12 mars 2009

Une très vieille petite fille

"Maintenant je suis une très vieille petite fille. Vous, il me semble que vous avez grandi, je me trompe?"
Michèle Lesbre


La femme qui parle est très très âgée, et s'adresse à une jeune amie qui revient d'un long voyage à la recherche d'une personne aimée et perdue. Elle se décrit, "petite fille, je vivais dans la folle attente de la vie. Je croyais qu'un jour, brusquement, la vie allait commencer, s'ouvrir devant moi, comme un lever de rideau, comme un spectacle qui commence. Il ne se passait rien , et il se passait des quantités de choses, mais ce n'était pas ça, on ne pouvait pas dire que c'était la vie, et il faut croire  que je persiste à être une petite fille car je continue à attendre cette vie qui va venir."  On croit relire Romain Gary et son héros passionné de cerfs-volants « …j’avais sous mes yeux l’exemple d’un homme mûr ayant su conserver en lui cette part  de naïveté que ne devient sagesse que lorsqu’elle vieillit mal.» L'ami perdu de Michèle Lesbre fabrique, lui aussi, curieuse coïncidence, des cerfs-volants pour tous les gosses de son village sibérien. L'une et l'autre réfutent la trop utilisée formule "vous avez toute la vie devant vous, mais c'est quoi toute la vie?" car "il est parfaitement évident qu’un homme qui a voué toute sa vie aux cerfs-volants n’est pas dépourvu d’un grain de folie. Seulement se pose ici une question d’interprétation .Il y en a qui appellent çà « grain de folie », d’autres parlent aussi d’ « étincelle sacrée ». Il est parfois difficile de distinguer l’un de l’autre. Mais si tu aimes vraiment quelqu’un ou quelque chose , donne-lui tout ce que tu as et même tout ce que tu es , et ne t’occupe pas du reste … Il y eut sur sa grosse moustache un rapide passage de gaité . »  (Romain Gary) 

On termine sur Nâzim Hikmet, et son superbe "Nous sommes au bord de l'eau, le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie. L'eau est fraîche, le platane est immense, moi j'écris des vers, le chat somnole, nous vivons Dieu merci, le reflet de l'eau nous effleure, le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie." Zou. La journée est déjà finie. Je n'ai pu quitter sans le terminer ce dernier ouvrage de Michèle Lesbre, dont j'avais entamé la lecture ce matin dans le métro. J'y ai voyagé de surprise en surprise en y découvrant plusieurs références littéraires connues et aimées, éveillant plein de souvenirs d'anciennes lectures, de Milena (morte à Ravensbrück, amie de Kafka, Lettres à Miléna) à Claude Roy, Camille Claudel ou Olympe de Gouges (Déclaration des droits de la femme, découverte dans Ziegler la semaine passée). Quand une journée se lève sans soleil et sans projet particulier, essayez la lecture. 

Lu dans:
- Le canapé rouge. Michèle Lesbre. Sabine Wespieser Editeur. 2007. 150 p. extrait p.102
- Les cerfs-volants. Romain Gary. Folio 1467. 1983. 384 p. extraits p. 17 et p. 30  (merci à  Anne Weerens pour les extraits de Romain Gary)

10 mars 2009

Il était plus que lui, il était un peu moi (Bécaud)

"La véritable amitié est peut-être le sentiment le plus désintéressé qu'il y ait. L'amour en général n'est pas désintéressé, l'amitié oui."
Dino Buzzati
La même journée voit se succéder la lecture de cette phrase de Buzzati et le récit d'une patiente, adepte de scrapbooking, heureuse comme tout de s'être trouvée enfin, à plus de cinquante ans, UNE amie avec qui tout partager, se payer des fous-rire, partir faire du lèche-vitrine à la rue Neuve, lire les mêmes livres et écouter les mêmes disques. Diverses circonstances l'ont privée de cette expérience durant l'enfance et l'adolescence. Elle s'est mariée (merci tout va bien de ce côté), deux enfants mariés et aimants, un métier épanouissant, le confort matériel suffisant pour bien vivre. Et maintenant, une amie. Elle se raconte sans détours, toute heureuse de ce qui lui arrive, et paraît rajeunie de trente ans. Et si l'émerveillement venait de l'inattendu, du non-espéré qui prend forme, de cette couleur soudainement neuve du fond de l'air qui vous fait réenchanter le monde. Un effluve neuf dans l'habituel d'une existence et le décours des années soudain s'inverse. 

Lu dans
Charles Juliet. Ces mots qui apaisent. P.O.L, 2008, 231 p, extrait p.78

08 mars 2009

Les circonstances ne s'y prêtent pas

"Etre bon, qui ne le voudrait ?
Mais sur cette triste planète,
Les moyens sont restreints,
L'homme est brutal et bas.
Qui ne voudrait par exemple être honnête?
Les circonstances s'y prêtent-elles?
Non, elles ne s'y prêtent pas."
Bertolt Brecht, Chant de Peachum, L'Opéra de Quat'Sous


"À l'aube du 11 mai 1996, deux alpinistes japonais et leurs trois sherpas sortent de leurs minuscules abris accrochés sous une arête de la face nord de l'Everest. Ils se trouvent à une altitude de 8 300 mètres. Leur but: réaliser l'ascension du massif (8 848 mètres d'altitude) par la face nord. Pour parcourir les 548 mètres de dénivellation et les 1 500 mètres de distance, ils prévoient un maximum de neuf heures (descente comprise). Le calcul est serré: s'ils veulent survivre, il faut qu'ils soient de retour avant la nuit au camp numéro 3. Les conditions sont extrêmement difficiles. La tempête s'est levée. Ils commencent la montée. Au-dessus d'un escarpement rocheux, à la cote 8500, s'élève un promontoire. Là, dans la neige, à quelques centimètres de leur voie d'ascension, les Japonais et les sherpas népalais aperçoivent un alpiniste indien blessé, épuisé, et partiellement gelé. Mais il parle encore. Les Japonais ne s'arrêtent pas et poursuivent l'ascension. Plus tard dans la matinée, à 8630 mètres d'altitude, une pente verticale, un rocher couvert de glace de 30 mètres d'à-pic, les arrête. Ils remplacent leurs cylindres d'oxygène et mangent un morceau. En tournant la tête à droite, le premier Japonais découvre deux autres Indiens. L'un est couché. Il agonise. L'autre est simplement accroupi dans la neige. L'expédition japonaise poursuit sa montée. Aucun de ses membres n'aura tendu ni nourriture, ni bouteille d'oxygène au survivant. Aucun mot n'aura été échangé. Juste des regards. Trois heures et demie plus tard, les cinq grimpeurs, après des efforts surhumains, atteignent le sommet de l'Everest. À leur retour, les sherpas népalais parlent. Ils sont sous le choc. Dans une expédition en haute montagne, comme en haute mer, le capitaine commande, les autres obéissent. Mais les sherpas ne peuvent oublier les yeux suppliants des Indiens abandonnés. Un débat public s'engage alors en Inde et au Japon. Les journaux font les gros titres sur l'événement. Tant en Inde qu'au Japon, la conduite des alpinistes japonais est sévèrement critiquée. Ceux-ci organisent alors une conférence de presse pour se défendre. Le porte-parole de l'expédition, Elsukhe Shigekawa, âgé de 21 ans, explique: Nous escaladons ces grands sommets par nous-mêmes, au prix d'un effort qui nous appartient en propre. Nous étions trop fatigués pour apporter de l'aide. Au-dessus de 8000 mètres, on ne peut pas se permettre d'avoir de la morale."

L'analogie avec les situations concrètes vécues quotidiennement par les prédateurs du capital mondialisé saute aux yeux. À partir d'un certain volume d'affaires, les dirigeants d'un empire financier, d'une société transcontinentale ne peuvent se permettre d'agir selon la morale. Leur progression constante, la survie et la constante extension de leur empire exigent une conduite totalement amorale."

Commentaire 
Je m'en voudrais de ne pas compléter l'extrait de Ziegler du commentaire suivant, que je trouve fort pertinent. Jean Ziegler n'est sans doute pas alpiniste, ni plongeur, moi non plus. Qu'aurions-nous fait dans de pareilles circonstances? Juger à distance, et sans avis contradictoire, n'est sans doute pas une fort bonne idée. 

Denis a écrit :
Hum. Ce me semble nettement plus compliqué que cela, cher Carl. En effet je te rappelle que récemment une équipe de secours (péruvienne sauf erreur, peu importe) a été obligée de laisser mourir sur place un alpiniste plutôt que de tenter de l'emmener, ce qui était, selon eux, physiquement impossible. Je souligne équipe de secours, partie pour aider une cordée andine (italienne) en perdition. Je ne t'apprends rien en signalant que je suis plongeur (certes modeste mais nanti de quelques diplômes), discipline très proche de l'alpinisme. C'est peut-être dur, mais si un camarade de plongée "dévisse" à 40m et plonge vers les 50/60m, le suivre pour l'aider porte un nom: suicide. Idem s'il part comme un boulet de canon vers le haut. Cela se trouve repris à foison dans tous les manuels, parce que, même si cela n'arrive que très rarement (la plongée de loisirs est bien moins dangereuse que l'alpinisme himalayo-andin), il faut y être prêt. Ce qui est certes choquant ici c'est qu'ils aient poursuivi leur escalade... mais porter un blessé? Ils ne seraient jamais revenus, selon toute probabilité (je dis probabilité parce que je ne suis pas alpiniste, aux experts de se prononcer). A 8000 mètres avec l'hypoxie c'est quasi impossible. Bien à toi. Denis

Lu dans:
  • Les nouveaux maîtres du monde. Jean Ziegler. Points. Fayard. 2002. extraits p.91,  pp 101 à 103
  • L'Opéra de quat'sous (Die Dreigroschenoper), Chant de Peachum, Bertolt Brecht et Kurt Weill, 1928.
  • Le récit détaillé de l'ascension est fourni par Richard Cowper et publié dans le Financial Times de Londres. Il a été repris et traduit par Le Monde, 26-27 mai 1996. L'ascension de l'Everest au mépris de la vie humaine.

Art et réalité

"L'art ne copie pas la réalité, mais la rend visible."
Paul Klee
et pour ne pas oublier un hommage à toutes les femmes dont on célèbre la journée , cette vidéo découverte

07 mars 2009

Haiku glané à la Foire du livre

"Rien qui ne m'appartienne sinon la paix du coeur et la fraîcheur du ciel."
Kobayashi Issa

Le moment du passage

Vient de paraître.  Il n'est pas à La foire du livre (snif), mais disponible sur le Web: l'année 2008 d'Entre café et journal a pris la forme d'un petit opuscule sans prétention, mais qui nous permet de rédécouvrir sous une forme différente ce qui fit notre quotidien en 2008. Année étrange, d'où le titre. Doté d'un ISBN (978-1-4092-4838-5), il est en théorie disponible dans les bonnes librairies sur commande, chez Lulu et les autres maisons de diffusion en ligne. Les frais d'envoi attteignent hélas le tiers du prix de vente, aussi en ai-je gardé quelques-uns à disposition chez moi si l'un ou l'autre souhaite offrir un cadeau original, peu de risque en effet que l'élu l'ait déjà. Signalez-moi votre adresse postale et je vous l'enverrai volontiers (10€, à prix coûtant, frais d'envoi inclus, contre 15€ + 5€ en commandant en ligne).  

Support independent publishing: buy this book on Lulu.

06 mars 2009

Eloge de rien

"Le rien est toujours parfait, le quelque chose a toujours ses défauts."
Fritz Zorn
Le Rien, et son jumeau l'Infini, fascinent. Si un rien l'habille, une fille de rien vous fera volontiers la bise (ou plus si affinités comme dans les petites annonces Rencontre) pour deux fois rien, sachant que deux fois rien c'est déjà quelque chose (R. Devos). Un anonyme a écrit il y a trois siècles un "Eloge de rien dédicacé à personne", et on le réédite encore aujourd'hui. Peut-on dans ses conditions encore croire en quelque chose? 
 
  
Lu dans
Fritz Zorn. Marz. 1977. 1979 pour l'édition française (Mars) parue chez Gallimard. NRF. Du Monde entier. 

05 mars 2009

Un au-delà si proche

"L'homme peut être un nain quand il pense, mais un géant quand il rêve."
Holderlin, cité  par Pierre Mertens


Joli, proche de la phrase cueillie au vol d'une conférence de Jean Christophe Rufin lundi soir qui croit "fermement à un au-delà dans le présent, un domaine situé non pas après la vie mais derrière elle. Qu’on l’appelle le rêve, l’imaginaire, la création, il existe et je le fréquente assidûment."  Je vous souhaite vivement quelques moments dans votre au-delà illimité aujourd'hui. 

Lu dans
Le remède? La création. Camille Perotti. La Libre Belgique. 5.3.09. p.20

04 mars 2009

Des oxymorons et autres plaisirs minimes

"On me montre dans le foyer un "mange-debout" ! C’est ainsi qu’on semble appeler ces tables hautes, faites pour y déposer l’assiette ou le verre lors de réunions où l’on se tient debout. On trouve sur les sites de vente des tables mange-debout, des tabourets mange-debout."
J. Mercier
 
On s'amuse de peu lors du petit déjeûner, mais l'expression "tabouret mange debout" m'a fait sourire ce matin. J'avais jusqu'ici bien assimilé la notion de tabouret, petit siége à quatre pieds sans bras ni dos, exemple parfait d'un utile accessoire conçu pour s'asseoir dessus. Un détour par le dictionnaire m'apprend que par extension on nomme ainsi un petit meuble pour poser les pieds quand on est assis, ce qui devient franchement acrobatique dans le cas d'un "tabouret mange-debout". On peut imaginer toutes les positions du Kamasutra, on n'y arrive pas: ce néologisme surprenant, associant un couple de mots incompatibles comme le sont "réalité virtuelle", "force tranquille", "changement dans la continuité" ou "développement durable" demeure pour moi une trouvaille décidément amusante. Des sociologues ont vu dans la multiplication de ces oxymorons un marqueur du passage du 20ème au 21ème siècle, significatif de l'emprise croissante des publicistes et les spécialistes de la communication, passés maîtres dans l'art de travestir les contenus, les sens et les significations. Les signifiants sont vidés de leur sens premier, naturel, instinctif. Dans le cas présent, on nous explique doctement "que de nombreuses relations amicales naissent parmi des personnes qui se retrouvent autour de la même table ou tabouret mange debout lors d’un événement. Ces derniers ne sont donc pas seulement des objets très pratiques, mais aussi les déclencheurs de la communication humaine." Jusqu’à ce matin inconnus, ils prennent une valeur sociale incroyable. Surprises du langage, d'un amusement fugace, nous voilà plongés tôt le matin dans une réflexion sur la société. En voiture Simone, au boulot. 

Lu dans
Le mange-debout. Jacques Mercier. La Libre Belgique. Monsieur Dico.

03 mars 2009

Le fort et le faible

"Ce sont souvent ceux qui apparaissent comme les plus faibles qui survivent."
Jean-Marie Pelt
  
"Ce sont parfois des champignons microscopiques qui assurent la survie d’arbres géants. La nature n’est pas qu’une histoire de prédation, mais aussi d’entraide et de coopération, qui remettent en cause les idées de faiblesse et de force. Parfois, ce sont aussi les prédateurs qui sont mangés par leur proie. Sur le bord d’une mare, un chercheur a constaté que des milliers de crapauds de taille adulte mourraient, aspirés dans la boue. En fait, ils étaient mangés vivants par des larves de taon, qui leur suçaient le sang jusqu’à la mort. Par un curieux retournement de situation, des larves d’insectes sont devenues des prédateurs de crapauds. Les mêmes qui se nourrissent des taons qui naîtront des larves." 

Lu dans:
Jean-Marie Pelt. La raison du plus faible (avec Frank Steffan). Fayard. 249 p.

01 mars 2009

Comment l'araignée tisse sa toile




Tremblement de soleil

"Dans le vague, dans un courant d'air, dans un tremblement de soleil, on peut capter une poussière rêveuse qui nous mènera où nous n'aurions jamais pensé aller."
Charles Dantzig.

 
On eut droit à un tremblement de soleil ce matin au lever du jour: tout espoir est permis.
  

Lu dans:
Charles Dantzig. Encyclopédie capricieuse du tout et du rien. Grasset 2009. 

27 février 2009

L'ivresse des cîmes

«Une fois que devenu Monarque il eut atteint les sommets, il ressentit l'ivresse des cimes, cet air raréfié qui chamboule jusqu'aux plus avertis, et là, dans cette contrée où rien ne pousse, si pelée, si glaciale, il se concentra sur lui-même en effaçant le monde, non point par la pensée car il en ignorait les ressources, mais par le puissant désordre de ses actes.»
Patrick Rambaud


On retrouve les accents de ce court texte qui parlait des "sommets extrêmes, là où ne survivent que les reptiles et les rapaces" (référence perdue, snif). Patrick Rambaud poursuit, à la manière des Caractères de La Bruyère, sa description littéraire de la France des années blingbling. 

 Lu dans:
Patrick Rambaud. Deuxième chronique du règne de Nicolas Ier. Grasset & Fasquelle. 176 p. 2009. 

Bonheurs possibles

"Il est séparé de tout et uni à tout.
Impassible et d'une sensibilité souveraine.
Déifié, et il s'estime la balayure du monde.
Par-dessus tout, il est heureux.
Divinement heureux."
Évagre le Pontique.
 
Lu Dans
Les mille nécessaires. Jean Michel Varenne. Dangles. 2000. 160 p. Extrait p.147

25 février 2009

Iles de silence dans le temps enfoui

"Sont féminins (ndlr. en latin) femmes et villes,
arbres, pays et les noms d'îles ."
 D'un refrain mnémotechnique de la classe de latin.

 Comme Marie Rouanet, j'aime "la douce chair des villes, le fil des trottoirs, les passages piétons, les magasins qui ont plusieurs entrées sur des rues différentes, les places et les statues, les vitrines", et par-dessus tout les cimetières, les musées et les églises, ces "îles de silence qui permettent de marcher dans le temps enfoui" sous la cité. Après trois ou quatre jours de repos au vert, j'aime plus que tout retrouver Bruxelles et ses quartiers à nul autres pareils: ils sont mes vraies vacances. 


Lu dans
Marie Rouanet, Dans la douce chair des villes. Payot, 2000, 192 p, extraits  p. et p. 19. 

24 février 2009

Ne dites pas à ma mère que je joue à Boston...

"Celui qui est le même à l'égard de l'ami et de l'ennemi, et ainsi qu'à l'égard de l' honneur et du déshonneur, qui demeure dans le froid et le chaud, le plaisir et la douleur, libre d'attachement, égal dans le blâme et la louange, silencieux, content de tout - quoi qu'il arrive -, sans demeure fixe, la pensée ferme, plein de dévotion: cet homme m'est cher."
Bhagavad-Gîtâ, XII, 18- 19


Un violoniste perdu dans le métro de Washington, en janvier. Musicien de rue, il joue pour quelques pièces, en quête d'un peu d'attention. Un millier de personnes, passent, se bousculent, ne s'attardent guère. Il fait froid et il joue sans partition depuis trois quarts d'heure: Bach, Schubert, Ponce, Massenet. Sept personnes se sont arrêtées un court moment, un enfant de trois ans s'est attardé admiratif, une femme lui adresse un mot aimable à la fin. Quelques maigres dollars lestent la housse de son stradivarius (1713) de 3,5 millions de dollars, que Joshua Bell remballe avec précaution. Hier il jouait les mêmes morceaux à Boston devant une salle comble, à cent dollars la place, il a  occupé les plus belles scènes du monde et accompagné de prestigieux orchestres, mais la beauté sortie de son cadre est-elle soluble dans un environnement inapproprié? Et chacun de nous demain, combien d'instants superbes croiserons-nous sans même nous y arrêter? 

Lu dans:

21 février 2009

L'éclipse

 L'Éclipse

Derrière l'Arc-En-Ciel
Se cache le Soleil,
Dans de lointains horizons,
Couleur passion.

Tel un phénomène
Qui n'arrive que très rarement,
Regardez au ciel,
L'Éclipse au firmament.

C'est la désolation...
Une ignoble trahison...
Telle une bombe
Qui fait éclater la maison,
Me brisant le cœur
Et mettant un terme à mon union.

Comment puis-je croire à un vrai bonheur,
Puisqu'elle possède la clef de son cœur ?
À quoi bon rester là et attendre,
Puisque le glas c'est fait entendre ?

La noirceur s'est emparée de mon âme
Et je n'ai que des idées infâmes.
Je ne sais plus ce qu'est la vérité,
Comment fera-t-il pour me l'avouer ?

Où il y a danger, il y a risque,
Tout comme le Soleil et l'Éclipse.
La vérité pourrait-elle l'aveugler ?
Mais qui de nous sera le premier ?
Est-ce le Soleil, ou l'Éclipse éplorée ?

Il n'y a pas d'avenir dans le passé,
Je ne crois plus au futur, désolée.
Les aiguilles ont tourné...
Le temps s'est arrêté...

C'est maintenant l'heure de faire le point,
Marcherons-nous encore sur le même chemin ?
Toi et moi, main dans la main ?
Ou chacun de notre côté, le regard au ciel ?
Toi, le Soleil, moi l'Éclipse, au gré de l'Arc-En-Ciel ?

Quoi qu'il adviendra de nous,
Le monde entier s'en fout,
Mais dans mon âme et dans mon cœur,
J'espère toujours le parfait bonheur...

Patricia Laroche
Merci à Michel Vasteels qui me communique le texte dont est extrait la phrase d'hier.

20 février 2009

Un passé anonyme

"Il n'y a pas d'avenir dans le passé."  
 
Désolé pour l'absence de référence, j'ai lu la phrase hier et ne sais plus où. Elle reste belle tout de même.

  

19 février 2009

Rencontre du soir

"J'ai pris l'habitude, à tout instant, en dehors des lectures suivies, de tirer un livre au hasard pour une demi-heure de loisir, et de lire, d'entrer en contact avec un esprit du passé, ne fût-ce qu'un instant. J'ai vécu dans le commerce quotidien d'une élite de penseurs qui ont eu une vie autre que la mienne, d'autres formations, d'autres goûts, d'autres tendances, d'autres partis pris, d'autres vérités. La multiplicité de ces lectures diverses m'a assoupli l'esprit. À leur donner raison tour à tour, parce que je comprenais leurs points de vue, j'ai gagné une extra-ordinaire tolérance, j'ai perdu certaines assurances d'ignorant, j'ai beaucoup compris, et j'ai jugé de tout avec plus d'impartialité."
Roger Martin du Gard



18 février 2009

Crise funeste, crise heureuse

 "Crise heureuse. Crise funeste. Une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises. Après cela nous [la terre] pouvons bien prétendre à envoyer des influences à la lune et à donner des crises à ses malades. "
Bernard le Bouyer de Fontenelle, Mondes, 2e soir.


Pour sauver les banques, en quelques mois, les chefs d'État des pays les plus riches ont été capables d'organiser plusieurs Sommets et de mobiliser plus de 2300 milliards d'euros. Mais qu'a-t-on fait pour sauver la moitié de l'humanité qui vit dans la pauvreté? Pratiquement rien. Pourtant, selon les Nations unies, avec un montant cinquante fois moindre, on pourrait fournir de l'eau potable, une nourriture équilibrée, des services de santé et une éducation élémentaire à chaque habitant de notre planète.
(Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dans son rapport annuel de 1998, selon lequel il suffirait de 40 milliards de dollars pour éradiquer la grande pauvreté dans le monde).
 

Lu dans
Ignacio Ramonet. Le Krach parfait. Crise du siècle et refondation de l'avenir. Galilée. 2008. 145 p. extrait p.29

17 février 2009

L'immensité de ce qu'on ne possède

"Quelle étrange chose que la propriété, dont les hommes sont si envieux! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, la mer et le ciel ; depuis que j'ai acheté cette maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin."
Alphonse Karr 

16 février 2009

Toucher le ciel

"Poser le doigt sur un corps humain, c'est toucher le ciel."
Novalis
 ... ciel tourmenté de nuages bretons, ciel bleu andalou, ciel gris de gris, ciel de brouillard, ciel de soleil, ciel d'orage, ciel de coucher de soleil, ciel d'aube, ciel d'angélus de midi, ciel d'horizon de mer. Poser le doigt sur un corps humain, c'est entrer à la fois dans une histoire et dans un paysage. 

Lu dans
Charles Juliet . Ces mots qui nous nourrissent et nous apaisent. P.O.L.2008, 235 p., extrait p.107 

15 février 2009

De l'eau, de l'eau et pas une goutte à boire

"Notre planète Terre devrait s’appeler Mer."
E. Orsenna.
Water, water, everywhere,
And all the boards did shrink;
Water, water, everywhere,
Nor any drop to drink.

De l’eau, de l’eau, de l’eau, partout de l’eau,
Et les planches racornissaient ;
De l’eau, de l’eau, de l’eau, partout de l’eau,
Et pas une goutte à boire.
Samuel Taylor Coleridge. The Rime of the Ancient Mariner (La complainte du vieux marin)

Nous sommes tous des marins de Coleridge. Cartes et satellites sont formels: notre planète Terre devrait s’appeler Mer, tant les divers océans et autres Méditerranée ou Caspienne occupent de surface (71% de notre globe). Et 40 % de la population mondiale vivent à moins de 70 kilomètres d'un rivage marin. L’eau nous entoure, mais c'est une eau que nous ne pouvons boire.
  
Lu dans
L'avenir de l'eau. Erik Orsenna. Fayard. Arthème Fayard. 2008. 410 p. Extrait p.221

14 février 2009

La chair du texte

"Empoigner un texte, faire resurgir au présent la voix du poète, et faire en sorte, en donnant chair à ses mots, que l'encre ne soit plus sèche."
Jean Liermier. Metteur en scène de Candide au Théatre de Carouge - Atelier de Genève.

Belle définition d'Entre café et Journal je trouve
 

Lu dans
Candide revisité. Marie Baudet. La Libre. Culture. 14.2.09, p 22
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11 février 2009

Le vin est l'avenir de l'eau

"Nous nous promenions parmi les fruits, nous voici dans la forêt, à humer des sous-bois. Le gibier n'est pas loin. Bientôt nous plongerons dans la terre, en nous approchant de la truffe. Et voici que nous partons pour une nouvelle escale, la réglisse. D'autres vont suivre. Heureusement que notre planète est ronde, nous ne reviendrions jamais. Et puis, brusquement, alors que vous croyiez avoir épuisé tous les plaisirs connus, vous arrive un miracle, une caresse, une douceur, le souffle d'un pétale de rose juste avant qu'elle ne fane. De tout cœur, je vous souhaite ce voyage une fois, rien qu'une fois dans votre vie."
Erik Orsenna.


Les amateurs de vin auront reconnu la description d'un Romanée Conti,  le vin le plus cher du monde si on en croit Wikipedia qui le décrit rubis sombre, carminé avec l'âge, diversifié et ample au nez avec arômes de petits fruits rouges et noirs, de violette, d'épices, de sous-bois. Bouche puissante, délicate, franche, complète, subtile, flamboyante. Il se garde entre 20 et 40 ans. Une bouteille (75cl) de Romanée Conti 2005 est actuellement en vente aux Galeries Lafayette à Paris pour 18.000 €. Pas de doute possible: pour Erik Orsenna qui le décrit dans son dernier ouvrage, l'avenir de l'eau passe... par le vin. 
 
Lu dans:
  1. L'avenir de l'eau. Erik Orsenna. Fayard. Arthème Fayard. 2008. 410 p. Extrait p.317.
  2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Romanée_Conti

10 février 2009

Feu

"Un feu presqu'éteint se rallume à l'approche d'un autre feu."
J. Guyon
 

09 février 2009

La mer adoucie

"L'eau salée de la mer, aspirée par le nuage, devient eau douce.
Ainsi la pensée quand elle s'élève."
Saraha
 Saraha (ou Sarahapa or Sarahapāda) (VIIIème s.), connue aussi sous le nom de Rāhula ou Rāhulbhadra, est considérée comme le premier poète d'Inde par Mahapandit Rahul Sankrityayan (1893 – 1963, célèbre érudit indien, renommé pour l'étendue et la diversité de ses connaissances). 
 

08 février 2009

Longueur du temps

« Pas un ne se demande s'il vit bien, mais s'il aura longtemps à vivre. Cependant tout le monde est maître de bien vivre ; nul, de vivre longtemps. »
SÉNÈQUE 


Lu dans
Epictète. Lettres. 22, 17

07 février 2009

L'avorton de la déesse

"La Déesse est visiblement exaltation de la vitre, et la tôle n’y est qu’une base. Ici, les vitres ne sont pas fenêtres, ouvertures percées dans la coque obscure, elles sont grands pans d’air et de vide, ayant le bombage étalé et la brillance des bulles de savon, la minceur dure d’une substance plus entomologique que minérale."
Roland Barthes
Ce matin, ma déception est proche de celle du jour où j'appris qui était Saint Nicolas. Ainsi donc la résurrection promulguée par Ciroën de la DS, sa voiture mythique des années 1955-1975 à la suspension hydraulique légendaire et à la carrosserie dessinée par Flaminio Bertoni, n'était qu'une fade opération de marketing. Des mots, pour faire rêver. Le fantasme des golden sixties a fait place à ce petit crapaud qu'on nous a fait découvrir ce jeudi, espèce d'avorton d'une déesse et d'un insecte rampant. Le passé n'est pas une garantie, et Bertoni doit se retourner dans sa tombe en découvrant la supercherie. Dans son garage dans l'au-delà se reposent une Traction, une Deuche et une déesse ailée, riant sous cape de ce qu'est devenue leur descendance. 

Lu dans
Roland Barthes. Mythologies. Seuil, 1957.

06 février 2009

Un moment créatif

"Ce n'est pas tant le chant qui est sacré, c'est le lien qu'il crée entre les êtres."
Philippe Barraqué


Je reviens un moment sur la vidéo de YouTube où l’on voit (et entend) des musiciens de rues de différents pays chanter chacun à sa façon “Stand by me “, une chanson popularisée par Ben E. King en 1961. Depuis son placement sur YouTube, la vidéo a été vue plus de 5 millions de fois. Le Huffington Post raconte l’histoire de cette version et Wikipedia donne une liste de musiciens l’ayant enregistrée depuis 1961. Les musiciens de rue n’ont pas grand chose à leur envier. Ils sont une trentaine à avoir participé à Santa Monica, Toulouse, Barcelone, Caracas, Moscou, l’Afrique du Sud et le Nouveau Mexique, entre autres. Chacun a contribué en ajoutant une couche à l’ensemble qui se fond de façon surprenante. La vidéo a été produite par “Playing for change ” (ça me rappelle quelque chose) une sorte de mouvement musical pour la paix. Un moment créatif à partager: l'expression artistique connaît elle aussi ses mutations en cette étonnante époque que nous vivons. 
 
Je vous souhaite une bonne semaine
CV. 

04 février 2009

Stand by me

When the night has come
And the land is dark,
And the moon is the only light we'll see.
No I won't be afraid,
Oh I won't be afraid,
Just as long as you stand, stand by me
So darlin' darlin' stand by me,
Oh stand by me,
Oh stand, stand by me, stand by me.

If the sky that we look upon
Should tumble and fall,
Or the mountain should crumble to the sea.
I won't cry, I won't cry,
No I won't shed a tear,
Just as long as you stand, stand by me.
And darlin' darlin' stand by me,
Oh stand by me,
Whoa stand now, stand by me, stand by me.
Darlin' darlin' stand by me,
Oh stand by me,
Oh stand now, stand by me, stand by me. 
Whenever you're in trouble just stand by me,
Oh stand by me,
Whoa stand now, oh stand, stand by me.

Quand la nuit vient
Et que la terre la terre s’éteint,
La lune pour seule lumière.
Non je n’aurai pas peur,
Je n’aurai pas peur,
Aussi longtemps que tu seras
Que tu seras auprès de moi
Ma tant aimée reste auprès de moi
reste auprès de moi
reste auprès de moi

Si le ciel que nous regardons
Devait s’effrondrer en craquant,
Ou
 la montagne s’écrouler dans la mer
Je ne pleurerai pas, Je ne pleurerai pas
Je ne pleurerai pas
Aussi longtemps que tu seras
Que tu seras auprès de moi
Ma tant aimée reste auprès de moi
reste auprès de moi
reste auprès de moi
dans la difficulté
reste auprès de moi
à l'heure actuelle,

Ma tant aimée reste auprès de moi
reste auprès de moi
reste auprès de moi
reste auprès de moi

Ben E. King

Et si nous redécouvrions l'inoubliable Stand by me de Ben E. King (1961), inspiré d'un gospel écrit en 1905, réécrite et réinterprétée sur tous les continents comme le suggère cette superbe vidéo. Cinq minutes de pur bonheur. 

 

Cinq minutes de pur bonheur

02 février 2009

Le passé n'est pas une garantie

"Le taux d'intérêt garanti s'élève à 3%, jusqu'à communication d'un nouveau
taux."
Fiche info financière de Crest Classic.


Un taux annoncé garanti en début d'année n'est plus définitif, les noms des comptes changent aussi: Crest 10 devient Crest Classic, First migre vers Top First. Un patient "confortable", ancien cadre d'assurance lui-même, me dit qu'il ne comprend plus bien les clauses modifiées dans son contrat et qu'il me fait lire. Il se demande si ces conditions seront plus intéressantes que les anciennes, notamment celle incluant "3%, jusqu'à communication d'un nouveau taux". Je ne m'avance guère, mais ressens comme un doute, que je ne lui partage pas. L'époque des contrats à vie, jusqu'à communication d'un nouveau contrat, est annoncée.

Lu dans :Le Soir Economie. Le passé n'est pas une garantie. 31.1.2009. p.5

01 février 2009

Le temps, une denrée rare

"Le temps est la seule denrée vraiment rare; et celui qui contribue, par son travail, à en augmenter la disponibilité et à lui conférer sa plénitude doit être particulièrement
bien rémunéré."
Jacques Atali


Utopie? L'histoire s'est construite par elles. Comme le conclut Jacques Attali dans son dernier essai, espérons que la crise actuelle donne naissance à "un monde où les seules crises seront celles de la vie privée avec ses chagrins et ses joies, ses rassurantes routines et ses glorieuses surprises." 

Lu dans:
La crise, et après? Jacques Attali. Fayard. 2008. 210 p. extrait p.194 195

31 janvier 2009

qui dort dîne

"La plus belle récompense de l'homme, c'est son sommeil."
André Hardellet


La châine d'hôtels Crown Plaza inaugure dans ses succursales londoniennes le service du switch off call, alternative vespérale du wake up call, pour suggérer aux clients qu'il est temps d'aller dormir. Si l'initiative est appréciée, la chaîne l'étendra à ses 331 hôtels de la planète. 
 

lu dans
Allez hop patron, au lit maintenant. Le Soir. 31 janvier 2009.

25 janvier 2009

L'eau multiple

"Nous devons à l'eau la plupart de nos paysages." 
Erik Orsenna

L'eau qui désaltère, qui lave, qui panse, qui purifie, qui raffraîchit, qui réchauffe, sous ses dehors bénins, adore agresser. Elle n'en peut rien, c'est sa nature. Les minéraux de roches sont ses premières victimes: elle finit par les dissoudre. Je me réjouit de découvrir le dernier essai d'Erik Orsenna consacré au sujet épineux de son avenir.  
 
Lu dans:
L'avenir de l'eau . Erik Orsenna. Fayard. 2008. 410p. pp.22, 23.

24 janvier 2009

Renaître

"Depuis cette seconde naissance, tout ce à quoi tu aspirais mais qui te semblait à jamais interdit, s'est emparé de tes terres: la paix, la clarté. la confiance, la plénitude, une douleur humble et aimante. Parvenu désormais à proximité de la source, tu es apte à faire bon accueil au quotidien, à savourer l'instant, t'offrir à la rencontre. Et tu sais qu'en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu'elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien passionnante est la vie"  
C Juliet


 
Lu dans
Lambeaux. Charles Juliet. P.O.L. 2008

23 janvier 2009

La mémoire d'oubli

«Pouvoir oublier est le secret de l'éternelle jeunesse. Nous devenons vieux par le souvenir.»

Erich Maria Remarque

17 janvier 2009

un festin altermondialiste

"La meilleure manière de déguster la truffe est de la préparer peuchère, pain grillé et huiled'olive, sel et la truffe crue finement tranchée.»
Jean Giono


Petit festin modeste permis par un patient piémontais d'origine, voisin, menuisier retraité, qui nous ramène de sa lointaine Italie une bouteille d'huile d'olive et un flacon de vinaigre de vin, issus de ses propres cultures. Ainsi qu'une petite pierre grisâtre, grosse comme une noix, de truffe blanche d'Alba qu'il me recommande de placer au congélateur sans tarder. Son frère en récolte de décembre à février selon une tradition ancienne, au cochon, en dissimulant soigneusement ses lieux de récoltes favoris. De ma vie je n'ai jamais goûté à la saveur d'une truffe, tare impardonnable pour cet épicurien. La recette, Piémont oblige, marie la truffe rapée au parmesan, des petites tomates cerises, l'huile d'olive de première pression, les pâtes fraîches, le basilic, l'ail et l'ambiance. On l'a testée religieusement. 
 
  

16 janvier 2009

L'exil de la lumière

"J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse, puis j'ai perdu la mer, tous les luxes alors m'ont paru gris, la misère intolérable.
Depuis, j'attends. J'attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide".
Albert Camus. L'été


Echappe-t-on un jour, comme un Camus dont l'enfance fut inondée de soleil dans la brûlante Algérie, à la brûlante nostalgie de la clarté et des mers incandescentes, et  a contrario aux souffrances de l'exil. La longue litanie de patients épuisés sans être malades de ce début d'année, particulièrement parmi les nombreux déracinés que comptent nos grandes cités, me fait hélas penser que non. L'un pleure le verger de son père, qu'il a négligé et dont les plants ont séché sur pied, l'autre une mère morte sans qu'il ait pu l'embrasser une dernière fois; l'émigration vers un pays de cocagne a son prix de déchirures. 
 


Lu dans
La lumière solaire d'Albert Camus . Eric de Bellefroid. La Libre Belgique. Lire. vendredi 16 janvier 2009. p.3 

La neige en fête

 "Quand les institutions ne sont plus là pour recoller les morceaux, il faut s'en remettre désormais au voisinage."
Olivier Adam


Des pépites d'or quotidiennes sont charriées par la rencontre de patients si humains qu'on en vient à douter de la véracité des titres des journaux. Une de mes patientes, sosie d'Angela Merkel avec 20 ans de plus et une tonne de pouvoir en moins, modeste parmi les modestes, a eu la surprise de surprendre son voisin catalan en flagrant délit de service non commandé. Brosse et pelle à la main, en sueur, il débarrassait son trottoir de la neige de la nuit afin d'éviter qu'elle ne tombe. Geste gratuit aussitôt récompensé par le voisin turc, propriétaire d'un petit resto populaire, qui l'a aussitôt invité pour le remercier à dîner à l'oeil, choississant en toute liberté un menu de sa carte. S'il se trouve un homme juste dans la ville, elle ne sera pas détruite, lit-on dans le récit de la perte de Sodome. Les écritures sont éternelles. 
 

Lu dans :
Les perdants magnifiques. Guy Duplat. La Libre Belgique.16 janvier 2009. p 19.
Des vents contraires. Olivier Adam.  Editions de l'Olivier. 2009. 255 p.

11 janvier 2009

Entre pointes et plumes

"Il lui suffit d'entrer en scène pour que tout prenne vie, feu et flammes."
Yves Saint Laurent, évoquant Zizi Jeanmaire

Celle dont Boris Vian disait qu'"elle a des yeux à vider un couvent de trappistes en cinq minutes" écrit ses mémoires à quelques jours de son 85ème anniversaire, et à une poignée de semaines de celui de son mari Roland Petit pour "expliquer notre vie, parce que c'était une destinée extraordinaire de se rencontrer à l'âge de neuf ans et continuer sur le même chemin." La silhouette élégante, la jambe interminable et la gouaille compatibles avec la durée d'un amour partagé, quel plus beau message pour que cette année neuve prenne vie, feu et flammes.
 
Lu dans :
Et le souvenir que je garde au coeur. Zizi Jeanmaire. Les Arènes. Bel Air Classiques. Paris. Préface de Michel Tournier. Novembre 2008

21 décembre 2008

une année s'éteint dans la nuit

«N'oubliez jamais que lorsque vous parlez à quelqu'un vous parlez à une bougie.»
Charlélie Couture


A quelques jours de souffler les bougies de 2008, ceci est la dernière pensée entre café et journal de l'année. Je lisais hier le récit d'un superbe concert de Stockhausen en  Provence il y a une vingtaine d'année , où les musiciens fondaient leurs instruments volontairement à la mélodie des grillons et des cigales, pour quitter la scène pour se fondre dans la nature environnante tout en continuant de jouer , embaumant la nuit de leur musique envoutante.
C'est sur cette superbe allégorie d'une année qui se dissout que je terminerai donc , vous souhaitant à tous d'excellentes fêtes.

CV.

13 décembre 2008

Vivrre debout

« L'heure de nous-mêmes est venue! »
Aimé Césaire


Une bien belle phrase dans toute sa sobriété. Elle fait écho dans ma mémoire à Soljénitsine et ses trois conseils pour survivre au goulag, y compris dans notre propre vie: ne pas roder autour de l'infirmerie, ni racler sa gamelle, ni attendre une amélioration de son sort en flattant le gardien. 
 
 
Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, Paris, Éditions Présence africaine, 1956.

12 décembre 2008

Eloge d'un éphémère bonheur

"L'avenir est porteur de toutes nos craintes et de toutes nos espérances. Le passé n'est fait que de souvenirs. Toujours et à chaque instant, la totalité de l'univers, y compris le passé et l'avenir, ne cesse jamais d'être installée dans le présent."  
Jean d'Ormesson


Cela rappelle la fameuse Shiva tricéphale d'Elephanta près de Bombay, célébrée par Malraux: le temps se décline sous trois formes, trois modes d'emploi qui orientent notre rapport au monde. Tourné vers le passé et nos souvenirs qui s'enfoncent dans la brume, ou vers le futur imaginé, nimbé d'une luminosité de jour levant; et l'incertain présent qui nous est familier, le "Hic et nunc"  toujours là et toujours sur le point de s'en aller. Selon nos sensibilités, nous utilisons préférentiellement un mode de fonctionnement plutôt que l'autre, et construisons nos valeurs en privilégiant la tradition, la création ou la jouissance. Je me suis trouvé lundi passé, une fraction de seconde, encerclé dans un grand carrefour par une armée d'énormes camions qui me surplombaient tous de leur haute stature. Comme le petit Toto capitaine dans sa minuscule barque, encerclé de cargos sur la mer démontée, à qui ses parents crient: "Tiens bon, tu es le plus grand capitaine" et qui rétorque "D'accord, mais les vrais capitaines, là haut, le savent-ils?" En ce bref instant d'insécurité m'est apparue cette évidence: une minute avant un accident, l'homme agit encore comme s'il était éternel, fait des projets à dix ans, écoute sa musique intérieure et peut vivre dans la plénitude du moment présent et de l'avenir. Le basculement tragique ne dure qu'une fraction de seconde, qui a valeur d'éternité. Cette fragilité est sa richesse, et fait de lui un homme. 
 
  
Lu dans:
Jean d'Ormesson. Qu'ai-je donc fait? Robert Laffont, 2008, 364 pp. extrait p. 291.

10 décembre 2008

L'inattendu destin d'une expression moqueuse

"Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour faire tout bouger."
Julien Gracq


En 1951, le cosmologiste britannique Fred Hoyle (1915-2001) reçoit l’abbé Georges Lemaître sur le plateau de son émission radiophonique de la BBC. En total désaccord avec la théorie selon laquelle l’univers serait né d’une explosion, Hoyle emploie le mot "big bang" sur le ton de la moquerie. Celui-ci plut au grand public des années 1950 et devint depuis le terme désignant cette théorie. Il faut se garder de nommer ce qu'on ne souhaite pas voir exister. Bien réelles et non contestées par contre, des spores de bactéries terrestres ont été découvertes sur la planète Mars, importées à partir des sondes que les scientifiques y ont envoyées. Le même phénomène a été décrit suite à l'exploration de la Lune. Comme le prétendait Fred Hoyle, qui fit sourire bien du monde à l'époque, l'univers apparaît donc bien fécondable et l'avenir de Mars a peut-être vécu ce souffle minime qui suffit à tout faire bouger.  
 


Lu dans :
Le Rivage des Syrtes (1951), Julien Gracq, éd. José Corti, 1989 (ISBN 2-7143-0359-5), p. 481951

La rage des hommes

"Dialogue d'un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis "
Théâtre national du  16 au 31 décembre

Il paraît que c'est un tendre et savoureux dialogue entre un pitbull humain SDF et son clebs. Le titre m'a interpellé car le chien, lui, ne mord pas ses amis si j'en crois mon expérience.
 

09 décembre 2008

Les mots doux de l'âge mûr

Le mot le plus doux que je connaisse n'est pas "Je t'aime" mais "Rassurez-vous, c'est bénin".
Françoise Hardy


La chanteuse porte bien ses 64 ans, et partage avec une franchise désarmante les émois de l'âge, et ce que le médecin le plus empathique finirait par oublier: chaque consultation de chaque journée fait partie de sa routine, pas de celle de celui (ou celle) qui lui fait face. 
 

08 décembre 2008

Un autre semblable

«La seule société vivante est celle où chacun peut rester autre au milieu de ses semblables.»

Eugène Ionesco

07 décembre 2008

"Il n'y a pas d'étrangers, seulement des amis qu'on n'a pas rencontrés."

Proverbe irlandais
 
  
  

06 décembre 2008

A contre-jour

"Ils ont enlevé le casque. En-dessous leur tête reste coloniale."
Régis Debray

Lu dans:
Régis Debray, Aveuglantes lumières, Paris, Gallimard, 2006, p.136

05 décembre 2008

Tout est vrai, successivement

«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un   esprit de fraternité. Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. »
Déclaration universelle des droits de l'homme. 1948

La lecture nous fait découvrir d'étranges réalités, telle celle-ci rapportée par Jean Ziegler dans son dernier ouvrage. La Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale des Nations-Unies le 10 décembre 1948, est l'héritière de la Déclaration d'indépendance des États-Unis, telle qu'elle fut proclamée à Philadelphie le 4 juillet 1776. Avec Benjamin Franklin. Thomas Jefferson avait été rédacteur principal de la Déclaration de Philadelphie. A sa mort, en 1826, il laissa à ses héritiers, outre des terres immenses en Virginie, la pleine propriété de plus de deux cents esclaves. 



Lu dans:
Jean Ziegler. La haine de l'Occident. Albin Michel. 2008. 300 p, extrait p.121

03 décembre 2008

La haine de l'Occident

"L'avenir a un long passé."
Le Talmud de Babylone.


Jean Ziegler, on aime ou on déteste, de longue date. Une fois de plus, il dérange et son analyse fouillée des multiples raisons de la haine de l'Occident portée par deux tiers de l'humanité fait froid dans le dos. A ne pas lire si on est un peu déstabilisé, ou déprimé. J'y ai (encore) perdu quelques certitudes, et comprend mieux la phrase surprise incidemment d'une conversation téléphonique de notre ami Burkinabé Justin Sawadongo à sa famille restée au pays: "Comment te dire, je te téléphone de ma famille d'accueil, comment te la décrire? Ecoute, voilà, c'est des Blancs, ok, mais c'est pas comme des Blancs, tu comprends?" J'en souriais à l'époque, après avoir lu Jean Ziegler j'en frissonne.


Lu dans:
Jean Ziegler. La haine de l'Occident. Albin Michel. 2008. 300 p, extrait p.56

01 décembre 2008

Un accident est vite arrivé

"Il se dégage
De ces cartons d'emballage
Des gens lavés, hors d'usage
Et tristes et sans aucun avantage
On nous inflige
Des désirs qui nous affligent
On nous prend faut pas déconner
dès qu'on est né
Pour des cons alors qu'on est
Des
Foules sentimentales
Avec soif d'idéal
Attirées par les étoiles, les voiles."
Alain Souchon. Foule sentimentale.

Aux Etats-Unis, le "Black Friday", jour suivant la fête de Thanksgiving, marque traditionnellement le début des achats de Noël avec notamment des soldes très importantes dans les magasins qui ouvrent leur porte dès le petit matin. Dans un magasin Wal-Mart de Long Island, dans l'Etat de New York, un employé qui venait d'ouvrir les portes pour laisser entrer une foule impatiente a été écrasé par les acheteurs qui se ruaient sur les produits. L'homme, âgé de 34 ans, est mort de ses blessures."Quand on leur a dit qu'ils devaient partir parce qu'un employé avait été tué, ils ont commencé à crier : 'ça fait une journée que je fais la queue'. Et ils ont continué à acheter". 

 
Lu dans :
Un homme meurt écrasé par une foule d'acheteurs à New York. LEMONDE avec AP, 29.11.08

Une solitude branchée

"Tu te plains de la solitude. Qu'appelles-tu être seul ? Est-ce être hors du commerce des hommes, ou être dénué de tout secours ? Eh ! pense que très souvent on n'est pas moins seul au milieu de Rome, au milieu de ses parents, de ses amis, de ses voisins, et d'une foule d'esclaves. Ce n'est pas la vue d'un homme qui rompt la solitude, c'est la vue d'un homme vertueux, fidèle, secourable."
Entretiens, Livre III, XXII. 

Me revient l'expression "une solitude branchée" de ce promeneur de chien noctambule, rencontré par hasard il y a quelques années, travaillant la nuit et dormant le jour. Au terme de ses vacances, aucun de ses colocataires d'immeuble ne s'était inquiété de l'abandon de son appartement durant trois semaines, mais un correspondant de Singapour lui avait envoyé une dizaine de mails alarmistes. La solitude a changé de visage, comment négocierons-nous cette mutation dans l'avenir? 
  

30 novembre 2008

Incertaine espérance

"Peut-être notre véritable destin est-il d'être éternellement en chemin, sans cesse regrettant et désirant avec nostalgie, toujours assoiffés de repos et toujours errants.
Stefan Zweig. Le chandelier enterré.


Citée par Patrick Poivre d'Arvor en exergue de son dernier ouvrage, récit mêlé de son éviction de TF1 et de la dernière étape de son Camino de Compostelle, la phrase a une suite : "N'est sacrée en effet que la route dont on ne connaît pas le but et qu'on s'obstine néammoins à suivre, telle notre marche en ce moment à travers l'obscurité et les dangers sans savoir ce qui nous attend."  Belle méditation pour les semaines passionnantes, étonnantes et incertaines que nous vivons. Les chroniqueurs du passage 2008-2009 sont sans aucun doute déjà à l'oeuvre, et Stefan Zweig peut en être. 


Lu dans:
Patrick Poivre d'Arvor. A demain ! , Fayard, 2008, 260 p, extrait p.5

29 novembre 2008

L'image perdue du père

"Te voilà enfin! Ton père peut, mon fils, revoir ton visage... Enée, les yeux pleins des larmes du bonheur, par trois fois alors dans ses bras veut prendre son père, mais, trois fois entre ses mains fuit l'image vaine, comme souffle léger et songe qui s'envole".
Virgile. L'Enéide. Sixième chant.


"Dans l'admirable Sixième Chant de l'Enéide, Enée descendu aux Enfers n'a qu'un désir: revoir son père Anchise, le vieil homme qu'il a porté sur ses épaules pour le sortir de l'embrasement de Troie et qui a rejoint depuis lors le royaume des morts. La rencontre a lieu. En trois vers, Virgile a tout dit de  la tentative des fils quand ils veulent cerner la vie, le caractère, l'esprit et le cœur de l'homme à qui ils doivent le jour. Même ceux qui ont conservé leur père jusqu'à un âge avancé, se reprochent après sa mort de ne pas l'avoir davantage interrogé, de ne pas avoir assez cherché à le connaître. Quand ils s'en avisent, il est trop tard. Si nombreux soient les souvenirs, mais les souvenirs ne sont que ceux qui surnagent au tri de la mémoire, si nombreux soient les documents, objets, lettres, photos qu'on puisse consulter, toujours nous échappera l'intégralité de ce qu'ils furent et qu'ils firent, et quels que soient nos efforts, nous ne parviendrons jamais à étreindre dans toute sa complexité et sa vérité cet homme si proche dont la semence nous a fait être, mais dont nous ne pouvons reconstituer ni tout le passé ni l'exact portrait."
 
Lu dans:
Jacques Franck. Ces pères vivants en leurs fils. Lire. La Libre Belgique. 28 novembre 2008. p.1.

28 novembre 2008

Ange ou renard

"J'ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer."
Michel-Ange

Je découvre ce petit entrefilet parlant d'un ange et d'un renard en parcourant mon journal ce matin, il m'a fait du bien. "Les funérailles de Geneviève Ladrière ont eu lieu jeudi à Nivelles. Elle était assistante sociale au charbonnage du Bois du Cazier, quand éclata la catastrophe (262 mineurs morts) de Marcinelle, le 8 août 1956. Pendant des semaines, sans guère de repos, elle affronta le désespoir des familles, prodigua des paroles de réconfort, aida à remplir des formulaires administratifs, annonça la découverte de corps, contribua parfois à leur identification. D'avoir à supporter, dans la trentaine, l'immensité d'une telle tragédie lui blanchit les cheveux en quelques jours. Entre nous, journalistes, nous l'appelâmes "l'ange du Cazier". Toujours, elle a voué une grande admiration à Angelo Galvan, dit "le renard du Cazier", pour son obstination à s'enfoncer au plus profond des tailles dans l'espoir de sauver des compagnons. A la fermeture du charbonnage, Mlle Ladrière se dévoua au service de la Jeunessse du ministère de la Justice."

Bizarre de se dire que le matin du 8 août 1956, l'ange et le renard prenaient paisiblement leur déjeûner comme nous ce matin, sans imaginer une seconde ce qui allait leur éclater au visage quelques heures plus tard, bouleversant leur existence et les amenant à révéler la part lumineuse qui était en eux. Leurs fonctions à tous deux étaient modestes, ils s'y révélèrent des "héros", tout en retombant rapidement dans l'anonymat le plus complet: la modestie sied aux grands. Qu'est-ce qui nous attend aujourd'hui? 

Je vous souhaite une bonne journée.
CV. 

24 novembre 2008

Et la brune?

"Une histoire entendue un jour du côté de Pampelune, en bordure du Pays basque. Deux vaches broutaient paisiblement dans un pré, gardées par un paysan à qui elles avaient communiqué leur tranquille sérénité. Un autre paysan arrive et s'assied, silencieux, en bordure du pré. Après un long moment d'observation, il s'adresse au premier: « Elles mangent bien, les vaches? - Laquelle? » demande le gardien. L'homme de passage, devant cette réaction inattendue, saute à pieds joints dans l'improvisation : « La blanche! - La blanche? Oui, dit le paysan. - Et la brune? - La brune aussi. » Chacun, après ce tout début de conversation, replonge dans sa longue pensée intérieure car, en ce temps-là, il n'y avait pas grande distance entre le moine et le paysan. Le temps passe et le second finit par demander au premier:
« Et elles donnent beaucoup de lait? - Laquelle? demande à nouveau le gardien. - La blanche. - La blanche, oui. - Et la brune? - La brune aussi. » Nouveau silence et nouvel office que chacun va célébrer de son côté, sans attention à l'autre. En cela, les deux paysans n'étaient pas encore prêts à faire communauté. Un fois chantée la dernière note, le paysan de passage dit au paysan sédentaire: «Mais pourquoi me demandes-tu toujours laquelle? - Parce que, répond le gardien, la blanche est à moi. - Ah », dit l'autre. Il replonge un bref moment dans sa perplexité et enchaîne, un peu inquiet: « Et la brune... ? - La brune aussi! »

Cette histoire basque est reprise par Gabriel Ringlet et je la trouve délicieuse. Exister est le prolongement d'un regard sur nous qui nous individualise, qui nous dise "tu" dans la masse anonyme des "vous". On ne devient "je" que le jour où un autre nous dit "tu". Etre aimé procède d'un mécanisme similaire, "j'aime une rose, qui pour moi est unique au monde" comme dit le Petit Prince. On était un troupeau de vaches, et on devient LA blanche. Et la brune? La brune aussi. 
 
 
Lu dans:
Gabriel Ringlet, Ceci est ton corps, Journal d'un dénuement, Albin Michel, 2008, 232 p, extrait p.109-111 

23 novembre 2008

Qu'en pense l'homme de la rue?

"L'opinion dominante c'est comme une vapeur qu'on respire. C'est une intoxication indolore".
J. C. Guillebaud 
 

20 novembre 2008

Primeurs et premiers flocons

"En automne, je récoltai toutes mes peines et les enterrai dans mon jardin. Lorsque avril refleurit et que la terre et le printemps célébrèrent leurs noces, mon jardin fut jonché de fleurs splendides et exceptionnelles."
Khalil Gibran


Avec ses arômes de petits fruits rouges, associés à des notes de pêche et d’abricot, le beaujolais nouveau 2008 se résume en un mot : du fruit, du fruit, et encore du fruit. Il était sur les routes cette nuit, il sera sur nos tables ce soir. Des flocons de neige tomberont en Ardenne à partir de vendredi soir, et un fin tapis blanc devrait rester tout le week-end. Pas de doute, l'année se termine. 
 
Lu dans:
Khalil Gibran, Le Sable et l'écume, 2008, Points, Poésie, 168 pages.
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19 novembre 2008

Rentrer à la maison

"Rentrer à la maison. Jamais je n'avais mesuré à ce point la force magique des deux mots: la maison. Quand on y vit, qu'on y rentre chaque soir, quand on réchauffe un peu de potage, qu'on essuie une assiette, quand on secoue un coussin, quand on jette quelques graines aux poules et qu'on ouvre la porte au facteur... sait-on encore le bonheur de la maison? Au loin, à l'hôpital - et c'est tellement loin, l'hôpital -, la maison, même toute petite, devient un royaume. Et rejoindre cette petite maison-là une toute grande joie. Rentrer à la maison, c'est comme retrouver sa carte d'identité, rejoindre son pays après un long exil. Va-t-on encore me reconnaître?"
Gabriel Ringlet.

Lu dans:
Gabriel Ringlet, Ceci est ton corps, Journal d'un dénuement, Albin Michel, 2008, 232 p, extrait p.53  

Une re-connaissance

"Heureusement la mémoire trie. Je peux fermer les yeux, j'aurai mon paradis dans les coeurs qui se souviendront "
Maurice Genevoix. Trente mille jours


Merci à Elide Montesi qui partage ce délicieux moment de consultation.
"Un patient âgé vient en consultation tôt le matin pour se faire oter des points de suture. Je lui fais part de ma curiosité en le voyant consulter souvent sa montre comme s'il était pressé. Il répond qu'il ne veut pas rater le petit déjeuner avec son épouse placée en maison de soins pour maladie d'Alzheimer. Je lui dis "Je comprends, elle va s'inquiéter de ne pas vous voir arriver". Le mari répond qu'il ne saurait le dire, son épouse ne le reconnaissant plus depuis 5 ans. Je ne peux manquer de lui faire part de ma surprise : "Et vous allez encore régulièrement tous les matins déjeuner avec elle alors qu'elle ne sait plus qui vous êtes? " Le vieux monsieur sourit et en me tapotant l'épaule me répond : "Elle ne sait peut-être plus qui je suis, mais moi je sais encore parfaitement qui elle est ... " 

18 novembre 2008

L'homme, seul animal qui rougit

"Il se trouve plus de différence de tel homme à tel homme que de tel animal à tel homme."
Montaigne
 
Un zoo suisse a recruté une équipe d'animateurs pour lutter contre l'ennui qui peut guetter les animaux en cage. A Cologne, un gardien a été surpris en train de faire griller au feu de bois cinq poulets de montagne du Tibet et deux moutons du Cameroun dans l'enceinte du zoo. 

16 novembre 2008

La douce musique du cochon

"On raconte une anecdote à propose de sir Herbert Oakley, professeur de musique à Édimbourg au XIXème siècle. Un jour où on l'avait emmené dans une ferme, il entendit un cochon couiner et s'écria immédiatement: «Sol dièse!» Quelqu'un courut au piano, c'était bien un sol dièse."
Oliver Sackx, dont je termine le savoureux "L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau" poursuit la réflexion que suscite chez lui l'oreille de sir Oaklay en narrant le cas deux jumeaux doués de propriétés mathématiques assez étonnantes. "Une boîte d'allumettes tomba de la table et son contenu se renversa sur le sol. Tous les deux s'écrièrent alors d'une même voix: « 111 » ; John dit ensuite dans un murmure: « 37 », Michaël répéta le nombre; John le reprit une troisième fois et s'arrêta. Je comptai les allumettes - cela me prit du temps: il y en avait cent onze. - Comment pouvez-vous compter si vite ces allumettes? demandai-je. - Nous ne comptons pas, dirent-ils. Nous avons vu les cent onze.- Et pourquoi murmurez-vous «37» et le répétez-vous trois fois? demandai-je aux jumeaux. Ils répondirent à l'unisson: 37,37,37,111." 

Lu dans :
Oliver Sackx. L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Essais. Points. Seuil. 2003. 320 pp. extrait p. 255-256

Le travail de la taupe

"Nous ne savons pas ce qui se passe, et c'est cela qui se passe. »
José Ortega y Gasset

Edgar Morin, commentant cette citation, ajoute "qu'l faut toujours un certain retard pour comprendre ce qui se passe. Et le présent est toujours travaillé souterrainement par des forces invisibles, parfois seulement audibles à ceux qui ont l'ouïe fine. Ce qu'Hegel appelait «le travail souterrain de la vieille taupe », qui va faire craquer la surface que l'on croyait stable.

Lu dans:
Edgar Morin, Mon chemin, Fayard. 2008. 262 pp. extrait p.235.

14 novembre 2008

le transparent familier

"Les aspects des choses les plus importants pour nous sont cachés par leur simplicité et leur familiarité: nous sommes incapables de remarquer ce qui est toujours sous nos yeux." (Wittgenstein ').
 

Lu dans :
Oliver Sackx. L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Essais.  Points. Seuil. 2003. 320 pp. extrait p. 65 

13 novembre 2008

La marée baisse

"A court terme, les mauvaises nouvelles économiques sont les meilleures amies de l'investisseur. Elles vous permettent d'acheter au rabais: c'est lorsque la marée descend que l'on voit ceux qui nagent sans maillot".
Warren Buffett


On ne voit souvent d'une crise que ses aspects négatifs, alors qu'elle fait aussi des heureux. Ainsi, le milliardaire américain Warren Buffett rnultiplie actuellement les coups boursiers. Dur à comprendre quand on n'a pas saisi ce qu'est le capitalisme financier. Peut-être que cette modeste fable africaine vous aidera. Un jour, dans un village, un homme apparaît et annonce aux villageois qu'il achète des singes pour 10$ chacun. Ceux-ci, sachant qu'il y a des centaines de singes dans la région, partent dans la forêt et commencent à les chasser. L'homme en achète deux centaines à 10$ pièce et comme la population de singes diminue, les villageois arrêtent leurs efforts. Alors, l'homme annonçe qu'il achètera désormais les singes à 15$. Les villageois recommencent à les chasser. Bientôt le stock s'épuise de plus belle et les habitants du village retournent  à nouveau à leurs occupations.  L'offre monte à 20$ et la population de singes se réduit à un point tel qu'il devient rare de voir un singe, et encore plus rare d'en attraper un. L'homme annonçe alors qu'il achètera les singes 50$ chacun. Cependant, comme il doit aller en ville pour affaires, son assistant s'occupera des achats pendant son absence. Son assistant rassemble alors les villageois et leur dit : « Regardez ces cages avec tous ces singes que l'homme vous a achetés. Je vous les vends 35$ pièce et lorsqu'il reviendra,vous pourrez les lui vendre à 50$. » Les villageois réunissent à ce moment tout l'argent qu'ils possèdent, certains vendent même tout ce qu'ils ont pour acheter tous les singes. La nuit venue, l'assistant disparut. On ne le revit jamais, ni lui ni son patron.

Le livre des vivants

"... le miracle qui fait qu'un jour on lit debout comme on se tient debout, et la grâce qui fait qu'au prix de cent jouissances et de mille souffrances on se met à écrire dans le livre des vivants ."
B. Deprez

Jean d'Ormesson suggère avec finesse que chaque naissance constitue un big bang refondateur dans la vie d'une famille. Ce séisme s'est produit le 11 novembre 2008 chez Laurence, Pascal et Benjamin: une petite  Alix les a rejoints pour écrire son histoire avec eux dans le livre des vivants. L'admirant si menue entre les bras de son grand frère, on se prend à rêver à l'énorme potentiel d'amour, d'énergie et de réalisations futures que ce petit être fragile contient en germe. 

Pour les étymologistes,  Alix est bien un prénom féminin, dérivant d'Adèle ou Adélaïde, et ayant donné naissance à Alison, Alice, Alicia, Alizé et Alexia), mais le succès de la bande dessinée du même nom, mettant en scène un héros ayant ce nom, a propagé l’idée que c’est un prénom masculin. Comme patronne à vénérer, elle aura le choix entre une religieuse lorraine du XVIème siècle qui fut à l'origine de la première école gratuite pour filles, ou plus proche, Sainte Alix de Schaerbeek (si si, pince-moi si je mens, 1225 - 1250), moniale cistercienne de l'abbaye de la Cambre, née à Schaerbeek, lépreuse et mystique, qui mourut à l’âge de 25 ans (ndlr. Laurence et Pascale ont investi il y a un an dans une maison unifamiliale au centre de Schaerbeek). On la fêtera donc le 15 juin (Acta Sanctorum, mois de Juin, vol.III). Pauvre petite, en pleine période d'allergie aux graminées et en blocus, elle se consolera en fêtant son anniversaire chaque année le jour de la commémoration du silence des canons, on ne peut rêver mieux. 

  
Lu dans:
Berengère Deprez. Kilomètre 7, Ed Luce Wilquin , 2006
Jean d'Ormesson. Qu'ai-je donc fait? Robert Laffont, 2008, 364 pp. 

11 novembre 2008

Sagesse de poilu

"C'est vraiment honorers ses parents que de se développer et de ne pas toujours faire ce qu'ils vous disent." 
F. Dolto


Je vous souhaite un bon 11 novembre, nous rappelant avec Maxence Fermine dans son dernier roman, "Les carnets de guerre de Victorien Marsa", que "la guerre est un temps à ne pas mettre son nez dehors."


Lu dans :
Les mots de Francoise Dolto pour les enfants et les parents. Dessins de Lionel Koechlin. Gallimard Jeunesse Giboulées. 138pp 2008  

09 novembre 2008

Un bilan à l'aube du siècle


"En baisse: la nature, l’autorité, la tradition, le passé, le mariage, l’orthographe, la grammaire, le latin et le grec, la littérature française, le point-virgule, l’hiver, peut-être les blonds? En hausse: la physique mathématique, la biologie, la santé, le jeu, l’ironie, la dérision, la complexité, l’électronique, la toile, l’opinion publique, la langue anglaise tombée au niveau le plus bas, le chinois, l’humanitaire, l’été".
Jean d'Ormesson

Lu dans:
Jean d'Ormesson. Qu'ai-je donc fait? Robert Laffont, 2008, 364 pp.

08 novembre 2008

Ne pas mourir vivant

"Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose. Le sol sur lequel se déploie la philo est un sol meuble. Elle nous enseigne à ne pas mourir de son vivant, à ne pas se contenter des lettres mortes, des opinions figées, à les remplacer par une réflexion vivace. (..) La philosophie a pour effet de dissiper les filtres qui s’interposent entre nous et la réalité: les préjugés, l’habitude, l’ennui."
Raphaël Enthoven

Lu dans :
Enthoven, un esprit en mouvement. Caroline Gourdin. La Libre Belgique. 8.11.2008. p.29

07 novembre 2008

Quelque chose a changé

Regarde :
Moins chagrins, moins voûtés,
Tous, ils semblent danser
Leur vie recommencée.
Regarde :
On pourrait encore y croire.
Il suffit de le vouloir
Avant qu'il ne soit trop tard.
Regarde :
On en a tellement rêvé
Que, sur les mur bétonnés,
Poussent des fleurs de papier
Seul,
Il est devenu des milliers
Qui marchent, émerveillés
Dans la lumière éclatée.
Regarde :
On a envie de se parler,
De s'aimer, de se toucher
Et de tout recommencer.
Regarde :
Plantée dans la grisaille,
Par-delà les murailles,
C'est la fête retrouvée.
Ce soir,
Quelque chose a changé.

Barbara. Regarde 

06 novembre 2008

Comme Moïse au bord de la Terre promise

"Rosa sat so Martin could walk. 
Martin walked so Barak could run 
and Barak ran so our children can fly."

J'ai presté ce jour, comme vous tous sans doute, mille et une actions dont je me suis demandé si elles servaient à quelque chose. 
Me revient soudain l'image de cette grand-mère qui meurt le soir précédent l'élection de son petit-fils comme président des Etats Unis,   
Qui sème n'est pas nécessairement qui récolte. 

05 novembre 2008

America the beautiful

"O beautiful for spacious skies,
For amber waves of grain,
For purple mountain majesties
Above the fruited plain!
America! America!
God shed his grace on thee
And crown thy good with brotherhood
From sea to shining sea!"


Ce matin j'ai eu 9 ans. 1960, entre cousins nous jouons à Faites un voeu, et la réponse fuse: devenir président des Etats-Unis. Images en noir et blanc de JohnJohn et Caroline Kennedy, 2 et 4 ans, éblouis devant la Maison Blanche. Images de Dylan aux côtés de MLKing au Capitole chantant "The times they're A-Changin" devant des milliers de marcheurs pour les droits civiques, ou de Joan Baez égrenant "O deep in my heart I do believe We'll walk hand in hand someday". Images tremblantes d'empreintes de pas sur la Lune.

Et puis, en l'espace de quelques mois, toujours en noir et blanc, une série de coups de feu, des images de guerre, des plombiers poseurs de micros, et plus récemment d'hommes en pyjama rouge enfermés comme des bêtes à Guantanamo, des prisonniers hommes et femmes nus mêlés à des chiens étaient parvenus à fracasser le rêve: quel homme sur terre, dites-moi rêvait encore de devenir américain durant cette longue glaciation. US Go home devenu un cri de rassemblement quasi universel. Quelle tristesse. Honte inavouée aussi, d'avoir pu ressentir une fraction de seconde vite réprimée une pensée horrible au moment de l'écroulement des deux tours jumelles: ils ne l'ont pas volé. Vous étiez devenus ce vieil oncle riche que Disney popularisa sous les traits de Picsou, et qu'on rêve de voir un jour ruiné. Fallait-il que l'image d'un pays aimé se soit désintégrée, deuil dont au fond de nous nous ne nous remettions guère.

Ce qui s'est passé cette nuit dépasse le cadre de l'histoire individuelle: aucun mythe ne résiste à l'usure du temps et le nouveau président connaîtra lui aussi des lendemains qui déchantent et le désamour. Mais cette élection et la fierté qu'elle suscite loin au-delà des frontières de l'Amérique nous transforme tous au plus profond de nous-mêmes. Je me suis surpris dans le métro ce matin, assis en face d'une maman africaine, à la regarder avec un regard tout neuf: soudain, elle n'était plus noire, mais femme tout simplement. Ce changement-là, intérieur, n'a pas de prix et nous fait toucher du doigt que l'histoire vit parfois des mutations collectives. Et de cela nous sommes reconnaissants au peuple américain ce matin.

Une pensée particulière pour Corentin, sa famille, Nicole, David, leurs enfants, Paulette, Daniel, et tant d'autres qui partagent j'en suis sûr mon émotion durant cette superbe journée.

02 novembre 2008

Des morts pas comme les autres

"Les livres m'ont enseigné le goût et le bonheur du ravage»
Sagesse d'un pilonneur


A une semaine de l'attribution des prestigieux prix littéraires, une petite leçon de modestie. Chaque année, en France des machines broient environ 100 millions de volumes,  ce qui représente le cinquième des 500 millions de volumes fabriqués. On stocke un certain temps des ouvrages qui se vendent mal, et puis on finit par les détruire. Bien souvent, le pilonnage suit immédiatement le retour de librairie. Mais le pilon ne constitue pas seulement la sanction d'une mévente. L'éclatante réussite d'un auteur produit autant de pilonnage que l'échec. Cela fait partie d'une stratégie délibérée de surproduction. Il n'est pas rare qu'un éditeur prenne dès le départ le parti de faire imprimer des milliers de livres pour les pilonner. Car leur rôle consistera à impressionner, à donner le sentiment de l'importance de l'oeuvre. Il faut se montrer, faire masse dans les Fnac, écraser la concurrence par le poids. L'entassement de 100.000 livres sert à en faire acheter 50.000. Les 50.000 autres seront broyés. Car le pilon coûte moins cher que le stockage. Il rapporte, même: 100 euros la tonne de papier. Le pilonnage n'est pas une pure destruction, une mort définitive. Les livres broyés serviront à nouveau sous forme de boîte à pizzas, cartons à chaussures, cahiers, emballages, papier journal. Le papier ainsi recyclé connaît sept vies successives, comme les chats. On voudrait pouvoir déchiffrer, dans ses derniers états, le palimpseste de textes qui se sont inscrits, les uns après les autres, dans ses fibres, formules poétiques, notices d'utilisation, slogans publicitaires ou listes de composants. On devine que l'écrivain, lui, préfère ne pas savoir, ne pas avoir à choisir: savoir que 50.000 de ses livres sont broyés à Vigneux, ou qu'il n'en a vendus (offerts?) que cent, qui ont bouleversé le lecteur.  

Lu dans :
Comment les livres deviennent des boîtes à pizza. Le cauchemar du pilon. Pierre Jourde. Bibliobs.com. Le site du Nouvel Observateur
http://bibliobs.nouvelobs.com/20081030/8211/le-cauchemar-du-pilon

01 novembre 2008

Sagesse du parachute

"Les esprits c'est comme les parachutes, ça ne fonctionne que quand c'est ouvert."  
 Sagesse murale


La phrase orne les murs de la jeune entreprise NewTree, commercialisant des chocolats aux propriétés diverses. Un bon article lui est consacré dans Références du Soir (31.10.08, p.4). Tout un programme.

Je vous souhaite une bonne fête de Toussaint.

30 octobre 2008

L'attrait de l'avenir

 "Vous êtes allée en reconnaissance sans doute?"
Petite perfidie entre amis.

Elle est véridique, et a fait mouche, car la patiente s'en remettait mal. Hier elle a effectué la visite traditionnelle au cimetière où repose son époux mort il y a 10 ans. Elle est alerte pour ses 80 ans , conduit sa voiture, vit seule dans sa grande maison d'Overijse  en bordure de la forêt de Soignes. Ses voisins lui conseillent la maison de repos et se sont portés candidats en cas de rachat de la maison. Pour tout le quartier ils s'occupent d'elle et se font un sang noir de la savoir seule dans une si grande bâtisse, un malaise arrive si vite. On en arrive à envier ceux qui n'ont pas de protecteur.
 

Du silence et du non dit

"Ce qui ne peut danser au bord des lèvres s'en va hurler au fond de l'âme". 
 Christian Bobin

27 octobre 2008

L'ange de l'histoire


«Que cela suive ainsi son cours, voilà la catastrophe »
Walter Benjamin (cité par E. Plenel)
 

Je termine samedi matin la lecture de l'interpellant livre "Examen de conscience" d'August von Kageneck, dont les interrogations sur la culpabilité collective ou individuelle (il fut officier et médaillé allemand de la seconde guerre mondiale) m'habitent une bonne partie du week end.  Comme en écho me revient la phrase "Que cela suive son cours.." du  philosophe juif allemand Walter Benjamin, fuyant le nazisme en 1940, pour lequel une catastrophe ne prend jamais le visage de la rupture. Elle résulte hélas de ce à quoi tout le monde participe, ne fût-ce que silencieusement ou tacitement. Elle n'arrive pas par surprise, mais survient plutôt dans l'ordinaire des arrangements et des accoutumances. Dans le même ordre de réflexions, l'un des textes les plus cités de Benjamin , écrit peu avant son suicide en septembre 1940, est celui où il commente un tableau de Paul Klee, Angelus Novus:
« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus.
Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé.
Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées.
Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé.
Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds.
Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer.
Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines.
Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.” (Walter Benjamin)
Plus proche de nous, Boris Cyrulnik décrit la même réalité avec ses mots de neuropsychiatre quand il nous invite à "revenir à la vie et d'aller de l'avant tout en gardant la mémoire de sa blessure, d'éviter les chocs qui détruisent autant qu'éviter de trop s'en protéger", faute de quoi le monde serait fade et que nous perdrions l'envie d'y vivre. 

Lu dans:
  • August von Kageneck. Examen de conscience. Nous étions vaincus mais nous nous croyions innocents. Tempus. Ed. Perrin 2004. 215p.
  • La phrase en exergue de W Benjamin est citée par Edwy Plenel. Procès. Folio. Stock 2006. 158 p. extrait p. 150 et 151
  • Boris Cyrulnik. De chair et d'âme. Odile Jacob.2006. 256 p. extrait p. 254

25 octobre 2008

Trop tôt trop tard

"Pour écrire  ses mémoires, il faut choisir le bon moment. Si on le fait trop tôt, on n'a plus d'amis. Si on le fait trop tard, on n'a plus de lecteurs."
Attribué par Herman De Croo à Léo Tindemans

 
Comme pour confirmer cette sentence, l'amusante découverte que je fais à l'instant en recherchant un renseignement sur Léo Tindemans (l'homme au million de voix en 70, premier ministre trois ans, intelligent, un profil à la Leterme mais qui n'a pas eu la "chance" de se voir confronté à une crise autre que le linguistique - sur lequel il tombe sans gloire à l'issue d'une première tentative de réforme de l'état dont il ne se remit jamais. Son million de voix s'est révélé bien lourd à porter.) sur Wikipedia : il ne s'y trouve pas. Sic transit ... 

 
Lu dans 
Le Soir de samedi 25 octobre. p.3

24 octobre 2008

Est innominé ce qui n'a pas de nom

"Il y a, à la base du crâne, une série d'orifices par lesquels passent des nerfs. Un de ceux-ci n'a pas de nom. C'est pourquoi on l'appelle le trou innominé d'Arnold."
Leçon d'anatomie.


Le comique involontaire de cette phrase, entendue au cours alors que j'avais 18 ans, ne m'est apparu qu'en découvrant durant les vacances le livre de Zarifian. . 
 
Lu dans
Edouard Zarifian. Une certaine idée de la folie. Aube. 2001, 2008. 120 p. Extrait p.49

21 octobre 2008

La vie comme on la perd, comme on la gagne

"On perd sa vie à la gagner."
 
La fin du dernier roman de Sylvie Germain "L'inaperçu"  raconte la renaissance de Pierre Ephrem, le visiteur Père Noël aux "yeux d'une couleur étrange, gris argenté, comme ensoleillés de lune",  "aux yeux comme des flaques de pluie avec du soleil dedans". Pour la première fois de son existence, se promenant dans un paysage de lumière et de beauté "il est dedans" et non plus dehors. Il s'est posé et renaît à lui-même et aux autres. Je revoyais en filigrane une émission d'Arte, glanée il y a plusieurs années, narrant le voyage initiatique dans le Midi d'un homme d'âge mûr largué par son entreprise et désespéré. Aux portes de la retraite il redécouvrait soudain le vol d'un papillon, le chant d'une alouette, l'odeur des blés coupés, de la terre chaude qui s'endort après le coucher du soleil. "C'est curieux comme on oublie l'existence de ces choses-là quand on travaille" confiait-il. Pauvre et riche, un cabanon, une miche, des couleurs pleins les yeux. La vie qui s'écoule à nouveau lentement, fraîche entre les doigts, toutes choses essentielles qu'on considérait parfois accessoires. N'oubliez pas aussi d'aimer, aurait ajouté soeur Emmanuelle, qui semblait s'y connaître en jouissance de l'existence si on en croit l'excellent JT que France2 lui consacrait ce soir. Le bonheur, mode d'emploi, est un programme qui reste décidément à élaborer. 
 
  
Lu dans :
Sylvie Germain. L'inaperçu. Albin Michel. 298 p. extrait p.293

15 octobre 2008

Comme le temps s'envole

 "For we are so little reconciled to time that we are even astonished at it. « How he's grown ! » we exc1aim, « How time flies », as though the univers al form of our expe-rience were again and again a novelty. It is as strange as if a fish were repeatedly surprised at the wetness of water. And that would be strange indeed, unless, of course, the fish were destined to become, one day, a land animal."
C.S. Lewis

"Nous sommes si mal réconciliés avec la notion de temps que celle-ci ne cesse de nous surprendre. « Comme il a grandi!» nous exclamons-nous. «Comme le temps s'envole!» Comme si cette expérience universelle nous était encore une grande nouveauté. C'est aussi étrange que si un poisson exprimait constamment sa surprise devant le fait que l'eau est mouillée. Et en effet, ceci serait vraiment bizarre, à moins bien sûr, que le poisson ne soit destiné à devenir un jour un animal terrien."


Lu dans :
Les idées des autres. Simon Leys. Plon. 2005.125p. extrait p.112
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14 octobre 2008

Tempus fugit

" Ce n'est donc pas aux cheveux blancs et aux rides que l'on appréciera si quelqu'un a longtemps vécu : il n'a pas vécu longtemps, il a longtemps existé. Penserait-on de la même personne qu'elle a beaucoup navigué parce qu'une tempête épouvantable l'a arrachée au port, emportée de-ci, de-là, tandis qu'une furieuse alternance de vents divers la faisait, dans les mêmes parages, tourner en rond? Elle n'aura guère navigué, elle aura surtout été beaucoup secouée. "

Sénèque, De la brièveté de la vie.
 

13 octobre 2008

Tous au Colruyt

"Tout ce qui n'est pas donné est perdu."
Sagesse des proverbes indiens

Mon fils Benoît me partage un amusant courrier, qui s'avère contenir plus de sagesse qu'une lecture rapide le laisserait supposer. Intitulé "mieux que fortris, tous au colruyt", et mérite une double lecture.

Si à l'ouverture d'Eurotunnel vous aviez pris 1000 Euro d'actions,
Aujourd'hui vous auriez encore 27 Euros .
Si vous aviez acheté pour 1000 Euros d'actions Vivendi,
Vous n'auriez plus que 70 Euros.
Si vous aviez acheté pour 1000 Euros d'actions France Télécom,
Il vous resterait aujourd'hui 159 Euros.
Si l'an passé vous aviez acheté pour 1000 Euros d'actions Alcatel,
Il vous resterait aujourd'hui 170 Euros.
Par contre, si l'an passé, vous aviez acheté pour 1000 Euros de bacs de Jupiler,
Vous auriez tout bu, et aujourd'hui, il vous resterait 380 Euros de consigne...
Soit le plus haut rendement !
Le P.E.J. , Plan EpargneJupiler , l'épargne qu'il vous faut, dividende payé en LIQUIDE, et exempt de précompte.


12 octobre 2008

Un homme à tout défaire

"S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas problème."
Sylvie Germain
J'ai glané la  phrase en lisant le dernier livre de Sylvie Germain ce soir, l'ai oubliée, et elle m'est revenue pour ne plus me quitter comme une mouche entêtée, se posant par intermittence sur une série de situations de vie vécues comme problématiques ces derniers mois. Expérience étonnante, que je vous recommande. Sylvie Germain a fait des études de philosophie à la Sorbonne avec Emmanuel Levinas, et on en retrouve des influences. Dans L'inaperçu, elle raconte la vie des Bérynx, une famille composé de la mère, de trois garçons et d'une petite fille Marie. Seule pour gérer l'affaire familiale depuis la mort de son mari, Sabine engage Pierre Zébreuse, un homme qui a fait irruption dans leur vie et qui a su gagner la confiance de la famille. Ce dernier disparaît un jour comme il est arrivé, laissant derrière lui des indices et des personnalités reconstruites après son passage.  Une sorte de récit à l'envers de l'histoire de cette famille de Nivelles dont la maman a récemment égorgé ses cinq enfants il y a un an, et dont l'histoire aurait basculé dans un sens exactement contraire. Un hymne aux influences bénéfiques que chacun de nous peut avoir sur l'existence des autres, récit d'un homme modeste dont le rôle discret aura été de défaire les problèmes, "un homme à tout défaire" comme il a été joliment écrit, et puis de s'effacer. 


Lu dans :
Sylvie Germain, L'inaperçu, Roman - Albin Michel, 2008

08 octobre 2008

Ne me réveille pas , j'aime trop ce rêve

"Le vent froid de l'automne siffle dans les ajoncs desséchés
Qui blanchissent dans la lumière du soir;
Les corneilles quittent les saules et volent vers l'intérieur des terres.
Un vieil homme se repose, seul sur la grève,
Il sent le vent dans ses cheveux, la nuit et la neige qui vient.
Depuis la rive plongée dans l'ombre il regarde vers la clarté,
Là-bas, entre nuages et lac, une bande
De terre éloignée brille encore dans la lumière chaude:
Au-delà merveilleux, règne de félicité comme le rêve et la poésie.
Il fixe du regard cette image lumineuse,
Repense à son pays, aux années de bonheur,
Voit pâlir l'or, le voit disparaître,
Se détourne, quitte les saules
Et marche lentement vers l'intérieur des terres."

Herman Hesse. Eloge de la vieillesse. Esquisse

Je cherchais un court texte pour décrire l'impression laissée par le dernier livre de Dominique Lapierre Un arc-en-ciel dans la nuit.Lecture indispensable pour comprendre et aimer l'Afrique du Sud où se trouvent Benoît et Aline pour une longue période. "Ne me réveille pas , j'aime trop ce rêve" murmurait un anonyme électeur de la première élection démocratique le 27 avril 1994. Le poème d'Hermann Hesse paraît écrit pour Nelson Mandela. Je ferme la dernière page et l'émotion reste.

Lu dans
Herman Hesse. Eloge de la vieillesse. Esquisse. Eloge de la vieillesse. Collection : Biblio Romans, 158 pages, 2003, Calmann-Lévy
Dominique Lapierre, Un arc-en-ciel dans la nuit, Robert Laffont 362 p.

05 octobre 2008

Révélation

“Je suis sûre maintenant qu’on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l’introspection du journal intime. Ce sont les autres, anonymes côtoyés dans le métro…qui par l’intérêt, la colère ou la honte dont ils nous traversent, réveillent notre mémoire et nous révêlent à nous-mêmes”.
Annie Ernaux


Lu dans:
Annie Ernaux. Les Années. Gallimard. NRF.Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, "Nrf", 2008, 242 pages

Une seule voix, un seul chemin

"Qu’y a-t-il de plus triste qu’un train?
Qui part quand il le faut,
Qui n’a qu’une seule voix,
Qui n’a qu’un seul chemin.
Rien, vraiment,
n’est plus triste qu’un train.

Ou peut-être un cheval de trait,
Coincé entre deux brancards,
Et qui ne peut même pas regarder de côté.
Sa vie se résume à marcher.

Et un homme?
N’est-ce pas triste un homme?
S’il vieillit dans la solitude,
S’il croit que son temps est fini,
Un homme, c’est bien triste aussi "

Primo Lévi
écrit le 1er janvier 46