02 avril 2020

Le nom écrit

"La jeune femme qui rêve accoudée à sa fenêtre
je ne l'aime pas à cause de la maison somptueuse qu'elle possède au bord du fleuve Jaune
mais je l'aime parce qu'elle a laissé tomber à l'eau une petite feuille de saule.

Je n'aime pas la brise de l'est parce qu'elle m'apporte le parfum des pêchers en fleur qui blanchissent la montagne orientale
mais je l'aime parce qu'elle a poussé du côté de mon bateau la petite feuille de saule.

Et la petite feuille de saule je ne l'aime pas parce qu'elle me rappelle le tendre printemps qui vient de refleurir
mais je l'aime parce que la jeune femme a écrit un nom dessus avec la pointe de son aiguille à broder, et que ce nom, c'est le mien."
            Tchan-Thiou-Lin


Lu dans:
Judith Walter. Le livre de jade. Gautier. 1867

01 avril 2020

Une mutation de Covid-19 s'attaque à nos PC

Important! MESSAGE BLOCKED DUE TO VIRAL CONTAMINATION
Due to a massive virus attack attributed to COVID-20, this computer and its Internet access have been disconnected for an indefinite period that could last several weeks.   Because of the virulence of this new virus, which is transmitted from human to machine, destroying all the data it contains and which has already struck several thousand computers in 24 hours, it is recommended you unplug all your PCs, tablets and smartphones now and stop using them to communicate.If you are yourself a carrier of the Corona virus, avoid approaching them from less than 1.5m, even if they are unplugged, as human-machine transmission is still possible.  Because of the virulence of this new virus, which is transmitted from human to machine, destroying all the data it contains and which has already struck several thousand computers in 24 hours, it is recommended you unplug all your PCs, tablets and smartphones now and stop using them to communicate.If you are yourself a carrier of the Corona virus, avoid approaching them from less than 1.5m, even if they are unplugged, as human-machine transmission is still possible.   You will be warned by the media at the end of this new and worrying epidemic.Please disseminate this information widely around you by traditional means (postal mail, traditional telephone connected to the sector, fax, telex ...), avoiding e-mails so as not to spread this new virus.

Important!  MESSAGE BLOQUE EN RAISON D'UNE CONTAMINATION VIRALE
En raison d'une attaque virale massive attribuée au COVID-20 cet ordinateur, ainsi que son accès à Internet ont été débranchés pour une période indéterminée qui pourrait se prolonger plusieurs semaines. En raison de la virulence de ce nouveau virus, qui se transmet de l'homme à la machine, détruisant toutes les données qu'elle contient et qui a déjà frappé plusieurs milliers d'ordinateurs en 24 heures, il vous est recommandé de débrancher dès maintenant tous vos PC, tablettes et smartphones et d'interrompre leur utilisation pour communiquer. Si vous êtes vous-même porteurs  du virus Corona, évitez de les approcher à moins d'1 m 50 même s'ils sont débranchés, car une transmission homme machine reste possible.  Vous serez prévenus par les media à la fin de cette nouvelle et inquiétante épidémie. Prière de diffuser  cette information largement autour de vous par les voies traditionnelles (courrier postal, téléphone traditionnel relié au secteur, fax, télex ..), évitant les courriers électroniques pour ne pas répandre ce nouveau virus.





More complete information in an attached file. Une information plus complète dans cet article de Mediapart du 1er avril 2020




La crise du Covid-20 en direct. Déjà plus de 35 000 ordinateurs victimes dans le monde
1 avril 2020 PAR LA RÉDACTION DE MEDIAPART

Le bilan de l’épidémie s’élève à plus de 2600 ordinateurs infectés en France. Dans le monde entier, les gouvernements ne cessent d’ajuster leurs réponses, entre précautions et tentations autoritaires. Notre fil d’actualités en accès libre.

Dernière mise à jour 22:05  21:07
Une récente mutation du Coronavirus menace nos PC et tablettes. Transmissible de l’homme à la machine, le nouveau virus baptisé COVID-20 a été isolé la semaine passée en Chine. Le spectre d’une seconde pandémie, aux conséquence économiques effroyables, plonge les places financières dans l’effroi.

Fin mars déjà, plusieurs scientifiques de l’université de Pékin avaient découvert, en menant une étude sur l’étendue des divergences entre le SARS-CoV-2 et les autres coronavirus de la même famille, que le COVID-19 virus avait déjà opéré une mutation et qu’il en existait à présent deux formes, l’une de transmission humaine responsable de la pandémie actuelle et une autre ayant la capacité d’infecter le code de nos logiciels informatiques et de se répandre rapidement en déjouant la majorité des logiciels de protection antivirus. Baptisé Covid-20 il se présente comme un logiciel en apparence légitime, mais qui contient une fonctionnalité malveillante qui lui permet de s’installer à l'insu de l'utilisateur et de s’y multiplier rapidement, infestant l’entièreté de l’ordinateur-hôte en quelques minutes. La transmission de ce nouveau virus par l’homme, suspectée au départ par l’observation du grand nombre de PC atteints simultanément dans la ville de Wuhan lors du confinement ayant amené un grand nombre de personnes infectées au télétravail, s’est vue confirmée par son extension rapide aux réseaux informatiques de Lombardie et d’Emilie Romagne et au Grand Est en France.
Démêlons. Toutes ces questions relatives à la mutation du coronavirus font effectivement l’objet de recherches mais à ce stade, nous confirment plusieurs virologues, aucune conclusion issue d’étude objective sur le sujet n’a été publiée.
« La question du fameux danger de la mutation est récurrente dans les cas des épidémies fortement médiatisées. Elle revient systématiquement et est due à une connotation négative associée à la mutation, véhiculée notamment par les films hollywoodiens », explique Simon Dellicour, épidémiologiste et chercheur à l’ULB. Il semblerait néanmoins que dans le cas présent nous sortions de la pure fiction et que la menace mérite d’être prise au sérieux en raison des conséquences que pareille épidémie aurait sur l’économie et le quotidien de millions de personnes.
Dans l’attente d’une confirmation officielle de la menace, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) recommande à l’ensemble des utilisateurs d’un système informatique de débrancher dès maintenant tous les PC, tablettes et smartphones et de cesser de les utiliser pour communiquer. Les utilisateurs porteurs du Corona virus éviteront en outre d’approcher leurs machines à moins d'1 m 50 même s'ils sont débranchés, car une transmission homme machine est possible.  L’agence s’engage à fournir toute information utile quant à l’évolution de cette nouvelle et inquiétante épidémie. Il est demandé aux usagers de de diffuser cette information largement par les voies traditionnelles (courrier postal, téléphone traditionnel relié au secteur, fax, télex), évitant les courriers électroniques pour éviter une dissémination rapide de ce nouveau virus.

31 mars 2020

La tendresse


"Les gens qui s'aiment
trouvent toujours une solution
pour s'aimer davantage."
                    Joël Dicker


Il nous a été tant répété que "c'est la guerre" qu'on finirait par le croire. Mais nous ne sommes pas en guerre, et autour de nous il n'y a pas d'ennemis. Il y a au contraire, plus que je n'en ai jamais vus, des personnes qui s'inquiètent les uns pour les autres, qui vous quittent sur un "prenez bien soin de vous", qui investissent tous les moyens techniques merveilleux de notre époque pour réenchanter le monde. Qui ajustent leurs voix pour recréer les mélodies chantées par leurs parents, telle cette merveilleuse tendresse chantée par Bourvil et qui ce soir nous embrume la vue tant elle est actuelle. On commence dans l'écoute, et à la fin on chante avec. Et les plus sensibles ont quelques perles aux yeux.


"Le travail est nécessaire
mais s'il faut rester
des semaines sans rien faire
eh bien         on s'y fait
mais vivre sans tendresse
le temps vous paraît long
long, long, long, long
le temps vous parait long."
                Hubert Giraud, Noel Roux, Bourvil. 1963

Ecouter La Tendresse



Lu dans: 
La Tendresse, écrite par Noël Roux, composée par Hubert Giraud, interprétée par Bourvil en 1963, puis reprise dès l'année suivante par Marie Laforêt

30 mars 2020

Alice in Wonderland


"Passage à l'heure d'été: à deux heures, il sera trois heures."
                        Rappel aux distraits


Comme tout est simple, c'est Alice in Wonderland, une heure de perdue, six mois de clarté. Sans ordre de police, sans amende, sans règles à interprétation multiple, à deux heures il sera trois heures. Je retrouve ce soir dans un livre un signet sur lequel furent notées à la volée toutes les choses à faire la semaine du 16 au 22 mars: passer au garage pour changer les pneus hiver, remplacer la pile de ma montre, acheter du papier pour l'imprimante, passer chez grand-maman à sa maison de repos, ne pas oublier ma formation continue jeudi soir, caler la date pour le souper des anciens, passer chez l'opticien pour les lunettes... Ce 29 mars, on jette le signet, tout cela c'est de l'ancien monde, il y eut un avant, il y a un après, en moins de deux semaines tout cela paraît aussi éloigné que les fêtes de fin d'année. On gérait le plein, il faut s'habituer au vide: agenda vide, resto vide, église vide, coiffeur vide, frigo vide (enfin, pour certains négligents seulement ), montre à l'arrêt, parcours Adeps vide, réunion scoute vide, école vide, papa plein dès le matin, que mettre à la place pendant deux, quatre ou huit semaines de tout ce qu'on appelait la vie? Étrange expérience tout de même que de découvrir la relativité de l'indispensable. Ici aussi, c'est Alice in Wonderland, mais en plus réglementé tout de même. La police fait la police en rue, et les parents font la police dans l'appartement, expliquant aux marmots qu'entre eux et le coronavirus c'est du sérieux.

Demeure une question sans réponse. Notre monde traîne une série de problèmes récurrents depuis des lustres, "auxquels on travaille" trois pas en arrière deux pas en avant. Que nous faudra-t-il pour nous y attaquer avec la même résolution que pour Covid-19? La peur constituerait-t-elle le seul levier capable de rendre obsolètes en une nuit les règles et les injustices qu'on croyait inamovibles?


28 mars 2020

Lettre d'Italie



 "Va     pensée         sur tes ailes dorées
pose-toi sur les pentes         sur les collines,
où embaument     tièdes et tendres
les douces brises du sol natal
ô ma patrie si belle      perdue
et soudain    muette
rallume les souvenirs heureux dans nos cœurs
parle-nous des temps passés
couvre le son de nos lamentations
et donne-nous  le courage de surmonter nos souffrances."
                Va Pansiero. Nabuccho de Verdi


Une lettre d'Italie, notes d'espoir dans la désolation. L’International Opera Choir - Coro Internazionale Lirico Sinfonico -, qui a suspendu ses activités sans date de reprise, a recréé une salle de répétition virtuelle avec les moyens que la technique offre. Et le résultat est magique, une interprétation du "Chœur d'esclaves juifs", communément appelé "Va’ pensiero", chant d'un peuple enchaîné qui regrette la patrie perdue et la liberté de pouvoir vivre son quotidien habituel. Considéré comme le second hymne national italien, "Va’ pensiero" fait partie de notre histoire à tous, chacun d’entre nous se surprenant d'être capable d'entonner ses premières lignes de mémoire.  La prouesse technique émeut autant que l’œuvre elle-même, la proximité des cœurs compensant la distance: le confinement n'est pas un emprisonnement. Dans chœur on redécouvre qu'il y a cœur, et les images en superposition des rues italiennes vides possèdent une force d'émotion rare. En communion avec les musiciens de l'Opera Choir, nos pensées rejoignent durant ces quelques minutes d’émotion pure ces innombrables personnes qui vivent comme nous la peur de la maladie et l'envie de renaître à une vie meilleure. Il est des moments qui incitent à la bienveillance et des crises qui invitent à laisser les vieilles querelles. Saisissons l'occasion.


Découvrez  Va Pansiero. Nabuccho de Verdi.

https://youtu.be/JTVXEGIS3LE




La petite dame au miroir


"La petite dame se remet du rouge devant la glace
enfile son manteau
prend son sac à main
et lance à la cantonade :
« Je vais boire un verre dans la cuisine, je reviens dans vingt minutes ! »
                  


Les confinés parlent aux confinés. De La Finca, 3 salons, 6 chambres, court et piscine, salle de sport et de cinéma, à Monaco, les messages d'encouragements des sportifs d'exception aux confinés des bas quartiers de ma commune nous arrachent des larmes de bonheur. Comme eux, soyons patients, tenons le cap et la forme, secouons les barreaux de nos prisons en tuant l'ennui par tous les moyens. Roland Garros reviendra, et la Coupe, et Le Mans, Cannes et l'Eurovision. Libérés de nos chaînes, nous serons à nouveau tous tous tous devant la télévision. Heu reux . 



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Julie Huon. La vie en pause. Jour 9. Les repères. Le Soir. 24 mars 2020

26 mars 2020

Masques qui rapprochent


“Ton visage est un endroit qui a marqué ma vie.”
                    Anna Gavalda


Scène de rue, désertée en raison du confinement. Deux humains se croisent, elle est voilée et porte un masque chirurgical qui lui couvre les 2/3 du visage, lui est en jeans blouson et porte un masque en tout point semblable. Que n'a-t-on écrit sur l'interdiction de se cacher le visage, dissimulation ressentie a priori malveillante ou sous la contrainte. Ce matin, croiser ce visage voilé ET masqué m'a paradoxalement rassuré: ce masque nous rassemble au lieu de nous séparer. Par-delà les différences, nous partageons les mêmes craintes dont ce masque anticoronavirus est le parfait symbole. Se montrer à voile découvert n'est pas anodin et suppose qu'on se sente en sécurité, offrant une parole muette à une écoute muette. Le visage de l'autre est mon grand paysage, à qui il arrive de se mettre à l'abri si la tempête ou l'orage menacent. Cette démarche de sauvegarde élémentaire n'est guère clivante comme pourrait l'être le port d'un voile intégral, burqa ou niqab, qui isole. Ce matin, se cacher la face était le partage d'une vulnérabilité.






Lu dans:
Anna Gavalda. Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. J'ai lu. 2001. 156 pages

Une anosmie passagère


"Ce parfum avait de la fraîcheur ; mais pas de la fraîcheur des limettes ou des oranges, pas la fraîcheur de la myrrhe ou de la feuille de cannelle ou de la menthe crépue ou des bouleaux ou du camphre ou des aiguilles de pin, ni celle de la pluie de mai, d’un vent de gel ou d’une eau de source.... Et il avait en même temps de la chaleur ; mais pas comme la bergamote, le cyprès ou le musc, pas comme le jasmin ou le narcisse, pas comme le bois de rose et pas comme l’iris... Ce parfum était un mélange des deux, de ce qui passe et de ce qui pèse."
                                    Patrick Süskind


Jusqu'ici on s'inquiétait de leur toux, de leur fièvre, d'une courtesse d'haleine inusitée et depuis peu on les interroge sur la fragrance ronde, liquoreuse, chocolatée du café fraichement torréfié, ou celle de leur tabac de Virginie aux arômes de fruits secs et de vanille légère. Perçoivent-ils encore la fraîcheur fruitée de leur eau de toilette, le goût de la fraise sur la glace à la vanille, l'arôme du chocolat chaud et crémeux ? On tente d'imaginer la fin du confinement, Pâques, Pentecôte, le 15 août?, mais comment imaginer ce premier retour à la côte  sans que soit perçue cette senteur unique de voile gonflée où se prennent l'eau, le sel, le poisson et le varech mêlés de soleil froid, cet effluve infini de la mer qui se fait souffle, inspiration, expiration, sac, ressac,  rassemblant tous les souvenirs de vacances en un seul. Comment se consoler de la perte du parfum douceâtre et entêtant du tilleul en juin, ou du sent-bon entre talc et lait poupina du bébé sorti du bain. Le retour de l'odorat signera mieux que tout autre signe la fin de l'épidémie: à nouveau s’enivrer du parfum des choses, savourer le goût de la vie n'est guère anodin. 



Lu dans: Lu dans:
Patrick Süskind. Le Parfum. Bernard Lortholary (Traduction). Le LIvre de Poche. 2006.  279 pages

24 mars 2020

Seul dans ma file


« Je suis étendue là, toute seule, enroulée dans les plis sombres de la nuit, de l’ennui, de la captivité, et cependant mon cœur bat d’une incompréhensible joie intérieure, d’une joie nouvelle pour moi, comme si je marchais sur une prairie fleurie par un soleil radieux. Et je souris à la vie dans l’ombre de mon cachot, comme si je possédais un secret magique, par lequel tout ce qu’il y a de méchant et de triste se transformerait en clarté et en bonheur. Je cherche en vain une raison à pareille joie, mais je ne trouve rien et ne peux rester que dans l’étonnement. Je crois que le secret n’est rien d’autre que la vie même ; l’obscurité de la nuit est profonde et douce comme du velours, si on sait bien la regarder ».
                                Rosa Luxemburg. Lettres de la prison.
 

Tous, tous, tous en confinement. Un seul mot pour cent réalités bien différentes, les plus plaintifs n'étant pas nécessairement ceux qui sont le plus à plaindre. Entre l'aventure, l'ennui et le travail la perception de l'héroïsme est fort individuelle. Le même matin je compatis avec une patiente octogénaire cloîtrée comme une béguine dans sa maison de repos où on lui sert désormais les repas en chambre et avec le bravache qui fulmine car il n'y a plus de riz dans les rayons. S'il pouvait, "comme c'est la guerre" il mettrait bien un treillis de camouflage et un casque contre les chiures de corona pour faire la file avec son caddy à l'extérieur de la supérette. Tous attendent l'armistice, croix de fer croix de bois,  annoncée pour le 5 avril: jusque là il faudra tenir les positions. Et si ça durait?  Les pages sublimes écrites par Rosa Luxembourg du fond de son cachot, à l'isolement complet avant d'être abattue "parce qu'elle aurait tenté de fuir", pourraient nous inspirer les jours prochains quand il s'agira d'affronter le temps long avec ce "petit courage" qu'est l'apprentissage de la patience.
 

 
Lu dans:
Rosa Luxemburg. Lettres de la prison. Traduction par Alix Guillain. 1921. Rosa Luxemburg , militante et théoricienne marxiste, est morte assassinée le 15 janvier 1919 à Berlin en Allemagne.

23 mars 2020

Les médecins aussi entendent le tocsin


"Tout est vrai, successivement"
                        Peregrinos
 
Dimanche. Un jardin inhabituellement déserté par le bruit mêlé des avions qui nous survolent dès l'aube, par la rumeur lointaine du ring de Bruxelles, par les bruits familiers de la rue, et à la campagne si j'en crois un ami par l'insolite chant du coq à midi. On dirait un dimanche, et ce n'est pas un dimanche. Il manque ce minime quelque chose qui fait la normalité d'une journée, et paradoxalement nous rassure: le confort d'être sur ses rails. Davantage que la surcharge de travail, l'incertitude est anxiogène. Depuis une semaine, il ne s'est pas passé une journée sans qu'on ait dû réviser ce qui avait été dit la veille, pas une procédure qui ne fut remplacée par une autre, pas un pronostic aussitôt battu en brèche. La figure rassurante du médecin de famille demeure, mais d'où lui viennent alors ses rêves inhabituellement agités, ses doutes quant aux consignes qu'il a transmises et aussitôt démenties? D'où sourd cette peur, jamais connue, d'être du lot des patients sains la veille et sous respirateur le lendemain?  Les images de Bergame (Italie) découvertes ce soir au JT des longs convois mortuaires de camions militaires acheminant les morts anonymes privés de funérailles m'ont glacé le sang: tout ça pour ça? Tant de bienveillance médicale, durant tant d'années, pour aboutir en quelques jours sous une bâche kaki dans un incinérateur éloigné de votre village. Il faut pourtant continuer à y croire, réinventer le sens de notre activité quotidienne, avec cette valeur ajoutée que nous sommes - médecins et patients - sur le même pied, partageant les mêmes angoisses, les mêmes insomnies, la même peur de finir dans un camion militaire, tout nus car les croque-morts n'osent nous toucher pour une toilette funéraire, sans famille pour nous pleurer ou jeter un dernier bouquet dans la tombe. Rester humble, vivre simplement, avoir du respect en toutes circonstances, demeurerait-il la manière la plus facile d'affronter les problèmes au quotidien?
 

21 mars 2020

V'la le printemps

"Printemps     voici donc les longs jours
le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre
le soir est plein d’amour      la nuit on croit entendre
à travers l’ombre immense et sous le ciel béni
quelque chose d’heureux chanter dans l’infini."
                    Victor Hugo. Toute la lyre. Printemps

 
 
On l'oublierait presque, et ce serait moche. Ce weekend, on oublie ce "connard virus" (lapsus d'enfant qui m'a fait sourire) et on se dit que "confinés peut-être, mais pas cons finis". Un oubli technique a privé hier une série d'entre vous de la petite plaquette de mon ami Francis Dannemark promise en PDF attaché, c'est réparé. Comme il me l'écrit ce matin "ainsi, tout ne se perd pas. C'est rassurant. Sur ce, je vais m'occuper de mes poissons. Je ne leur ai rien dit de la situation. Leur lent et harmonieux ballet se poursuit comme si de rien n'était." Le comportement de ses poissons me rassure, comme le vol des oiseaux dans le jardin ce matin. Les voir si libres augure bien de l'avenir, le printemps est davantage un état d'esprit qu'un saison. 

20 mars 2020

La traversée des grandes eaux


"Un homme noble, humble dans son humilité,
peut traverser les grandes eaux."
                       Yi King

Un jour. Commencé au petit-déjeuner par l'interrogation éthique des critères de tri à l'entrée des unités de soins intensifs (USI) des malades en détresse respiratoire. Y succèdent les images de la construction d'un hôpital de campagne dans la région Grand Est pour soutenir la lutte contre le Covid-19, et celles de l’envoi d’un navire-hôpital (le USNS Comfort) de 1 000 chambres avec salles d’opération,  dans le port de New York. Dans l'urgence, des patients sous respirateur sont transférés par avion sanitaire de Mulhouse  à Marseille. Un reportage bouleversant dans les hôpitaux de Bergame (Italie) révèle le désarroi d'un corps médical impuissant à sauver ses patients âgés qui décèdent les uns après les autres. Un jour terminé par la lecture inspirante d'un petit bijou d'écriture de mon ami Francis Dannemark. Un conte moral qui nous révèle le secret pour traverser les grandes eaux, "la vieille regarde les enfants. Et très vite, juste avant d'éclater de rire, elle dit : voilà, c'est très simple, je ne savais pas très bien nager à cette époque-là, lui non plus d'ailleurs, et on avait un peu peur ; alors on a traversé en se tenant par la main. Et on n'a rien emporté d'autre." 

Entre ces deux moments de lecture, j'ai été à la rencontre de quelques patients en fin de vie, âgés et porteurs de pathologies intriquées les rendant infiniment vulnérables, les interrogeant sur ce qu'ils souhaitaient au cas où, atteint par le virus,  leur état se dégradait rapidement. Informés du risque vital, attendent-ils de nous une démarche maximaliste les faisant bénéficier d'un placement en soins intensifs avec éventualité d'une respiration assistée, ou préfèrent-ils demeurer dans leur environnement habituel (le plus souvent une maison de repos et de soins) entouré des soins de première ligne performants auxquels ils font confiance. Leur souhait est ensuite communiqué aux soignants et notifié dans leur dossier médical de manière simple et immédiatement compréhensible: Corona USI SI/USI NO. Rencontres merveilleuses de personnes exceptionnelles par leur vision du sens de l'existence. L'une d'elle ajoute à son souhait de mourir dignement dans son lit, entourée des souvenirs chers de toute une existence, une vision altruiste à laquelle je ne m'attendais guère.  Évoquant le père Maximilien Kolbe mort à Auschwitz, où il avait proposé de mourir à la place d'un père de famille, elle précise: "je suis en fin de vie et il me plairait vraiment de la terminer par un don, laissant une place en soins intensifs à un plus jeune qui en bénéficiera plus utilement que moi."  Attitude d'une dignité extrême, qui replace le patient le plus démuni au centre des choix éthiques d'un tri hospitalier difficile, et donne au médecin de famille la possibilité de personnaliser cette décision de tout ce qui a pu la construire. 

Un jour, dont on sort grandi: l'être humain possède des ressources extraordinaires quand on l'interroge. Habité aussi par une certitude: nous surmonterons cette épreuve. Notre petit pays se révèle grâce à cette épidémie, bénéficiant d'une conjoncture croisée: des responsables politiques, médicaux et syndicaux qui ont su trouver la parole juste; un réseau de première ligne organisé et efficace coopérant remarquablement avec une ligne hospitalière d'une qualité exceptionnelle; le bénéfice d'avoir pu prendre des mesures difficiles, instruits par l'expérience de nos voisins, deux semaines plus tôt qu'eux; une population qui apprécie qu'on fasse appel à son civisme plutôt qu'à la contrainte. Heureux pays où on peut se poser la question du sens: préfère-t-on finir une existence qui fut heureuse dans la cabine d'un navire hôpital ou dans sa maison de repos entouré des soins les meilleurs, c'est-à-dire les plus chaleureux?  Poser la question c'est y répondre, encore faut-il songer à le faire. 



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Coronavirus: les soins intensifs n’excluent pas de bientôt devoir choisir entre les patients plus jeunes et les personnes âgées. Le Soir. 18 mars 2020.
Coronavirus. Les États-Unis vont envoyer un navire-hôpital à New York. Ouest France. 18 mars 2020.
Coronavirus : un hôpital de campagne des armées déployé en Alsace. Les Échos. 18 mars 2020
Coronavirus : l’armée vient soulager l’hôpital de Mulhouse. France Info. 18 mars 2020.
C'est l'horreur absolue, l'effondrement total d'un système. Reportage vidéo RTBF. 18 mars 2020

Francis Dannemark. La traversée des grandes eaux. Extraite du recueil Zoologie. Le Castor Astral. 2006. 25 pages. Exergue, p.24

19 mars 2020

On ferme


"La notion de maladie en tant que pays étranger, avec ses habitants étrangement vêtus et ses langues locales interdites, a été un élément central de la littérature moderne."
            Jamie Samson



On ferme. La liste des pays européens fermant leurs frontières pour contenir l'expansion du virus s'allonge de jour en jour, la Pologne, la Lituanie, le Danemark, la Slovaquie, Chypre et la République tchèque, l'Espagne.  L'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Slovénie, le Portugal renforcent fortement les contrôles aux frontières et depuis hier c'est l'ensemble de l'Union européenne qui se ferme au reste du monde. Stop au virus, et à tout qui vient de l'extérieur, l'identification est totale jusque dans la consigne "Io resto a casa (restez chez vous)" dont la double signification n'échappe à personne. A vieilles peurs, vieilles recettes, rétrécir l'horizon rassure: connaissait-on toutes ces épidémies quand il y avait des frontières sûres, on protège mieux ceux qu'on connaît. Comme nous tous, je crains pour ma famille, mes amis, mes patients en ces temps d'épidémie et participe à l'effort collectif pour l'éradiquer. Un court instant je m'imagine médecin au camp d'Essalame, à la frontière turque où s'entassent des milliers de réfugiés du conflit syrien. Lui aussi redoute pour sa famille, ses amis, ses patients l'arrivée de Covid-19 prévisible dans les semaines qui viennent. Lui aussi fait le compte de ses lits d'hôpitaux et de soins intensifs, et hausse sans doute les épaules. Le terme citoyen du monde reste à définir.



Lu dans:
Jamie Samson. L'autre royaume. Hektoen International. Un journal des sciences humaines médicales. 18 mars 2020. 

18 mars 2020

Le mélange d'un tempérament et d'un mal


" On n'a rien compris à la maladie tant qu'on a pas compris son étrange ressemblance avec l'amour et la mort, ses compromis, ses feintes, cet étrange et unique amalgame fait du mélange d'un tempérament et d'un mal."
                                M.Yourcenar


Moments précieux où chacun prend conscience de sa fragilité et de l'incertitude des choses. Pourquoi certains seront-ils atteints et pas d'autres? Lesquels d'entre eux participeront à cette loterie bizarre qui en amènera une partie à l'hôpital, l'autre non? Cette incertitude est déjà une souffrance et motive nombre de consultations diverses depuis trois jours, m'éloignant résolument de la tentation de me faire juge de qui est contagieux ou qui ne l'est pas et suspicieux quant à la validité d'un certificat. Qui sommes-nous pour jauger la peur qui envahit celui qui nous fait face? Observant cette mise en léthargie progressive de notre société, que nous pensions si sécurisée, on reste pensif devant le pouvoir désorganisateur d'un minuscule virus de 0,1 micron. Surgit l'image du géant Gulliver réduit à l'impuissance par les Lilliputiens. La conjonction de mesures fortes et la responsabilisation de chacun viendront sans aucun doute à bout de cette épidémie, mais comme l'écrivait Michel Serres, sera-t-elle la dernière? Renouvellerons-nous nos médicaments, nos vaccins et nos politiques de prévention aussi rapidement que nos ennemis nains renouvellent leurs cuirasses? "Ils croissent, mais notre bouclier s'affaiblit et la lutte continue, nous n'en avons peut-être connu qu'un épisode. Nous n'éradiquerons pas facilement des bactéries ou des virus vieux de trois milliards d'années: ils en ont vu d'autres, sur cette vieille planète." 


Lu dans:
Marguerite Yourcenar. Mémoires d'Hadrien. Gallimard. 1951. Coll Folio 1977. 364 pages
Michel Serres. Hominescence. Ed. Le Pommier. Coll Essais. 2001. 339 pages. Extrait p.33

17 mars 2020

Tenir jusqu'à Pâques


"Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour."
                     Genèse 1.19.3


On connaissait le pont de l'Ascension, celui du 1er Mai, celui du 15 Août. Depuis quelques jours c'est un peu comme le pont jusqu'aux vacances de Pâques. Les premières heures, l'annonce d'une suspension de l'obligation de travailler possède toujours un côté fun, comme quand votre prof de math tombe malade et que la classe pousse un grand YEEESS à la seule idée des heures de cours séchées. Au fond, rien de vraiment fâcheux, on ferme les écoles, les restos, les bistrots, les églises ... jusqu'au début des vacances de Pâques. Peut-être même serons-nous confinés, réduits à faire nos courses à la supérette du coin, peut-être manquerons-nous de Dafalgan, de macaronis et de papierQ, ce sera comme une sorte de carême laïc ou de tournée minérale en mars. Mais sûr de vrai, à Pâques tout reverdira, on ira à la mer "comme quand on était jeunes, comme quand c'était le temps que j'avais de l'argent" et tout repartira, sauf que.. 

Un jour lointain, la Meuse en crue sortit de son lit inondant en une seule nuit un village de pêcheurs du Maasland au nord de Maaseik entre Ophoven et Geistingen. Le paysage prit une grandeur majestueuse, insolite et silencieuse. On se dit entre voisins qu'un jour proche ce serait la décrue et que tout reprendrait comme avant, sauf que là où coulait la Meuse le lit n'était plus que roche. Le cours du fleuve s'était détourné à quelques kilomètres, pour toujours. Il y eut un soir, il y aura un matin mais pour quelle réalité sonneront les cloches de Pâques? Dans quelle famille y aura-t-il eu un papy mort aux soins intensifs, un frère dont l'emploi aura disparu suite à la fermeture prolongée de son petit commerce, ou de sa compagnie aérienne, ou de sa banque. Le bruit que fait la première carte quand on la retire est imperceptible à l'oreille, et le temps se suspend une seconde avant que tombe la deuxième, puis l'ensemble. Les journées de vendredi et de ce lundi furent surréalistes, peu de nouveaux malades vraiment inquiétants mais une course hors d'haleine à la régularisation des certificats d'incapacité pour éviction prophylactique, protection de patients à risques, mise à l'écart des femmes enceintes, justification de maintien à domicile de parents d'enfants sans école, de phobiques décompensés, en un mot de nous tous sautant d'un camion qui sort de la route, l'abandonnant à son sort. Le silence dans mon cabinet était aussi terrible que la prémonition de me trouver dans cet intervalle précis entre le retrait de la première carte et la chute des autres. On est sans aucun doute pessimiste les soirs de fatigue, mais qu'on aimerait se tromper et imaginer qu'à Pâques tout sera redevenu comme avant. 



Lu dans:
Bible de Jérusalem. Genèse 1.19.3

15 mars 2020

Sœur Anne, que vois-tu venir?

"Au fond une simple bataille lui eût suffi, une seule bataille, mais sérieuse ; charger en grande tenue et pouvoir sourire en se précipitant vers les visages fermés des ennemis. Une bataille, et ensuite peut-être il eût été content toute sa vie."         
                                                                                      Dino Buzzati



Une dernière fois avant la nuit, monter au donjon et scruter la plaine qui s'ouvre devant nous à la recherche d'un ennemi invisible. J'envisage sans plaisir la semaine qui s'ouvre, incertaine, habité par "l'inexprimable sentiment des choses à venir". Que les choses se sont précipitées en quelques jours, la campagne de Chine, d'Italie, puis celle de France, d'Espagne en attendant la nôtre, avec le décompte devenu quotidien des infectés, des guéris et des morts. Un ennemi sournois s'est glissé dans nos villes, dissimulé sous les habits de ces innocents qui toussent, grelottent, faisant d'un enrhumé un potentiel patient suspect à isoler au plus vite. La médecine aime les tableaux aux couleurs vives, les ennemis qui vous affrontent sabre au clair: un infarctus brutal à ponter au plus vite, un abcès de la taille d'une pêche à inciser, une fracture déformante à réduire, bref une médecine de duels avec ses héros et ses légendes. Quel médecin n'a rêvé de pareilles batailles, à raconter aux amis et à la famille les soirs de veille? En place de quoi soudain se déroule devant nous la perspective de longues semaines sans relief, à la traque de symptômes mineurs d'évolution aléatoire, et dont la répétition parviendra à user les plus braves. Pas de test de dépistage, pas de traitement disponible, pas de masque, pas de gants, pas de gel, on est redevenus soudain ces médecins aux mains nues dont - enfant - je me faisais des héros. Ce dimanche l'église était vide et fermée, la maison de repos est devenue maison close, l'hôpital où se remet péniblement un patient cher est barricadé à tout visiteur, fût-il son médecin. Piètre héros sans arme et sans victoire, il ne nous reste finalement qu'une seule fonction à remplir: simplement être là.
 

 
Lu dans:
Dino Buzzati. Le désert des Tartares. Michel Arnaud (Traduction). Le Livre de Poche. 1995. 288 pages. 

14 mars 2020


"Les anciennes règles avaient été temporairement suspendues et c’était excitant de réfléchir à tout ce qu’on aurait appris et corrigé quand les choses repartiraient."
                Jean Hegland. La forêt

Dans un bel éditorial ce samedi, Béatrice Delvaux élargit la réflexion face à l'épidémie de Covid-19 et ses conséquences sociétales. "Qui serons-nous au terme de cette quarantaine ? Reprendrons-nous les choses comme nous les avons laissées ? Aurons-nous la force de tirer les conclusions de ce moment inouï ? Ou réanimerons-nous, tête baissée, le monde d’avant pour mieux oublier que nous avons failli y passer ? "  Si on ne peut modifier les consignes, libre à nous de les vivre d'une manière positive et de saisir les opportunités que cette crise ouvre. Le confinement "alla casa" peut être le contraire d'un emprisonnement mais une occasion offerte d'un voyage intérieur qu'ouvre cette période de retour à l'essentiel. A Sienne, on peut entendre plusieurs personnes chantent en chœur par leurs fenêtres, emplissant la rue du quartier d'une onde d'espoir et de solidarité: un touchant acte d'humanité, alors que le monde autour d'eux est dans un chaotique branle-bas de combat face au virus. Bel exemple de créativité dont chacun peut s'inspirer. 



Lu dans:
Jean Hegland. Dans la forêt. 2017. Trad. Josette Chicheportiche. Ed. Gallmeister. Coll. Nature Writing. 304 pages.
Béatrice Delvaux. Un moment de vie sans vie pour sauver des vies. Le Soir. 14 mars 2020. Editorial.


10 mars 2020

Sagesse de l'incertitude


""Maintenant, je vois cela différemment. J'ai compris qu'en offrant au monde la patience, l'attention, la mise aux aguets, la mise en haleine de soi-même comme dit Montaigne dans "Les Essais", on a un autre usage du monde. Tout à coup, on décide que c'est le monde, les bêtes, les impressions de la lumière sur les reliefs qui vont apporter la variété. Et pas uniquement votre fébrilité et votre agitation."
                        Sylvain Tesson
 

Les images de Venise ou de Milan impressionnent. Revient à la mémoire la scène d' "Un soir, un train" d'André Delvaux et de ce train ralentissant dans la campagne déserte et gelée jusqu'à s'arrêter complètement, laissant ses passagers dans la solitude et l'anxiété. Dans la réflexion aussi sur les liens qui les unissent, la solidarité qui doit se mettre en place et l'interrogation sur le sens de leur voyage. Ce ralentissement imposé dans leur existence s'avère in fine plus salutaire que nocif. Pas plus qu'il n'y a de bonne petite guerre, on ne peut se réjouir d'une épidémie. Il n'empêche que notre réflexion est nourrie par sa survenue, et par les mesures qui l'accompagnent. On veut sans cesse tout prévoir, tout maîtriser, à l'échelle individuelle comme sociétale, et on redécouvre que c'est un leurre. Qu'un grain de sable peut à tout moment venir gripper la machine, et que toutes les mesures prises doivent se voir en permanence reconsidérées. Le rapport de forces bascule, la défensive s'est substituée à l' initiative. Les rayons des grandes surfaces peinent à se voir réapprovisionnées tant est grande la peur de l'inconnu, maîtrisée tant bien que mal par l'achat de pâtes, de farine, de sucre et de tout ce qui se conserve. Acheter des denrées qui résisteront au virus et à la péremption, les entasser dans  nos armoires, nous rassure contre notre propre fragilité.
 


Lu dans:
Sylvain Tesson. La Panthère des neiges. Gallimard. Coll. Blanche. 2019. 176 pages.

09 mars 2020

Prendrez-vous du thé?


"En Angleterre, quand vos hôtes vous proposent le thé, toutes les nuances comptent. Si l'on vous dit : «Désirez-vous une tasse de thé ? » , il s'agit probablement d'une offre véritable. Mais si des personnes à l'ancienne mode, un peu old-fashioned, vous demandent : «Désirez-vous une tasse de thé ou préférez-vous ne pas en prendre ? », cette manière de tourner la question suggère qu'il est temps de partir : « Please leave soon... » — et peut-être n'attendiez-vous que ce signal..."
                                    Laurent Pernot


La dimension implicite fait partie intégrante de la communication, contribuant au bon fonctionnement des relations humaines par la suggestion sur un mode non-agressif ce qui, exprimé autrement (« Please leave soon... ») le serait.
 

Lu dans:
Laurent Pernot. L'Art du sous-entendu. Fayard. 2018. 334 pages. Extrait p.16

05 mars 2020

La Joconde pleure


"Un navire n'arrive pas (..)
Vieux monde
Qui a connu de fières heures
Qui a vu peindre la Joconde
Aujourd’hui la Joconde pleure
Il n’y a pas deux humanités. "
                        Thibault Wautier


On vit une époque étrange, qui voit se succéder sans transition au journal télévisé un reportage sur les migrants de Lesbos et un autre sur les  greffes capillaires ratées.  Chacun a ses soucis, comme disait une patiente, mais ça tourne la tête d'observer pareils contrastes. Un jeune collègue me partage un beau texte, rédigé sans aucun doute en découvrant les mêmes images, et me l'envoie comme on jette une bouteille à la mer. Jeune médecin, vieux médecin, qu'habitent les mêmes insomnies.

04 mars 2020

Sagesse des oies sauvages


Quand des ours voyaient les oies sauvages, ils les montraient à leurs petits et disaient: "Regardez celles-là qui ont si peur du froid qu'elles n'osent pas passer l'hiver chez elles !" Et les vieilles oies sauvages, pas gênées le moins du monde, criaient à leurs oisons : "Regardez-les, ceux-là, qui préfèrent dormir la moitié de l'année que de se donner la peine de descendre vers le sud !"
                                                Selma Lagerlöf
Entre avoir peur du froid ou peur du voyage, c'est tout le destin des pasteurs nomades qui un jour se muèrent en cultivateurs, modifiant fondamentalement le rapport de l'homme à la terre. Sa nature profonde aussi, de chasseur à cueilleur, le tigre devint chat, le loup devint chien. Des ours qui parfois se mettent à rêver qu'ils furent des oies sauvages.



Lu dans:
Selma Lagerlöf. Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Gallimard. 2019. 635 pages.

03 mars 2020

Un virus ça craint

"Ne fréquentez pas le Salon de l'auto de Genève. Prenez le métro."
                        Sagesse du Covid-19

 
 

01 mars 2020

On s'ébroue


"En avant Mars! "


Il aura suffi d'un tapis de jonquilles allumé par un timide rayon de soleil, une heure de luminosité gagnée sur la nuit, la cloche ouvrant l'école après le congé de carnaval, la sortie des Gilles, Paysans, Pierrots, Marins et Arlequins : le printemps s'ébroue et on se sent déjà mieux.
 

29 février 2020

La chute d'une icone


 "J'avais souvent comparé la conduite de mes parents à ces tapisseries au canevas que ma mère brodait avec patience et régularité durant nos veillées. Et maintenant, il me semblait découvrir l'envers de l'ouvrage; derrière les lignes symétriques et les beaux ornements aux tons francs, j'apercevais les fils embrouillés, les nœuds, les mauvais points."
                            Jacques de Lacretelle. Silbermann. 1922

 
La distance peut être parfois grande entre les propos spirituels et les actes réels, et peu d'images décriront mieux que celle de l'envers du canevas aux "fils embrouillés, nœuds et mauvais points" la stupeur ressentie en apprenant la double existence de Jean Vanier, fondateur de l'Arche. Rares furent les hommes à ce point sanctifiés de leur vivant, dissimulant un versant sombre dans une clarté proclamée qui améliorait nos existences. Comme le suggère Charles Delhez dans une chronique inspirée par ces révélations, "nous sommes ici face au mystère de tout un chacun, où ivraie et bon grain sont souvent mêlés. Il nous faudra du temps pour accuser le choc, tenter de comprendre et trouver l’attitude intérieure juste. Une fois de plus, notre tâche est de sauver l’espérance et de continuer à croire en l’être humain." Le hasard des lectures me fait croiser dans la même heure le communiqué de l'Arche jetant le discrédit sur son emblématique fondateur et la fin du beau roman Silbermann. "Chacun de nous se voit soudain confronté à la vision d'une vie (..) au cours de laquelle on s'écorche davantage chaque jour. Ne savais-je point maintenant que sur les sommets auxquels j'avais rêvé d'atteindre, nul humain ne vivait (..) et qu'il n'est point d'âme, toute vertueuse et toute tendue à la sainteté qu'elle est, qui puisse s'élever hors de l'imperfection humaine."  En un certain sens, cette imperfection rassure, détruit l'idole au bénéfice de l'humain aux mains et pieds dans la boue, pétrissant un quotidien pas toujours net mais tellement proche de celui qu'on affronte chaque jour. Mieux vaut être humain que saint, la désillusion est moins grande. 


 
Lu dans:
Jacques de Lacretelle. Silbermann. Gallimard. 1922. Folio n°417. 124 pages. Extraits pp. 115, 119 et 124.
Charles Delhez. Jean Vanier : entre lumière et ténèbre. LLB du jeudi 27 février 2020. 

28 février 2020

Retenue


"Ma retenue est ce que les gens voient de moi.
Barrage à mes humeurs j'accumule des trésors de gentillesse.
J'alimente mon voisinage de mille petits ruisseaux de douceur.
À mon pied tout pousse et tout fleurit."
                Philippe Devuyst
 

 

27 février 2020

L'émerveillement des premières fois


"L'irrecommençable bonheur des premières fois. Tout à l'heure dans la rue Jacob la très petite fille qui trépignait, dansait de joie en criant : «Vive la neige! Vive la neige!"
                            Claude Roy. Minimes. 15 janvier 1987


Il ne sera jamais vieux, l'homme aux yeux de petite fille découvrant la neige qui chaque jour s'invente "une première fois": s'essayer à l'autostop dans sa campagne perdue, improviser un voyage en achetant un last minute chez Connections à Bruxelles National, passer une nuit dans une cabane perchée, réunir trois potes sur le pouce autour d'un spaghet-bolo aussi sommaire qu'inattendu. Enfiler les jours en veillant à ce qu'aucun ne ressemble à la veille.



Lu dans:
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 296

22 février 2020

La chanson humble


"Vivre       
c'est apprendre l'humilité     
de recommencer sans cesse
récupérer des morceaux de faire ensemble
sans attendre des lendemains qui chantent
fredonnant chaque jour la petite chanson humble
qui humanise le paysage."
      librement adapté de Joelle Baumerder

 
Enfants de ma rue, venus de partout pour devenir mes voisins. Ils partagent nos vies, ont les mêmes espérances, et leurs parents la modestie du quotidien comme valeur commune. Tous dans la vraie vie, ils tissent un réseau point désagréable dans lequel nous aimons vivre.


21 février 2020

Méritants de naissance


"Le discours méritocratique permet aux gagnants du système de stigmatiser les perdants."
                Thomas Piketty
 

Lu dans:
Thomas Piketty. Aux origines de l'injustice. Philosophies Magazine. 136. page 9

19 février 2020

Ce caillou en moi


"Ce caillou si lourd     en moi
Cette masse stérile      et dure      et molle
et pleine de vide      avec à peine le souvenir   
d’un peu de bleu      d’un rire     d’oiseau blanc
avec le regret presque oublié      de ce temps
où l’univers en moi      naissait      et bougeait
s’étirait dans mes rêves      sortait de mes lèvres
en chanson de soleil      en musique de vent
Oh poésie bleue      cristal de feu
Oh neige morte
Pourquoi?"
                Liliane SCHRAÛWEN


Écrire, c’est faire parler des pierres, enfouies en nous depuis de longues années. Masse lourde et dure, pas toujours précieuse, elles ne le deviennent qu'en redonnant vie aux vestiges, avoir fait renaître leur mémoire pour en extraire la vie. Écrire est un exutoire à la parole quand le passé est trop difficile à exprimer. 
 
 

Lu dans:
Liliane SCHRAÛWEN. Nuages et vestiges. Bleu d’Encre. 2019. 91 pages.

18 février 2020

Soudain un rat


"Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l'escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n'était pas à sa place."
                        Albert Camus. La Peste.
 
Hier matin j'ai vu un rat. Pas un de ces rats blancs albinos propre sur lui comme on en voit dans les labos mais gluant et puant, terrorisant les passants. On relit à ce moment la première ligne du roman La Peste, Oran en quarantaine. On imagine Wuhan et ses rues vides, le magnifique paquebot Diamond Princess à quai depuis un mois, et on mesure la fragilité des choses.

 


Lu dans:
Albert Camus. La Peste. Gallimard Folio 1947 (1972). 288 pages.   

16 février 2020

La mort d'un troubadour

"Les lumières s'éteignent
je reste sur la scène
adieu amis     courage
on peut vaincre l'orage
et terrasser la peur

Sous le poids des souffrances
se lève l'espérance
et l'arbre de douceur
Il étendra ses branches
en aquarelle blanche
avec force et ferveur

En dépit de l'histoire
il faut de nos mémoires
effacer le malheur
joignons nos mains, nos âmes
brisons toutes nos armes
oublions les rancœurs

La rive se rapproche
un grand merci à vous
d'avoir été ici     merci beaucoup.
                La chanson ce l'adieu. G. Allwright/L. Porquet


Une dernière avant la route, le vieux baladin que nous avons tant chanté est mort ce dimanche. On sourit à la lecture de ces paroles d'espoir, un peu désuètes, qui enchantèrent tant de nos soirées et feux de camp. L'époque n'était ni meilleure ni pire qu'à ce jour, mais l'avenir avait un parfum d'espoir: "la rive se rapproche". 
 

15 février 2020

Bucoliques


"Prends ta flûte et chante (..)
As-tu comme moi fait de la forêt ta demeure     désertant les palais
suivi les rivières et escaladé les rochers
t’es-tu purifié de leur parfum et imprégné de lumière
as-tu bu le nectar de l’aube dans des coupes sans corps

T’es-tu comme moi posé le soir dans les bras de la vigne
caressé par des grappes mordorées
t’es-tu la nuit couché sur l’herbe et couvert du ciel
oubliant le passé et ignorant le futur

Prends ta flûte et chante
et oublie un moment les maux d'ici-bas et leurs remèdes
car les hommes ne sont que sont des lignes
écrites avec de l’eau."
                Aaatini Jenna, sur un texte de Khalil Gibran et une musique des Frères Rahabani


On croit relire Virgile et son berger Tityre, "mollement étendu sous l'ombre d'un hêtre, jouant du pipeau qu'accompagne le murmure de l'eau". Et on n'a aucune peine à s'imaginer nous-même au bord d'un ruisseau semblable, dans les bras d'une même vigne. L'être humain aurait-il si peu changé en tant de siècles? 

Lu dans:
Virgile - Les Bucoliques - Eglogue I. Mélibée et Tityre. 39 av.JC

14 février 2020

Sagesse de Nizar Kabbani


"Ton passé appartient au passé
il me suffit que tu sois là maintenant
tu souris et me tiens la main
et mon doute devient certitude
d'hier il ne faut parler

tes petits défauts  je ne les vois
les épines se transforment en encens
sans l'amour dans ses ailes
que serait l'homme ?

                                Nizar Kabbani

13 février 2020

Sagesse des chansons de marin


«Je suis entré     tête et menton devant
fier-bras tout gonflé de mon dur travail de docker
m’asseoir auprès d’hommes rugueux
qui soulèvent comme moi
bien plus que ce qu’on demande
au corps d’un homme normal.
Voilà de quoi sont faites mes sombres soirées.
(..) Cinq heures     et c’est déjà demain
harassés de rejoindre les docks
la fatigue ?          tous les jours
car de quoi vit l’homme ?
                Christophe Poot


Le seul titre du livre (Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins) est déjà tout un programme. Davantage que de simples chansons à boire dans lesquelles le débardeur noie sa fatigue, la force des chansons de marins de Poot tient certainement à la dimension politique du propos. Car l'interrogation "de quoi vit l'homme?" est du Brecht pur jus, et les humains harassés par les horaires, les transports, la charge au-dessus de leurs forces, la fatigue physique et mentale n’appartiennent pas qu'au passé ou à L'Assommoir de Zola.  


Lu dans :
Christophe Poot. Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins. Cinquième couche. 2019. 68 pages.

12 février 2020

Passeur d'âme


Il fut un temps dans l'enfance         où la clarté était l'évidence
s'ensuivit un combat de chaque jour pour repousser l'opacité
Le passeur          ce trait d'union
entre deux rives         entre deux rêves
porteur de clarté         qui pénètre les âmes.              
                 d'après Bernard Tirtiaux


Je les surprends à la table de la cuisine. Ses doigts déformés guident la minuscule main qui tient le crayon. Ils dessinent un oiseau, et sa cage ouverte, et le ciel où il y a un soleil. Le regard délavé pointe le même arbre sur la feuille que les yeux lumineux de l'enfant. Tout le sens d'une vie transparaît dans cette transmission silencieuse que je cueille comme un trésor.



Lu dans:
Bernard Tirtiaux. L'ombre portée. JC Lattès. 2019. 208 pages. Extrait pp 62, 168, 194.

09 février 2020

Le moment du passage


« On dit qu'avant d'entrer dans la mer, la rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin qu'elle a parcouru depuis les sommets des montagnes
la longue route sinueuse traversant forêts et villages
et elle voit devant elle un océan si vaste         qu'y pénétrer
ne parait rien d'autre que de devoir disparaître à jamais.
Mais il n'y a pas d'autre moyen     la rivière ne peut pas revenir en arrière
personne ne peut revenir en arrière.
La rivière a besoin de prendre ce risque et d'entrer dans l'océan
ce n'est qu'en entrant dans l'océan que la peur disparaîtra
parce que c'est alors seulement que la rivière saura
qu'il ne s'agit pas de disparaître dans l'océan         mais de devenir océan. »
                        Mikhael Nouaima (1889-1989). Le dernier jour. 


Surgit en mémoire l’impressionnant fleuve Saint-Laurent, dont on longe les berges s'éloignant progressivement l'une de l'autre. Et soudain, au loin l'absence de berge, le fleuve est devenu mer.  Expérience inoubliable, qui nous ramène à notre propre finitude.
 

08 février 2020

Bleu d'hiver


"Le vent a fait le ménage         le ciel en bleuit de froid.
l’hiver ici ne rencontre aucun obstacle, l’horizon tout entier fait silence.
Un ou deux matinaux     chacun suivant son chien     passent au large.
Et au large     aussi     les bateaux.
Pendant ce temps            la mer te parle à l’oreille
et personne ne saura les mots qu’elle t’aura chuchotés."
                                Marc Menu
 
 


Lu dans: 
Marc Menu. Alors, c’est du jazz. Quadrature. 2019. 100 pages.

07 février 2020

Sagesse des bergers


"Un chef est comme un berger. Il reste derrière son troupeau, il laisse le plus alerte partir en tête, et les autres suivent sans se rendre compte qu'ils ont tout le temps été dirigés par-derrière."
                            Nelson Mandela (1918-2013)  Un long chemin vers la liberté (1996)
 

Il se dit que les bergers en transhumance appliquent ceci intuitivement, gardant et plaçant les bêtes anciennes en queue de troupeau, ce qui le ferait avancer plus calmement et plus rapidement.
 

03 février 2020

La chute de l'ours


"Une chute qui  dure
tellement longtemps
qu’il a le temps de penser à mille choses
Il se dit qu’il a les poils décoiffés
qu’il a un peu froid
qu’il l’a un peu cherché
qu’il recommencera
que peut-être         en bas
pour l’accueillir
il y aura des bras ».
        V. De Changy, M Schneider


Grosses pattes, longues griffes, pelage brun, Kintsugi est un bel ours, grand et fort. Un jour, parce qu’il aime être admiré dans son audace et qu’il se délecte des chatouilles du vent entre ses orteils, il s’approche tout au bord d’une haute montagne. Le vent souffle si fort qu’il est précipité dans le vide. Une chute qui dure, et lui donne le temps de penser à mille choses. Ce n'est qu'un ours, ce n'est qu'une BD, et c'est nous parfois.
 

 

Lu dans:
Victoire de CHANGY et Marine SCHNEIDER. L’Ours Kintsugi. Cambourakis. 2019. 32 pages
Samia Hammami. Faire peau mieux que neuve. Une recension du Carnet et des Instants. 3 février 2020

De mon belvédère

"Un terrain en pente au-dessus de la ville
Des vieux matelas, des plantes et des bidons d'huile
Je monte là-haut m'asseoir, quand la ville s'allume
Je regarde le soir et je fume


Je vois le cours de danse, à côté de la piscine
Et des dames qui pensent, dans leur cuisine
Elles pensent aux actrices dans les halls monumentaux
Les brassées d'Iris et les beaux manteaux


De mon belvédère, je regarde la France
Avec ses lumières, ses souffrances
Je vois au bord de l'Eure, une usine qu'on vend
Et des hommes qui pleurent devant

Au bord du canal, il y a des campeurs
Des gens qui leur parlent et qui ont peur
Un monsieur de dos, à la découverte
De l'Eldorado, dans une poubelle verte

Fanions, bannières, plaisir et souffrance
Entre les barrières passe le Tour de France
La gloire a des chemins durs, abruptes,
Pour monter le machin, faut prendre des trucs

Un terrain en pente au-dessus de la ville
Des vieux matelas, des plantes et des bidons d'huile
Je monte là-haut m'asseoir, quand la ville s'allume
Je regarde le soir et je fume ."
                Alain Souchon

01 février 2020

Dernier voyage

"Vole
Va-t'en loin, va t'en sereine
Qu'ici rien ne te retienne
Quitte ton corps et nous laisse
Qu'enfin ta souffrance cesse
Puisque rien ne te soulage
Vole à ton dernier voyage
Lâche tes heures épuisées
Deviens souffle, sois colombe
Pour t'envoler."
    Jean-Jacques Goldman / Roland Romanelli
 

31 janvier 2020

L'amitié


"Imaginez : vous sonnez à l’Interphone, l’ami vous répond, et vous dites «c’est moi!». Mais qui est «moi»? Pour qui se prend celui qui dit «c’est moi» ? Qui est ce "moi"?
        Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen


Sans doute la phrase la plus célèbre de Montaigne, et l'une de celles qui vient le plus volontiers à l'esprit lorsqu'on évoque l'amitié. "Parce que c'était lui ; parce que c'était moi" , parlant de son ami La Boétie. L'affection n'a que faire des périphrases.


Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jiang Hong Chen. Imaginez. Ed. Edm. Coll. Medium+. 2019. 96 pages

29 janvier 2020

Requiem


"Une existence sans parfum
symphonie inachevée
le cœur brisé        comment retrouver vie
quand on n'est plus qu'une coquille vide
comment survivre
quand on sort de l'enfer 
(..) Flotte au loin, mon doux petit
doucement sous le soleil chaud
vers les nouveaux horizons que tu explores
Il nous reste ton souvenir
pour faire la paix avec nos rêves brisés.
La vie emprunte parfois des chemins inattendus."
                Iyer Prasad . Requiem.

Les médecins aussi écrivent , traduisant ce que leurs patients vivent.  Comme dans ces quelques lignes sobres, la perte d'un enfant, entre tristesse et acceptation. Où se niche l'instant précis où la vie sourd à nouveau? Serait-il parfois simplement dans la nage d'un chien, "ce soir d'un bond Nouk se jetait dans les eaux, les sillonnant d'un bout à l'autre, comme si, quelque part dans ce bassin, la vie d'un noyé en dépendait. Dans ces moments fugaces, elle et moi ressentions exactement la même chose, ce sentiment, qu'en nous, pour quelques minutes, revenait un peu de joie et de bonheur."

 

Lu dans:
Iyer Prasad.  Requiem. Hektoen International. A journal of medical humanities. Winter 2020 issue. Iyer Prasad est hématologue-oncologue pédiatre consultant au Women's and Children's Hospital, à Singapour.
Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon. Prix Goncourt 2019. Editions de l'Olivier. 2019. Extrait page 226.


[Life has fragrance eternally lost
Pure symphony now cut short
Broken hearts disparate and new
Don’t know how to restart anew
This body in its empty shell
Trying to survive this living hell

Float away sweet child of mine
Gently into the warm sunshine
New horizons for you to explore
Precious memories left for us to adore
Making peace with shattered dreams
Fate perhaps has different schemes.]


Les vacances étaient là


" C’est un appartement à la mer du Nord qui sent le sable et le nougat ou les caramels que seuls les grands-pères achètent encore, en souvenir. Sur les murs, des images passées. Et un tableau dont le léger déplacement découvre le papier peint de la pièce en sa teinte originelle. Une petite forme, proche du triangle qui, sous le portrait d’Émile Verhaeren, évoque un temps révolu mais tenace.  Ils arrivent, l’air est frais. La mère plonge dans la chambre. À droite en rentrant, quelques pas dans le couloir carrelé. Le lit, la couverture en feutre orange. La mère ouvre. Le soleil rentre. Devant elle, des terrasses. Là, des maillots pendus, des parasols et aussi parfois des canoës en plastique un peu dégonflés. Jeanne et son frère, c’est de l’autre côté qu’ils courent. Vers la plage. "
                            Maxime Coton. Rêve d'or


On a tous en mémoire ces éclats de lumière dans le sable humide, ces bateaux traînant des mouettes rieuses, l'odeur entêtante des gaufres chaudes. En quelques instants les vacances étaient là. 



Lu dans:
Maxime Coton, Arié Mandelbaum. Resplendir. Éditions Esperluette. 2014. Collection En toutes lettres.  2014. 144 pages

26 janvier 2020

Péchés capitaux

"Paresse: habitude prise de se reposer avant la fatigue."
                        Jules Renard

24 janvier 2020

Le livre qui contient tous les autres


"Dans une Bonne Librairie, tous les livres sont bons. La librairie parfaite est petite, fournie mais sélective. Vous pourriez vous y rendre les yeux bandés, tendre la main au hasard et découvrir quelque chose de merveilleux. L'un de mes endroits favoris pour acheter des livres a longtemps été un éventaire à deux pas de Hampstead High Street, qui présentait sept cartons de livres à peu près. J'aimerais les avoir tous lus, mais le lieu n'existe plus. La visite parfaite dans une librairie, si parfaite qu'elle n'est pas de ce monde, se déroule comme suit. Je tombe sur la boutique au fond d'une rue étroite dans une ville qui m'est totalement inconnue. J'entre, et il y a seulement un livre. Juste un. Il est posé sur une table. Il a une couverture toute simple. Je ne peux même pas voir le titre. Je l'achète, et il me révèle tous les secrets de l'univers."
                        Mark Forsyth


Pour acquérir ce qu'on sait déjà chercher, il y a Internet. Pour découvrir ce qu'on ne sait même pas ne pas connaître, il faut une interface humaine, à l'image de la libraire au fond d'une impasse qui ne propose qu'un seul livre. Réflexion nourrissante sur le peu, l'essentiel et le trop plein, dépassant le simple cadre de la lecture.
 

Lu dans: 
Mark Forsyth. Incognita incognita. Les Éditions du sonneur. 2019. 48 pages. Extrait pp 33-35

23 janvier 2020

Lever l'ancre


"Un jour
un jour     bientôt peut-être
un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers
avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien
je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
                     Henri Michaux. Clown (1939)


Il y a cent interprétations possibles du beau texte de Michaux, appel du large, plongée en soi-même ou regard serein sur l'après-vie. Un jour déjà lointain, la chanteuse Mannick évoquait elle aussi cet appel du large. Cela devint le chant "Je connais des bateaux", pour les matins de départ et les soirs de nostalgie.

 

Lu dans:
Mannick. Je connais des bateaux.  Album "C'est par amour". 1980.  Découvrir les paroles.



22 janvier 2020

Météo des simples


 "Le ciel est dégagé au lever du jour et il fait très froid. Les carreaux de la chambre sont un peu bariolés de glace. Le vent s’élève d’ouest/nord ouest, glacial. Le soleil sort lentement derrière les arbres et maisons, ne montant pas encore bien droit dans l’atmosphère et on ne ressent un peu le réchauffement que vers 11 h, mais alors montent de l’ouest de hautes brumes blanches qui envahissent peu à peu le bleu du ciel. Celles-ci cachent progressivement le rayonnement du soleil qui était très apprécié. Le temps se grisaille de plus en plus et il passe des flocons de neige après-midi."
                    A. Michard.


Il est mille manières de vivre le climat, et autant d'écrire la météo. Le Journal  dans lequel Adolphe Michard note chaque jour les occupations, les dépenses, les rencontres et aussi le temps qu’il a fait dans un hameau de la Creuse va devenir pour lui une activité à part entière, insérée dans l’enchaînement des tâches quotidiennes. Cette activité lui a valu à la longue le statut d’un mémorialiste, et on vient du voisinage le consulter quand on a besoin de dater un événement marquant, notamment un décès ou un fait insolite, tel le passage, une année, d’un cygne noir sur la rivière.  La mémoire des simples.



Lu dans:
Solange Pinton. Les humeurs du temps. Journal d'un paysan de la Creuse. Dans Ethnologie française 2009/4 (Vol. 39). Pages 587 à 596

21 janvier 2020

La bâtisse d'ombre


"Ils bâtissent avec des pierres et ils ne voient pas que chacun de leurs gestes pour poser la pierre dans le mortier est accompagné d'une ombre de geste qui pose une ombre de pierre dans une ombre de mortier. Et c'est la bâtisse d'ombre."
                            Jean Giono
   

Que chacun de nos choix, paroles ou gestes participe au récit de vie, le story telling ciselé par les communicateurs, ne choque personne. Billets nécrologiques publiés à la disparition d'un.e célèbre, récits d'une carrière pour banquet d'émérites, CV d'embauche répondent tous à la loi du genre: placer nos existences dans la lumière de ce qu'on aimerait léguer comme image. La bâtisse d'ombre que nos existences ont érigées sait se faire oublier, réussites qui se révélèrent des échecs, mots d'esprit qui firent briller autant qu'ils blessèrent, grands départs d'aventure qui finirent en boucle, envolées suivies d'embardées. Étrangeté de la réussite: la part d'ombre nous apprit souvent davantage que la succes story conservée pour le récit de vie. C'est par l'ombre du geste que l'on progresse, la lumière fige.

 
Lu dans:   
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche. 504 p. 

20 janvier 2020

Après quoi?


"Un jour un camarade d'école de mon fils n'est plus revenu en classe et, après quelques semaines d'absence, on a appris que Frédéric était mort. Paul-Emmanuel n'en a parlé qu'à peine pour m'annoncer la nouvelle. Il n'a pas fait de commentaires, n'a posé aucune question. Frédéric était mort, c'était tout. C'est beaucoup plus tard, plusieurs semaines après, qu'il m'a posé la question que je n'attendais pas. «Avant d'être né, est-ce que tu crois qu'on est comme après? » Je n'ai pas compris tout de suite la question, et bêtement j'ai dit: «Après quoi?» Paul-Emmanuel a haussé les épaules, agacé par mon épaisseur d'esprit. «Après, quand on est mort », a-t-il dit. Une fois de plus, je n'ai pas su que répondre. J'ai dit que je ne savais pas. Ce qui est la vérité."
                                Claude Roy

Avoir six ans, et se poser les mêmes questions sans réponse que celles qu'on se fera bien vieux, lancés dans une aventure dont le sens nous échappe. J'ai repensé à cette phrase étonnante de Maurice Roche: « On devrait mourir d'abord, et vivre ensuite. » Peut-être comprendrions-nous mieux.  



Lu dans :
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 332  

18 janvier 2020

"Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations »
                                Nietzsche 

Ce chaos dont nous sommes


 "Ce n'est pas un signe de bonne santé que d'être bien adapté à une société profondément malade."
Jiddu Krishnamurti


A 20 ans, l'adhésion à cette affirmation est inconditionnelle. Plus tard elle se nuance: le chaos d'une société malade est en nous, même si on aimerait s'en défendre. Un "Je" idéal face à un "ça" malade est confortable pour l'esprit, un leurre.



Lu dans:
Prescrire. N° 435. Janvier 2020. p. 2
Jiddu Krishnamurti (1895-1986), présenté comme un messie de la théosophie et de la contreculture des années 1960, avant d'opérer un revirement vers le détachement de toute école, n'échappa guère aux controverses le taxant de manipulation oratoire. 

16 janvier 2020

Sagesse de Laâbi


"Dur dur le petit monde, comme il l'a toujours été.
Sauf que les prédateurs d'aujourd'hui sont plus « civilisés», plus pervers
et les grands de ce monde infiniment plus indécents."
                Abdellatif Laâbi 



Et, comme poursuit l'auteur, "pendant longtemps / et comme il en a toujours été / les petits de ce monde / vaquent aux nécessités de la survie." Lignes douces amères, non essentielles pour débuter une journée, mais qui ressemblent furieusement à une revue de presse matinale. 
 


Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait pp. 90, 91  

15 janvier 2020

L'attente


"Une montagne, un ciel affolé de lumière, des chasses de nuages et un yack sur l'arête : tout était disposé, suffisant. Ce qui ne se voyait pas était susceptible de surgir. Ce qui ne surgissait pas avait su se cacher. "
                Sylvain Tesson
 
 


Lu dans: Sylvain Tesson. La panthère des neiges. Gallimard. Coll Blanche. 2019. 176 pages. Extrait page 125.  

14 janvier 2020

Par où pénètre le monde

« Je m’appelle Kim Se-Ri, mais je préfère Salomé, je ne peux plus sortir de chez moi à cause de la maladie. J’attends celui, celle qui viendra me raconter le monde. »
                        JMG Le Clezio
 
  

Lu dans:
JMG Le Clezio. Bitna sous le ciel de Séoul. Stock. Coll. La Bleue. 2018. 272 pages.

13 janvier 2020

Sagesse sur Thuin


"L'ombre n'a pas encore étendu son emprise sur nos espérances." 
                Djos Janssens ( Oeuvre tremporaire monumentale installée sur les hauteurs de Thuin en 2015)
 

11 janvier 2020

L'après-midi d'une vie


"Le monde semblait avoir poursuivi paisiblement sa course sans même que je m’en aperçoive. Envahie d’un sentiment de gratitude, je découvris qu’une partie de moi-même, disparue je ne sais où pour se laisser consumer par son chagrin et sa douleur, était revenue. J’étais remise sur les rails. Une fois d’aplomb, je m’attaquai à toutes les tâches que l’on entreprend lorsqu'on revient de voyage. Je rangeai le bureau et répondis aux messages que d’autres avaient laissés. J’avais été longtemps absente et il y avait donc toute une pile à liquider avant de me mettre à construire l’après-midi de ma vie, à élaborer un ordre d’une autre espèce, une structure permettant à une femme de cinquante ans de vivre sa vie seule, en paix avec elle-même et avec le monde environnant."
                            Sue Hubbel


Le hasard des lectures me fait découvrir simultanément Sue Hubbel, biologiste ayant quitté sa vie antérieure pour une ferme dans les monts Ozark où elle devient apicultrice, et François Jullien, le philosophe sinologue s'interrogeant sur l'hypothèse d'une seconde vie. Est-il possible, non plus de répéter sa vie à l'infini, mais la reprendre dégagée des contraintes existentielles de l'enfance et de celles de l'âge adulte soucieux de se façonner une image conforme à ce qu'on attend de lui.  Une seconde vie, inscrite dans le cours même de l'existence antérieure, mais qui se décale lentement d’elle-même et commence de se choisir et de se réformer. Comment, au départ de l’expérience accumulée, surgit la possibilité d'un nouvel itinéraire marqué par la lucidité issue du savoir négatif qui nous vient malgré nous, mais qu’on peut assumer. Ou comment la vie peut déboucher, non sur une conversion, mais sur une vie dégagée. Questions nombreuses aux réponses aussi variables que les individus, mais qui nous aident à sortir du lit et à enfiler nos bottes tous les matins.



Lu dans :
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.
François Jullien. Une seconde vie. Grasset. 2017. 198 pages

10 janvier 2020

"La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes."
Marguerite Yourcenar




Lu dans:
Marguerite Yourcenar. Mémoires d'Hadrien. Gallimard. 1951. Coll Folio 1977. 364 pages

08 janvier 2020

Chiens trouillards


"Je les gronde, les traite de chiens trouillards.
Ils remuent la queue joyeusement.
Sont-ils mes chiens ou suis-je leur humain?"
                        Sue Hubbell


A la mort du vieux chien de famille, il y a une quinzaine d'années, la maison perdit une sorte de légèreté.  Le soir, l'heure du retour n'était plus égayée par ses japperies, ses rotations sur soi-même pour attraper sa queue, ses glapissements célébrant une vie conjuguée au plaisant. J'étais le maître, il était le chien mais nul n'en ignorait la part de posture. On rangea écuelle, panier, os en peau, plus de poils à aspirer, plus d'odeur, et deux degrés de légèreté dans l'air de moins au thermostat. Il n'en vint pas d'autre, les enfants envolés quasi au même moment ayant emporté tous les souvenirs communs. Et nous, pas moins heureux pour autant, mais juste un peu moins gais.


Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages.

07 janvier 2020

Sagesse de l'or fondant


"Mes abeilles couvrent deux mille cinq cent kilomètres carrés de terres dont je ne suis pas propriétaire, à la recherche de leur pitance, butinant de fleur en fleur pour lesquelles je ne paie aucune location, volant le nectar, mais en retour pollinisant les plantes. C'est une forme d'agriculture anarchique et paisible , et de gagner ainsi sa vie exerce sur moi un tel attrait par son côté sauvage, erratique, maraudeur qu'il me rend inapte à toute autre méthode, sauf peut être le cambriolage de banques."
                                            Sue Hubbell


On l'appelait la Dame aux Abeilles, et sa richesse était de ne rien posséder, si ce n'est l'excédent du miel dont se nourrissent les abeilles. Il y a un parfum de vendanges dans ces lignes, de grappes sucrées comme le nectar gratuit des ruches, de vignes qui vont "rendre en gaieté ce qu'elles ont raflé en lumière" (Sylvain Tesson) et de pollen de fleurs transformé en or fondant sur les lèvres. Une vraie leçon de choses.  
 
 

Lu dans:
Sue Hubbell. Une année à la campagne. Vivre les questions. Gallimard. 1994. Folio. 272 pages. 

Nationale 7


"J'ai vu peu de gens dans ma vie
pour lesquels autrui n'était jamais un poids  
jamais une fatigue             jamais un ennui.
Toujours au contraire une chance
une fête         la possibilité d'un supplément de vie.
L'autostoppeur était de ces êtres."
                    Sylvain PRUDHOMME


Et si nous réveillions l'autostoppeur assoupi en nous depuis notre lointaine jeunesse. Visant Avignon, on arrivait à Castellane en deuche, tracteur ou déesse, pourvu qu'on avance et que le hasard fasse bien les choses. Comment retrouver le geste de lever le pouce en débutant sa  journée, accueillant celui qui surgit comme "une chance, une fête, la possibilité d'un supplément de vie." Certains jours renaît un désir de nationale 7, la route mythique par laquelle on délaissait les caricoles pour l’aïoli, loin des autoroutes à péage de nos vies actuelles. Comment a-t-on  pu vivre sans agenda partagé, sans la toile, sans whatsApp, sans radar tronçon ni péage, sans programmer nos rencontres, nos amours, nos projections barémiques et nos épargnes pension?  Tout cela en une si courte vie, on a peine à le croire.
 

 
Lu dans:
Sylvain Prudhomme. Par les routes. Prix Femina 2019. Gallimard. Coll. L'arbalète. 2019. 304 pages.