« C'est ainsi qu'une existence trop longue ruine les grandes âmes. »
Jean-Pierre Amette
Enfin paisible, elle s'est éteinte ce matin avec le lever du soleil. Une journée supplémentaire qu'elle ne devra plus endurer, atteinte par la fatigue de vivre et les maux multiples. Les amis et familiers qui ornent les murs de sa chambre appartiennent à une vie qui n'est déjà plus la sienne. Elle était comme la passagère d'un train entré en gare au terme d'un très long voyage. Sa valise à la main, elle a longtemps patienté pour sortir mais les portes restaient inexplicablement, interminablement fermées. Ce matin, les portes se sont enfin ouvertes, et elle peut rentrer chez elle. « Ce corps qui fut un rire / brûle à présent / cendres emportées par le vent jusqu’au fleuve / et l’eau les reçoit / comme les restes de larmes heureuses.» (* )
Lu dans:
Jean-Pierre Amette. Journal météorologique. Ed des Equateurs. 2009. 155 pages. Extrait p. 77
(* ) Tahar Ben Jelloun. La remontée des cendres suivi de Non identifiés. Seuil. 1998. 144 pages.
08 mai 2021
Comme un train en gare
06 mai 2021
Heureux les simples d'esprit, ils verront...
"J'ai toujours aimé les êtres originaux, bizarres, chimériques, singuliers. Ils sont pour moi le charme de la vie. (...) Ils ont encore pour me plaire qu'ils sont souvent très bons, bien qu'étant presque toujours très pauvres. N'est-ce pas curieux cet assemblage si fréquent de l'originalité et de la bonté? "
Denis Grozdanovitch
Je ne l'avais plus vu depuis un an, fumant sa cigarette emmitouflé
dans sa veste d'hiver à la porte de sa maison de repos. Il me reconnaît à
l'instant, me dit son plaisir de me revoir, m'interroge sur ma
belle-famille à laquelle il est apparenté, aligne les phrases avec une
lenteur soignée. En d'autres temps, on aurait dit qu'il était simplet,
je le trouve plutôt incroyablement humain. Il ne se trouve aucun
interstice entre ce qu'il exprime et ce qu'il pense, aucun calcul, aucun
souci de plaire ou de paraître. Étiqueté handicapé mental léger, se
pourrait-il que la gentillesse et la chaleur humaine aient comblé les
espaces manquants de connaissances? On le quitte à regret, emportant un
peu de soleil dans la trousse.
Lu dans:
Denis Grozdanovitch. Petit traité de désinvolture. Seuil. 2005. 227 pages.
03 mai 2021
Les petits bistrots
"Les petits bistrots
Au pinard fleuri
Nappes à carreaux
Et bifteck garni
Les petits bistrots
Où l'on vient goûter
Devant le perco
Le premier café (..)
Les petits bistrots
Quand j'suis loin d'ici
A Londres à Tokyo
J'en rêve et j'me dis
Que les p'tits bistrots
Qui sont à Paris
J'les r'verrai bientôt
Salut les amis."
Jean Ferrat.
Le droit d'être triste
"Débarrasse-toi de l'espérance. Et vois choses comme elles sont. »
Bhagavad-Gita
Lu dans :
La Gîta, citée par Jean-Claude Carrière. Fragilité. Odile Jacob. 2007. 284 pages. Extrait p. 107
30 avril 2021
Ne pas oublier de transporter le ciel
« Je me penchai à nouveau au-dessus du puits et scrutai l'obscurité sans penser à rien de particulier. Je m'étonnai que des ténèbres si profondes pussent exister ici, en plein jour.»
Haruki Murakami
Lu dans:
Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort. Trad Corine Atlan avec K. Chesnaux. Seuil. 2001. 960 pages.
cité par Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.105
Bozar. Roger Raveel, une rétrospective. 18 mars -21 juillet 2021. Présentation . Guide du visiteur
29 avril 2021
Ce temps qui passe vite
"Bien sûr il y a le temps qui passe souvent trop vite (..)
Je parle de mon père, ce monsieur si tranquille
La grisaille de la vie se pose sur les cheveux
Et l'âge qui dessine doucement quelques rides
Pour que les larmes trop lourdes descendent peu à peu
Et rejoignent ce sourire qui camoufle le vide
Ce vide que les enfants ont laissé derrière eux
Je parle de ma mère qui paraissait fragile
Mais seront-ils un jour ces amants presque vieux
Qui refont connaissance quand la maison est vide
Comme s'ils devaient apprendre à revivre tous deux
Leur amour pour chasser la solitude aride
Je parle de leur vie que nous fîmes difficile
Et je les remercie par ces rimes trop modestes
Pour tout ce qu'ils ont su m'apprendre par la tendresse."
Marc Barbay. Gratitude.
27 avril 2021
L'homme qui plantait des vignes
"On quitte Paris par le train la tête emplie de stridentes sirènes
— police, Samu —
et déjà les premières vaches dans les champs beuglent.
Qui croire ? "Étienne Faure
Lu dans:
Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait p.111
24 avril 2021
Le dernier message des Moaï
"Dresser des statues gigantesques aux quatre coins de l’île de Pâques a entraîné, selon le géographe Jared Diamond, l’abattage de tous les arbres de l’île pour servir au transport des Moai [statues], les roulant sur des troncs alignés par de longues cordes de bois. Le déclin et la misère de la civilisation Rapa Nui ont suivi à partir du XVIIe siècle : plus guère de possibilités de construire une pirogue pour pêcher ni se chauffer, plus aucun oiseau ne venant sur l’île, le cannibalisme se développant pour pallier le manque de nourriture. Que pensait l’homme qui a coupé le dernier arbre? "
Charly Delwart
Charly Delwart. Databiographie. Flammarion. 2019. 336 pages. Extrait p. 131
23 avril 2021
La course seul en tête
"Il se levait aux aurores et roulait des heures, avalant les kilomètres avec une frénésie digne des frères Magne. Partant un jour de chez lui, le lendemain du café, il rayonnait dans la région sans trop étudier la carte, préférant les chemins de hasard aux itinéraires planifiés. Il rentrait à la nuit, harassé, crotté, l’œil brillant. […] Juel cherchait les pentes et les descendait à toute allure, au risque de se rompre les os. Il adorait ça, de même qu’il aimait rouler sous les grêlons ou dans la nuit noire. Chaque journée lui offrait un ou deux instants de transe complète, les atteindre était son objectif secret. Pour Juel, il s’agit bien de cela finalement : arracher à la vie des moments extraordinaires. "
Thomas Lavachery
Thomas Lavachery. Le cercle. Esperluète éditions. 2021. 64 pages.
22 avril 2021
Monet chez soi
"Vois ce miracle
car c'est bien le dernier
qui s'offre encore à nous
sans avoir à l'appeler
vois ce miracle
qui devait arriver
c'est la première chance
la seule de l'année
le printemps le printemps
et mon cœur et ton cœur
sont repeints au vin blanc."
Jacques Brel
Comment raconter le printemps mieux que par la fenêtre de Lucie? A chacun ses trésors, mais vieillir avec un paysage pareil n'est plus dépérir. Je suspend l'auscultation un moment, ébloui par le cerisier du Japon dont la floraison inonde la baie vitrée. Comment raconter les fleurs - agates roses, diamants blancs, pépites d'or - et les verts tendres des jeunes feuilles qui succèdent soudain au noir et blanc des branches d'hiver? Le regard se promène, bondit de buisson en bosquet, enchanté et rêveur devant cette nature qui resplendit dans son renouveau. De la cime au sol jonché de pétales soyeuses, ce printemps qui explose invite la palette du peintre à faire chanter les couleurs. Il y a quinze ans que Lucie a rangé ses valises au vestiaire, troquant les paysages lointains pour un superbe appartement de la banlieue verte de Bruxelles. Les billets d'avion ont été remplacés par les longues flâneries du regard dans le sillage des oiseaux et le souvenir des tables d'hôtes sur la terrasse qui reviendront, c'est sûr. Les rayons du soleil couchant donnent à sa vie un éclairage pointilliste dont elle se plaît à souligner la valeur symbolique: "je revis avec le paysage, et c'est doux." Elle prend congé de la vie sans se presser, avec de bonnes manières, soucieuse de n'importuner personne, le printemps invite à la patience.
21 avril 2021
Transcendance
"Un jour, j'ai assisté à la messe de Pâques d'un monastère copte dans le désert en Égypte : trois heures de beauté hors de ce monde. À une autre occasion : à un mariage russe orthodoxe à Saint-Pétersbourg. Et bien entendu à toutes ces célébrations au Congo, magnifiques, exubérantes, interminables. (..) En automne, l'an dernier, j'ai reçu une invitation à venir parler de mon travail à l'abbaye d'Orval. Après ma conférence, j'ai pu les accompagner à leur prière du soir. Dans l'église Art déco gagnée par la pénombre, une poignée d'hommes en habit sombre ont chanté le Salve Regina, pour clore la journée. Dehors s'étendaient les bois froids. Les moines se sont tournés vers le vitrail éclairé en hauteur dans l'église. Je ne voyais que leurs dos, leurs dos dont les épaules se voûtaient après chaque ligne du chant grégorien pour une nouvelle inspiration. Et j'étais là debout, athée, réconforté par de vieux mots, de vieux gestes et tant de beauté."
David Van Reybrouck
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 120-121
20 avril 2021
Le tueur est derrière la porte
"L'exploration des humains et des mondes profondément altérés n'est pas une tâche qui saurait être menée à bien dans un cabinet de consultation ou un bureau. Le neurologue français François Lhermitte l'a si bien compris qu'il ne se contente pas d'observer ses patients à la clinique: il veille, autant que faire se peut, à partager leur vie au maximum en leur rendant visite chez eux, en les emmenant au théâtre ou au cinéma ou en les promenant dans sa voiture. Sa conduite est donc similaire - ou l'était - à celle des médecins généralistes. Mon père répugnant à prendre sa retraite en dépit de ses quatre-vingt-dix ans, nous lui dîmes un jour: « Au moins, renonce aux visites à domicile », et il nous répliqua: «Non, au contraire, je les garde - je vais tout laisser tomber, sauf ces visites! »
Oliver Sackx
Oliver Sackx. Un anthropologue sur Mars. Seuil . 1996 460 pages.
18 avril 2021
P'tit déj soleil
"La matinée se lève
Toi debout, il est temps /
Attends encore, attends
J’ai pas fini mon rêve /
Le soleil nous inonde
Regarde-moi ce bleu /
Attends encore un peu
Je refaisais le monde."
Jean Ferrat. La matinée
17 avril 2021
Quel héros serais-je?
"Un matin de 1937, sur le front de la guerre d'Espagne (..) George Orwell voit surgir une silhouette. Après avoir bondi des tranchées ennemies, un messager s'est retrouvé là, en ligne de mire, totalement à découvert. Le voici maintenant qui se met à courir... en retenant des deux mains son pantalon. Orwell baisse son arme. (..) Cet être qui cavale à demi-nu, c'est de toute évidence un semblable, un homme comme vous, et vous n'avez aucune envie de lui tirer dessus. Vous pouvez combattre quelqu'un, détester ses idées, pour autant vous n'avez pas le droit de ridiculiser son corps. «Des êtres humains essayaient de se comporter en humains », lit-on dès les premières pages de son magnifique témoignage sur la guerre d'Espagne, Hommage à la Catalogne."George Orwell, cité par Jean Birnbaum.
George Orwell. Retour sur la guerre d'Espagne. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade 2020. 1664 pages. Extrait p. 1274
16 avril 2021
Rêveries à Angkor Thom
"Il y a de ces moments et de ces lieux où l'harmonie
des choses nous fait croire que nous résoudrons
l'insoluble de nos vies.
Robert Mallet. Angkor Thom
Robert Mallet. Quand le miroir s'étonne. Gallimard. 1974. 128 pages.
15 avril 2021
La quête du père
"J'allumai la lumière et sortis ses lettres. Je me rappelai son unique visite, le ballon de basket qu'il m'avait offert et la leçon de danse qu'il m'avait donnée. Et je compris, peut-être pour la première fois, que même en son absence son image forte m'avait procuré un rempart contre lequel je pouvais m'appuyer pour grandir, un modèle à égaler, ou à décevoir. Je m'avançai jusqu'à la fenêtre et je regardai la vie à l'extérieur, j'écoutai les premiers bruits du matin, le grondement du ramassage des ordures, les pas dans l'appartement voisin. Je me dis qu'il fallait que je parte à sa recherche, et que je reparle avec lui."
Barack Obama
14 avril 2021
La friterie du Miroir
"Je lui ai demandé depuis combien de temps elle faisait ce travail. Plus de trente ans déjà. Si elle était souvent ici. Sept jours sur sept. Si les journées étaient longues. De onze heures à vingt-trois heures. S'il lui arrivait de prendre des vacances. Jamais, sauf trois semaines en janvier. Elle allait sûrement au soleil. Non, voir sa mère dans le Nord de l'Allemagne. Et elle m'a parlé de sa mère, de ses trois enfants et de son mari qui faisaient les courses, de leur premier petit-enfant qui était né cette année. "Mais je ne l'ai vu qu'une seule fois." Et tandis qu'elle parlait, avec enthousiasme, émerveillement, lebendig, je me suis mis à compter et à évaluer. Je le fais très rarement. Un triangle. Quatre mètres sur quatre. La moitié de seize mètres carrés. Quarante plats. Quarante boissons. Trois plaques de cuisson. Deux friteuses. Deux micro-ondes. Une seule rôtissoire pour quatre poulets. Deux euros vingt la saucisse au curry. Pendant trente ans. Douze heures par jour. Le résultat de tous mes calculs était le suivant: un sentiment de honte, de grande honte. Avec mes entretiens à Paris, ma résidence à Berlin, mon appartement à Bruxelles, mon éditeur à Amsterdam. Moi qui à longueur de journée lisais des articles en ligne, pendant qu'elle relevait son store roulant puis l'abaissait douze heures plus tard. Tu devrais être mort de honte, mon gars. Regarde-la. Regarde-la vraiment. (..) "La plupart des gens sont convenables" : voilà mon mot d'ordre depuis des années. Il faut éviter de les mettre dans un panier de gens déplorables, ou parmi les inconvenants, comme l'ont fait Hillary Clinton et Martin Schulz au printemps de 2016."
David Van Reybrouck. Ode à l'écoute
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 172, 173
13 avril 2021
Ode à l'échec
"Êtes-vous obligés maintenant de réussir? Absolument pas. Vous
recevez cette bourse pour vous permettre d'échouer, pour vous permettre
de mordre la poussière. Il est plus noble de revenir d'une expédition ratée dans
l'Himalaya que de regarder assis chez soi un documentaire sur
l'Himalaya".
David Van Reybrouck. Ode à l'échec
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait p 103
12 avril 2021
Au musée des Relations brisées
"L'amour s'est évanoui, le passé demeure. (..) Parfois des vies convergent, puis parfois elles divergent. Ce n'est pas parce qu'une relation prend fin que l'amitié cesse. Il y a, à Zagreb, un musée des Relations brisées, sans doute le musée le plus émouvant de toute l'Europe. Il a été fondé par un couple d'artistes qui s'est séparé. Que faire de nos affaires communes? se sont-ils dit. Allez, au lieu de partager douloureusement les CD et les livres, de les traîner avec nous comme une plaie toujours béante, nous allons tout simplement les exposer, en souvenir du temps que nous avons passé ensemble. L'idée a tellement plu que d'autres couples ont commencé à envoyer des objets après leur rupture. Une cassette, un pull, une carte d'embarquement, une paire de menottes roses et même une hache. Cette collection qui ne cesse de croître est d'une beauté à fendre le cœur."
David Van Reybrouck. Ode à l'ex.
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 8-10
09 avril 2021
Ma ville ma vie
"N’oubliez pas la ville n’est pas
bâtie de murs mais de mains d’hommes
n’oubliez pas n’oubliez pas
le bruit des métiers
l’odeur du soleil
la fenêtre ouverte
sur le point du jour
les regards humains
les voix et les mains
les marchands de livres
aux enseignes peintes
le violon des rues
le vin du printemps
la fête du peuple
et l’accordéon
N’oubliez pas la ville n’a pas
un centre elle a un cœur battant
n’oubliez pas n’oubliez pas
le jardin public
la terrasse fraîche
le nez des enfants
dans la menthe à l’eau
et tous ces humains
aux routes croisées
tissant des filets
d’espoirs et de rages (..)
N’oubliez pas la ville n’est pas
de fer de pierre elle est vivante
n’oubliez pas n’oubliez pas."
Henri Gougaud
Billet du matin amoureux
"Je voudrais que tu sois là
que tu frappes à la porte
et tu me dirais c'est moi
devine ce que j'apporte
et tu m'apporterais toi."
Boris Vian
Lu dans :
Boris Vian. Berceuse pour les ours qui ne sont pas là. 1951
06 avril 2021
Un oisillon porteur de rêve
Purgeant sa peine de vingt ans, dans un camp à l'est de la Sibérie, il coupait de gros troncs de mélèzes et de bouleaux, au fin fond de la taïga, armé comme tous ses camarades d'une scie et d'une hache. La chute d'un arbre fit tomber un nid d'oiseau où, au milieu d'une bouillie d’œufs éclatés, un seul se trouvait intact. Il le ramassa et en rentrant dans sa baraque, le montra à ses codétenus. Le rêve un peu fou de couver cet œuf miraculeusement épargné les enflamma. À tour de rôle, pour ne pas l'écraser, ils le portèrent sous l'aisselle et la nuit ces « couveurs » attachaient un bras à leur poitrine, évitant ainsi un faux mouvement. Quelque temps plus tard, un oisillon en sortit et fut nourri du pain mâchouillé puis de grains ramassés dans la forêt. Un jour, il vola - d'abord, d'un grabat à l'autre, puis à travers la baraque et enfin, s'échappant dehors, il dépassa les lignes des barbelés et le surplomb sinistre des miradors, se perdant dans l'éblouissement bleu au-dessus de la taïga...
L'homme au nez balafré murmura la fin de son récit : "Je me dis parfois que c'était peut-être ça, la seule vraie victoire de ma vie."
Andréï Makine
02 avril 2021
Sous les œufs la plage
"Nous aurons beaucoup ri nous deux ensemble
ri sans autre raison qu'avoir raison de rire
Légères cloches rieuses des dimanches de la vie
étincelles de sagesse savoir modeste qui va pieds nus
entre musique et carillon entre tendresse et
dérision entre pitié et ironie . "
Claude Roy (Le Haut Bout, 15 avril 1983)
Claude Roy. A la lisière du temps. La pluie en rêve. NRF Gallimard. 208 pages. Extrait p.89
01 avril 2021
29 mars 2021
Une fête de vaccins
"Tu marches
tête baissée
pour éviter les flaques d'eau
et tu rencontres des morceaux
de ciel."
Robert Mallet
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.47
Jour de grève
"Quand on appuie sur le bouton pause d'une machine, elle s'éteint. Sur celui d'un être humain, il s'allume. Il se met à réfléchir, à reconsidérer ses hypothèses, à envisager d'autres solutions. Surtout, il renoue avec ses convictions les plus profondes. Alors, il peut explorer de meilleures pistes."
Dov Seidman
Thomas Friedman. Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait pp. 8-10
27 mars 2021
Heure d'été
"L'échec est une situation qui n'a pas encore tourné à votre avantage."
Edwin Land (1909-1991)
Lu dans:
Thomas Friedman. Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.301
25 mars 2021
Un héron qui vous veut du bien
"Mauvaise herbe, dit l'homme
mauvais homme, dit l'herbe
chaque sève a raison
et tort
de se croire la bonne."
Robert Mallet
Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.15
Rinascerò
"Grâce aux terres profondes
on sait la bonne source
quand tout est sécheresse,
ainsi de l'amitié
Merci d'avoir donné
la sève des tendresses
au vieil arbre écorché."
Robert Mallet. À l'amie des mauvais jours
Lu dans:
Jacques Charpentreau. L'Amitié des poètes: 160 poèmes inédits. Ed. Fleurs d'encre. 2015
24 mars 2021
Sagesse de la bulle
"La bulle de savon
tout le possible atteint
tout le parfait vécu
dès le souffle qui veut
Rien de plus rond, plus lisse
mieux clos
mieux irisé, plus céleste
mieux réel
Rien de mieux
pour dire
soudain
sans bruit
que tout
n'est plus rien. "
Robert Mallet
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.27
22 mars 2021
Ce qui fait chanter la source
"Ce n'est pas une voix (..), ce n'est pas une parole, ce n'est pas de la poésie, c’est de l’eau qui bouscule les pierres, et j'y aurai trempé mes mains. Il ne faut ni orner, ni troubler, ni freiner ce cours. (..) Ce n'est pas seulement de l’eau qui dévale de ces montagnes. N'est-ce pas cela que j’ai cru comprendre ailleurs a propos d'une combe, d'un verger, d'une prairie, quand, les traversant, je me laissais traverser par eux ? Le torrent parle, si l'on veut, mais avec sa voix à lui : le bruit de l’eau. Serait-ce donc que, sans m'en être avisé jusqu'ici (..), je cherche à dire l'intérieur de ce bruit, de cette course ? L'invisible, en ces eaux, par quoi elles touchent ce que j'aurais en moi d'invisible ? »
Philippe Jaccottet.
Philippe Jaccottet. Au col de L’arche in Œuvres. La Pléiade. 2014. 1728 pages. Extrait p. 853.
Le sablier de la vie
"Très loin sous la peau
la charrue de l'âge creuse."
Lionel Ray
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 128 pages. Extrait p. 90.
20 mars 2021
Equinoxe de printemps
"Il y a sûrement une porte
mais il faudrait la trouver
une porte dans le ciel gris qui ouvrirait sur le bleu
un pan de béton blême qui ouvrirait sur un pré
Ici c'est l'hiver mais une fois la porte ouverte
on entrerait dans l'été
Ici c'est gris étouffé cendres serrées et murailles closes
mais si on parvenait à ouvrir la porte
un plein soleil de coquelicots
d'herbe fraîche et de campanules
vous rirait au nez
Si on trouvait la porte
qui se cache dans les corridors
on aurait de nouveau la vie devant soi
avec le soleil retrouvé
la permission de tout recommencer."
Claude Roy. Rêverie devant une oeuvre de Maria Helena Vieira de Silva (Mémoire)
C'est une fresque vaste en noir et blanc, qui font comme un gris. En
haut à gauche, un carré d'une éclatante blancheur fait rêver au
printemps, à tout ce qui revit, se met en route, naît, réchauffe,
appelle au large. C'est le port d'où partent les bateaux, les escaliers
de Puy-en-Velay d'où s'élancent les pèlerins, le nid que quittent les
oisillons. J'ai toujours eu une tendresse particulière pour l'équinoxe
de printemps, où le jour égale la nuit, et où toute vie reprend.
Claude Roy. Les pas du silence. NRF Gallimard. 1993. 270 pages. Extrait pp. 248-249
19 mars 2021
Un monde confiné
" Ici encore, l'expérience du confinement, qui aura été philosophique à bien des égards, a permis d'ouvrir les yeux et de regarder autrement nos vies. D'être assigné à domicile et de ne pouvoir se contenter que de quelques kilomètres quotidiens de dégourdissement dans le quartier, a été en effet, pour une grande partie de nos aïeux, l'expérience la plus commune. Le village voisin n'existait que pour les rares écoliers, travailleurs ou marchands nomades qui devaient s'y rendre. Pour les autres, l'idée de circonscription géographique était à prendre au pied de la lettre : une sorte de cercle invisible délimitait le champ du possible, dans lequel n'entraient que les familiers, les nouvelles et les rumeurs. Rien d'autre ne pénétrait dans l'exiguïté de ce monde qui n'était cependant pas sans une richesse immense."
Pascal Chabot
Pascal Chabot. Avoir le temps. Essai de chronosophie. PUF. 2021. 212 pages. Extrait p. 104
17 mars 2021
La mésange de Verdun
"Un obus vient d'éclater à quelques mètres de notre tranchée. La terre et la boue ont à peine fini de retomber qu'une mésange charbonnière entonne un chant d'amour de quelque invisible buisson."
Jacques Delamain. Journal. Verdun.
"Lorsqu'un éditeur me confia la direction d'une collection sur la
nature, mon premier soin fut de rééditer un ouvrage introuvable qui
avait fait le bonheur de mon adolescence : Pourquoi les oiseaux
chantent, de Jacques Delamain. Soucieux d'ajouter à l'ouvrage un texte
inédit ou oublié, je publiais donc à sa suite des extraits du journal
tenu par l'auteur pendant la Première Guerre mondiale et notamment les
pages consacrées à Verdun. Lecture surprenante, stupéfiante : au coeur
du plus infernal des vacarmes et de la plus affreuse des tueries, au
milieu du bruit des obus et de l'éclatement des bombes, l'auteur n'avait
qu'un souci en tête : écouter et identifier le chant des oiseaux ! Car
les oiseaux, ceux du moins qui se trouvaient survivre, continuaient de
chanter imperturbablement entre deux attaques de bombes !
Jacques Lacarrière. Le géographe des brindilles. Hozhoni. 2018. 283 pages. Extrait p. 207-208
16 mars 2021
En attendant la corde
"Je suis François, cela me pèse
Né à Paris près de Pontoise
Et de la corde d'une toise
Mon cou saura c'que mon cul pèse."
François Villon. Quatrain.
Emprisonné, fatigué de vivre et fataliste, François Villon attend son
exécution par pendaison et s'adresse à la postérité avec un étonnant
sens de la dérision qui rend légères les petites misères d'une journée.
14 mars 2021
Quatre bouts de bois
"Laissez entrer en vous la lumière
faites-lui toute la place
et puis ouvrez les fenêtres
de votre regard sur le monde
il s'éclairera."
Inspiré de l'avis de décès d'un poète
Il est des êtres lumineux, des Auvergnats dont le foyer accueillant réchauffe le cœur. Me revient en
mémoire ce chant qui parlait d'amitié, "comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne / il se peut qu’à mon tour je ne sois plus personne / alors
un jour, peut-être, viendrai-je chez toi / chauffer mon cœur à ton
bois (F. Hardy)." Qui ne rêve d'être l'ami qui vient, ou mieux
encore celui qui l'accueille.
13 mars 2021
Je vous écris de loin
"Quand on ne voit plus ses amis
peu importe qu'ils soient loin ou près
Si la vie ne nous séparait pas
comment saurait-on qui on aime ?
Le vent d'automne vient puis s'en va
les souvenirs ne s'effacent pas."
Su Dongpo (蘇軾) (1037-1101)
11 mars 2021
Rêverie
"Que je voudrais ton bras appuyé sur le mien
m’en aller lentement par un parc ancien (..)
Nous irions pas à pas savourant l’heure brève
après tant d’amoureux nous ferions le beau rêve
dont les hommes toujours ont bercé leur ennui
la nuit d’été viendrait la tiède et calme nuit
et nos cœurs sentiraient devant son grand mystère
à quel point quand on aime il est doux de se taire."
Fernand Severin
Lu dans :
Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Pauline Cremers. Piqués des vers. 300 coups de cœur poétiques. Espace Nord. 2014. 410 pages.
Savoir-vivre d'ici et de là
«Au Japon, les meilleures pièces se trouvent à l’arrière de la maison, on se sèche après le bain avec une serviette humide, on quitte ses souliers et non pas son chapeau en entrant, on monte à cheval du côté droit, les clefs tournent dans un autre sens que chez nous, les menuisiers ne poussent pas le rabot, mais le tirent à eux, on compte sur ses doigts en commençant par l’auriculaire et en les repliant sur la paume de la main au lieu de les étendre, les livres commencent à ce que nous nommons la fin, les notes sont placées en haut des pages et le mot fin se trouve où nous mettons le titre.»
Corinne Atlan. Les bizarreries de la vie japonaise
Je découvre quasi au même moment ces codes de la société japonaise et ceux de Buckingham Palace. C'est amusant. "L’organisation de la table illustre par exemple la différence des habitudes entre les deux rives de l’Atlantique. Dans les grandes demeures style « Downtown Abbey », le sel et la moutarde sont par exemple posés au centre de l’assiette principale. Les verres sont à droite (de même que les serviettes), le plus grand venant en premier, les autres se suivant dans l’ordre où les vins sont servis. Les cuillères sont toujours rondes. Quand le repas est terminé, on doit poser ses couverts à « six heures trente », signe que l’on peut desservir. Il faut rester raide comme un « I » sur le siège, les coudes serrés le long du corps et les convives gardent toujours la main sous la table. Le protocole veut que lors de l’entrée, les dîneurs parlent avec le voisin de gauche et, quand vient le plat principal, ils se tournent vers celui de droite. Au dessert, on peut choisir entre les deux celui ou celle qu’on préfère. On ne discute jamais politique, sexe et religion, sujets considérés comme exotiques dans un univers convaincu de représenter un peuple unique au monde. Les questions sur l’activité professionnelle sont jugées impolies tout comme sont bannis les prix de l’immobilier et les derniers déboires des célébrités, thème de prédilection des agapes citadines. En revanche, les attributs de l’existence champêtre de la « gentry » – vie du village, jardinage, écoles privées, chevaux, chiens…- mais aussi l’histoire ou les souvenirs de vacances à l’étranger, sont appréciés. Il faut aussi jouer des inépuisables nuances de l’humour."
Marc Roche. Meghan, duchesse rétive aux codes de la noblesse. Le Soir 10 mars 2021. Extrait p.8
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.277
10 mars 2021
On s'amuse, papa
“J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.”
Louis de Funès
Un jour, rêvassant sur le môle de Bournemouth, j'observais un père et
son tout jeune fils pêcher à la ligne, tableau touchant s'il en est. Un
petit poisson impropre à la consommation échappa à la nasse, mais pas
au gamin qui s'en saisit pour le frapper sur le sol avec joie une
vingtaine de fois. J'emportai l'image, et le mystère de la cruauté innée
tapie au fond de nous.
09 mars 2021
Métaphore végétale
"Épissures: assemblage de deux cordages non par un nœud disgracieux ou une attache métallique, mais par l’entrelaçage soigneux des torons de l’un et l’autre."
Franceso Pittau
Epissure, un bien beau mot dont la définition constitue déjà tout un
programme. Tresser patiemment, joliment, tout ce qui fait nos
différences et notre richesse. On peut poursuivre la métaphore par la
description des cordons de chanvre faits de fibres toujours nouvelles,
prenant la
relève de celles qui s'achèvent et qui, tressés, forment néanmoins une
corde unique qui ne se rompt pas, filiation entre les vivants et les
morts.
Lu dans:
Francesco PITTAU, Épissures, Arbre à paroles, 2020, 258 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-692-4
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 232
08 mars 2021
Fleur de désert
en cet instant de cette nuit,
je crois que même si les dieux incendiaient
le monde,
il en resterait toujours une braise
pour refleurir en rose
dans l'inconnu."
Philippe JACCOTTET. Fragments soulevés par le vent
06 mars 2021
Tu ne voleras pas
"Comme j’aime cette ville où non seulement personne ne songe à s’approprier le bien d’autrui, mais où l’idée même que cela puisse arriver paraît inconcevable! "
Corinne Atlan
Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait pp. 82-83
05 mars 2021
Le goût du frais
"Dans ce petit restaurant, je m’extasie sur le goût délicat d’un carré de tofu soyeux, farci de minuscules poissons. La patronne livre sa recette : déposer un bloc de pâte de soja bien frais dans une casserole d’eau froide où frétille de la blanchaille, faire chauffer doucement. Quand l’eau devient brûlante, les poissons se réfugient dans la fraîcheur du flan de soja, ce qui ne les empêche pas, naturellement, de finir ébouillantés. Soudain, le plat n’a plus tout à fait la même saveur. La cuisinière ajoute fièrement : « C’est préparé avec des poissons vivants : on ne peut pas imaginer plus frais. »
Corinne Atlan
04 mars 2021
Le temps suspendu
"Foyer" est un mot que j'aime employer, car il réunit à la fois l'amitié, la chaleur et la proximité.
Ivan Illich
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 224
03 mars 2021
Sagesse d'ivan Illich
"Notre société ressemble à cette machine implacable que je vis une fois dans un magasin de jouets à New York. C'était un coffret métallique. Il vous suffisait d'appuyer sur un bouton et le couvercle s'ouvrait avec un claquement sec. Une main métallique apparaissait alors. Ses doigts chromés se dépliaient, venaient saisir le bord du couvercle. Ils tiraient et le couvercle se refermait. Comme c'était une boîte, vous vous attendiez à pouvoir y trouver quelque chose. Elle ne contenait qu'un mécanisme de fermeture automatique."
Ivan Illitch
02 mars 2021
T'as le bonjour du printemps
"Nous étions ensemble. J'ai oublié le reste."
Walt Whitman(1819-1892)
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 454 . Walt Whitman (1819-1892) s'est imposé dans ce recueil comme le « poète américain », recueil qu'il ne cessera de remanier et d'augmenter tout au long de sa vie. Il en ouvre la première édition, en 1855, par une préface, véritable manifeste et déclaration d'indépendance de l'Amérique littéraire et de l'idéal américain : il chante la splendeur de la nature et les grands espaces, l'esprit de Frontière, la démocratie. Figure de la marginalité, guide mystique de la Nation, Whitman ouvre ainsi la route aux prophètes de la beat generation.
27 février 2021
Quand meurt le poète
"Je redescendrai le chemin de la journée
de peur d'avoir laissé quelque chose derrière moi.
Me comprendras-tu? Je n'ai pas le moyen de rien perdre,
car je voudrais ne pas vieillir,
mais simplement mûrir de toutes mes années."
Philippe Jaccottet
Pareils aux produits frais, les hommes sont inégaux devant l'âge, car
mûrir n'est pas vieillir. Comme le suggère Sekiguchi, entre le veau et
la vache qui a mis bas, le goût de la viande n'est pas le même: le
dernier porte le goût du temps vécu, qui est le contraire d'une
désintégration. Le poète, traducteur et critique littéraire suisse
Philippe Jaccottet, est décédé rassasié d'années dans la nuit de
mercredi à jeudi à l'âge de 95 ans. Ses traductions étaient des œuvres
littéraires à part entière, faisant dire à son ami Giuseppe Ungaretti
que, grâce à Jaccottet, il était meilleur en français qu’en italien.
Tout récemment, l'auteure belge Emmanuelle Dourson avait puisé dans sa
traduction de l'Odyssée le titre (Si les dieux incendiaient le monde) et
le fil conducteur de son premier roman.
Philippe Jaccottet. L'effraie, et autres poésies. Gallimard. NRF. 1979. 61 pages.
(*) Ryoko Sekiguchi. Nagori. La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter. P.O.L. 2018. Folio 6776. 142 pages. Extrait p.60
Emmanuelle Dourson. Si les dieux incendiaient le monde. Grasset. 2021. 256 pages.
26 février 2021
Féconde ignorance
" Ce qu'on ne connaît pas on l'enseigne. "
Tristan Bernard
Aphorisme demeuré longtemps énigmatique, rangé dans le rayon des
phrases amusantes mais incompréhensibles. Récemment, un mail
amical me souffle "qu'on enseigne toujours mieux
ce qu'on doit apprendre". Les questions qu'on se pose, et les
pistes déjà parcourues pour y trouver une solution, voire le
désapprentissage d'anciennes certitudes devenue obsolètes, ne
constituent-elles pas le meilleur des transferts de connaissances? Rien
n'est aussi stimulant qu'un enseignement qui
questionne plutôt qu'il n'affirme. L'un ouvre les portes, l'autre
les ferme. Magie de l'intelligence collective: tout ce que des
hommes
peuvent rêver, questionner, mettre en doute, d’autres hommes,
leurs élèves, le
réaliseront ou y trouveront des réponses.
25 février 2021
Mort d'un poète
"Si tu n’as rien à dire, ne le dis pas."
Lawrence Ferlinghetti
Lu dans:
Lawrence Ferlinghetti. Poésie, art de l'insurrection. Ed. Maelström. 2012. 98 pages.
24 février 2021
Sagesse de Rûmi
"Mourir n'est après tout que changer d'apparence
nous dégager de ce cocon de chair et d'os
comme nous avons dû quitter la poche d'eau.
Mais hélas nous serons plus nus qu'à la naissance
car même notre corps fera défaut.
Mourir n'est après tout qu'abandonner la place
en y laissant ces biens auxquels nous tenons tant.
Délivrés de leur poids, de leur valeur fugace
serons-nous libérés de l'espace et du temps?"
Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî (1207-1273)
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.59
22 février 2021
Quand les cigognes
"Quand le soleil de la beauté
comme une journée de mai dans l'atelier de l'artiste
brille sur ses travaux
celui-ci n'abandonne pas son travail pour courir dehors
mais il songe avec joie au jour de fête
où il ira reprendre vie
à la lumière du printemps..."
Hölderlin
Lu dans:
Hölderlin, Hypérion in Oeuvres, La Pléiade, p. 205
21 février 2021
Sagesse de Martin Buber
"Chaque homme apporte au monde quelque chose de nouveau et qui n’existait pas avant lui. "
Martin Buber
20 février 2021
Consignes pour ne pas laisser fondre le beurre
"Que faire de sa vie ? Elle secoua la tête, chassant les petites mouches noires de l’angoisse. « En tout cas, ne pas laisser fondre le beurre », se dit-elle."
Francis Dannemark
Francis Dannemark. La misère se porte bien. Kyrielle 2020. 322 pages. Extrait p.144. Tirage limité disponible uniquement chez l'auteur francis.dannemark@gmail.com
19 février 2021
Un p'tit café?
"Un café n'est pas un café. C'est ce qui fait son prix. Souvent, une simple virgule dans le partage de l'instant. Vous voulez un café ? C'est déjà mieux qu'une simple formule de politesse. Donner quelques gouttes de chaleur à notre échange, une convivialité qui n'engage pas à grand-chose, mais propose un infime à côté, quelques gestes rituels, en marge des sujets que nous avons à aborder. (..) L'offre d'un second café — il est certain qu'il n'y en aura pas de troisième — est une façon pudique de signifier nous n'avons pas passé assez de temps ensemble, j'ai envie de parler davantage avec vous, et de prolonger l'atmosphère."
Philippe Delerm
17 février 2021
Traduttore, traditore
"Aujourd'hui, lorsqu'on écrit une phrase dans Google et qu'on demande à Google-translate de la traduire, on obtient souvent des résultats très étranges. Par exemple, cette phrase de la Bible: «Et Dieu créa l'homme à son image ». J'ai demandé à Google de la traduire en allemand, puis je lui ai demandé de retraduire la phrase allemande en français, et à la fin de l'opération, quand le résultat est stabilisé, cela donne : «Et l'homme créa Dieu à son image » !
Barbara Cassin
Barbara Cassin. Plus d'une langue. Bayard éditions. 2012. 67 pages.
09 février 2021
Infiniment blanc
"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
Abbas Kiarostami
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12
Il neige
"Les pas d'un homme dans la neige
Qu'est-il allé chercher
Reviendra-t-il
par le même chemin?"
Abbas Kiarostami
Il neige, pour de vrai, et elle tient. Une petite patiente d'origine
algérienne la découvre pour la première fois, émerveillée. Les trottoirs
gardent trace des humains qui passent, le terre-plein central des
pattes d'oiseau et de chien. En nuit noire, la neige révèle qu'il y eut
de la vie le jour. Sur sa tablette blanche, s'écrit la mémoire récente
de mon quartier sans distinction de richesse, d'âge, ou de qualité
humaine. Chaque retour de la neige est un émerveillement d'enfance.
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.9
08 février 2021
On allait vers l'été
"Y aura-t-il un été cette année?"
Rebecca. 4 ans.
06 février 2021
Une authenticité floue
"Ma fille, elle n'a que faire des esprits de la nuit. Sa langue maternelle n'est pas le luo [ou dholuo, langue parlée au Kenya et en Tanzanie]. Pas même le swahili. C'est l'anglais. Quand je l'entends parler avec ses copines, c'est du charabia pour moi. Elles prennent un peu de tout... de l'anglais, du swahili, de l'allemand, du luo. Il m'arrive d'en avoir marre, et de leur dire: «Apprenez à parler au moins une langue correctement ! »
— Mais je commence à me résigner... il n'y a rien à faire. Les jeunes vivent dans un monde mélangé. C'est tout aussi bien, je suppose. Finalement, je préfère avoir une fille authentiquement elle-même plutôt qu'authentiquement africaine."
Rukia Odero
On devra s'y faire: nos petits-enfants férus de mangas, de clips
courts sur TikTok, d'une écriture condensée et phonétique, et de tant
d'autres choses dont nous ignorons jusqu'à l'existence sont aussi
cultivés que nous le fûmes, authentiquement eux-mêmes dans un monde aux
influences multiples. Comme l'est aussi d'ailleurs la patiente africaine
reçue hier en consultation, au visage parcheminé et au langage mêlant
un français minimal aux mimiques non-verbales et aux phrases courtes en
swahili destinées à sa fille pour les faire traduire. Cette patiente
emporte sur elle une enfance et une scolarité lointaines en brousse, une
adaptation hasardeuse à des conditions de travail occidentales, un
environnement bilingue, le suivi scolaire difficile de ses propres
enfants. La difficulté de rester authentique à soi-même dans pareil
parcours excuse bien quelques approximations linguistiques.
05 février 2021
Six petites notes
"Tandis que j'écrivais ces lignes, une petite phrase me hantait. Elle m'accompagnait. Six notes d'un trio de Mendelssohn, qui me prenaient par la main et m'encourageaient lorsque j'avais des doutes, me soufflant des mots venus de loin: « Mais si, tu peux ! »
Max Dorra
Lu dans:
Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être? NRF Gallimard. 2005. 292 pages. Extrait p.44
04 février 2021
Utopie musicale
"Utopie pour utopie, ne pourrait-on imaginer un projet de société qui ne soit pas seulement scientifique, mais aussi musical ? Un orchestre de jazz en serait le modèle, ce lieu de liberté créatrice, cette réunion de singularités, où chacun, dans le plus grand respect de l'autre, de son hérésie, écoute ses improvisations, prêt à les accompagner en douceur, à les soutenir avec tact. Et, sans hâte, à les relayer."
Max Dorra
Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être? NRF Gallimard. 2005. 292 pages. Extrait p.283
03 février 2021
Portes que j'aime
"Les rois ne touchent pas aux portes.
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse l'un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place, — tenir dans ses bras une porte."
Francis Ponge
Qui se rêve président évolue dans un palais où rien ne s'oppose à sa
progression. Qui se rêve humain savoure le bonheur d'empoigner une à une
les poignées de ces obstacles sur notre route, ce corps à corps rapide
qui débouche sur de nouvelles étendues. D'une main on la retient, tandis
que déjà on la repousse. Les portes qui nous freinent nous ramènent au
souvenir des premiers pas où chaque chute est une victoire.
Francis Ponge. Le parti pris des choses. Folio Plus. 1942 (2009). 170 pages. Extrait page 44.
02 février 2021
La ville-enfant du divorce
"D'un geste lent, les bras des grues
Coupent le ciel en grands quartiers
En font des tentes pour les rues
Et mille éclats de vitriers.
Ceux qui viendront de leur enfance
Trouveront-ils entre nos murs
Assez de ciel et d'espérance
Pour y dessiner le futur ?
Au long des courbes imprévues
Sur tout chantier, sur tout chemin
Les toits s'épaulent drôlement
Face au fortin d'ardoises nues
Face aux légers triangles blancs.
Dans cette ville d'un seul jet
Sans souvenirs et sans ratures
Laisserons-nous pour les projets
Assez de blancs dans l'écriture ? (..)
Pour tout appel, pour toute faim
La ville est pâte entre nos mains
En serons-nous le bon levain ?"
Antoinette Dalcq. Louvain-la-Neuve. Naissance d'une ville
Le 2 février 1971, la première pierre de Louvain-la-Neuve était posée
et ce geste marqua le début d’une grande aventure urbanistique, marquée
pourtant du sceau de l'amertume. Comme l'écrivait avec sensibilité
Antoinette Dalcq, "Louvain nous avait trop gâtés, si vivante en son
studieux passé, avec ses sombres canaux, ses clochers d'ivoire, ses
arbres noueux et ses cours des collèges. Ceux qui, contre leur gré, s'en
allaient donneraient le reste de leur vie pour déraciner l'arbre et
pour le replanter, trouvant en eux assez de feu
pour animer le cœur de la cité nouvelle. Mais la blessure mais la
déchirure / La grande l'inutile et tragique coupure / Entre chrétiens
qui œuvrent pour la vérité / Ensemble peut-être aurions-nous pu l'éviter
?"
Lu dans:Antoinette Dalcq. Estampes et médailles. Ed. J. Dieu-Brichart. 130 pages. Extrait pp. 55-57
Pour comprendre le Walen Buiten et la scission de l'Université de Louvain
https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Louvain
01 février 2021
Le mari tombé du ciel
"Ma mère rit à nouveau, et à nouveau je vis l'enfant qu'elle avait été. Mais cette fois je vis encore autre chose. Dans son visage riant, légèrement troublé, je vis ce que tous les enfants doivent voir, à un moment ou un autre s'ils veulent grandir : la révélation que leurs parents ont eu une vie avant eux, une vie séparée et différente, dont le fil se déroule très loin, jusqu'à des grands-parents, des arrière-grands-parents, dans un nombre infini de rencontres de hasard, de malentendus, d'espoirs, de circonstances, de limites. "
Barack Obama
Le passé, cette terre inconnue. Que connaît-on de ses parents,
des ses grands-parents? Une dizaine d'anecdotes cent fois
racontées qui deviennent une histoire, le souvenir de quelques
années communes, fractionnées entre boulot et école, ce qui laisse
peu de temps à la parole. Et une image d'eux qui se construit
à partir de notre naissance, comme s'ils avaient vu le jour en
même temps que nous. La semaine passée, je
consacrai une fin de consultation pour évoquer avec une jeune
adolescente l'image de son arrière-grand-père laveur de vitre,
passé au-travers d'une véranda lors d'une chute mémorable. Il
aboutit sain et sauf dans l'arrière-cuisine d'une jeune dame qui
préparait une poule-au-pot. Elle en fut surprise, le dégagea des
débris de verre et l'épousa. Mon
adolescente ignorait tout de l'existence de cet aïeul et du récit
fleur-bleue d'une histoire d'amour comme on en rêve, et y prit un
plaisir manifeste.
Lu dans:
Barack Obama. Les rêves de mon père. Presses de la Cité. 2008. 446
pages. Extrait p. 146