mémoire, riche de symboles et d'émotions oubliées, pourrait bien constituer une fameuse séance sur le divan. 

Lu dans:
Raphaël Enthoven. L'endroit du décor. NRF Gallimard. L'infini. 2009. 160 pages. Extrait p. 53-54

31 mars 2012

Vérité accomodée

"Impossible venir ce soir, mensonge suivra."
Proust. A la recherche du Temps perdu

Prêté au Duc de Guermantes, ce message sybillin continue à faire sourire.
  

30 mars 2012

Rien dedans

"J'ai entendu une fois mon chef de bureau dire à un collègue: «C'est un homme avec personne dedans.» J'en ai été mortifié pendant quinze jours. Même s'il ne parlait pas de moi."
Emile Ajar . Gros Câlin.

On peut imaginer que le dit chef se considérait comme "un empire dans un empire" selon la formulation classique utilisée par les grands mégalomanes. Je connais bien des gens "avec rien dedans" qui se révèlent être remarquables quand on se prend à les écouter. 

Lu dans :
Pierre Bayard. Et si les oeuvres changeaient d'auteur? Les Editions de minuit. 2010. 156 pages. Extrait p. 57

29 mars 2012

L'infinité des possibles

"L'idée de l'avenir, grosse d'une infinité de possibles, est plus féconde que l'avenir lui-même, et c'est pourquoi on trouve plus de charme à l'espérance qu'à la possession, au rêve qu'à la réalité. "
Bergson

 
Lu dans:
Raphaël Enthoven. L'endroit du décor. NRF Gallimard. L'infini. 2009. 160 pages. Extrait p. 73

28 mars 2012

Jour de chance, je me suis trompé

".. l'erreur n'est pas mauvaise en soi et il peut en exister des formes positives. De nombreuses découvertes scientifiques (il suffit de penser à Christophe Colomb) ont été réalisées parce que l'auteur s'était trompé de direction et avait ainsi, sans le vouloir, exploré une voie nouvelle. (..) L'erreur offre l'occasion de sortir des sentiers battus, de voir les choses autrement. "
Pierre Bayard

Lu dans:
Pierre Bayard. Et si les oeuvres changeaient d'auteur? Les Editions de minuit. 2010. 156 pages. Extrait p. 12

27 mars 2012

Un figure de croyant

"Deux de nos soldats tués étaient musulmans, en tout cas d'apparence, comme on dit."
Nicolas Sarkozy

Me revient une histoire de potache, se passant dans un ascenseur dont un des deux occupants s'obstine à trouver à l'autre "une tête de juif". Racontée avec habileté, elle faisait crouler les convives de rire en faisant un sort aux clichés et au délit de faciès. Une habileté plus grande encore est sans doute nécessaire pour manipuler les mêmes concepts sans faire rire.  


26 mars 2012

Réglez vos montres

"Il se fait tard de plus en plus tard."
A. Tabucchi

Grand traducteur de Pessoa, dont on découvrit une malle pleine de manuscrits non-publiés signés sous des pseudonymes divers à sa mort, Antonio Tabucchi est mort ce 25 mars à Lisbonne la nuit du passage à l'heure d'été. Le titre de son dernier recueil de chroniques n'en est que plus drôle. 

Antonio Tabucchi. Il se fait tard de plus en plus tard.  Ed. Christian Bourgois. Traduit par Lise Chapuis et Bernard Comment. 2002, 303 p. 

23 mars 2012

Liberté

"Ne sachant s'il avance ou recule
il arpente, la tête haute
cette geôle à ciel ouvert
se sustente à heure fixe
pour ne pas dépérir
et fume sans vergogne "
Abdellatif Laâbi
 
 
Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 46.

A deux pas de chez vous

22 mars 2012

Le mauvais chemin au mauvais moment

" J'ai été donc moi aussi
un enfant
J'ai senti
ses premières sensations
J'ai été dans son émerveillement
par les contes de la grand-mère
ou de l'oncle
J'ai été emporté par son sommeil
si profond
si paisible
et me suis réveillé dans son réveil
sans amertume dans la bouche
J'ai appris goulûment
ses premières expressions
et fredonné ses comptines
J'ai joué le plus sérieusement du monde
à ses jeux "
Abdellatif Laâbi

Un "enfant rieur" comme l'évoque Bauchau occupe la une de nos journaux. Le même homme est suspecté aujourd'hui d'être le meurtrier de Toulouse et de Montauban. Quelles pierres de quel chemin emprunte-t-on pour devenir un tueur pathologique? Quelles rencontres, quels mots, quelles lectures lui ont-elles manqué pour éviter cette chute? Dans son for intérieur, se considère-t-il comme un monstre ou comme un saint? Et quelle justice imaginer pour refaire de lui un adulte inséré dans une société à construire? 
 

Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 61

21 mars 2012

Le chant du loriot

"Déguisé en feuilles   dans le haut cerisier
un loriot improvise une cavatine d'été
Je guette son envol après l'accord final
rire de lumière    jaune vif aigu
mais le rusé s'esquive sans que j'aie pu le voir
et ne nous laisse que le souvenir de
sa chanson    déjà évaporée dans le soleil."
Claude Roy

Le tumulte et la médiatisation extrême des accidents et tueries me saoulent, comme  d'ininterrompues funérailles. L'émotion serait-elle devenue un marché, le respect de la paix des  morts et de leurs proches une incongruité? Soudain me parvient le chant d'un oiseau inconnu revenu au jardin, invisible mais présent. La musique de l'oiseau, la lumière à profusion d'un printemps renaissant, une légèreté dans l'air qui me donne des envies de vivre: sans honte aucune, voilà les nouvelles que ce jour il me plaît à entendre. 

Lu dans:
Claude Roy. A la lisière du temps. Gallimard. NRF. 1984. 205 pages. Extrait p.83

20 mars 2012

Relire Virgile

"Le grand périple du retour vers la terre natale fait comprendre à Ulysse qu'il est possible de revenir vers le même endroit, mais jamais au même moment. La nostalgie n'est pas une souffrance que supprime un déplacement dans l'espace. C'est une douleur suscitée par la résistance du temps à nos trajectoires. Ulysse se venge enfin, massacre les prétendants, retrouve et sa femme et son domaine. Il remporte la victoire - sauf sur le cours inexorable du temps."
Roger-P Droit

Au terme de son odyssée, Homère se voit proposer l'immortalité des dieux. Il choisit d'être une Homme, et d'avoir une fin à son histoire. Notre finitude donne un sens à notre existence.
 
Lu dans :
Roger-Pol Droit. Vivre aujourd'hui avec Socrate, Epicure, Sénèque et tous les autres. Odile Jacob. 2010. 240 pages. Extrait p. 39

18 mars 2012

Habiter ses questions

"Efforcez-vous d'aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique. (..).  Ne vivez pour l'instant que vos questions. Peut-être, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. "
Rainer Maria Rilke. Lettres à un jeune poète. 

Eloge de la distance et du temps dans un monde voué à l'immédiateté.
       
Lu dans :
Dan Van Raemdonck. Colonne vertébrale. Momento LLB. 15 mars 2012. page 4

17 mars 2012

Les minimes d'un philosophe

"Tu n'as aucune chance, mais saisis-la."
Arthur Schopenhauer.

On imagine un grand maître philosophe volontaire, adulé et reconnu de tous. C'est oublier que les deux premières éditions de son maître ouvrage ("Le Monde comme Volonté et comme Représentation"), rédigé de 1814 à 1818 sont des échecs éditoriaux, qui précèdent de peu la faillite de la société dans laquelle il a placé son héritage. Il rentre précipitamment en Allemagne, et pour soulager sa gêne financière, il devient chargé de cours à l'Université de Berlin où enseigne le philosophe Hegel, qu'il critiquera vigoureusement. Pour mieux le concurrencer il choisit d'ailleurs de faire cours à la même heure que lui... Il démissionne néanmoins au bout de six mois, faute d'étudiants, déprime, vit de ses rentes. C'est seulement vers la fin de sa vie que l'importance considérable de son œuvre se voit reconnue, et que l'attention des philosophes se détourne presque entièrement de la philosophie hégélienne. Il meurt de pneumonie à 72 ans, à Francfort-sur-le-Main, où il est enterré. Son chien, un caniche du nom d'Atma, est son seul héritier. 

Lu dans:
Roland Jaccard. La tentation nihiliste. PUF. 2012. 202 pages. Citation de Schopenhauer p.93

16 mars 2012

Pensée légère

"L'indifférence, entre les pensées, est bien plus difficile à franchir que la différence."
F. Jullien

Lu dans:
François Jullien. Entrer dans une pensée. NRF. Gallimard. 2012. 188 pages. Extrait p.30  

15 mars 2012

Mondes clos

"Je descends dans la rue, à Paris, et m'amuse à considérer les noms des restaurants chinois de mon quartier latin. Que lit-on sur ces enseignes? « Nouveau - florissant» («en plein épanouissement »), Xin cheng. Ou, la rue suivante, « Essor - déploiement - profit », Xing fa li. Ou encore « Envol ample (de l'oie sauvage) - déploiement », Qi hong. Ou même je trouve comme nom de ce restaurant de jiaozi les deux premiers mots du Classique du changement: « capacité initiatrice - essor », Qian heng, etc. Or comment sont traduits ces noms d'enseigne? Ou plutôt sont-ils traduits et que trouve-t-on écrit à côté, juxtaposé, en langue européenne? Je le cite en reprenant ces noms chinois à la suite: c'est « Delicious Monge» (de la rue Monge), « Délices asiatiques » ou «Délices express »; et, quant aux deux premiers mots du Classique du changement, c'est « Chez Tonny » ... "
F. Jullien

Qui ne souhaiterait entrer, le temps d'une soirée, dans une pensée aussi extérieure à la nôtre que la chinoise? Il mesurerait rapidement que traduire est transposer, entrer dans un cadre de pensée totalement différent, hermétique à celui qui ne fait l'effort de s'y immerger complètement. L'absence linguistique en chinois de futur ou de passé, exemple simple mais significatif, dépasse le cadre de la langue pour entrer dans une vision où la flèche du temps est absente.  D'où le leurre que représente la "traduction" des enseignes de restaurants chinois du quartier latin. Comme le précise François Jullien, "les deux rubriques en langue chinoise/européenne restent en parallèle et ne se pénétrent pas, les deux perspectives frayées dans l'une et l'autre langue ne communiquent pas. Il y a là, superposées l'une à l'autre, une appellation du dedans et une appellation du dehors, et les deux s'ignorent." 
 
Lu dans:
François Jullien. Entrer dans une pensée. NRF. Gallimard. 2012. 188 pages. Extrait p.172 

14 mars 2012

Enseigner, apprendre

"Pour construire une cabane , les enfants ont une méthode naturelle: faire en faisant. Ils imaginent, ils essaient. "Si on clouait les bois? Si on les attachait avec de la ficelle? Si on couvrait le toit de fougères?... Aussitôt dit, aussitôt fait. Lorsqu'ils échouent ils recommencent d'une autre façon, et il est rare qu'ils n'arrivent pas à quelque chose. (..)
L'ignorance est un atout , mais elle devient dangereuse dès que le projet est de quelque envergure, ou doit avoir une certaine perennité. Pour réussir une cabane, on s'inspire des exemples les meilleurs, on se documente, on extrapole à partir de techniques intéressantes, observées sur les granges et les fermes, les chalets, les maisons de bûcherons, sur tous types d'abris exotiques ou anciens, et même sur les bateaux."
A. Marcel

Belle définition de l'apprentissage, démarche duale alliant l'expérience personnelle et la patiente acquisition de savoirs transmis. Contemplant le jardin qui s'éveille, je le prolonge vers ces innombrables écoles qui au moment même façonnent nos jeunes artisans de demain, et cela me réjouit.  
  
Lu dans:
Antoine Marcel. Traité de la cabane solitaire. Artea. 2011. 180 pages. Extrait p.76

12 mars 2012

De la démocratie

« Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies: ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l'un ni l'autre de ces instincts contraires, ils s'efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant mais élu par les citoyens. (..) Dans ce sytème les citoyens ne sortent un moment de leur dépendance que pour désigner leur maître et y rentrent aussitôt."
Alexis de Tocqueville.

Dès 1840 Tocqueville avait prévu qu'un morne consentement pourrait bien abandonner à un seul homme tout l'exercice de la souveraineté. La chose publique deviendrait alors une carrière comme une autre, aussi ouverte aux plus mesquines cupidités qu'aux plus chimériques ambitions. L'unique condition pour y réussir serait que tout y fût si petit qu'on n'y pût jamais rien soupçonner de magnifique (N. Grimaldi). 

Que la campagne est belle! Foules, drapeaux, regards énamourés, ralliements et trahisons, adoubements et soupçons composent un spectacle où le décor prime sur le texte, toujours composé pour un chevalier solitaire à qui il incombe d'éviter divers obstacles pour atteindre le Graal : épouser la princesse.

Lu dans :
Nicolas Grimaldi. L'effervescence du vide. Grasset 2012. 175 pages. Extrait p.133.

De la légèreté

"Les parachutistes savent pourquoi les oiseaux chantent."
H. Bauchau.

... et pour prolonger cette légèreté , lire Chesterton qui se demande "pourquoi les anges volent-ils?" "Parce qu'ils se prennent à la légère." Passer ne serait-ce qu'un moment de l'autre côté du miroir en s'échappant de la pesanteur ambiante, est un cadeau rare qu'on se souhaite au début d'une semaine aux allures printanières. 

Lu dans:
Henry Bauchau. Tentatives de louange. Actes Sud 2011. 53 pages. Extrait p.12
Antoine Marcel. Traité de la cabane solitaire. Ardea 2011. 178 pages. Extrait p. 169

11 mars 2012

Un étrange dialogue

« [Il y a] aujourd'hui pour moi un moi réel, qui n'est plus que le quart ou la moitié d'un homme, et un moi virtuel qui conserve encore une vive idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel : "C'est à toi de continuer." Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : "C'est ton affaire. C'est toi seul qui vois la totalité." Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange. »
Claude Lévi-Strauss évoque sa vieillesse dans un numéro spécial édité à l'occasion de ses 90 ans, et lors d'une réception a lieu au Collège de France. Ce qu'il décrit correspond à la réalité de la vie dès la naissance, mais l'homme ne le découvre que lorsque le corps faiblit. 

Lu dans:
http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Lévi-Strauss
Denis Bertholet, Claude Lévi-Strauss, Paris, Odile Jacob, 2008. Extrait p.34. 

10 mars 2012

Tombé de son corps

"Je suis un apprenti de mon corps de grand âge
je ne suis plus mon corps, je suis dans ses limites."
H. Bauchau
Quasi centenaire, Henry Bauchau sait sans doute de quoi il parle, et il le fait avec beaucoup de justesse. Les limites physiques ne sont néanmoins pas les plus invalidantes: l'incapacité à utiliser son intelligence, la perte d'ouverture aux soucis d'autrui, l'absence de projet, la perte de confiance en soi et en les autres, un pessimisme dans l'avenir constituent autant de restrictions amenées par l'âge que la médecine reconstructrice peine à solutionner.   
    
Lu dans :
Henry Bauchau. Tentatives de louange. Actes Sud. 2011. 53 pages. Extrait p.11

07 mars 2012

Ainsi sont les choses

"Etre naturel et calme
Dans le bonheur comme dans le malheur
Penser comme l'on marche
Et lorsqu'on va mourir    se rappeler que le jour meurt
Et que le couchant est beau et belle la nuit qui se fait
Et que si ainsi sont les choses
c'est que les choses sont ainsi. "
Fernando Pessoa
  

06 mars 2012

Les frontières de l'esprit

"Ce corps
est mon plus proche ami
Nous en avons fait des choses ensemble
et ne nous sommes jamais rien caché
Il m'a fait arpenter le monde connu
et je l'ai introduit
dans les contrées de l'esprit."
A. Laâbi

Mystère d'une cohabitation. Des patients vus ce jour, combien se satisfont-ils de leur enveloppe humaine, qui ne correspond jamais entièrement à l'idée qu'on se fait d'une belle image et d'un bon outil. Pas assez beaux, pas assez sveltes, pas assez souples, pas la bonne couleur, ni la bonne taille, ni le bon visage. Corps de souffrance parfois, qu'on aimerait mettre en repos. Et pourtant, comme le confiait une patiente, corps qui demeure la seule chose qui nous reste quand on a tout perdu et qui nous permet d'accéder aux contrées du rêve, de la beauté et de la vie intérieure. Par un juste retour de fortune, point n'est besoin d'un corps idéal pour explorer des espaces merveilleux dans sa tête ou sur terre, et on a connu des gibbeux rêvant de chênes droits des racines aux cimes. 

Lu dans :
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 75.

05 mars 2012

Compartiment vie

"Pas envie d'écrire : Je suis né. On m'a né, voilà qui serait plus juste."
 L. Janvier

On se retrouve embarqué tout jeune dans un train qu'on n'a pas choisi, ni sa destination, ni les compagnons de voyage, et dont on peut à tout moment se voir débarqué sans préavis. On reçoit quelques bagages, inégalement répartis, pour occuper le temps, mais en réalité on ne les utilise que peu: la majeure partie du temps on patiente, on observe le paysage qui défile, on nettoie le compartiment, on attend le passage du contrôleur craignant qu'il ne nous demande où on se rend, car on aurait bien de la peine à lui répondre. Il y a des jours, il y a des nuits. On se calfeutre pour éviter les variations trop brutales du climat, veillant à ne pas trop bouger de peur de gêner nos voisins. Parfois il arrive qu'on croise en autre train, qui parvient à nous inquiéter: refait-on ainsi le voyage souvent, et c'est quand qu'on va où? 

Lu dans :
Ludovic Janvier. La Confession d'un bâtard du siècle. Fayard. 2012. 272 pages.
Monique Petillon. Faire flèche de tout chagrin . Le Monde des livres. 2 mars 2012

04 mars 2012

Faim de soi

"Je me souviens que je lui ai dit ça très franchement, il faut maigrir pour manger moins, mais c'est très dur pour une vieille femme qui est seule au monde. Elle a besoin de plus d'elle-même que les autres. Lorsqu'il n'y a personne pour vous aimer autour, ça devient de la graisse."
Emile Ajar

Il a la faim parce qu'on a faim, et l'autre. On mange aussi parce qu’on a peur, parce qu’on a mal, parce qu’on s’ennuie. Parce qu'on a peur d'avoir faim, de dépasser l'heure, de décevoir l'autre qui vous invite. Parce qu'on a dans la tête des projets de croissance infinie, comme notre société. Parce qu'entre le travail et le travail, il y a la table. Parce que c'est le seul moment où on vous laisse tranquille. Parce que c'est bon. Parce qu'avec le pain et la viande, il y a le vin qui met le coeur en joie et favorise les conversations. Parce que ..

Lu dans :
Emile Ajar. La vie devant soi. Folio. Mercure de France 1975. 275 pages. Extrait p.56
Dominique Breda. "Do Eat" du 1er au 31 mars au Théâtre de la Toison d’Or, Bruxelles
MAKEREEL,CATHERINE. Théâtre et danse ont un petit creux. Le Soir. 28 février 2012. p. 35

03 mars 2012

La licorne de porcelaine

Keegan Wilcox a gagné le concours intitulé “ Dites-le à votre manière ! “ lancé par le metteur en scène anglais Sir Ridley Scott. Les conditions de participation étaient relativement simples: la longueur du film présenté ne devait pas dépasser 3 minutes, le texte ne devait pas avoir plus de 6 lignes, le sujet abordé devait être captivant. "La Licorne de porcelaine“ l'a emporté avec un sujet sobre : une histoire vécue par deux personnes que tout oppose et qui pourtant restent très proches l’une de l’autre. 


01 mars 2012

La peau qui cache le caractère

"Les hommes âgés , ou malheureux, ou malades, semblent avoir été trempés soit dans une acide qiui corrode leur peau et creuse profondément leurs traits, soit dans un bain de lait qui rend leur chair douce et molle comme celle d'un poisson cuit dans la crème."
Irène Némirovsky

Un amour sur les murs

"Je t'aime, je t'aime, je t'aime. On n'est pas maître d'un incendie."
Déclaration d'amour sur un parapet du site de l'UCL à Woluwe.
Le délit est signé: l'amoureux transi ne s'est guère réfugié dans l'anonymat. Heureuse aimée qui se découvrira ainsi honorée. On sourit, et puis on ne sourit plus. On relit Belle du Seigneur d'Albert Cohen: "L'amour que tu me donnes est un ciel profond, profond, où je trouve des étoiles nouvelles chaque fois que je regarde. Jamais je ne cesserai d'en découvrir, et cela va si loin, si loin."  Où va se nicher en nous la force des sentiments, et quelle recette donner pour éviter qu'elle ne nous calcine? Comment transformer la violence de l'incendie, qui emporte l'être humain vers les extrêmes et les extases, en énergie durable et renouvelable pour l'espace d'une vie?  

Et comme on le dit ce jour-ci : en avant mars.  Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans :
Passerelle Emmanuel Mounier, Woluwe St Lambert, mercredi 29 février 2011
Albert Cohen. Belle du Seigneur. Gallimard. Nrf; 1968. 848 pages. Extrait p.413.
_____________________________________________________________

29 février 2012

Une étincelle d'éternité

"Est-ce qu'aujourd'hui sera hier, demain? "
J.-B Pontalis

Question naïve d'enfant curieux, qui provoque chaque fois un léger vertige. C'est quand "maintenant" et "quand suis-je moi"? Dans cet enfant rieur de mes douze ans, avec une frange sur le front, dans ce jeune médecin découvrant la souffrance et la mort, ou dans ce vieillard courbé par le poids des ans dont l'image progressivement se dessine? Le sentiment rassurant d'une continuité relie certes ces images qui fusionnent plus qu'elles ne se superposent : j'ai changé, mais suis toujours le même, ma vie se perçoit comme un moment d'éternité. Vision fragile quand survient la succession des pertes, séparations, ruptures dont chaque étape se sépare des précédentes remettant en cause notre identité propre pour nous transformer en personnages successifs. 

Continuité, discontinuité: étonnamment, les deux perspectives possèdent le don à la fois de nous rassurer ou de nous inquiéter, selon les jours.

Lu dans:
J.-B. Pontalis. Avant. Gallimard NRF; 2012.  142 pages. Extraits p. 125 et 140

26 février 2012

Affectueuses perfidies

Affectueuse perfidie, cette phrase d'une lettre adressée par Roger Martin du Gard à Jean Prévost: «Je vous défends chaque fois que j'entends parler de vous. »

Plus actuelle, cette conversation téléphonique à l'issue d'un conseil européen. Deux participants échangent leurs impressions. "Et Nicolas, quel mal vous a-t-il dit de moi? Ou préférez-vous que je commence?"
Le Bon Dieu qui entend tout ... (bis repetita).
 
Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. Gallimard. NRF. 1998. 229 pages. Extrait p.191

25 février 2012

Cet inimitable goût d'authenticité

"Un milliardaire suroccupé se décide enfin à prendre des vacances. Il convoque son secrétaire particulier, lui confie que sa femme et lui souhaitent se retrouver sur une plage isolée de sable fin comme de la farine, d'une belle couleur ocre, devant une mer d'un subtil dégradé émeraude, sous un ciel bleu, certes, mais avec trois ou quatre jolis nuages qui en ôteraient la monotonie. Le secrétaire, après une difficile prospection, découvre une île des Bahamas où se trouve une unique et luxueuse maison. Il fait venir par une flottille de barges, le sable le plus fin et le plus ocre qu'on puisse trouver, achète deux tankers qui déversent des centaines de tonnes de colorants, transforment un bleu layette en vert émeraude soutenu et qui, par une suite de passages appropriés, créent un superbe dégradé. Un avion est chargé, la veille de l'arrivée du couple, de ponctuer le ciel de quatre nuages d'une fort jolie forme. Le milliardaire débarque en hélicoptère au jour dit, à l'heure dite, contemple le paysage, se retourne vers sa femme et soupire :
- La nature, au fond, il n'y a que ça de vrai. "
Lu dans : Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. Gallimard. NRF. 1998. 229 pages. Extrait p.213

23 février 2012

En marge du débat électoral

"Un de mes vieux professeurs disait qu'il fallait se méfier des gens qui disent toujours : franchement. "
Anonyme

21 février 2012

Vieilles frontières

"Il erre dans l'infini
entre quatre murs
pourtant
l'idée de se faire la belle
ne l'a jamais effleuré."
A. Laâbi
Le même jour me permet de découvrir deux textes d'exil, trempés dans la même encre.  Abdellatif Laâbi le Marocain, qui connut les geôles de son pays durant plus de huit ans à Kénitra, et "Shemà Israèl, Écoute Israël", la plus importante prière d'un Juif à Dieu, annotée par Erri de Luca, ouvrier, écrivain et poète italien contemporain. Ils alignent des phrases sobres pour pleurer des patries qui se sont refermées comme un sac sur ceux qui y avaient bâti leur vie. Troublante similitude entre ces prisonniers, habitant parmi nous, incapables de quitter leur banlieue, leur barre, leur tour d'habitation sociale et ceux de Varsovie qui réussirent à s'enfuir du train vers Treblinka en sautant du wagon et n'eurent d'autre refuge que de rentrer à nouveau dans le ghetto. Les rives de leur voyage se confond avec la ligne d'horizon jusqu'où porte leur regard.

Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 46.
Erri de Luca. La première heure. Gallimard 1997. Folio 5363. Extrait page 140.

17 février 2012

Tu as vu comme tu fais pleurer ta mère?


 «À ma mère qui sait bien ce que je lui dois. »
Remerciements en exergue d'une thèse de doctorat
La reconnaissance ne serait-elle qu'une culpabilité qui a bien tourné?
Un désopilant petit ouvrage recense trois types de culpabilisés "normaux". Le premier est culpabilisé par des interdits. C'est la prédisposition paternelle, qui donne une personnalité rigide, militaire, obsessionnelle, minutieuse, celle des chefs, des censeurs, des organisateurs, des comptables, ou encore des juges. Le deuxième est assez indifférent aux transgressions, mais il a besoin de plaire à n'importe quel prix et au plus grand nombre. C'est la prédisposition maternelle. Elle concerne des avocats, des écrivains, des journalistes, des acteurs (des médecins ndlr :) ). Le troisième est un passionné de l' appartenance, heureux seulement dans des groupes. C'est la prédisposition fraternelle. Elle donnera des scouts, des politiques, des sportifs, des militants, des syndicalistes. Le premier dit: «Je veux être respecté! » Le deuxième: «Je veux être aimé!» Et le troisième: «Je veux être apprécié, estimé, reconnu! ». Les premiers aiment la famille, les deuxièmes aiment le couple, et les troisièmes aiment les groupes associatifs, quels qu'ils soient. Et pour ceux qui éprouveraient quelque mal avec ces distinctions, une illustration de culpabilisation de prédisposition maternelle est jointe :)

Lu dans:
Robert Neuburger. L'art de culpabiliser. Petite bibliothèque Payot. 2008. 140 pages. Extraits pp.42, 45, 52,

La pluie comme la la vie qui court

"Donc, voici, j'écris pour Libération. Je suis sans sujet d'article. Mais peut-être n'est- ce pas nécessaire. Je crois que je vais écrire à propos de la pluie. Il pleut. Depuis le quinze juin il pleut. Il faudrait écrire pour un journal comme on marche dans la rue. On marche, on écrit, on traverse la ville, elle est traversée, elle cesse, la marche continue, de même on traverse le temps, une date, une journée et puis elle est traversée, cesse. Il pleut sur la mer, sur les forêts, la plage vide."
Margurite Duras
En trois lignes, c'est tout notre quotidien qui défile. Le bruit doux de la pluie m'a réveillé. Une nouvelle journée s'ouvre, "on traverse le temps, une date, une journée et puis elle est traversée, cesse". Ni grand bonheur particulier à en attendre, et on l'espère ni grande peine. Une journée. 

Lu dans:
Marguerite Duras. L'été 80. Les Editions de Minuit. 1980, 2008 (Collection Double) . 103 pages. Extrait page 9.

15 février 2012

Un matin nommé Aurore

"Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom  (..)
Liberté."
        Paul Eluard
En 1942 Eluard donne le nom de la liberté aux orages, 70 ans plus tard on apprend que pour 199 Euros, possibilité est donnée de proposer son prénom pour baptiser une tempête (299 Euros pour un anticyclone) auprès de l'Université libre de Berlin. On peut aussi, comme l'ont fait Beyoncé et Jay-Z la semaine passée, transformer le prénom de son enfant en marque potentielle pour éviter de perdre les nombreux marchés (ligne de vêtements pour bambins, couches ou parfums…) qui en découleraient. Le couple a déposé le nom de leur fille, « Blue Ivy », au bureau américain des brevets et des marques. 

Curieuse idée tout de même de d'associer son patronyme à une tornade semant la mort et la destruction, ou à une ligne de produits de consommation.
Lu dans :
Donner son nom aux anticyclones . http://www.met.fu-berlin.de/wetterpate/  

Ces oisillons qu'on jette

"M.0.E." - Mariée , zéro enfant.

Je découvre ce soir le sobre récit d'un historien à la recherche de ses origines, entre un père en errance et des grands-parents que personne n'a connus:

" Peu avant son transfert à Drancy, dans l'après-midi du 25 février, Idesa a subi un court interrogatoire. Sa fiche, conservée aux Archives nationales comme celle de Matès, contient les renseignements habituels, nom et prénom, date et lieu de naissance, adresse, avec un détail qui fait monter les larmes aux yeux : le policier a écrit "M.0.E.". Mariée, zéro enfant. Cette déclaration apporte la preuve définitive que Suzanne et Marcel (les enfants ndlr), ont été laissés volontairement dans l'immeuble lors de l'arrestation. Quelques heures seulement après les avoir quittés, leur maman affirme qu'elle est "mariée, sans enfants". M.0.E. Ces trois caractères commandent secrètement toute la vie de mon père, à la fois le miracle de sa survie et la blessure qui le fera saigner jusqu'à la mort : sa mère l'abandonne pour qu'il survive, son amour culmine dans le rejet, la négation. (..) Que faut-il pour que vous laissiez vos enfants en bas âge dans un pays étranger, au moment de le quitter pour être livrés à la haine d'un Etat qui a promis de vous détruire ? En d'autres termes, à partir de quel niveau de danger choisissez-vous de ne pas emmener vos enfants avec vous pour une destination inconnue? ". 
Nos choix, décisions et renoncements actuels paraissent bien dérisoires face à ce qu'ont pu vivre certains de nos proches en des temps pas si lointains.

Lu dans:
Ivan Jablonka. Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus. Seuil. La librairie du XXIe siècle. 434 p. Extrait 289.

13 février 2012

Amour désamour

"Ah cette nuit d'amour! Merveilleuse, incomparable, nous ne faisions qu'un : Moi ."
Woody Allen.
Entre Woody Allen et Blaise Pascal, 3 siècles et une manière décalée d'évoquer l'amour. Jugez vous-même:  "Nous ne pouvons aimer que ce qui, en nous, n'est pas nous" (Pascal).
 
Je vous souhaite une bonne semaine, et bonne Saint Valentin pour ceux qui y croient.  |:)
 
Lu dans:
J.-B. Pontalis. Avant. Gallimard, NRF. 142 pages. Extrait p. 109 et p.124
Blaise Pascal. Pensées. Seconde partie. Art XVII. XLIX.

J'écris mon nom

 "Au sortir de l'enfance, on se cherche une signature, on en essaye plusieurs. On les raye jusqu'au moment où on se satisfait, plus ou moins, de l'une d'elle. Elle pourra varier sensiblement au fil du temps, devenir à peine lisible, comme si j'étais le seul à m'y reconnaître."
 J.-B. Pontalis

On marquait un document de son sceau, une lettre de son paraphe. Aujourd'hui certains se créent un tag. Autre époque, même souci: être vu, et reconnu comme unique. Marquer son territoire d'une trace qui est soi, comme si on donnait son nom à la rue, à l'immeuble, au train qui passe. Cela ne suffit pour passer du stade de simple "personne" à celui de citoyen du monde.  Dans l'Odyssée, "Outis" (Personne) lors de sa longue errance redevient "Ulysse" au moment précis où il retrouve Ithaque, sa terre d'origine, et est reconnu par son épouse Pénélope qu'il n'a plus vue depuis de nombreuses années. Etrangement, elle est la dernière à le reconnaître, longtemps après qu'il l'ait été par son chien, son domestique, son père, mais à ce moment précis il retrouve son nom. Un nom, une signature, un domicile, un lieu d'origine et une date de naissance font un être humain. 
  
Lu dans:
J.-B. Pontalis. Avant. Gallimard NRF; 2012.  142 pages. Extrait p. 130

12 février 2012

La vie qui fond

"La vie, cette boule de neige fondante qui progressivement se réduit."
P. Fournel
Presque du Jacques Brel, "du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit". Ce n'est pas dans l'air du temps, mais j'ai de la tendresse pour cette image de l'existence et d'une médecine passeuse de sens, ne promettant ni la jeunesse éternelle ni l'immortalité mais qui nous apprend simplement à vivre avec nos insuffisances, et les maladies de plus en plus nombreuses que l'âge entraîne. La vie vaut toujours la peine d'être lue.

Lu dans :
Paul Fournel. La Liseuse. POL. 218 p. 2012.

10 février 2012

Culture.com

"Ce n'est pas la girouette, mais le vent qui change de direction".
E. Faure

Comme le Janus aux deux visages, il m'amuse de débattre avec moi-même reconnaissant le vendredi à la liseuse Kindle des avantages que je lui déniais le jeudi. Elle met à égalité la mercière de Saint Amand et le trader de la Défense à Paris pour découvrir l'édition du jour du Monde à 13 heures, lui permet de lire le soir même de son attribution le dernier Goncourt et donne à son époux accès aux livres les plus rares, introuvables ailleurs. Se voir offrir pour 99€ à Saint Amand l'accès à la plus grande librairie du monde est un privilège que la mercière appréciera sans doute à sa juste valeur. Un nouveau monde se crée, on n'en perçoit pas encore les traits mais, comme dit Guillebaud, on l'entend déjà respirer.

09 février 2012

La biodiversité façon Kindle

"La plupart ne l'ont pas encore remarqué: nous sommes tous en prison. Les gardiens ne sont pas idiots, ils nous laissent librement nous promener au soleil et voir les films de notre choix mais souvent, pour ce qui compte vraiment dans notre vie, nous ne sommes pas libres. "
S. George

Une prison aux allures de Club Med. Assailli de propositions alléchantes d'acquisition d'une liseuse Kindle permettant de stocker 1300 livres dans 170 grammes, téléchargeables en 60 secondes, comment résister au chant des sirènes?  Peut-être en lisant les notices de contrat en bas de page. Les ouvrages sont exclusivement téléchargeables sur Amazon.com, dans un format spécifique compliquant leur lecture sur d'autres liseuses. Afin de ne pas encombrer votre tablette, il vous sera loisible ensuite de stocker vos acquisitions dans un espace réservé sur Amazon.com: un livre acheté que le libraire garde dans ses propres rayons après lecture. 

Non content de nous livrer nos bouquins papier à domicile sans frais dans les 48 heures avec une efficacité redoutable, le grand libraire US remplacerait ainsi définitivement mon libraire du coin de la rue, me fournissant en 60 secondes dans mon fauteuil journal, revue, livre, CD. Dommage pour les auteurs, éditeurs, journalistes, compositeurs qui ne trouveront pas grâce à ses yeux. Ils risquent de disparaître simplement du marché comme n'existent déjà plus une personne, un objet, une marque ou un concept non référencés sur Google. La biodiversité est un combat de tous les instants.

Lu dans:
Suzan George. Leurs crises, nos solutions. Albin Michel. 2010. 365 pages. extrait p.9

07 février 2012

L'argent dont on rit

"L'important, c'est d'avoir tant d'argent que l'argent n'est plus important."
W. Hamilton

Pensif aujourd'hui? Un tour sur le site du New Yorker ("cartoonbank" "Hamilton") jette un regard décalé sur les faits et gestes de la place de New York et les rapports à l'argent: qui en a, qui n'en a pas, combien, comment ils l'ont eu, comment ils vont en gagner encore plus, ce qu'ils vont faire avec. Tel ce gourou de la finance, assis sous un chêne, tenant séminaire pour des pairs: "La règle d'or: emprunter bas, prêter haut." 

Lu dans:
William Hamilton, cartoonist au New Yorker. http://www.newyorker.com/

05 février 2012

Rêver d'un monde

"Un homme d'affaire regarde par le hublot d'un je privé et dit à l'autre:
Que nous possédons peu, en fait, quand on pense à tout ce qu'il y aurait à posséder! "
Sagesse des milliardaires

Lu dans:
Susan George. Leurs crises, nos solutions. Albin Michel. 2010. 366 pages. Extrait page 38

Les frontières du danger

"Personne n'apporta la preuve que la puce qui vit sur la souris craint le chat."
J-M Maulpoix

Eteindre soigneusement les braises du feu ouvert, activer l'antivol, prendre sa cardiaspirine et vérifier le bon fonctionnement du téléphone appartiennent aux petits exorcismes quotidiens avant l'endormissement. Le danger dépasse rarement la petite barrière du jardin. On imagine qu'une heure avant l'explosion à Hiroshima des milliers de personnes firent de même en toute confiance. Chaque homme se crée une planète. 

Lu dans:
Jean-Michel Maulpoix. Domaine public. Mercure de France. 1998. 100 pages. Extrait p. 34

03 février 2012

Neige

« Personne ne peut mourir avec autant de joie. Autant de gaieté. Incomparable est sa qualité d’espérance. Son dédain de l’éternité. Il fallait qu’elle aimât passionnément la terre pour y descendre ainsi, avec mille précautions, au lieu de demeurer au ciel: la neige.»
Jean-Michel Maulpoix

Dans un même temps, la neige fait se fondre les silhouettes dans la blancheur et le silence jusqu’à ce qu'elles s’effacent du tableau, et révèle les pas du passant anonyme qu'on peut soudain suivre à la trace. Elle estompe les différences et rend visible des aspects inusités de la réalité. Elle a donné en 48 heures une visibilité aux centaines de sans-abri cachés sous les porches de nos villes, et dont on découvre l'existence.  

Lu dans:
Jean-Michel Maulpoix. Pas sur la neige. Mercure de France. 2004.

02 février 2012

"Le crépuscule (..), cette lumière qui reste après le coucher du sleil."
M. Onfray

Entendre Florence Aubenas narrer avec pudeur sa captivité en Irak apporte une autre description du crépuscule. En apprentissage du dénuement, de la perte de la maîtrise de son quotidien, de son avenir, la journaliste étonne en révélant qu'elle a volontairement évité de penser à ses proches pour ne pas se fragiliser, mais que la récitation quotidenne des poésies de son enfance (le Ronsard de "Allons voir si la rose") lui permettait de retrouver le socle de son existence propre... et de retrouver cette lumière ténue qui reste après le coucher du soleil. 

Lu dans:
Michel Onfray. Apostille du crépuscle
Florence Obenas. Noms de dieux. RTBF. http://www.rtbf.be/video/v_noms-de-dieux?id=19288

01 février 2012

La vérité est dans les tessons

 "Je l’ai vue dans le miroir embrasser le neveu de l’évêque, j’ai aussitôt fracassé le miroir d’un coup de chandelier en bronze, le baiser est tombé en cascade par terre et ce n’était plus du tout un baiser mais juste des tessons qui réfléchissaient le plafond."
Lobo Antunes.

On rit, et puis on ne rit plus. Sans être le neveu de l'évêque, nos journées sont riches d'occasions de briser le miroir afin de ne pas affronter la réalité.  Aujourd'hui, je ne me pèse pas, et je serai mince dans ma tête. Réflexion légère qui n'est guère drôle quand on l'applique aux affaires du monde.

Lu dans:
Antonio Lobo Antunes. La splendeur du Portugal. Seuil . 2000. 528 pages. Extrait p.287

31 janvier 2012

Les chagrins de pluie et de mer

"Si le souvenir du bonheur n'est plus du bonheur
le souvenir de la douleur est de la douleur encore."
Byron
C'était du Duras, un texte de pluie et de mer
l'odeur du tabac chaud - du Signature 2010 -
et Satie au piano jouant Gymnopédie
il ne restait qu'une minute avant le chagrin
avant le téléphone    la voix est chère mais un peu étrange
annonce la fin des années d'insouciance.  

Il ne faut jamais éluder trop vite les récits de vie de nos patients. Toute la sagesse du monde s'y trouve plus dense que dans tous les livres de philosophie.  De leurs doigts gourds, ils nous décrivent leur existence, et les multiples recettes de l'apprentissage du malheur. Je ne connais de meilleurs maîtres que ces êtres simples dont l'infortune a soudain envahi l'existence. 

30 janvier 2012

Rêver que ce n'est pas vrai

"Dans grève, il y a rêve..."
Anonyme
« Les jeunes descendent dans la rue, et ils ont raison. Il fut un temps où les étudiants descendaient dans la rue pour manifester pour des choses très spécifiques. Aujourd’hui, ils descendent sans demande particulière. Mais avec une sorte de désarroi profond, comme face à un grand vide." T. Angelopoulos.

Le cinéaste grec de l' "Eternité plus un jour" est décédé accidentellement la semaine passée. Il aimait la Grèce comme on aime une mère, une femme ou sa fille et la voir exsangue l'insupportait. On ne pourra s'empêcher d'entrevoir nos sorts se rejoindre dans les craintes exprimées ce lundi au-travers d'une grève générale aussi insolite que désespérante. 

Lu dans:
Fabienne Bradfer. L’éternité pour Théo Angelopoulos. Le Soir. 26 janvier 2012