29 mars 2021

Jour de grève

 

"Quand on appuie sur le bouton pause d'une machine, elle s'éteint. Sur celui d'un être humain, il s'allume. Il se met à réfléchir, à reconsidérer ses hypothèses, à envisager d'autres solutions. Surtout, il renoue avec ses convictions les plus profondes. Alors, il peut explorer de meilleures pistes."
                   Dov Seidman
 


Ce lundi est jour de grève. Embouteillages du matin, métro et trains incertains, collaborateurs, amis, patients arrivant parfois avec dix, quinze, voire vingt minutes de retard. Essoufflés, se confondant en excuses, et si ce jour on décidait de s'en ficher royalement. «Mais non, je vous en prie, ne vous excusez pas. Au contraire, merci d'être en retard! » Moment choisi pour découvrir un espace précieux, quelques minutes de liberté pour penser, écouter la radio, observer le spectacle des allées et venues dans la rue. A relier des idées qui se croisent sans s'interpénétrer. Vraiment, inutile de vous excuser, c'est moi qui vous remercie.


 
Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait pp. 8-10

27 mars 2021

Heure d'été

 

"L'échec est une situation qui n'a pas encore tourné à votre avantage."
                    Edwin Land (1909-1991)

 
 

Je vous souhaite un bon weekend, et un bon passage à l'heure d'été. Revoici les longues soirées.

 


Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.301

25 mars 2021

Un héron qui vous veut du bien

 

"Mauvaise herbe, dit l'homme
mauvais homme, dit l'herbe
chaque sève a raison
et tort
de se croire la bonne."
                Robert Mallet



"Tu me tues", dit le poisson. "Je te sauve de la noyade", dit le héron. Que de fois aurai-je sauvé un patient de la maladie, mais précipité sa mort en le retirant de son étang familier? Leur souvenir me hante parfois le soir, rendant chaque décision médicale plus difficile. Prendre soin et soigner peuvent se révéler antinomiques.



Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.15

Rinascerò

 

"Grâce aux terres profondes
on sait la bonne source
quand tout est sécheresse,
ainsi de l'amitié

Merci d'avoir donné
la sève des tendresses
au vieil arbre écorché."

                Robert Mallet. À l'amie des mauvais jours



Oufti, ça reconfine grave, en français, en allemand, en italien, en espagnol et ça rouscaille dans toutes les langues. Surfant ce soir sur les journaux télévisés j'ai guetté en vain le moindre commentaire positif s'inspirant du "Het komt wel goed, promis!" partagé il y a quelques mois par Béatrice Delvaux et Anne Teresa De Keersmaeker, la chorégraphe belge qui terminait le tour de ce qu’elle trouvait beau, fort et émouvant  par un « Het komt wel goed, tout ira bien ». Me revint soudain le souvenir des casseroles et des chants aux fenêtres à 20h, des dessins colorés "courage Papy" de mes petits-enfants, des prolifiques "Jerusalema dance challenges", des cartoons plein d'humour sur FaceBook et WhatsApp. Tout cela n'aurait-il été qu'un rêve ?  C'est pire que les taupes dans le jardin, les galeries sont désormais dans nos têtes, creusant les tranchées d'une guerre sans fin où on cherche en vain les héros. Et si le courage était de résister à pareil concert de plaintes ne débouchant sur rien, de n'être qu'une modeste source dans la sécheresse, redonnant une parole d'espoir au vieil arbre écorché, de lui redonner l'envie de chanter l'inoubliable "Rinascerò Rinascerai" des ruelles italiennes du printemps 2020 / Je vais renaître / Vous allez renaître / Quand tout sera terminé / Nous reverrons les étoiles/ La tempête qui souffle / Nous pliera mais ne nous brisera pas. Il y aura une fin à toute cette morosité, alors autant l'amorcer dès maintenant.



Lu dans:
Jacques Charpentreau. L'Amitié des poètes: 160 poèmes inédits. Ed. Fleurs d'encre. 2015

24 mars 2021

Sagesse de la bulle

"La  bulle de savon
tout  le possible atteint
tout  le parfait vécu
dès le souffle qui veut

Rien de  plus rond, plus lisse
mieux clos
mieux  irisé, plus céleste
mieux réel
 
Rien  de mieux
pour dire
soudain
sans bruit
que  tout
n'est plus rien.     "
            Robert Mallet 

 



Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.27

22 mars 2021

Ce qui fait chanter la source

 

"Ce n'est pas une voix (..), ce n'est pas une parole, ce n'est pas de la poésie, c’est de l’eau qui bouscule les pierres, et j'y aurai trempé mes mains. Il ne faut ni orner, ni troubler, ni freiner ce cours. (..) Ce n'est pas seulement de l’eau qui dévale de ces montagnes. N'est-ce pas cela que j’ai cru comprendre ailleurs a propos d'une combe, d'un verger, d'une prairie, quand, les traversant, je me laissais traverser par eux ? Le torrent parle, si l'on veut, mais avec sa voix à lui : le bruit de l’eau.  Serait-ce donc que, sans m'en être avisé jusqu'ici (..), je cherche à dire l'intérieur de ce bruit, de cette course ? L'invisible, en ces eaux, par quoi elles touchent ce que j'aurais en moi d'invisible ? »
                        Philippe Jaccottet.

 
 
   
Un jour, on part à la recherche des sources d'un fleuve, la Loire par exemple. On découvre que rares sont les fleuves dont la source est unique, mais que comme nos vies leur naissance procède de plusieurs origines enfouies qui cheminent secrètement avant de confluer à l'air libre vers l'océan. Nos yeux scrutent l'endroit d'où sourd ce ruissellement d'une infinie modestie, notre ouïe recueille ce chant de l'herbe sur les cailloux, on s'y rafraîchit le visage et les lèvres, laissant surgir en nous des images de châteaux, d'îles boisées, de bancs de sable, de vols de hérons ou de la paisible avancée des bateliers. Nos oreilles entendent au loin le chant des vagues quand le fleuve se fondra dans la mer, notre langue s'abandonne à imaginer la fraîcheur d'un cabernet-d'anjou et sa tarte aux fraises succédant à un foie-gras mi-cuit. Notre imaginaire fait chanter les sources.



Lu dans:
Philippe Jaccottet. Au col de L’arche in Œuvres. La Pléiade. 2014. 1728 pages. Extrait p. 853.

Le sablier de la vie

 

"Très loin sous la peau
la charrue de l'âge creuse."
                Lionel Ray




Jour anniversaire, je le félicite pour sa forme au terme de tant d'années. Il arrondit les sourcils, esquisse un mouvement d'épaule et cite Cioran: "Encore un an de moins".




Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 128 pages. Extrait p. 90.

20 mars 2021

Equinoxe de printemps

 

"Il y a sûrement une porte
mais il faudrait la trouver
une porte dans le ciel gris qui ouvrirait sur le bleu
un pan de béton blême qui ouvrirait sur un pré
Ici c'est l'hiver mais une fois la porte ouverte
on entrerait dans l'été
Ici c'est gris étouffé cendres serrées et murailles closes
mais si on parvenait à ouvrir la porte
un plein soleil de coquelicots
d'herbe fraîche et de campanules
vous rirait au nez
Si on trouvait la porte
qui se cache dans les corridors
on aurait de nouveau la vie devant soi
avec le soleil retrouvé
la permission de tout recommencer."
        Claude Roy. Rêverie devant une oeuvre de Maria Helena Vieira de Silva (Mémoire)



C'est une fresque vaste en noir et blanc, qui font comme un gris. En haut à gauche, un carré d'une éclatante blancheur fait rêver au printemps, à tout ce qui revit, se met en route, naît, réchauffe, appelle au large. C'est le port d'où partent les bateaux, les escaliers de Puy-en-Velay d'où s'élancent les pèlerins, le nid que quittent les oisillons. J'ai toujours eu une tendresse particulière pour l'équinoxe de printemps, où le jour égale la nuit, et où toute vie reprend.

 



Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. NRF Gallimard. 1993. 270 pages. Extrait pp. 248-249 

19 mars 2021

Un monde confiné

 

" Ici encore, l'expérience du confinement, qui aura été philosophique à bien des égards, a permis d'ouvrir les yeux et de regarder autrement nos vies. D'être assigné à domicile et de ne pouvoir se contenter que de quelques kilomètres quotidiens de dégourdissement dans le quartier, a été en effet, pour une grande partie de nos aïeux, l'expérience la plus commune. Le village voisin n'existait que pour les rares écoliers, travailleurs ou marchands nomades qui devaient s'y rendre. Pour les autres, l'idée de circonscription géographique était à prendre au pied de la lettre : une sorte de cercle invisible délimitait le champ du possible, dans lequel n'entraient que les familiers, les nouvelles et les rumeurs. Rien d'autre ne pénétrait dans l'exiguïté de ce monde qui n'était cependant pas sans une richesse immense." 
                        Pascal Chabot

 
 
Confinement saison 3 pour près d’un tiers des Français : le gouvernement impose à l’Ile-de-France, aux Hauts-de-France et à trois autres départements de fortes restrictions. De nombreux TGV depuis Paris vers d’autres grandes villes françaises affichent complet. Un afflux de Parisiens vers la Bretagne ce vendredi, Brest, Vanne, Quimper ou encore Saint-Malo. D'où vient-il que ce qui fut durant toute une vie la "vie normale" pour nos grands-parents soit aujourd'hui devenu insupportable ?

 

Lu dans:
Pascal Chabot. Avoir le temps. Essai de chronosophie. PUF. 2021. 212 pages. Extrait p. 104

17 mars 2021

La mésange de Verdun

 

"Un obus vient d'éclater à quelques mètres de notre tranchée. La terre et la boue ont à peine fini de retomber qu'une mésange charbonnière entonne un chant d'amour de quelque invisible buisson."
            Jacques Delamain. Journal. Verdun.



"Lorsqu'un éditeur me confia la direction d'une collection sur la nature, mon premier soin fut de rééditer un ouvrage introuvable qui avait fait le bonheur de mon adolescence : Pourquoi les oiseaux chantent, de Jacques Delamain. Soucieux d'ajouter à l'ouvrage un texte inédit ou oublié, je publiais donc à sa suite des extraits du journal tenu par l'auteur pendant la Première Guerre mondiale et notamment les pages consacrées à Verdun. Lecture surprenante, stupéfiante : au coeur du plus infernal des vacarmes et de la plus affreuse des tueries, au milieu du bruit des obus et de l'éclatement des bombes, l'auteur n'avait qu'un souci en tête : écouter et identifier le chant des oiseaux ! Car les oiseaux, ceux du moins qui se trouvaient survivre, continuaient de chanter imperturbablement entre deux attaques de bombes !

J'ai souvent repensé à ce livre et à ses anecdotes sur la guerre et les oiseaux, à l'enseignement implicite, inconscient même, qu'il nous donne : ne jamais abdiquer, surtout quand se déchaînent les haines, les guerres et les horreurs en tous genres, ne jamais abdiquer le goût et le désir du monde, même s'ils s'expriment sous des formes futiles en apparence. Mais les renforcer et prendre appui sur eux au cœur de la tourmente. Au sein de la pire détresse, ne renoncez jamais au chant d'un seul oiseau. Ce serait renoncer à vous-même. Notre monde regorge de technocrates et de politologues. Mais c'est d'ornithologues dont nous avons besoin. " (Jacques Lacarrière. Quand les oiseaux chantent.)
 


Lu dans:
Jacques Lacarrière. Le géographe des brindilles. Hozhoni. 2018. 283 pages. Extrait p. 207-208
Jacques Delamain. Pourquoi les oiseaux chantent. Equateurs Parallèles. 2011. 204 pages

16 mars 2021

En attendant la corde

 

"Je suis François, cela me pèse
Né à Paris près de Pontoise
Et de la corde d'une toise
Mon cou saura c'que mon cul pèse."

                François Villon. Quatrain.


Emprisonné, fatigué de vivre et fataliste, François Villon attend son exécution par pendaison et s'adresse à la postérité avec un étonnant sens de la dérision qui rend légères les petites misères d'une journée. 

 

14 mars 2021

Quatre bouts de bois

 

"Laissez entrer en vous la lumière
faites-lui toute la place
et puis ouvrez les fenêtres
de votre regard sur le monde
il s'éclairera."
                Inspiré de l'avis de décès d'un poète



Il est des êtres lumineux, des Auvergnats dont le foyer accueillant réchauffe le cœur. Me revient en mémoire ce chant qui parlait d'amitié, "comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne / il se peut qu’à mon tour je ne sois plus personne / alors un jour, peut-être, viendrai-je chez toi / chauffer mon cœur à ton bois (F. Hardy)."  Qui ne rêve d'être l'ami qui vient, ou mieux encore celui qui l'accueille.

  

13 mars 2021

Je vous écris de loin

 

"Quand on ne voit plus ses amis
peu importe qu'ils soient loin ou près
Si la vie ne nous séparait pas
comment saurait-on qui on aime ?
Le vent d'automne vient puis s'en va
les souvenirs ne s'effacent pas."
               Su Dongpo (蘇軾) (1037-1101)
 


Un an de confinement, si on s'écrivait? Lettre qui pourrait s'inspirer de ce court texte de Su Dongpo, venu du fond des âges et de l'autre versant de la Terre. Il garde toute son actualité.


 
Lu dans:
Su Dongpo 1037-1101, repris par Claude Roy dans L'ami qui venait de l'An Mil. Gallimard. Coll. L'Un et l'Autre. 1994. 176 pages.  Extrait p.159

11 mars 2021

Rêverie

 

"Que je voudrais         ton bras appuyé sur le mien
m’en aller lentement par un parc ancien (..)
Nous irions pas à pas     savourant l’heure brève
après tant d’amoureux nous ferions le beau rêve
dont les hommes toujours ont bercé leur ennui
la nuit d’été viendrait     la tiède et calme nuit
et nos cœurs sentiraient devant son grand mystère
à quel point     quand on aime     il est doux de se taire."
                        Fernand Severin


Lu dans :
Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Pauline Cremers. Piqués des vers. 300 coups de cœur poétiques. Espace Nord. 2014. 410 pages.

Savoir-vivre d'ici et de là

 

«Au Japon, les meilleures pièces se trouvent à l’arrière de la maison, on se sèche après le bain avec une serviette humide, on quitte ses souliers et non pas son chapeau en entrant, on monte à cheval du côté droit, les clefs tournent dans un autre sens que chez nous, les menuisiers ne poussent pas le rabot, mais le tirent à eux, on compte sur ses doigts en commençant par l’auriculaire et en les repliant sur la paume de la main au lieu de les étendre, les livres commencent à ce que nous nommons la fin, les notes sont placées en haut des pages et le mot fin se trouve où nous mettons le titre.»
                        Corinne Atlan. Les bizarreries de la vie japonaise 



Je découvre quasi au même moment ces codes de la société japonaise et ceux de Buckingham Palace. C'est amusant. "L’organisation de la table illustre par exemple la différence des habitudes entre les deux rives de l’Atlantique. Dans les grandes demeures style « Downtown Abbey », le sel et la moutarde sont par exemple posés au centre de l’assiette principale. Les verres sont à droite (de même que les serviettes), le plus grand venant en premier, les autres se suivant dans l’ordre où les vins sont servis. Les cuillères sont toujours rondes. Quand le repas est terminé, on doit poser ses couverts à « six heures trente », signe que l’on peut desservir. Il faut rester raide comme un « I » sur le siège, les coudes serrés le long du corps et les convives gardent toujours la main sous la table. Le protocole veut que lors de l’entrée, les dîneurs parlent avec le voisin de gauche et, quand vient le plat principal, ils se tournent vers celui de droite. Au dessert, on peut choisir entre les deux celui ou celle qu’on préfère. On ne discute jamais politique, sexe et religion, sujets considérés comme exotiques dans un univers convaincu de représenter un peuple unique au monde. Les questions sur l’activité professionnelle sont jugées impolies tout comme sont bannis les prix de l’immobilier et les derniers déboires des célébrités, thème de prédilection des agapes citadines. En revanche, les attributs de l’existence champêtre de la « gentry » – vie du village, jardinage, écoles privées, chevaux, chiens…- mais aussi l’histoire ou les souvenirs de vacances à l’étranger, sont appréciés. Il faut aussi jouer des inépuisables nuances de l’humour."

 


Lu dans :
Marc Roche. Meghan, duchesse rétive aux codes de la noblesse. Le Soir 10 mars 2021. Extrait p.8
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.277

10 mars 2021

On s'amuse, papa

 

“J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.”
                            Louis de Funès


Un jour, rêvassant sur le môle de Bournemouth, j'observais un père et son tout jeune fils pêcher à la ligne, tableau touchant s'il en est. Un petit poisson impropre à la consommation échappa à la nasse, mais pas au gamin qui s'en saisit pour le frapper sur le sol avec joie une vingtaine de fois. J'emportai l'image, et le mystère de la cruauté innée tapie au fond de nous.

 
 

09 mars 2021

Métaphore végétale

 

"Épissures: assemblage de deux cordages non par un nœud disgracieux ou une attache métallique, mais par l’entrelaçage soigneux des torons de l’un et l’autre."
Franceso Pittau



Epissure, un bien beau mot dont la définition constitue déjà tout un programme. Tresser patiemment, joliment, tout ce qui fait nos différences et notre richesse. On peut poursuivre la métaphore par la description des cordons de chanvre faits de fibres toujours nouvelles, prenant la relève de celles qui s'achèvent et qui, tressés, forment néanmoins une corde unique qui ne se rompt pas, filiation entre les vivants et les morts.


Lu dans:
Francesco PITTAU, Épissures, Arbre à paroles, 2020, 258 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-692-4
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 232

08 mars 2021

Fleur de désert

 

"En cette nuit,
en cet instant de cette nuit,
je crois que même si les dieux incendiaient
le monde,
il en resterait toujours une braise
pour refleurir en rose
dans l'inconnu."
        Philippe JACCOTTET. Fragments soulevés par le vent

 

Dans le petit désert de Lompoul au Sénégal, une fleur, étonnée d'être là, se résout à ne vivre qu'un jour. Une photo d'elle me rappelle qu'aucun désert n'est totalement désespéré. 



 

Lu dans:
Emmanuelle Dourson. Si les dieux incendiaient le monde. Grasset. 2021. 256 pages. Extrait Exergue p.9

06 mars 2021

Tu ne voleras pas

 

"Comme j’aime cette ville où non seulement personne ne songe à s’approprier le bien d’autrui, mais où l’idée même que cela puisse arriver paraît inconcevable! "
                        Corinne Atlan



"Mon quotidien est troué de grands moments d’étourderie. Ce matin, par exemple, je me rends à vélo jusqu’à une petite boulangerie. (..). Sur le chemin du retour, mes baguettes tout juste sorties du four dans le panier porte-bagages, je ne peux m’empêcher de pester intérieurement contre le réparateur de bicyclettes chez qui j’ai fait une révision la veille. Il m’avait promis de me rendre l’engin comme neuf. Or la sonnette est un peu voilée et il reste des traces de rouille sur le cadre. Une négligence qui n’est guère coutumière des commerçants ou artisans japonais, perfectionnistes et attentifs au moindre détail…C’est seulement en mettant pied à terre, une fois arrivée chez moi, que je me rends compte que je me suis trompée de monture  ! Cette bécane grise et non cadenassée, comme la mienne, devait être garée elle aussi devant la boulangerie. Je repars illico en sens inverse. En arrivant, je remarque un homme d’une cinquantaine d’années errant comme une âme en peine sur le trottoir. Il va et vient le long de l’avenue, l’air solitaire et désemparé comme un héros romantique égaré dans une lande déserte. Je suis sûre que c’est le propriétaire du vélo. Renseignement pris, c’est bien lui en effet. Je lui explique ma bévue, il reste de marbre face à mes courbettes réitérées. Il n’a même pas l’air soulagé d’avoir retrouvé sa bicyclette. On dirait qu’il vient de vivre un événement surnaturel. Certain de s’être garé à cet endroit, il devait se demander s’il n’avait pas été ensorcelé par une renarde, comme on dit ici. Voilà sans doute près d’une demi-heure qu’il est là, effaré, ne sachant que faire. À aucun moment il n’a envisagé que quelqu’un ait pu subtiliser son vélo. Ou bien, s’il y a pensé, il n’avait pas la moindre idée de la conduite à tenir en pareil cas. Parce que cela n’arrive jamais. Un peu honteuse, je lui ai rendu sa bicyclette, ai enfourché la mienne. Je me suis retournée pour incliner la tête une dernière fois en guise d’excuse. Debout sur le trottoir, immobile, il me regardait m’éloigner, avec l’air perplexe d’un homme face à une énigme." 


Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait pp. 82-83

05 mars 2021

Le goût du frais

 

"Dans ce petit restaurant, je m’extasie sur le goût délicat d’un carré de tofu soyeux, farci de minuscules poissons. La patronne livre sa recette  : déposer un bloc de pâte de soja bien frais dans une casserole d’eau froide où frétille de la blanchaille, faire chauffer doucement. Quand l’eau devient brûlante, les poissons se réfugient dans la fraîcheur du flan de soja, ce qui ne les empêche pas, naturellement, de finir ébouillantés. Soudain, le plat n’a plus tout à fait la même saveur. La cuisinière ajoute fièrement  : «  C’est préparé avec des poissons vivants  : on ne peut pas imaginer plus frais.  »  
                    Corinne Atlan

 

Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.261

04 mars 2021

Le temps suspendu

 

"Foyer" est un mot que j'aime employer, car il réunit à la fois l'amitié, la chaleur et la proximité. 
                        Ivan Illich
 
 

C'est comme si le temps s'était arrêté. Quelques bouts de bois rassemblés font un feu, quelques notes murmurent une musique, quelques rondins dessinent une scène. On pressent sans le dire qu'on vit un moment rare, et que l'absence de mots n'est pas du silence mais une infinie présence. C'est la fin d'une histoire commune, cette heure où le jour hésite à basculer dans la nuit et qu'il importe de célébrer. On a allumé les brindilles à la loupe, concentrant les derniers feux du soleil en un foyer incandescent. C'est comme une famille, presque mieux, et on laisserait tout son héritage pour que ce moment se prolonge. Dernier chant, quelques notes de flute scellent ce qui s'est vécu. On rassemble les braises, chacun s'enroule dans sa couverture et la nuit nous enveloppe dans nos rêves.


  
Lu dans:
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 224

03 mars 2021

Sagesse d'ivan Illich

 

"Notre société ressemble à cette machine implacable que je vis une fois dans un magasin de jouets à New York. C'était un coffret métallique. Il vous suffisait d'appuyer sur un bouton et le couvercle s'ouvrait avec un claquement sec. Une main métallique apparaissait alors. Ses doigts chromés se dépliaient, venaient saisir le bord du couvercle. Ils tiraient et le couvercle se refermait. Comme c'était une boîte, vous vous attendiez à pouvoir y trouver quelque chose. Elle ne contenait qu'un mécanisme de fermeture automatique."
                        Ivan Illitch



Considérez une journée qui vous serait offerte, hier, ou demain par exemple. Placez-y tout ce qu'on vous a vendu pour gagner du temps, du rêve, de l'aventure, de l'espace. Chic maison, smart TV, bling auto, big robot, speed PC, space audio. Ajoutez-y ce qu'on vous loue au mois pour lire, écouter de la musique, voir des films, laver votre auto, bénéficier des services d'un réparateur, d'un dépanneur, d'un nettoyeur sans limitation aucune. Chacune de ces merveilles contient son contrat d'entretien, son assurance, sa pilule de fin de vie qui vous amènera à la remplacer par une plus rapide encore. Vous disposiez d'une journée vaste comme le désert de Gobi, vous en avez fait un capharnaüm où chacun de vos pas fait tomber un vase chinois. La boîte de Pandore n'était qu'un piège, laissant échapper nos rêves pour un mécanisme de fermeture automatique appelé progrès.
 


Lu dans:
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 233

02 mars 2021

T'as le bonjour du printemps

 

"Nous étions ensemble. J'ai oublié le reste."
                Walt Whitman(1819-1892)
 


Il y avait le virus, on a le(s) vaccin(s), et déjà s'annoncent les mutants du Bois de la Cambre, de la Boverie, de Louvain-la-Neuve. Une épidémie larvée qui ne dit pas son nom, printanière, dont les symptômes commencent à frapper nos plus jeunes, qu'une police guère féroce disperse comme elle peut aux cris de Liberté, liberté. Cheveux blonds, cheveux marrons.
Mêmes causes, mêmes effets: ce mercredi matin, le retour du soleil voit affluer en gare d'Ostende des trains bondés à 130% de leur capacité, que la police canalise ici aussi comme elle peut. Cheveux gris, cheveux blancs. Hormis la différence d'âge, rien ne sépare vraiment ces deux groupes, et pas plus les uns que les autres ne mettent vraiment en danger l'ordre sanitaire, mais on ressent diffusément que cela se complique.
Je regarde les uns, et puis les autres, m'interrogeant: de quel groupe suis-je au fond de moi? Pour le savoir, peut-être me faudrait-il partager "une parenthèse inattendue" du nom de la mythique émission de France 2 où Frédéric Lopez invitait trois personnalités de profession différente à vivre pendant 24 heures dans une cabane isolée et à réfléchir sur leur parcours. Laisser se croiser librement, attentivement, autour d'une fricassée,  les paroles de l'étudiant, du retraité, du policier et d'un quidam pour imaginer une sortie par le haut de cette année sans fin. Quand on repava le Quartier latin en 68, les plus enhardis partirent dans les Cévennes élever des moutons, et la vie reprenait en mieux. De quels moutons dans quel Larzac sont faits nos rêves en ce mois de mars 2021? Manquerions-nous de prophètes capables d'un discours alternatif au sempiternel "les chiffres sont mauvais" asséné depuis des mois? Le meilleur est peut-être devant nous, mais à inventer.


Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 454 .  Walt Whitman (1819-1892) s'est imposé dans ce recueil comme le « poète américain », recueil qu'il ne cessera de remanier et d'augmenter tout au long de sa vie. Il en ouvre la première édition, en 1855, par une préface, véritable manifeste et déclaration d'indépendance de l'Amérique littéraire et de l'idéal américain : il chante la splendeur de la nature et les grands espaces, l'esprit de Frontière, la démocratie. Figure de la marginalité, guide mystique de la Nation, Whitman ouvre ainsi la route aux prophètes de la beat generation.

27 février 2021

Quand meurt le poète

 

"Je redescendrai le chemin de la journée
de peur d'avoir laissé quelque chose derrière moi.
Me comprendras-tu? Je n'ai pas le moyen de rien perdre,
car je voudrais ne pas vieillir,
mais simplement mûrir de toutes mes années."
                    Philippe Jaccottet


Pareils aux produits frais, les hommes sont inégaux devant l'âge, car mûrir n'est pas vieillir. Comme le suggère Sekiguchi, entre le veau et la vache qui a mis bas, le goût de la viande n'est pas le même: le dernier porte le goût du temps vécu, qui est le contraire d'une désintégration. Le poète, traducteur et critique littéraire suisse Philippe Jaccottet, est décédé rassasié d'années dans la nuit de mercredi à jeudi à l'âge de 95 ans. Ses traductions étaient des œuvres littéraires à part entière, faisant dire à son ami Giuseppe Ungaretti que, grâce à Jaccottet, il était meilleur en français qu’en italien. Tout récemment, l'auteure belge Emmanuelle Dourson avait puisé dans sa traduction de l'Odyssée le titre (Si les dieux incendiaient le monde) et le fil conducteur de son premier roman. 



Lu dans:
Philippe Jaccottet. L'effraie, et autres poésies. Gallimard. NRF. 1979. 61 pages.
(*) Ryoko Sekiguchi. Nagori. La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter. P.O.L. 2018. Folio 6776. 142 pages. Extrait p.60
Emmanuelle Dourson. Si les dieux incendiaient le monde. Grasset. 2021. 256 pages.

26 février 2021

Féconde ignorance

 

" Ce qu'on ne connaît pas on l'enseigne. "
                Tristan Bernard


Aphorisme demeuré longtemps énigmatique, rangé dans le rayon des phrases amusantes mais incompréhensibles. Récemment, un mail amical me souffle "qu'on enseigne  toujours mieux  ce qu'on doit apprendre".  Les questions qu'on se pose, et les pistes déjà parcourues pour y trouver une solution, voire le désapprentissage d'anciennes certitudes devenue obsolètes, ne constituent-elles pas le meilleur des transferts de connaissances? Rien n'est aussi stimulant qu'un enseignement qui questionne plutôt qu'il n'affirme. L'un ouvre les portes, l'autre les ferme. Magie de l'intelligence collective: tout ce que des hommes peuvent rêver, questionner, mettre en doute, d’autres hommes, leurs élèves, le réaliseront ou y trouveront des réponses.


25 février 2021

Mort d'un poète

 "Si tu n’as rien à dire, ne le dis pas."
                    Lawrence Ferlinghetti



Lawrence Ferlinghetti, poète américain majeur du 20e siècle mais aussi libraire et éditeur, est mort lundi à l’âge de 101 ans dans sa maison de San Francisco, a annoncé sa librairie.


Lu dans:
Lawrence Ferlinghetti. Poésie, art de l'insurrection. Ed. Maelström. 2012. 98 pages.

24 février 2021

Sagesse de Rûmi

 

"Mourir n'est après tout que changer d'apparence
nous dégager de ce cocon de chair et d'os
comme nous avons dû quitter la poche d'eau.

Mais hélas nous serons plus nus qu'à la naissance
car même notre corps fera défaut.

Mourir n'est après tout qu'abandonner la place
en y laissant ces biens auxquels nous tenons tant.
Délivrés de leur poids, de leur valeur fugace
serons-nous libérés de l'espace et du temps?"
                Djalâl ad-Dîn Rûmî, dit Rûmî (1207-1273)



Ce fut ma dernière visite, il me cita Voltaire dont il lisait la Correspondance, dans la Pléiade. Il en possédait toute la collection, qui occupait trois rangées de sa bibliothèque. Sa culture était immense et raffinée, comme l'étaient ses livres.
Où est-il aujourd'hui? Nulle part sans doute, si on respecte ses convictions, rendu à l'azur dont il était issu. Où sont ses livres précieux? Quelque part, disséminés peut-être à la vente à la pièce. Nulle part, quelque part, n'exagérons pas notre importance. 

 

Lu dans:
Liliane Wouters. Le livre du Soufi. Le Taillis Pré.2009. 64 pages. extrait p.59

22 février 2021

Quand les cigognes

 

"Quand le soleil de la beauté
comme une journée de mai dans l'atelier de l'artiste        
brille sur ses travaux
celui-ci n'abandonne pas son travail  pour courir dehors
mais il songe avec joie au jour de fête
où il ira reprendre vie
à la lumière du printemps..."
                    Hölderlin

 
 
Demain le temps pourrait être maussade, les nouvelles ne pas être bonnes, le virus ne pas être vaincu. Belle occasion de tester une nouvelle prescription contre la morosité: afficher ces vers de Hölderlin sur la porte.
Une chose est sûre: le printemps reviendra, et les cigognes retrouveront leur nid. Dans l'âtre une flambée annonce les feux de camps, et l'âcre odeur des braises nous remémore le Cantique des patrouilles. Face aux bûches, ma femme se plaint de la lenteur de chargement du site des Gîtes de France: pas étonnant, on doit être des milliers en même temps à imaginer où nous serons cet été. Bonne fête aux scouts et aux guides dont c'est aujourd'hui la journée: le temps des camps reviendra.




Lu dans:
Hölderlin, Hypérion in Oeuvres, La Pléiade, p. 205 

21 février 2021

Sagesse de Martin Buber

 

"Chaque homme apporte au monde quelque chose de nouveau et qui n’existait pas avant lui. "
                        Martin Buber
 


Je pratique une médecine de gens modestes, qui ne sont jamais insignifiants. La discrétion de leur empreinte sur terre n'a de pareille que leur singularité. Je n'ai pas assez de mots pour mettre en évidence que le potage qu'ils ont créé ce matin est sublime, que le mot glissé dans ma boîte m'a ému aux larmes, que j'ai surpris leur chant et que c'était beau comme du Voulzy; que la description qu'ils font de l'influence de leurs parents possède une densité sans pareille, ou les espoirs reportés sur leurs enfants. Chacune de leurs vies est un roman, que j'édite pour eux en la leur racontant, traduite à l'encre bienveillante. Il y a tant de don gratuit dans la plupart de ces destins anonymes qu'on en remplirait des bibliothèques, pourquoi ne pas  le partager davantage quand on les croise?



 

Lu dans: Martin Buber. Le chemin de l'homme. Éditions du Rocher. 1999. 64 pages.

20 février 2021

Consignes pour ne pas laisser fondre le beurre

 

"Que faire de sa vie ? Elle secoua la tête, chassant les petites mouches noires de l’angoisse. « En tout cas, ne pas laisser fondre le beurre », se dit-elle."
                        Francis Dannemark
 

Chacun sa bulle, chacun son chemin. Choses à ne pas oublier en temps de Covid-19, anesthésiés par les consignes de la distanciation sociale: ne pas laisser fondre le beurre de la vie, et encore moins le laisser brûler dans la poêle. Donner de l'eau au canari pour éviter qu'il arrête de chanter, et ses croquettes quotidiennes au chien. Sortir les poubelles de notre tête, ne pas oublier la vieille maman interdite de visite dans sa maison de repos, le patient muré à l'hosto qu'on ne peut plus approcher, le grand fils à Louvain-la-Neuve dans sa bulle en kot dont il ne rentre plus le weekend, le chef Italien qu'on retrouvait dans son resto chaque samedi pour une Penne aux quatre fromages, la petite serveuse au noir qui nous servait une bière mousseuse sur la terrasse du bistrot en face de l'église, le pote Marc avec qui on la partageait, le vigneron alsacien qui nous approvisionnait chaque année en Gewurztraminer, le loueur de gîte dans le Sud de la France devenu un ami, l'ouvreuse du Vendôme, le toiletteur pour chien, à chacun sa liste du cercle des poètes disparus. Ces milles liens qui font une vie, dont il importe de maintenir les braises quand le quotidien se met à ressembler à ces beaux paysages d'hiver du peintre de Saedeleer. Le Covid c'est long, surtout vers la fin.



Lu dans:
Francis Dannemark. La misère se porte bien. Kyrielle 2020. 322 pages. Extrait p.144. Tirage limité disponible uniquement chez l'auteur francis.dannemark@gmail.com

19 février 2021

Un p'tit café?

 

"Un café n'est pas un café. C'est ce qui fait son prix. Souvent, une simple virgule dans le partage de l'instant. Vous voulez un café ? C'est déjà mieux qu'une simple formule de politesse. Donner quelques gouttes de chaleur à notre échange, une convivialité qui n'engage pas à grand-chose, mais propose un infime à côté, quelques gestes rituels, en marge des sujets que nous avons à aborder. (..) L'offre d'un second café — il est certain qu'il n'y en aura pas de troisième — est une façon pudique de signifier nous n'avons pas passé assez de temps ensemble, j'ai envie de parler davantage avec vous, et de prolonger l'atmosphère."
                    Philippe Delerm

 

Même quand on se fait un café pour soi, sa dégustation n'est pas intrinsèque. Il transforme l'essence du travail que l'on est en train d'effectuer, la qualité de l'ombre et de la lumière sur la terrasse en été. Parfois, on trouve dans certaines villes des cafés suspendus. Sur la petite ardoise, le patron en a écrit le nombre. Un café qu'un client a payé à l'avance, pour un autre client sans ressources et qui viendra, et pourra commander. Une jolie coutume, qui pratique une charité anonyme, sans imposer de remerciement. Café suspendu, c'est peut-être ça, le secret du café. Rester suspendu au-dessus de nos vies, dispenser un arôme chaleureux-amer, et, mine de rien, même quand il s'agit de quelques gouttes de ristretto très pures, changer la nature du temps. Suspendre.

 

Lu dans:
Philippe Delerm. La vie en relief. Le Seuil. 2021. 240 pages. Extrait p. 107

17 février 2021

Traduttore, traditore

 

"Aujourd'hui, lorsqu'on écrit une phrase dans Google et qu'on demande à Google-translate de la traduire, on obtient souvent des résultats très étranges. Par exemple, cette phrase de la Bible: «Et Dieu créa l'homme à son image ». J'ai demandé à Google de la traduire en allemand, puis je lui ai demandé de retraduire la phrase allemande en français, et à la fin de l'opération, quand le résultat est stabilisé, cela donne : «Et l'homme créa Dieu à son image » !
                        Barbara Cassin



 Il y a les mots qu'on prononce, et la manière de les accoler. Cela peut faire une sacrée différence. Google Trad fait ce qu'il peut.




Lu dans:
Barbara Cassin. Plus d'une langue. Bayard éditions. 2012. 67 pages.
cité par Jean-Michel Djian. Ivan Illich. L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 238 pages. Extrait: Exergue p.7

09 février 2021

Infiniment blanc

 

"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
                    Abbas Kiarostami

 


Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12

Il neige

 

"Les pas d'un homme dans la neige
Qu'est-il allé chercher
Reviendra-t-il
par le même chemin?"
    Abbas Kiarostami



Il neige, pour de vrai, et elle tient. Une petite patiente d'origine algérienne la découvre pour la première fois, émerveillée. Les trottoirs gardent trace des humains qui passent, le terre-plein central des pattes d'oiseau et de chien. En nuit noire, la neige révèle qu'il y eut de la vie le jour. Sur sa tablette blanche, s'écrit la mémoire récente de mon quartier sans distinction de richesse, d'âge, ou de qualité humaine. Chaque retour de la neige est un émerveillement d'enfance.



Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.9

08 février 2021

On allait vers l'été

 

 "Y aura-t-il un été cette année?"
                Rebecca. 4 ans.



Comme le note avec justesse Paolo Rumiz "il a quatre ans et chaque soir adore qu'on lui rappelle les anciennes vacances passées avec ses parents. La Sicile, la petite maison sur la mer à Chypre, la Hollande dans la remorque tirée par une bicyclette. C'est ce qui le tranquillise le mieux et il s'endort aussi sec. Les petits ont besoin d'être rassurés pendant cet état d'urgence, même s'ils ont l'air de le prendre par-dessus la jambe. Ils peuvent très bien s'amuser toute la journée et puis, pendant la nuit, crac, ils recommencent à faire pipi au lit. Leur problème, c'est : que va-t-il se passer demain ? N'ayant pas de lointains souvenirs pour les ramener à des temps normaux, ils se demandent si le caractère exceptionnel du temps présent ne va pas devenir définitif."

Et puis il y a ceux qui sont nés durant la pandémie, ou juste avant, et pour qui l'anormal est normal. Notre dernier petit-fils, 18 mois, a tellement bien assimilé les gestes barrières lors de sa fréquentation de la crèche qu'il nous tend le poing fermé pour toucher le nôtre en guise de bonjour ou d'au revoir. C'est mignon, et le sourire qu'il arbore dénote bien l'absence totale de frustration ou de souffrance, peut-être serions-nous bien inspirés de nous en imprégner.

 

Lu dans:
Paolo Rumiz. On dirait que l'aube n'arrivera jamais. Arthaud. 2020. 200 pages. Extrait p. 76

06 février 2021

Une authenticité floue

 

"Ma fille, elle n'a que faire des esprits de la nuit. Sa langue maternelle n'est pas le luo [ou dholuo, langue parlée au Kenya et en Tanzanie]. Pas même le swahili. C'est l'anglais. Quand je l'entends parler avec ses copines, c'est du charabia pour moi. Elles prennent un peu de tout... de l'anglais, du swahili, de l'allemand, du luo. Il m'arrive d'en avoir marre, et de leur dire: «Apprenez à parler au moins une langue correctement ! » 
—    Mais je commence à me résigner... il n'y a rien à faire. Les jeunes vivent dans un monde mélangé. C'est tout aussi bien, je suppose. Finalement, je préfère avoir une fille authentiquement elle-même plutôt qu'authentiquement africaine."
                    Rukia Odero

 

On devra s'y faire: nos petits-enfants férus de mangas, de clips courts sur TikTok, d'une écriture condensée et phonétique, et de tant d'autres choses dont nous ignorons jusqu'à l'existence sont aussi cultivés que nous le fûmes, authentiquement eux-mêmes dans un monde aux influences multiples. Comme l'est aussi d'ailleurs la patiente africaine reçue hier en consultation, au visage parcheminé et au langage mêlant un français minimal aux mimiques non-verbales et aux phrases courtes en swahili destinées à sa fille pour les faire traduire. Cette patiente emporte sur elle une enfance et une scolarité lointaines en brousse, une adaptation hasardeuse à des conditions de travail occidentales, un environnement bilingue, le suivi scolaire difficile de ses propres enfants. La difficulté de rester authentique à soi-même dans pareil parcours excuse bien quelques approximations linguistiques.




Lu dans:
Barack Obama. Les rêves de mon père. Presses de la Cité. 2008. 454 pages. Extrait p. 447

05 février 2021

Six petites notes

 

"Tandis que j'écrivais ces lignes, une petite phrase me hantait. Elle m'accompagnait. Six notes d'un trio de Mendelssohn, qui me prenaient par la main et m'encourageaient lorsque j'avais des doutes, me soufflant des mots venus de loin: « Mais si, tu peux ! »
                            Max Dorra



A chacun ses notes musicales pour franchir l'obstacle. Henry Bauchau décrit la main qui tient la corde grâce à laquelle il passera la faille le séparant du sommet. Il passe, et s'aperçoit que la main ne retenait rien, si ce n'est la confiance qu'il en était capable. Ces mots venus de loin, cette main qui n'est qu'une ombre, ce rayon de lumière qui nous éclaire soudain, tour-à-tour reçus ou donnés, sont actuellement plus que jamais précieux.



Lu dans:
Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être? NRF Gallimard. 2005. 292 pages. Extrait p.44

04 février 2021

Utopie musicale

 

"Utopie pour utopie, ne pourrait-on imaginer un projet de société qui ne soit pas seulement scientifique, mais aussi musical ? Un orchestre de jazz en serait le modèle, ce lieu de liberté créatrice, cette réunion de singularités, où chacun, dans le plus grand respect de l'autre, de son hérésie, écoute ses improvisations, prêt à les accompagner en douceur, à les soutenir avec tact. Et, sans hâte, à les relayer." 
                            Max Dorra


L'utopie de Max Dorra prend son inspiration d'une initiative du chef d'orchestre israélo-argentin Daniel Barenboïm qui anima en 1999 le West-Eastern Divan Orchestra, avec l'universitaire américano-palestinien Edward Saïd, afin de promouvoir la paix entre Israël et les Palestiniens. Cet orchestre comptait quatre-vingts jeunes musiciens israéliens et arabes (en particulier des Palestiniens). Il a fêté ses 20 ans en 2019 par deux concerts exceptionnels, à guichets fermés, à la Philharmonie de Berlin réunissant Daniel Barenboim, Anne-Sophie Mutter et Yo-Yo Ma, pour interprèter le Triple Concerto de Beethoven et la neuvième symphonie de Bruckner.


Lu dans:
Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être? NRF Gallimard. 2005. 292 pages. Extrait p.283

03 février 2021

Portes que j'aime

 

"Les rois ne touchent pas aux portes.
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse l'un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place, — tenir dans ses bras une porte."
            Francis Ponge

 

Qui se rêve président évolue dans un palais où rien ne s'oppose à sa progression. Qui se rêve humain savoure le bonheur d'empoigner une à une les poignées de ces obstacles sur notre route, ce corps à corps rapide qui débouche sur de nouvelles étendues. D'une main on la retient, tandis que déjà on la repousse. Les portes qui nous freinent nous ramènent au souvenir des premiers pas où chaque chute est une victoire.

 


Lu dans:
Francis Ponge. Le parti pris des choses. Folio Plus. 1942 (2009). 170 pages. Extrait page 44.

02 février 2021

La ville-enfant du divorce

 

"D'un geste lent, les bras des grues
Coupent le ciel en grands quartiers
En font des tentes pour les rues
Et mille éclats de vitriers.
Ceux qui viendront de leur enfance
Trouveront-ils entre nos murs
Assez de ciel et d'espérance
Pour y dessiner le futur ?

Au long des courbes imprévues
Les toits s'épaulent drôlement
Face au fortin d'ardoises nues
Face aux légers triangles blancs.
Dans cette ville d'un seul jet
Sans souvenirs et sans ratures
Laisserons-nous pour les projets
Assez de blancs dans l'écriture ? (..)

Sur tout chantier, sur tout chemin
Pour tout appel, pour toute faim
La ville est pâte entre nos mains
En serons-nous le bon levain ?"
        Antoinette Dalcq.        Louvain-la-Neuve. Naissance d'une ville


Le 2 février 1971, la première pierre de Louvain-la-Neuve était posée et ce geste marqua le début d’une grande aventure urbanistique, marquée pourtant du sceau de l'amertume. Comme l'écrivait avec sensibilité Antoinette Dalcq, "Louvain nous avait  trop gâtés, si vivante en son studieux passé, avec ses sombres canaux, ses clochers d'ivoire, ses arbres noueux et ses cours des collèges. Ceux qui, contre leur gré, s'en allaient donneraient le reste de leur vie pour déraciner l'arbre et pour le replanter, trouvant en eux assez de feu pour animer le cœur de la cité nouvelle. Mais la blessure mais la déchirure / La grande l'inutile et tragique coupure / Entre chrétiens qui œuvrent pour la vérité / Ensemble peut-être aurions-nous pu l'éviter ?"


Lu dans:Antoinette Dalcq. Estampes et médailles. Ed. J. Dieu-Brichart. 130 pages. Extrait pp. 55-57
Pour comprendre le Walen Buiten et la scission de l'Université de Louvain
https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Louvain


01 février 2021

Le mari tombé du ciel

 

"Ma mère rit à nouveau, et à nouveau je vis l'enfant qu'elle avait été. Mais cette fois je vis encore autre chose. Dans son visage riant, légèrement troublé, je vis ce que tous les enfants doivent voir, à un moment ou un autre s'ils veulent grandir : la révélation que leurs parents ont eu une vie avant eux, une vie séparée et différente, dont le fil se déroule très loin, jusqu'à des grands-parents, des arrière-grands-parents, dans un nombre infini de rencontres de  hasard, de malentendus, d'espoirs, de circonstances, de limites. " 
                Barack Obama


Le passé, cette terre inconnue. Que connaît-on de ses parents, des ses grands-parents? Une dizaine d'anecdotes cent fois racontées qui deviennent une histoire, le souvenir de quelques années communes, fractionnées entre boulot et école, ce qui laisse peu de temps à la parole.  Et une image d'eux qui se construit à partir de notre naissance, comme s'ils avaient vu le jour en même temps que nous. La semaine passée, je consacrai une fin de consultation pour évoquer avec une jeune adolescente l'image de son arrière-grand-père laveur de vitre, passé au-travers d'une véranda lors d'une chute mémorable. Il aboutit sain et sauf dans l'arrière-cuisine d'une jeune dame qui préparait une poule-au-pot. Elle en fut surprise, le dégagea des débris de verre et l'épousa. Mon adolescente ignorait tout de l'existence de cet aïeul et du récit fleur-bleue d'une histoire d'amour comme on en rêve, et y prit un plaisir manifeste.


 

Lu dans:
Barack Obama. Les rêves de mon père. Presses de la Cité. 2008. 446 pages. Extrait p. 146

30 janvier 2021

Jours de pluie

 

"J’aperçois au loin, dans le brouillard de pluie, le mince filet d’une cascade chutant de la falaise.
On dirait que la plaine a un besoin inouï de se désaltérer. Dans quelques heures, le sol sera à nouveau incendié de soleil."
                Joël Vernet



Une journée de pluie. Interminable, monotone, et puisque tout le monde le dit, déprimante?
Pas sûr. La pluie comble la soif des jardins, comme un verre d'eau fraîche le gosier desséché. Elle est une promesse de fruits, gratuite de surcroît, un vrai cadeau.



Lu dans
Joel Vernet. Petit Traité de la Marche en Saison des Pluies.  Fata Morgana. 2012. 32 pages . Extrait p.11

29 janvier 2021

Cette cage qu'on efface

 

"Pour faire le portrait d’un oiseau
Peindre d’abord une cage
Avec une porte ouverte
Peindre ensuite
Quelque chose de joli
Quelque chose de simple
Quelque chose de beau
Quelque chose d’utile
Pour l’oiseau

Placer ensuite  la toile contre un arbre
Dans un jardin
Dans un bois
Ou dans une forêt
Se cacher derrière l’arbre
Sans rien dire
Sans bouger…

Parfois l’oiseau arrive vite
Mais il peut aussi bien mettre de longues années
Avant de se décider
Ne pas se décourager
Attendre
Attendre s’il le faut pendant des années
La vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
N’ayant aucun rapport
Avec la réussite du tableau

Quand l’oiseau arrive
S’il arrive
Observer le plus profond silence
Attendre que l’oiseau entre dans la cage
Et quand il est entré
Fermer doucement la porte avec le pinceau
Puis
Effacer un à un tous les barreaux
En ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau

Faire ensuite le portrait de l’arbre
En choisissant la plus belle de ses branches
Pour l’oiseau
Peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
La poussière du soleil
Et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
Et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter

Si l’oiseau ne chante pas
C’est mauvais signe
Signe que le tableau est mauvais
Mais s’il chante c’est bon signe
Signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
Une des plumes de l’oiseau
Et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau. "

                    Jacques Prévert

 
 

 

Lu dans:
Jacques Prévert. Paroles. Ed. du Point du Jour. 1946. Folio n° 762. 1972. 256 pages.

27 janvier 2021

Mauvais rêve

 

"Agitant ses pattes
le scarabée renversé
tente de s’appuyer
contre le ciel".  
                Alejandro Jodorowski
 

 
Une nuit, il fut réveillé par la présence silencieuse de trois malfrats qui fouillaient soigneusement sa penderie, où il cachait l'argent. Ses nonante ans et sa faiblesse lui conseillèrent de se tenir coi, et à sa femme qui se réveillait à sont tour il intima "Dors Loulou, c'est un mauvais rêve." A tous ces scarabées renversés par l'inversion prolongée des repères, on est tenté de donner le même conseil dans l'attente d'être remis à l'endroit. Ce qui ne saurait tarder, car aucune nuit n'est sans fin.


 

Lu dans :
Alejandro Jodorowski. Les Pierres du Chemin.  Le Veilleur & Maelström. 2004. 140 pages. Extrait p.123

Sagesse de Villon

 

"Je connais tout
si ce n'est moi-même."
            François Villon. 1431-1463 (?)  


"Je connais bien mouches en lait,
Je connais à la robe l'homme,
Je connais le beau temps du laid,
Je connais au pommier la pomme,
Je connais l'arbre à voir la gomme,
Je connais quand tout est de mêmes,
Je connais qui besogne ou chomme,
Je connais tout, fors que moi-même.

Je connais pourpoint au collet,
Je connais le moine à la gonne,
Je connais le maître au valet,
Je connais au voile la nonne,
Je connais quand pipeur jargonne,
Je connais fous nourris de crèmes,
Je connais le vin à la tonne,
Je connais tout, fors que moi-même.

Je connais cheval et mulet,
Je connais leur charge et leur somme,
Je connais Biétris et Belet,
Je connais jet qui nombre et somme,
Je connais vision et somme,
Je connais la faute des Boesmes,
Je connais le pouvoir de Romme,
Je connais tout, fors que moi-même.

Prince, je connais tout en somme,
Je connais coulourés et blêmes,
Je connais mort qui tout consomme,
Je connais tout, fors que moi-même."
          


Je vous souhaite une bonne semaine.
CV


Entendu à mon réveil sur Klara, 24 janvier 2021. François Villon, Poésies diverses. Ballade des menus propos

 

26 janvier 2021

Ouvrir la cage

 

"Cheminer vers le point de vue.
De là haut, l'enfant embrassera du regard
ce qu'en bas il ne voyait pas.

Prendre de la hauteur.
Là, il pourra imaginer ce que serait,
    sera le futur,
    une nouvelle maison,
    une rivière qui longera sa maison,
sa main qui maintenant ne touche pas l'eau mais qui la touchera.

De là haut il touche tout du regard.
au fond du regard une nouvelle vie luit déjà."
            Philippe Devuyst

 
 
Faire confiance aux mots qu'on prononce, qui ouvrent la cage de l'oiseau triste, lui montrent un là-haut, lui miment comment on bat les ailes, où se trouve l'eau, où se trouve l'heure propice à s'envoler, pour cheminer vers le point de vue qu'en bas on ne voyait pas. 
N'être que celui qui entrouvre la porte.




Lu dans:
Philippe Devuyst. Douceur Violence. Autoédition. 2019.

24 janvier 2021

Jour de beauté

 

"Femmes assises ou se mouvant
les unes vieilles, les autres jeunes
les jeunes sont belles
mais les vieilles sont plus belles encore. "
Walt Whitman


A quoi bon comparer la beauté du Levant et celle du Couchant? L'une imagine le jour qui vient, l'autre se repose du jour qui va. Entre les deux, il y a la beauté du temps vécu.

 


Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 378

23 janvier 2021

Adieu l'Emile je t'aimais bien

 

"Même si tout s'arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s'il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,
Cela valait la peine d'être né,
D'avoir bu à longs traits le vin de l'existence,
D'avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D'avoir aimé, d'avoir lutté, d'avoir pleuré.

Je n'ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l'on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.
Mais j'ai parfois marché sur l'eau, flotté dans l'air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J'ai respiré un peu d'éternité."
            Rûmi (1207-1273)


 

Moment précieux ce matin, rassemblant autour d'un patient rongé par la maladie ceux qu'il a de plus chers. Il est à l'hosto, il va en sortir pour revenir chez lui, pour une semaine ou pour un an? car nul ne connaît l'heure. Il lui reste une ou deux tâches essentielles à mener à leur terme, quelques messages de vie à transmettre, préparer son épouse à l'inéluctable. Les mots échangés dans cette chambre d'hôpital aménagée en espace de rencontre, encerclée par le Covid, ont une densité particulière quand les jours se font rares, et j'admire plus que jamais cette médecine que l'on dit parfois si dure quand elle se fait si humaine.


 

Lu dans:
Liliane Wouters. Le livre du soufi. Editions Le Taillis Pré. Décembre 2009. 70 pages. Extrait p.64

20 janvier 2021

Ce passé qui nous encombre

 

"Me dépouiller.
Non seulement de ce qui m'encombre, mais encore, quand tout est éjecté, de ce que les choses ont laissé d'ombres.
Alors, peut-être, tendre des mains capables de recevoir,
capables de donner,        
de caresser la clarté qui habite ton visage."
            Philippe Mathy

 

Quand tout a été essayé sans succès, il reste la paix que procure l'oubli, cette faculté de ne garder que l'infime part des souvenirs qui nous font du bien. Jadis était proposé, une fois l'an, de "faire les grosses poubelles", qui faisaient de nos trottoirs des greniers ouverts à la curiosité des voisins, et épuraient nos maisons de tout "ce qui pourrait encore servir", héritage d'un passé qui encombre notre présent.  En se débarrassant des objets, on s’allégeait soi-même, et quand le trottoir était vide, c'est en nous qu'il y avait de la place. Ce service a disparu, mais on en peut garder la pratique intérieure.


Lu dans :
Philippe Mathy. Une eau simple. Éditions Le Taillis Pré.2005. 80 pages. Extrait p. 64

Sagesse de Luis Borges et de Dürckheim

 

"Chaque personne qui passe dans notre vie est unique.
Elle laisse toujours un peu d'elle-même, et s'en va avec un peu de nous.
Certains peuvent prendre plus que d'autres, mais aucun ne peut ne rien laisser."
                        Luis Borges



Le poids d'une rencontre ne se mesure pas à sa longueur. Un jour qu'il se désolait, Karlfried Graf Dürckheim laisse échapper ce cri: " Sapristi, je n'y arriverai jamais. ". Un petit vieux qui passait lui tapa sur l'épaule et lui dit: "Monsieur, ça ne presse pas." Ces quelques mots d'un inconnu, rapporte le vieux Sage de la Forêt Noire, suffirent pour le pacifier d'une façon durable. Ainsi d'un ami médecin, à qui je téléphonai un soir de fatigue, dont le seul conseil - il ne pouvait m'accorder que deux minutes avant de rejoindre une réunion - se résuma de manière lapidaire: "Tu sais, la surcharge ne se crée qu'à l'image de soi qu'on veut laisser." Lui-même sombra peu de temps après dans une solitude morale qui l'emporta; on ne bénéficie pas toujours de la sagesse qu'on apporte aux autres.
 

19 janvier 2021

Sagesse du soufi

 

"Aimer, c'est à travers le corps
Rencontrer l'âme, c'est aussi
Par les sentiers de l'âme aller
À la découverte du corps.
Aimer, c'est mêler l'âme au corps,
Le corps à l'âme, c'est encor
Du bout des doigts, au fond de l'être,
Toucher, sentir et reconnaître
Avec la chair, avec l'esprit,
Sans deviner lequel est pris
Et lequel prend, sans pouvoir dire
Qui se réveille et qui s'endort,
Lequel commence, où finit l'autre,
Quel est le vif, quel est le mort."
                Rûmi (1207-1273)



Émerveillement de redécouvrir à l'occasion d'un rangement le livre que Liliane Wouters consacra au poète soufi Rûmi. Une écriture venue du fonds des siècles nous murmure un essentiel que le vacarme pourrait nous faire oublier.



Lu dans:
Liliane Wouters. Le livre du soufi. Editions Le Taillis Pré. Décembre 2009. 70 pages. Extrait p.32

18 janvier 2021

Tenace oubli

 

"Il s'est souvenu d'un grand amour qu'il avait vécu des années auparavant.  Notre liaison s'est achevée tristement, a-t-il conclu. Elle est partie en me disant « Il faut m'oublier ». Il avait perdu son sourire.
- Et toi, qu'est-ce que tu lui as répondu ?
- Je lui ai dit: « Je t'oublierai tous les jours », a-t-il ajouté d'une voix éteinte."
                    Vassilis Alexakis



Hors d'âge, elle vient de perdre son mari, ils formaient un couple sans histoire et j'imagine sa peine. "C'était mon mari, mais ce ne n'était pas mon amoureux." Dessous le lit, surgit une boîte en carton et des photos jaunies. "Mon amoureux c'était lui." Un bel homme en uniforme, une belle et courte passion, et puis les familles...  On ne connaît jamais ce qui se cache dans les mémoires.


Lu dans:
Vassilis Alexakis. Je t'oublierai tous les jours. Folio. 2007. 256 pages 

16 janvier 2021

Comme à l'hôtel

 

"Je me souviens de jours où rien d'important ne s'était produit
Un café dans le bois près de la gare à Saint Nom-la-Bretèche
Le bonheur extraordinaire en été d'un verre d'eau fraîche. 
            Philippe Delerm


Il y a comme un bonheur dans l'air de la maison de repos ce matin. Petit-déj continental comme au Novotel: croissants,  crèpes, bacon & eggs, saucisse et lard émincé, café thé chocolat chaud, jus de fruits et surtout le sentiment d'être redevenu quelqu'un qui compte. Bravo le chef!


 

Lu dans :
Philippe Delerm. Journal d'un homme heureux. Seuil. 2016. 262 pages. Extrait p.215

14 janvier 2021

Semis d'hiver

 

"À la terrasse sur la table         un bouquet de mimosa
parfois je ferme les yeux         je suis à Uzès
avec les remparts de pierres blanches    les cyprès et les buis
le crépitement des cigales         le ciel bleu dans l’ogive d’un passage voûté
le mistral dans ma robe     un lézard qui détale
une rose     sur sa haute tige d’épines
résiste aux assauts du vent.
Ce soir     petit mistral
tu vas me manquer."
                    Corinne Hoex


Nous sommes riches d'images du passé, qui nous aident à nous projeter dans l'avenir, trésors soigneusement rangés dans les malles de nos têtes, souvenirs heureux de résidences de vacances "qui ont des regrets de coquillages et de goélands". 
S'y raccrocher n'est pas de la nostalgie, mais un travail de jardinier: on arrose les semis, qui feront les belles récoltes.


Lu dans:
Corinne HOEX. Uzès ou nulle part. Cormier. 2020. 84 pages.
Béatrice Libert et Pierre Laroche. La sourde oreille et autres menus trésors. Éditions Henry. 2020. 48 pages

Dédicaces

 

"Les séances de signature en librairie auxquelles je participais à mes débuts attiraient surtout des étudiantes . Vingt ans plus tard , elles étaient fréquentées majoritairement par des enseignantes. Aujourd’hui elles rassemblent essentiellement des dames aux cheveux blancs . Mon public a atteint l’âge de la retraite, c’est normal , cela fait quarante ans que j’écris . Il arrive cependant qu’une très jeune femme me demande une dédicace - C’est pour ma grand-mère, précise - t - elle . Elle vous aime beaucoup ."
                     Vassilis Alexakis
 

Un peu d'autodérision est une facette de la sagesse, celui qui a la capacité de sourire de lui-même ne s'ennuie jamais.




Lu dans:
Vassilis Alexakis. L'enfant grec. Stock. 2012. 320 pages.

13 janvier 2021

Le ballon venu de nulle part

 

"Ce quartier n'est pas un endroit, ai-je pensé, c'est une époque. je traverse une époque. J'ai ressenti une douleur inexplicable en voyant une collégienne d'une douzaine d'année, avec un tas de livres sous le bras, en train d'ouvrir la porte de sa maison. Je suis passé à coté de mon ancienne école primaire. Le mur qui protège la cour de récréation a été surélevé, il est haut de quatre mètres. J'ai entendu les cris des enfants. Soudain un ballon de basket est passé par dessus le mur et a atterri presque devant moi. Il a rebondi sur le capot d'une voiture puis au milieu de la chaussée et s'est arrêté devant l'entrée d'un immeuble. Il n'y avait personne dans la rue. J'ai ramassé le ballon et d'un coup de pied je l'ai expédié dans la cour. Aux cris des enfants j'ai deviné que le jeu avait repris. "Je suis venu pour vous renvoyer le ballon", ai-je pensé."  
                Vassilis Alexakis
 

Morceau d'anthologie, dans lequel les plus anciens d'entre nous se reconnaîtront. Ce retour dans la rue de notre école primaire, cette cour de récréation aux murs surélevés par-dessus lesquels se perd un ballon, le jeu des enfants dans un monde réel qui nous paraît soudain inactuel. La confrontation d'un passé récent dissous dans le présent de ces gosses, d'un monde qui nous est devenu petit à petit illisible. Et, magique, le renvoi du ballon dans la cour afin que se poursuive la partie. Cela porte un bien beau nom: la transmission, signe infime venu de l'autre côté du mur, d'une personne inconnue invisible passant là par hasard, et qui permet au match de se poursuivre.

L’écrivain franco-grec Vassilis Alexakis est mort hier. Auteur d'une importante œuvre romanesque, collaborateur du journal Le Monde, proche du premier ministre de gauche Alexis Tsipras, je n'en avais jamais entendu évoquer le nom. Il appartient à ces innombrables personnalités dont on n'apprend paradoxalement l'existence que lorsqu'ils sont morts: la nécessité de disparaître pour exister.   


Lu dans: 
Vassilis Alexakis. La langue maternelle. LGF. Livre de Poche. 1996. 285 pages.

10 janvier 2021

Sagesse d'Etty Hillesum

 

« Samedi matin, 7 heures et demie. Les troncs dépouillés qui grimpent devant ma fenêtre se couvrent maintenant de jeunes feuilles vertes. Une toison bouclée sur leurs corps d’ascètes, nus et durs. Impressions d’hier soir, dans ma petite chambre. Je m’étais couchée de bonne heure et, de mon lit je regardais au-dehors par la baie ouverte. On aurait dit, une fois de plus, que la vie avec tous ses secrets était tout près de moi, que je pouvais la toucher. J’avais l’impression de reposer contre la poitrine nue de la vie et d’entendre le doux battement régulier de son cœur. J’étais étendue entre les bras nus de la vie et j’y étais en sécurité, à couvert. Et je pensais: comme c’est étrange! C’est la guerre. Il y a des camps de concentration. De petites cruautés s’ajoutent à d’autres cruautés. En passant dans les rues, je peux dire de beaucoup de maisons: ici un fils est en prison, là le père est retenu en otage, ici encore on a à supporter la condamnation à mort d’un fils de dix huit ans. Et ces rues et ces maisons se trouvent tout près de moi. Je connais l’air traqué des gens, l’accumulation de la souffrance humaine, je connais les persécutions, l’oppression, l’arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi. Et pourtant, quand je cesse d’être sur mes gardes pour m’abandonner à  moi-même, me voila tout à coup reposant contre la poitrine nue de la vie, et ses bras qui m’enlacent sont si doux et si protecteurs - et le battement de son cœur, je ne saurais même pas le décrire : si lent, si régulier, si doux, presque étouffé, mais si fidèle, assez fort pour ne jamais cesser, et en même temps si bon, si miséricordieux. Tel est une fois pour toutes mon sentiment de la vie, et je crois qu’aucune guerre au monde, aucune cruauté humaine si absurde soit-elle, n’y pourra rien changer. »
                        Ettty Hillesum
 


Etty Hillesum, morte le 30 novembre 1943 au camp de concentration d’Auschwitz à 29 ans, tient son journal intime (1941-1942) et écrit des lettres (1942-1943) depuis le camp de transit de Westerbork aux Pays-Bas. Il n'est aucune détresse qui ne contienne une éclaircie, intime, fugace parfois, mais essentielle. On évoque Rosa Luxembourg, dans ses Lettres de prison, " Tâche donc de demeurer un être humain. C’est là vraiment l’essentiel. Et ça veut dire : être solide, lucide et gaie, oui, gaie malgré tout" , ou encore à Margarete Buber-Neumann  et son étonnant "Je ne regrette pas d'avoir été à Ravensbrück, car j'y ai rencontré Milena (Jesenská, qui fut l'amie de Kafka)."




Lu dans:
Ettty Hillesum. Une vie bouleversée, suivi de lettres de Westerbork: Journal 1941-1943.  Editions du Seuil. 1995. Points Documents. 408 pages. Extrait page 119

09 janvier 2021

Seul dans sa bulle

 

«Nous partageons ce besoin pressant de créer, et un désir urgent de rendre nos vies plus intenses.
Courir vite pour ne pas voir le temps s’enfuir.»,
                Kethévane Davrichewy



Il me partage qu'il n'en peut plus de brasser le vide, et qu'il sent pointer l'énorme envie de faire une folie. Au rang des bonnes nouvelles, il apprend que l'éclaircie sera pour juin. Cela fait long quand on est seul dans sa bulle, son petit appart, sa petite auto, son petit boulot, sa petite ville. Et qu'on a eu trente ans la semaine passée, fêtés seul car où se cachent les quelques amis de bistrot quand il n'y a plus de bistrot? Il s'attarde à la fenêtre, avec des rêves de  coquillages et de goélands, de vastes tablées où coule la bière et s'échangent les vannes bien grasses. S'accommoder d'une existence où rien ne se passe serait-il un art de vieux, comme le décrit bien Delerm: "En nous quittant, vers quatre heures, M. Brouard a dit : Faut que j'sort' les poubelles. le n'ai pu m'empêcher de penser qu'il était aussi pauvre de son temps libre que j'avais été riche du mien. L'âge y est pour beaucoup, je crois. Pour les plus anciens, le temps libre devient souvent dilution des tâches, étirement à l'infini de ce qu'il y a de moins intéressant. L'importance donnée aux contraintes matérielles et insignifiantes serait-elle le meilleur baume pour calmer les inquiétudes?"

Je lui avais souhaité bon anniversaire par téléphone, c'est peu de choses. Il m'envoie une carte de vœux, annotée sur l'enveloppe d'un merci avec une fleur naïve.  Qui donc inventa ce concept de bulle, dont la meilleure définition que je pus retrouver est "un nombre représentant la nullité, un ensemble vide."


Lu dans:
Kethévane Davrichewy. Un chanteur. Fayard. 2020. 300 pages.
Philippe Delerm. Journal d'un homme heureux. SEUIL. 2016. 272 pages. Extrait page 29

06 janvier 2021

Contaminés ou non, nous vivons tous comme des malades

 "Il n'existe que des versions de nous-mêmes, auxquelles nous n'avons pas adhéré pour beaucoup et dont nous voulons nous protéger pour la plupart. (..) Et c'est la nature aléatoire de notre rencontre avec notre moi déjà connu qui suscite une légère vague d'inquiétude."                     Toni Morisson




La récente classification des personnes à vacciner en priorité, résidents en maisons de repos, personnel soignant, personnes à risque, etc... ne constitue qu'un avatar des subdivisions que le subtil coronavirus a inoculé dans notre société depuis près d'un an. Derrière les fonctions "non-essentielles", empêchées de fonctionner, se cachent des personnes en souffrance autant matériellement que moralement: être étiqueté de non-essentiel est une honte, d'autant plus injuste qu'elle est aléatoire. On note au passage la violence de cette nouvelle hiérarchie, à laquelle s'ajoute la césure entre humains normaux et "personnes à risque", malades discrets dont la fragilité est révélée au grand jour, là où on pouvait être fragile sans que les collègues, la famille ou les voisins le sachent. Comme le souligne Claire Marin, philosophe des épreuves de la vie en raison de son propre parcours, "cette crise nous piège dans une visibilité contrainte, elle nous rend transparents malgré nous, elle dit qui nous fréquentons (lorsque nous devons identifier des cas contacts, notre identité avant de passer commande à table, l'endroit de villégiature dont nous rentrons), elle rend publique une partie de ce qui restait encore, dans cette époque de la grande exhibition, secret ou privé." Sans oublier la logique sanitaire qui crée des malades potentiels, désigne comme vulnérables des personnes âgées qui ne se seraient jusqu’alors pas définies comme telles, fragilité décrétée et expérience violente, comme un vieillissement soudain et accéléré. 

Classification exacerbée également par l'ouverture de notre intimité aux regards extérieurs lors des téléconférences professionnelles "qui donnent à voir l’envers du décor : les intérieurs bourgeois, bohèmes, minimalistes ou surchargés de nos collègues, des artistes, des journalistes, des responsables politiques, les bibliothèques imposantes ou les étagères en kit, les lits superposés ou les grandes baies vitrées, les vis-à-vis oppressants ou la vue sur la mer. Le domaine privé l’est encore un peu moins qu’auparavant. Nous sommes entrés les uns chez les autres sans hospitalité." Insensiblement la pandémie s’est immiscée dans nos vies, dans nos gestes, nos habitudes et notre imaginaire: contaminés ou non, nous vivons tous désormais comme des malades, qui se protègent comme ils peuvent en désignant de plus malades qu'eux. 



Lu dans:
Toni Morrison. L'origine des autres. Trad. Christine Laferrière. Ed Christian Bourgeois. 2018.  92 pages.
Claire Marin. Contaminés ou non, nous vivons tous comme des malades. Propos recueillis par Nicolas Truong. 27 décembre 2020. Le Monde 

04 janvier 2021

Creuser son sillon

 

"Il y a beaucoup de choses que j’aimerais faire. J’aimerais conduire une voiture de course sur la piste d’Indianapolis. J’aimerais marquer un but lors d’un match de football américain de haut niveau. J’aimerais frapper une balle de baseball arrivant à cent miles à l’heure. Mais il faut savoir se tenir. Certaines choses sont au-delà de vos talents. Tout ce qui a de la valeur prend du temps. Il faut écrire cent chansons avant d’en écrire une bonne."
                    Bob Dylan

 
 


A l'aube d'une année, n'inscrire qu'une ligne sur la page blanche des projets à réaliser: creuser son sillon. S'accomplir en cuisine, en chantant, en dessinant, en gravissant des cols, en écrivant, que sais-je encore? il est tant de manières d'être sous le soleil, y consacrant l'énergie et le temps nécessaires: tout ce qui a de la valeur prend du temps. Notre ami George Bordage, qui nous lit sans aucun doute dans sa retraite outre-Atlantique, consacra un jour un cours entier à l'occasion de son doctorat Honoris Causa sur le thème de la continuité créatrice, évitant la dispersion des projets et des recherches. J'en retins une leçon: ce qui vaut pour la médecine est d'application dans nos vies. 



 
Lu dans:
Aureliano Tonet. Dylan, Prix Nobel de Sisyphe. Le Monde du 4 novembre 2016.

31 décembre 2020

Passage d'année

 

"La nuit n'est jamais complète
il y a toujours
une fenêtre ouverte
une fenêtre éclairée
il y a toujours un rêve qui veille
désir à combler     faim à satisfaire
un cœur généreux
une main tendue     une main ouverte
des yeux attentifs
une vie         la vie à se partager."
                Paul Eluard



Comment clore une année à ce point insolite, durant laquelle toutes les projections et anticipations furent suspendues, où tout fut susceptible d’être remis en question du jour au lendemain, vécu sur le mode de l’incertitude et de l’inquiétude? Une année où l'actualité du monde s'est confondue à notre actualité propre, concernant chacun d’entre nous. La tentation d'épiloguer sur le monde qui vient soudain m'abandonne, seules me viennent aux lèvres les paroles d'une patiente moralement épuisée à qui je suggérais la prise d'un antidépresseur: "merci, J'attendrai que ma joie revienne, qu'au matin je puisse sourire".  

Je me réjouirai bien sûr de l'arrivée du vaccin dans un mois, dans un an, mais surtout de partager dès potron-minet avec mes voisins l'odeur entêtante des croissants frais, le bruit familier du bus chargeant ses passagers devant la maison, la magie des guirlandes lumineuses célébrant l'année nouvelle, l'appel à distance s'assurant que les proches vont bien, le mot gentil envoyé à ceux qu'on aime, la main qu'on agite à la fenêtre au voisin d'en face, toutes ces minimes choses familières qui rythment nos journées et dessinent l'image du bonheur. Les pandémies les plus redoutables n'ont qu'une durée de vie limitée, s'en imprégner est déjà un traitement. 
 

30 décembre 2020

Patti Smith chante Dylan

 

“Les voix ne doivent pas être jugées en fonction de leur joliesse. Elles ne comptent que si elles vous convainquent qu’elles disent la vérité.”  
                        Sam Cooke


Et si la faille révélait le talent? Le 10 décembre 2016, Patti Smith représente Bob Dylan à Stockholm pour la cérémonie de remise du Prix Nobel de Littérature, où elle interprète le titre A Hard Rain's A-Gonna Fall. Après quelques notes, elle reste sans voix, envahie par une émotion aussitôt partagée par la prestigieuse assemblée. "Ce fut humiliant. L’orchestre jouait, la famille royale me regardait, la caméra me fixait, et un sentiment d’horreur m’a envahie. Je n’avais jamais été intimidée en montant sur scène. Mais le plus extraordinaire, c’est ce qui s’est passé après : j’ai reçu une avalanche de messages. Cet échec a rendu ma performance plus humaine. Les moments qui expliquent notre humanité sont ceux qui nous tombent dessus. J’ai appris quelque chose : les gens vous pardonnent une erreur en public si vous êtes honnête sur ce qui se passe."  Nos désastres ne sont jamais que l'envers de ce qui nous fait grandir, et pour ceux qui en douteraient il reste à découvrir ce moment d'anthologie.  


Lu dans:
Patti Smith. On peut difficilement montrer son amour sans montrer sa colère. Anatxu Zabalbeascoa. LENA. Le Soir du 12 décembre 2020
Patti Smith performs Bob Dylan's "A Hard Rain's A-Gonna Fall" - Nobel Prize Award Ceremony 2016. YouTube. https://youtu.be/941PHEJHCwU

28 décembre 2020

Une vie de mouche

 

"Au Manoir Hovey, au bord du lac Massawippi (Québec), on sert en juillet un plat dit de pommes hivernales; il s'agit de pommes gardées sur l'arbre jusqu'au dernier moment. Le chef Francis Wolf laisse les pommes geler et dégeler sur l'arbre jusqu'à la fin de l'hiver, afin de les cueillir à un moment où la saveur est devenue incroyablement intense. Certes, les fruits sont noircis et difficiles à travailler, mais si les fruits cultivés uniquement pour notre consommation sont des produits pour ainsi dire d'enfants gâtés, ces pommes, qui ont passé deux saisons sur l'arbre, auront vécu une vraie vie de pomme. Elles n'ont pas traversé que des moments faciles, mais elles n'en sont que plus extraordinaires à ce titre. "
                            Ryoko Sekiguchi


Ivry Gitlis, décédé ce jeudi à 98 ans, refusait qu'on parle de "son" Stradivarius mais suggérait qu'il n'avait été lui-même qu'un locataire passager permettant à son instrument de vivre sa vie de violon. Concéder à chaque chose, chaque personne qui nous entoure le droit de vivre sa vie propre sans tenter de se l'approprier à son seul usage est une sagesse. Un jour, quittant notre verger, un de mes petits-fils âgé de trois ans me fit arrêter la voiture afin de permettre à une mouche de rejoindre sa vie de mouche: "on n'a pas le droit de l'enlever à sa famille." Il avait raison, et me donnait sa première leçon de philosophie. Il l'ignore, mais dix ans plus tard j'en garde l'enseignement.


Lu dans :
Ryoko Sekiguchi. Nagori. La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter. P.O.L. 2018. Folio 6776. 142 pages. Extrait pp 74, 75