Entre café et journal lui aussi jette l'ancre pendant ces deux mois, manière discrète de nous forcer à retrouver le rythme propre des saisons. On ne va pas pour autant arrêter de lire, de rêver, de réfléchir aux mille manières de reconstruire le monde, mais on le fera au rythme lent des percherons d'antan. Si on nous prête vie, la cloche de septembre nous réveillera.
29 juin 2012
L'école est finie
"On a fermé les cahiers un soir
Sur la guerre inachevée
Et comme si rien ne s'était passé
On a déserté l'histoire
On a sauté les pages
Et tout s'est effacé
Comme s'il y avait un peu de craie
Dans l'encrier."
C. Lara. La craie dans l'encrier.
Moment d'émotion, l'école proche a fermé ses grilles, tous les
élèves s'étant égaillés. La magie des grandes vacances est intacte
quel que soit notre âge: on quitte un soi-même pour en retrouver
un autre, on sort d'une cour pour entrer dans un jardin, les
oreilles bruissant de chants d'oiseaux, de clapotis de vagues et
d'arrivées au sommet du Tour de France. Nous laisser gagner par
cette douceur de deux longs mois qui se raccrochent à notre
enfance, pays lointain qui soudain reprend vie. On range tout ce
qui n'est pas essentiel, on allège pour pouvoir naviguer à la
voile, avec de longues pauses dans des criques tranquilles à
l'abri des tempêtes et des regards.
Entre café et journal lui aussi jette l'ancre pendant ces deux
mois, manière discrète de nous forcer à retrouver le rythme propre
des saisons. On ne va pas pour autant arrêter de lire, de rêver,
de réfléchir aux mille manières de reconstruire le monde, mais on
le fera au rythme lent des percherons d'antan. Si on nous prête
vie, la cloche de septembre nous réveillera.
Lu dans:
Paroles: Daniel Boublil. Musique: Catherine Lara 1974 "La craie dans l'encrier"
Naissance d'une perle
"A l'instar de l'huître, qui transforme très patiemment un grain de sable en une perle, c'est-à-dire une intrusion blessante en sécrétion magnifique."
B. Deprez
Lu dans:
Bérengère Deprez. Marguerite Yourcenar et les Etats-Unis. Du nageur à la vague. Racine. 2012. 208 pages. Extrait p.24
28 juin 2012
Amor fati
"Qu'il eût été fade d'être heureux."
Yourcenar
Un homme rencontre une femme, désespérée. Il en tombe
instantanément amoureux: le malheur d'autrui est capiteux. "Elle
s'acharnait à m'entraîner dans ses souffrances; elle voulait un
compagnon de malheur dans l'espoir que nous puissions être à
l'unisson." Quête impossible du bonheur dans le malheur, comme la
pluie qui tombe alors que le soleil brille. "Cette souffrance, il
est probable que j'en avais besoin. Souffrir à cause des autres
évite de souffrir à cause de soi." Ce court texte
autobiographique de Jean-Marie Rouart m'a éclairé sur des
comportements similaires notés chez mes proches et patients depuis
tant d'années. Sur le mien aussi peut-être, - nombreuses sont les
cloisons qui séparent à notre insu nos divers nous-mêmes - et sur
les raisons mystérieuses qui mènent un adolescent insouciant à embrasser la
profession médicale.
Lu dans :
Marguerite Yourcenar. Aphorismes Feux. 1936
Jean-Marie Rouart. Une jeunesse à l'ombre de la lumière. NRF Gallimard. 2000. 370 pages. Extrait p. 329-330
27 juin 2012
Dortoirs marins
".. au cimetière de Saint Brieuc: beaucoup de pierres, et des arbres, beaucoup aussi . Beaucoup de tombes alignées comme les petits lits d'un dortoir en plein air. Au début on se dit, oui, c'est la première chose qui m'est venue à l'esprit en arrivant au cimetière: ils sont bien, là, avec la mer en contrebas. Il est bien là."
Marie Nimier
Les cimetières marins sont souvent des cimetières militaires,
parsemés sur les plages où de jeunes hommes, presqu'encore des
enfants, payèrent de leur vie la folie de leurs parents. Ils ont
vingt, dix-huit, parfois seize ans comme le révèlent les dates sur
les croix de marbre blanc qui balisent leurs tombes. Une sorte de
camps de jeunes qui aurait bivouaqué en bord de mer. L'image de
Marie Nimier n'en est pas fort éloignée.
Lu dans:
Marie Nimier. La reine du silence. NRF Gallimard. 2004. 172 pages. Extrait p.12
Comme un flacon chevelu d'algues danse à jamais sur la mer
"Tout homme, maître à bord après Dieu. Tout homme, prisonnier à fond de cale."
M Yourcenar
La métaphore du passager embarqué dans sa propre existence, "frêle objet
humain à la surface des flots", n'a peut-être plus la même puissance
d'évocation que lui donnait Marguerite Yourcenar embarquée pour
rejoindre les Etats-Unis en 1942. Les interrogations qu'elle se pose
demeurent les mêmes.
Un beau, et tout récent, livre de Bérengère Deprez raconte comment la
patrie d'adoption de notre concitoyenne a percolé dans son oeuvre de
manière indélébile. Livre savant qui se laisse livre comme un roman,
même en vacances.
Lu dans:
Marguerite Yourcenar. En pélerin et en étranger (essais rédigés entre 1928 et 1987). Gallimard. 1989. 265 pages
Bérengère Deprez. Marguerite Yourcenar et les Etats-Unis. Du nageur à la vague. Racine. 2012. 208 pages. Extrait p.12
26 juin 2012
Raison et économie
"Ce qui rend fausses beaucoup de théories économiques, c'est qu'elles sont fondées sur l'hypothèse que l'homme est raisonnable."
Auguste Detoeuf, industriel et essayiste. 1936
Elie Cohen, plus récemment, parle de "rationnalité irationnelle".
Irrationnel car l'investisseur achète une action, alors qu'il sait
pertinemment bien qu'elle est surévaluée. Tout en étant rationnel,
car il pense qu'elle va continuer à monter, parce que d'autres
croient qu'elle n'est pas surévaluée...
Lu dans:
Bernard Keppenne. Théories dans un monde imparfait. Libre Entreprise. 23 juin 2012. p.8
25 juin 2012
Notes dans la nuit
"Une nuit, je marchais dans la rue de la Loi à Bruxelles. il n'y avait ni voiture ni bruit liés à l'activité humaine. Je marchais au milieu de cette grosse artère de la capitale. Ce que j'ai trouvé inouï, c'était d'entendre le chant d'un merle ou d'un rossignol. La densité du moment était telle qu'il paraissait surréel. Je ne m'y connais pas assez pour différencier le chant du merle de celui du rossignol. J'imaginais cette rue quelques heures plus tard, encombrée, obstruée, "décibellée" par le vrombissement des voitures avortant toute chance de vivre la grâce d'une rencontre insolite de ce type."
Sébastien de Fooz.
Lu dans:
Sébastien de Fooz. Autoportrait. LLB. Momento. 23 juin 2012. p.5
23 juin 2012
Sagesse des vulnérables
"Il y a de ces maladies, si on les guérit, à l'homme, il ne reste rien."
Henri Michaux
Et si la vulnérabilité était une force, comme le suggère Henri Michaux?
Il se décrit lui-même comme "né troué", au 69 rue Defacqz à Bruxelles,
issu d'une douteuse belgitude qui l'amènera à se faire naturaliser
français en 1955. Henri Michaux gardera en mémoire cette absence de
destin tracé, cette zone de faiblesse qui le mènera tout au long de son
existence à s'appuyer "sur les coups qu'on me porte", décrivant comme
une des clés de sa réussite la capacité de "toujours garder en réserve
de l'inadaptation."
Lu dans:
Henri Michaux. Epréuves. Exorcismes.
Sion Leys. Le studio de l'inutilité. Flammarion. 2012. 300 pages. Extrait pp.15-16.
22 juin 2012
21 juin 2012
Sous la Loire, l'été
"Demain c'est promis, j'emporterai le tableau de Max Savy. Il représente un homme fourbu qui marche tête baissée sur un chemin en pente, au bord d'un champ bien peigné. C'est une lumière de fin de journée. On sent le soulagement du travail accompli, la peine du lendemain. Au dos est écrit Le Hameau bleu."
Je découvre ce court texte en fin de consultation, fourbu. Il me parle.
Image d'un labeur honnête, à une époque et dans un climat que je situe
entre "l'Angélus" austère de Jean-François Millet et les paysages
flamands givrés de Valérius de Saedeleer. J'y projette "le soulagement
du travail accompli, la peine du lendemain", une certaine austérité
nordique, pétrie de la nécessité de se racheter par le travail de Dieu
seul sait quelle faute originelle. Une rapide googlerie me fait
retrouver le tableau de Savy, peintre méditerranéen lumineux, qui
projette sur ma journée un éclairage de soleil, de chaleur, l'esprit
dispos et apaisé entre deux journées d'une activité bienfaisante. On est
manifestement sous la Loire, et il y a de la légèreté dans l'air. Ma
soirée sera bonne, et demain un autre jour: tiens, c'est l'été.
20 juin 2012
18 juin 2012
Une envie d'eau
Là où
dort mon amour
glissant sous le roc
je voudrais être de l'eau
j'entrerais je dormirais près d'elle
Tanka du Man'yōshū (compilé par Otomo no Yakamochi, 760)
Ne vous prend-il jamais une envie de réapprendre à écrire, à lire, à
dire, à vivre des choses simples, avec peu de mots - tous
compréhensibles-, peu de gestes, quelques paroles choisies. Une
université de l'essentiel, bienveillante pour ses élèves, où l'étude des
textes anciens apprendrait comment vivre demain, aimer davantage, mieux
admirer les choses et les gens. Réver de vivre comme une eau qui
s'écoule est-il donc devenu à ce point inaccessible?
Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.63
Un mystique amusé
"Quel homme n'a jamais transgressé ta Loi, dis?
Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis?
Si tu punis le mal que j'ai fait par le mal,
Quelle est la différence entre toi et moi, dis? "
Omar KHAYYAM (1048-1131, Perse)
Poète philosophe, hédoniste, tolérant et sceptique, Khayyam est en outre considéré comme un des plus grands mathématiciens du Moyen âge. Réformateur du calendrier persan en 1074, il compile dans ses rubaiyat » (quatrains) des perles mystiques qui en font un soufi, mais au regard amusé, préférant le vin et la compagnie des jeunes filles aux prières.
Lu dans:
Amin Maalouf. Samarcande. JClattès. 1988. 380 pages. Extrait p.13
Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis?
Si tu punis le mal que j'ai fait par le mal,
Quelle est la différence entre toi et moi, dis? "
Omar KHAYYAM (1048-1131, Perse)
Poète philosophe, hédoniste, tolérant et sceptique, Khayyam est en outre considéré comme un des plus grands mathématiciens du Moyen âge. Réformateur du calendrier persan en 1074, il compile dans ses rubaiyat » (quatrains) des perles mystiques qui en font un soufi, mais au regard amusé, préférant le vin et la compagnie des jeunes filles aux prières.
« Autrefois, quand je fréquentais les mosquées,
je n'y prononçais aucune prière,
mais j'en revenais riche d'espoir.
Je vais toujours m'asseoir dans les mosquées,
où l'ombre est propice au sommeil. »
Lu dans:
Amin Maalouf. Samarcande. JClattès. 1988. 380 pages. Extrait p.13
16 juin 2012
Les grands bonheurs ont parfois dans leur paume de grandes tristesses
"Il y a une douleur dans cette pièce, mais je ne sais pas à qui elle appartient."
E Fottorino.
Elle a terminé son grand oral de médecine générale en fin d'après-midi ce samedi. Sept années d'un parcours exigeant, auquel elle a beaucoup sacrifié, prennent soudain fin. Un juré s'inquiète avec sollicitude de sa réussite, et soudain l'émotion est plus forte, elle fond en larmes, sans un mot. Ce matin elle a enterré son papa, qui n'assistera pas à sa promotion dans quelques jours. Elle ne s'en est plaint à personne, ne souhaitant pas mêler la pitié aux points. Les grandes douleurs sont muettes, même si pour elle désormais "tous les matins du monde seront sans retour, tous les jours seront le même jour, tous les froids le même froid", lui rappelant tout au long de sa vie de généraliste qu'en une seule journée funeste on peut devenir docteur, et orpheline.
Lu dans:
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 76
15 juin 2012
L'écheveau d'une vie
"Tantôt je pense, tantôt je vis."
Paul Valéry.
On sort ébloui du film consacré à François Mitterrand programmé par France 2 ce soir de 30ème anniversaire (François Mitterrand à bout portant, 1993-1996). Non guère par la personne du président mais par le brio avec lequel sont abordés la complexité d'une pensée nourrie par un siècle de vie française, pétrie de contradictions assumées. Par l'interrogation de l'après et du sens de toute action humaine, que l'approche de la mort rendait lancinante . Par la cohabitation de tant de contradictions, d'une sincérité habillée de mensonges, d'une tendresse dissimulant tant de calculs. Et on murmure les paroles de Sirl Hustvedt dans son dernier ouvrage: "Nul d'entre nous ne peut jamais démêler le noeud des fictions qui composent cette chose incertaine que nous appelons notre moi."
Lu dans :
François Jullien. Philosophie du vivre. NRF Gallimard. Bibliothèque des Idées. 2011. 270 pages. Extrait page 9
Siri Hustvedt. Un été sans les hommes. Actes Sud. 2011. 216 pages.
La force des choses infimes
La délicatesse tragique d'une paire d'ailes [du papillon] ,
cette "plume ajoutée au poids des ans".
Erri De Luca
Tous deux pétris d'années, le vieux chasseur emporte sa proie, la dernière qu'il tirera jamais, le roi des chamois arrivé au terme de son existence. Le combat fut inégal, et l'homme l'a emporté. Il peine à avancer, le souffle court, les épaules en feu. Un papillon se pose sur les bois du chamois. Son insignifiance s'ajoute au poids des ans et déséquilbre l'ensemble, le vieux tombe et meurt sous son trophée. On retrouvera leurs deux dépouilles inextricablement mêlées à jamais sous la neige.
Lu dans:
Eri De Luca. Le poids du papillon. Gallimard. 2009. 83 pages
C'est moi !
"De temps à autre un homme se dresse en ce monde,
étale sa fortune et proclame: c'est moi!
Sa gloire vit l'espace d'un verre fêlé,
déjà la mort se dresse et proclame: c'est moi!"
Omar Khayyam (1048-1131, Perse)
... à quoi comparer
ce monde ?
A la vague blanche derrière
un bateau parti à la rame
dans l'aube."
Tanka du Man'yōshū (compilé par Otomo no Yakamochi, 760)
Lu dans:
Amin Maalouf. Samarcande. JClattès. 1988. 380 pages. Extrait p.67
13 juin 2012
Les passions modérées
"Comme elles sont étranges, ces passions modérées qui, sans faire courir de risque mortel à ceux qui les cultivent, parviennent à survivre à des malheurs véritables et, pour peu qu'on les accepte, à former un système immunitaire de secours. Elles ne contestent pas mais accompagnent les vraies importances. Elles ne font pas un destin mais n'interdisent nullement d'en avoir un. Elles prétendent, non pas transformer nos jours en songes emplis de plaisir, mais servir à leur agrément ou les rendre, lorsqu'une difficulté survient, simplement vivables. Bien qu'inavouées, vécues parfois même honteusement, elles aident à se maintenir en joie et, plus utile encore, à se maintenir en vie. Autre avantage: elles permettent de se regarder par le bon bout de la lorgnette, le petit. "
Pierre Hebey
Petit texte, déniché par hasard dans un ouvrage inactuel, qui nous
aidera sans aucun doute à jeter un regard neuf sur ces passions
modestes, presqu'invisibles, qui tissent la trame légère de nos
existences. Je m'en suis trouvé quatre ou cinq, rien de pharaonique
certes, mais qui font que je garde plaisir à me lever le matin. Autant pour vous ?
Lu dans:
Pierre Hebey. Les passions modérées. NRF. Gallimard. 1995. 472 pages. Extrait. Exergue
"Il commence toujours sa lecture du Monde par le Carnet, où sont annoncés les décès (ceux qui bénéficient de quelque notoriété figurent dans la rubrique Disparitions, ce qui laisse espérer un départ temporaire, mais dans les deux cas le mot Mort est banni)."
J.-B. Pontalis
Lu dans:
J.-B. Pontalis. En marge des jours. NRF Gallimard. 2002.120 pages. Extrait p. 34
12 juin 2012
Sagesse de l'ombre
"On ne gagne pas d'un seul coup la lumière.
On l'atteint par le chemin de l'obscurité."
Paul Claudel
Je termine une lecture, on commence une autre. Elles se donnent la main,
mystérieusement, par deux textes traitant du clair-obscur, notion
refoulée de nos existences. Que Paul Claudel et Tanizaki Junichirô,
contemporains de mes grands-parents, me fassent découvrir la sagesse de
l'ombre ce même jour est un cadeau.
"Percer l'énigme de l'ombre. Cette lumière indirecte et diffuse est le facteur essentiel de la beauté de nos demeures. Et pour que cette lumière épuisée, atténuée, précaire, imprègne à fond les murs de la pièce, ces murs sablés, nous les peignons de couleurs neutres, à dessein. Nous nous complaisons dans cette clarté ténue, faite de lumière extérieure d'apparence incertaine, cramponnée à la surface des murs de couleur crépusculaire, et qui conserve à grand'peine un dernier reste de vie. Pour nous, cette clarté-là sur un mur, ou plutôt cette pénombre, vaut tous les ornements du monde et sa vue ne nous lasse jamais. Dans ces conditions, il va de soi que ces murs sablés doivent être recouverts d'une couleur uniforme pour ne pas troubler cette clarté; si, d'une pièce à l'autre, la couleur de fond peut varier légèrement, la différence en tout cas ne peut être qu'infime. Ce ne sera pas une différence de teinte, mais plutôt une variation d'intensité, à peine plus qu'un changement d'humeur chez celui qui
la regarde. Nous avons enfin, dans nos pièces de séjour, ce renfoncement qu'on appelle le toko na ma, que nous ornons d'une peinture, d'un arrangement floral, généralement ténébreux en plein jour, [dont] il est impossible de distinguer le dessin. (..) Malgré cela, l'on sent bien qu'il existe une exacte harmonie entre cette vieille peinture fanée et l'obscur toko no ma, qu'à tout prendre il est sans importance que son dessin soit estompé, et que cette imprécision au contraire est justement ce qui convient. Dans un cas comme celui-là, la peinture n'est plus, en somme, qu'une "surface" modestement destinée à recueillir une lumière faible et indécise, dont la fonction est la même absolument que celle d'un mur sablé. Et c'est là la raison pour laquelle nous attachons une importance si grande, dans le choix d'une peinture, à l'âge et à la patine, car une peinture neuve, fût-elle à l'encre diluée ou de couleurs pâles, risque, si l'on n'y prête attention, de détruire l'ombre du toko no ma. La fonction de cette peinture, ou de ces fleurs, n'est pas décorative en soi, car il s'agit plutôt d'ajouter à l'ombre une dimension dans le sens de la profondeur."
Tanizaki Junichirô
Accepter l'ombre, et la patine du temps, comme une expression du Beau est une philosophie. Elle me permet de jeter un regard différent sur ma journée.
Lu dans:
Paul Claudel, cité dans Romain Slocombe. Monsieur le Commandant. NiL. 2011. 261 pages. Extrait p.18.
Tanizaki Junichirô. Eloge de l'ombre. Publications orientalistes de France. 1933. ALC 1977 pour la traduction en français par René Sieffert. 112 pages. Extrait pp.51-54
11 juin 2012
09 juin 2012
Lieux d'aisance et de méditation
Chaque fois que, dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l'on me montre le chemin des lieux d'aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d'une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l'architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d'aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l'esprit. Toujours à l'écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l'abri d'un bosquet d'où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse; après avoir, pour s'y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji* et plongé dans ses rêveries, l'on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s'étend sous la fenêtre, une émotion qu'il est impossible de décrire, (..) [et] d'où l'on peut, à l'abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l'azur du ciel et le vert du feuillage. Lorsque je me trouve en pareil endroit, il me plaît d'entendre tomber une pluie douce et régulière. (..) En vérité ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi; c'est l'endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons."
Tanizaki Junichirô (1886-1965)
* paroi constituée de papier translucide monté sur une trame en bois
Lu dans:
Tanizaki Junichirô. Eloge de l'ombre. Publications orientalistes de France. 1933. ALC 1977 pour la traduction en français par René Sieffert. 112 pages. Extrait p.21
08 juin 2012
L'âme du talc
"C'est l'histoire d'un sculpteur inuit venu découvrir la très vieille grotte Chauvet, en Ardèche, aux parois superbement décorées il y a trente-deux mille ans par des artistes capables de figurer des lionnes enlacées, des chevaux au galop, des rhinocéros et des mammouths. Comme il s'imprégnait de ces fresques remontant à l'enfance de l'humanité, ses hôtes lui ont présenté un bloc de talc blanc prélevé dans les carrières de Luzenac, avec mission d'y modeler un phoque en guise de souvenir. L'homme a accepté mais les jours filaient et la pierre demeurait intacte. On s'interrogea, on s'inquiéta. La matière était- elle de mauvaise qualité? L'Inuit manquait-il d'inspiration ? Une semaine s'écoula et toujours rien. Gentiment sommé de s'expliquer, l'Inuit finit par donner sa réponse: cette pierre ne renfermait pas un phoque mais un ours, affirma-t-il sans hésiter. Un ours? se sont exclamés ses hôtes. Un ours, a confirmé l'homme du pôle, ajoutant qu'il ne saurait sculpter un animal étranger à l'âme de ce bloc de talc."
E. Fottorino
J'ai souri un instant, et puis plus. Nous sommes pétris de "Qui
veut peut" et les atermoiements d'un sculpteur inuit à l'écoute
d'un bloc de talc ne nous atteignent guère. Cette méconnaissance a créé des banquiers ayant rêvé d'être instituteurs, des
médecins qui se destinaient au théâtre, des guichetiers qui se
voyaient explorateurs des pôles, des danseuses étoiles regrettant
les mômes qu'elles n'ont pu faire. On rêve tous d'offrir le
meilleur à nos têtes blondes, même si ce meilleur a la forme d'un
ours quand nous y voyons un phoque.
Lu dans:
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 125
07 juin 2012
Ecrire, une façon de vivre
"Un écrivain, si je regarde au fond de moi et si je me fie à ce que j'ai observé au fil des années en côtoyant des auteurs, c'est quelqu'un qui, quoi qu'il arrive, ne peut pas s'empêcher de fabriquer des phrases et des histoires. C'est encore et toujours cette personne qui, à la tombée de la nuit, propose à ceux qui passent de s'asseoir près du feu et d'écouter, avant d'entrer dans le royaume du sommeil, le récit qui s'est inscrit en elle et qu'elle ne demande qu'à partager."
Francis Dannemark
Lu dans:
Francis Dannemark. Ecrire , une façon de vivre. Supplément "Etre écrivain aujourd'hui." La Libre. 4 juin 2012. Page 6.
06 juin 2012
Pourquoi vole-t-on?
"Je me souviens d'une nouvelle de Simenon où le cambrioleur s'arrange chaque fois pour pénétrer dans les maisons quand les habitants sont là. Ce qu'il vole de plus précieux, c'est la chaleur paisible du foyer."
E Fottorino.
Lu dans:
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 141
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 141
05 juin 2012
Sagesse de Jean Jaurès
"Il y a de l'invisible jusque dans la lumière."
Jaurès
J'ignorais que Jean Jaurès ait soutenu une thèse de doctorat en
philosophie ("De la réalité du monde sensible", 1891) . Je viens de la
parcourir, méditatif devant une destinée aussi façonnée par la
confrontation entre la pensée et la vie réelle. J'aime que s'y voient
dissociés l'invisible et l'obscur, et qu'on énonce que dans la plus
intime connaissance de l'autre, une part d'invisible doit se voir
préservée. L'amour est une découverte, aux frontières sans cesse
élargies, d'une terre inconnue.
Lu dans :
Jean Jaurès. De la réalité du monde sensible. Wikisource.
04 juin 2012
La lecture buissonnière
"La merveille du langage est qu'il se fait oublier : je suis des yeux les lignes sur le papier, à partir du moment où je suis pris par ce qu'elles signifient, je ne les vois plus "
Maurice Merleau-Ponty.
La lecture est un dialogue de soi avec soi, et en même temps une
conversation avec un autre qui se révèle, qu'on rencontre. Mais cette
lecture est en même temps une succession de va-et-vient discontinus du
livre dans lequel nous sommes plongés vers la vie qui nous englobe: un
enfant récupère son ballon à nos pieds, un voisin de table passe
commande d'un café, un ami nous sonne ... Cette discontinuité ainsi que
le vagabondage de notre pensée sautillante autorisée par la lecture d'un
livre ou du journal est un bonheur quotidien.
Lu dans:
Thierry Grillet. L'ère des machines à lire. Le Monde des livres. 3 juin 2012. Extrait page 15.
Thierry Grillet. L'ère des machines à lire. Le Monde des livres. 3 juin 2012. Extrait page 15.
03 juin 2012
Un oiseau enveloppé de brumes
"Ce que j'éprouve n'a pas vraiment de nom , de nom connu. Quelque chose de moi s'est détaché et flotte dans l'air, invisible et pourtant consistant. Je me sens triste sans tristesse, seul sans solitude, heureux sans joie."
E. Fottorino
J'ai apprécié le livre d'Eric Fottorino "L'homme qui m'aimait tout
bas", écrit après le décès de son père adoptif qui - selon ses
propres termes - en l'adoptant à l'âge de dix ans "lui donna son
nom et la vie". Avec le regret de la distance qu'apportent les
années, la lente faillite (au propre comme au figuré) qui amena ce
père admiré et adoré à se tirer une balle dans la tête la même
semaine qui vit le fils, devenu directeur du Monde, affronter un
directoire hostile dans une ambiance de dépôt de bilan du célèbre
quotidien. "Aurais-je pu l'empêcher? Il aurait fallu parler
ensemble. Depuis longtemps on ne parlait plus, ce qui s'appelle
parler. On évitait ce qui aurait pu créer des tensions, de
l'incompréhension. On restait en surface, là où ça ne risquait
rien. On commentait le temps qu'il faisait, pas le temps qui nous
éloignait." L'évocation des longues balades à vélo, des
observations matinales du héron au long bec locataire des marais
voisins, "oiseau enveloppé de brumes comme s'il rapportait des
morceaux d'un nuage déchiré à coups de bec », des crabes «galets
qui marchent" et de cette infinie nostalgie d'un auteur se penchant sur un passé récent en fait un
bien beau récit.
Lu dans :
Eric Fottorino. L'homme qui m'aimait tout bas. NRF Gallimard. 2009. 148 pages. Extraits pp 127, 142, 143
Eric Fottorino. L'homme qui m'aimait tout bas. NRF Gallimard. 2009. 148 pages. Extraits pp 127, 142, 143
02 juin 2012
Le poids des silences
"Ce sont les mots qu'ils n'ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil "
Montherlant.
31 mai 2012
La qualité a un prix
"Les journaux dits de qualité coûtent leur prix plus l'effort pour les lire. "
Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde
La sagesse des siamois
"Une opération réussie au Children Hospital de Dallas, en octobre 2003, avait consisté à séparer Ahmed et Mohamed, deux siamois d'origine égyptienne soudés par le crâne. Les médecins avaient canalisé la veine sagittale, fragile frontière entre leurs deux cerveaux. Les nouveaux-nés pourraient bientôt se regarder en face, les yeux dans les yeux comme dans un miroir. De quoi seraient faites leurs pensées?- Sans doute la liberté commence-t-elle lorsque certains liens sont coupés. Mais à voir l'enchevêtrement des veines qui les unissaient, une centaine pas moins, on ne pouvait imaginer que le fil soit vraiment rompu. Je pariai que la première pensée de l'un serait pour l'autre."
De quel siamois devons-nous accepter de nous séparer pour vivre?
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.296
30 mai 2012
Des larmes comme cris
"Je réalisai que chaque lettre du mot "crier" était contenue dans le verbe "écrire". Ce fut une révélation: écrire, c'était crier en silence, sans un bruit, pleurer de l'intérieur comme pleurent les grottes."E. Fottorino
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.386
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.386
28 mai 2012
Toute souffrance est unique
"Les familles heureuses se ressemblent toutes.
Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. "
Tolstoï. Anna Karénine.
27 mai 2012
Sagesse de Confucius
"Lorsque tu fais quelque chose, sache que tu auras contre toi ceux qui voulaient faire la même chose, ceux qui voulaient faire le contraire, et l'immense majorité de ceux qui ne voulaient rien faire."
Confucius.
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.538
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.538
Langues de feu
« Voir quelqu’un qui reprend possession de soi est bouleversant. Je rêve de cela pour mes patients : qu’ils deviennent maîtres de leur histoire, c’est-à-dire de leur univers intérieur. »
J. Harpman
J'eus la chance, lors d'un voyage lointain, d'observer en retrait
une scène de la vie quotidienne qui m'habite encore. Assise à même
le trottoir, une diseuse de bonne aventure a pris la main d'une
jeune fille dans la sienne et en scrute la ligne de vie. Sa
gestuelle vaut paroles qui invitent à sortir de soi-même, à se
déployer, à courir, à voler. A troquer les humeurs acides pour les
senteurs d'une vie possible, aujourd’hui même. Arrivée à la fin de
son récit, la vieille chiromancienne lui enfouit au creux de la
paume un minuscule papier roulé avec ce vers de Corneille: "Je
cesse d'espérer et commence de vivre." Une réécriture des "langues
de feu" bibliques, invitation - comme le disait joliment Jacqueline - à redevenir maître de son histoire.
Lu dans:
Adrienne NIZET. Au revoir, Madame Harpman. Le Soir 25 mai 2012
26 mai 2012
24 mai 2012
Sagesse des visages ravinés
"C'est à toi que je parle, à toi dans le miroir. Tu vas tenir longtemps? Longtemps? Longtemps? Longtemps?" B. Deprez.
Il n'est sans doute pas innocent que Bérengère Deprez termine son "Livre
des deuils" par une allusion à l'éternité de l'image dans un miroir.
Allusion subliminale au mythe de Narcisse qui meurt de vouloir
embrasser, dans l'eau stagnante d'un lac, le seul visage qui soit digne
de lui, non parce que ce visage est le sien (Narcisse l'ignore), mais
parce que, à la différence de son propre visage, son reflet lui semble
immuable. Plus encore qu'un déni de l'altérité, le narcissisme est un
refus de l'altération. Le véritable ennemi de Narcisse n'est pas
l'autre, mais le temps. Fils d'un fleuve (Céphise) et de la nymphe
(Leiriopé), Narcisse est deux fois l'enfant de l'instable, un enfant de
passage qui entend suspendre, au péril de sa vie, le fil du temps. Il
devient par là notre contemporain, dans une époque qui invite par mille
leurres, non pas à s'aimer soi-même mais, tout au contraire, comme
l'analyse Clément Rosset, au moment de choisir entre soi-même et son
double, de donner la préférence à son image. Les marches du festival de
Cannes, les visages lisses et les cheveux d'ébène des perrons du
pouvoir, les clichés chromés des magazines tendance ou les croisières
anti-âges nous le rappellent chaque jour. Accepter que la vie s'écoule
sur nos visages dans les ravines creusées par les soucis, les nuits sans
sommeil et le temps consacré à d'autres que soi n'est pas du Narcisse.
Lu dans:
Bérengère Deprez. Le livre des deuils. 2004. Ed. Luce Wilquin. 216 pages. Extrait page 213.
Clément Rosset. Impressions fugitives. L'ombre, le reflet, l'écho. 2004. Collection « Paradoxe », 80 pages
23 mai 2012
Ce passé dont on ne guérit jamais
"Il y aurait toujours cette neige dans tous les soleils, cette fumée dans tous les printemps."
Jorge Semprun
Revenu de Buchenwald, Jorge Semprun ne trouvera la force d'écrire
la neige des collines qui surplombaient les camps et la fumée du
crématoire qu'après de longues et douloureuses années. L'écriture
d'un homme libre n'efface pas la prison de la mémoire. A
l'évocation obsédante des fumées dans le ciel lui répond comme un
écho, mille ans plus tôt, la nostalgie de Sarashina :
"Lorsque vous apercevrez
la fumée qui remonte en flottant
la vallée de la colline de Toribe (*)
alors vous me comprendrez
moi qui paraissais irréelle
même pendant ma vie."
(*) Toribe, lieu d'incinération des morts
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.265
Jacques Roubaud. Mono No Aware, Le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.228.
Sarashina (Japon - époque de Heian - 1008). Sarashina Nikki, carnets dans lequel elle raconte sa vie et ses voyages de l'âge de 13 ans à 52 ans
Amour
"Et tout à coup nous fûmes deux,
non,
moins que deux,
c'était à peine quelques secondes de nous
et déjà il me semblait impossible de repartir sans toi,
ton odeur mon odeur,
je ne savais plus si mes mains ou les tiennes.
Et je dis enfin dans un souffle:
- Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas des âmes..."
Entre "Amour", de Haneke (avec un émouvant couple Huppert/Trintignant)
et l'exergue du Livre des deuils, cherchez la différence: une passion de
vingt ans, un attachement complice de vieux amants. Un même souffle.
Lu dans:
Bérengère Deprez. Le livre des deuils. 2004. Ed. Luce Wilquin. 216 pages. Extrait page 5.
22 mai 2012
Instants de Borges
"Si je pouvais vivre une nouvelle fois ma vie
j'essaierais d'y commettre plus d'erreurs, (..)
Je m'exposerais à plus de risques,
je ferais plus de voyages,
je contemplerais plus de crépuscules,
j'escaladerais plus de montagnes (..)
Et je jouerais davantage avec les enfants,
si j'avais encore une vie devant moi."
Instants. J L Borges
On a dit de ces vers qu'ils furent les derniers de Jorge Luis Borges,
aveugle à la fin de sa vie. On en a aussi contesté l'origine, mais leur
charme opère encore.
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.248
20 mai 2012
La sortie du bois
"Le jardin de mon enfance était un théâtre ludique me donnant plein de possibilités de m'exprimer. Un massif de buissons était l'Amazone. Quand on montait dans les arbres, on était à bord d'un trois-mâts en pleine tempête. Les moutons achetés pour tondre l'herbe ont été pour nous des moutons et des dinosaures."
D. Decoin
En attendant l'orage, la journée de ce dimanche a permis à nos
petits-enfants de mettre en pratique l'écriture de Didier Decoin. Voyant
sortir les deux cousins aînés de leur "sentier secret" avec la
dépouille d'un monstre, nous nous sommes demandés jusqu'à quel âge un
massif de buissons pouvait devenir l'Amazone. Ainsi que je le lisais
hier, tout parcours scolaire devrait débuter par une évaluation de ce
qu'on risque de faire perdre - ou oublier - en instruisant. Beau débat.
Lu dans:
Didier Decoin. Je vois des jardins partout. JC Lattès; 2012. 230 pages
L'un c'est l'autre
"Il n'est pas nécessaire d'avoir une raison pour avoir peur."
E. Ajar
La peur, aussi imprévisible qu'une migraine, nous rend égaux: qui de nous ne l'a connue, sournoise, implacable, responsable de cent conduites d'évitement aussi pathétiques les unes que les autres.
Anecdote amusante, la citation d'Emile Ajar dans l'inoubliable
roman "La vie devant soi" mit une jeune journaliste sur la piste
d'une supercherie restée célèbre, quand elle cite à Romain Gary
une phrase similaire dans un de ses précédents ouvrages "La Tête
coupable": "... et depuis quand un homme a-t-il besoin d'une
raison pour avoir peur?" Cas unique dans l’histoire du prix
Goncourt, Romain Gary le reçut deux fois, la première sous son nom
de plume habituel et la seconde, en 1975, sous l’identité
d’emprunt d’Émile Ajar. Lassé de se sentir considéré comme un
écrivain du passé ("Au-delà de cette limite votre ticket n'est
plus valable" - écrit en 1975), Romain Gary avait créé de toutes
pièces le personnage d'Émile Ajar sans jamais en révéler de son
vivant l'identité réelle. C'est juste avant son suicide en 1980
qu'il rédige "Vie et mort d'Emile Ajar", où il révèle toute la
supercherie, concluant «Je me suis bien amusé. Au revoir et
merci.» Quelques semaines auparavant, ironie cruelle, lors d'une
émission littéraire en vue, la critique du magazine Lire, après
avoir rageusement démoli l'oeuvre de Gary s'était exclamée "Ah
Ajar, c'est quand même autre chose."
Lu dans:
Romain Gary. Vie et mort d'Emile Ajar. NRF. Gallimard. 1981. 43 pages
19 mai 2012
17 mai 2012
Eternellement mortels
"Des mondes se sont ouverts et s'ouvrent sans cesse à nous, mondes qui appartiennent aussi à la nature, mais qui ne sont pas visibles pour tous, qui ne le sont peut-être vraiment que pour les enfants, les fous, les primitifs. Je pense par exemple au royaume de ceux qui ne sont pas nés ou qui sont déjà morts, au royaume de ce qui peut venir, de ce qui aspire à venir, mais qui ne viendra pas nécessairement, un monde intermédiaire, un entre-monde."
Paul Klee
Perspectives fascinantes. Imaginer durant quelques minutes les millions
d'individus qui auraient pu légitimement naître à ma place , mes frères
et soeurs, quand on décompte que la concentration du sperme paternel est
de 40 à 200 millions par ml et qu'un éjaculat moyen , bon an mal an,
est de 2 à 5 ml. La femme, ma mère, quant à elle aura libéré en moyenne
500 ovules durant sa vie reproductrice. Cela fait une belle loterie dont
on s'étonne d'être sorti vivant. Selon les jours et notre nature
profonde, on en sort profondément modeste ou vaniteux. Pour ajouter à ma
perplexité, il me plaît à décompter les quelques 2,5 millions d'années
séparant ma naissance de celle du premier représentant humain sur terre
(l'Homo habilis) , qui fabriquait ses premiers outils en pierre taillée,
avait une vie sociale et était omnivore comme moi. Je peuple ensuite ma
planète de tous ceux qui l'ont habitée, quelques mètres carrés, un
jardin qu'ils se sont attribués et dont ils ont jalousement défendu
l'accès, les silex et l'or qu'ils ont accumulés, les rêves qu'ils firent
pour la transformer, et puis sont morts. Pfft, plus de jardin, plus de
silex, plus de rêves. J'entends enfin comme une sourde rumeur, un
murmure qui enfle, de tous ceux qui se préparent à naître et poussent
déjà vers l'avant mes propres enfants et petits-enfants - "les passagers
sont priés de ne pas bloquer les accès de la rame et de se diriger
durant leur trajet vers la sortie". Ce fut une bonne idée de ne pas
proclamer l'immortalité.
Lu dans:
Paul Klee, Souvenirs, cité par Jean-François Lyotard, Discours, Figure, Klincksieck, 1971, p. 224.
Par-delà les clichés
"N'attendons pas de mourir pour ressusciter."
J-F Grégoire
L'Ascension fut pour moi, de longue date, une des plus agréables
fêtes de l'année: les lilas en fleurs, les filles sortant leurs
jolies robes légères, deux jours de congé pour le prix d'un,
suivis d'un long weekend férié la semaine suivante, l'absence de
longue cérémonie religieuse à affronter comme à Noël ou à Pâques,
la possibilité d'un barbecue si affinité, et surtout une large
visibilité sur les grandes vacances toutes proches. Quant à sa
signification religieuse, floue pour le potache que j'étais, elle
se raccrochait aux illustrations à la pointe fine de mon livre
d'Histoire Sainte, vaguement apparentée à ma croyance initiale en
Saint Nicolas si ce n'est que si ce dernier descendait (par la
cheminée), Jésus, lui, montait.
Et si l'histoire de cette ascension aux cieux était plus simple,
nous rappelant - loin de l'imagerie saint-sulpicienne - qu'à tout
moment il nous est donné de nous é-lever, nous arrachant de la
poussière du sol (l'adama hébreux, l'Adam) pour retourner à la
poussière lumineuse d'un rayon de soleil entre les arbres. Paul
Nothomb fait remarquer que, dans le texte de la Genèse, ce sont
les animaux qui sont faits de terre et non pas l'homme. La
différence entre la poussière et la terre, est que cette dernière
est compacte et obscure alors que la poussière laisse passer la
lumière: l'homme est formé de poussière, de lumière et de souffle,
un "souffle qui parle" dont l'existence ne serait qu'un long et
progressif passage de la terre à la lumière. Que nous soit
rappelée une fois par an l'occasion possible de nous élever
au-dessus d'un quotidien pesant, de l'assoupissement d'une vie routinière,
d'une vraie re-création, n'est plus de la simple histoire sainte
pour les enfants, mais une thérapie pour les humains fatigués et
déboussolés que nous sommes parfois devenus. Lever la voile vers
un Nouveau Monde, apporter une parole de légèreté dans une réalité
pesante, se réveiller et quitter le palais de la Belle au Bois
dormant s'offre à chacun de nous, chaque jour. C'est tout le bien qu'on se souhaitera en ce jour de l'Ascension.
Lu dans:
Paul Nothomb. L'imagination captive : Essai sur l'homme immortel. Ed. de La Différence,1994.
16 mai 2012
"Là où le vin entre, le secret sort."
Sagesse du vigneron
Eric Fottorino, ancien directeur du Monde et grand reporter raconte les
mille et uns détours de la collecte d'infos, les accueils simples et
réservés au départ, "devenant rapidement familiers, la chaleur montait
avec le rouge qui descendait, les langues se déliaient: là où le vin
entre, le secret sort."
Lu dans:
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.106
Eric Fottorino. Mon tour du Monde. NRF Gallimard. 2012. 545 pages. Extrait p.106
14 mai 2012
Île, ma soeur
"La beauté des îles tient à leur solitude, au rayonnement de leur contingence.
Avec elle devient visible le miracle de l’existence, bordée par le néant."
C. Millot
Longtemps j'ai cru que les îles nous faisaient rêver parce qu'elles
étaient tout ce que nous n'étions pas, et avaient tout ce que nous
n'avions pas. Ce soir je découvre que les îles nous font rêver parce
qu'elles sont nos soeurs.
Lu dans:
Cathérine Millot. O Solitude. Gallimard. Nrf. 2011. 167 pages. Extrait p.21
13 mai 2012
Ma solitude
"La solitude la plus parfaite n'est-elle pas celle où on est soi-même absent?"
Cathérine Millot
La phrase s'impose à mon souvenir en entendant une patiente, jeune,
profession en vue, jolie, quadrilingue me confier qu'elle est absente
d'elle-même depuis une semaine. Une rupture amoureuse, quelques
insomnies, un accident de roulage, un clash au bureau. Où est la poule,
où est l'oeuf, quelle importance? Seule en groupe.
Lu dans:
Cathérine Millot. O Solitude. Gallimard. Nrf. 2011. 167 pages. Extrait p.159
12 mai 2012
Le saule protecteur
"Chez mes parents, il y avait un saule pleureur, et un hamac était tendu entre son tronc et le tronc de l'arbre voisin. Je me cachais derrière le rideau de branches et de feuilles du saule pleureur, j'étais complètement isolé du monde et, là, je lisais. Particulièrement, toute la recherche du "Temps perdu". J'étais tellement absorbé que je ne suis même pas allé voir les résultats de mon bac."
Eric-Emmanuel Schmitt
Cette magie - douceur de l'air, végétation enrobante, retour en soi, maîtrise du temps - sera-ce pour ce weekend ? On se le souhaite.
11 mai 2012
La bonne nature
"Contrairement à ce qu'avance Jean Jacques Rousseau, les hommes ne naissent ni libres ni égaux. Le rôle du politique est de déjouer la nature."
Glané en voiture sur les ondes, lors d'un débat post-élection présidentielle française.
09 mai 2012
Inattendu
"Je suis comme l'écureuil qui cherche où il a caché ses provisions et qui déterre tant de choses en définitive."
JP Groux
Lu dans:
Jean-Paul Goux. Le Séjour à Chenecé . Actes Sud. 2012.
Jean-Paul Goux. Le Séjour à Chenecé . Actes Sud. 2012.
07 mai 2012
Un printemps précieux
Il reviendra
ce temps je le sais
mais pour moi qui ne suis plus rien
qu'une chose précaire
comme ce printemps m'est précieux
Tsurayuki
Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.230
06 mai 2012
Sagesse de Ki no Tsurayuki
le reflet de la lune
qui habite l'eau
au creux d'une main
réel? irréel?
j'ai été cela au monde
l'eau s'égouttant de mes mains
trouble la clarté
du puits de la montagne,
sans être lassés l'un de l'autre
il a pourtant fallu se séparer
Dernier poème de Ki no Tsurayuki (Japon, 872-945)
Ecrits à la première personne, ces courts poèmes me parlent
particulièrement en cette fin de semaine. Les questions que se pose
l'homme transcendent les époques et les continents. On y revient
inlassablement quand s'apaise le bruit de fond de notre surinformation
permanente.
Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. Extrait p.232
05 mai 2012
Eloge de la gracilité
"La grosse patte du lion ne peut capturer le papillon. Face à la mort, aux pouvoirs, à tout ce qui enferme, sclérose ou pétrifie, sois un papillon."
H. Gougaud
Lu dans:
Henri Gougaud. Le rire de la grenouille. CarnetsNord. 2008. 184 pages. Extrait p.34
04 mai 2012
Eloge du choix
"Déjeuner avec J.N. Il me fait part de sa perplexité: devrait-il vendre l'appartement qu'il possède sur les hauteurs de Nice, ce qui lui permettrait d'en acquérir un à Paris où il n'a pu que louer un minuscule studio dans un quartier qu'il exècre? « Pourquoi pas ? lui dis-je, puisque tu ne vas presque jamais à Nice et que tu vis à Paris. - Oui, mais d'un côté quand je suis à Nice, j'y suis bien, c'est là que je travaille le mieux. - Alors garde-le et arrange-toi pour y aller plus souvent. - Oui, mais d'un autre côté, c'est à Paris que j'ai tous mes amis, à Nice je ne connais personne. » Et cela continue comme ça un bon moment: « d'un côté, d'un autre côté». Et puis, subitement, J. N. me fixe intensément comme si j'étais son sauveur et me déclare avec un regard éperdu de reconnaissance: «Tu as raison. Grâce à toi, j'ai pris ma décision: ou bien je vends ou bien je ne vends pas. »
J.-B. Pontalis
Lu dans:
J.-B. Pontalis. En marge des jours. NRF Gallimard. 2002.120 pages. Extrait p. 53
03 mai 2012
Le retour du tilleul
"Le tilleul dans mon jardin, dans le Hainaut. En fait, je crois que j'ai acheté la maison qu'il y avait autour parce que je suis tombé amoureux de cet arbre. Ça arrive, les coups de foudre avec un arbre ! Je m'assois sous lui, je m'appuie contre lui et je rêve, je médite, j'écoute de la musique - mais celle de la nature: les branches, les feuilles, les oiseaux ... C'est comme si ce tilleul était un point qui me reliait aussi bien à la terre qu'au ciel. D'ailleurs, les tilleuls sont comme ça: la surface des racines est aussi importante que la surface des branches. Le tilleul est un arbre miroir. Il se nourrit autant de ciel que de terre."
Eric-Emmanuel Schmitt
Encore quelque fois dormir et il y aura à nouveau du tilleul dans l'air. On l'attend chaque année, avec les abeilles. On a beau dire, mais cela rassure.
02 mai 2012
Un être en questions
"Une question demeure: à quoi riment nos vies?"
F. Weyergans
Reconstruire plus haut encore le One World Trade Center, plus grand
l'Airbus A380, accéder à n'importe qui, n'importe quand, n'importe où;
fabriquer les mille objets quotidiens qui transforment notre existence,
gagner chaque année trois mois d'espérance de vie, transformer en mines à
ciel ouvert les astéroïdes qui nous entourent. L'enfant naïf qui
découvrait que le roi était nu pourrait nous poser la question: mais
pour aller où ? De tout ce que nous sommes capables de fabriquer, de
construire, d'inventer, que comptons-nous faire et où nous mène pareille
accumulation à l'infini de richesses et de savoirs? A rien peut-être,
et ce pourrait être le drame originel de l'homme, né sous le signe de la
transgression, de la conquête et du recul des frontières, tous les
contes de la terre sont là pour nous le rappeler. Ils nous rappellent
aussi que "dans un buisson où ne fleurissent que des questions, l'oiseau
ne chante plus." Promis, je ne me poserai plus de questions, durant un
jour.
Lu dans:
Royal Romance, de François Weyergans, Julliard, 207 pages.
Henri Gougaud. Le rire de la grenouille. CarnetsNord. 2008. 184 pages.
01 mai 2012
Solidarités multiples
"Il décide de mettre une croix sur la tombe qu'il a creusée pour l'oiseau, mais la bonne l'en empêche, lui expliquant que ce n'est qu'une bête, un être bien inférieur à l'homme. "Le pleurer est déjà un péché", lui dit-elle. Le fils du concierge s'en mêle et ajoute qu'il n'est pas question de mettre une croix sur cette tombe, parce que le canari était juif, "comme toi" précise-t-il.
A. Desarthe
A méditer en ce premier mai étrange qui voit le muguet défiler défiant
la rose, pendant que s'entend la clameur du lys. Jeanne, Jaurès et
Victor Hugo seront appelés à la rescousse sans trop savoir ce qu'ils
auraient pensé de ces parrainages posthumes.
Lu dans :
Agnès Desarthe. Le remplaçant. Editions de l'Olivier 2009. Points . 76 pages. Extrait p.68
30 avril 2012
Le destin des livres
"C'était au temps où Nasreddin était contrebandier. Il passait tous les matins la frontière avec un âne chargé de ballots. Tout le monde savait qu'il faisait de la contrebande. Il ne s'en cachait d'ailleurs pas. Tous les matins les douaniers fouillaient les sacs, examinaient la bête, à rebrousse-poil, de la queue au museau. Rien. Ils ne trouvaient jamais rien. Cela dura vingt ans ainsi. Et puis un jour le chef douanier, blanchi sous le harnais, retrouve Nasreddin à la maison de thé. «Tu sais, lui dit-il, je suis maintenant à la retraite. Tu peux me parler sans danger. Que diable passais-tu, à la frontière ? » Et Nasreddin : « Des ânes. Je passais des ânes. »
H. Gougaud
On ne voit pas ce qui crève les yeux, c'est bien connu. On s'acharne à
tenter de comprendre la vie, et elle passe. Un délicieux livre scrute la
"philosophie artisanale" recelée dans les contes, ces histoires
imaginaires venues du fond des temps destinées à instruire en amusant.
Les Romains croyaient au fatum librorum, au destin des livres. Tant
qu'une oeuvre est nourricière, pensaient-ils, elle dure quelles que
soient les difficultés de son cheminement. Les contes ont duré, il sont
là, toujours présents dans notre drôle de monde. C'est donc qu'ils ont
encore à nous apprendre, quelque chose d'essentiel.
Lu dans:
Henri Gougaud. Le rire de la grenouille. CarnetsNord. 2008. 184 pages. Extrait pp. 32, 33
28 avril 2012
Codes
"Mon père avait une expression pour décrire les gens que j'enviais, ceux qui étaient à l'aise dans les palaces et les grands restaurants: "Ils ont eu des parents avant eux."
A. Desarthe
Lu dans :
Agnès Desarthe. Le remplaçant. Editions de l'Olivier 2009. Points . 76 pages. Extrait p.43
Agnès Desarthe. Le remplaçant. Editions de l'Olivier 2009. Points . 76 pages. Extrait p.43
27 avril 2012
Le plus qu'imparfait
"La marchande de journaux m'a redit que tu étais charmante, que tu avais beaucoup de classe. Elle a employé l'imparfait, "ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose d'éphémère", a écrit Proust. Je déteste l'imparfait de l'indicatif. Parfois, même, il m'arrive de ne plus aimer le présent."
JL Fournier
Lu dans:
Jean Louis Fournier. Veuf. Stock. 2011. 157 pages. Extrait p.153
26 avril 2012
Mots qui donnent vie
"Grand froid, le givre sur la pelouse, une Partita de Bach magnifiquement interprétée par Martha Argerich. Un calme proche de la sérénité. Un feu de bois dans la cuisine. Brigitte rit quand je lui dis que ma seule compétence est de savoir allumer et entretenir un feu. C'est vrai."
J.-B. Pontalis
On imagine l'âtre, la cuisine aux cuivres passés, le paysage givré.
Refuge de ceux qui ont froid au coeur et auraient bien besoin de
quelqu'un sur leur route qui sache allumer et entretenir un feu. Les
mots assemblés sont une merveille.
Lu dans :
J.-B. Pontalis. En marge des jours. Gallimard. NRF. 2002. 123 pages. Extrait p. 121
25 avril 2012
Evadoré
« Parole de soleil: signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris. »
René Char
Char dit comme à mi-voix, à la fin d'un de ses très beaux poèmes, Évadoré: « La terre nous aimait un peu je me souviens. ». Aimer cette la terre, qui nous le rend bien.
Je m'aime
"Moi, tout, tout de suite..."
Lu dans:
Emmanuel Delhomme. Un libraire en colère. L'Editeur. 2011. 95 pages. p.63
24 avril 2012
Sagesse de Chesterton
"Mes critiques pensent que je ne suis pas sérieux, mais seulement amusant. Ils croient que amusant est le contraire de sérieux ; mais amusant est seulement le contraire de pas amusant "...
Chesterton (1874-1936)
On aurait aimé voir l'écrivain anglais participer aux débats du
premier tour de la présidentielle française dimanche soir, lui qui se
plaisait à utiliser la plaisanterie et le paradoxe pour faire des
observations profondes sur le monde, la politique, le gouvernement, la
philosophie, et de nombreux autres sujets et se faire traduire en
susurrant « Les cambrioleurs respectent la propriété. Ils veulent juste
que la propriété, en devenant la leur, soit plus parfaitement respectée
».
22 avril 2012
Le trésor des libraires
"Les libraires sont toujours à l'écoute de ceux qui se faufilent en leur jardin de livres."
F. Andriat.
"Il ajoute qu'il ne sait pas ce qu'il désire, qu'il est entré là par
hasard, qu'il voulait respirer un coin hors du monde, qu'il désirait
s'accorder un temps d'arrêt et que son seul souhait est de rester
quelques instants en compagnie des livres. Elle lui répond par un
sourire, retourne à sa lecture, le laisse gambader dans les allées de
son merveilleux potager d'histoires. L'homme baguenaude entre les
rayons, s'arrête sur une couverture, en effleure le drapé, en touche une
autre et ses doigts glissent sur une douce pellicule de vernis mat, un
peu comme sur une peau qu'on aime et qui s'étire sous le plaisir. Il
poursuit son périple, avance de quelques mètres, saisit délicatement un
ouvrage dont le titre l'attire, le retourne, parcourt d'un œil vif les
lignes qui le présentent, le dépose, indécis; comment, si l'on n'éprouve
aucune envie particulière, choisir en cette multitude de livres, celui
qui rassasiera? Il lève la tête, pose les yeux sur elle et s'impose à
lui une évidence: le livre qu'il achètera est celui qu'elle lit avec une
assiduité délicieusement troublante. Pourquoi chercher parmi les ombres
celui qui est vivant? Dans ce jardin de phrases, seul un texte vit et
c'est celui qu'elle met en lumière par le regard qu'elle lui accorde."
Hasard (?) des lectures, je découvre le délicieux ouvrage de Frank
Andriat, une des plus belles plumes qu'il m'ait été donné de lire ces
derniers mois, "La jolie libraire dans la lumière". Sa description d'une
librairie du centre de Bruxelles offre un contrepoint superbe à la
description proposée hier dans "Un libraire en colère" d'E.Delhomme.
Même métier, deux visions: je n'ai pas résisté au plaisir de confronter
le rageur "Je cherche un livre dont je ne sais ni le titre ni le nom de
l'auteur" à la courte méditation littéraire qu'oppose Frank
Andriat à cette question presque métaphysique: on ne découvre de trésor
que par le regard des autres. Et le libraire demeure souvent ce regard.
Lu dans:
Frank Andriat. Jolie libraire dans la lumière. DDB. Littérature ouverte. 2012. 146 pages. Extrait p. 12
Frank Andriat. Jolie libraire dans la lumière. DDB. Littérature ouverte. 2012. 146 pages. Extrait p. 12
Perle de libraire
"Je cherche un livre dont je ne sais ni le titre ni le nom de l'auteur."
Perle de libraire
Il fut un âge où je rêvais d'être libraire. La lecture du récent opuscule d'Emmanuel Delhomme, libraire au Rond Point des Champs Elysées (Paris 8ème), dessille le regard qu'un adolescent peut porter sur ce beau métier en déshérence. Dans son espace commercial coincé entre "un boulanger et un traiteur presque chinois, ça a des allures d'un dessin de Sempé", l'homme déprime en contemplant la foule pressée qui passe devant sa devanture sans même ralentir. Des questions posées par les badauds qui s'aventurent entre les présentoirs il fait des perles, et même tout un collier comme le firent avant lui David Alliot et Jean-Loup Chifflet.
Un quidam est à la recherche de "Légume des jours" de Boris Vian, un autre de "Sadique" de Voltaire ou du délicieux "J'attends un enfant mais je m'en rappelle plus de qui" (de Laurence Pernoud pour ceux qui seraient nés après la parution de ce grand classique). A-t-il "Les oiseaux se crashent pour mourir", "La Veste" de Camus, ou "L'Etranglé" quand ce n'est "Le Mythe décisif"? Qui est l'auteur du "Journal d'Anne Frank", et à propos, où rangez-vous les Capote?
Lu dans :
Emmanuel Delhomme. Un libraire en colère. L'Editeur. 2011. 95 pages. p.69.
David Alliot. Perles de librairies. Horay, 2012.144 p.
Jean-Loup Chiflet. Antigone de la nouille et autres perles de librairie. Ed. Mots et Cie. 2002.
21 avril 2012
Sagesse hassidique
"Ne demande ton chemin à personne, tu risquerais de ne plus pouvoir te perdre."
Rabbi Nachman de Breslau (1772-1810)
19 avril 2012
Une senteur de bonheur
"Le parfum de gardenia que je préfère est celui de Chanel car il ne sent pas la fleur, mais le bonheur."
Jean-Claude Ellena
Je me surpris d'évoquer à cette lecture une floraison d'odeurs de bonheur, du pain frais à la côte belge à Pâques, aux arômes de cacao envahissant nos classes venus des usines Côte d'Or, ou aux lilas de mai d'Heverlee. On a tous du gardénia dans nos têtes.
Lu dans:
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011. 159 pages. Extrait: Agrégé d'odeurs.
______________
Sagesse du débat contradictoire
"Le droit pénal talmudique prévoit que si les vingt-trois juges du tribunal de Sanhédrin prononcent une condamnation à mort à l'unanimité, cela entraîne automatiquement l'acquittement de l'accusé ". En effet, aux yeux des rabbins, " l'unanimité est le signe qu'il n'y a pas eu véritablement débat ".
Frédéric Lemaître
Lu dans :
Christian Morel. Les Décisions absurdes II. Gallimard, 278 p.
17 avril 2012
Une gloire posthume
"La situation est délicate et puisque l'on ne peut avoir les meilleurs, il faut donc prendre les médiocres."
Délibération pour le poste de cantor de l'église luthérienne saint Thomas de Leipzig, 22 avril 1723
L'appréciation est peu flatteuse mais Jean-Sébastien Bach accède néanmoins au poste pour lequel il a postulé le 22 avril 1723, à l'âge de 38 ans. Il y séjournera plus de 25 ans, durant lesquelles il connaîtra progressivement tous les honneurs. Il entre dans une phase de sa vie où, comme le dit Johann Nikolaus Forkel, « il ne pouvait toucher une plume sans produire un chef-d'œuvre ». Il a vingt enfants de deux mariages successifs, en perd dix. L’homme en deuil offre pourtant à Dieu des messes et des cantates inouïes de beauté et de dévotion. Aveugle, Il meurt le 28 juillet 1750 d'une crise d'apoplexie. Rapidement oublié car la musique baroque est passée de mode, sa seconde épouse Anna Magdalena lui survit dix ans, vivant de subsides et de mendicité à l’entrée de la cathédrale Saint Thomas. Ce n'est qu'en 1829 que Mendelssohn, l'un des successeurs de Bach à Saint Thomas de Leipzig, fit rejouer la Passion selon saint Matthieu à l'église saint Thomas, permettant au XIXème siècle de le redécouvrir avant que le XXème ne lui accorde une gloire qui ne l'a plus quitté.
Sagesse des parfumeurs
"POIS DE SENTEUR (essai 5)
Alcool phényléthylique 200
Paradis one ® 180
Hydroxycitronellal 50
Rhodinol 30
Acetyl isœugenol 15
Fleur d'oranger (absolu incolore) 15
Cis-3 hexenol 5
Aldéhyde phénylacétique 50% 5
Total 500
À sentir dilué à 5% dans de l'alcool à 85°. "
Lorsque Jean-Claude Ellena, "nez" chez Hermès découvre sur son bureau un bouquet de pois de senteurs blancs (effluves de rose, fleur d'oranger, oeillet avec une touche vanillée) il se hâte d'en ramasser les fragrances dans une formule chimique susceptible de se voir reproduite à l'infini. Proust, lui, évoque sa grand-mère: la traduction des émotions est multiple. La maîtrise de l'artisan tue-t-elle la puissance d'évocation que suscite l'arôme de la fleur? Elle force en tout cas l'admiration, même s'il confie regretter aujourd'hui la perte de l'émerveillement des premières découvertes. Un jour viendra sans doute où la neurobiologie permettra au chercheur de noter sur son calepin les composants chimiques de la tristesse, de la passion amoureuse, de la colère dévastatrice et de l'émotion suscitée par le concerto pour violon de Beethoven. Savourons le mystère tant qu'il en reste: il nous permet de rêver.
Lu dans:
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011. 159 pages. Extrait p.71
15 avril 2012
Vie longue , vie brève
"Quel motif l'homme a-t-il de souhaiter une longue vie sinon de pouvoir être utile au plus grand nombre?"
Erasme 1466-69 1536.
Belle pensée qui accueille depuis peu les patients et leur famille au frontispice de l'hôpital Erasme. Ce matin elle m'a laissé pensif, car il est des vies brèves qui furent de vraies bénédictions pour un très très grand nombre. Les grandes vérités se retournent comme un gant, palindromes de mots dont la lecture peut se faire dans un sens et son contraire. Le jeune père qui affronte la maladie avec un courage forçant l'admiration et le vieux moine nonagénaire soucieux d'écrire jour après jour sa page d'histoire en demeurant utile à sa communauté possèdent un point commun : on survit dans ce qu'on transmet, et non dans ce qu'on accapare. Ces êtres précieux possèdent la capacité de placer leur centre de gravité en dehors d'eux-mêmes, sans doute est-ce ce qui leur donne l'équilibre.
14 avril 2012
Une époque, un parfum
"Je sors mon nez, notamment quand la nature s'ébroue après la pluie. (..) Pour réussir il faut une certaine curiosité ... et être capable de sentir l'air du temps, c'est-à-dire de retranscrire en odeur son époque. "
Jean-Claude Ellena
Le "nez" d'Hermès, détaille les ficelles du métier. Un nez pas plus long que la moyenne, mais le secret pour créer un parfum au départ d'un concept immatériel n'est pas de bien sentir, mais d'avoir de la mémoire, se charger de senteurs qui serviront ensuite à de géniales constructions mentales.
Lu dans
Véronique Lorelle. Les grandes marques s'arrachent leurs nez. Le Monde 3 avril 2012; p. 26
Jean-Claude Ellena. Journal d'un parfumeur. Ed Sabine Wespieser. 2011.
13 avril 2012
Ce que cache le prix
"[Les frères Goncourt:] je n'avais pas eu tort de me méfier, de me tenir à l'écart de ces frères-là. Que de fiel, que d'aigreur, que de haine! Réactionnaires - tout va de mal en pis depuis 1789, cette révolution faite par « des gens qui puent des pieds» -, misogynes, avides de potins qu'ils consignent jour après jour, ils s'en prennent pêle-mêle aux Juifs, aux normaliens, aux critiques, à l'Académie française. Et, avec ça, souvent vulgaires, grossiers. Leurs livres se vendaient mal et ils rêvaient de gloire; pour un peu, ils se seraient pris pour des écrivains méconnus, pourquoi pas pour des maudits. Je me dis que, décidément, je n'ai que faire de ces horribles personnages."
J.-B. Pontalis
Dans leur affection mutuelle, étrange cas de «gémellité littéraire», les deux frères, d'une sensibilité presque maladive, avaient forgé un prénom collectif: Juledmond. Ils créent le célèbre prix et l'académie qui porte leur nom, célébrant annuellement ce que la littérature voudrait avoir de meilleur. Il est amusant de se dire que la fierté de porter pareil titre accable leurs auteurs d'un patronyme pas aussi glorieux qu'on l'imagine.
Je vous souhaite un excellent vendredi 13.
CV.
Lu dans :
J.-B. Pontalis. Frère du précédent. Gallimard. NRF. 2006. 203 pages. Extrait p.70
CV.
Lu dans :
J.-B. Pontalis. Frère du précédent. Gallimard. NRF. 2006. 203 pages. Extrait p.70
12 avril 2012
Frère de ..
"Dans le dixième volume du Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse qui en compte dix-sept apparaît à la lettre L mon arrière-grand-père paternel, Antonin. La notice qui lui est consacrée, et que je le soupçonne d'avoir largement rédigée lui-même, comporte une centaine de lignes. Elle est suivie d'une autre, plus brève: «Amédée, frère du précédent. »
J.B. Pontalis
Ou comment résumer un ouvrage de 203 pages en deux lignes. Dès son plus jeune âge, l'auteur rêve de partager avec son frère aîné une amitié aussi intense que celle qui unit Montaigne et La Boétie ("Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant : Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy »)." Leur "fraternité" se résumera dans les faits à une interminable rivalité, teintée d'un sentiment latent d'occultation par l'aîné qui s'exprimera de mille manières. Plongée sombre dans les méandres des liens familiaux dont nul ne ressort intact.
Lu dans :
J.-B. Pontalis. Frère du précédent. Gallimard. NRF. 2006. 203 pages. Extrait p.11
11 avril 2012
L'hasardeuse connaissance de soi
La singularité d'un être est à son identité ce que l'humour est au sérieux, comme en témoigne maître Kiejman qui, à l'avocat de la Ligue islamique mondiale déclarant d'un doigt accusateur: «Je vous connais bien, maître! », répondit dans un éclair: « Eh bien, vous en savez plus que moi! »
Lu dans:
Raphaël Enthoven. Le philosophe de service. NRF Gallimard. L'infini. 2011. 112 pages. Extrait p. 132
09 avril 2012
Mono no aware
"Mono no aware"
La brièveté du printemps japonais, en particulier la célèbre « Sakura » ou floraison des cerisiers, rappelle que l’intensité sensorielle est inversement proportionnelle à la durée. Le front de la floraison, qui remonte depuis le sud de l'achipel, est avidement suivi par tous les médias pendant les dix jours que dure l’événement, entre l’éclosion du premier bourgeon et la chute du dernier pétale. Spécificité culturelle, le paroxysme de la floraison n’est pas considéré ici comme le plus esthétiquement parfait: l'ultime beauté n’est atteinte que quand les pétales commencent à tomber en une pluie de confettis roses. La perfection d'un événement réside dans sa précarité, qui célèbre le monde tout en y renonçant. Le terme "mono no aware" décrit cet état d'esprit, la "tristesse sereine" de Tamako Niwa, qui nous envahit à la vue de la floraison qui éclôt et qui s'éteint, à la fois acceptation tranquille d'un monde en transition, plaisir innocent et éphémère goûté à l'activité quotidienne ou encore sérénité face à la précarité de la vie qui nous a été donnée, et nous sera reprise après que nous l'ayons donnée à notre tour.
Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970
08 avril 2012
La vie comme un passage
"Une jeune fille au joli visage
marche sur la route les yeux fixés
sur une lettre qu'elle lit
avec un sourire de bonheur."
Bâyazid al-Bistâmî (804-874, soufi persan)
Est-il plus belle symbolique que celle de Páskha (Pessa'h en hébreu, passage) qui commémore initialement la sortie d'Égypte et débouche sur le récit évangélique de deux femmes se rendant au lever du jour avec leurs aromates et leur chagrin vers un tombeau ensoleillé qu'elle découvrent vide. Toute l'aventure humaine s'y retrouve, de l'esclave se levant un matin ayant choisi de vivre libre, préférant le risque du désert au confort de l'asservissement en terre d'Egypte, à l'éblouissement joyeux d'un tombeau dont la pierre a été roulée et où le mort a disparu: au moment précis où la main trace le mot "fin" apparaît le terme "passage". Par-delà les mots, c'est tout la symbolique d'une vie qui s'en trouve transcendée, et si ça ne change rien, ça change tout. Je vous souhaite une bonne fête de Pâques.
06 avril 2012
Sagesse des simples
Je croyais résumer l'enseignement de Stendhal: « Il faut faire de sa vie un chef-d'œuvre. » Paul (Eluard) réfléchit un instant, et me dit, doucement: « Non, c'est de la vie des autres qu'il faut faire un chef-d'œuvre. »
Claude Roy
Lu dans:
Claude Roy. La conversation des poètes. Gallimard , 1993. 306 p. Extrait p. 155
Claude Roy. La conversation des poètes. Gallimard , 1993. 306 p. Extrait p. 155
04 avril 2012
Gnôti seauton
La singularité d'un être est à son identité ce que l'humour est au sérieux, comme en témoigne maître Kiejman qui, à l'avocat de la Ligue islamique mondiale déclarant d'un doigt accusateur: «Je vous connais bien, maître! », répondit dans un éclair: « Eh bien, vous en savez plus que moi! »
Lu dans:
Raphaël Enthoven. Le philosophe de service. NRF Gallimard. L'infini. 2011. 112 pages. Extrait p. 132
Raphaël Enthoven. Le philosophe de service. NRF Gallimard. L'infini. 2011. 112 pages. Extrait p. 132
01 avril 2012
Retour à Byzance
« Quand le silence fait alliance avec la nuit, on découvre que sa pureté se décompose paradoxalement en une multitude de craquements légers; ces craquements ne rompent pas le silence, mais le rendent au contraire plus silencieux, de même que les étoiles, loin de blanchir le ciel nocturne, rendent la nuit plus profonde et plus noire»
Jankélévitch.
Superbe observation: le silence vécu comme une alliance, et non comme une incompréhension. On ne se tait pas avec le premier venu. « Il ne faut pas croire, dit Maeterlinck, que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Dès que nous avons vraiment quelque chose à dire, nous sommes obligés de nous taire ... L'instinct des vérités surhumaines nous avertit qu'il est dangereux de se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître, ou que l'on n'aime point. Car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s'il a un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais. »
Silence qui s'installe lors des départs en vacances. Demain est un ailleurs, loin sur le Bosphore. Il y a quarante ans, traversant l'Europe (divisée par un rideau de fer) en deux 2CV, je découvrais avec émerveillement la lointaine Byzance. Mes frères étaient des gamins, mes soeurs des enfants. Nos parents, devenus nomades pour un mois, et campeurs sur le tard, avaient accepté avec réticence de nous suivre dans une aventure à laquelle ils n'étaient pas préparés. Là où ils reposent, qu'ils sachent que je leur en porte une gratitude sans fin. Pendant le voyage, je me laissai pousser la barbe. Une heure après mon retour, je rencontrais celle qui deviendrait ma femme.
On rejoint maintenant Istambul en quelques heures d'avion, la barbe est blanche, les parents sont morts tous les deux, les enfants et petits-enfants nous poussent à leur tour à empoigner à bras le corps ce monde qui craque de partout comme avant une naissance. Ce retour à Constantinople, avec ses images chères et enfouies dans ma mémoire, riche de symboles et d'émotions oubliées, pourrait bien constituer une fameuse séance sur le divan.
Lu dans:
Raphaël Enthoven. L'endroit du décor. NRF Gallimard. L'infini. 2009. 160 pages. Extrait p. 53-54
31 mars 2012
Vérité accomodée
"Impossible venir ce soir, mensonge suivra."
Proust. A la recherche du Temps perdu
Prêté au Duc de Guermantes, ce message sybillin continue à faire sourire.
Proust. A la recherche du Temps perdu
Prêté au Duc de Guermantes, ce message sybillin continue à faire sourire.
30 mars 2012
Rien dedans
"J'ai entendu une fois mon chef de bureau dire à un collègue: «C'est un homme avec personne dedans.» J'en ai été mortifié pendant quinze jours. Même s'il ne parlait pas de moi."
Emile Ajar . Gros Câlin.
On peut imaginer que le dit chef se considérait comme "un empire dans un empire" selon la formulation classique utilisée par les grands mégalomanes. Je connais bien des gens "avec rien dedans" qui se révèlent être remarquables quand on se prend à les écouter.
Lu dans :
Pierre Bayard. Et si les oeuvres changeaient d'auteur? Les Editions de minuit. 2010. 156 pages. Extrait p. 57
Pierre Bayard. Et si les oeuvres changeaient d'auteur? Les Editions de minuit. 2010. 156 pages. Extrait p. 57
29 mars 2012
L'infinité des possibles
"L'idée de l'avenir, grosse d'une infinité de possibles, est plus féconde que l'avenir lui-même, et c'est pourquoi on trouve plus de charme à l'espérance qu'à la possession, au rêve qu'à la réalité. "
Bergson
Bergson
Lu dans:
Raphaël Enthoven. L'endroit du décor. NRF Gallimard. L'infini. 2009. 160 pages. Extrait p. 73
28 mars 2012
Jour de chance, je me suis trompé
".. l'erreur n'est pas mauvaise en soi et il peut en exister des formes positives. De nombreuses découvertes scientifiques (il suffit de penser à Christophe Colomb) ont été réalisées parce que l'auteur s'était trompé de direction et avait ainsi, sans le vouloir, exploré une voie nouvelle. (..) L'erreur offre l'occasion de sortir des sentiers battus, de voir les choses autrement. "
Pierre Bayard
Lu dans:
Pierre Bayard. Et si les oeuvres changeaient d'auteur? Les Editions de minuit. 2010. 156 pages. Extrait p. 12
Pierre Bayard. Et si les oeuvres changeaient d'auteur? Les Editions de minuit. 2010. 156 pages. Extrait p. 12
27 mars 2012
Un figure de croyant
"Deux de nos soldats tués étaient musulmans, en tout cas d'apparence, comme on dit."
Nicolas Sarkozy
Me revient une histoire de potache, se passant dans un ascenseur dont un des deux occupants s'obstine à trouver à l'autre "une tête de juif". Racontée avec habileté, elle faisait crouler les convives de rire en faisant un sort aux clichés et au délit de faciès. Une habileté plus grande encore est sans doute nécessaire pour manipuler les mêmes concepts sans faire rire.
26 mars 2012
Réglez vos montres
"Il se fait tard de plus en plus tard."
A. Tabucchi
Grand traducteur de Pessoa, dont on découvrit une malle pleine de manuscrits non-publiés signés sous des pseudonymes divers à sa mort, Antonio Tabucchi est mort ce 25 mars à Lisbonne la nuit du passage à l'heure d'été. Le titre de son dernier recueil de chroniques n'en est que plus drôle.
Antonio Tabucchi. Il se fait tard de plus en plus tard. Ed. Christian Bourgois. Traduit par Lise Chapuis et Bernard Comment. 2002, 303 p.
23 mars 2012
Liberté
"Ne sachant s'il avance ou recule
il arpente, la tête haute
cette geôle à ciel ouvert
se sustente à heure fixe
pour ne pas dépérir
et fume sans vergogne "
Abdellatif Laâbi
Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 46.
22 mars 2012
Le mauvais chemin au mauvais moment
" J'ai été donc moi aussi
un enfant
J'ai senti
ses premières sensations
J'ai été dans son émerveillement
par les contes de la grand-mère
ou de l'oncle
J'ai été emporté par son sommeil
si profond
si paisible
et me suis réveillé dans son réveil
sans amertume dans la bouche
J'ai appris goulûment
ses premières expressions
et fredonné ses comptines
J'ai joué le plus sérieusement du monde
à ses jeux "
Abdellatif Laâbi
Un "enfant rieur" comme l'évoque Bauchau occupe la une de nos journaux. Le même homme est suspecté aujourd'hui d'être le meurtrier de Toulouse et de Montauban. Quelles pierres de quel chemin emprunte-t-on pour devenir un tueur pathologique? Quelles rencontres, quels mots, quelles lectures lui ont-elles manqué pour éviter cette chute? Dans son for intérieur, se considère-t-il comme un monstre ou comme un saint? Et quelle justice imaginer pour refaire de lui un adulte inséré dans une société à construire?
Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 61
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 61
21 mars 2012
Le chant du loriot
"Déguisé en feuilles dans le haut cerisier
un loriot improvise une cavatine d'été
Je guette son envol après l'accord final
rire de lumière jaune vif aigu
mais le rusé s'esquive sans que j'aie pu le voir
et ne nous laisse que le souvenir de
sa chanson déjà évaporée dans le soleil."
Claude Roy
Le tumulte et la médiatisation extrême des accidents et tueries me saoulent, comme d'ininterrompues funérailles. L'émotion serait-elle devenue un marché, le respect de la paix des morts et de leurs proches une incongruité? Soudain me parvient le chant d'un oiseau inconnu revenu au jardin, invisible mais présent. La musique de l'oiseau, la lumière à profusion d'un printemps renaissant, une légèreté dans l'air qui me donne des envies de vivre: sans honte aucune, voilà les nouvelles que ce jour il me plaît à entendre.
Lu dans:
Claude Roy. A la lisière du temps. Gallimard. NRF. 1984. 205 pages. Extrait p.83
20 mars 2012
Relire Virgile
"Le grand périple du retour vers la terre natale fait comprendre à Ulysse qu'il est possible de revenir vers le même endroit, mais jamais au même moment. La nostalgie n'est pas une souffrance que supprime un déplacement dans l'espace. C'est une douleur suscitée par la résistance du temps à nos trajectoires. Ulysse se venge enfin, massacre les prétendants, retrouve et sa femme et son domaine. Il remporte la victoire - sauf sur le cours inexorable du temps."
Roger-P Droit
Au terme de son odyssée, Homère se voit proposer l'immortalité des dieux. Il choisit d'être une Homme, et d'avoir une fin à son histoire. Notre finitude donne un sens à notre existence.
Lu dans :
Roger-Pol Droit. Vivre aujourd'hui avec Socrate, Epicure, Sénèque et tous les autres. Odile Jacob. 2010. 240 pages. Extrait p. 39
Roger-Pol Droit. Vivre aujourd'hui avec Socrate, Epicure, Sénèque et tous les autres. Odile Jacob. 2010. 240 pages. Extrait p. 39
18 mars 2012
Habiter ses questions
"Efforcez-vous d'aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique. (..). Ne vivez pour l'instant que vos questions. Peut-être, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. "
Rainer Maria Rilke. Lettres à un jeune poète.
Eloge de la distance et du temps dans un monde voué à l'immédiateté.
Lu dans :
Dan Van Raemdonck. Colonne vertébrale. Momento LLB. 15 mars 2012. page 4
17 mars 2012
Les minimes d'un philosophe
"Tu n'as aucune chance, mais saisis-la."
Arthur Schopenhauer.
On imagine un grand maître philosophe volontaire, adulé et reconnu de tous. C'est oublier que les deux premières éditions de son maître ouvrage ("Le Monde comme Volonté et comme Représentation"), rédigé de 1814 à 1818 sont des échecs éditoriaux, qui précèdent de peu la faillite de la société dans laquelle il a placé son héritage. Il rentre précipitamment en Allemagne, et pour soulager sa gêne financière, il devient chargé de cours à l'Université de Berlin où enseigne le philosophe Hegel, qu'il critiquera vigoureusement. Pour mieux le concurrencer il choisit d'ailleurs de faire cours à la même heure que lui... Il démissionne néanmoins au bout de six mois, faute d'étudiants, déprime, vit de ses rentes. C'est seulement vers la fin de sa vie que l'importance considérable de son œuvre se voit reconnue, et que l'attention des philosophes se détourne presque entièrement de la philosophie hégélienne. Il meurt de pneumonie à 72 ans, à Francfort-sur-le-Main, où il est enterré. Son chien, un caniche du nom d'Atma, est son seul héritier.
Lu dans:
Roland Jaccard. La tentation nihiliste. PUF. 2012. 202 pages. Citation de Schopenhauer p.93
Roland Jaccard. La tentation nihiliste. PUF. 2012. 202 pages. Citation de Schopenhauer p.93
16 mars 2012
Pensée légère
"L'indifférence, entre les pensées, est bien plus difficile à franchir que la différence."
F. Jullien
Lu dans:
François Jullien. Entrer dans une pensée. NRF. Gallimard. 2012. 188 pages. Extrait p.30
15 mars 2012
Mondes clos
"Je descends dans la rue, à Paris, et m'amuse à considérer les noms des restaurants chinois de mon quartier latin. Que lit-on sur ces enseignes? « Nouveau - florissant» («en plein épanouissement »), Xin cheng. Ou, la rue suivante, « Essor - déploiement - profit », Xing fa li. Ou encore « Envol ample (de l'oie sauvage) - déploiement », Qi hong. Ou même je trouve comme nom de ce restaurant de jiaozi les deux premiers mots du Classique du changement: « capacité initiatrice - essor », Qian heng, etc. Or comment sont traduits ces noms d'enseigne? Ou plutôt sont-ils traduits et que trouve-t-on écrit à côté, juxtaposé, en langue européenne? Je le cite en reprenant ces noms chinois à la suite: c'est « Delicious Monge» (de la rue Monge), « Délices asiatiques » ou «Délices express »; et, quant aux deux premiers mots du Classique du changement, c'est « Chez Tonny » ... "
F. Jullien
Qui ne souhaiterait entrer, le temps d'une soirée, dans une pensée aussi extérieure à la nôtre que la chinoise? Il mesurerait rapidement que traduire est transposer, entrer dans un cadre de pensée totalement différent, hermétique à celui qui ne fait l'effort de s'y immerger complètement. L'absence linguistique en chinois de futur ou de passé, exemple simple mais significatif, dépasse le cadre de la langue pour entrer dans une vision où la flèche du temps est absente. D'où le leurre que représente la "traduction" des enseignes de restaurants chinois du quartier latin. Comme le précise François Jullien, "les deux rubriques en langue chinoise/européenne restent en parallèle et ne se pénétrent pas, les deux perspectives frayées dans l'une et l'autre langue ne communiquent pas. Il y a là, superposées l'une à l'autre, une appellation du dedans et une appellation du dehors, et les deux s'ignorent."
Lu dans:
François Jullien. Entrer dans une pensée. NRF. Gallimard. 2012. 188 pages. Extrait p.172
14 mars 2012
Enseigner, apprendre
"Pour construire une cabane , les enfants ont une méthode naturelle: faire en faisant. Ils imaginent, ils essaient. "Si on clouait les bois? Si on les attachait avec de la ficelle? Si on couvrait le toit de fougères?... Aussitôt dit, aussitôt fait. Lorsqu'ils échouent ils recommencent d'une autre façon, et il est rare qu'ils n'arrivent pas à quelque chose. (..)
L'ignorance est un atout , mais elle devient dangereuse dès que le projet est de quelque envergure, ou doit avoir une certaine perennité. Pour réussir une cabane, on s'inspire des exemples les meilleurs, on se documente, on extrapole à partir de techniques intéressantes, observées sur les granges et les fermes, les chalets, les maisons de bûcherons, sur tous types d'abris exotiques ou anciens, et même sur les bateaux."
A. Marcel
Belle définition de l'apprentissage, démarche duale alliant l'expérience personnelle et la patiente acquisition de savoirs transmis. Contemplant le jardin qui s'éveille, je le prolonge vers ces innombrables écoles qui au moment même façonnent nos jeunes artisans de demain, et cela me réjouit.
Lu dans:
Antoine Marcel. Traité de la cabane solitaire. Artea. 2011. 180 pages. Extrait p.76
Antoine Marcel. Traité de la cabane solitaire. Artea. 2011. 180 pages. Extrait p.76
12 mars 2012
De la démocratie
« Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies: ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l'un ni l'autre de ces instincts contraires, ils s'efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant mais élu par les citoyens. (..) Dans ce sytème les citoyens ne sortent un moment de leur dépendance que pour désigner leur maître et y rentrent aussitôt."
Alexis de Tocqueville.
Dès 1840 Tocqueville avait prévu qu'un morne consentement pourrait bien abandonner à un seul homme tout l'exercice de la souveraineté. La chose publique deviendrait alors une carrière comme une autre, aussi ouverte aux plus mesquines cupidités qu'aux plus chimériques ambitions. L'unique condition pour y réussir serait que tout y fût si petit qu'on n'y pût jamais rien soupçonner de magnifique (N. Grimaldi).
Que la campagne est belle! Foules, drapeaux, regards énamourés, ralliements et trahisons, adoubements et soupçons composent un spectacle où le décor prime sur le texte, toujours composé pour un chevalier solitaire à qui il incombe d'éviter divers obstacles pour atteindre le Graal : épouser la princesse.
Lu dans :
Nicolas Grimaldi. L'effervescence du vide. Grasset 2012. 175 pages. Extrait p.133.
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