08 mai 2021

Comme un train en gare

« C'est ainsi qu'une existence trop longue ruine les grandes âmes. »
                        Jean-Pierre Amette



Enfin paisible, elle s'est éteinte ce matin avec le lever du soleil. Une journée supplémentaire qu'elle ne devra plus endurer, atteinte par la fatigue de vivre et les maux multiples. Les amis et familiers qui ornent les murs de sa chambre appartiennent à une vie qui n'est déjà plus la sienne. Elle était comme la passagère d'un train entré en gare au terme d'un très long voyage. Sa valise à la main, elle a longtemps patienté pour sortir mais les portes restaient inexplicablement, interminablement fermées. Ce matin, les portes se sont enfin ouvertes, et elle peut rentrer chez elle. « Ce corps qui fut un rire / brûle à présent / cendres emportées par le vent jusqu’au fleuve / et l’eau les reçoit / comme les restes de larmes heureuses.» (* )




Lu dans:
Jean-Pierre Amette. Journal météorologique. Ed des Equateurs. 2009. 155 pages. Extrait p. 77
(* ) Tahar Ben Jelloun. La remontée des cendres suivi de Non identifiés. Seuil. 1998. 144 pages. 

06 mai 2021

Heureux les simples d'esprit, ils verront...

 

"J'ai toujours aimé les êtres originaux, bizarres, chimériques, singuliers. Ils sont pour moi le charme de la vie. (...) Ils ont encore pour me plaire qu'ils sont souvent très bons, bien qu'étant presque toujours très pauvres. N'est-ce pas curieux cet assemblage si fréquent de l'originalité et de la bonté? "
                        Denis Grozdanovitch



Je ne l'avais plus vu depuis un an, fumant sa cigarette emmitouflé dans sa veste d'hiver à la porte de sa maison de repos. Il me reconnaît à l'instant, me dit son plaisir de me revoir, m'interroge sur ma belle-famille à laquelle il est apparenté, aligne les phrases avec une lenteur soignée. En d'autres temps, on aurait dit qu'il était simplet, je le trouve plutôt incroyablement humain. Il ne se trouve aucun interstice entre ce qu'il exprime et ce qu'il pense, aucun calcul, aucun souci de plaire ou de paraître. Étiqueté handicapé mental léger, se pourrait-il que la gentillesse et la chaleur humaine aient comblé les espaces manquants de connaissances? On le quitte à regret, emportant un peu de soleil dans la trousse.



Lu dans:
Denis Grozdanovitch. Petit traité de désinvolture. Seuil. 2005. 227 pages.

03 mai 2021

Les petits bistrots

 

"Les petits bistrots
Au pinard fleuri
Nappes à carreaux
Et bifteck garni
Les petits bistrots
Où l'on vient goûter
Devant le perco
Le premier café (..)

Les petits bistrots
Quand j'suis loin d'ici
A Londres à Tokyo
J'en rêve et j'me dis
Que les p'tits bistrots
Qui sont à Paris
J'les r'verrai bientôt
Salut les amis."
            Jean Ferrat.


 

Pas à dire, mais une ville sans ses terrasses et ses badauds savourant une bière au soleil, c'est triste à mourir. Ajoutez-y le marché aux Puces du Jeu de Balle, les fiacres de la Grand-Place, les barques des étangs de la Woluwe, et on a l'image d'un pays en paix. On a hâte de revoir tout cela.


 

Le droit d'être triste

 

"Débarrasse-toi de l'espérance. Et vois choses comme elles sont. »
                    Bhagavad-Gita



Elle était la personne la plus pétillante qui soit, au plan professionnel et dans sa vie. Un an et demi après le début de la pandémie elle n'est plus que cette petite chose grise, ramassée sur elle-même, triste, apeurée par les perspectives d'avenir, et que les conseils à se dépasser ne font qu'enfoncer davantage. Une détresse qui n'ose plus s'exprimer, faute d'être entendue, détruit plus qu'on le pense. Aurait-on oublié qu'un grand malheur n'est jamais une chance, et que la capacité de rebondir n'est pas donnée à tous. On rêve de lieux "ici on peut déposer son chagrin sans honte", où révéler sa faiblesse ne donnera lieu à aucun appel à devenir fort. Laisser à la tristesse le temps de mourir d'elle-même, patiemment comme le sol sèche après la pluie et au désespéré le simple droit de pleurer sans se cacher.




Lu dans :
La Gîta, citée par Jean-Claude Carrière. Fragilité. Odile Jacob. 2007. 284 pages. Extrait p. 107

30 avril 2021

Ne pas oublier de transporter le ciel

 « Je me penchai à nouveau au-dessus du puits et scrutai l'obscurité sans penser à rien de particulier. Je m'étonnai que des ténèbres si profondes pussent exister ici, en plein jour.»

                        Haruki Murakami




Ainsi se passent nos journées, l’œil trop souvent rivé sur le fonds d'un puits aussi profond que sombre, négligeant de lever le regard vers le ciel ensoleillé. L'occasion nous ayant été donnée de visiter ce mercredi à Bozar la très belle exposition consacrée au peintre belge Roger Raveel, on tombe en arrêt devant une de ses dernières compositions "Charrette pour transporter le ciel". Le couvercle en est constitué  d'un miroir reflétant, selon les jours, les nuages tour-à-tour menaçants ou ensoleillés. A la charrette de notre quotidien, n'oublions pas d'ajouter le ciel, le soleil et sa lumière.



Lu dans:
Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort. Trad Corine Atlan avec K. Chesnaux.  Seuil. 2001. 960 pages.
cité par Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.105
Bozar. Roger Raveel, une rétrospective. 18 mars -21 juillet 2021. Présentation  .  Guide du visiteur 


Karretje om de hemel te vervoeren by Roger Raveel on
        artnet

29 avril 2021

Ce temps qui passe vite

 

"Bien sûr il y a le temps qui passe souvent trop vite  (..)
Je parle de mon père, ce monsieur si tranquille
La grisaille de la vie se pose sur les cheveux
Et l'âge qui dessine doucement quelques rides
Pour que les larmes trop lourdes descendent peu à peu
Et rejoignent ce sourire qui camoufle le vide
Ce vide que les enfants ont laissé derrière eux

Je parle de ma mère qui paraissait fragile
Mais seront-ils un jour ces amants presque vieux
Qui refont connaissance quand la maison est vide
Comme s'ils devaient apprendre à revivre tous deux
Leur amour pour chasser la solitude aride
Je parle de leur vie que nous fîmes difficile
Et je les remercie par ces rimes trop modestes
Pour tout ce qu'ils ont su m'apprendre par la tendresse."
                        Marc Barbay. Gratitude.
 
 


Que l'auteur me pardonne si aucune autorisation ne m'a été donnée pour vous partager ses lignes, si éloquentes.


Lu dans:
Marc Barbay. Ensemble vers nulle part. Image de Marc. info@imagedemarc.be. 162 pages. Extrait p.7 

27 avril 2021

L'homme qui plantait des vignes

 

"On quitte Paris par le train la tête emplie de stridentes sirènes
— police, Samu —
et déjà les premières vaches dans les champs beuglent.
    Qui croire ? "
                Étienne Faure

 


A cinq minutes de chez nous finit la ville. La route glisse seule, facile, jusqu'à notre bivouac de campagne, balisée de panonceaux feutre sur carton annonçant les œufs du jour, les nouvelles pommes de terre, les fraises du pays, les poulets fermiers et la gueuze Lindemans "portée sur le fruit".  Quand ça bouge, si peu, on devine les moutons laineux, les emblématiques chevaux de trait de la brasserie Palm, et surtout les vaches les plus paisibles qu'il m'ait été donné d'admirer. On a plaisir à s'imaginer dans le cerveau d'une d'elles, du véritable mindfulness avant la lettre, Pink Floyd plein les basses de la voiture, adieu les emmerdes je rumine et la saveur du foin me grise. Encore deux-trois lieues et je retrouverai mon banc, mon feu et bientôt, grâce aux grands enfants pour lesquels "only sky is the limit", les 900 sarments de vigne mis en terre ce weekend avec l'aide de quelques de leurs potes. Ils réécrivent une version XXIème siècle de l'Homme qui plantait des arbres, faisant joyeusement péter la bulle de dix ne craignant ni les clusters covid-19 brésil/inde, ni la maréchaussée. J'en arrive à compter les moutons la nuit, rêvant avec inquiétude du Corona , alors qu'eux ne craignent que le Phylloxéra. A chacun ses épidémies, à chacun ses peurs. Mais, toute crainte bue, que la région du Pajottenland est belle. 



Lu dans:
Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait p.111

24 avril 2021

Le dernier message des Moaï

 

"Dresser des statues gigantesques aux quatre coins de l’île de Pâques a entraîné, selon le géographe Jared Diamond, l’abattage de tous les arbres de l’île pour servir au transport des Moai [statues], les roulant sur des troncs alignés par de longues cordes de bois. Le déclin et la misère de la civilisation Rapa Nui ont suivi à partir du XVIIe siècle  : plus guère de possibilités de construire une pirogue pour pêcher ni se chauffer, plus aucun oiseau ne venant sur l’île, le cannibalisme se développant pour pallier le manque de nourriture. Que pensait l’homme qui a coupé le dernier arbre? "
                            Charly Delwart



Et si la fascination qu'exerce l'île de Pâques sur nos imaginaires tenait à sa malédiction? Poursuivre un projet démesuré, laisser trace pour l'éternité au prix de sa survie, s'inscrit dans l'histoire des hommes. Comme Babel, Angkor Vat, Babylone et tant d'autres, le destin de l'île de Pâques nous interpelle: quelles leçons en avons-nous tirées? Que pensait l’homme qui a coupé le dernier arbre, et si c'était nous?


 
 
Lu dans:
Charly Delwart. Databiographie. Flammarion. 2019. 336 pages. Extrait p. 131

23 avril 2021

La course seul en tête

 

"Il se levait aux aurores et roulait des heures, avalant les kilomètres avec une frénésie digne des frères Magne. Partant un jour de chez lui, le lendemain du café, il rayonnait dans la région sans trop étudier la carte, préférant les chemins de hasard aux itinéraires planifiés. Il rentrait à la nuit, harassé, crotté, l’œil brillant. […]  Juel cherchait les pentes et les descendait à toute allure, au risque de se rompre les os. Il adorait ça, de même qu’il aimait rouler sous les grêlons ou dans la nuit noire. Chaque journée lui offrait un ou deux instants de transe complète, les atteindre était son objectif secret. Pour Juel, il s’agit bien de cela finalement : arracher à la vie des moments extraordinaires. "
                            Thomas Lavachery


 
Lu dans:
Thomas Lavachery. Le cercle. Esperluète éditions. 2021. 64 pages.

22 avril 2021

Monet chez soi

 

"Vois ce miracle
car c'est bien le dernier
qui s'offre encore à nous
sans avoir à l'appeler
vois ce miracle
qui devait arriver
c'est la première chance
la seule de l'année
le printemps le printemps
et mon cœur et ton cœur
sont repeints au vin blanc."
                    Jacques Brel


Comment raconter le printemps mieux que par la fenêtre de Lucie? A chacun ses trésors, mais vieillir avec un paysage pareil n'est plus dépérir. Je suspend l'auscultation un moment, ébloui par le cerisier du Japon dont la floraison inonde la baie vitrée. Comment raconter les fleurs - agates roses, diamants blancs, pépites d'or - et les verts tendres des jeunes feuilles qui succèdent soudain au noir et blanc des branches d'hiver? Le regard se promène, bondit de buisson en bosquet, enchanté et rêveur devant cette nature qui resplendit dans son renouveau. De la cime au sol jonché de pétales soyeuses, ce printemps qui explose invite la palette du peintre à faire chanter les couleurs. Il y a quinze ans que Lucie a rangé ses valises au vestiaire, troquant les paysages lointains pour un superbe appartement de la banlieue verte de Bruxelles. Les billets d'avion ont été remplacés par les longues flâneries du regard dans le sillage des oiseaux et le souvenir des tables d'hôtes sur la terrasse qui reviendront, c'est sûr. Les rayons du soleil couchant donnent à sa vie un éclairage pointilliste dont elle se plaît à souligner la valeur symbolique: "je revis avec le paysage, et c'est doux." Elle prend congé de la vie sans se presser, avec de bonnes manières, soucieuse de n'importuner personne, le printemps invite à la patience.


21 avril 2021

Transcendance

 

"Un jour, j'ai assisté à la messe de Pâques d'un monastère copte dans le désert en Égypte : trois heures de beauté hors de ce monde. À une autre occasion : à un mariage russe orthodoxe à Saint-Pétersbourg. Et bien entendu à toutes ces célébrations au Congo, magnifiques, exubérantes, interminables. (..) En automne, l'an dernier, j'ai reçu une invitation à venir parler de mon travail à l'abbaye d'Orval. Après ma conférence, j'ai pu les accompagner à leur prière du soir. Dans l'église Art déco gagnée par la pénombre, une poignée d'hommes en habit sombre ont chanté le Salve Regina, pour clore la journée. Dehors s'étendaient les bois froids. Les moines se sont tournés vers le vitrail éclairé en hauteur dans l'église. Je ne voyais que leurs dos, leurs dos dont les épaules se voûtaient après chaque ligne du chant grégorien pour une nouvelle inspiration. Et j'étais là debout, athée, réconforté par de vieux mots, de vieux gestes et tant de beauté." 
                        David Van Reybrouck




Comment nommer cette dilatation de l'être plongé dans l'unicité d'un moment vécu, le début ou la fin d'une histoire personnelle, le sentiment aigu d'être en vie et de bénéficier d'une beauté qui transcende les générations. Cette beauté  "qui rayonne en façade et en intérieur des bâtiments et monuments, y compris les lieux de culte, cathédrales, temples, synagogues, mosquées; elle est dans les sculptures de places publiques, les musées, sous les porches, dans les cours et jardins. Elle est à portée de regard si la vie rude laisse le temps de lever les yeux, de faire place à la légèreté ne serait ce que quelques brèves minutes chaque jour (*).
 

  

Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 120-121
(*) Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp.68-69 

20 avril 2021

Le tueur est derrière la porte

"L'exploration des humains et des mondes  profondément altérés n'est pas une tâche qui saurait être menée à bien dans un cabinet de consultation ou un bureau. Le neurologue français François Lhermitte l'a si bien compris qu'il ne se contente pas d'observer ses patients à la clinique: il veille, autant que faire se peut, à partager leur vie au maximum en leur rendant visite chez eux, en les emmenant au théâtre ou au cinéma ou en les promenant dans sa voiture. Sa conduite est donc similaire - ou l'était - à celle des médecins généralistes. Mon père répugnant à prendre sa retraite en dépit de ses quatre-vingt-dix ans, nous lui dîmes un jour:  « Au moins, renonce aux visites à domicile », et il nous répliqua: «Non, au contraire, je les garde - je vais tout laisser tomber, sauf ces visites! » 
                    Oliver Sackx

 

Maman a de nouveau mal à la tête, François a encore vomi. Et le petit frère itou. Plaintes fatigantes à force d'avoir été entendues, suscitant en cabinet de nombreuses hypothèses. Un soir d'hiver verglacé, on pousse la porte de la maison où la famille s'abrite du froid, petites laines, poêle à pétrole, serrés les uns contre les autres, le chien sur les genoux. Après dix minutes, c'est le médecin qui a la tête lourde et un léger vertige, le monoxyde de carbone n'épargne pas la Faculté. Les meilleurs traités de médecine devraient s'ouvrir sur une même exergue: poussez la porte des familles dont on ne trouve pas la maladie.


 
Lu dans:
Oliver Sackx. Un anthropologue sur Mars. Seuil . 1996 460 pages.

18 avril 2021

P'tit déj soleil

 

"La matinée se lève
Toi debout, il est temps /
Attends encore, attends
J’ai pas fini mon rêve /
Le soleil nous inonde
Regarde-moi ce bleu /
Attends encore un peu
Je refaisais le monde." 
            Jean Ferrat. La matinée
 
 

Y a des jours ainsi, où on dépose subrepticement sur le set du petit-déj quelque chose d'inattendu, de simplement beau, qui fasse du bien pour la journée. Comme un rêve qui se prolonge dans le pain grillé, le miel, le café chaud et nous rappelle que chaque jour est à prendre.


17 avril 2021

Quel héros serais-je?

 

"Un matin de 1937, sur le front de la guerre d'Espagne (..) George Orwell voit surgir une silhouette. Après avoir bondi des tranchées ennemies, un messager s'est retrouvé là, en ligne de mire, totalement à découvert. Le voici maintenant qui se met à courir... en retenant des deux mains son pantalon. Orwell baisse son arme. (..) Cet être qui cavale à demi-nu, c'est de toute évidence un semblable, un homme comme vous, et vous n'avez aucune envie de lui tirer dessus. Vous pouvez combattre quelqu'un, détester ses idées, pour autant vous n'avez pas le droit de ridiculiser son corps.  «Des êtres humains essayaient de se comporter en humains », lit-on dès les premières pages de son magnifique témoignage sur la guerre d'Espagne, Hommage à la Catalogne."
                    George Orwell, cité par Jean Birnbaum.


 
 
Autre conflit, autre regard, la "parade des vaincus" de 60.000 soldats de la Wehrmacht à la fin de la seconde guerre mondiale. Obligés de défiler dans les rues de Moscou, gradés en tête, affamés que l'on gave auparavant d'une soupe aux choux grasse afin d'ajouter à la débâcle militaire une humiliante débâcle intestinale, sous les quolibets d'une foule réjouie.  Question sans réponse: quelle aurait été ma propre attitude, placés dans ces deux situations, perdu dans une tranchée en Catalogne la peur au ventre et un fusil à la main, ou dans la foule revancharde de l'après-guerre? Incertitude qui rend modeste quand on parle de courage.



Lu dans:
George Orwell. Retour sur la guerre d'Espagne. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade 2020. 1664 pages. Extrait p. 1274
Jean Birnbaum. Le courage de la nuance. Seuil. 2021. 140 pages. Extrait p. 85-86

16 avril 2021

Rêveries à Angkor Thom

 

"Il y a de ces moments et de ces lieux où l'harmonie
des choses nous fait croire que nous résoudrons
l'insoluble de nos vies.
        Robert Mallet. Angkor Thom
 


A Angkor Thom, cité royale, subsistent les ruines du palais, de temples, de terrasses et de douves, envahies par la forêt. Les arbres noueux y disloquent les colonnes de pierre élevées pour l'éternité. Sur le sol de robustes pierres taillées, et de jeunes pousses fragiles. A qui appartient l'avenir? 



Lu dans:
Robert Mallet. Quand le miroir s'étonne. Gallimard. 1974. 128 pages.

15 avril 2021

La quête du père

 

"J'allumai la lumière et sortis ses lettres. Je me rappelai son unique visite, le ballon de basket qu'il m'avait offert et la leçon de danse qu'il m'avait donnée. Et je compris, peut-être pour la première fois, que même en son absence son image forte m'avait procuré un rempart  contre lequel je pouvais m'appuyer pour grandir, un modèle à égaler, ou à décevoir. Je m'avançai jusqu'à la fenêtre et je regardai la vie à l'extérieur, j'écoutai les premiers bruits du matin, le grondement du ramassage des ordures, les pas dans l'appartement voisin. Je me dis qu'il fallait que je parte à sa recherche, et que je reparle avec lui."  
                    Barack Obama


La quête du père, à laquelle le président Obama consacra un livre émouvant, repose l'éternelle question de la transmission et du besoin de racines fussent-elles réduites au minimum, cet "ultime rempart contre lequel on s'appuie pour grandir, à égaler ou à décevoir". La semaine passée, pour faire net j'égrappai quelques raisins de leur rafle desséchée qui m'apparaissait bien inutile. Le lendemain les raisins étaient fripés et desséchés à leur tour. L'image du père Obama resurgit aussitôt.
 

Lu dans:
Barack Obama. Les rêves de mon père. Presses de la Cité. 2008. 446 pages.

14 avril 2021

La friterie du Miroir

 

"Je lui ai demandé depuis combien de temps elle faisait ce travail. Plus de trente ans déjà. Si elle était souvent ici. Sept jours sur sept. Si les journées étaient longues. De onze heures à vingt-trois heures. S'il lui arrivait de prendre des vacances. Jamais, sauf trois semaines en janvier. Elle allait sûrement au soleil. Non, voir sa mère dans le Nord de l'Allemagne. Et elle m'a parlé de sa mère, de ses trois enfants et de son mari qui faisaient les courses, de leur premier petit-enfant qui était né cette année. "Mais je ne l'ai vu qu'une seule fois." Et tandis qu'elle parlait, avec enthousiasme, émerveillement, lebendig, je me suis mis à compter et à évaluer. Je le fais très rarement. Un triangle. Quatre mètres sur quatre. La moitié de seize mètres carrés. Quarante plats. Quarante boissons. Trois plaques de cuisson. Deux friteuses. Deux micro-ondes. Une seule rôtissoire pour quatre poulets. Deux euros vingt la saucisse au curry. Pendant trente ans. Douze heures par jour. Le résultat de tous mes calculs était le suivant: un sentiment de honte, de grande honte. Avec mes entretiens à Paris, ma résidence à Berlin, mon appartement à Bruxelles, mon éditeur à Amsterdam. Moi qui à longueur de journée lisais des articles en ligne, pendant qu'elle relevait son store roulant puis l'abaissait douze heures plus tard. Tu devrais être mort de honte, mon gars. Regarde-la. Regarde-la vraiment. (..)  "La plupart des gens sont convenables" : voilà mon mot d'ordre depuis des années. Il faut éviter de les mettre dans un panier de gens déplorables, ou parmi les inconvenants, comme l'ont fait Hillary Clinton et Martin Schulz au printemps de 2016." 
                    David Van Reybrouck. Ode à l'écoute


Je n'ai pas honte, mais soudain son visage me revient, de fort loin. Vieille avant d'être âgée, quand elle était malade je devais passer chez elle au Bon Air tôt le matin, pour qu'elle puisse ouvrir sa friterie du Miroir, place Reine Astrid, à 11 heures. Antibiotiques obligés, il fallait guérir vite, et sûr. Exigences de patronne qui faisait de moi son obligé, mais aurais-je échangé ma vie contre la sienne? Le matin ça sentait l'eau de Cologne, le soir la graisse de frites. Elle nous prêta pour des vacances en Bretagne une remorque de camping, que je découvris, repeinte de la veille, devant ma porte le jour du départ. Nous reliait l'estime tacite et réciproque des gens qui travaillent beaucoup, trop sans doute, et écoutent à longueur de vie les récits multiples qu'on s'échange en commandant une frite sauce andalouse ou en décrivant la migraine conjugale du samedi. Elle s'en est allée proposer des fricadelles au bon dieu bien avant l'âge de la retraite, sa friterie à Jette ouvre chaque jour à onze heures.


Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 172, 173

13 avril 2021

Ode à l'échec

 

"Êtes-vous obligés maintenant de réussir? Absolument pas. Vous recevez cette bourse pour vous permettre d'échouer, pour vous permettre de mordre la poussière. Il est plus noble de revenir d'une expédition ratée dans l'Himalaya que de regarder assis chez soi un documentaire sur l'Himalaya".  
                    David Van Reybrouck. Ode à l'échec



Issu d'une adresse à des lauréats d'une bourse prestigieuse, à qui fut délivré le message usuel  "demain commence le vrai travail, où chacun de vous va devoir faire ses preuves", ou le succès qui met la pression.  Oser l'échec est pourtant également une bonne école, comme le soutient Van Reybrouck. 

 
 

Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait p 103

12 avril 2021

Au musée des Relations brisées

 

"L'amour s'est évanoui, le passé demeure. (..) Parfois des vies convergent, puis parfois elles divergent. Ce n'est pas parce qu'une relation prend fin que l'amitié cesse. Il y a, à Zagreb, un musée des Relations brisées, sans doute le musée le plus émouvant de toute l'Europe. Il a été fondé par un couple d'artistes qui s'est séparé. Que faire de nos affaires communes? se sont-ils dit. Allez, au lieu de partager douloureusement les CD et les livres, de les traîner avec nous comme une plaie toujours béante, nous allons tout simplement les exposer, en souvenir du temps que nous avons passé ensemble. L'idée a tellement plu que d'autres couples ont commencé à envoyer des objets après leur rupture. Une cassette, un pull, une carte d'embarquement, une paire de menottes roses et même une hache. Cette collection qui ne cesse de croître est d'une beauté à fendre le cœur."
                        David Van Reybrouck. Ode à l'ex.




A qui appartiennent les moments de bonheur partagé, quand une vie compte plusieurs vies?  Au contraire de la souffrance qui se porte seule, le souvenir heureux garde un parfum de partage et n'est guère transposable. Venise, Pâques 2006, avec M. n'est pas soluble dans Venise, été 2020 avec P.  Le musée des Relations brisées de Zagreb l'a bien compris.



Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 8-10

09 avril 2021

Ma ville ma vie

 

"N’oubliez pas         la ville n’est pas
bâtie de murs         mais de mains d’hommes
n’oubliez pas     n’oubliez pas
le bruit des métiers
l’odeur du soleil
la fenêtre ouverte
sur le point du jour
les regards humains
les voix et les mains
les marchands de livres
aux enseignes peintes
le violon des rues
le vin du printemps
la fête du peuple
et l’accordéon

N’oubliez pas     la ville n’a pas
un centre         elle a un cœur battant
n’oubliez pas     n’oubliez pas
le jardin public
la terrasse fraîche
le nez des enfants
dans la menthe à l’eau
et tous ces humains
aux routes croisées
tissant des filets
d’espoirs et de rages (..)

N’oubliez pas         la ville n’est pas
de fer     de pierre     elle est vivante
n’oubliez pas n’oubliez pas." 
                    Henri Gougaud
 
 


J'ai pour ma ville une affection qui de tout temps a intrigué mon amie Cécile, qui me partage ce texte. De Bruxelles je connais pourtant les verrues, les ridules, les pattes d'oie, le double menton, les varices aux jambes molles, tout ce qu'on dissimule et retend pour donner un visage présentable à une maîtresse  qui vieillit mal. Elle parle toutes les langues, et en a oublié la sienne, ses porches offrent des abris à ceux qui n'en ont pas, c'est le souk et le Bronx qui convolent, avec de soudains éclairs de beauté quand le soleil caresse les façades, les terrasses, les parcs que chantait Brel avant les Marquises. Un soir de jury terminé tard, caniculaire, je me souviens avoir perdu le contrôle de ma moto sur la petite Ceinture et m'être retrouvé à minuit sur la Grand-Place, puis à de Brouckère et enfin aux Halles Saint-Géry, badaud parmi les noctambules fêtant l'été revenu, trompant un court moment un quotidien sévère pour une bouffée bohème. François Hollande chez Julie Gayet en quelque sorte, mais sans les paparazzi. "La ville n’est pas / de fer et de pierre / elle est vivante / n’oubliez pas n’oubliez pas." 


Billet du matin amoureux

"Je voudrais que tu sois là
que tu frappes à la porte
et tu me dirais c'est moi
devine ce que j'apporte
et tu m'apporterais toi."
         Boris Vian 



Le What's App du matin recèle une surprise, petit billet amoureux d'un de nos beaux-enfants pour un anniversaire. Alors pour ne pas rester en rade, on recopie Boris Vian, un joli texte de déclaration qui ne déparera pas votre boîte-mail de ce jour.



Lu dans :
Boris Vian. Berceuse pour les ours qui ne sont pas là. 1951 

06 avril 2021

Un oisillon porteur de rêve

Purgeant sa peine de vingt ans, dans un camp à l'est de la Sibérie, il coupait de gros troncs de mélèzes et de bouleaux, au fin fond de la taïga, armé comme tous ses camarades d'une scie et d'une hache. La chute d'un arbre fit tomber un nid d'oiseau où, au milieu d'une bouillie d’œufs éclatés, un seul se trouvait intact. Il le ramassa et en rentrant dans sa baraque, le montra à ses codétenus. Le rêve un peu fou de couver cet œuf miraculeusement épargné les enflamma. À tour de rôle, pour ne pas l'écraser, ils le portèrent sous l'aisselle et la nuit ces « couveurs » attachaient un bras à leur poitrine, évitant ainsi un faux mouvement. Quelque temps plus tard, un oisillon en sortit et fut nourri du pain mâchouillé puis de grains ramassés dans la forêt. Un jour, il vola - d'abord, d'un grabat à l'autre, puis à travers la baraque et enfin, s'échappant dehors, il dépassa les lignes des barbelés et le surplomb sinistre des miradors, se perdant dans l'éblouissement bleu au-dessus de la taïga...
L'homme au nez balafré murmura la fin de son récit : "Je me dis parfois que c'était peut-être ça, la seule vraie victoire de ma vie."
                        Andréï Makine


 

Il n'est de mur de prison assez haut, de barbelé assez dense pour empêcher l'évasion d'un oisillon miraculeusement sauvé du désastre par le rêve d'un détenu de s'en évader lui aussi un jour .  De tous les papillons multicolores issus de la boîte de Pandore, le dernier à s'envoler se nommait l'espérance. 



Lu dans :
Andréï Makine. L'ami arménien. Grasset. 2021. 216 pages.

02 avril 2021

Sous les œufs la plage

 

"Nous  aurons beaucoup   ri   nous  deux ensemble
ri sans autre raison qu'avoir raison de rire
Légères  cloches rieuses des dimanches  de la vie
étincelles de sagesse   savoir modeste qui va pieds nus
entre  musique et carillon   entre tendresse et
dérision    entre pitié et ironie . "  
                            Claude Roy   (Le Haut Bout, 15 avril 1983)



Pâques, des cloches, des œufs et des rires. La ligne que trace la mer sur l'horizon, ce soleil qui hésite, les dunes glissades et escalades, ce cornet à deux boules, ce maillot qui gratte, nous fûmes ces gosses qui pour un jour de plage auraient subi toutes les attentes dans les gares et sur la digue. Il est de bon ton aujourd'hui de les moquer, d'en faire des inciviques mettant la vie des autres en danger, de jouer aux conseilleurs, de les dissuader de bénéficier des délices que procure un peu de sable chaud et de rêve. Me souvenant de ma capacité de rire, bien émoussée, et celle d'imaginer un avenir aussi vaste que le ciel sans limite, je n'ironiserai pas devant ces pauvres foules patientant en rang serré en attendant le train. A toute détresse laisser une issue, une fissure infime qui laisse imaginer comment ce sera quand tout ce chaos se terminera.


 

Lu dans :
Claude Roy. A la lisière du temps. La pluie en rêve. NRF Gallimard. 208 pages. Extrait p.89

01 avril 2021

 

"On connaissait les raisins sans pépins, mieux encore: deux tonnes de poissons sans arêtes seront déversés ce jour dans la Semois à Vresse. Si l'expérience est concluante, elle sera reproduite dans l'Amblève l'année prochaine à la même date."  
                           Communiqué de Presse Agence Belga


 

29 mars 2021

Une fête de vaccins

 

"Tu marches
tête baissée
pour éviter les flaques d'eau
et tu rencontres des morceaux
de ciel." 
            Robert Mallet



Petit bonheur inattendu à la consultation cet après-midi, le récit de cette institutrice retraitée depuis une vingtaine d'années qui s'est présentée hier au centre de vaccination du Sporting d'Anderlecht pour bénéficier de sa première dose anti-Covid, qu'elle redoute. Un AstraZeneka docteur, le pire. Le chauffeur bénévole réservé pour la circonstance s'avère être un ancien voisin, qui la reconnaît et la complimente. Elle marque le pas à la porte des prestigieux salons du RSCA, fierté des Anderlechtois, trop heureuse de pouvoir y pénétrer - une fois dans sa vie - en invitée de marque. Le steward de service est un de ses anciens élèves, qui lui fait la fête. L'infirmière à la table des vaccins la reconnaît à son tour et lui récite un quatrain familier revenu en mémoire, celui qu'elle affectionnait plus que tout autre. "J’ai rencontré trois escargots / qui s’en allaient cartable au dos / et dans le pré trois limaçons / qui disaient par cœur leur leçon." On la pique, on la choie, on la remercie d'être venue, le chauffeur l'attend. L'épreuve tant redoutée est devenue conte de fées, dont elle fut la Reine. Elle attend la deuxième dose avec impatience.

 

Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.47
Maurice Carême. Trois escargots. 

Jour de grève

 

"Quand on appuie sur le bouton pause d'une machine, elle s'éteint. Sur celui d'un être humain, il s'allume. Il se met à réfléchir, à reconsidérer ses hypothèses, à envisager d'autres solutions. Surtout, il renoue avec ses convictions les plus profondes. Alors, il peut explorer de meilleures pistes."
                   Dov Seidman
 


Ce lundi est jour de grève. Embouteillages du matin, métro et trains incertains, collaborateurs, amis, patients arrivant parfois avec dix, quinze, voire vingt minutes de retard. Essoufflés, se confondant en excuses, et si ce jour on décidait de s'en ficher royalement. «Mais non, je vous en prie, ne vous excusez pas. Au contraire, merci d'être en retard! » Moment choisi pour découvrir un espace précieux, quelques minutes de liberté pour penser, écouter la radio, observer le spectacle des allées et venues dans la rue. A relier des idées qui se croisent sans s'interpénétrer. Vraiment, inutile de vous excuser, c'est moi qui vous remercie.


 
Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait pp. 8-10

27 mars 2021

Heure d'été

 

"L'échec est une situation qui n'a pas encore tourné à votre avantage."
                    Edwin Land (1909-1991)

 
 

Je vous souhaite un bon weekend, et un bon passage à l'heure d'été. Revoici les longues soirées.

 


Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.301

25 mars 2021

Un héron qui vous veut du bien

 

"Mauvaise herbe, dit l'homme
mauvais homme, dit l'herbe
chaque sève a raison
et tort
de se croire la bonne."
                Robert Mallet



"Tu me tues", dit le poisson. "Je te sauve de la noyade", dit le héron. Que de fois aurai-je sauvé un patient de la maladie, mais précipité sa mort en le retirant de son étang familier? Leur souvenir me hante parfois le soir, rendant chaque décision médicale plus difficile. Prendre soin et soigner peuvent se révéler antinomiques.



Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.15

Rinascerò

 

"Grâce aux terres profondes
on sait la bonne source
quand tout est sécheresse,
ainsi de l'amitié

Merci d'avoir donné
la sève des tendresses
au vieil arbre écorché."

                Robert Mallet. À l'amie des mauvais jours



Oufti, ça reconfine grave, en français, en allemand, en italien, en espagnol et ça rouscaille dans toutes les langues. Surfant ce soir sur les journaux télévisés j'ai guetté en vain le moindre commentaire positif s'inspirant du "Het komt wel goed, promis!" partagé il y a quelques mois par Béatrice Delvaux et Anne Teresa De Keersmaeker, la chorégraphe belge qui terminait le tour de ce qu’elle trouvait beau, fort et émouvant  par un « Het komt wel goed, tout ira bien ». Me revint soudain le souvenir des casseroles et des chants aux fenêtres à 20h, des dessins colorés "courage Papy" de mes petits-enfants, des prolifiques "Jerusalema dance challenges", des cartoons plein d'humour sur FaceBook et WhatsApp. Tout cela n'aurait-il été qu'un rêve ?  C'est pire que les taupes dans le jardin, les galeries sont désormais dans nos têtes, creusant les tranchées d'une guerre sans fin où on cherche en vain les héros. Et si le courage était de résister à pareil concert de plaintes ne débouchant sur rien, de n'être qu'une modeste source dans la sécheresse, redonnant une parole d'espoir au vieil arbre écorché, de lui redonner l'envie de chanter l'inoubliable "Rinascerò Rinascerai" des ruelles italiennes du printemps 2020 / Je vais renaître / Vous allez renaître / Quand tout sera terminé / Nous reverrons les étoiles/ La tempête qui souffle / Nous pliera mais ne nous brisera pas. Il y aura une fin à toute cette morosité, alors autant l'amorcer dès maintenant.



Lu dans:
Jacques Charpentreau. L'Amitié des poètes: 160 poèmes inédits. Ed. Fleurs d'encre. 2015

24 mars 2021

Sagesse de la bulle

"La  bulle de savon
tout  le possible atteint
tout  le parfait vécu
dès le souffle qui veut

Rien de  plus rond, plus lisse
mieux clos
mieux  irisé, plus céleste
mieux réel
 
Rien  de mieux
pour dire
soudain
sans bruit
que  tout
n'est plus rien.     "
            Robert Mallet 

 



Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.27

22 mars 2021

Ce qui fait chanter la source

 

"Ce n'est pas une voix (..), ce n'est pas une parole, ce n'est pas de la poésie, c’est de l’eau qui bouscule les pierres, et j'y aurai trempé mes mains. Il ne faut ni orner, ni troubler, ni freiner ce cours. (..) Ce n'est pas seulement de l’eau qui dévale de ces montagnes. N'est-ce pas cela que j’ai cru comprendre ailleurs a propos d'une combe, d'un verger, d'une prairie, quand, les traversant, je me laissais traverser par eux ? Le torrent parle, si l'on veut, mais avec sa voix à lui : le bruit de l’eau.  Serait-ce donc que, sans m'en être avisé jusqu'ici (..), je cherche à dire l'intérieur de ce bruit, de cette course ? L'invisible, en ces eaux, par quoi elles touchent ce que j'aurais en moi d'invisible ? »
                        Philippe Jaccottet.

 
 
   
Un jour, on part à la recherche des sources d'un fleuve, la Loire par exemple. On découvre que rares sont les fleuves dont la source est unique, mais que comme nos vies leur naissance procède de plusieurs origines enfouies qui cheminent secrètement avant de confluer à l'air libre vers l'océan. Nos yeux scrutent l'endroit d'où sourd ce ruissellement d'une infinie modestie, notre ouïe recueille ce chant de l'herbe sur les cailloux, on s'y rafraîchit le visage et les lèvres, laissant surgir en nous des images de châteaux, d'îles boisées, de bancs de sable, de vols de hérons ou de la paisible avancée des bateliers. Nos oreilles entendent au loin le chant des vagues quand le fleuve se fondra dans la mer, notre langue s'abandonne à imaginer la fraîcheur d'un cabernet-d'anjou et sa tarte aux fraises succédant à un foie-gras mi-cuit. Notre imaginaire fait chanter les sources.



Lu dans:
Philippe Jaccottet. Au col de L’arche in Œuvres. La Pléiade. 2014. 1728 pages. Extrait p. 853.

Le sablier de la vie

 

"Très loin sous la peau
la charrue de l'âge creuse."
                Lionel Ray




Jour anniversaire, je le félicite pour sa forme au terme de tant d'années. Il arrondit les sourcils, esquisse un mouvement d'épaule et cite Cioran: "Encore un an de moins".




Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 128 pages. Extrait p. 90.

20 mars 2021

Equinoxe de printemps

 

"Il y a sûrement une porte
mais il faudrait la trouver
une porte dans le ciel gris qui ouvrirait sur le bleu
un pan de béton blême qui ouvrirait sur un pré
Ici c'est l'hiver mais une fois la porte ouverte
on entrerait dans l'été
Ici c'est gris étouffé cendres serrées et murailles closes
mais si on parvenait à ouvrir la porte
un plein soleil de coquelicots
d'herbe fraîche et de campanules
vous rirait au nez
Si on trouvait la porte
qui se cache dans les corridors
on aurait de nouveau la vie devant soi
avec le soleil retrouvé
la permission de tout recommencer."
        Claude Roy. Rêverie devant une oeuvre de Maria Helena Vieira de Silva (Mémoire)



C'est une fresque vaste en noir et blanc, qui font comme un gris. En haut à gauche, un carré d'une éclatante blancheur fait rêver au printemps, à tout ce qui revit, se met en route, naît, réchauffe, appelle au large. C'est le port d'où partent les bateaux, les escaliers de Puy-en-Velay d'où s'élancent les pèlerins, le nid que quittent les oisillons. J'ai toujours eu une tendresse particulière pour l'équinoxe de printemps, où le jour égale la nuit, et où toute vie reprend.

 



Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. NRF Gallimard. 1993. 270 pages. Extrait pp. 248-249 

19 mars 2021

Un monde confiné

 

" Ici encore, l'expérience du confinement, qui aura été philosophique à bien des égards, a permis d'ouvrir les yeux et de regarder autrement nos vies. D'être assigné à domicile et de ne pouvoir se contenter que de quelques kilomètres quotidiens de dégourdissement dans le quartier, a été en effet, pour une grande partie de nos aïeux, l'expérience la plus commune. Le village voisin n'existait que pour les rares écoliers, travailleurs ou marchands nomades qui devaient s'y rendre. Pour les autres, l'idée de circonscription géographique était à prendre au pied de la lettre : une sorte de cercle invisible délimitait le champ du possible, dans lequel n'entraient que les familiers, les nouvelles et les rumeurs. Rien d'autre ne pénétrait dans l'exiguïté de ce monde qui n'était cependant pas sans une richesse immense." 
                        Pascal Chabot

 
 
Confinement saison 3 pour près d’un tiers des Français : le gouvernement impose à l’Ile-de-France, aux Hauts-de-France et à trois autres départements de fortes restrictions. De nombreux TGV depuis Paris vers d’autres grandes villes françaises affichent complet. Un afflux de Parisiens vers la Bretagne ce vendredi, Brest, Vanne, Quimper ou encore Saint-Malo. D'où vient-il que ce qui fut durant toute une vie la "vie normale" pour nos grands-parents soit aujourd'hui devenu insupportable ?

 

Lu dans:
Pascal Chabot. Avoir le temps. Essai de chronosophie. PUF. 2021. 212 pages. Extrait p. 104

17 mars 2021

La mésange de Verdun

 

"Un obus vient d'éclater à quelques mètres de notre tranchée. La terre et la boue ont à peine fini de retomber qu'une mésange charbonnière entonne un chant d'amour de quelque invisible buisson."
            Jacques Delamain. Journal. Verdun.



"Lorsqu'un éditeur me confia la direction d'une collection sur la nature, mon premier soin fut de rééditer un ouvrage introuvable qui avait fait le bonheur de mon adolescence : Pourquoi les oiseaux chantent, de Jacques Delamain. Soucieux d'ajouter à l'ouvrage un texte inédit ou oublié, je publiais donc à sa suite des extraits du journal tenu par l'auteur pendant la Première Guerre mondiale et notamment les pages consacrées à Verdun. Lecture surprenante, stupéfiante : au coeur du plus infernal des vacarmes et de la plus affreuse des tueries, au milieu du bruit des obus et de l'éclatement des bombes, l'auteur n'avait qu'un souci en tête : écouter et identifier le chant des oiseaux ! Car les oiseaux, ceux du moins qui se trouvaient survivre, continuaient de chanter imperturbablement entre deux attaques de bombes !

J'ai souvent repensé à ce livre et à ses anecdotes sur la guerre et les oiseaux, à l'enseignement implicite, inconscient même, qu'il nous donne : ne jamais abdiquer, surtout quand se déchaînent les haines, les guerres et les horreurs en tous genres, ne jamais abdiquer le goût et le désir du monde, même s'ils s'expriment sous des formes futiles en apparence. Mais les renforcer et prendre appui sur eux au cœur de la tourmente. Au sein de la pire détresse, ne renoncez jamais au chant d'un seul oiseau. Ce serait renoncer à vous-même. Notre monde regorge de technocrates et de politologues. Mais c'est d'ornithologues dont nous avons besoin. " (Jacques Lacarrière. Quand les oiseaux chantent.)
 


Lu dans:
Jacques Lacarrière. Le géographe des brindilles. Hozhoni. 2018. 283 pages. Extrait p. 207-208
Jacques Delamain. Pourquoi les oiseaux chantent. Equateurs Parallèles. 2011. 204 pages

16 mars 2021

En attendant la corde

 

"Je suis François, cela me pèse
Né à Paris près de Pontoise
Et de la corde d'une toise
Mon cou saura c'que mon cul pèse."

                François Villon. Quatrain.


Emprisonné, fatigué de vivre et fataliste, François Villon attend son exécution par pendaison et s'adresse à la postérité avec un étonnant sens de la dérision qui rend légères les petites misères d'une journée. 

 

14 mars 2021

Quatre bouts de bois

 

"Laissez entrer en vous la lumière
faites-lui toute la place
et puis ouvrez les fenêtres
de votre regard sur le monde
il s'éclairera."
                Inspiré de l'avis de décès d'un poète



Il est des êtres lumineux, des Auvergnats dont le foyer accueillant réchauffe le cœur. Me revient en mémoire ce chant qui parlait d'amitié, "comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne / il se peut qu’à mon tour je ne sois plus personne / alors un jour, peut-être, viendrai-je chez toi / chauffer mon cœur à ton bois (F. Hardy)."  Qui ne rêve d'être l'ami qui vient, ou mieux encore celui qui l'accueille.

  

13 mars 2021

Je vous écris de loin

 

"Quand on ne voit plus ses amis
peu importe qu'ils soient loin ou près
Si la vie ne nous séparait pas
comment saurait-on qui on aime ?
Le vent d'automne vient puis s'en va
les souvenirs ne s'effacent pas."
               Su Dongpo (蘇軾) (1037-1101)
 


Un an de confinement, si on s'écrivait? Lettre qui pourrait s'inspirer de ce court texte de Su Dongpo, venu du fond des âges et de l'autre versant de la Terre. Il garde toute son actualité.


 
Lu dans:
Su Dongpo 1037-1101, repris par Claude Roy dans L'ami qui venait de l'An Mil. Gallimard. Coll. L'Un et l'Autre. 1994. 176 pages.  Extrait p.159

11 mars 2021

Rêverie

 

"Que je voudrais         ton bras appuyé sur le mien
m’en aller lentement par un parc ancien (..)
Nous irions pas à pas     savourant l’heure brève
après tant d’amoureux nous ferions le beau rêve
dont les hommes toujours ont bercé leur ennui
la nuit d’été viendrait     la tiède et calme nuit
et nos cœurs sentiraient devant son grand mystère
à quel point     quand on aime     il est doux de se taire."
                        Fernand Severin


Lu dans :
Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Pauline Cremers. Piqués des vers. 300 coups de cœur poétiques. Espace Nord. 2014. 410 pages.

Savoir-vivre d'ici et de là

 

«Au Japon, les meilleures pièces se trouvent à l’arrière de la maison, on se sèche après le bain avec une serviette humide, on quitte ses souliers et non pas son chapeau en entrant, on monte à cheval du côté droit, les clefs tournent dans un autre sens que chez nous, les menuisiers ne poussent pas le rabot, mais le tirent à eux, on compte sur ses doigts en commençant par l’auriculaire et en les repliant sur la paume de la main au lieu de les étendre, les livres commencent à ce que nous nommons la fin, les notes sont placées en haut des pages et le mot fin se trouve où nous mettons le titre.»
                        Corinne Atlan. Les bizarreries de la vie japonaise 



Je découvre quasi au même moment ces codes de la société japonaise et ceux de Buckingham Palace. C'est amusant. "L’organisation de la table illustre par exemple la différence des habitudes entre les deux rives de l’Atlantique. Dans les grandes demeures style « Downtown Abbey », le sel et la moutarde sont par exemple posés au centre de l’assiette principale. Les verres sont à droite (de même que les serviettes), le plus grand venant en premier, les autres se suivant dans l’ordre où les vins sont servis. Les cuillères sont toujours rondes. Quand le repas est terminé, on doit poser ses couverts à « six heures trente », signe que l’on peut desservir. Il faut rester raide comme un « I » sur le siège, les coudes serrés le long du corps et les convives gardent toujours la main sous la table. Le protocole veut que lors de l’entrée, les dîneurs parlent avec le voisin de gauche et, quand vient le plat principal, ils se tournent vers celui de droite. Au dessert, on peut choisir entre les deux celui ou celle qu’on préfère. On ne discute jamais politique, sexe et religion, sujets considérés comme exotiques dans un univers convaincu de représenter un peuple unique au monde. Les questions sur l’activité professionnelle sont jugées impolies tout comme sont bannis les prix de l’immobilier et les derniers déboires des célébrités, thème de prédilection des agapes citadines. En revanche, les attributs de l’existence champêtre de la « gentry » – vie du village, jardinage, écoles privées, chevaux, chiens…- mais aussi l’histoire ou les souvenirs de vacances à l’étranger, sont appréciés. Il faut aussi jouer des inépuisables nuances de l’humour."

 


Lu dans :
Marc Roche. Meghan, duchesse rétive aux codes de la noblesse. Le Soir 10 mars 2021. Extrait p.8
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.277

10 mars 2021

On s'amuse, papa

 

“J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.”
                            Louis de Funès


Un jour, rêvassant sur le môle de Bournemouth, j'observais un père et son tout jeune fils pêcher à la ligne, tableau touchant s'il en est. Un petit poisson impropre à la consommation échappa à la nasse, mais pas au gamin qui s'en saisit pour le frapper sur le sol avec joie une vingtaine de fois. J'emportai l'image, et le mystère de la cruauté innée tapie au fond de nous.

 
 

09 mars 2021

Métaphore végétale

 

"Épissures: assemblage de deux cordages non par un nœud disgracieux ou une attache métallique, mais par l’entrelaçage soigneux des torons de l’un et l’autre."
Franceso Pittau



Epissure, un bien beau mot dont la définition constitue déjà tout un programme. Tresser patiemment, joliment, tout ce qui fait nos différences et notre richesse. On peut poursuivre la métaphore par la description des cordons de chanvre faits de fibres toujours nouvelles, prenant la relève de celles qui s'achèvent et qui, tressés, forment néanmoins une corde unique qui ne se rompt pas, filiation entre les vivants et les morts.


Lu dans:
Francesco PITTAU, Épissures, Arbre à paroles, 2020, 258 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-692-4
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 232

08 mars 2021

Fleur de désert

 

"En cette nuit,
en cet instant de cette nuit,
je crois que même si les dieux incendiaient
le monde,
il en resterait toujours une braise
pour refleurir en rose
dans l'inconnu."
        Philippe JACCOTTET. Fragments soulevés par le vent

 

Dans le petit désert de Lompoul au Sénégal, une fleur, étonnée d'être là, se résout à ne vivre qu'un jour. Une photo d'elle me rappelle qu'aucun désert n'est totalement désespéré. 



 

Lu dans:
Emmanuelle Dourson. Si les dieux incendiaient le monde. Grasset. 2021. 256 pages. Extrait Exergue p.9

06 mars 2021

Tu ne voleras pas

 

"Comme j’aime cette ville où non seulement personne ne songe à s’approprier le bien d’autrui, mais où l’idée même que cela puisse arriver paraît inconcevable! "
                        Corinne Atlan



"Mon quotidien est troué de grands moments d’étourderie. Ce matin, par exemple, je me rends à vélo jusqu’à une petite boulangerie. (..). Sur le chemin du retour, mes baguettes tout juste sorties du four dans le panier porte-bagages, je ne peux m’empêcher de pester intérieurement contre le réparateur de bicyclettes chez qui j’ai fait une révision la veille. Il m’avait promis de me rendre l’engin comme neuf. Or la sonnette est un peu voilée et il reste des traces de rouille sur le cadre. Une négligence qui n’est guère coutumière des commerçants ou artisans japonais, perfectionnistes et attentifs au moindre détail…C’est seulement en mettant pied à terre, une fois arrivée chez moi, que je me rends compte que je me suis trompée de monture  ! Cette bécane grise et non cadenassée, comme la mienne, devait être garée elle aussi devant la boulangerie. Je repars illico en sens inverse. En arrivant, je remarque un homme d’une cinquantaine d’années errant comme une âme en peine sur le trottoir. Il va et vient le long de l’avenue, l’air solitaire et désemparé comme un héros romantique égaré dans une lande déserte. Je suis sûre que c’est le propriétaire du vélo. Renseignement pris, c’est bien lui en effet. Je lui explique ma bévue, il reste de marbre face à mes courbettes réitérées. Il n’a même pas l’air soulagé d’avoir retrouvé sa bicyclette. On dirait qu’il vient de vivre un événement surnaturel. Certain de s’être garé à cet endroit, il devait se demander s’il n’avait pas été ensorcelé par une renarde, comme on dit ici. Voilà sans doute près d’une demi-heure qu’il est là, effaré, ne sachant que faire. À aucun moment il n’a envisagé que quelqu’un ait pu subtiliser son vélo. Ou bien, s’il y a pensé, il n’avait pas la moindre idée de la conduite à tenir en pareil cas. Parce que cela n’arrive jamais. Un peu honteuse, je lui ai rendu sa bicyclette, ai enfourché la mienne. Je me suis retournée pour incliner la tête une dernière fois en guise d’excuse. Debout sur le trottoir, immobile, il me regardait m’éloigner, avec l’air perplexe d’un homme face à une énigme." 


Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait pp. 82-83

05 mars 2021

Le goût du frais

 

"Dans ce petit restaurant, je m’extasie sur le goût délicat d’un carré de tofu soyeux, farci de minuscules poissons. La patronne livre sa recette  : déposer un bloc de pâte de soja bien frais dans une casserole d’eau froide où frétille de la blanchaille, faire chauffer doucement. Quand l’eau devient brûlante, les poissons se réfugient dans la fraîcheur du flan de soja, ce qui ne les empêche pas, naturellement, de finir ébouillantés. Soudain, le plat n’a plus tout à fait la même saveur. La cuisinière ajoute fièrement  : «  C’est préparé avec des poissons vivants  : on ne peut pas imaginer plus frais.  »  
                    Corinne Atlan

 

Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.261

04 mars 2021

Le temps suspendu

 

"Foyer" est un mot que j'aime employer, car il réunit à la fois l'amitié, la chaleur et la proximité. 
                        Ivan Illich
 
 

C'est comme si le temps s'était arrêté. Quelques bouts de bois rassemblés font un feu, quelques notes murmurent une musique, quelques rondins dessinent une scène. On pressent sans le dire qu'on vit un moment rare, et que l'absence de mots n'est pas du silence mais une infinie présence. C'est la fin d'une histoire commune, cette heure où le jour hésite à basculer dans la nuit et qu'il importe de célébrer. On a allumé les brindilles à la loupe, concentrant les derniers feux du soleil en un foyer incandescent. C'est comme une famille, presque mieux, et on laisserait tout son héritage pour que ce moment se prolonge. Dernier chant, quelques notes de flute scellent ce qui s'est vécu. On rassemble les braises, chacun s'enroule dans sa couverture et la nuit nous enveloppe dans nos rêves.


  
Lu dans:
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 224

03 mars 2021

Sagesse d'ivan Illich

 

"Notre société ressemble à cette machine implacable que je vis une fois dans un magasin de jouets à New York. C'était un coffret métallique. Il vous suffisait d'appuyer sur un bouton et le couvercle s'ouvrait avec un claquement sec. Une main métallique apparaissait alors. Ses doigts chromés se dépliaient, venaient saisir le bord du couvercle. Ils tiraient et le couvercle se refermait. Comme c'était une boîte, vous vous attendiez à pouvoir y trouver quelque chose. Elle ne contenait qu'un mécanisme de fermeture automatique."
                        Ivan Illitch



Considérez une journée qui vous serait offerte, hier, ou demain par exemple. Placez-y tout ce qu'on vous a vendu pour gagner du temps, du rêve, de l'aventure, de l'espace. Chic maison, smart TV, bling auto, big robot, speed PC, space audio. Ajoutez-y ce qu'on vous loue au mois pour lire, écouter de la musique, voir des films, laver votre auto, bénéficier des services d'un réparateur, d'un dépanneur, d'un nettoyeur sans limitation aucune. Chacune de ces merveilles contient son contrat d'entretien, son assurance, sa pilule de fin de vie qui vous amènera à la remplacer par une plus rapide encore. Vous disposiez d'une journée vaste comme le désert de Gobi, vous en avez fait un capharnaüm où chacun de vos pas fait tomber un vase chinois. La boîte de Pandore n'était qu'un piège, laissant échapper nos rêves pour un mécanisme de fermeture automatique appelé progrès.
 


Lu dans:
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 233

02 mars 2021

T'as le bonjour du printemps

 

"Nous étions ensemble. J'ai oublié le reste."
                Walt Whitman(1819-1892)
 


Il y avait le virus, on a le(s) vaccin(s), et déjà s'annoncent les mutants du Bois de la Cambre, de la Boverie, de Louvain-la-Neuve. Une épidémie larvée qui ne dit pas son nom, printanière, dont les symptômes commencent à frapper nos plus jeunes, qu'une police guère féroce disperse comme elle peut aux cris de Liberté, liberté. Cheveux blonds, cheveux marrons.
Mêmes causes, mêmes effets: ce mercredi matin, le retour du soleil voit affluer en gare d'Ostende des trains bondés à 130% de leur capacité, que la police canalise ici aussi comme elle peut. Cheveux gris, cheveux blancs. Hormis la différence d'âge, rien ne sépare vraiment ces deux groupes, et pas plus les uns que les autres ne mettent vraiment en danger l'ordre sanitaire, mais on ressent diffusément que cela se complique.
Je regarde les uns, et puis les autres, m'interrogeant: de quel groupe suis-je au fond de moi? Pour le savoir, peut-être me faudrait-il partager "une parenthèse inattendue" du nom de la mythique émission de France 2 où Frédéric Lopez invitait trois personnalités de profession différente à vivre pendant 24 heures dans une cabane isolée et à réfléchir sur leur parcours. Laisser se croiser librement, attentivement, autour d'une fricassée,  les paroles de l'étudiant, du retraité, du policier et d'un quidam pour imaginer une sortie par le haut de cette année sans fin. Quand on repava le Quartier latin en 68, les plus enhardis partirent dans les Cévennes élever des moutons, et la vie reprenait en mieux. De quels moutons dans quel Larzac sont faits nos rêves en ce mois de mars 2021? Manquerions-nous de prophètes capables d'un discours alternatif au sempiternel "les chiffres sont mauvais" asséné depuis des mois? Le meilleur est peut-être devant nous, mais à inventer.


Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 454 .  Walt Whitman (1819-1892) s'est imposé dans ce recueil comme le « poète américain », recueil qu'il ne cessera de remanier et d'augmenter tout au long de sa vie. Il en ouvre la première édition, en 1855, par une préface, véritable manifeste et déclaration d'indépendance de l'Amérique littéraire et de l'idéal américain : il chante la splendeur de la nature et les grands espaces, l'esprit de Frontière, la démocratie. Figure de la marginalité, guide mystique de la Nation, Whitman ouvre ainsi la route aux prophètes de la beat generation.

27 février 2021

Quand meurt le poète

 

"Je redescendrai le chemin de la journée
de peur d'avoir laissé quelque chose derrière moi.
Me comprendras-tu? Je n'ai pas le moyen de rien perdre,
car je voudrais ne pas vieillir,
mais simplement mûrir de toutes mes années."
                    Philippe Jaccottet


Pareils aux produits frais, les hommes sont inégaux devant l'âge, car mûrir n'est pas vieillir. Comme le suggère Sekiguchi, entre le veau et la vache qui a mis bas, le goût de la viande n'est pas le même: le dernier porte le goût du temps vécu, qui est le contraire d'une désintégration. Le poète, traducteur et critique littéraire suisse Philippe Jaccottet, est décédé rassasié d'années dans la nuit de mercredi à jeudi à l'âge de 95 ans. Ses traductions étaient des œuvres littéraires à part entière, faisant dire à son ami Giuseppe Ungaretti que, grâce à Jaccottet, il était meilleur en français qu’en italien. Tout récemment, l'auteure belge Emmanuelle Dourson avait puisé dans sa traduction de l'Odyssée le titre (Si les dieux incendiaient le monde) et le fil conducteur de son premier roman. 



Lu dans:
Philippe Jaccottet. L'effraie, et autres poésies. Gallimard. NRF. 1979. 61 pages.
(*) Ryoko Sekiguchi. Nagori. La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter. P.O.L. 2018. Folio 6776. 142 pages. Extrait p.60
Emmanuelle Dourson. Si les dieux incendiaient le monde. Grasset. 2021. 256 pages.

26 février 2021

Féconde ignorance

 

" Ce qu'on ne connaît pas on l'enseigne. "
                Tristan Bernard


Aphorisme demeuré longtemps énigmatique, rangé dans le rayon des phrases amusantes mais incompréhensibles. Récemment, un mail amical me souffle "qu'on enseigne  toujours mieux  ce qu'on doit apprendre".  Les questions qu'on se pose, et les pistes déjà parcourues pour y trouver une solution, voire le désapprentissage d'anciennes certitudes devenue obsolètes, ne constituent-elles pas le meilleur des transferts de connaissances? Rien n'est aussi stimulant qu'un enseignement qui questionne plutôt qu'il n'affirme. L'un ouvre les portes, l'autre les ferme. Magie de l'intelligence collective: tout ce que des hommes peuvent rêver, questionner, mettre en doute, d’autres hommes, leurs élèves, le réaliseront ou y trouveront des réponses.


25 février 2021

Mort d'un poète

 "Si tu n’as rien à dire, ne le dis pas."
                    Lawrence Ferlinghetti



Lawrence Ferlinghetti, poète américain majeur du 20e siècle mais aussi libraire et éditeur, est mort lundi à l’âge de 101 ans dans sa maison de San Francisco, a annoncé sa librairie.


Lu dans:
Lawrence Ferlinghetti. Poésie, art de l'insurrection. Ed. Maelström. 2012. 98 pages.

24 février 2021

Sagesse de Rûmi

 

"Mourir n'est après tout que changer d'apparence
nous dégager de ce cocon de chair et d'os
comme nous avons dû quitter la poche d'eau.

Mais hélas nous serons plus nus qu'à la naissance
car même notre corps fera défaut.

Mourir n'est après tout qu'abandonner la place
en y laissant ces biens auxquels nous tenons tant.
Délivrés de leur poids, de leur valeur fugace
serons-nous libérés de l'espace et du temps?"
                Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî (1207-1273)



Ce fut ma dernière visite, il me cita Voltaire dont il lisait la Correspondance, dans la Pléiade. Il en possédait toute la collection, qui occupait trois rangées de sa bibliothèque. Sa culture était immense et raffinée, comme l'étaient ses livres.
Où est-il aujourd'hui? Nulle part sans doute, si on respecte ses convictions, rendu à l'azur dont il était issu. Où sont ses livres précieux? Quelque part, disséminés peut-être à la vente à la pièce. Nulle part, quelque part, n'exagérons pas notre importance. 

 

Lu dans:
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.59

22 février 2021

Quand les cigognes

 

"Quand le soleil de la beauté
comme une journée de mai dans l'atelier de l'artiste        
brille sur ses travaux
celui-ci n'abandonne pas son travail  pour courir dehors
mais il songe avec joie au jour de fête
où il ira reprendre vie
à la lumière du printemps..."
                    Hölderlin

 
 
Demain le temps pourrait être maussade, les nouvelles ne pas être bonnes, le virus ne pas être vaincu. Belle occasion de tester une nouvelle prescription contre la morosité: afficher ces vers de Hölderlin sur la porte.
Une chose est sûre: le printemps reviendra, et les cigognes retrouveront leur nid. Dans l'âtre une flambée annonce les feux de camps, et l'âcre odeur des braises nous remémore le Cantique des patrouilles. Face aux bûches, ma femme se plaint de la lenteur de chargement du site des Gîtes de France: pas étonnant, on doit être des milliers en même temps à imaginer où nous serons cet été. Bonne fête aux scouts et aux guides dont c'est aujourd'hui la journée: le temps des camps reviendra.




Lu dans:
Hölderlin, Hypérion in Oeuvres, La Pléiade, p. 205 

21 février 2021

Sagesse de Martin Buber

 

"Chaque homme apporte au monde quelque chose de nouveau et qui n’existait pas avant lui. "
                        Martin Buber
 


Je pratique une médecine de gens modestes, qui ne sont jamais insignifiants. La discrétion de leur empreinte sur terre n'a de pareille que leur singularité. Je n'ai pas assez de mots pour mettre en évidence que le potage qu'ils ont créé ce matin est sublime, que le mot glissé dans ma boîte m'a ému aux larmes, que j'ai surpris leur chant et que c'était beau comme du Voulzy; que la description qu'ils font de l'influence de leurs parents possède une densité sans pareille, ou les espoirs reportés sur leurs enfants. Chacune de leurs vies est un roman, que j'édite pour eux en la leur racontant, traduite à l'encre bienveillante. Il y a tant de don gratuit dans la plupart de ces destins anonymes qu'on en remplirait des bibliothèques, pourquoi ne pas  le partager davantage quand on les croise?



 

Lu dans: Martin Buber. Le chemin de l'homme. Éditions du Rocher. 1999. 64 pages.

20 février 2021

Consignes pour ne pas laisser fondre le beurre

 

"Que faire de sa vie ? Elle secoua la tête, chassant les petites mouches noires de l’angoisse. « En tout cas, ne pas laisser fondre le beurre », se dit-elle."
                        Francis Dannemark
 

Chacun sa bulle, chacun son chemin. Choses à ne pas oublier en temps de Covid-19, anesthésiés par les consignes de la distanciation sociale: ne pas laisser fondre le beurre de la vie, et encore moins le laisser brûler dans la poêle. Donner de l'eau au canari pour éviter qu'il arrête de chanter, et ses croquettes quotidiennes au chien. Sortir les poubelles de notre tête, ne pas oublier la vieille maman interdite de visite dans sa maison de repos, le patient muré à l'hosto qu'on ne peut plus approcher, le grand fils à Louvain-la-Neuve dans sa bulle en kot dont il ne rentre plus le weekend, le chef Italien qu'on retrouvait dans son resto chaque samedi pour une Penne aux quatre fromages, la petite serveuse au noir qui nous servait une bière mousseuse sur la terrasse du bistrot en face de l'église, le pote Marc avec qui on la partageait, le vigneron alsacien qui nous approvisionnait chaque année en Gewurztraminer, le loueur de gîte dans le Sud de la France devenu un ami, l'ouvreuse du Vendôme, le toiletteur pour chien, à chacun sa liste du cercle des poètes disparus. Ces milles liens qui font une vie, dont il importe de maintenir les braises quand le quotidien se met à ressembler à ces beaux paysages d'hiver du peintre de Saedeleer. Le Covid c'est long, surtout vers la fin.



Lu dans:
Francis Dannemark. La misère se porte bien. Kyrielle 2020. 322 pages. Extrait p.144. Tirage limité disponible uniquement chez l'auteur francis.dannemark@gmail.com

19 février 2021

Un p'tit café?

 

"Un café n'est pas un café. C'est ce qui fait son prix. Souvent, une simple virgule dans le partage de l'instant. Vous voulez un café ? C'est déjà mieux qu'une simple formule de politesse. Donner quelques gouttes de chaleur à notre échange, une convivialité qui n'engage pas à grand-chose, mais propose un infime à côté, quelques gestes rituels, en marge des sujets que nous avons à aborder. (..) L'offre d'un second café — il est certain qu'il n'y en aura pas de troisième — est une façon pudique de signifier nous n'avons pas passé assez de temps ensemble, j'ai envie de parler davantage avec vous, et de prolonger l'atmosphère."
                    Philippe Delerm

 

Même quand on se fait un café pour soi, sa dégustation n'est pas intrinsèque. Il transforme l'essence du travail que l'on est en train d'effectuer, la qualité de l'ombre et de la lumière sur la terrasse en été. Parfois, on trouve dans certaines villes des cafés suspendus. Sur la petite ardoise, le patron en a écrit le nombre. Un café qu'un client a payé à l'avance, pour un autre client sans ressources et qui viendra, et pourra commander. Une jolie coutume, qui pratique une charité anonyme, sans imposer de remerciement. Café suspendu, c'est peut-être ça, le secret du café. Rester suspendu au-dessus de nos vies, dispenser un arôme chaleureux-amer, et, mine de rien, même quand il s'agit de quelques gouttes de ristretto très pures, changer la nature du temps. Suspendre.

 

Lu dans:
Philippe Delerm. La vie en relief. Le Seuil. 2021. 240 pages. Extrait p. 107

17 février 2021

Traduttore, traditore

 

"Aujourd'hui, lorsqu'on écrit une phrase dans Google et qu'on demande à Google-translate de la traduire, on obtient souvent des résultats très étranges. Par exemple, cette phrase de la Bible: «Et Dieu créa l'homme à son image ». J'ai demandé à Google de la traduire en allemand, puis je lui ai demandé de retraduire la phrase allemande en français, et à la fin de l'opération, quand le résultat est stabilisé, cela donne : «Et l'homme créa Dieu à son image » !
                        Barbara Cassin



 Il y a les mots qu'on prononce, et la manière de les accoler. Cela peut faire une sacrée différence. Google Trad fait ce qu'il peut.




Lu dans:
Barbara Cassin. Plus d'une langue. Bayard éditions. 2012. 67 pages.
cité par Jean-Michel Djian. Ivan Illich. L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 238 pages. Extrait: Exergue p.7

09 février 2021

Infiniment blanc

 

"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
                    Abbas Kiarostami

 


Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12

Il neige

 

"Les pas d'un homme dans la neige
Qu'est-il allé chercher
Reviendra-t-il
par le même chemin?"
    Abbas Kiarostami



Il neige, pour de vrai, et elle tient. Une petite patiente d'origine algérienne la découvre pour la première fois, émerveillée. Les trottoirs gardent trace des humains qui passent, le terre-plein central des pattes d'oiseau et de chien. En nuit noire, la neige révèle qu'il y eut de la vie le jour. Sur sa tablette blanche, s'écrit la mémoire récente de mon quartier sans distinction de richesse, d'âge, ou de qualité humaine. Chaque retour de la neige est un émerveillement d'enfance.



Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.9

08 février 2021

On allait vers l'été

 

 "Y aura-t-il un été cette année?"
                Rebecca. 4 ans.



Comme le note avec justesse Paolo Rumiz "il a quatre ans et chaque soir adore qu'on lui rappelle les anciennes vacances passées avec ses parents. La Sicile, la petite maison sur la mer à Chypre, la Hollande dans la remorque tirée par une bicyclette. C'est ce qui le tranquillise le mieux et il s'endort aussi sec. Les petits ont besoin d'être rassurés pendant cet état d'urgence, même s'ils ont l'air de le prendre par-dessus la jambe. Ils peuvent très bien s'amuser toute la journée et puis, pendant la nuit, crac, ils recommencent à faire pipi au lit. Leur problème, c'est : que va-t-il se passer demain ? N'ayant pas de lointains souvenirs pour les ramener à des temps normaux, ils se demandent si le caractère exceptionnel du temps présent ne va pas devenir définitif."

Et puis il y a ceux qui sont nés durant la pandémie, ou juste avant, et pour qui l'anormal est normal. Notre dernier petit-fils, 18 mois, a tellement bien assimilé les gestes barrières lors de sa fréquentation de la crèche qu'il nous tend le poing fermé pour toucher le nôtre en guise de bonjour ou d'au revoir. C'est mignon, et le sourire qu'il arbore dénote bien l'absence totale de frustration ou de souffrance, peut-être serions-nous bien inspirés de nous en imprégner.

 

Lu dans:
Paolo Rumiz. On dirait que l'aube n'arrivera jamais. Arthaud. 2020. 200 pages. Extrait p. 76

06 février 2021

Une authenticité floue

 

"Ma fille, elle n'a que faire des esprits de la nuit. Sa langue maternelle n'est pas le luo [ou dholuo, langue parlée au Kenya et en Tanzanie]. Pas même le swahili. C'est l'anglais. Quand je l'entends parler avec ses copines, c'est du charabia pour moi. Elles prennent un peu de tout... de l'anglais, du swahili, de l'allemand, du luo. Il m'arrive d'en avoir marre, et de leur dire: «Apprenez à parler au moins une langue correctement ! » 
—    Mais je commence à me résigner... il n'y a rien à faire. Les jeunes vivent dans un monde mélangé. C'est tout aussi bien, je suppose. Finalement, je préfère avoir une fille authentiquement elle-même plutôt qu'authentiquement africaine."
                    Rukia Odero

 

On devra s'y faire: nos petits-enfants férus de mangas, de clips courts sur TikTok, d'une écriture condensée et phonétique, et de tant d'autres choses dont nous ignorons jusqu'à l'existence sont aussi cultivés que nous le fûmes, authentiquement eux-mêmes dans un monde aux influences multiples. Comme l'est aussi d'ailleurs la patiente africaine reçue hier en consultation, au visage parcheminé et au langage mêlant un français minimal aux mimiques non-verbales et aux phrases courtes en swahili destinées à sa fille pour les faire traduire. Cette patiente emporte sur elle une enfance et une scolarité lointaines en brousse, une adaptation hasardeuse à des conditions de travail occidentales, un environnement bilingue, le suivi scolaire difficile de ses propres enfants. La difficulté de rester authentique à soi-même dans pareil parcours excuse bien quelques approximations linguistiques.




Lu dans:
Barack Obama. Les rêves de mon père. Presses de la Cité. 2008. 454 pages. Extrait p. 447

05 février 2021

Six petites notes

 

"Tandis que j'écrivais ces lignes, une petite phrase me hantait. Elle m'accompagnait. Six notes d'un trio de Mendelssohn, qui me prenaient par la main et m'encourageaient lorsque j'avais des doutes, me soufflant des mots venus de loin: « Mais si, tu peux ! »
                            Max Dorra



A chacun ses notes musicales pour franchir l'obstacle. Henry Bauchau décrit la main qui tient la corde grâce à laquelle il passera la faille le séparant du sommet. Il passe, et s'aperçoit que la main ne retenait rien, si ce n'est la confiance qu'il en était capable. Ces mots venus de loin, cette main qui n'est qu'une ombre, ce rayon de lumière qui nous éclaire soudain, tour-à-tour reçus ou donnés, sont actuellement plus que jamais précieux.



Lu dans:
Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être? NRF Gallimard. 2005. 292 pages. Extrait p.44

04 février 2021

Utopie musicale

 

"Utopie pour utopie, ne pourrait-on imaginer un projet de société qui ne soit pas seulement scientifique, mais aussi musical ? Un orchestre de jazz en serait le modèle, ce lieu de liberté créatrice, cette réunion de singularités, où chacun, dans le plus grand respect de l'autre, de son hérésie, écoute ses improvisations, prêt à les accompagner en douceur, à les soutenir avec tact. Et, sans hâte, à les relayer." 
                            Max Dorra


L'utopie de Max Dorra prend son inspiration d'une initiative du chef d'orchestre israélo-argentin Daniel Barenboïm qui anima en 1999 le West-Eastern Divan Orchestra, avec l'universitaire américano-palestinien Edward Saïd, afin de promouvoir la paix entre Israël et les Palestiniens. Cet orchestre comptait quatre-vingts jeunes musiciens israéliens et arabes (en particulier des Palestiniens). Il a fêté ses 20 ans en 2019 par deux concerts exceptionnels, à guichets fermés, à la Philharmonie de Berlin réunissant Daniel Barenboim, Anne-Sophie Mutter et Yo-Yo Ma, pour interprèter le Triple Concerto de Beethoven et la neuvième symphonie de Bruckner.


Lu dans:
Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être? NRF Gallimard. 2005. 292 pages. Extrait p.283

03 février 2021

Portes que j'aime

 

"Les rois ne touchent pas aux portes.
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse l'un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place, — tenir dans ses bras une porte."
            Francis Ponge

 

Qui se rêve président évolue dans un palais où rien ne s'oppose à sa progression. Qui se rêve humain savoure le bonheur d'empoigner une à une les poignées de ces obstacles sur notre route, ce corps à corps rapide qui débouche sur de nouvelles étendues. D'une main on la retient, tandis que déjà on la repousse. Les portes qui nous freinent nous ramènent au souvenir des premiers pas où chaque chute est une victoire.

 


Lu dans:
Francis Ponge. Le parti pris des choses. Folio Plus. 1942 (2009). 170 pages. Extrait page 44.

02 février 2021

La ville-enfant du divorce

 

"D'un geste lent, les bras des grues
Coupent le ciel en grands quartiers
En font des tentes pour les rues
Et mille éclats de vitriers.
Ceux qui viendront de leur enfance
Trouveront-ils entre nos murs
Assez de ciel et d'espérance
Pour y dessiner le futur ?

Au long des courbes imprévues
Les toits s'épaulent drôlement
Face au fortin d'ardoises nues
Face aux légers triangles blancs.
Dans cette ville d'un seul jet
Sans souvenirs et sans ratures
Laisserons-nous pour les projets
Assez de blancs dans l'écriture ? (..)

Sur tout chantier, sur tout chemin
Pour tout appel, pour toute faim
La ville est pâte entre nos mains
En serons-nous le bon levain ?"
        Antoinette Dalcq.        Louvain-la-Neuve. Naissance d'une ville


Le 2 février 1971, la première pierre de Louvain-la-Neuve était posée et ce geste marqua le début d’une grande aventure urbanistique, marquée pourtant du sceau de l'amertume. Comme l'écrivait avec sensibilité Antoinette Dalcq, "Louvain nous avait  trop gâtés, si vivante en son studieux passé, avec ses sombres canaux, ses clochers d'ivoire, ses arbres noueux et ses cours des collèges. Ceux qui, contre leur gré, s'en allaient donneraient le reste de leur vie pour déraciner l'arbre et pour le replanter, trouvant en eux assez de feu pour animer le cœur de la cité nouvelle. Mais la blessure mais la déchirure / La grande l'inutile et tragique coupure / Entre chrétiens qui œuvrent pour la vérité / Ensemble peut-être aurions-nous pu l'éviter ?"


Lu dans:Antoinette Dalcq. Estampes et médailles. Ed. J. Dieu-Brichart. 130 pages. Extrait pp. 55-57
Pour comprendre le Walen Buiten et la scission de l'Université de Louvain
https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Louvain


01 février 2021

Le mari tombé du ciel

 

"Ma mère rit à nouveau, et à nouveau je vis l'enfant qu'elle avait été. Mais cette fois je vis encore autre chose. Dans son visage riant, légèrement troublé, je vis ce que tous les enfants doivent voir, à un moment ou un autre s'ils veulent grandir : la révélation que leurs parents ont eu une vie avant eux, une vie séparée et différente, dont le fil se déroule très loin, jusqu'à des grands-parents, des arrière-grands-parents, dans un nombre infini de rencontres de  hasard, de malentendus, d'espoirs, de circonstances, de limites. " 
                Barack Obama


Le passé, cette terre inconnue. Que connaît-on de ses parents, des ses grands-parents? Une dizaine d'anecdotes cent fois racontées qui deviennent une histoire, le souvenir de quelques années communes, fractionnées entre boulot et école, ce qui laisse peu de temps à la parole.  Et une image d'eux qui se construit à partir de notre naissance, comme s'ils avaient vu le jour en même temps que nous. La semaine passée, je consacrai une fin de consultation pour évoquer avec une jeune adolescente l'image de son arrière-grand-père laveur de vitre, passé au-travers d'une véranda lors d'une chute mémorable. Il aboutit sain et sauf dans l'arrière-cuisine d'une jeune dame qui préparait une poule-au-pot. Elle en fut surprise, le dégagea des débris de verre et l'épousa. Mon adolescente ignorait tout de l'existence de cet aïeul et du récit fleur-bleue d'une histoire d'amour comme on en rêve, et y prit un plaisir manifeste.


 

Lu dans:
Barack Obama. Les rêves de mon père. Presses de la Cité. 2008. 446 pages. Extrait p. 146