"On peut aussi bâtir quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin."
Goethe
31 octobre 2018
La pierre d'angle
30 octobre 2018
Le bonheur entre par les yeux
"Je me repose dans un fauteuil en osier. Le monde s'engouffre par les portes de mes yeux, je le laisse entrer et il m'emplit d'une matière aérienne, élastique et douce. Je suppose que c'est le bonheur, cette alliance de la lumière, du son et de la douceur de l'air. Le bonheur dure peu de temps, mais, si on lui en laisse la place, il peut occuper un très grand espace. Le malheur par contre peut durer longtemps. Mais, si on lui interdit de s'étendre, on arrive à restreindre considérablement la place qu'il occupe. "
L. Violet et M. Desplechin
C'est presque rien, quelques mots bout à bout, mais à y réfléchir ils peuvent changer une vie. Organiser dans nos vies l'espace respectif qu'on laissera au bonheur et au malheur est un beau programme.
Lu dans:
L. Violet et M. Desplechin. La Vie sauve. Le Seuil. 2005. 130 pages. Prix Medicis de l'Essai.
28 octobre 2018
Une autre définition de la résilience
"Il y a des blessures que le temps ne guérit pas, mais il les réduit à un encombrement acceptable."
J-P Sendker
Lu dans:
Jan-Philipp Sendker. L'Art d'écouter les battements de cœur. Le Livre de Poche. 2015. 336 pages.
27 octobre 2018
Sagesse de Raymond Devos
"Inquiétant, non, un homme qui ne dit rien. Je ne sais pas si vous l'avez constaté, mais quand un homme ne dit rien alors que tout le monde parle, on n'entend plus que lui ! "
Raymond Devos
Que penserait Devos s'il lui revenait d'assister à un débat télévisé
actuel, arènes bruyantes et désordonnées où semble régner la peur du
silence, devenu signe d'inexistence pour l'invité à qui on a oublié de
donner la parole. Le même Devos qui notait déjà avec gourmandise que
"dès que le silence se fait, les gens le meublent." Dans un récent
article du Monde Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil,
rêve "d'assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait
converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant
même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de
préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il
faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de
dire. Converser, cela voulait dire : vivre ensemble. Dans les débats,
c’est le contraire : les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne
l’étaient au début." On est samedi, et on change d'heure, occasion
rêvée de beaux et vrais échanges sur l'étrangeté du dire et de l'écoute.
Lu dans:
Ariane Mnouchkine. La censure se glisse partout, dans la trouille surtout. Le Monde. 22.02.2018. Propos recueillis par Brigitte Salino
26 octobre 2018
Quand l'orage
"Il rêvait
un grand fracas se fit entendre
il ouvrit la fenêtre
rien ne faisait bouger le silence
il sortit
regarda autour
rien
la vie dormait son sommeil insouciant
il rentra
se recoucha
se rendormit
ne rêva plus
Il lui fallut longtemps
pour découvrir
que cette nuit-là
quelque chose s'était effondré
au fond de son cœur."
Pedro Vianna
Magnifique texte court, dont on imagine la suite qu'un auteur ou un
cinéaste pourraient lui donner. Mon imagination, elle, l'a habillé de
cent récits tous plus crédibles les uns que les autres. J'ai apprécié ce
jeu de fiction qui ressemble tant à la réalité.
25 octobre 2018
Sagesse de Nâzim Hikmet
"Nous sommes au bord de l'eau
le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie.
L'eau est fraîche
le platane est immense
moi j'écris des vers
le chat somnole
nous vivons Dieu merci
le reflet de l'eau nous effleure
le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie."
Nâzim Hikmet
Lu ans :
Nâzim Hikmet. Il neige dans la nuit et autres poèmes. Trad. Münevver Andaç et Güzin Dino. Préface de Claude Roy. Gallimard Poésie. 1999.
24 octobre 2018
La mer complice
"Une inondation n'a rien d'une mer. La mer entre en conversation avec vous. Elle vous presse, se dérobe, exige qu'on lui réponde. Les vagues et le sable qui se meut sous nos pieds ont leur cadence; quand on est dans la mer on en comprend intuitivement les motifs. Alors qu'une inondation ne cherche qu'à s'échapper. Elle ne vous parle pas, elle sait que jamais elle ne reviendra et ne perd pas son temps à badiner quand son seul but et de se retirer. "
Shih-Li Kow
L'écriture de la jeune auteure malaise Shih-Li Kow joue admirablement du proche et du lointain, du particulier et de l’universel, telle cette confrontation entre l'éternel de la mer complice et de l'événementiel d'une inondation meurtrière. La mer nourrit, porte les voyageurs lointains, protège ceux qu'elle héberge dans ses fonds, fait rêver de toute éternité. L'inondation, elle ... C'est par dizaines de milliers de personnes qu'elle fait évacuer périodiquement les populations malaises avec son lot d'images fortes d'étendues d'eau sans limite et de rues inondées dans lesquelles nagent des enfants sur des bouées de fortune. Ceci ne fait pas rêver.
Lu dans:
Shih-Li Kow. La Somme de nos folies. Trad. Frédéric Grellier. Ed. Zulma. 2018. 384 pages.
23 octobre 2018
Le temps long
"Je suis dans le train, on traverse les Vosges.
De l'homme assis en face de moi
se dégage un parfum extraordinaire.
Je n'ai jamais rien senti d'aussi bon.
J'engage la conversation
et je lui demande ce qu'il fait.
"Je suis bûcheron"
Ce parfum, c'était les arbres. "
Alexandre Romanès
Senteurs boisées qui me rappellent Jacques Chancel (si ma mémoire ne me
trahit) s'étonnant de rencontrer un bûcheron du Grand Nord plongé dans
l’œuvre de Tolstoï: "J'ai trois richesses : les arbres, les livres et le
temps long."
Lu dans :
Alexandre Romanès. Un peuple de promeneurs : Histoires tziganes. NRF Gallimard. Coll. Blanche. 2011. 128 pages Extrait p.62
22 octobre 2018
Importer pour
"Je passe souvent du temps
avec des hommes et des femmes
qui ne sont rien dans cette société,
mais qui sont beaucoup pour moi."
A. Romanes
Lu dans :
Alexandre Romanès. Le luth noir. Éd. Lettres vives. 2017 . 80 pages
20 octobre 2018
La ruine
"En d'autres termes le charme de la ruine consiste dans le fait qu'elle présente une œuvre humaine tout en produisant l'impression d'être une œuvre de la nature. Les mêmes forces qui par désagrégation, érosion, effondrement, envahissement de végétation, ont fini par donner à la montagne sa ligne générale, se sont exercées ici sur les murs."
Georg Simmel
L'émotion provoquée par une ruine conjugue l'évocation de la fragilité
de l'humain et sa grandeur, à la fois signe d'usure inéluctable et
résistance au passage du temps. Parfois, comme au Ta Prohm (sur le site d'Angkor (Cambodge)
l'envahissement de la végétation forme un équilibre entre culture et
nature qu'aucun autre type de création humaine ne saurait offrir: la
nature reprend ce que l'homme en a extrait pour en faire une œuvre
humaine, fragile équilibre entre des forces contradictoires, celles de
l'esprit qui élève et celles de la matière qui abaisse.
Lu dans :
Georg SIMMEL. Réflexions suggérées par l'aspect des ruines. Trad. Alix GUILLAIN. La Philosophie de l'aventure. Paris L'Arche. 2002. 128 pages. Extrait p.50
cité dans: L'avenir se prépare de loin. Les Belles Lettres. 20018. 230 pages. Extrait p.206.
Ta Prohm : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ta_Prohm
19 octobre 2018
Pépites d'aujourd'hui
"C'est l'époque des pansements et du mercurochrome.
l'époque des mamans j'ai peur des fantômes.
le temps de jeux de mains et des bâtons de glaces
des oreilles de lapins sur les photos de classes
l'époque des mocassins qu'on t'oblige à porter
lorsque tous tes copains ont des baskets au pied
le temps des trousses de billes et des boules de chewing-gum
les petits Play Mobile deviendront des bonhommes
Maintenant que les années me trahissent
comme me manquent les tranches de pain d'épices
C'est des cordes à sauter, de l'encre pleins les doigts
des pyjamas rayés, de la barde à papa
des vélos sans roulette et des cabanes en bois
des vendeuses d'allumettes, des il était une fois
c'est des fautes d'orthographe, des histoires de Tintin
des boulettes et des gaffes, des balades en patin
des toboggans rouillés et des luges en cartons
des ballons prisonniers, des nuages en coton
Maintenant que les années me trahissent
comme me manquent les bâtons de réglisse
C'est des marchands de sable, des châteaux de fortune
c'est des capitaines Flamme et des Pierrot la lune
des bottes de Chat Botté, des cahiers de vacances
c'est des meringues au goûter et des crêpes du dimanche
des clowns du cirque Gruss, des masques de Zorro
des cumulonimbus, et des chapi chapo
c'est des maisons hantées, des champs de tournesols
C'est... nos prénoms gravés sur les bancs de l'école."
Barcella. L'âge d'or
Ils se nomment Dorian, Ryan, Safae, Jérôme, morve au nez, bleus aux cuisses, crampes au ventre. Rien de trop grave, des motifs de consultation qui font un quotidien. Je les imagine dans trente ans, se remémorant leur enfance et ses images construites. Ces pépites d'aujourd'hui dont ils n'imaginent guère qu'elles peupleront leurs souvenirs d'adultes. Avec peut-être même une place pour ces modestes souvenirs de salle d'attente, des bobos guéris et du sirop aromatisé qui soulage les maux de gorge. Leur aujourd'hui est un âge d'or qui s'ignore encore.
18 octobre 2018
Brexit, Double Backstop, No Deal
Brume sur la Manche, un Anglais à sa fenêtre : "le continent est bien isolé ce matin."
Humour anglais
Ces images qui valent mille mots: la solitude de Theresa May après son discours au sommet européen, les 27 passent seuls à table.
17 octobre 2018
Sagesse de Nâzim Hikmet
"Crois aux grains, à la terre, à la mer
Mais avant tout à l'homme
Aime le nuage, la machine et le livre
Mais avant tout aime l'homme
Sens la tristesse
de la branche qui se dessèche
de la planète qui s'éteint
de l'animal infirme
Mais avant tout la tristesse de l'homme.
Que tous les biens terrestres te prodiguent la joie
Que l'ombre et la clarté te prodiguent la joie
Que les quatre saisons te prodiguent la joie
Mais avant tout que l'homme te prodigue la joie.
Nâzim Hikmet. Des hommes à aimer
16 octobre 2018
Eloge de la transparence
« La médecine est un art au carrefour de plusieurs sciences ».
Canguilhem
Il y a un an, il souffrait d'une insuffisance de la valve mitrale altérant sa qualité de vie. Son père était décédé au Maroc à 50 ans d'une affection similaire. Il a bénéficié d'une plastie valvulaire réalisée sans ouverture du thorax grâce à un robot chirurgical. Il a quitté la clinique cinq jours plus tard, et a été autorisé à reprendre son vélo la semaine suivante. Il vient chercher un document l'autorisant à reprendre le travail. Une fraction de temps, je reconstitue la chaîne d'ingénieurs, de pharmacologues, de biologistes, d'infirmiers, de kinés, de techniciens de logistique des salles d'opération, et les équipes de médecins qui non seulement l'ont pris en charge lui, mais ont conçu et perfectionné la technique dont aujourd'hui il bénéficie. De tout ceci, il n'a pas la moindre idée, il est rentré en clinique essoufflé, il est sorti et refait du vélo, cela suffit à son bonheur. La modestie d'une technique de pointe qui sait se faire transparente est sa vraie grandeur.
Lu dans:
Georges Canguilhem. Le normal et le pathologique. PUF. Quadrige. 1966. 290 p. Extrait p.7
12 octobre 2018
Les Sages de Bassan
« Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. »Les Fous de Bassan quittent l'île de Bonaventure depuis le début de la semaine pour migrer loin vers le Sud. A Percé toute proche, la ville se prépare pour une longue hibernation de six mois, hôtels et restaurant fermant bientôt leurs volets . Hier la brume a répandu ses voiles sur les vastes étendues du Bas Saint Laurent, et l'or des feuillages se ramasse maintenant à la pelle sur le sol des jardins des maisons. Est-ce bien le même pays que celui qu'on a connu? La ville de Québec, « miroir mon beau miroir suis-je bien la plus belle » se laisse découvrir aujourd'hui par pluie et vent battants, que dissipent heureusement l'érudition et la gentillesse de notre amie guide. « Mon pays, c'est l'hiver » chantait Gilles Vigneault, et ces images de fin de semaine enrichissent la palette plus qu'elles ne la dénaturent.
Jean Pierre Ferland
La longue migration des Fous nous interpelle : risquer une aventure de 5000 kilomètres pour une destination hasardeuse, rassemblant vieux, adultes et jeunes à peine formés, constitue-t-il un risque raisonnable selon nos critères ? Essentiel sans aucun doute pour survivre à l'hiver canadien et à la disparition de la nourriture qui l'accompagne. L'expression de « Sages de Bassan » leur irait sans doute mieux .
On rentre. Une fiole de sirop d'érable, un bonnet canadien, une chemise de trappeur et des couleurs plein les yeux : l'hiver peut venir.
10 octobre 2018
Le bocage de chez nous
"Un enfant dirait: "Regarde, ils ont gommé les clôtures !"
Observation tardive, tant elle paraît évidente: on peut donc vivre sans les murets, haies ou taillis qui ont dessiné les bocages, jardinets et propriétés de notre vieille Europe, et s'en porter bien. Passer de sa pelouse à la pelouse municipale, puis à celle du voisin sans marquer la frontière. Cet "être chez soi" élargi suppose sans doute de ménager la bonne distance, et un respect scrupuleux du bien commun. L'espace généreux qu'autorise le vaste territoire canadien entre chaque propriété y contribue mais n'explique pas tout. Chez nous, la symbolique du muret protecteur trouve ses racines dans un passé historique lointain, et peut-être dans nos têtes. Ne les abattons dans ce cas pas trop vite, de crainte qu'on les reconstruise plus hauts encore.
09 octobre 2018
Prudence des bâtisseurs de route
A l'infortuné marin confronté à la tornade, il ne reste que peu d'alternatives: rentrer au port, fuir au large ou se réfugier dans l’œil du cyclone."
Henri Laborit
Demain la route sera belle. Après Percé, une escouade d'hommes et de machines de chantier s'activent pour rendre au chemin côtier sa robe initiale. A l'avant d'une pelleteuse, un panneau prévient "ATTENTION RECULE SOUVENT". Un ange passe. Se voir rappeler sur la route des vacances au hasard d'un chantier que les progressions les plus efficaces, sur la route comme dans la vie, comportent autant de reculs que d'avancées n'est jamais inutile.
Lu dans:
Henri Laborit. Eloge de la fuite. Robert Laffont. 1976.
07 octobre 2018
L'estuaire
"C'est un endroit, ici, où tu prends congé de toi-même. (..) . Cela ne meurt pas, non. cela glisse de l'autre côté de la vie. Si légèrement que c'est comme une danse."
Alessandro. Baricco.
Le Saint Laurent, longé depuis plusieurs jours, irrigue notre périple comme un guide discret de plus en plus imposant. Les deux berges se sont progressivement éloignées l'une de l'autre, se laissant deviner par un trait de lumière ou d'or. Les yeux vous piquent devant pareille grandeur.
Et soudain ce sentiment étrange, bouleversant: l'autre berge a disparu, évaporée dans l'infini. On met un moment pour comprendre que le grand fleuve a rejoint la mer pour s'y fondre, sans nostalgie ni effet d'annonce, de la manière la plus naturelle qui soit. Perdant ses berges, il se libère aussi de ce qui l'enserrait, sa grandeur devient immensité. Rarement aurai-je perçu avec une telle évidence ce que les mots "lâcher prise" veulent dire: se perdre en gagnant tout.
Lu dans:
Alessandro Baricco. Océan Mer. Trad. Françoise Brun . GALLIMARD.2002. 282 pages.
05 octobre 2018
Au bord du Saint Laurent
"J'habite un fleuve en Haute-Amérique
Presque océan, presque Atlantique
Un fleuve bleu vert nommé Saint-Laurent."
Robert Charlebois. Le Saint Laurent
C'est un fleuve grand comme la mer, où le regard se perd ramené au sol par les nuages. Des baleines au large viennent observer avec intérêt les humains à jumelles qui se pressent sur ses bords. A seize heures, de curieux bus jaunes libèrent des petites filles au cartable minuscule, éternelle image de bonheur. Elles courent toutes vers la porte de leur maison, on devine le chocolat chaud et le sirop d'érable. L'été indien, moment fugace avant l'hiver, donne saveur aux belles rencontres et aux images ocre et or de ses forêts.. Le Québec prend le visage des amis qu'on y laisse.
03 octobre 2018
Perpetuum mobile
"L'île va l'île vient
au gré des marées
clin d’œil perpétuel à l'univers."
Ecrit à la craie, à la pointe de la petite île d'Orléans, face au Saint Laurent
Le mouvement naît de l’œil qui le regarde. Pour le marin soumis aux marées du grand fleuve, c'est l'île qui bouge et le vent qui la pousse. Elle n'est pas la seule à se mouvoir sans se déplacer. Les gracieux mobiles de Calder admirés hier à Montréal sont en mouvement perpétuel, sans avancer d'un pouce. Contrairement, les grandes oies blanches descendant en escadrilles du Grand Nord canadien dessinent dans le ciel du cap Tourment des portées musicales qu'une illusion de perspective paraît figer un court moment. Et c'est comme si chaque oiseau avait stoppé son vol pour devenir mélodie. Illusion d'immobilité, réalité de déplacement. Hors de portée haut dans le ciel, le busard immobile ne bouge ni n'avance, avant de piquer sur le mulot comme l'éclair. Immobilité et mouvement se déclinent dans ce cas moins dans l'Espace que dans le Temps.
30 septembre 2018
Couleurs des Laurentides
"Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait
Et la nuit peu à peu
Et le temps arrêté."
Jacques.Brel. La ville s'endormait.
A moins d'une heure de route de Montréal, un puzzle grandeur nature: les Laurentides. Ou comment recomposer en une fraction d'espace le ciel, l'eau et les forêts sur lesquelles le soleil couchant darde une lumière mordorée. Chaque feuille de chaque arbre possède une teinte différente, qui se modifiera au fil des heures. La route sinue surprenant le regard, arbres, lacs, nuages tous pareils, tous différents. "Panta rhei », tout coule, disait Héraclite à ceux qui croyaient à l'unité dans le monde sensible, à sa permanence, à son immobilisme. Aux Laurentides, on réapprend Héraclite.
Lu dans:
Jacques Brel. La ville s’endormait. Brel. Les Marquises. 1977. 33 tours 30 cm Barclay 96 010, paru sans titre à l'origine.
Un coin de ciel brûlait
Et la nuit peu à peu
Et le temps arrêté."
Jacques.Brel. La ville s'endormait.
A moins d'une heure de route de Montréal, un puzzle grandeur nature: les Laurentides. Ou comment recomposer en une fraction d'espace le ciel, l'eau et les forêts sur lesquelles le soleil couchant darde une lumière mordorée. Chaque feuille de chaque arbre possède une teinte différente, qui se modifiera au fil des heures. La route sinue surprenant le regard, arbres, lacs, nuages tous pareils, tous différents. "Panta rhei », tout coule, disait Héraclite à ceux qui croyaient à l'unité dans le monde sensible, à sa permanence, à son immobilisme. Aux Laurentides, on réapprend Héraclite.
Lu dans:
Jacques Brel. La ville s’endormait. Brel. Les Marquises. 1977. 33 tours 30 cm Barclay 96 010, paru sans titre à l'origine.
Revenir à Montréal?
"Et puis surtout y a leur accent
Mis à part quelques mots désuets
Ils parlent le même langage que nous
Mais pour l'accent j'sais leur secret
Ils ont trop d'souplesse dans les joues.
Niveau architecture, Montréal c'est un peu n'importe quoi
Y a du vieux, du neuf, des clochets, des gratte-ciels qui s'côtoient
Mais j'aime cette incohérence et l'influence de tous ces styles
J'me sens bien dans ces différences, j'suis un enfant de toutes les villes
Y a plein d'buildings sévères, y a des grosses voitures qui klaxonnent
Et des taxis un peu partout, c'est l'influence anglo-saxonne
Y a des vitraux dans les églises et des pavés dans les ruelles
Quelques traces indélébiles de l'influence européenne
Y a des grands centres commerciaux, et des rues droites qui forment des blocs
Pas de doute là-dessus, Montréal est la p'tite sœur de New York
Y a des p'tits restos en terrasse, un quartier latin et des crêperies
Pas de doute là-dedans, Montréal est la cousine de Paris
Je prétends pas connaître la ville, j'suis qu'un touriste plein d'amitié
Mais j'aime ce lieu, son air, et ses visages du monde entier
J'me suis arrêté pour observer la nuit tomber sur Montréal
Et l'dernier clin d'œil du soleil changer les couleurs du Mont-Royal
Les phares des voitures ont rempli les interminables avenues
J'me suis senti serein, un peu chez moi, un peu perdu
J'me suis réfugié dans un Starbucks afin d'finir de gratter
Mon p'tit hommage sur cette ville où j'me suis senti adopté
J'ai pas encore vu grand-chose, j'veux découvrir et j'sais pourquoi
Je reviendrai à Montréal voir les cousins québécois."
Grand Corps Malade. A Montréal.
Montréal serait-elle donc "la ville où on revient" comme le chantent Robert Charlebois et Grand Corps Malade? Peut-être, tant est prégnant le sentiment d'une étreinte fugace d'une ville qui ne se laisse découvrir que lentement, justifiant d'y revenir. Il n'empêche, à l'automne de la vie, l'impression tenace que toutes ces images, senteurs, mélodies de rue, couleurs qu'on a le privilège de découvrir ne se renouvelleront guère leur donne une densité particulière. A la différence du rythme familier de nos semaines de travail, conçues pour se répéter à l'infini, le dépaysement d'un voyage lointain nous fait toucher du doigt notre finitude: ce qui est vécu ne se renouvellera pas. Serait-ce cette intensité du moment qui explique l'impression tenace d'un temps qui s'étire?
Lu dans:
Grand Corps Malade. À Montréal. Paroliers : Fabien Marsaud / Yann Perreault. À Montréal © Sony/ATV Music Publishing LLC
L'ours qui est en vous
"Réveillez l'ours qui est en vous."
Publicité murale pour la bière L'Ours, Ottawa
Quelques conseils en cas de rencontre d'un des nombreux ours noirs qui peuplent les forêts de l'est du pays. En principe, c'est lui qui s'enfuit, dans le cas contraire jetez par terre toute nourriture que vous transportez, y compris le dentifrice qu'il adore. Mettez-vous face au vent afin qu'il puisse vous sentir et ne vous approchez pas. Ne vous enfuyez pas non plus, il court plus vite que vous. Parlez fort en levant les bras afin de paraître plus large et plus impressionnant que vous ne l'êtes. Un sifflet permet parfois de faire peur à un ours agressif, tout comme une bombe au poivre (évidemment, il faut l'avoir sur soi au bon moment). Si rien ne marche, il reste la bière.
Lu dans
Publicité murale dans une rue d'Ottawa
Québec. Le Routard 2017-18. 700 pages. Extrait p. 59
Moment d'émotion à Ottawa
"Le côté d'où nous venions était couvert d'arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l'aspect du pays en 1913, le désert... Le travail paisible et régulier , l'air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l'âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. Je me demandais combien d'hectares il allait encore couvrir d'arbres?"
Jean Giono
Au parc Jacques Cartier à Ottawa, une mosaïculture monumentale accueille les visiteurs sortant du Musée canadien de l'Histoire (anciennement Musée des Civilisations). Elle représente l'Homme qui plantait des arbres, merveilleux petit opus philosophique écrit par Jean Giono en 1953. Que cette sculpture végétale contemple le bel écrin du musée d'histoire constitue un bel hommage à l’obstination des hommes à croire en un avenir meilleur. Un beau moment d'émotion.
Lu dans :
Jean Giono. L'homme qui plantait des arbres. Gallimard. NRF Collection blanche. 1996. 33 pages
26 septembre 2018
Notes de bonheur à Toronto
"Les deux hommes regardent le fou et le fou ne trouve rien à dire. Il ouvre le coffre, en sort une vieille guitare . Le charretier a pincé une corde, puis une autre, puis toutes les cordes. On dirait une volée de clochettes, un troupeau dans la montagne. Le voilà qui siffle mieux qu'un berger. Une pastorale sort de lui. La cabane est comme penchée au-dessus de son épaule. L'angélus sonne au loin et dit aux hommes d'être heureux dans les travaux utiles. Jubiau coupe l'air et rompt le charme par un juron. Silence. Pour se faire pardonner, il sourit... :- Excusez-moi, je suis heureux. Quand je suis heureux, je suis bête."
Félix Leclerc
A Toronto, classée quinzième au rang mondial des villes les plus agréables à vivre, que manquerait-il si ce n'est ce zeste de folie qui fait les beaux souvenirs, ce "p'tit bonheur que l'on croyait perdu" de Félix Leclerc, retrouvé là où on l'y attendait le moins. Sous les doigts d'un vieux guitariste assis sur un banc à l'entrée de Central Market, ou encore dans la mélodie entêtante d'un saxophoniste de trottoir à Spadina Street. Leur musique, fort belle dans son dénuement, m'a "enchanté". Elle nous humanise, comme elle rappelle à cette capitale gigantesque et si fonctionnelle qu'on peut apporter beaucoup tout en ne rapportant rien. .
Lu dans:
Félix Leclerc. Le Fou de l'île. Écrit à la fin des années 1940, le deuxième roman de Félix Leclerc, d'abord refusé par des éditeurs québécois, paraît à Paris en 1958. Le fou de l'île met en scène un étranger, venu un jour de « la ville de fer », comme son auteur, pour s'installer dans l'île où il s'emploie à transformer les insulaires en leur recommandant de rechercher « la chose qui vole », c'est-à-dire l'amour et l'espérance.
25 septembre 2018
Niagara Falls
"Là, les rapides sont pris de frénésie. Une eau blanche bouillonnante, écumeuse, fuse à cinq mètres dans les airs. Aucune visibilité ou presque. Un chaos de cauchemar. Les Horseshoe Falls sont une gigantesque cataracte de huit cents mètres de long, trois mille tonnes d'eau se précipitent chaque seconde dans les gorges. L'air gronde, vibre. Le sol tremble sous vos pieds. Comme si la terre même commençait à se fendre, à se désintégrer, jusqu'à son centre en fusion. Comme si le temps avait cessé d'être. Qu'il ait explosé. Comme si vous vous étiez approché trop près du cœur furieux, battant, rayonnant, de toute existence. (..) Il y a longtemps, chaque année au printemps , les Indiens d'Ongiara amenaient en sacrifice en amont des gorges une fille de douze ans au-dessus de Goat Island, à la hauteur des rapides, du"point de non-retour", comme on disait dans la région puis ils lâchaient le canoë..."
Joyce Carol Oates. Les chutes.
De la berge surplombant les chutes, on aperçoit la rivière Niagara reliant deux lacs gigantesques, avant qu'elle ne se précipite dans le vide. On peut s'imaginer être un de ces premiers explorateurs qui s'y étaient aventurés ne se rendant compte que trop tard que le courant s'accélérait et qu'ils avaient pénétré dans la zone de "non-retour" des rapides turbulents, écumeux. Vision volontiers allégorique de nos existences si souvent emportées par l'illusion d'une action personnelle nous propulsant à toute vitesse, n'apercevant que trop tard n'être pour rien ni dans la propulsion ni dans la vitesse, devenus le jouet impuissant de "quelque chose qui nous arrive", comme aux vierges indiennes que les Iroquois sacrifiaient à Niagara. Le "grand tonnerre des eaux" prête à l'introspection, comme l'écrivait Tocqueville à un ami en 1805, "dépêche-toi d'y aller, ils ne tarderont pas à en faire une horreur." Belle justesse de vue, l'écrin urbain enserrant les chutes est devenu un vaste Luna Park. Mais lorsque au matin s'éteignent les lumières des hommes, leurs sons et leurs feux d'artifice, au moment où seul au monde face à cette falaise mugissante dans le soleil qui se lève, irradiant la brume d'un arc-en-ciel inattendu, vous vous dites que - peut-être - vous venez de revivre votre naissance.
Lu dans:
Les chutes. Joyce Carol Oates. (The Falls, 2004). Traduction française en 2005 aux éditions Philippe Rey (Prix Femina étranger). Poche 2011 Coll Pointdeux. 1008 pages. Entre café et journal, une pensée (mardi 25 septembre 2018)
24 septembre 2018
To be different
"Nos différences sont ce qui nous rassemble."
Sagesse murale
Lu sur les murs de l'aéroport international de Toronto, Les tout premiers mots d'une rencontre sont souvent ceux qu'on emporte J'ai l'impression qu'on va s'entendre.
22 septembre 2018
Brûler d'une impossible fièvre
"Comment dormir, pourtant,
sans retourner au potager
encore une fois,
reprenant le chemin comme on remonte
le temps, pour s’assurer que tout
a bien été quitté, dans les règles,
et paré, avant l’orage
l’arrière
parfois seule chance
pour demain."
José-Flore Tappy
Comme on l'imagine, sur le départ pour un mois ou pour un an, le sac devant la porte. Il se lève une dernière fois pour s'assurer que ce qu'il laisse nourrira ceux qu'il laisse, et leur avenir commun. Une fièvre l'habite qui sera son chemin: la nécessité de quitter tout ce qu'il aime. Il est le contraire d'un aventurier.
Lu dans:
José-Flore Tappy. Trás-os-Montes. Ed La Dogana. 2018. Écrivaine, poète et traductrice vaudoise (1954- )
José-Flore Tappy. Trás-os-Montes. Ed La Dogana. 2018. Écrivaine, poète et traductrice vaudoise (1954- )
20 septembre 2018
Peur du jour, peur de tout
"Ils ne nous laissent pas chanter nos chansons
ils ont peur
peur du jour qui naît
peur d’aimer
peur de l’eau qui coule
peur de l’espoir. "
Nâzim Hikmet
"Je suis au bout de ma vie". Je ne connaissais pas l'expression,
ni son usage. Elle ferait fureur dans nos athénées et collèges,
signe de ralliement le matin dans les cours de récréation entre
élèves entamant la journée. Elle désigne à la fois un épuisement,
l'absence d'envie, la lassitude des jours sans rien, le dégoût des
cours et de leur cadre, une navigation morne sur une eau sans
vagues, sans tirant, sans horizon. En ce début d'automne, ce
serait comme déjà l'hiver, déroulant son long manteau givré dans
une absence de limite entre la neige et le ciel pâle.
Il y a sans
doute un effet de posture dans cette affirmation désabusée,
entendue déjà à d'autres époques. Mais tout de même... La France
s'ennuie, écrivait Pierre Vianson-Ponté dans Le Monde deux
semaines avant le début de Mai 68. Certaines phrases sont
prémonitoires, et d'entendre la plus charmante de mes jeunes
patientes déclarer "qu'elle est au bout de sa vie" m'inspire
autant d'incrédulité que d'espérance. Toute jeune, les fées se
sont penchées sur son berceau, et elle le leur a bien rendu. Elle
ne croit plus aux fées, mais on ne perd rien pour attendre. Au bout du bout, il devrait y avoir autre chose.
Sagesse de fin d'été
"Le soleil aime la terre
La terre aime le soleil
C’est comme ça.
Le reste ne nous regarde pas."
Jacques Prevert. Soyez polis. Histoires. 1963.
Dernier jour d'été météorologique, demain le bel automne nous fait préparer les petites laines, et de belles couleurs.
18 septembre 2018
Le livre inachevé
"Un (bon) livre n’est jamais vraiment terminé. La dernière phrase lue, il continue à vivre en nous, on le médite, on le rêve, on le prolonge. Ses personnages poursuivent leur destin dans notre esprit : on les imagine, on les réécoute, ils sont devenus des amis. Il est donc malaisé, dès le mot fin d’un bouquin, d’entamer le premier chapitre d’un autre. Comme si l’eau du premier ne nous avait pas encore désaltérés de toutes ses richesses."
Jean-Claude Vantroyen
Lu dans:
Jean-Claude Vantroyen. De l’art de ne pas terminer un livre. Le Soir Livres. 15.9.18. Extrait p. 46
Jean-Claude Vantroyen. De l’art de ne pas terminer un livre. Le Soir Livres. 15.9.18. Extrait p. 46
Aujourd'hui est une fête
"Quel jour on est ? dit Winnie . On est aujourd'hui, dit Porcelet. C'est mon jour préféré, dit Winnie. "
Sagesse des albums pour enfants.
Aujourd’hui, jour de la braderie annuelle à Anderlecht. Les rues se
peuplent de tout un cheptel de bovins, caprins, ovins sortis des
fermes du Pajottenland. Jadis vrai jour
de fête pour l'écolier que j'étais, se remplissant les poches de
marrons et de bonbons acidulés, le marché annuel balisait la
rentrée scolaire d'une pause appréciée. On ne se remplit plus les
poches de marrons, mais il reste possible de vivre un bel aujourd'hui.
17 septembre 2018
Je veux passer une journée tranquille
" Si un signe n'a pas d'usage, il n'a pas de signification "
Wittgenstein. Tractatus logico-philosophicus. 3.328
Ce que parler veut dire. Une courte pièce de théâtre de Pascal Chabot se déroule dans le sous-sol d'un aéroport. Dans la spirituality room, où les voyageurs de toutes confessions peuvent se recueillir, dialoguent un homme et une femme qui s'aimèrent dix ans plus tôt. Paroles denses, coeur-à-coeur, mots et silences confondus, ne nécessitant ni réponses, ni actions, phonèmes par lesquels la vie passe. Pour désigner cette activité, on utilise encore le vieux verbe " parler ". S'il demeure le même, son registre s'est actuellement élargi au langage de séduction, de menace, aux phrases pour instruire ou distraire, faire obéir ou désobéir. Plus récemment encore, nous "parlons" désormais aussi à nos téléphones, à nos enceintes connectées, nous leur donnons des ordres de services, demandons des informations, commandons des produits. Nous parlons et le monde nous obéit. Nous obéit? Illusoire mystification née d'algorithmes qui répondent avec discernement aux formulations émises par chacun. L'innocente phrase " Je veux passer une journée tranquille " débouchera aussitôt sur des propositions commerciales paramétrées sans que nous nous en apercevions à nos habitudes de lectures ou de choix musicaux, programmes télévisés, achats antérieurs, fréquentations de restaurants ou de sites de vacances enchanteurs. Une délicieuse impression de puissance - parler avec effet immédiat - débouche subrepticement sur une prise en charge douce jamais innocente. Parler est la clé dans la serrure de la prise en charge.
Lu dans:
Pascal Chabot. L'homme qui voulait acheter le langage. Presses Universitaires de France. 2018. 106 pages.
Ludwig Wittgenstein. Tractatus logico-philosophicus. Trad. de l'allemand par Gilles-Gaston Granger. Gallimard. NRF. Bibliothèque de philosophie. 1993. 128 pages.
Roger-Pol Droit. Pour parler, abonnez-vous au forfait langage. Le Monde des Livres. 14 septembre 2018
15 septembre 2018
Barbara l'automne
“Ce matin j’ai écouté Barbara, c’est fou ce que sa voix s’accorde parfaitement avec l’automne, l’odeur de cette terre mouillée, pas de celle dans laquelle les racines repoussent, mais où elles s’endorment doucement pour mieux renaitre, se préparent à puiser leurs forces dans l’hiver. L’automne est une berceuse pour la vie à revenir. Toutes ces feuilles qui changent de couleur, on dirait un défilé de haute couture, comme les notes dans la voix de Barbara.”
Valérie Perrin
L'automne, saison de diversité, de sérénité et d'abondance. Tout se met progressivement en repos dans une explosion de coloris et de fruits gorgés de saveurs. L'automne est une saison de don par excellence. Heure d'hiver, heure d'été? S'il faut faire un choix unifiant, pourquoi pas heure d'automne? Merci Georges, qui de ta lointaine Amérique nous fait découvrir ces belles lignes qui repartiront aussitôt vers des amis et enfants tout aussi lointains. Et demeurés proches grâce à ces créneaux de communication si efficaces.
Lu dans:
Valérie Perrin. Changer l’eau des fleurs. Albin Michel. 2018. 560 pages. Extrait p. 421
14 septembre 2018
Le bonheur d'être
"Nous parlerions de la mer
et des étés lointains
Nous parlerions des déserts
de pays incertains
de Surcouf, des marins
des couchers d'équinoxe
qu'ils ont vu sur les îles
loin d'ici, loin de tout
Nous parlerions de la vie
(elle est là même si tu ne le veux pas)
sans doute de Dieu
parce qu'il n'est pas là
Nous lui dirions ensemble
Qu'on t'a fait tristesse
Qu'on me dit solitude
Mais qu'on a le bonheur
D'être là
Jean-Louis Pestiaux. Apolline.
Belle réflexion sur le bonheur d'être, qui nous fait guetter impatiemment le jour qui se lève, parfois dans un état de souffrance ou de détresse indescriptibles. Comme si à chaque escale répondait un nouvel horizon. A vingt ans on rêve d'Amérique, à quatre-vingt d'arriver chez le fleuriste du bas de la rue. Le désir est pareil.
Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 45
12 septembre 2018
Croiser une gazelle
Te rappelles-tu ?
Nous marchions en silence
Les yeux sur le sable
Rien que nos pas
Sur une vague jaune
A l'ombre du Chiriet
Dans le bleu de l'azur une gazelle
A moins un mirage éblouissant
Nous regardait franche, dressée
Scintillante de grave sérénité
Tu dis, j'en ai souri longtemps
« Que c'est beau!
Pourquoi n'est-ce-pas l'éternité ? »
Jean-Louis Pestiaux
Et si , comme le suggère Jean-Louis Pestiaux dans son dernier beau recueil "les seuls moments de raison étaient les moments de passion" ? On y cueille la magie des mots simples qui illuminent une journée, surprenants comme le regard croisé d'une gazelle.
Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 42
Mets et merveilles
"La cuisine d'un pays traduit le caractère de ses habitants et transfigure l'imagination. Visiter un supermarché est aussi instructif que parcourir un musée ou une salle d'exposition."Maryse CONDE
Lu dans :
Maryse Condé. Mets et merveilles. JC Lattès. 2015. 300 pages
11 septembre 2018
La fatalité à sa fenêtre
"La fatalité triomphe dès que l'on croit en elle."
Simone de Beauvoir
"Elle regrette d’être cette jeune femme-là, qui depuis toujours s’accoude aux événements pour les regarder passer, sans oser en changer le cours." (Giulia, dans La Tresse)
Lu dans:
Simone de Beauvoir. L'Amérique au jour le jour. Gallimard. Collection Blanche NRF. 1954. 380 pages.
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait Kindle p.78
10 septembre 2018
L'odeur de la pomme blette
"Cette ville c’est mon enfance, mon adolescence, mon premier amour. Le coin de rue où ma sœur s’est fait tuer, le vieux libraire à qui je commandais des livres interdits, le café où je venais prendre un thé en sortant du travail, feuilleter les journaux et discuter à bâtons rompus avec deux ou trois amis, l’odeur de pomme blette du magasin de primeurs de mon père, les grands yeux noirs au regard profond de l’enfant blessé que je transportais dans mes bras ».
Oda Baydar
Une ville, une vie, alternance d'autant de moments éblouissants de bonheur que de drames. En 2016, et durant deux ans, Diyarbakır (ville du sud-est de la Turquie, considérée par les Kurdes comme la capitale du Kurdistan turc) a été partiellement détruite par l’armée du président Erdoğan, en particulier le quartier central et populaire de Sur. Progressivement, les réfugiés reviennent. Comment reconstruire au départ d'images heureuses un futur imprégné par tant de malheurs?
Lu dans:
Oda Baydarraduit. Dialogues sous les remparts. Trad. Valérie Gay-Aksoy. Phébus. 2018. 160 pages
08 septembre 2018
Si la vie avance
"Il disait qu'à son âge
c'est l'heure d'aller aux nuages
le sourire jusqu'au bout
La vie c'est pas grand chose, des rêves et de la prose
Mais fais-en ce que tu veux
Si la vie avance, si la vie avance
Elle se termine un jour
Et moi quand j'y pense, et moi quand j'y pense
Je suis rempli d'amour. "
Boulevard des airs (groupe musical français). Si la vie avance (2018)
Pour sûr, voila un paragraphe pétri de bienveillance qu'on retrouvera à l'avenir sur quelques avis de nécrologie pour saluer le départ de belles personnes. Quelques lignes comme antidote au cynisme, y a pas de mal.
07 septembre 2018
Nuages, merveilleux nuages
"Nuage un instant apprivoisé
Tu nous délivres de notre exil."
François Cheng
Rue Haute, 14 août 2018. Maison de repos des Petites Soeurs des Pauvres. Il a placé sa chaise roulante dans l'axe précis de la fenêtre d'où il aperçoit les nuages. En aéronautique on évoquerait une fenêtre de tir, j'y vois davantage le cerf-volant dont, jeune encore, il maîtrisait le vol sur la plage d'Erquy. De la gravité à la légèreté, le corps devient esprit par la magie du rêve. Il n'est d'âge pour accompagner les arabesques d'un nuage dans le ciel.
Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard. Collection Blanche. 2018. 160 pages. Version Kindle Extrait p. 523.
05 septembre 2018
Fin de course pour le vieil éléphant
"Les faibles qu’elle devrait protéger, accompagner, elle leur tourne le dos, comme ces vieux éléphants que le troupeau laisse derrière lui, les condamnant à une mort solitaire. Dans un livre pour enfants sur les animaux, elle a lu un jour cette phrase : « Les carnivores sont utiles à la nature, car ils dévorent les faibles et les malades. » Sa fille s’est mise à pleurer. Sarah l’a consolée, en lui disant que les humains n’obéissaient pas à cette loi. Elle se croyait du bon côté de la barrière, dans un monde civilisé. Elle se trompait."
Laetitia Colombani
Est-on jamais assuré de se trouver du bon côté de la barrière? En classe
préparatoire d’un grand lycée parisien, l’écrivaine noire américaine
Zora Neale Hurston écoute l’un de ses brillants professeurs assurer que «
les classes sociales les plus défavorisées sont généralement les
femmes, les jeunes et les Noirs »… Appartenant aux trois groupes, elle
mesure soudain que sous la bannière Liberté, égalité, fraternité la
frontière ténue de l'exclusion la frôle et qu'il importe de ne pas
saigner quand on nage avec les requins. Un parcours d'athlète. Comment
oublier que dès notre naissance, nous sommes le fruit de la course
victorieuse d'un spermatozoïde plus résistant, plus agile, plus malin
que les millions d'autres du même éjaculat? Que le vieil Akéla qui rate
sa proie est condamné à quitter définitivement la protection de la meute
pour une existence solitaire. Que nous nous amusions comme des fous à
jouer chaise musicale excluant celui qui ne trouvait pas de siège? Notre
enfance et ses récits, ses jeux, ses héros, ses squaws, ses scalps, ses
sprints effrénés nous prépare-t-elle à construire une société solidaire
ou une conquête de l'Ouest carnivore? Il est raconté qu'en
transhumance, les troupeaux où on conserve les vieilles vaches à
l'arrière gardent une cohésion et un rythme qui les fait avancer plus
rapidement que ceux où elles sont éliminées. Ce qui est bon pour les
(b)ovidés et les caprins ne serait-il pas d'application pour l'homme?
Lu dans:
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait p.188 (Kindle)
Valérie Cadignan. Fin de règne. Anne-Solitude de France. Présence africaine. 2017. 110 pages.
04 septembre 2018
Amis lointains
"Cela te concerne, si la maison de ton voisin brûle."
Horace, Épîtres, Livre I, v. 80
L'avenir se prépare de loin. Imaginer Horace rédigeant cette phrase au début de notre ère, et le temps mis pour qu'elle nous parvienne en toute pertinence, laisse rêveur. J'ai reçu en dépôt il y a une trentaine d'années la collection Budé d'un de mes titulaires de latin-grec, afin qu'ils inspirent ma pratique médicale. Ce furent de bons maîtres, et les éclairages de l'actualité qu'ils me procurent sont d'une grande sagesse, amis lointains avec qui j'aurais aimé dialoguer paisiblement le soir venu, avec qui je dialogue d'ailleurs en ouvrant au hasard leurs ouvrages. « On peut supprimer les classes de latin et de grec », déclarait l’académicien Jean d’Ormesson, « mais pas les siècles durant lesquels Socrate et Virgile ont irrigué nos intelligences. »
Lu dans:
Horace, Épîtres, Livre I, v. 80. Cité par Pascale Seys. Et vous qu'en pensez-vous? Ed. Racine. 2018. 224 pages. Exergue.
03 septembre 2018
Les papillons inédits de la rentrée
"Smita s'éveille avec un sentiment étrange, une urgence douce, un papillon inédit dans le ventre.
Aujourd'hui est une journée dont elle se souviendra toute sa vie.
Aujourd'hui, sa fille va entrer à l'école."
Laetitia Colombani
Premier matin de classe, la petite école communale bruisse de partout,
repeuplée soudain de ses élèves multicolores. Je relis mentalement la
superbe description du roman La Tresse où Smita l'Intouchable fuit, la
petite main de sa fille Lalita dans la sienne, à travers la campagne
endormie. Elle n’a pas le temps de parler, d’expliquer à sa fille que ce
moment, "elle s’en souviendra toute sa vie comme de celui où elle a
choisi, infléchi la ligne de leurs destins. Elles courent sans bruit,
pour ne pas être vues ni entendues. Lorsque ils se réveilleront, elles
seront loin déjà." Donner une école à son enfant pour lui éviter de
nettoyer des chiottes toute sa vie. Des Smita, j'en ai reconnues
quelques-unes ce matin, soucieuses de léguer au moins deux choses à
leurs gosses: la santé et un diplôme. Échapper à la fatalité des
"ménages" égrenés tout au long de la semaine, avoir la maîtrise de deux
ou trois langues, conduire un jour sa propre voiture, s'acheter un
appartement. J'éprouve une tendresse particulière pour ces mamans
modestes qui ce matin "ont un papillon inédit dans le ventre" au moment
de lâcher la main de leur petit(e) pour un avenir meilleur que le leur.
Étudier est un privilège.
Lu dans:
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait p. 135 (Kindle)
Buvard neuf
" Sous la main, un nouveau buvard."
Pensée pour un premier septembre
J'ai remplacé le buvard de mon sous-main ce dimanche soir. Réminiscence des cahiers neufs, des pages blanches incitant à l'écriture et à l'apprentissage, on n'oublie jamais entièrement ces émotions-là. Il s'étale au centre de mon bureau, vaste flaque d'un rouge carmin immaculé, l'année scolaire peut commencer. Il y a longtemps que je n'ai plus entendu sonner la cloche rassemblant les rangs, mais demeure tapie en moi cette envie de commencer quelque chose, d'imaginer une aventure, d'écrire un nouveau récit. Le buvard est une page blanche améliorée, heureux d'absorber la copie en négatif des lignes écrites à la main, d'absorber les chiures de bic à l'encre grasse, les ratures de mots diversement orthographiés, d'araignées au bout d'un fil ou de petits bonshommes pendus croqués durant les interminables attentes téléphoniques. Fleurs, flèches, quadrillés, spirales, signes de ponctuation rageurs, smileys, taches de formes et de couleurs diverses, tous les symboles d'une journée imparfaite s'y côtoient dans une apparence de désordre. Le buvard est notre cahier d'esquisses des temps morts et des mots biffés de notre existence. Contempler ce vaste espace immaculé à l'orée de l'année, tolérant de manière anticipée nos dérapages, nos impatiences, nos essais ratés me fait envie. Mon sous-main neuf est un véritable programme de vie.
Je vous souhaite une belle année scolaire, on a tous quelque chose à apprendre.
CV
14 juillet 2018
La touche Pause/Break
"Certaines périodes du calendrier sont plus que d’autres propices aux bilans et aux résolutions. Parmi les moments-clés qui marquent un temps de rupture, il faut compter les dates d’anniversaire, les grandes vacances, les fêtes d’hiver et de printemps, les déménagements, les crises de santé, les temps de rémission, les premiers jours de l’année civile, les changements de saison ou les premiers jours de la rentrée des classes. Une routine se brise, un rythme ralentit et nous invite à élaborer de nouveaux projets : faire du sport, manger sainement, lire des livres difficiles, voyager, cesser de boire et de fumer, se coucher tôt, et changer au moins quelque chose dans sa vie. Changer, ne serait-ce que la couleur des rideaux du salon ou la place d’un canapé. Cela exige de l’audace, sans doute, tant nous sommes arrimés à nos habitudes. Mais ce que nous ne mesurons jamais avec suffisamment d’acuité, c’est que cette résolution en direction du changement est un acte fondamental de liberté."
Pascale Seys
C'est la touche oubliée de nos claviers, en haut à droite entre la PrintScreen et la ScrollLock, la touche Pause/Break qui met le CaféJournal en repos jusque septembre. Le temps d'une respiration, ou d'une re-création, d'un espace vide entre les bûches pour que l'air circule et ranime le feu. Un moment pour lire des livres difficiles et imaginer la couleur des rideaux à la rentrée.
Je vous souhaite un bel été.
CV
Lu dans:
Pascale Seys. Et vous, qu'en pensez-vous ? Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde. Racine Lannoo. 2018. 200 pages. Extrait p.20
13 juillet 2018
Utopie
"On fait bien des grands feux en frottant des cailloux
et les plus beaux poèmes avec des mots usés
écrits à la craie légers comme du vent
Un autre monde existe
peut-être avec le temps à force d'y croire
on pourrait juste essayer pour voir."
librement adapté de Jean-Jacques Goldman (Je te promets)
12 juillet 2018
Converser n'est pas débattre
"J’aimerais, j’avoue, que nous arrivions à avoir des assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de dire. Converser, cela voulait dire : vivre ensemble. Dans les débats, c’est le contraire : les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne l’étaient au début. On a perdu l’art de se parler."
Ariane Mnouchkine
Lu dans:
Ariane Mnouchkine : « La censure se glisse partout, dans la trouille surtout ». Le Soir 21 février 2018
11 juillet 2018
Vive la France
"Non Jef t´es pas tout seul
Mais arrête de sangloter
Arrête de te répandre
Arrête de répéter
Qu’t’es bon à t’ foutre à l’eau
Qu’t´es bon à te pendre."
Jacques Brel. Jef
1-0 pour la France, les choses rentrent dans l'ordre, ce n'était que le vent, qui gonfle un peu le sable. On rentre les drapeaux, demain reprennent les querelles. C'était beau quand même.
09 juillet 2018
S'émerveiller
"Léonard de Vinci imaginait la montagne en regardant un caillou.
Dans la plus aride des steppes, trouver à s'émerveiller."
Sylvain Tesson
Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs. Pocket. 2005. 168 p.
08 juillet 2018
C'est quoi la vie ?
"C'est quoi la musique?
C'est du son qui se parfume
C'est quoi l'émotion?
C'est l'âme qui s'allume
C'est quoi un compliment?
Un baiser invisible
Et la nostalgie? Du passé comestible
C'est quoi l'insouciance?
C'est du temps que l'on sème
C'est quoi l'enthousiasme?
C'est des rêves qui militent
Et la bienveillance?
Les anges qui s'invitent
Et c'est quoi l'espoir?
Du bonheur qui attend
Et un arc-en-ciel?
Un monument vivant
C'est quoi un sourire?
C'est du vent dans les voiles
Et la poésie?
Une épuisette à étoiles
C'est quoi l'indifférence?
C'est la vie sans les couleurs."
Aldebert . La vie c'est quoi.
C'est du son qui se parfume
C'est quoi l'émotion?
C'est l'âme qui s'allume
C'est quoi un compliment?
Un baiser invisible
Et la nostalgie? Du passé comestible
C'est quoi l'insouciance?
C'est du temps que l'on sème
C'est quoi l'enthousiasme?
C'est des rêves qui militent
Et la bienveillance?
Les anges qui s'invitent
Et c'est quoi l'espoir?
Du bonheur qui attend
Et un arc-en-ciel?
Un monument vivant
C'est quoi un sourire?
C'est du vent dans les voiles
Et la poésie?
Une épuisette à étoiles
C'est quoi l'indifférence?
C'est la vie sans les couleurs."
Aldebert . La vie c'est quoi.
On dit qu'Aldebert écrit pour les enfants. Décidément les enfants sont gâtés.
07 juillet 2018
Diable !
"Le bonheur ce fleuve ensoleillé rompant ses digues."
Nâzim Hikmet
Quelle affaire! Cet incroyable sentiment d’euphorie qui en quelques
minutes jette dans les rues des véhicules crissants et bruyants,
voit se congratuler des voisins qui se connaissaient à peine,
participant à une joie collective que le quotidien n'apporte plus,
nous surprend à la vitesse d'une rivière quittant son lit. Un couple
de patients âgés s'est réservé en cas de victoire une terrasse du
centre ville où ils savoureront la gueuze en contemplant la course
échevelée des voitures voilées de noir-jaune-rouge. Une jeune maman
d'origine albanaise quitte la consultation à 19h en souhaitant bonne
chance aux Belges. Une autre, d'origine guinéenne, écoute le match à
sa manière: réseau coupé pour impécuniosité, elle ouvre les fenêtres
à 20 heures et suit le match en écoutant les voisins. Je n'ai jamais
eu le bonheur bruyant ni la joie explosive, véritable handicap en
ces temps d'euphorie nationale, mais m'amuse de l'observer. Et de
voir dans cette célébration des nationalités qu'est la Coupe du
monde notre équipe si bariolée l'emporter en oubliant ses
différences me rassure.
05 juillet 2018
Shoah
"Ils ont essayé de nous enterrer
ils ne savaient pas que nous étions des graines."
Proverbe mexicain
Le cinéaste et journaliste Claude Lanzmann est mort à Paris ce jeudi 5
juillet, à l’âge de 92 ans. Il nous laisse le documentaire Shoah, d'une
durée de neuf heures et demie, réalisé à partir de trois cent cinquante
heures de prises de vues entre 1974 et 1981. Fruit de douze années de
travail autour de la parole des protagonistes des camps de concentration
et d’extermination et de quatre années de montage, il sort en 1985.
Shoah est considéré comme un monument du cinéma : sans image d’archives,
il parvient à dire l’indicible sur le génocide.
"C'était à la fin novembre 1942.
soudain l'un de nous se leva...
nous savions
qu'il était chanteur d'opéra à Varsovie.
Il s'appelait Salve
et devant ce rideau de flammes, il a commencé
à psalmodier
un chant qui m'était inconnu :
Mon Dieu, mon Dieu
pourquoi nous as-Tu abandonnés?
Il a chanté en yiddish,
tandis que derrière lui flambaient
les bûchers
sur lesquels on a commencé, alors, en novembre 1942,
à Treblinka, à brûler les corps.
C'était la première fois que cela arrivait :
nous sûmes cette nuit-là
que désormais les morts ne seraient plus enterrés,
ils seraient brûlés.
Claude Lanzmann. Shoah.
Et après ?
"Souvent la vie invente."
L. Salamé
"Dans l'exposition Melancholia à la Villa Empain, j'ai photographié cette phrase d'August Strindberg: "Arrivé à moitié chemin de ma vie, je m'assis pour me reposer et réfléchir. Tout ce que j'avais audacieusement désiré et rêvé, je l'avais eu. Abreuvé de honte et d'honneur, de jouissance et de souffrance, je me demandais et après ? Tout se répétait avec une monotonie désespérante, tout se ressemblait, tout revenait." Moi, cette année-là, j'ai eu tout ce dont je rêvais. J'ai dit merci la vie. Mais la question c'est: "Et après? ". C'est extrêmement déstabilisant. Un ami m'a dit un jour: « Souvent la vie invente. » Elle l'a beaucoup fait pour moi. Et cela a toujours été surprenant. "
Qui de nous, même gavé de réussite professionnelle et familiale, n'a ressenti parfois ce désarroi devant l'inconnu. Ce court texte, enroulé soigneusement comme un talisman pour jours difficiles, est à garder à portée de main.
Lu dans:
Leila Salamé, interrogée par Béatrice Delvaux. Ma rage? Elle vient de mes liens au Liban, pays en guerre. Le Soir. Racines élémentaires. 30.6.2018.
03 juillet 2018
La vie comme un roman
"Nous sommes une histoire de plus
quelqu'un la raconte
les autres l'oublient."
Bernard Noël
Les patients sont mes romans. Le gamin qui à distance suit le sauvetage de 13 gosses thaïs, et le partage comme si c'était sa propre vie. Cette vieille amie patiente, en chaise roulante, qui a suivi seule dans sa chambre le match Belgique Japon et a crié de joie à la dernière seconde. Sa voisine, patriote, qui ne suit les matches de la Belgique que pour le bonheur d'entendre la Brabançonne et se lève à son écoute. Ce patient coiffeur retraité à La Panne qui rejoint Anderlecht ce jour pour coiffer un ami client immobilisé par la maladie. Ce couple séparé depuis trente ans qui se reconstitue estimant qu'il ne faut pas poursuivre indéfiniment une erreur de jeunesse, "car au fond on s'entend tellement bien". Cette maman octogénaire qui va passer une semaine au littoral avec ses deux filles, on ne sait laquelle des trois est la plus folle. Tout ça en une seule journée, comment ne pas le partager?
Lu dans:
Bernard Noël. La chute des temps, suivi de L'Été langue morte, La Moitié du geste, La Rumeur de l'air et de Sur un pli du temps. Collection Poésie/Gallimard (n° 274) 1993. 228 pages. Nouvelle édition augmentée d'une postface de Stefano Agosti en 2000.
Construire autrement
"La mairie
pour l'octroi des permis de construire
à défaut de plans
acceptait aussi des poèmes."
Abbas Kiarostami
01 juillet 2018
Rire en cascade
"Un sot rit trois fois avec une blague
la première fois, lorsqu’on la lui raconte
la seconde fois, lorsqu’on la lui explique
et la troisième fois, lorsqu’il la comprend"
Sagesse populaire
J'aimerais avoir pareil sot à ma table. La première fois on est deux
à rire, lui et moi; la deuxième l'amusement gagne la moité des
proches. Et à la fin tout le monde rit, que veut-on de plus?
Lu dans:
Mikhaël et Jean-Pierre Vandeuren. Théorie générale sur le rire et l'humour. CreateSpace Independent Publishing Platform. 2016. 168 pages.
30 juin 2018
Sagesse du compagnon bâtisseur
"J’ai dit Je suis prêt à toutes les questions
on m’a demandé l’heure."
Abbas Kiarostami, cinéaste et peintre iranien
On sourit devant pareille autodérision. La modestie sied aux hommes
comme l'anonymat va bien aux cathédrales. Aucune signature de personnage
célèbre n'est associée à leur édification. Il n'y a que les pierres qui
ont été déposées, pas les noms. Seuls, dissimulés dans les murs, les
voûtes et les colonnes, quelques symboles sobres marquent une pierre
d'angle, l'orientation à donner à la pierre pour éviter son effritement
précoce, une technique innovante utilisée. Clin d'oeil du compagnon à
celui qui poursuivra son oeuvre, en l'améliorant.
28 juin 2018
Flux migratoires
"Si l’on exclut la traite des esclaves à son point culminant, ce mouvement de masse de peuples et de personnes est maintenant plus important qu’il ne l’a jamais été. Il implique la distribution d’ouvriers, d’intellectuels, de réfugiés, de commerçants et d’armées, traversant tous océans et continents, que ce soit en passant devant les douanes ou par des voies clandestines, accompagnés de récits multiples racontés dans les langages multiples du commerce, de l’intervention militaire, de la persécution politique, de l’exil, de la violence, de la pauvreté, de la mort et de la honte. Il fait peu de doute que le déplacement volontaire ou involontaire de personnes dans le monde entier règne à l'avenir sur les ordres du jour des États, des conseils d’administration, des quartiers et des rues.
Toni Morrison, au Louvre en 2006."
Un jour les nomades devinrent bergers, la culture remplaça la cueillette
des fruits sauvages, l'élevage la chasse, et on traça des frontières
pour vivre en paix. En reviendrait-on insensiblement à une époque de
nomadisme, bien décrit par Morrison dans un texte prémonitoire,
volontaire ou involontaire, de survie ou de croissance, pacifique on
guerrier, avec possibilité de retour ou exil définitif? Élargir le débat
des flux migratoires en considérant toutes ses composantes transforme
un problème de plomberie en un débat de société quasi philosophique
qu'on ne saura longtemps esquiver. Le bonheur humain repose-t-il dans la
stabilité, le droit du sol, la tranquillité ou dans le mouvement,
l'inconnu et le risque du partage?
Lu dans:
Toni Morrison. Prix Nobel de littérature 1993. Conférence au Louvre le 6 novembre 2006.
cité par Christiane Taubira. Baroque sarabande. Ed Philippe Rey. 2018. 173 pages.
La vie et ses veines
"La vie avec ses veines, ses artères, ses os qui craquent, sa chair, ses crises de nerfs, ses injustices et ses merveilles."
Christiane Taubira
Vies multiples dans une vie, vies multiples dans une rue, la vie telle qu'elle se raconte jour après jour. La vie comme une page blanche à chaque lever du jour qui nous est donné, faisant table rase d'hier et de l'an passé.
Je vous souhaite une belle journée. Qui sait?
CV
Lu dans :
Christiane Taubira. Baroque sarabande. Ed Philippe Rey. 2018. 173 pages.
27 juin 2018
Les mots semences
"Parfois je crois surprendre un écho dans l’oreille
de ces mots murmurés que des voix de jadis
depuis longtemps perdues
disaient presque en silence.
Ainsi suinte la pluie de campagne en automne
à travers les feuilles mortes avec tant de patience
puis s’enfuit goutte à goutte dans la terre
comme fait la semence."
Claude Vigée
Hasard des lectures, je découvre dans la foulée de Claude Vigée et de Pascale Seys ces deux courtes réflexions sur les mots qu'on écrit le soir à ceux qu'on aime, porteurs du bien qu'on leur souhaite. "La qualité, la précision et la justesse des mots que l’on s’échange entre humains sont déterminantes. Même si certains se paient de mots et de grandes phrases, les mots – surtout les mots très simples – nous permettent de mieux vivre. C’est vrai du mot gentil, c’est vrai du «bonjour» du matin, du «merci» ou du «pardon», c’est vrai à plus forte raison du mot doux ou du mot d’amour, surtout du mot écrit à la main et laissé sur un coin de table ou caché dans un coin insolite de la maison. Parce que les mots, à la différence du rien et parfois du silence, font chanter le réel." (Pascale Seys)
Lu dans:
Claude Vigée. L'homme naît grâce au cri : Poèmes choisis. 1950-2012. Points Poésie. 2013. 336 pages.
Pascale Seys. Et vous, qu'en pensez-vous ? Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde. Racine Lannoo. 2018. 200 pages
25 juin 2018
L'intranquillité
«Le penchant naturel vers la sécurité, la perfection et la certitude est biologiquement nécessaire, mais il devient un facteur de destruction s'il nous fait éviter tout risque d'insécurité, d'imperfection et d'incertitude. Les dangers qui accompagnent le changement, le caractère inconnu des choses qui arrivent, l'obscurité de l'avenir, tout cela contribue à faire de l'homme un défenseur fanatique de l'ordre établi. »
Paul Tillich
Lu dans:
Paul TILLICH. Le Courage d'être. Genève, Labor et Fides. 2014. 220 pages. Extraits p. 105, 107
La pierre philosophale
"Je ne connais personne qui demanderait conseil à Hamlet."
Jennifer Grotz. The Nunnery
On connaît le célèbre final de la pièce de Shakespeare, Hamlet
s'interrogeant seul en scène "Etre ou non? Comment être, voila la
question. (./.) Mourir, dormir / Dormir / rêver peut-être / se
fondre dans le néant / de ce sommeil qui nous tient en suspens."
Bigre. Aux trois grandes interrogations philosophiques "qui suis-je,
d'où viens-je, où vais-je?" le simple répond laconiquement "je suis Jean
Dupont, je viens du travail et je rentre chez moi." Guère moins sage
que la moyenne de ses contemporains, il vit ce mois au rythme de la
Coupe du monde et de son équipe diabolique dans un petit pub de la place
communale. Parfois je les envie. Lu dans:
Adam Phillips. La meilleure des vies. Éloge de la vie non vécue. Éd. de l’Olivier. 2013. 224 pages. Extrait p.11 (Exergue)
23 juin 2018
Sagesse d'Aimé Césaire
"Tous les hommes ont mêmes droits. Mais du commun lot il en est qui ont plus de devoirs que d’autres".
Aimé Césaire
Qu'en peu de mots, la réalité du monde peut se décrire.
Lu dans:
Christiane Taubira. Baroque sarabande. Ed Philippe Rey. 2018. 173 pages.
Aimé Césaire. La Tragédie du roi Christophe. Théâtre. 1963.
22 juin 2018
Sagesse de François Cheng
"Que par le long fleuve on aille à la mer
que par le nuage-pluie on retourne à la source
Toute vague cède à l’appel de l’estuaire
et tout saumon à l’attrait du retour."
François Cheng
Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Collection Blanche. 160 pages.
que par le nuage-pluie on retourne à la source
Toute vague cède à l’appel de l’estuaire
et tout saumon à l’attrait du retour."
François Cheng
Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Collection Blanche. 160 pages.
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