06 mai 2013

L'utopie n'est pas l'irréalisable, mais l'irréalisé (Théodore Monod)


"Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des allures de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail."
    Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (1877)

Le Revenu garanti (ou Allocation universelle) une utopie à portée de main? Assurer à chacun, sans conditions, de la naissance à la mort, une somme mensuelle suffisante pour vivre ? Inventer une autre vie, d’autres rapports sociaux, peut sembler hors de propos en période de crise. L’exercice n’a pourtant jamais été aussi nécessaire. En Europe, en Amérique latine, en Asie, l’idée d’un droit au revenu inconditionnel fait son chemin. Impossible de balayer la proposition en arguant de son infaisabilité économique : il serait tout à fait envisageable de la mettre en œuvre, même si cela nécessite une réflexion politique approfondie. C’est surtout sur le plan philosophique que le revenu garanti pose des questions épineuses, puisqu’il implique de renoncer à l’objectif du plein-emploi et d’admettre que l’on puisse subsister sans exercer une activité rémunérée. Promu ces dernières années par des penseurs progressistes comme André Gorz, mais aussi par des libéraux, qui en défendent une conception très différente, il a fait l’objet d’expériences au Nord comme au Sud, par exemple tout récemment en Inde. Le Monde diplomatique de ce mois y consacre un dossier stimulant pour l'esprit, dont je vous joins un article en fichier attaché comme lecture apéritive..  Lire


Lu dans :
Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (1877), Allia, Paris, 2003.
Mona Chollet, Imaginer un revenu garanti pour tous. Le Monde diplomatique. Mai 2013

05 mai 2013

Une cuisine chantée


"Je fais la cuisine comme l'oiseau chante."
Michel Guérard.

.. par exemple un foie gras cuit en cocotte entouré d’une gelée de pomerol aux épices d’Orient, à déguster sur une brioche au moût de raisin. Ou des huîtres Gillardeau juste tiédies, servies dans leur coquille, sur un lit de gelée d’eau de mer avec une surprenante chiboust de café vert. Une composition exceptionnelle, où chaque goût se détache, précis, jusqu’à la légère amertume du café vert en final. Pour terminer par un indémodable de la maison : l’"oreiller moelleux" de mousserons, girolles et morilles aux pointes d’asperges vertes et truffe noire. La perfection réside ici dans le détail : profondeur de la sauce crémeuse et transparence extrême de la raviole aux champignons sauvages. Il chante bien l'oiseau.


Lu dans:
Michel Guérard, une légende de la nouvelle cuisine.  Momento. LLB 4 mai 2013. p.17

Histoire d'Alice ...


"Le monde ne mourra jamais
par manque de merveilles,
mais par manque d'émerveillement."
     Gilbert Keith Chesterton

 
Lu dans:
Francis Dannemark. Histoire d'Alice, qui ne pensait jamais à rien. Laffont. 2013. Exergue. 

04 mai 2013

La Marne et ses senteurs


"Après la chaleur des semaines précédentes, la pluie d'orage délivre les odeurs emprisonnées par l'été. Les gouttes explosent à la surface de l'eau. Une bruine légère s'élève dans la vallée. L'air sent à la fois le gazon mouillé, l'herbe coupée, l'argile humide, les feuilles rouies. Parfum de fin d'été plutôt que de début d'automne. L'acidité, le dessèchement, la chaleur végétale sont encore sensibles. La Marne dégage des relents marécageux. Même les piliers du viaduc exhalent une odeur que la pluie a révélée, une note minérale et chaude qui évoque l'asphalte trempé en été."

"La pluie a ressuscité des parfums enfermés par la sécheresse cette fameuse odeur d'escargot que répand l'humidité après l'orage. Des effluves de prairie mouillée montent du sol lorsqu'on enjambe les herbes hautes. Les fils tissés par les araignées étincellent et égouttent de minuscules billes d'argent."

Etonnant Jean-Paul Kauffmann, qui poursuit à son rythme livre après livre un itinéraire littéraire hors du commun, se racontant en pointillés au-travers des divers endroits de solitude de notre planète qu'il parcourt à pas comptés. Son dernier opus, remontant la Marne jusqu'à sa source (car "remonter c'est la vie"), est habité par tous les arômes de la France en fin d'été. "C’est peut-être à cause de mon goût pour le vin. Mais peut-être davantage ici, parce que j’ai essayé de décrire l’odeur de l’eau. Ce n’est pas facile, et elle est très différente à mesure que vous remontez la rivière. C’est pour cela que je rends hommage à Simenon, qui a su restituer ce sens olfactif un peu tabou, signe de notre animalité. C’est le corps qui s’exprime à travers ce livre." 

 
Jean-Paul Kauffmann. Remonter la Marne. Fayard 2013 . 263 pages. Extrait 45, 46, 152.
Pierre Maury. Un kilomètre à pied, et fusent les idées. Le Soir. Livres. Samedi 4 mai 2013

03 mai 2013

Acouphènes


"Bourdonnement d'abeilles dans l'oreille droite. La mort fait son miel."
Jean Sullivan
 
 
Lu dans:
Jean Sullivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 68

01 mai 2013

En bref


"Si vous parlez, c'est pour être compris. Si vous n'êtes pas compris, taisez-vous ou dites autre chose." (*)

Vingt-deux doctorants de l'université de Lorraine se sont livrés à un concours d'un nouveau genre : présenter leur thèse en cent quatre-vingts secondes chrono, en public et devant un jury composé d'auditeurs naïfs – journalistes, responsables de ressources humaines ou encore communicants. Une première en France. Objectif: être compris par tout le monde, même par sa famille, après avoir bénéficié d'une formation à la présentation alliant simplicité, structure du discours et gestuelle avec des coachs professionnels de théâtre. 

 
Lu dans:
(*) auteur inconnu, cité par Lucien Noullez. Des équipages inaccomplis. L'âge d'Homme. 2013. 202 pages. p.53
Nathalie Brafman. Concours du meilleur vulgarisateur de thèse en 180 secondes chrono. Le Monde. 24.04.2013.

30 avril 2013

Quelque chose en mai


"Mai c’est beau et c’est fou. Surtout le début du mois. Il y a quelque chose qui se passe. Quelque chose, justement, d’impossible à oublier."
Ilaria Gremizzi .

15 ans et la vie devant. Un tapis de pétales de cerisiers du Japon à l'arrêt du bus. Viansson Ponté vient d'écrire dans le Monde que les Français s'ennuient, et soudain ils occupent la Sorbonne. Du soleil, des examens à préparer, l'oreille collée à ma radio Clarville jusque tard dans la nuit. L'impression étrange d'un décalage avec ce qui intéresse les adultes, le regret tenace de ne pas être à Paris où ça se passe. Une odeur de muguet superposée à une odeur de cramé. Mai, mai, mai, Paris Nougaro chante et je vis. 

Je vous souhaite un bon 1er mai
CV.

Lu dans :
Ilaria Gremizzi, Les nigauds de l’oubli et autres saloperies, roman, Le Castor Astral, coll. « Escales des lettres ». 2013. 264 p

Le bal des sorcières


"T'es fou
Tire pas
C'est pas des corbeaux
C'est mes souliers
Je dors parfois dans les arbres."
    Paul Vincensini

A la chasse aux sorcières,  ne pas se tromper de sorcière. Les comptes d'après-guerre ne sont pas toujours très nets, et les tondues pas nécessairement de grandes traîtresses. A l'heure actuelle, l'épuration change de nature mais une parole perdue bien placée n'en tue pas moins. Si ce qui est dit n'apporte rien par rapport au silence, taisons-nous. 

28 avril 2013

La modestie d'un Nobel


«Mon œuvre est fichue, car je n’ai pas été capable de parler des simples gens que je croise tous les jours dans la rue ».
Pablo Neruda

Paroles prémonitoires, que l'on prête au jeune Neruda à l'âge de seize ans, alors qu'il n’a pas encore de conscience politique ni d’expérience poétique. Comme s’il pressentait déjà ce qu’il lui faudrait acquérir pour devenir un jour le grand poète qu’il deviendra.



Lu dans:
Redécouvrir Neruda, Francis Combes La Revue du projet, n° 26, avril 2013 

27 avril 2013

Une singularité dérangeante


"Convaincus que les technologies feront un jour émerger une espèce nouvelle, qui sera délivrée des limitations dont souffre encore l'humanité (la maladie, le vieillissement, la mort. .. ), les utopistes du posthumain annoncent l'avènement prochain de la « Singularité », par quoi ils entendent le moment où la fusion de l'humain avec les machines se sera accomplie. Que la prophétie soit fantaisiste ou non, la question qu'on doit se poser aujourd'hui est d'abord de savoir comment elle a pu paraître désirable, ou tout simplement formulable."
Jean-Michel Besnier

Il quête la piécette, assis en tailleur dans une galerie marchande. Habit de Charlot, prostré et silencieux comme le serait un automate auquel un sourire, un don, une parole adressée rendent la vie. Il émet à ce moment un couinement mécanique amusant, tend la main en un geste saccadé accompagné d'un hochement de tête. On ne sait si on admire l'homme qui peut imiter aussi parfaitement le robot, ou la machine qui ressemblerait à ce point au Charlot de notre enfance. Par où passe la frontière ténue qui fait notre humanité, et d'où vient que la masquer nous amuse? Un artiste de rue a été ce jour mon philosophe. 


Lu dans :
Jean Michel Besnier. L'homme simplifié. Fayard. 2013. 205 pages. Extrait p.15

25 avril 2013

Sur les doigts qui restent


"Je compte les jours
Sur mes doigts
J'y compte aussi mes amis
Mes amours
Un jour
Je ne compterai plus que mes doigts
Sur mes doigts."
    Paul Vincensini

Devant l'hôpital Erasme, un vieil homme assis au soleil fume un cigare. Il est amputé d'une jambe, et d'une maigreur effrayante. Il me sourit et me dit spontanément "Qu'est-ce qu'on est bien, hein." Au couchant de l'existence, le bonheur instantané réduit ses exigences. En est-il moins heureux pour autant, pas sûr. 
 

Simple (t)


"Simplet, ce septième nain dont Berthoz écrit qu'« il n'est pas aussi simple qu'on croit. Il est comme le ravi de la crèche provençale, non pas l'idiot du village, mais le témoin et le sage, l'émerveillé ouvert à tous les possibles. »
JM Besnier
 
 
Lu dans :
Jean Michel Besnier. L'homme simplifié. Fayard. 2013. 205 pages. Extrait p.35

24 avril 2013

Les reculs du progrès


400 av JC.
"Dans Phèdre, de Platon, Socrate déplore le développement de l’écriture. Il avait peur que, comme les gens se reposaient de plus en plus sur les mots écrits comme un substitut à la connaissance qu’ils transportaient d’habitude dans leur tête, ils allaient arrêter de faire travailler leur mémoire et devenir oublieux. » Et puisqu’ils seraient capables de « recevoir une grande quantité d’informations sans instruction appropriée », ils risquaient de « croire posséder une grande connaissance, alors qu’ils seraient en fait largement ignorants ». Ils seraient « remplis de l’orgueil de la sagesse au lieu de la sagesse réelle ».

1400 .
"L’arrivée de l’imprimerie de Gutenberg, au XVème siècle, déclencha une autre série de grincements de dents. L’humaniste italien Hieronimo Squarciafico s’inquiétait que la facilité à obtenir des livres conduise à la paresse intellectuelle, rende les hommes « moins studieux » et affaiblisse leur esprit. "

2008 .
"Est-ce que Google nous rend idiots? Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte."

Lu dans:
Nicholas Carr. Est-ce que Google nous rend idiots ? (Is Google Making Us Stupid?). Juin 2008. The Atlantic. Traduction Framalang : Penguin, Olivier et Don Rico.
Jean-Michel Besnier. L'homme simplifié. Le syndrome de la touche étoile. Fayard. 2013.  203 pages. p.49 

23 avril 2013

Pertes et gains


"Sœur Marie-Julienne, du monastère de la Paix Notre-Dame est décédée dans le silence. Elle avait laissé en évidence un papier sur son bureau: « Je quitte tout mais je ne perds rien ... »
L. Noullez

La phrase me fait sourire par la double lecture qu'elle offre: du mysticisme pur au désenchantement le plus absolu. Dans le cas présent, on penche pour la première même si l'existence d'une moniale n'est guère exempte de doutes destructeurs. 
 

 
Lu dans :
Lucien Noullez. L'âge d'Homme. 2013. 202 pages. p 19

21 avril 2013

L'homme à la veste de daim


"(..) une pratique se répand en Italie, celle du café, ou du sandwich « en attente ». Dans un café, un consommateur commande deux cafés, l’un pour lui, l’autre en attente, pour une victime de la crise, qui n’a plus les moyens de se payer un café le matin, souvent un SDF qui le boira à sa santé. Comme beaucoup de privilégiés, je ne sais pas ce que c’est que d’être clochard, ou simplement dans une grande nécessité. Comme vous, je redoute la pauvreté. Cependant, j’ai une vague idée de la sensation que peut produire un café en attente, au motif de l’anecdote suivante.
J’avais douze ans. Pour des raisons que je pourrais expliquer, nous vivions modestement, voire difficilement. (..) Au coin de la rue Saint-Séverin, il y avait une crêperie. Parfois, j’avais réuni assez d’argent, un franc cinquante, pour acheter une crêpe sur le chemin du retour. J’avais de quoi m’offrir la crêpe premier prix : crêpe au sucre ; rarement la crêpe à la crème de marron. Un jour, je fis la queue, il y avait devant moi deux ou trois personnes, j’attendais mon tour pendant que le crêpier tournait le rouable sur le plateau chauffant, faisant les crêpes l’une après l’autre. Puis, ce fut mon tour, je commandai ma crêpe. L’homme ne fit aucun geste particulier, simplement les mêmes, faisant et refaisant toute la journée la même crêpe. Puis, il emmaillota la crêpe dans une petite serviette en papier et me la tendit. Je sortis ma pièce de un franc, et les petites pièces jaunes qui totalisaient cinquante centimes, que j’avais économisés depuis plusieurs jours. Au moment de payer l’homme me dit : c’est payé mon garçon, le monsieur qui était devant toi a payé pour toi. J’en fus stupéfait ; je cherchai vainement dans la direction où il m’avait semblé voir partir le monsieur, dans l’espoir de le voir, le remercier. Il me semblait qu’il avait une veste marron en daim. Enfin, je le vis qui partait au loin, à travers la foule qui descendait la rue Saint-Séverin dans l’autre sens. Il marchait, de dos, tranquillement. Il était déjà au moins à cent ou deux cent mètres. C’était trop tard. Je ne l’ai vu que de dos. Je n’ai jamais vu son visage. Je ne sais pas, je n’ai jamais su qui il était. Il n’a jamais su qui était ce petit enfant qui économisait pour s’acheter des crêpes. Je n’ai jamais vu son visage, mais pourtant, je le revois, tous les jours, depuis quarante ans." 
 

Lu dans:
Vincent Fleury. Je le revois. Mediapart. 20 avril 2013

Sky's the limit


"Un vrai chemin est toujours tracé dans rien. Regardez les oiseaux."
Paul Vincensini (1930 - 1985)
 
Quelle chance d'avoir conservé un peu d'oiseau en nous , et l'horizon pour seule limite lors de certains moments choisis de notre existence où tout paraît possible. Moments rares, qui aèrent le quotidien et lui donnent un sens.

19 avril 2013

Sagesse de Paul Vincensini


"Un ouvrier dort
Si je croyais aux prières
Je voudrais
Prier pour ses mains."
Paul Vincensini (1930 1985)

Ils ont le mot rare pour raconter leur quotidien. L'heure du lever bien avant la mienne, les moyens de fortune pour se réchauffer les mains en hiver, la poussière qui vous encrasse tout, les boyaux borgnes dans lesquels ils se poussent comme des rats pour en extraire les conduites pourries, les faux-plafonds dans lesquels se passent des journées entières, les tranchées inondées où macèrent les pieds et les mains. Une armée de l'ombre qui répare notre électricité, nos meubles, nos chassis, creusent des tranchées dans nos murs et nos trottoirs, remplacent les pièces de nos autos et de nos chaudières, calfeutrent les fuites d'eau, les égoûts, les conduites de gaz, tout ce qui poisse, pue, mouille, fait tousser et piquer les yeux. Les mains cassées, les coudes endoloris, le dos raide ils ont honte de se plaindre si jeunes de maux de vieux et hochent la tête pensivement quand un économiste énonce les raisons pour lesquelles il faudra prolonger la durée du travail, citant tel peintre de renom, tel écrivain, tel médecin, tel juge qui travailla jusqu'à septante ans et plus. Sans doute ne parle-t-on pas des mêmes travailleurs, mais ceux auxquels je pense, ceux qui usinent à longueur d'existence le bois, le métal, le ciment, l'isolant poussiéreux, les produits volatiles, toutes choses qui leur imprègnent la peau, les cheveux, les poumons, les muqueuses pour que nous puissions lire à l'aise le soir, au chaud, bien propres et bien reposés, ceux-là aimeraient aussi, avant d'être définitivement cassés, pouvoir profiter d'un peu de douce existence. 

17 avril 2013

Ecrits du quotidien


"Le brochet: immobile à l'ombre d'un saule, c'est le poignard dissimulé au flanc du vieux bandit."
Jules Renard

Une écriture d'époque, à fleuret moucheté: on entend le bruissement du saule, le friselis de l'eau, l'argenté des nageoires, l'incertitude du guet, le tout davantage suggéré que décrit. Trésor compromis? Pas sûr, mais la petite Poucette 2013 utilise sans aucun doute une syntaxe différente, plus phonétique et exigée par la petite taille des touches de son smartphone: OQP jeteléDjadi j'tapLdkej'pe  l'S tomB tabitou ôfèt (trad: Occupé, je te l'ai déjà dit, je t'appelle quand je peux. Laisse tomber. T'habites où au fait?). Concision conjuguée à une survalorisation du vécu quotidien, une démesure de mots utilisés en boucle, dans le parlé comme dans l'écrit, qui m'amusent autant qu'ils m'étonnent.  "Cool, tu es vraiment génial, un hyperpro", propos dithyrambiques pour accueillir un invité qui - miracle - arrive simplement à l'heure prévue, le jour prévu. "Ce que tu as composé est vraiment unique" pour une chansonnette d'anniversaire, le champagne est sorti pour inaugurer l'Univers du tapis, le gigamégastore ou le parfum des stars vendu à 5 euros chez Lidl. On survalorise ce qui autrefois paraissait évident, et on se la surjoue(*) pour décrire sa vie quotidienne : "Le kayak, c'est ma passion !",  répété trois fois : "Que du bonheur !".  L'absence de grands périls et de grandes conquêtes nécessitera peut-être à l'avenir de créer de grands récits. L'Univers du mot pour échapper au quotidien banal. 

Lu dans:
Jules Renard cité par Lucien Noullez. L'âge d'Homme. 2013. 202 pages. p 15
(*) terme emprunté à Michel Houellebecq. Configuration du dernier rivage. Flammarion, 104 p., 15 €

16 avril 2013

Rendez-vous dans trente ans


« Une histoire racontée peut signifier le monde avec plus de profondeur qu’un traité de philosophie »
Merleau-Ponty 

Une histoire courte, découverte fortuitement, et que je trouve belle. "Cette  lettre, mon père l’a reçu 15 ans après sa mort.Un de ses anciens ─  quoi au juste  ? : camarade de lycée, de régiment, ou collègue? ─   s’excusait de n’être pas venu au rendez-vous du 1er janvier 2000 sur les marches du lycée G… Il n’avait pas oublié le rendez-vous mais l’hiver et  la maladie ne lui avaient pas permis de faire le voyage. Il proposait une autre rencontre… Ma mère ne connaissait pas l’expéditeur, et comme elle était déjà très fatiguée à l’époque, je me suis chargée de la réponse. Cette lettre je ne sais ce qu’elle est devenue, je ne l’ai pas retrouvée dans les affaires de ma mère. Elle a dû être  détruite ou perdue dans tout le fatras du déménagement et c'est pourtant la seule lettre qui m'importait. Je n’ai jamais   regretté  de pas avoir cherché à en savoir plus. Les personnes s’en vont avec leurs mystères, et si mon père ne m'avait jamais raconté toutes les histoires de sa vie, je me devais de le respecter. L’an 2000 représentait pour beaucoup de sa génération un évènement exceptionnel, et aussi une promesse d’espoir. Et maintenant , est-il encore possible de  se donner rendez-vous dans trente ans ? Un jour couleur d'orange ? "
 

Lu dans:
Olala. La lettre de l’an 2000. 14 avril 2013. Mediapart.  

L'amant


"Il m'a tellement manqué..
Je sais que je ne peux pas vivre sans lui trop longtemps. Il me réchauffe, il me donne de l’énergie. Il m’est indispensable comme l’air que je respire et comme l’eau que j’aime boire. Son absence m’a pesé, incroyablement. Il éblouit mes matins et il embellit mes soirs. Parfois il joue avec moi. Il passe juste quelques instants, comme pour me faire coucou et il s’en va très vite, comme s’il avait des trucs importants à faire ailleurs. Je sais que je dois tout laisser tomber, ne m’intéresser qu’à lui, le regarder intensément, pour lui signifier qu’il compte pour moi.  Il n’est jamais deux fois le même. Jamais au même endroit. Il se déplace beaucoup, tout le temps, depuis toujours. Je l’aime, j’ai tant besoin de lui. Depuis des mois il s’est fait rare. Je me suis dit que ça va être comme toujours, il finira bien par revenir, ce n’est pas possible autrement, ça n’est jamais arrivé.  Ce matin, pour le coup, c’est lui qui m’a réveillée. Alors j’ai décidé, aujourd’hui je vais parler de lui, je vais vous le montrer, mais vous le connaissez tous. Moi je le connais comme vous, je le regarde chaque jour, je le prends en photo souvent, sous toutes les coutures, dans toutes les positions.

Il m’a tellement manqué (..)
.. le soleil.
 
Lu dans:
Gabrielle Teissier. 13 avril 2013. Mediapart.

14 avril 2013

Semailles et moissons


« Vivre, c’est se réveiller la nuit dans l’impatience du jour à venir, c’est s’émerveiller de ce que le miracle quotidien se reproduise pour nous une fois encore, c’est avoir des insomnies de joie. »
      Paul-Emile Victor

La myriade enseignante s'ébroue ce matin de reprise des cours après les vacances de Pâques, "dernière station avant l'autoroute" vers le 30 juin. Pour certain(e)s qui me sont cher(e)s, c'est même la der des ders, qu'elle leur soit ensoleillée. "Si le quinze avril tu as semé, tu auras blé dru et serré" (proverbe rural). Une bien belle journée s'annonce, les initiés savent pourquoi.

13 avril 2013

A découvert


"Chez moi, pas de compte en Suisse à découvrir, juste un compte en France à découvert."
Sagesse anonyme

Qu'en peu de mots l'humoriste, cet "homme de bonne mauvaise humeur" (Jules Renard), trace l'imperceptible séparation entre les tracas quotidiens de l'en-haut et de l'en-bas. 


Yalla


"Mille choses avancent; neuf cent quatre-vingt-dix- neuf reculent: c'est là le progrès."
Henri Frédéric Amiel

Lu dans:
Henri-Frédéric Amiel (18211881), écrivain philosophe suisse romand, Journal intime.

12 avril 2013

Les anniversaires ravageurs


"Félicitations! Une année de moins!
Cioran

On lui fêta son centenaire l'an passé en grande pompe. Ses 101 ans passèrent inaperçus. Elle voit moins bien, entend mal, ne lit plus, le café est tiède, les croûtes de pain sont dures, la famille lui paraît distante. Atteindre ses cent ans était un défi, la suite est un purgatoire, comme si arrivée en train à bon port on avait oublié de la faire sortir du wagon. Depuis ce moment, elle attend. 

Lu dans:
Cioran cité par Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages, p 124

11 avril 2013

D'Homère à Neruda


"Tout pouvoir occupe tout l'espace disponible."
Thucydide

Une journée s'achève, pas trop chargée professionnellement, qui me permit de lire ma presse quotidienne, quelques pages d'un ouvrage d'histoire sur le quotidien d'Hitler, des mails empreints d'amitié, de poésie et de sagesse simple, de visionner les actualités du monde. Se mêlent dans ma tête au moment de plonger dans le sommeil, pêle-mêle quelques réflexions sur l'emprise de l'argent visible et invisible, la folie du pouvoir, l'aveuglement des convictions extrêmes. Et puis ces quelques images fugaces de la dépouille de Pablo Neruda le poète chilien décédé quelques jours après la chute de son ami Allende, exhumé à fin d'enquête de la tombe où il reposait face à l'océan Pacifique. Je crois l'entendre murmurer un de ses premiers poèmes "hier est un arbre aux longs branchages, à l'ombre duquel je suis allongé, abandonné à la mémoire": même dans la mort il ne connaîtra plus le repos. Fut-il empoisonné comme on le soupçonne, par crainte des phrases trop évocatrices de liberté? Tout pouvoir occupe tout l'espace disponible, prédisait Thucydide avant de connaître lui-même une mort violente: Homère est nouveau ce matin, et rien n'est aussi vieux que le journal d'aujourd'hui (*).   


Lu dans:
Thucydide cité par Jean-Claude Barreau. L'Eglise va-t-elle disparaître? Seuil. 2013. 132 pages, p.116
Péguy cité par Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages, p 39.

09 avril 2013

Nos vies comme nos routes


 "L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est conduit."
La Rochefoucauld

"En dispensant de choisir et de se tromper, les recommandations du GPS flattent à la fois le goût d'obtempérer et le désir d'avoir le contrôle; elles témoignent du fait que, pour obtenir d'eux la discipline, il faut donner aux hommes le sentiment du libre-arbitre, (..) jusqu'au drapeau à damier qui confère la valeur d'une victoire au simple fait d'arriver à destination."  Souriez, et tentez d'imaginer un instant le nombre de GPS qui balisent notre existence, nos achats,  nos votes, nos habillements, nos choix culturels. Comme le note avec humour Raphael Enthoven, "dans la grande guerre que l'homme se livre à lui-même en produisant des machines qui lui échappent, GPS est la Mata Hari de la robotique : il change la vie, supprime les retards, adoucit les voyages et apaise la conduite, mais tous ces bienfaits font oublier que quiconque désire véritablement la liberté doit maintenir en lui l'humeur d'un vagabond." 

Lu dans :
Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages. Extraits pp. 27-29

Présence du passé


"La nostalgie n'est pas le regret du passé, mais sa présence."
Lucien Noullez

Un enfant et sa luge dans la neige, un vieil homme meurt en laissant choir une "boule à neige" en verre, un ouvrier jette une luge ancienne dans le feu ("Throw that junk" "Jette ce machin"), trois scènes clé de l'inoubliable Citizen Kane d'Orson Welles. J'y repense en découvrant la luge emportée la semaine passée par mes petits-enfants dans ce qui appartient déjà à leurs souvenirs d'enfance, les montagnes et la neige. Nous passons une vie à tisser la trame qui nous habille en propre, maillant imperceptiblement le passé au présent. La nostalgie est un mot heureux. 


Lu dans:
Lucien Noullez. L'âge d'Homme. 2013. 202 pages. 

07 avril 2013

Sagesse de Voltaire


"Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger.
Fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère,
que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi , que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution.
Que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil,
que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire,
qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau,
que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie
car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir."

       Voltaire. Prière à Dieu. Traité sur la tolérance.
  

"Analyser un livre ! Que dirait-on d'un convive qui, mangeant une pêche mûre, en retirerait les morceaux de sa bouche pour voir ?"
Jules Renard . Journal.  15 mars 1892
 

05 avril 2013

Zadig avait-il un compte en Suisse ?


"Ce n'est pas une chose de peu d'importance que de choisir ses ministres. Car c'est par les gens que le prince tient auprès de sa personne que l'on juge de son esprit et de sa prudence."
Le Prince, Nicolas Machiavel

François Hollande, et d'autres têtes élues ou couronnées, peuvent méditer les sentences du Prince par les temps qui courent, et se dire avec Machiavel que décidément il est plus sûr d'être craint que d'être aimé. Tout en rêvant d'être Zadig, dont Voltaire écrivait "qu'on l'admirait, et cependant on l'aimait." Autre époque. 


Lu dans:
Nicolas Machiavel. Le Prince. Trad. Abraham-Nicolas Amelot de la Houssaie. Ed. H. Wetstein, 1683, chap. XXII, p. 197 (sur Wikisource)

31 mars 2013

Ah la tarte aux pommes !


"Il y a tellement de stimulations au moment où on va passer à table. On peut avoir faim, être fatigué de sa matinée, avoir envie de se donner un vrai plaisir ou simplement ne pas vouloir refuser les suggestions de l'autre. Tiens, hier, c'était tellement manifeste. Depuis plusieurs jours, je m'étais dit que j'allais davantage faire attention à ma faim. j'arrive au restaurant - nous allons tous les midis dans le même - et le restaurateur que je connais bien, s'avance vers moi et me dit : "Monsieur Redon, j'ai des rillettes, vous allez m'en dire des nouvelles !" Je me suis entendu dire: "Non merci, je ne prendrai pas de rillettes", simplement, tranquillement. "Mais j'ai une tarte aux pommes en dessert, un vrai régal, il vaut mieux la commander tout de suite pour être sûr qu'il en reste", a ajouté le tentateur. Nous entendons tous la voix du restaurateur en train de prononcer cette phrase, le carnet en main, jetant un coup d'œil avisé vers la cuisine, puis nous regardant de nouveau avec un air protecteur et sûr de lui. Et moi: "Allons-y pour la tarte aux pommes !"
L'histoire est trop belle! J'ose passer en mode raisonnement bancaire: nous sommes dans une société de consommation. Le banquier pense instantanément argent, le restaurateur, même s'il a à cœur de bien soigner ses clients, est là pour vendre ce qu'il a préparé. Imagine-t-on un restaurateur dire: « Écoutez, le dessert, ne le prenez pas, vous avez suffisamment mangé!»
Annie Lacuisse-Chabot

Bonne fête de Pâques !
CV.

Lu dans:
Dr Annie Lacuisse-Chabot. Maigrir, la transformation de soi. Odile Jacob. 2009. 238 pages. Extrait p.71,72

30 mars 2013

Scènes de bonheur quotidien


" (..) nous plantâmes notre tente dans un camping de Pompéi. Après plusieurs jours de visites, riches en surprises, de la capitale du sud de l'Italie, il était donc fatal que nous finissions par visiter les célèbres ruines. J'ai souvenir à la fois d'une errance un peu égarée parmi le labyrinthe des nombreuses allées désertes, et de l'étrange impression, renforcée par l'épais brouillard qui régnait ce matin-là, de traverser une ville contemporaine sur le point de s'éveiller.  Nous pouvions admirer, au sein d'une lumière tamisée, assez onirique à vrai dire, des scènes de vie quotidienne du temps de la splendeur de la cité et ce qui se donnait à voir était stupéfiant, non seulement de par l'état de préservation et la qualité même du dessin et des couleurs mais par l'empathie de bonheur ineffable qui en émanait. Comment donc, me dis-je alors, a-t-on pu nous faire croire dans nos écoles républicaines que nous avions atteint un style de vie supérieur à celui qui se laissait deviner au travers de ces images? Il semblait d'une évidence confondante pour quiconque savait interpréter le message implicite de ces fresques, dont la patine avait résisté à près de vingt siècles, qu'un fait de civilisation merveilleux avait pris place ici en ces temps lointains, à l'ombre du Vésuve, et peut-être d'ailleurs - me dis-je encore - du fait même de cette menace qui restituait à l'existence sa valeur réelle."
Denis Grozdanovitch.

Il me plut d'imaginer, hier à divers moments de ma journée, la vie quotidienne d'un médecin pratiquant à Pompéi le 24 août 79 quelques heures avant l'éruption du Vésuve, de Zénon Ligre de Marguerite Yourcenar lors de sa vie d'errance sur les routes européennes de la Renaissance, ou d'un chamam imposant les mains à la même heure que moi dans un endroit reculé à l'autre bout de la planète. La sécurité qu'offre notre insertion dans une société surorganisée nous garantit-elle un bonheur et une qualité de vie équivalents? Elle y contribue probablement, mais la notation de Denis Grosdanovitch sème comme un doute. 
 

Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait pp.205-206        

29 mars 2013

Sagesse de Montaigne


"Chez moi, je me retrouve un peu plus souvent dans ma librairie, d'où tout d'une main je commande à mon ménage. Je suis sur l'entrée et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et dans la plupart des membres de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues; tantôt je rêve, tantôt j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici."
    Inscription sur les murs de la bibliothèque de Montaigne (château de Montaigne, commune de Saint-Michel-de-Montaigne, Dordogne)

Il est minuit. Je rentre d'une réunion éprouvante, par une route qui ne le fut pas moins - pare-choc contre pare-choc et neige sur toute la petite ceinture de Bruxelles. Ce temps perdu me permet de débriefer ma soirée, m'interrogeant avec Montaigne sur ce qui pousse l'homme à quitter durant une si longue période de sa vie sa bibliothèque et ses proches pour les tourments des activités sociales. Une image construite de soi-même, les illusions de remplir une mission sur terre, et mille autres raisons enfouies dont nous ignorons jusqu'à l'existence. Il faudra qu'un jour je rende visite à ce Michel de Montaigne en son château, qu'il me conseille. 

28 mars 2013

God save the Queen


"Tout se déroula admirablement selon le rituel immuable qui prévaut encore dans cette upper class britannique: conversations futiles émaillées de plaisanteries convenues tout au long du repas (tout propos sérieux étant prohibé), rosbif saignant accompagné de flageolets et de pommes de terre sautées, jellies douceâtres tout de suite suivies du cheddar servi avec le porto, puis le toast tonitruant porté à la reine - tous debout, verres levés bien haut -, enfin, la permission accordée de fumer le cigare dans la salle de billard."
 Denis Grozdanovitch

So british, en trois lignes l'atmosphère feutrée des Silences du colonel Bramble et du Carnets du major Thompson. Il s'en est passé des choses depuis.. 


Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait p.234

26 mars 2013

La réussite d'une vie


"Je ne serais pas arrivé là où je suis si j'avais bu."
Sagesse d'un patient anonyme

Il est tout cassé par l'âge, et par les mauvaises affaires qui l'ont complètement ruiné. Il squatte la maison d'une amie plus riche devenue démente. Ses amis sont morts, ou l'ont renié. Entouré de ses chats, il ne possède plus qu'une vieille épave roulante des années septante, consommant de l'huile et de l'essence à part presqu'égale. Au décours de la consultation, je m'inquiète de sa consommation d'alcool et la réponse fuse, superbe: "Dis, je ne serais pas arrivé là où je suis si j'avais bu." Je souris intérieurement, jaugeant l'opinion flatteuse qu'il a de son parcours d'existence et son actuelle infortune. Et aussitôt je souris de moi, de cette outrecuidance qui m'autorise à porter un jugement sur des évènements, des défis et des défaites dont j'ignore tout et qui valent peut-être les plus belles victoires des plus grands de ce monde. 

25 mars 2013

Chaste folie


"Si Auguste lui-même, empereur de l'univers, m'avait fait l'honneur de m'offrir le mariage, j'aurais préféré être appelée ta putain plutôt que son impératrice."

Prudes s'abstenir. La passion charnelle de la Très sage Héloïse, "pour qui fut châtré et puis moine Pierre Esbaillart à Saint-Denis, pour son amour eut cette essoine" (Villon, La ballade des dames du temps jadis) ne s'estompa guère avec les années. Devenue supérieure de monastère, elle écrit son infortune à celui qui fut le plus grand théologien de son siècle (1079-1142), et son amant. Lettres d'une passion que ne tarissent ni l'absence, ni l'engagement religieux de l'un et de l'autre. Il me rassure personnellement de découvrir pareille incarnation de la folie amoureuse dans l'histoire des grands témoins de mon église.

Clin d'oeil: quel plus beau message imaginer pour deux couples de lecteurs de ce CaféJournal fêtant ce 26 et ce 27 leurs 20 et 30 ans de mariage


Lu dans:
Jean-Claude Barreau. L'Eglise va-t-elle disparaître? Seuil. 2013. 132 pages. Extrait p.111

24 mars 2013

La face cachée du tourment humain


"Causes du tourment humain: non les choses mais les idées sur les choses."
Montaigne

... telle la boîte qu'un père mort laisse dans son arrière-boutique avec une étiquette A NE PAS OUVRIR. Le jour où il l'ouvre quand même, son fils découvre qu'elle contient une centaine d'étiquettes sur lesquelles est imprimée la mention A NE PAS OUVRIR. Nos existences s'encombrent de tourments similaires. 



Lu dans :
Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages. Extrait p. 100 

Le hasard d'un Nobel


"Sérendipité: art de profiter de l'inattendu."
Irving Langmuir

L'histoire est belle. En 1988 Alfred Nobel, enrichi par la mise au point de la dynamite, découvre un jour dans un quotidien sa nécrologie prématurée: «Le marchand de la mort est mort. Le Dr Alfred Nobel, qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier. » Il en fut à ce point traumatisé qu'il décida de laisser au monde une meilleure image de lui-même en léguant une grande partie de sa fortune à la création d'un prix qui porterait son nom et récompenserait à la fois les gens qui œuvraient pour la paix dans le monde, les grands découvreurs scientifiques et les meilleurs écrivains du moment. Le prix Nobel dut sa naissance à une heureuse erreur fortuite.  

Lu dans:
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait p.78 

Rio comme vous ne le verrez jamais



Le Norvégien Joke Sommer et le Français Ludovic Woerth se sont élancés ce mois-ci depuis un ULM au-dessus de Rio de Janeiro en wingsuit (combinaison équipée d'ailes).

23 mars 2013

Hommeries ordinaires


"Là où il y a l'homme, il y a de l'hommerie."
Rabelais

Scène de métro hier matin. Deux hommes se querellent, pour la position d'une valise. Ni enjeu, ni victoire. Le silence revient à Arts-Loi: l'un des deux est arrivé à destination. Simple mise en jambe pour la journée.
Rabelais cité par :
Jean-Claude Barreau. L'Eglise va-t-elle disparaître? Seuil. 2013. 132 pages. Extrait p.88

21 mars 2013

Quand liront les prolétaires


"Ça fait lire un tas de gens qui n’avaient pas besoin de lire, finalement. [...] Avant ils lisaient Nous deux ou La Vie en fleurs, et d’un seul coup ils se sont retrouvés avec Sartre dans les mains, ce qui leur a donné une espèce de prétention intellectuelle qu’ils n’avaient pas."
Vidéo de l’émission de l'ORTF "L'avenir est à vous".


Le Livre de Poche fête ses 60 ans. Mal accueilli par une "aristocratie des lecteurs" telle cet étudiant en médecine qui - le mépris dans la voix - en décrit les ravages, à vous vacciner à jamais de "c'était mieux dans le temps". Le marché du poche représente actuellement un bon tiers du marché du livre français. Force est de constater, au-delà des polémiques, qu'il a permis une diffusion des idées jusqu’alors inégalée.  Le prolétariat des lecteurs a remporté sa révolution.

Lu dans:
Le Livre de poche, un danger pour l’aristocratie des lecteurs.   Le Monde. 21 mars 2013.

Un printemps étonné


" .. s'étonner au point de goûter les trilles d'un rossignol à la nuit tombée quand bien même le rossignol serait en fait un petit garçon armé d'un sifflet. Les enfants (..) savent dépouiller leurs sensations de ce que l'intelligence y ajoute et acceptent d'être dupes."
Raphaël Enthoven

Petite évocation en clin d'oeil pour saluer le retour du printemps, et le plaisir que nous prendrons de réentendre la vie s'ébrouer.  
 

Lu dans:
Raphaël Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 151 pages. Extrait p. 138

20 mars 2013


" Je t'aime comme tu es, mais ne me dis pas comme tu es. "
Antonio Porchia
 

19 mars 2013

L'horrible visage du mourant


"On est parfois horrifié de se découvrir soi-même en un autre."
Julien Green

La peur, l'horrible peur. Celle qui nous saisit devant le mourant qui s'agrippe à notre main, si fort qu'on se demande comment on s'en détacherait s'il venait à expirer à ce moment précis. Risque-t-il de nous emporter vers la Géhenne que nous craignions à ce point son étreinte? Guère, pire: il nous renvoie notre image, visitée par le temps comme ces applications pour iPhone qui vieillissent un portrait en quelques secondes. La bonne trouvaille de ces petits logiciels est qu'en secouant le smartphone, tout redevient normal dans la seconde. Il suffisait d'y penser. 

18 mars 2013

Sagesse de Mark Twain


"Les riches qui pensent que les pauvres sont heureux ne sont pas plus bêtes que les pauvres qui pensent que les riches le sont."
Mark Twain
  
Lu dans:
Franz-Olivier Giesbert. Derniers carnets. Flammarion 2012. J'ai Lu 10275. 223 pages. Extrait p.144

17 mars 2013

Sagesse des gains négatifs


"Papa, aujourd'hui j'ai économisé un euro. - Comment ça? - J'ai couru derrière le bus. - Imbécile, si tu avais couru derrière un taxi tu aurais économisé quatre euros! "
d'après Jean-Christophe Rufin.

Il faut se méfier des gains négatifs, ainsi que du sophisme des "vies sauvées". Quand la sécurité routière se targue d'avoir évité quelques centaines de morts de personnes "n'ayant pas eu d'accident sur la route", les rieurs s'amuseront de cette brève de comptoir selon laquelle si 40% des accidents de la route sont dus à des abus d'alcool, cela signifie que 60% des sinistrés de l'automobile sont des buveurs d'eau. La priorité n'est-elle pas de les interdire de volant? 
 
Lu dans:
Raphael Enthoven. Matière première. NRF Gallimard. 2013. 150 pages. Extrait page 88

16 mars 2013

Le bonheur n'est pas donné


"Il y a 36 définitions du bonheur. Personne ne le voit comme un état stable et merveilleux. Beaucoup de personnes cherchent « le » bonheur mais elles se fourvoient. La seule chose qui est à notre portée, c’est d’avoir une vie globalement satisfaisante. Et, surtout, de diminuer inconvénients, insatisfactions et souffrances. Pour être heureux, il faut être capable d’une relative gestion de soi. Vouloir tout contrôler, par contre, c’est une erreur. Se comparer à d’autres aussi est une source d’insatisfaction. D’abord, bien réfléchir à nos  valeurs et à nos objectifs existentiels : que voulons-nous vraiment dans la vie. (..) Ensuite, il est important de pouvoir observer ses propres comportements et, surtout, les situations dans lesquelles ils se produisent. Nous sommes beaucoup plus dépendants que nous le croyons de l’environnement dans lequel nous sommes. Mais attention, trop d’analyse paralyse."
J. Van Rillaer

JACQUES VAN RILLAER. La nouvelle gestion de soi - ce qu’il faut faire pour vivre mieux ». Mardaga. 2012. 288 pages
PHILIPPE DE BOECK. Le bonheur n’est pas à notre portée. Le Soir Mardi 12 mars 2013.  p.15

15 mars 2013

Sagesse de Forrest Gump


"Je courais toujours pour aller partout, mais je ne pensais pas pour autant que cela allait me mener quelque part."
Forrest Gump

Lu dans:
Franz-Olivier Giesbert. Derniers carnets. Flammarion 2012. J'ai Lu 10275. 223 pages. Extrait p.173

14 mars 2013

Le crayon se taille


"Il était une fois quelqu'un qui écrivait ceci : les mots déjà écrits me retranchent ma main. Et cette main, il se mit à la regarder. Il fit un effort pour se rappeler le nom de chacun de ses doigts, puis il décida que sa main tout entière portait son nom puisque aucune écriture ne ressemble à une autre. J'oublie ce que j'écris, et ma main quand elle travaille oublie mon nom, c'est notre façon d'aller vers le réeL."
Bernard Noël

L’écriture manuelle commence-t-elle à perdre la main, le crayon est-il en train de se tailler: un sondage mené en Grande-Bretagne indique que 40 % des gens n’ont plus écrit à la main depuis six mois. Et vous?
 


Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait pp.40-41
Pierre Bouillon. Faut-il encore apprendre à écrire à la main ? Le Soir. 13 mars 2013. p. 12

12 mars 2013

Les pas d'un homme dans la neige


"Les pas d'un homme dans la neige
Qu'est-il allé chercher
Reviendra-t-il
par le même chemin."
Abbas Kiarostami

On peine à imaginer qu'il soit parti pour de bon. Ce furent les meilleurs des voisins, Sabine et Raymond. Ils veillaient sur notre maison avec sollicitude, gardaient nos clefs, réceptionnaient les colis postaux, ouvraient la porte aux patients si j'étais retenu par le trafic. L'apparition de leurs fauteuils à la terrasse annonçait l'été, le bruit du bouchon la mise à table, le grincement de la porte qu'on ferme la nuit. Il portait chic une moustache à la Brassens, et la même bonté dans les yeux. A deux, ils représentaient dans notre imaginaire "notre quartier" où il faisait bon de revenir après les vacances. Si c'étaient des plantes, on les aurait baptisé des Simples, comme ces plantes de monastère qui guérissent les maux les plus divers sans préparation aucune, poussant au jardin comme un cadeau du ciel. Sabine se retrouve seule depuis ce matin, et pleure sans fin dans la maison de repos qui devait abriter leurs dernières années. Les pas de Raymond se sont perdus dans la neige ce matin, aussitôt recouverts par de nouveaux flocons. L'appartement est loué, les meubles éparpillés, plus de fauteuils en terrasse, plus de bouchon. La neige efface tout, sauf le souvenir qu'on garde des gens bons. 
 
Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.9

Into the Wild, la quête impossible du Graal


«Le bonheur ne vaut que s'il est partagé ».
Christopher Mc Candless. Journal.

C'est un beau film de Sean Penn, "Into the Wild", l'histoire vraie de Christopher McCandless. Jeune lauréat brillant, il quitte tout pour courir l'aventure dans son vieux tacot d'étudiant, qu'il abandonne rapidement, se dirigeant vers l'Alaska où il s'installe dans un vieux bus abandonné. Il y vit des produits de la chasse et de la cueillette. Alors que son chemin semblait avoir conduit le jeune homme à la maîtrise de l'autonomie et de la liberté, l'aventure va se conclure par un échec tragique. Satisfait des huit ou dix semaines vécues dans son refuge, Christopher s'apprête à revenir vers la société. Mais une mauvaise surprise l'attend: la rivière qu'il avait traversée à l'aller s'est transformée, grossie par la fonte des neiges, en un torrent puissant et infranchissable. Il n'a plus de munition pour chasser, est saisi par la faim. Il cueille des baies, se trompe de plante et mange des fruits empoisonnés. Agonisant, il note dans son journal «le bonheur ne vaut que s'il est partagé », et se couche pour mourir. Des chasseurs retrouveront son corps.  


Lu dans:
Hervé Kempf. L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Seuil. 2011. 190 pages. Extrait p.110

11 mars 2013

Vie publique, vie privée


"Ronald Reagan a ouvert la voie: en octobre 1989, un an après avoir achevé son mandat de président de la République, il délivrait deux conférences au Japon, à l'invitation du groupe Fujisankei Communications. Sa rémunération: 2 millions de dollars, soit davantage que ce que lui avait rapporté son salaire de président en huit ans."
Hervé Kempf.

Ce commerce d'image avait suscité quelques commentaires acerbes à l'époque, "frappant les narines avec la force d'un sushi vieux d'une semaine" (W. Safire, éditorialiste républicain). Vingt ans plus tard, le fait que des chefs d'État à la retraite fassent commerce de leur célébrité et de leur influence ne choque plus personne que ce soit en conférences, en conseils rénumérés aux entreprises, banques, fonds d'investissement et par la participation à des conseils d'administration. Une bonne gestion de l'image politique, et du carnet d'adresses qui l'accompagne, n'a pas de prix mais suscite quelques (bonnes) questions sur l'objectivité des décisions prises lors du mandat politique lorsqu'on a pareil pactole en ligne de mire. 


Lu dans:
Hervé Kempf. L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie. Seuil. 2011. 190 pages. Extrait p.49

09 mars 2013

Copieur copié


"Il n'y a pas de succès sans copie."
Coco Chanel

Il m'arrive un truc assez drôle: je suis parvenu ce matin à me citer moi-même, croyant citer mon ami Francis Dannemark dans son dernier livre. J'ai quelques excuses certes: une citation isolée de son contexte piquée sur Babelio et qui lui était attribuée, je trouvais la phrase superbe, bien en phase avec mon humeur du moment, je croyais le surprendre au lever ce matin en levant son courrier électronique, je vous laisse lire la suite... 

Cher Carl,
Cela m'a fait grand plaisir, cet écho! Mais ça m’a un peu gêné aussi, car je pense qu'il faut toujours rendre à César ce qui est à César. Surtout avec Internet qui favorise  tellement les dérapages. L'extrait de LVVA que tu proposes, c'est une citation. Et tu en connais l'auteur par cœur et mieux que quiconque...  Je serais vraiment heureux si tu élargissais un peu l'extrait proposé. De cette façon :

« Quand il consulta sa messagerie le dimanche matin, le premier message que lut Max était celui d’un médecin de quartier qu’il connaissait depuis presque trente ans. Les petits bonheurs n’avaient pas de secret pour cet homme et il les partageait par e-mail, au fil de ses lectures et de ses réflexions, avec quelques amis, étudiants et patients. C’était un de ces médecins généralistes devenus trop rares qui prennent le temps d’écouter les gens et qui, les connaissant bien, les soignent avec plus d’affection que de molécules :(..) "Un nouveau jour se lève. Contiendra-t-il un de ces moments d'éternité qui, bout à bout, font notre histoire ? Ces étincelles où on se sent à la fois plus petit qu'un grain de sable et en même temps dilaté dans tout l'univers, où l’on touche à la fois le quotidien et l'éternité. Je vous souhaite une belle journée. »  Quand il descendit au rez-de-chaussée, Max eut la surprise de voir de la lumière qui filtrait sous la porte du bureau de Judith…  ("La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis." Laffont. 2012)
Nous fonctionnons sans cesse entre oubli et mémoire. Les phrases que tu avais écrites se sont glissées dans l’immense réserve des citations qui appartiennent à tous (et deviennent en réalité anonymes), et tu ne les as pas reconnues comme tiennes mais comme justes. C’est une boucle fascinante, qui en dit long sur la façon dont notre esprit fonctionne vraiment, loin de toute vision mécanique ou logique. Tu as fait un emprunt inconscient à un auteur qui n’est autre que toi-même. Cette histoire-là, tu devrais vraiment la partager dans ta rubrique « entre café et journal » ! Elle est trop belle. Amicalement. s. Francis.
C'est chose faite! Je vous souhaite une bonne fin de weekend
CV. 

Aujourd'hui je plonge


"Un nouveau jour se lève. Contiendra-t-il un de ces moments d'éternité qui, bout à bout, font notre histoire?
Ces étincelles où on se sent à la fois plus petit qu'un grain de sable et en même temps dilaté dans tout l'univers, ou l'on touche à la fois le quotidien et l'éternité."
Francis Dannemark

... mais comment s'y prendre, sauf s'en remettre au hasard des événements, pour que ce samedi 9 mars ne soit englouti dans l'oubli des 30.000 journées d'une existence? Prendre une grande décision, mille fois remise, et soudain découvrir qu'on peut s'y tenir. On peut rêver, mais pourquoi pas aujourd'hui le réaliser? 

Lu dans:
Francis Dannemark. La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis. Laffont. 2012. 472 pages.

08 mars 2013

Mères


"Étendue sur une civière,
blême et suturée,
elle se demandait d'où pouvait bien venir
le petit être humide qu'elle avait brièvement aperçu. "
Olga Duhamel-Noyer

J'en connais qui s'y reconnaîtront, dans ce petit être humide désespérément en recherche d'affection de la part d'une mère qui aura fait ce qu'elle a pu. La sacro-saint instinct maternel n'est pas joint au  certificat de naissance. Alors on fait comme si, comme on a lu, comme en a entendu dire, comme on croit devoir faire. Et cela fait des couches et des couches de non-dit, remontant périodiquement comme des bulles de souvenirs venant crever à la surface aux moments les plus inattendus. Pour la mère comme pour l'enfant, il faudra une certaine dose de courage pour accepter de n'être pas ce que les autres veulent qu'on soit. 

06 mars 2013


"Les individus sont des artifices que les gènes ont inventés pour se reproduire."
Pierre-Henri Gouyon
 
Lu dans:
Dominique Dupagne. La revanche du rameur. Michel Lafon. 2012. 345 pages. Extrait p.42
Pierre-Henri Gouyon, Jean-Pierre Henry, Jacques Arnould. Les avatars du gène. Belin 1977

05 mars 2013

Traces fossiles


"L'équipe de l'Anglais Matthew Bennett a mis au jour une vingtaine d'empreintes fossiles d'hominidés dans deux couches sédimentaires de limon et de sable au Kenya. Elles témoignent de caractères modernes comme des doigts de pied courts, un gros orteil parallèle et accolé aux autres, une voûte plantaire et une grande enjambée. Les marcheurs, deux adultes de 1,75 m et un enfant de 92 cm, étaient sans doute des Homo ergaster ou Homo erectus, deux espèces d'hominidés ayant vécu entre 1,9 et 0,2 millions d'années avant notre ère ." 

L'article de Science décrit le type de démarche, l'apparition de la bipédie, la conformité des pas à la marche ou à la course. Il me plaît d'imaginer ces trois humains marchant côte à côte à la recherche de quelques mets pour se nourrir. De quoi parlaient-ils? De quelle joie, de quel projet, de quelle inquiétude?  A en juger par sa taille l'enfant ne devait guère dépasser les 2-3 ans, marchant à peine, et demandant à être porté. Imaginer la chaîne des hasards nécessaire pour que ces traces anonymes croisent ce soir ma rêverie donne le tournis. Il reste à imaginer qu'une trace d'un moment aussi banal de mon existence qu'une marche dans le sable survive 1.5 million d'années pour habiter de manière fugace la pensée d'un hominidé ...   

Lu dans:
Matthew R. Bennett. Early Hominin Foot Morphology Based on 1.5-Million-Year-Old Footprints from Ileret, Kenya. Science 27 February 2009:Vol. 323 no. 5918 pp. 1197-1201
Par Marion Sabourdy,Empreintes fossiles : les plus anciennes preuves d’une bipédie moderne le 23/03/2009ScienceActualité.fr.

Sagesse des cerfs-volants


« - Il est maître des cerfs-volants, dis-je.
Elle parut favorablement impressionnée.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- C'est comme un grand capitaine, mais dans le ciel. »
Romain GARY

Croisé hier quelqu'un de vraiment découragé. On cherche le mot juste, sans aspérité, un message d'envol glissé modestement dans la paume de la main. Surgit l'image du cerf-volant, compagnon des vacances bretonnes en famille, écrasé sur le sable mouillé par un vent mal négocié, les fils entortillés à l'infini. Les enfants perplexes, craignant que la partie soit finie. Un temps interminable est nécessaire  pour débrouiller l'écheveau, épousseter le sable mouillé, colmater une déchirure, réemboîter les baguettes en carbone, et faire revivre le rêve, l'audace, la poésie, la liberté inscrits dans le ciel. Le fil ténu que le vent fait à nouveau chanter entre mon rêve là-haut et mes sandales agrippées à la plage vaut tous les encouragements. 

Lu dans:
Romain GARY. Les Ceifs- Volants. Gallimard. 1983. Folio. 366 pages.
David Khayat. Des larmes et de sang. Odile Jacob. 261 pages. Extrait. Exergue p.11

04 mars 2013

Des limites de la satiété


"Parce que les nombres continuent à l'infini, l'argent est sans limite. De la richesse, nous dit Aristophane, on n'a jamais assez. Le pain, le sexe, la musique, le courage, tous finissent par rassasier l'appétit, mais non l'argent. Il est impossible de mettre un frein au désir de fric. Si un homme reçoit treize pièces, il aspire à en avoir seize, et lorsqu'ils les possède il considère la vie insupportable à moins d'en gagner quarante. La nature impose des limites strictes à la taille d'un individu et à sa durée de vie, mais il n'existe aucune limite semblable pour l'argent. (..) A côté d'un milliardaire, le millionnaire est pauvre."
D. Tammet.
   
Lu dans:
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.220, 223

03 mars 2013

Une décroissance heureuse


"La production d'énergie exige elle-même une certaine consommation d'énergie, dont le volume varie selon la difficulté d'accès de la ressource et l'état de la technologie. Du fait de l'épuisement des ressources les plus accessibles, il faut maintenant dépenser de plus en plus d'énergie pour produire une quantité donnée d'énergie utilisable. (..) Au début du XXème siècle, un baril de pétrole suffisait à réaliser les différentes opérations servant à produire 100 barils de pétrole. Le même baril ne générait plus que 35 barils dans les années 1990, 12 en 2007 - et ce taux continue à baisser."
Hervé Kempf

Se définissant joliment comme « objecteur de croissance », Hervé Kempf assure depuis sa création en janvier 2009 la rédaction de la chronique hebdomadaire « Écologie » du quotidien Le Monde. Dans un petit ouvrage qui se lit d'une traite, "phosphorescent d'idées" l'auteur renouvelle l'écologie politique en balisant les possibilités d'une décroissance choisie et heureuse. On ne refait certes pas le monde en un jour, mais ma vision de mon monde en a été sans aucun doute modifiée. Il fait partie des livres que j'offrirais à mes amis rien que pour le plaisir d'enrichir nos conversations ensuite. 
Lu dans:
Hervé Kempf. La fin de l'Occident, naissance du monde. Seuil. 2013. 155 pages. Extrait p.49.  

01 mars 2013

Un dernier miaulement avant immobilisation


"Déjà l'odeur s'est modifiée. Et le rythme de ma respiration. Je pose une petite boule sur le plateau, je prends le temps de la caresser, nous nous apprivoisons, et hop en route ! Le bonheur de sentir pieds et mains se coordonner sans effort, la terre me guide, je l'écoute, nous nous aimons, juste la bonne teneur en humidité, l'argile se creuse et s'érige, le plaisir vient, la forme également, encore quelques tours, les deux plateaux gémissent en sourdine, un dernier miaulement et, lentement, s'immobilisent. Je lisse avec une petite éponge. Savoure le silence. A l'aide d'un fil métallique, je coupe précautionneusement à la base et je transporte le bol sur la grande table où sèchent déjà d'autres pièces. Je la contemple mon oeuvre. Mais oui, elle existe ! Avec un mélange d'aplomb et de modestie. "
 
Avec ces lignes d'un érotisme subtil je vous souhaite un bon weekend
CV.
 
Lu dans :
Claude Pujade-Renaud. Dans l'ombre de la lumière. Actes Sud. 2013. 304 pages. Extrait p 168-169

Habiter le vide immense


 "Je vous appelle. Je jette votre nom dans le vide dans l'espoir insensé qu'il le comble."
L. Georjin

On se souvient des chants désespérés qui font les chants les plus beaux: plus grande est l'absence, plus grande est la présence potentielle. Une main vide est un néant plus petit qu'une salle déserte, et plus grande est la salle vide, plus de choses elle peut contenir. Nos utopies se nourrissent du vide qu'elles occupent, et dans lequel elles s'épanouissent. Et pourtant... Les grandes utopies jouent ce rôle dynamique qui élargit le champ des possibles, permettent de mobiliser les énergies, mettent en mouvement l'imagination et la volonté humaine. Plus la ligne d'horizon se brouille, plus s'applique la réflexion de Ricoeur selon laquelle une société peut fonctionner sans idéologie, mais pas sans utopie, " car ce serait une société sans dessein ".

Lu dans
Laurent Georjin. Portraits en forme de nuage qui passe.  Esperluète Editions. 2009. 94 pages. Extrait p. 30
Mireille Delmas-Marty. Résister, responsabiliser, anticiper. Seuil. Coll. Débats. 2013. 196 pages.

27 février 2013

Les erreurs bénéfiques


"Gagner aux échecs, c'est simple: la victoire appartient à celui qui commet l'avant-dernière erreur."
 Daniel Tammet

Où comment, au terme d'une démonstration étourdissante, un mathématicien autiste savant nous apprend que la supériorité d'un vainqueur aux échecs "consiste à commettre des fautes de meilleure qualité que ses concurrents. Une erreur gagnante n'est pas le fruit d'une décision irréfléchie, d'un manque de curiosité, ou de la lâcheté. Elle ressemble bien davantage au lapsus heureux d'un écrivain ou d'un peintre, qui introduit soudain des possibilités imprévues dans une page ou dans un tableau, ce que ne peut la meilleure machine."  

Lu dans:
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.241.

26 février 2013

Le programme c'est l'image


"Le programme c'est Nanar. Les gens y veulent plus de programme, y veulent des bonshommes."
Les Guignols de l'info.

Confier son sort à un ex-comique (comme le qualifie avec sobriété Le Monde) et à un bonimenteur qui rase gratis? Tout est désormais possible au royaume de l'image, et nous y sommes. Certaines phrases et assertions glanées dans les programmes de la dernière campagne d'Italie donnent toutefois froid dans le dos, tel le raccourci saisissant attribuant la raison de tous les problèmes de la péninsule à l'Allemagne. Apprendre la langue de cette dernière nous apprendrait pourtant qu'il y plus qu'une nuance entre le "gegenlachen" (rire contre), le "mitlachen" (rire avec, rire ensemble) et le "mitleben" (vivre ensemble). 

24 février 2013

La dimension éthique de l'absence de nombres


"La simplicité des mots utilisés pour compter n'est pas qu'une question de langue, elle revêt aussi une dimension éthique."
Daniel Tammet.

Dans leur langue les Kpelle, tribu du Liberia, n'ont pas de mot correspondant au concept abstrait de nombre. Il existe des mots pour compter, mais qui sont rarement employés au-delà de trente ou quarante. Pour les Kpelle, compter les gens porte malheur. En Afrique, ce tabou est aussi ancien que répandu. Il est partagé également par les auteurs de l'Ancien Testament, pour qui le dénombrement des humains est un acte de mauvais goût.  Dans l'un de ses textes, le romancier nigérian Chinua Achebe se plaint de ces Occidentaux qui lui demandent: « Combien d'enfants avez-vous?» À une question aussi impertinente, "mieux vaut répondre par un silence réprobateur." (..) Il y a plusieurs décennies, on apprit qu'il existait dans la forêt pluviale amazonienne une tribu d'Amérindiens qui ignorait entièrement les nombres. Ils s'appellent Pirahâ ou Hi'aiti'ihi, ce qui signifie « les gens droits ». La population se nourrit de manioc, de poisson cru et de fourmilier rôti. Dès l'aube, les femmes quittent les huttes pour aller cultiver le manioc et ramasser du petit bois, tandis que les hommes partent chercher du poisson en amont ou en aval de la rivière. Ils peuvent passer la journée entière à scruter l'eau, munis d'un arc et de flèches. Faute de moyens de stockage, toutes les prises sont consommées vite. Les Pirahâ répartissent la nourriture de la façon suivante: chaque membre reçoit "une belle portion" dans un ordre aléatoire jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Si certains n'ont toujours pas été servis alors ils demandent à un voisin plus chanceux de partager. Le processus se termine seulement quand tout le monde est rassasié." 

Autres continents, autres cultures. Partant du principe que «les nombres dans leurs divisions et complexités sont utiles à tout », Platon proposa de limiter sa cité idéale à exactement 5 040 familles de propriétaires terriens. Pourquoi 5040? C'est ce que les mathématiciens appellent un «nombre fortement composé », parce qu'il peut être divisé de plusieurs façons. En fait, il existe pas moins de soixante possibilités de division, notamment par tous les nombres de un à dix. 5 040 peut aussi être divisé par douze. Platon répartit le total des familles en douze tribus, chacune composée de 420 familles. Bien qu'interdépendantes, les tribus sont fixes et autosuffisantes, comme les mois de l'année solaire. Le recours à des nombres fortement composés facilite la subdivision des terres et des biens entre les citoyens. Dans chaque tribu, chaque famille reçoit une surface de terre égale, en commençant par le centre de la ville et en s'éloignant peu à peu vers la campagne. La cité répartit équitablement la fertilité de son sol: la moitié de chaque lot inclut le sol le plus riche, tandis que l'autre moitié se compose du sol le plus pierreux. " (..) Platon imaginait que ces limites garantirait l'égalité et la sécurité de chaque citoyen. Mais on peut aussi imaginer que la cité de Platon aurait encouragé exactement le genre de mesquinerie entre voisins qu'entraînent souvent les calculs exacts.  


Lu dans:
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.38, 40, 112, 113

Temps long, temps court


"Le quotidien est tel une herbe que vous brûlez jusqu'à la racine et qui lentement reprend, se fraie un chemin à travers la nuit, puis brusquement fleurit ".
Jón Kalman Stefánsson

L'homme pris dans le cours des temps, longs et courts, le temps qui passe, qui est passé, qui revient, qui se répète .   "Ce jour, comme les autres, je l'ai vécu une fois, et cette fois, cette unique fois, est la seule chose qui le rende semblable aux autres. Mais d'où vient que le semblable me fasse oublier l'unique ?" (B. Noël)" Sur ce fleuve de jours qui s'écoulent vogue notre existence vers un estuaire commun, déjà décrit par Dante pour le dernier voyage dUlysse: "Mes compagnons et moi, nous étions vieux et lents." (Dante) Au terme de son périple, l'homme, quelle qu'ait été son histoire n'est conscient que d'une chose : le temps a passé.  

 
Lu dans
Jón Kalman Stefánsson. Le Coeur de l'homme (Hjarta Mannsins). Traduit de l'islandais par Eric Boury. Gallimard. 2013. 456 p.

22 février 2013

Grandir


"Éric avait grandi; quelque chose en lui s'était élargi. Il ne serait peut-être pas comme elle privé de parole, incapable de dire au bon moment, et de se faire comprendre, au plus près au plus serré; il ne serait peut-être pas tout à fait incapable de vouloir, de saisir, d'attraper le pompon pour gagner un tour de manège supplémentaire. Elle avait secoué la tête et s'était levée pour chasser cette image brusquement surgie d'Éric enfant, à trois ou quatre ans, agrippé à une moto jaune, effaré et presque en larmes, yeux soudain immenses bouche tremblante, devant la bestiole de peluche que la dame du manège agitait à sa portée parce qu'il était le plus petit, et si sérieux et si fervent."
Marie-Hélène Lafon
"Elever" nos enfants, les rendre capables de "prendre la parole", de se faire comprendre, de vouloir par eux-mêmes, de saisir la peluche sans aide ne nous a pas été enseigné. Seule demeure l'improbable démarche de l'essai / échec / réussite et l'énoncé de ces phrases simples, nées au tréfonds de nous et soufflées à l'oreille de nos enfants:  "Il faut gravir ce temps. Ton père t'épaule" (Paul Celan). Ou la pédagogie en peu de mots.    
  
Lu dans:
Marie-Hélène Lafon. L'Annonce. Gallimard 2009. Folio 5222. 152 pages. Extrait p.144

21 février 2013

Histoire de Lila et Tom


"Lila et Tom, par exemple.
Elle ne l’était pas foncièrement
il peinait lui-même à l’être.
Ensemble, ils ne le furent pas du tout.
Heureux."
                            Monique Proulx

Les cruciverbistes s'amuseront sans doute de ce qui ressemble à une définition de "maux croisés".
Pas tous, s'ils s'y reconnaissent. 


Lu dans:
Fabien Déglise. 25 histoires, 25 auteurs en 140 ca. Le Devoir. 2013. 34 pages. Extrait p.14

20 février 2013

Le corps silencieux


"Quand tout va bien, le corps est l'oubli du corps."
B. Noël

Il a eu mal, il a eu peur, n'a pu se déplacer durant deux semaines. Se nourrir lui était difficile. Ce matin, assis à la table de son bistrot, il lit le journal, commente le match de la veille, boit sa bière à petites gorgées fraîches. Le bonheur sans extase est aussi du bonheur 

 
Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.11

19 février 2013

On devient ce dont on se nourrit

Lumières du soir


"Lumière du soir : les choses rendent du soleil au soleil absent."
B. Noël
On comprend soudain mieux pourquoi on dit de certains êtres qu'ils sont "au crépuscule de leur vie": ils réverbèrent la lumière quand la lumière a disparu. Comme la luciole, ou le ver luisant, mais une lumière d'intériorité. Me revient ce soir le récit que font Jean-Pierre et Rachel Cartier de leur dernière visite à Graf Dürckheim, retiré dans sa Forêt-Noire. « Oh ! vous savez: je ne vois presque plus, je n'entends plus guère, j'ai une jambe qui me tracasse, je perds la mémoire mais tout va très bien tout de même. » Il avait plus de 90 ans, souffrait de ce que ses facultés ne soient plus ce qu'elles avaient été mais demeurait un homme intact. Derrière l'homme fatigué veillait l'homme de lumière que rien ne pouvait atteindre. "Nous étions déjà installés sur nos petits bancs lorsqu'il est arrivé ce matin-là après avoir gravi seul l'échelle de meunier très raide qui menait au dojo. Il s'est installé en face de nous, bien droit dans son fauteuil, il a fermé les yeux et, pour nous, le temps a cessé d'exister. Nous avons compris ce jour-là ce qu'était vraiment le rayonnement d'un être réalisé." 


Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.37
Jean-Pierre et Rachel Cartier. Prophètes d'aujourd'hui. Albin Michel. Espaces libres. 1988. 340 pages. Extrait p.4

Sagesse de Jean Vanier


"Le bonheur tient dans la beauté de soi que l'on surprend dans le regard de l'autre."
Pascale Tison

La journée s'annonçait commune, la vie sait nous surprendre. Un patient quinquagénaire téléphone à l'heure du répondeur pour laisser un message, tellement heureux que je décroche: "J'ai un emploi depuis ce matin, et voulais simplement vous l'annoncer." Il racroche, la voix nouée, moi aussi. Y succède un appel en urgence dans les minutes qui suivent pour un patient "connu de toujours", un homme de qualité, qui sera hospitalisé dans un état critique et décédera à son arrivée à l'hôpital. On se prend à feuilleter mentalement les pages de 40 années communes, pour s'apercevoir que le temps a passé. Pendant la consultation après midi, un coup de fil de la mairie d'Aubrac dans le sud pyrénéen annonce le décès au terme d'une courte mais pénible maladie d'une patiente partie il y a 15 ans rejoindre un amour de jeunesse. Retrouvailles flamboyantes, rapidement ternies par une démence précoce de l'ami retrouvé. Restée sans aucune famille, elle a demandé qu'on me prévienne et me fait envoyer cinq livres qui furent ses lectures de chevet, ainsi que quelques lettres personnelles qu'elle ne souhaite pas voir dispersées en brocante. Emotions diverses, qui ne me laissent pas de marbre: quand j'ai choisi d'être docteur, je ne pensais pas que tout cela figurait au programme.

Le jour se termine sur une première: une rencontre avec Jean Vanier, personnage immense et effacé, "qui est le plus loin en avant et se tient le plus en retrait" (*) selon l'expression consacrée. Il vient parler de la tendresse inséparable de la sagesse, notant qu' "aimer c'est dire à l'autre qu'il est plus beau qu'il ne le pense lui-même." Usant de mots simples, en moins d'une heure ce vieillard sage m'a transmis les clés de lecture sur les questions sans réponse qui m'ont habité durant cette journée. Je quitte le Square en solitaire, bien avant les vivats coutumiers à ce type de conférence afin de me préserver un bout de rencontre avec moi-même. Une journée de plus se termine, demain j'en aurai tout oublié sans doute, c'est bien ainsi. 

Lu dans:
Pascale Tison. Gabriel Belgeonne (Illustrations). La joie des autres. Ed. Esperluete. 2003. 103 pages
(*) Heidegger, évoquant Paul Celan

17 février 2013

Sagesse des ex


"Etre ancien ministre, c'est monter à l'arrière d'une voiture et s'apercevoir qu'elle ne démarre pas"
François Goulard.

François Goulard fut ministre-délégué à la Recherche sous Dominique de Villepin. Une phrase qui lui a valu de décrocher, le 8 octobre 2012, le prix Humour et politique. D'autres que lui firent l'expérience douce-amère d'un retour à la vie normale plus brutal qu'ils ne l'auraient imaginé. On se souvient de cette photo de Wilfried Martens attendant seul son train pour Gand au terme de treize années au poste de Premier ministre, de l'interpellation d'une passante croisant Alain Juppé en rue un sac de provisions à la main "vous portez vos courses vous-même maintenant?", de l'étonnement de Laurent Wauquiez, ministre de la recherche sous le gouvernement Fillon III confronté soudain à la nécessité d'enregistrer billet de train ou d'avion comme tout le monde, et n'ayant soudain plus accès aux dépêches de l'AFP sur son BlackBerry. Tel autre avoue ne plus savoir comment envoyer un courriel, et s'étonne des temps d'attente au téléphone pour obtenir un simple rendez-vous médical attribué six semaines plus tard. Brice Hortefeux se souvient ainsi que la première chose qu'il a faite en sortant du ministère de l'intérieur fut de s'accorder une petite balade jusqu'à la rue La Boétie, où se trouvait alors le siège de l'UMP. Une courte distance, mais qu'il ne parcourait jusque-là qu'en voiture. "Je me suis arrêté devant la vitrine d'un antiquaire. C'était la première fois depuis des années que je regardais vraiment un magasin." Comme l'écrit avec humour Patrick Rambaud, "que c'est dur de n'être plus rien quand on s'est cru presque tout."


Lu dans:
Vanessa Schneider. Il y a une vie après le pouvoir. M le magazine du Monde. 12 octobre 2012. 

Les galets de la mémoire


"Je regarde une pierre : elle ne contient qu'elle-même... J'écris sur elle maintenant. Je la jette dans la mer."
B.Noël

Galets d'Ouessant et d'ailleurs, si vous pouviez parler, que d'amours narrées, de voyages imaginés et de rêves entamés, polis par l'usure du ressac et du varech. On écrit chacun un bout de notre histoire sur des cailloux, jetés dans le temps et dans l'espace pour échapper à l'oubli. L'art est né ainsi.  

Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.40

16 février 2013

De Saint Valentin à Saint Honoré


« Tu l’as attendu au bout du quai pendant des heures. Il ne s’est jamais pointé. Ce que tu as rêvé ne tenait plus. Tu as dû tout recommencer ».
                Fabien Deglise

Ce devait être LA Saint Valentin de son existence. Ce ne fut qu'une déception de plus, la confortant dans son image de pas-de-chance. Elle a acheté un saint-honoré chantilly, kirsch,caramel arrosé d'un verre trop grand de cointreau, zappé sur Vive la colo et cherché vainement le sommeil. A l'aube, le courage d'affronter les collègues et autres récits énamourés lui a manqué. Elle éprouvait un fond de migraine. Je lui fournis un justificatif, limite complaisant dirait l'Ordre, sans trop d'état d'âme. La frontière entre maladie et souffrance est ténue.

15 février 2013

Mammas


"Tout cela est venu aussi avec l'âge. Avec la vieillesse, il y a moins de pressions, moins de responsabilités, et d'un coup une grande liberté à laquelle je ne m'attendais pas. "
Isabella Rosselini.

Star de cinéma, modèle égérie de la marque Lancôme, désormais sexagénaire Isabella Rosselini retourne à ses premières amours : les animaux. La fille de l'actrice suédoise Ingrid Bergman et du réalisateur italien Roberto Rossellini voit ainsi l'occasion de réaliser des rêves d'enfant.  A quelques jours de son envol pour le Festival de Berlin où elle a présenté en avant-première cette semaine " Mammas " série scientifico-comique sur les comportements animaux, l'actrice dynamite les idées reçues sur la maternité. Cette femme distinguée évoque avec bonheur sa nouvelle vie, une vie à mille facettes où se côtoient Charles Darwin, Robert Redford, la primatologue Jane Goodall et le conteur et scénariste Jean-Claude Carrière. Une vie d'étudiante (depuis trois ans). Une vie de campagnarde qui apprend à guetter dans la nature les indices des changements de saison (depuis six ans). 

 
Sandrine Cabut. Isabella Rossellini, éthologue modèle. Le Monde 9.2.13. Cahier Science&techno. p.7.

13 février 2013

Passeurs de lumière


" Je passerai       comme un nuage sur les vagues.
Peut-être, bien que nous changions,    
que nous volions les uns après les autres,      si vite, si vite,
sommes-nous aussi successifs et permanents,
nous, êtres humains     à travers lesquels passe la lumière.                  
Mais quelle est cette lumière? "
Vendredi 4 janvier 1929. Virginia Woolf

S'imprégner de la fugacité de notre passage ici-bas est un exercice ordinaire quand on tutoie la mort au quotidien, comme le médecin en a le privilège. "Poussière qui retourne à la poussière", à travers laquelle passe la lumière, scintillante quand la brume la filtre. Nous sommes des passeurs de lumière, et même après ma mort il me plait d'imaginer qu'au fond de mes orbites on verra le jour d'un regard sans limite.  

Lu dans:
Laurent Georjin, Anne-Marie Finné. Portraits en forme de nuage qui passe. Ed. Esperluette. 2009. 95 pages. Exergue. 

12 février 2013

Les cristaux, pareils aux humains


"Ce sont leurs défauts qui les rendent intéressants. "
Charles Frank

"Par cette boutade, le physicien anglais Frederick Charles Frank (1911-1998) énonçait l'importance du rôle des imperfections d'un matériau sur ses propriétés. Par exemple, la couleur des pierres précieuses est due à de très faibles quantités d'impuretés qui les distinguent d'un cristal pur. En physique des matériaux, les défauts sont des déviations par rapport à une structure idéale d'atomes régulièrement ordonnés, le cristal. Un premier type de défaut, la dislocation, est un écart local à l'empilement des atomes. Les déplacements de ces défauts de position sont à l'origine de la plasticité des matériaux et modifient leur résistance en traction, en flexion ou en compression. Cette mobilité explique la ductilité des métaux purs, utilisée dans les procédés d'emboutissage. Dans un alliage, en revanche, la mobilité des défauts est réduite ou bloquée, ce qui le rend moins déformable et plus résistant. En cas de choc, la propagation des dislocations permet à une pièce de résister à la rupture, car les déformations qu'elle induit absorbent l'énergie du choc. (..)  La fissure, séparation locale et abrupte dans la matière, est un autre type de défaut. Pour découper une plaque de verre, il suffit d'y faire une simple rayure à l'aide d'une roulette de vitrier. De même, une encoche dans une feuille de papier que l'on étire permet de la déchirer plus facilement (..)  ou une série de petits trous alignés (découper selon les pointillés !). En revanche, placer un trou à l'extrémité d'une fissure peut empêcher sa propagation, car, en répartissant les contraintes, il limite l'extension de celle-ci. Faire des trous ne fragilise donc pas toujours le matériau et lui permet parfois de mieux résister à la fracture tout en l'allégeant. Une roche poreuse est ainsi moins fragile qu'un morceau de verre qui a quasiment la même composition chimique. Pour moduler les propriétés d'un matériau, ce sont bel et bien ses défauts qui sont intéressants. " (R.Lehoucq. Les cristaux sont comme les humains.)

 
Lu dans:
Roland Lehoucq. Les cristaux sont comme les humains. Le Monde 9 février 2013. Cahier Science&Techno. p1.
Exposition Ruptures. Palais de la Découverte. Paris. A partir du 12 février 2013.

09 février 2013

Sagesse du vide


"La bouche qui parle demeure toujours vide: si elle ne l'était pas elle ne pourrait rien dire. "
B Noël 

Ainsi du moyeu de la roue, de l'espace vide que contient la jarre, de l'enveloppe de la montgolfière: la vie se dilate quand on lui offre le vide. Faire le vide en soi.

Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.24

07 février 2013


Je pourrais la manger !
cette neige qui tombe
si doucement, si doucement.
                Issa (1763 - 1827)

06 février 2013

La distance intérieure


"Je suis immobile. Un merle approche, me regarde, picore quelques miettes, puis se retire, très lentement. L'espace qu'il a d'abord rétréci, qu'il approfondit maintenant à mesure qu'il s'éloigne, cet espace est greffé à un autre, en moi : un volume d'attente, qui est aussi la confiance de l'oiseau."
 B.Noël
 
Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.18

Beauté éphémère

05 février 2013

Pensée légère


"Devant un sexshop, il y a un type qui tambourine sur la vitre et qui crie: « C’est un véritable scandale! Retirez-moi ça tout de suite! » Alors le vendeur sort et demande: « Retirer quoi? — Retirez la buée, on ne voit rien! »
Raymond Devos

Bon ce n'est pas du Montaigne, mais un peu de légèreté pour débuter la journée, que je vous souhaite bonne.
CV.
 
Lu dans :
Sauvy-Devos: Laissez-nous rire. Archives L'EXPRESS. 20/07/1984.

La fin du voyage


"Un jour arriva où la nymphe Calypso demanda à Ulysse d'accepter le don de l'immortalité pour qu'il reste pour toujours auprès d'elle sur l'île d'Ogygie. Ce jour-là, l'amour d'Ulysse s'éteignit."
Eugenio Scalfari.

Paul Salopek, grand reporter des enjeux de la planète, vient d’entamer un voyage de sept ans à pied à travers le monde pour le National Geographic. Début janvier, au moment de quitter sa maison au Texas, il a posté un tweet se demandant s’il devait prendre ses clés avec lui.  Question anodine et symbolique, qui renvoie à la quête éternelle d'Ulysse: il n'est de voyage sans retour. 

 
Lu dans :
Eugenio Scalfari. Par la haute mer ouverte. Gallimard. 2012. 322 pages. Extrait p. 64
Olivier Mouton. Sept ans à pied sur les traces de l’humanité. Le Soir. 31.1.13. p.17 

03 février 2013

De Rilke à Rugova


"A la terre en repos dire : pareil au fleuve je coule
à l’eau rapide dire : pareil au rivage je suis."
Rainer Maria Rilke

Un patient, proche d'Ibrahim Rugova avec qui il partageait l'amour de la littérature et du Kosovo indépendant m’a aidé à comprendre ces vers de Rilke. Ils donnent un sens à la destinée de l’homme qui refuse de s'endormir quand tous lui disent d'abdiquer de son combat, ou de se laisser dériver quand un courant défavorable l'emporte. Opposant en exil, il repose maintenant, vaincu par la maladie au terme d’une route courte par les ans, longue par la page qu’il a écrite. On ne meurt jamais tout-à-fait tant qu’on garde l’espoir.  

Le sable au coeur et aux semelles


"De ces milliards de grains de rêve
J'ai créé quelques mots simples,
En remuant toute cette plage de sable
Comme avec les mains des tempêtes,
Et je ne suis pas un poète
Mais un voyageur,
Qui erre au coucher du soleil parmi les dunes.
Bonsoir, la mer,
Ma route est longue,
Je m'en vais.
J'emporte tout dans ma valise, sauf cet air
Que je n'ai pu enlever."
Ismaïl Kadaré. Au bord de la mer

Je n'ai jamais entendu tant de prénoms aux sonorités inconnues que ces derniers mois, et ma salle d'attente bruisse d'idiomes étranges. Travailler, dur souvent, pour peu de chose, est leur réalité commune. Ils emportent tous l'espoir d'une existence meilleure pour eux et leurs enfants, et ont laissé derrière eux des parents âgés et l'air du pays natal qu'ils n'ont pu emporter, comme le chante Ismaïl Kadaré. Ils me font voir la chance d'avoir pu vivre sans arrachement. 

Lu dans :
Ismaïl Kadaré. Au bord de la mer. Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. 

02 février 2013


« Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche. »
Michel de Montaigne

01 février 2013


"Le hasard ne favorise que les esprits préparés."
Pasteur

Lu dans :
Christian de Duve. Sept vies en une. Odule Jacobs. 2013. 335 pages. Extrait p.192

31 janvier 2013

Sagesse de Sophie Scholl


«La peur est en moi, rien que la peur.»
Sophie Scholl

Devenue symbole de la résistance, l'Allemande Sophie Scholl, guillotinée à 22 ans pour avoir fondé l'organisation antihitlérienne La Rose blanche, écrit peu avant son arrestation : «La peur est en moi, rien que la peur.» La lecture de cette phrase est paradoxalement rassurante. Il est permis d'être peureux et courageux en même temps.   

 
Lu dans :
Pierre Bayard. Aurais-je été résistant ou bourreau ? Les Editions de Minuit. 2013. 158 pages.

30 janvier 2013

Disney pas mort


"Anthropomorphisme: attribution de caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines à d'autres entités comme des animaux, des objets, des phénomènes, voire des idées."

En Louisiane, Donte, un basset hound, a été accusé d’avoir violé un congénère. Ses propriétaires ont reçu une amende pour l’avoir laissé se balader au-delà de leur clôture trouée. Le P-V précise que « ce chien a abusé d’un chien d’une autre race sans son approbation ». Une condamnation qui fera jurisprudence. (Le Soir du 29 janvier 2013)
 

29 janvier 2013

27 janvier 2013

Une inéluctabilité programmée


« C'est tenter le diable que de maintenir l'Europe dans cet état de tension ». Une fois la guerre déclarée, chaque camp tenta de persuader son opinion qu'elle était inévitable, que l'adversaire ne lui avait pas laissé le choix, que l'agression était mûrement réfléchie. Mais en réalité, ce qui l'avait rendue inévitable, c'était la croyance dans son inéluctabilité."
J-Y Le Naour. 1914

Lu dans:
Jean-Yves Le Naour. 1914. La grande illusion. Perrin. 2012. 415 pages. Extrait p.8