30 août 2006

la pulpe des jours

"Les jours ont leur pulpe
et je la goûte simplement
et pour la première fois de ma vie
je suis libre.
C'est à la fois très inquiétant et très délicieux."

Christiane Singer. Seul ce qui brûle. Albin Michel 2006. p.69

Le parfum et autres possessions permises

"L'odorat a ceci de merveilleux qu'il n'implique aucune possession. On peut être poignardé de plaisir, dans la rue, par un parfum porté par une personne non identifiée. C'est le sens idéal, autrement efficace que l'oreille toujours bouchée, autrement discret que l'½il qui a des manières de propriétaire, autrement subtil que le goût qui ne jouit que s'il y a consommation. Si nous vivions à ses ordres, le nez ferait de nous des aristocrates."

Amélie Nothomb. Journal d'Hirondelle. Albin Michel 2006. p.15

27 août 2006

éloge de la fragilité

" J'ai rencontré quelques grands ancêtres, Shakespeare et Dostoïevski, les auteurs inconnus du Mahâbhârata, Corneille, Chateaubriand, Balzac, Proust. Ils m'ont appris ce que je savais sans doute déjà : un personnage ne peut nous toucher que lorsque nous avons trouvé en lui ce que nous appelons "vulnérabilité". Tout le théâtre, tout le cinéma, toute la littérature, toute forme d'expression repose sur la fragilité. Elle est notre source cachée, le moteur de toute émotion et de toute beauté."

Jean Claude Carrière. Fragilité.

éloge de l'inaction

«Celui qui fait quelque chose a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire et surtout la grande armée des gens d'autant plus sévères qu'ils ne font rien du tout. »
Jules Claretie

25 août 2006

à quoi servent les ballons ?

1783. François Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes effectuent en montgolfière le premier vol humain, entre le château de la Muette et la Butte aux Cailles.
«Un grincheux prit à témoin un élégant vieillard aux longs cheveux blancs : "A quoi, Monsieur, peuvent servir les ballons?" Tout à la joie de l'événement, le vieillard réfléchit un instant et sourit avant de répondre: "Monsieur, à quoi peut servir l'enfant qui vient de naître?" Le vieil homme s'appelait Benjamin Franklin.
»
Bernard Marck, Histoire de l'aviation

La vie du vieillard au longs cheveux blancs est à elle seule une encyclopédie: à découvrir.
Les ballons ont rendez-vous chez nous pour une coupe Gordon Bennett qui fête ses cent ans. Le Mondial du ballon à gaz s'élancera de Waasmunster le 9 septembre. Féérie assurée paraît-il.
L'enfant qui vient de naître se reconnaîtra sans aucun doute, et ses parents aussi. La fabuleuse histoire des ballons est à l'image de l'existence qu'on lui souhaite.

24 août 2006

La honte de survivre

“Since then, at an uncertain hour that agony returns
And till my ghostly tale is told
This heart within me burns.”

Coleridge, cite par Primo Levi

(« Depuis lors, à une heure incertaine, cette agonie revient
Et jusqu'à ce que mon effrayante histoire soit racontée,
Ce cœur en moi brûle.)

Une saison de machettes : suite . Je baigne encore dans le récit des machettes, et termine mes journées par quelques bonnes lectures comparées. Hier Rwanda versus Hannah Arendt ou la banalité du mal. Ce soir : l’incroyable retournement qui amène les victimes rescapées à se sentir coupables, de manière durable, allant parfois jusqu’au suicide comme ce fut le cas de Primo Levi, qui le premier décrivit ce paradoxe : le survivant se considère coupable par le simple fait d’être là, d’être vivant, mémoire et rappel vivant des abjections commises. On retrouve ces conclusions presque reprises mot pour mot dans les témoignages des tueurs et des rescapés du Rwanda, alors qu’il existe peu de chances qu’ils aient lu Lévi ou Semprun auparavant. C’est surprenant. Quelques extraits édifiants permettront d’illustrer ceci, tirés soit de Semprun (communiste résistant espagnol, rescapé de Buchenwald), soit de Lévi (Si c‘est un homme), soit de simples rwandais ayant participé ou échappé au massacre.

« Voudra-t-on écouter nos histoires?» se demande Semprun dans un livre sur les camps de la mort qu’il mit quarante ans à écrie (L’écriture ou la vie). Ce sentiment de ne pas être cru a été partagé par tous les déportés. Ceux qui ne pouvaient faire connaître publiquement leur expérience, décrivent l'impossibilité de parler de l’indicible, même en famille. Mais la société est-elle prête à les entendre? Primo Levi écrit qu’au fur et à mesure qu'il raconte ce qu'il a vécu, il voit les siens se détacher de lui et le laisser seul face à ses souvenirs.

« Le fait est que les rescapés gênaient, qu'ils étaient la preuve vivante - je parle de ceux qui avaient réchappé à l'extermination - que la France n'avait pas été aussi brave qu'on voulait le croire. Et puis, ces survivants développaient eux-mêmes un sentiment de culpabilité par rapport à ceux de leurs familles qui étaient partis en fumée. Ils étaient vivants par hasard. »
G. Semprun .

« PIO : Dans le camp des Tutsis, ce doit être très différent. Je ne connais pas leur situation, mais je pense que cette folie peut bien exister chez ceux qui ont échappé aux tueries. Celui qui a partagé son existence avec un nombre de morts; je veux dire celui qui a regardé un nombre de vaet-vient fatals en attendant son tour, celui qui s'est attendu tomber sanguinolent dans les dernières ténèbres, sa raison peut se gâter. Recevoir le mal, et la souffrance qui va avec, favorise plus la démence que le donner. »
Jean Hatzfeld. Une saison de machettes.

« PANCRACE: Chez les tueurs, la malaria ou le choléra ont beaucoup tué en prison. La peur de la vengeance a tué. La vie misérable ou les bagarres ont tué, mais les regrets jamais. La vie se montre trop vigoureuse contre les regrets et consorts. Celui qui a tué de trop dans les marais, il a tendance à abandonner ses souvenirs ensanglantés au milieu des cadavres qu'il a laissés. Il veut seulement se rappeler le peu qu'il a fait dans les marais aux yeux de tous, et qu'il ne peut pas nier sans être traité de menteur. Il cache le restant. Il égare les remords trop pénalisants. Sa mémoire se montre solidaire de son intérêt, elle zigzague pour le tirer à travers les risques de punitions. »

« Clémentine: « Moi, je vois que les rescapés et les tueurs ne se souviennent pas du tOut pareillement. Les tueurs, s'ils acceptent de parler à haute voix, ils peuvent dire la vérité sur tous les détails de ce qu'ils ont fait. Ils ont gardé une mémoire plus naturelle de ce qui s'est passé sur leur colline. Leur mémoire ne se cogne sur rien de ce qu'ils ont vécu, elle ne se sent pas dépassée par de terribles événements. Elle ne s'embrouille jamais dans la confusion. Les tueurs gardent leurs souvenirs à l'eau claire. Mais ces souvenirs, ils les partagent seulement
entre eux; parce qu'ils sont risquants. »

Les rescapés, ils ne s'entendent pas si bien avec leur mémoire. Elle zigzague sans cesse avec la vérité, à cause de la peur ou de l'humiliation de ce qu'il leur est arrivé. Ils se sentent blâmables d'une autre façon. Ils se sentent plus blâmables d'une certaine manière d'une faute qui leur échappe pour toujours. Pour eux, les morts sont proches, ils sont même touchants. Ils doivent composer de petites associations pour additionner et comparer leurs souvenirs, à pas prudents, sans se tromper. Mais par après, ils vont se rappeler des terribles événements sans peur des embûches.
Les rescapés cherchent la tranquillité dans une partie de la mémoire. Les tueurs la cherchent dans une autre partie. Ils ne s'échangent ni la tristesse ni la peur. Ils ne demandent pas la même assistance au mensonge. Je crois qu'ils ne pourront jamais partager une part importante de vérité. »

du masque et du visage

"Donnez un masque à un homme, il vous dira la vérité."
Oscar Wilde

22 août 2006

Vous êtes le père ?

"Tout artiste est témoin de son époque avant tout. A un notable, aux opinions
nazies reconnues, qui l'interroge sur son tableau-fresque" Guernica, "C'est de
vous cette oeuvre, maître?", ce dernier répond imperturbable : "Non, c'est de
vous"."
Rapporté dans Le Monde 2 ce week end. Comme tous les journaux, celui-ci vit
déjà sa seconde vie dans les mains d'un de mes garçons, avant de finir
emballant les épluchures de pommes de terre. Je ne possède donc plus les
références de l'article. Fallait-il jeter l'anecdote pour autant?

Je vous souhaite une bonne semaine

CV.

APPEL A COLLABORATION

PS Comme chaque année, mais avec deux ans de retard, je rassemble mes Pensées
entre café et journal de l'année. Quelqu'un parmi vous aurait-il conservé
celles de la période allant du 1er janver 2004 au 21 avril 2004, que j'ai
égarées? Je lui réserve volontiers un exemplaire broché 2004 2005 2006 lors de
sa parution.

chasser moutonnement, chasser férocement

"JOSEPH-DÉSIRÉ: Des maladroits, il y en a toujours eu, surtout pour l'achèvement des blessés. Si tu es né avec un caractère timide, c'est difficile de le changer, en pleines tueries dans les marais. Alors, ceux qui se sentaient à l'aise épaulaient ceux qui se sentaient gênés. Ce n'était pas conséquent du moment que ça continuait.

IGNACE: Il ya ceux qui chassaient moutonnement, ceux qui chassaient férocement. Ceux qui chassaient lentement parce qu'ils étaient apeurés; ceux qui chassaient lentement parce qu'ils étaient paresseux; ceux qui cognaient lentement par méchanceté et ceux qui cognaient vite, pour terminer le programme et pour rentrer plus tôt, à cause d'une autre activité. Ça n'avait pas d'importance, c'était chacun sa technique et son caractère.

JOSEPH-DÉSIRÉ: C'était une folie qui roulait sans plus être dirigée. Tu courais devant ou tu t'écartais au passage pour ne pas être bousculé, mais tu suivais la multitude. Celui qui était lancé la machette à la main, il n'écoutait plus rien. Il oubliait tout et en premier lieu son niveau intellectuel. Le programme répété nous dispensait de réfléchir à ce qu'on faisait. On allait et on revenait, sans croiser une idée. On chassait parce que c'était le programme de nos journées, jusqu'à ce qu'il soit terminé. Nos bras commandaient nos têtes, en tout cas nos têtes ne disaient plus leur mot."

Jean Hatzfeld. Une saison de machettes.

La lecture hier soir d'une trentaine de pages de récit de génocidaires lors de la tuerie du Rwanda ne peut laisser indifférent. La journée est avancée, et je me surprends à m'assoupir dans le fauteil de ma lecture, pour me réveiller en sursaut empêtré dans un horrible cauchemar où les tueurs sont ces voisins banaux qui m'entourent. On croit réentendre Hannah Arendt, fougueuse envoyée de presse aux procès nazis, constatant l'horrible vérité de la banalité du mal. Envoyée au procès d'Eichman, Hannah Arendt récuse le plaidoyer du procureur. Elle soutient au contraire qu’Eichmann n’était pas un méchant, un démon, un monstre ou encore un être inhumain, mais un homme ordinaire, normal. Bien que les faits aient été monstrueux, Eichmann ne peut être considéré comme un monstre.
La seule caractéristique décelable dans son passé comme dans son comportement dans le procès était un fait négatif : ce n’était pas de la stupidité mais une curieuse et authentique inaptitude à penser. On relit à ce stade le roisième fragment de témoignage de Joseph-Désiré: l'histoire bégaie.
Eichmann est caractérisé par l’absence de pensée et par l’usage constant d’un langage stéréotypé, de clichés standardisés. C’est, de plus, un employé modèle, un bureaucrate méticuleux. Toute "la saison des machettes" , 50 ans plus tard, n'écrit rien d'autre.
Je me réjouis déjà de découvrir après cette lecture le sensible ouvrage Grâce et dénuement d'Alice Ferney, que la poste vient de me déposer ce midi.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

21 août 2006

le temps de vivre

"Six heures suffisent aux travaux ; celles qui viennent après tracent aux hommes les lettres suivantes : Vivez !"
Epigraphe. Lucien de Samoaste (140 ap JC)

19 août 2006

un long bruit silencieux

"Bien moins connu que le Niagara mais bien plus énorme et mémorable est la cascade de Staubbach, à Lauterbrunnen, le fleuve de poussière d'eau cristalline. J'en fis la découverte aux alentours de 1916; j'entendis de loin la grande rumeur de l'eau verticale et pesante qui tombait de haut dans un puits de pierre qu'elle continue de labourer et d'approfondir presque depuis le commencement des temps. Nous passâmes là une nuit; pour nous comme pour les gens du village, le bruit constant finit par être le silence."

Borges. Atlas.

18 août 2006

la phrase sur le bout de la langue

"Ce matin-là il avait commencé une phrase
« Il faudra pourtant se décider à... » et à ce moment
le téléphone a sonné
C'était André qui lui apprenait la nouvelle
et il est parti aussitôt
Nous ne l'avons pas revu vivant
Et je ne sais pas comment il aurait terminé la phrase
ni à quoi il pensait qu'il fallait pourtant se décider

Est-ce qu'il existe au Grand Central de la Terre
quelqu'un qui est chargé de terminer les phrases
inachevées?
y a-t-il un ministère où les employés
sont chargés de répondre aux lettres
auxquelles on projetait de répondre
les lettres qu'on n'a pas eu le temps d'écrire?
Existe-t-il un service
qui se charge de faire les cadeaux
qu'on projetait de faire mais qu'on n'a pas fait?
Où est le cabinet-conseil
qui nous réconcilierait malgré notre absence
avec l'ami avec qui nous étions brouillés
(mais nous avions décidé que la brouille était absurde)
Qui finira pour nous malgré l'absence après
l'arrêt subit
la vie qu'on avait pourtant l'intention de vivre?"

Claude Roy
Kerdavid. Samedi 29 août 1992

Petite invitation à la rêverie : demain, dans une semaine,
l'année scolaire reprend. Derniers moment volés pour quelques
modestes réflexions existentielles de fin d'été.

UN BRUIT TRÈS BAS

"Le bruit très bas à peine si on l'entend
de la pluie qui commence à tomber
et pose doucement ses doigts sur les feuilles
une à une puis s'enhardit
et gifle le feuillage heureux que l'eau ruisselle

Le bruit très bas à peine si on l'entend
de la source timide cachée sous la verdure
entre les menthes les guimauves le cresson
la source qui fait modestement son travail de source
mais va rejoindre par de très longs chemins
l'océan Atlantique

Le bruit très bas à peine si on l'entend
d'une mélodie encore suspendue que les doigts
du musicien effleurent incertains sur le clavier
inventant à tâtons de l'oreille la suite de l'air naissant
qui cherche à s'achever à s'accomplir Il chante enfin

Le bruit très fin à peine si Dieu l'entend
de la petite araignée épeire diadème
filant à volonté du fil sec ou gluant
pour tendre sur ses branches sa toile en spirale
sur le modèle exact d'un cristal de neige et de la galaxie

Le sigle minuscule du monde transfini."

Claude Roy. Kerdavid.
Samedi 22 août 1992

Que faisiez-vous le 22 août 1992?

15 août 2006

en citant Borgès

"La mémoire choisit ce qu'elle oublie."
Borgès

Un autre nom pour Marie

"Elle n'avait pas eu le temps de se préoccuper des autres. Oui, pensa-t-elle, la vieillesse peut servir à cela, donner sa bienveillance, parce qu'on a le temps qu'il faut, parce qu'on n'attend plus avec impatience et colère des choses, qui, ne venant pas, nous rendent hargneux envers ceux qui les ont."

Alice Ferney

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

13 août 2006

Ce qui restera toujours

« Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l'homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l'amour non partagé, l'amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d'une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes. »

Marguerite Yourcenar. Mémoire d'Hadrien. Gallimard 1974

12 août 2006

L'amitié

« Ne croyez pas que celui qui essaie de vous réconforter vive sans effort parmi les mots simples et sereins qui parfois vous font du bien. Sa vie connaît tant de peines et de tristesses qui le laissent loin derrière elles. S'il en allait autrement, il n'aurait jamais pu trouver ces mots-là . »
Rainer Maria Rilke Lettres à un jeune poète.

Je vous souhaite un bon dimanche
CV.

10 août 2006

09 août 2006

L'article impénétrable

"Une bonne constitution doit être à la fois claire et obscure, et comporter au moins un article impénétrable, comme on le voit de nos jours dans nos propres constitutions, où il existe un paragraphe sibyllin, bien utile au pouvoir."

Jean Guitton , citant Talleyrand. Un siècle, une vie. p.113

08 août 2006

Je n'entnds rien

«Je n'entends rien.»
Jascha Heifetz

Un bel article consacré aux violons d'exception dans Le Monde 2 de cette semaine.
Et une conclusion pétrie de sagesse: un grand violon peut nourrir la confiance, aider à exprimer pleinement sa personnalité, mais on n'a jamais vu un grand musicien passer à côté d'une carrière parce qu'iljouait sur une crêpe, ni même un étudiant ne pas réussir à cause de son instrument», selon Marc Coppey, professeur au Conservatoire de Paris.
Une façon de rappeler l'évidence, à savoir que l'instrumentiste tient malgré tout le rôle fondamental.
A une admiratrice qui, à l'issue d'un concert, lui vantait le son de son merveilleux stradivarius, le grand Jascha Heifetz répondit, en portant son violon àl'oreille: «Je n'entends rien.» L'anecdote est restée célèbre. Les possesseurs de stradirius adorent la raconter."

06 août 2006

à jamais

"Depuis,la vie m'a enseigné une chose: tout vous sera retiré par le fleuve du temps qui vous emporte qu'il soit tranquille ou non , tout , sauf les souvenirs du bonheur.Ils sont incrustés en vous pour toujours et, si on les laisse agir, ils vous envoient continuellement des flots de sérénité."

Madeleine Chapsal

05 août 2006

la vie humaine

"A quoi comparerai-je la vie humaine?
Il faut la comparer à une oie sauvage qui interrompt son vol pour se poser un instant sur la neige.
Elle y laisse l'empreinte de sa patte, puis s'envole Dieu sait où.
Notre ami le vieux moine est mort. Sur le mur en ruine du monastère, plus moyen de déchiffrer notre ancienne inscription.
Te souviens-tu encore de nos aventures d'antan?"

Su Dongpo (1037-1111).
Poète, peintre, calligraphe, penseur, haut fonctionnaire, précepteur de l’Empereur, un immense personnage de la Chine médiévale.
Tantôt au sommet de l’Empire et dans la confidence des empereurs, le lendemain relégué aux confins et échappant de justesse à la condamnation à mort, Su Dongpo, ouvert à toutes les expériences, convaincu par l’idéal confucéen d’une harmonie naturelle, est l’auteur d’une œuvre considérable tant en prose qu’en poésie.
Claude Roy, séduit par ses textes en traduisit bon nombre, avant d'écrire un merveilleux petit ouvrage adresé "à son ami de l'an mil", avec lequel il converse la nuit, par lune interposée.

Je vous souhaite un bon week-end
CV.

03 août 2006

Le moment de l'aurore

Pendant le Forum économique de Davos, Shimon Peres,
prix Nobel de la paix, a raconté l'histoire qui suit.
Un rabbin réunit ses élèves et demanda :
«Comment savons-nous le moment précis où la nuit
s'achève et où le jour commence?
- Quand, de loin, nous pouvons distinguer une brebis
d'un chien, dit un jeune garçon.
- En réalité, dit un autre élève, nous savons qu'il fait jour quand nous pouvons distinguer, de loin, un olivier d'un figuier.
- Ce n'est pas une bonne définition.
- Quelle est la réponse, alors? » demandèrent les gamins. Et le rabbin dit:
« Quand un étranger s'approche, nous le confondons avec
notre frère, et les conflits disparaissent - voilà le moment où la nuit prend fin et où le jour commence. »

Paulo Coelho. Comme le fleuve qui coule.

02 août 2006

comme l'odeur du Liban

"Filles de Jerusalem
Ne réveillez pas Amour avant envie

Avant le souffle du matin avant la fuite des ombres
Derrière ton voile
tes yeux oh des colombes
Moi j'irai sur la montagne Myrrhe et sur la colline Encens
Entièrement belle mon amie
Ici tes cheveux
Des chèvres noires
dévalent de la montagne de Galaad
Ici tes dents un troupeau tout blanc remonte du bain
Chacune a sa jumelle aucune ne manque

Toi sans défaut
Ma fiancée viens du Liban avec moi allez viens du Liban avec moi
Tu auras la vue depuis le haut de l'Amana du haut du Senir et de l'Hermon
Tes lèvres ressemblent à un fil écarlate
Depuis l'endroit des lions les montagnes des léopards
Quand tu parles c'est magnifique
Mon c?ur pris par toi ma s?ur fiancée
Ta joue derrière ton voile pareille à une moitié de grenade
C?ur pris par toi par un seul de tes yeux

C'est si beau
Tes amours de toi
c'est très bon
Mieux que le vin
Comme odeur
tes parfums meilleurs que tout baume
Du miel coule
de tes lèvres ma fiancée
Du miel et du lait sous ta langue
L'odeur de tes vêtements
comme l'odeur du Liban."

Le Poème, traduction du Cantique des cantiques par Olivier Cadiot et Michel
Berder. La Bible Bayard.

la statue en devenir

"Reviens à toi-même et regarde: si tu ne te vois pas encore toi-même beau, fais comme le sculpteur d'une statue qui doit devenir belle: il enlève, il gratte, il polit, il nettoie, jusqu'à ce qu'il fasse apparaître un beau visage dans la statue. Toi aussi, enlève tout ce qui est superflu, redresse tout ce qui est tortueux, nettoyant tout ce qui est sombre, rends-le brillant, et ne cesse de sculpter ta propre statue, jusqu'à ce que resplendisse pour toi la divine splendeur de la vertu."
Plotin (205-270 après JC)

31 juillet 2006

que tout se perd

"J'ai vécu heureuse
Dans mes palais
D'or noir et de pierres précieuses
Le Tigre glissait
Sur les pavés de cristal
Mille califes se bousculaient
Sur mes carnets de bal

On m'appelait
La Cité pleine de grâce
Dieu Comme le temps passe
On m'appelait
Capitale de lumière
Dieu Que tout se perd

Je m'appelle Bagdad
Et je suis tombée
Sous le feu des blindés
Sous le feu des blindés
Je m'appelle Bagdad
Princesse défigurée
Et Shéhérazade
M'a oubliée

Je vis sur mes terres
Comme une pauvre mendiante
Sous les bulldozers
Les esprits me hantent
Je pleure ma beauté en ruine
Sous les pierres encore fumantes
C'est mon âme qu'on assassine

On m'appelait
Capitale de lumière
Dieu Que tout se perd."

Tina Arena
Je m'appelle Bagdad

L'incomparable promenade

"On ne fume plus - ou alors des super lights, des extra lights, sans nicotine sans goudron sans tabac. On ne fume plus, on ne boit plus - ou alors des cafés sans caféine, des bières sans alcool, des boîtes de Coke sans coca-cola.

Et on mange sans graisse, sans calories, sans conservants ; sans pelures et sans pépins, sans couleurs, sans goût et sans appétit. On roule sans plomb, on lave sans savon ; on baise sans baiser, voici les jours légers - avec millions de papiers signés pour garantir que tout est bien, propre et clair.

Voici les jours légers - et l'âme lourde à ne plus bouger d'un pouce, à tout regarder de travers. Voici les jours à vivre sans vivre."

Francis Dannemark, L'incomparable promenade,

13 juillet 2006

Et ma vie, elle se passe où ?

« Lorsque la famille était réunie à table, et que la soupière fumait, Maman disait parfois:
- Cessez un instant de boire et de parler. Nous obéissions.
Nous nous regardions sans comprendre, amusés.
- C'est pour vous faire penser au bonheur, ajoutait-elle.
Nous n'avions plus envie de rire. »

Félix Leclerc. Pieds nus dans l'aube

Demain matin valises, bison fûté, bitume chaud et puant, modern transhumance, ambiance Jacques Borel et Expresso Jacques Vabre des stations d'autoroute.
Entre deux smarties, pensées humides pour ceux qui restent sur le quai, avec qui on a partagé toute une année, râlé, fêté, espéré.
Les grandes cellules explosent un moment fugace, en chacun de nous un spartacus se libère un court moment de ses chaînes en poussant un cri jubilatoire, pour se retrouver dans la même minute dans son espace peugeot, le gps branché sur l'eau et la verdure, avec le roman de l'été, le maillot qu'on sait devenu trop petit et le sudoku dans le sac de plage. Spartacus est devenu papa pingouin.
Le bonheur c'est avoir quelqu'un à perdre, aurait dit Camus cité par Philippe Delerm. Heureux et triste simultanément, à considérer ces dizaines de visages qu'on abandonne sur l'escapade, le mouchoir à la main. Tout d'un coup, on réalise que partir en vacances c'est se perdre et se retrouver à la fois. Perdre une réalité sûre, aux nuisances bien connues mais rassurantes, pour une aventure floue parée des mille atours de superbes courtisanes: par ici le bonheur. C'est un sport bien plus dangereux que le saut à l'élastique, car dans ce premier, qui nous assure qu'il y ait un élastique?
Une tradition ancestrale souhaite qu'on se crée durant ces trois semaines des moments souvenirs de bonheur, qu'on montrera en septembre à ceux qu'on aime. Malheur au pingouin ermite, indépendant, solitaire, esseulé ou abandonné: s'il fait lui-même la photo, il montrera une feuille blanche: banquise, été 2006. Papa Pingouin, lui, aura une vidéo qu'il baptisera modestement: la marche de l'Empereur. Comme dit la kabbale, la différence gît dans les détails. Nous avons perdu les dents, mais le goût du sang est intact.

Résumons-nous: perdre ceux qu'on aime pour retrouver ceux qu'on aime: l'homme est compliqué. Paradoxe, non? Et ma vie, elle se passe où?

11 juillet 2006

nos vies

"Le nombre des vies qui pénètrent la nôtre est incalculable."
John Berger. D'ici là.

Une toute petite phrase, d'apparence insignifiante. D'apparence.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

le petit balancier

"Chacun d'entre nous, au fond de lui, possède ce minuscule balancier, d'une grande fragilité: en une demi- seconde, la mauvaise décision ou la bonne."
Sagesse des blogs

09 juillet 2006

l'homme qui était dieu

"Seule la victoire est jolie."
Michel Malinovsky.

La fête est finie. Depuis un mois, le quartier entier bruisse chaque nuit de cortèges délirants fêtant la victoire des innombrables communautés formant l'entité bruxelloise.
Les drapeaux et oriflammes ornant les fenêtres vont se ranger. L'absence de Zidane lors de la cérémonie de clôture ont cassé le rêve, nous rapprochant tous de notre condition humaine: le soleil carbonise ceux qui l'approchent de trop près, et l'homme sait s'y prendre mieux que quiconque pour précipiter la chose.
Demain le tribunax italiens vont ramener à leur tour les idoles à d'autres réalités.
C'était Brel qui nous rappelait que "tu n'es pas le Bon Dieu, toi, tu es beaucoup mieux, tu es un homme." C'était la coupe du monde 2006.

les affaires des autres

"On excelle tous à régler les affaires d'autrui."
F. Leclerc. Le calepin d'un flâneur

Je vous souhaite un bon week end
CV.

08 juillet 2006

Mois de juin volés

"Si je fais le compte des occasions où j'ai pu me dire au cours de ma vie qu'une chose m'avait réellement rendu heureux, réellement reconnaissant, réellement humble, je m'aperçois qu'elles sont infiniment rares. Mon souhait le plus cher est de conserver intacts dans le fond de mon c½ur, le plus longtemps possible, ces sentiments privilégiés qui m' habitaient alors."
Sôseki. Choses dont je me souviens.

Beaucoup de café, des journaux à demi-lus, peu de pensées depuis le ... 16 juin. Juin devrait être l'apothéose de notre année, avec ses soirées si longues qu'elles tendent presque la main au petit jour. Ce fut une fois de plus une apothéose de stress et de fatigue, prolongeant une longue tradition entamée ce jour où nos pas maladroits franchissaient pour la première fois la porte cochère de la grande école.
C'en serait fini désormais de l'insouciance des fraises et des longues soirées bleutées qui se prolongent en d'interminables conversations à mi-voix. Mois de juin volés, et qui ne reviendront guère. S'il m'en reste quelques-uns à venir, je souhaite les raccrocher à ceux de ma prime enfance: il reste à décider et à rêver.

Je vous souhaite un bon week end
CV.

15 juin 2006

La chute ascensionnelle de Devos

"Evidemment
Evidemment
On rit encore
Pour les bêtises
Comme des enfants
Mais pas comme avant
Pas comme avant."
France Gall

Raymond Devos est mort, mais meurt-on quand on a tant fait rêver et rire qu'il ne le fît. Il a entamé ce jour sa "chute ascensionnelle" , lui qui prétendait ne rien faire d'autre que "raconter ce qu'il observait", por ajouter après un silence... "bien sûr il y a observer et observer." Tout est là, dans cette rondeur, ce volume, cette légèreté de la montgolfière qui vous emportait, vous et vos rêves.
Observer la vie comme elle vient, triste et gaie. "Il n'y a pas une grande différence entre le tragique et le comique, c'est seulement une différence de dose."
"Le comique, c'est toute notre histoire observée avec honnêteté : les moments exceptionnels, les grandes idées, les moments de gloire, et les moments de chute. Il y a des thèmes auxquels il ne faut pas toucher, tout ce qui est au dessous de la ceinture, tout ce qui est dégradant pour l'homme. Plus généralement, rions de nous, mais pas des autres. Protégeons le rire !"
« Quand on s'est connus, ma femme et moi, on était tellement timides tous les deux qu'on n'osait pas se regarder. Maintenant, on ne peut plus se voir ! »
Il avait surtout le chic de rire sans blesser, avec cette autodérision envers le contribuable qu'il était, traqué par le fisc, et "qu'un abattement fait se redresser alors qu'un redressement l'abat."
Ses dernières semaines un accident vasculaire cérébral et de mauvaises querelles de proximité avaient assombri la sortie de l'artiste. On peine à l'imaginer amoindri dans une chambre d'hôpial pour vieux. A tout prendre, il rejoint aujourd'hui son image de jongleur pour l'éternel et c'est mieux ainsi. Merci l'artiste pour tant de bonheur donné.

13 juin 2006

La promenade vers la mer

"On va faire une promenade?
- Mais certainement ! Avec plaisir."
Ils sont partis en direction de la mer. En volant.
C'était des oiseaux.

Félix Leclerc. Le calepin d'un flâneur.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

06 juin 2006

une hérédité flatteuse

"L'homme descend du songe."
Daniel Mermet

la poussière de nos vies

"... nous aurons dessiné quelques traces lointaine dans la poussière de cette vie ."Joël Vernet. Petit traité de la marche en saison de pluies. Curieuse association d'idées, l'angélus qui sonne au clocher de l'église proche (si si, on vit en ville mais on est au village), et une luminosité particulière de l'air me rappellent les petits villages de Normandie. Le jour le plus long. Il ne reste même plus de traces sur le sable des plages, seuls quelques blocs en béton des ports artificiels. Et l'Irak qui est parvenu à brouiller jusqu'à l'image d'un grand pays si contrasté.

05 juin 2006

la révolte

La révolte
c'est le moment où on ressent de la honte d'être un homme
Gilles Deleuze

l'invention aléatoire

"Ce n'est pas en perfectionnant la chandelle
qu'on a inventé l'électricité."

02 juin 2006

baisers volés

Magie des mots associés, par quel hasard ?
"Pourquoi des sentiers battus et des passages
protégés, des hôtels borgnes et des lanternes
sourdes, des pas perdus, des fenêtres condamnées,
des services rendus et des baisers volés?"

JC Brisville . Quartiers d'hiver

01 juin 2006

primesautier

"Il traîne à l'arrière, ou il court devant,
parfois il marche un petit moment à nos côtés : le bonheur.

Félix Leclerc. Le calepin d'un flâneur.

le regard des autres

"Un étranger m'a dit que mon voisin avait la plus belle voix du monde.
Quand donc découvrirai-je les choses par moi-même?"

André Gaulin

31 mai 2006

du bruit avec des mots

"Les gens parlent rarement.
Ils font du bruit avec des mots, mais ils parlent rarement."
Marie Depussé.

30 mai 2006

bienveillance

"Le président Bush est quelqu'un de très agréable sur le plan personnel.
Sur le plan professionnel, je pense qu'il manque de conseillers."
Le Dalaï Lama

C'est une attitude qui n'est pas donnée à tout le monde :
regarder les autres avec bienveillance.

28 mai 2006

l'oubli, le chagrin

L'homme est parfois assez fou pour préférer le chagrin à l'oubli.
Maurice Chapelan

Les pas du silence

"Dans ce pays
quand on veut dire bonjour
à quelqu'un qui passe
on dit « Soyez source»
et quand on veut dire au revoir à celui qui s'en va
on dit « Soyez là »

Dans ce pays
pour dire le tien-et-le-mien
il n'y a qu'un seul mot

Ce pays n'existe pas
sauf pour celui qui dit «j'y vis »

Claude Roy . Les pas du silence .
Porquerolles lundi 27 mai 1991

26 mai 2006

La quête du vide

« Ce n’est que dans le vide que réside ce qui est vraiment essentiel. L’on trouvera, par exemple, la réalité d’une chambre dans l’espace libre clos par le toit et les murs, non dans le toit et les murs eux-mêmes.
L’utilité d’une cruche à eau réside dans le vide où l’on peut mettre l’eau, non dans la forme de la cruche ou la matière dont elle est faite.
Le vide est tout puissant parce qu’il peut tout contenir. Dans le vide seul le mouvement devient possible.
Celui qui pourrait faire de lui-même un vide où les autres pourraient librement pénétrer deviendrait maître de toutes les situations. Le tout peut toujours dominer la partie.
Appliqué à l’art, ce principe essentiel se démontre par la valeur de la suggestion ; en ne disant pas tout, l’artiste laisse au spectateur l’occasion de compléter son idée et c’est ainsi qu’un grand chef-d’œuvre retient irrésistiblement notre attention jusqu’à ce que nous croyions momentanément faire partie de lui. Il y a là un vide où nous pouvons pénétrer et que nous pouvons remplir de la mesure entière de notre émotion artistique. »

Lao Tseu

24 mai 2006

22 mai 2006

La Geste du Roi et de la Reine

"Sur ces paroles ils se reconnurent,
Ils se retirèrent derrière le rideau du ciel
Ils s’ëtreignirent et se connurent,
Dans la force de leur désir,
Dans l'amour qu'ils se portaient l'un à l'autre.
Et, voici, le monde entier connut désormais la nuit et le jour,
La nuit suivant le jour et puis le jour la nuit,
Et par les saisons tantôt l'un l'emportant sur l'autre,
Et tantôt l'autre sur l'un.
Car ils partagèrent leurs royaumes
En homme et en femme [..] ils le partagèrent,
Et elle régna sur lui la nuit,
Et il régna sur elle le jour,
Et leur amour ne connut pas de fin."

La Geste du Roi et de la Reine, IIIème millénaire
Bas-relief de la grotte dite du Kilomètre 7
Texte établi par P. P. Kalou et G. P. Agathou,
In J. Arch. St., vol. LVI, Sept. 1990, pp. 215-254

Ce beau texte, placé en exergue du superbe roman de Bérangère Deprez, Kilomètre 7
édité chez Luce Wilquin en mars 2006, l'irrigue de sa force sobre tout au long des
330 pages de passion, d'intelligence et d'une histoire romanesque comme on n'en fait plus.
Savoir conter de belles histoires se perd: si vous aimiez les écouter, enfants, vous serez
séduits. Tout est imaginaire dans ce roman, et rien ne l'est, même la violence des sentiments
qui nous traversent et que Bérangère Deprez décrit avec un art consommé. Si vous avez du mal
à vous le procurer, on le trouve chez Tropismes, ou mieux commandez-le chez votre libraire
habituel, cela le fera découvrir par d'autres: on l'achèterait rien que pour la beauté de sa couverture.

21 mai 2006

Brûler un livre

"Parfois
tu brûles un livre car
il fait froid
et il faut du feu
pour te réchauffer
et
parfois
tu lis un
livre pour la même raison. "

Motet médiéval tardif extrait du Codex de Montpellier,
cité par le poète américain Charles Bernstein
dans le livret de Shadowtime (1999-2004),
opéra en sept scènes de Brian Ferneyhough
sur la vie et l’oeuvre de Walter Benjamin

20 mai 2006

18 mai 2006

Passé et avenir

"Faire en sorte que notre passé ne soit pas l'avenir de nos enfants."
Elie Wiesel

Glané hier dans un débat littéraire sur France 2.

17 mai 2006

naître

"Dans la vie, il y a deux choses que l'on ne peut pas faire a
moitié : C'est naître et mourir."

GELUCK

16 mai 2006

15 mai 2006

Le prix d'un ami

"Amyntor. Un soldat. Il repose en Lydie.
Il n'est pas mort surpris par un lâche ennemi
Ni fiévreux, emporté par quelque maladie:
Il tomba de plein gré pour sauver son ami."

Sur le tombeau d'un soldat. Anth Pal VII , 232

Le hasard des lectures me fait découvrir ce soir ces sobres
paroles d'Antipater de Sidon, poète du IIe siècle avant notre ère.
Comme j'aurais aimé connaître l'histoire d'Amyntor, et connaître son
ami.

14 mai 2006

Pourquoi écrire un nom ?

"Au cimetière de Kok- Tébel, les monts Bleus,
les Tartares ne mettent sur leur tombe
qu'une pierre pas même taillée, sans inscription.

Pourquoi écrire un nom où l'homme n'est plus?
Pour nous? Croyez-vous donc, disent-ils, que nous puissions
l'oublier?
Pour Dieu? Dieu le connaît de toute éternité."

Poème écrit sur un brasier dans un désert,

Le monde appartient ...

"Le monde appartient à ceux qui rêvent tôt."

Grand Corps Malade. Midi vingt

13 mai 2006

Choses nommées

"Toutes les choses prononcent des noms".
A.Porchia

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

11 mai 2006

La contemplation vue du haut

"On monte, on monte, et la cime atteinte, on contemple un abîme."
Antonio Porchia. Voix.

10 mai 2006

Rien ne vaut le malheur d'aimer (Eluard).

"Si nous étions immortels, peut-être n'aurions-nous jamais songé à aimer: nous prendrions notre temps, rien ne nous retiendrait.
Il y a au fond de tous nos attachements la certitude que nous en serons un jour détachés.
L'amour est une invention de la mort."

Claude Roy Le malheur d'aimer

La goutte qui cherche

"Es-tu cette goutte d'eau qui cherche son océan?"
Kalmia

08 mai 2006

Le vent n'est à personne

"Peux-tu me vendre l'air qui passe entre tes doigts
et fouette ton visage et mêle tes cheveux?
Peut-être pourrais-tu me vendre cinq pesos de vent,
ou mieux encore me vendre une tempête?
Tu me vendrais peut-être
la brise légère, la brise
(oh , non, pas toute!) qui parcourt
dans ton jardin tant de corolles,
dans ton jardin pour les oiseaux,
dix pesos de brise légère?
Peux-tu?

Le vent tournoie et passe
dans un papillon.
Il n'est à personne, à personne. "

Nicolas Guillén (Cuba)

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

07 mai 2006

Le soleil donne

"Le soleil donne
De l'or intelligent
Le soleil donne
La même couleur aux gens
La même couleur aux gens
Gentiment"

Laurent Voulzy

06 mai 2006

Mélangez-vous

"Mélangez-vous, mélangez-vous, quand tout's les peaux finiront par se ressembler, mélangez-vous, un jour, les hommes sauront même plus sur qui taper."
Pierre Perret. Mélangez-vous.

04 mai 2006

Membrane poreuse

"Les gens, parfois, sont des miroirs qui nous renvoient violemment ce que nous avions cru cesser d'être. Nous nous étions réconciliés avec nous-mêmes et nous voilà brouillés à nouveau, alourdis soudain d’anciens doutes, lestés de vieilles maladresses. Et alors le sol craque sous nos pas - comme la glace sous les circonvolutions du patineur.
La membrane est-elle donc à ce point ténue entre le présent qu’on pensait si fiable et le passé presque oublié ? Par quelle porosité secrète les deux chambres de nos vies poursuivent-elles leurs échanges ?"

Richard. Weblog Avant la lettre richardg.blogs.com/avantlalettre

30 avril 2006

La vie c'est gratuit

"La vie c’est gratuit je vais me resservir et tu devrais faire pareil".
Grand corps malade. Je dors sur mes deux oreilles.

"C’est pas moi le plus chanceux mais je me sens pas le plus à plaindre
Et j’ai compris les règles du jeu, ma vie c’est moi qui vais la peindre
Alors je vais y mettre le feu en ajoutant plein de couleurs
Moi quand je regarde par la fenêtre je vois que le béton est en fleur
J’ai envie d’être au cœur de la ville et envie d’être au bord de la mer
De voir le delta du Nil et j’ai envie d’embrasser ma mère
J’ai envie d’être avec les miens et j’ai envie de faire des rencontres
J’ai les moyens de me sentir bien et ça maintenant je m’en rends compte."

Je vous souhaite une bonne fête du muguet
CV.

Fermez les yeux

"Quand je ferme les yeux, c’est pour mieux ouvrir les cieux."
Grand corps malade. Je dors sur mes deux oreilles.

29 avril 2006

Regarder les étoiles

"On ne peut marcher en regardant le étoiles quand on a une piere dans son soulier"
Cité par Y Duteil

28 avril 2006

La cruauté du monde

"Jules lui prodiguait l'affection qui permet de découvrir la cruauté du monde sans la craindre ou imaginer qu'elle vous est destinée."

Alice Ferney. Dans la guerre

27 avril 2006

L'essentiel et le beaucoup

"Ce n'est pas parce qu'on cause beaucoup qu'on dit l'essentiel."

"Il faut apprendre à connaître l'autre par lui-même et non par nous-mêmes."

Pietro Pizzuti. Le silence des mères. Jusqu'au 27 mai au Théâtre de la place des Martyrs.

25 avril 2006

Chaînes et liberté

"Préfère une injure qui délie à une louange qui enchaîne."
Louis Scutenaire. Mes inscriptions (1943-1944)

24 avril 2006

Protégez-moi de la vie

"Si tu ne veux pas que meurent les fleurs de ton jardin,
ouvre ton jardin."
A. Porchia. Voix.

Souvenir de passionnantes discussions entre enseignants: jusqu'où faut-il tolérer l'accès libre ,
et les possibilités de piratage, de recopiage, de réutilisation de cours écrits, de diaporamas,
de créations protégées par un copyright? Notre centre académique de médecine générale a fait le pari
d'ouvrir largement portes et fenêtres, supprimant autant que possible les mots de passe et les accès
protégés.
"Recopiez-moi, j'en referai de plus belles" assurait Coco Chanel.

Cette petite phrase d'Antonio Porchia en donne une merveilleuse illustration.

23 avril 2006

Découverte

"Dans son bocal
un poisson rouge
découvre l'océan."

Laura Maigne

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

22 avril 2006

Une conduite de sagesse

L'histoire nous enseigne que les hommes et les nations ne se conduisent avec sagesse qu'après avoir épuisé toutes les autres solutions
Abba Eban

Jamais phrase ne m'est apparue plus juste que ces derniers jours en découvrant chaque matin les nouvelles du monde

Terre natale

Volez loin sur les ailes du vent
Jusqu'à votre terre natale, de notre chanson originelle
où nous vous avions chanté avec la facilité,
où vous et nous étions tant librement.

20 avril 2006

19 avril 2006

17 avril 2006

L'homme de ma vie

"Je suis, et resterai, l'homme de ma vie."
Jean Claude Brisville. Quartiers d'hiver.

16 avril 2006

Matin de Pâques

Que d'images enfouies dans l'oeuf dur dont on casse avec soin la coquille colorée un matin de Pâques .
Que vous souhaiter de plus que d'en faire une récolte heureuse, teintée parfois d'un brin de nostalgie qui, comme il fut joliment écrit, n'est que le bonheur d'être triste.

CV.

15 avril 2006

L'amour est ma religion

"Mon coeur accueille toute forme de religion : c'est une prairie pour les gazelles, un cloître pour les moines, un temple pour les idoles, et une Kaaba pour le pèlerin, les tables de la Thora et le livre saint du Coran. L'amour seul est ma religion"

Ibn Arabi (1165-1240)
Cité par Malek Chebel dans "L'islam et la raison - le combat des idées" Ed. Perrin.

Mohammed Ibn Arabî , connu sous son seul nom de Ibn Arabî (1165, Murcie dans le pays d'al-Andalûs - 1240, Damas).
Appelé aussi « Cheikh al-Akbar » (« le plus grand maître », en arabe) , il est un mystique, auteur de 846 ouvrages. Son oeuvre aurait influencé Dante et Saint-Jean-de-la-Croix. Dans ses poèmes il traite de l'amour, de la passion, de la beauté et de l'absence.
En 1179, il rencontre le philosophe Averroès à Cordoue. Cette rencontre avec le vieux philosophe marqua le jeune mystique (il n'a pas alors 14 ans) qui, malgré son jeune âge, perçut immédiatement la faiblesse théologique de la philosophie dont la voie ne mène pas à la Révélation. Ibn Arabî se forma lui-même aux théologies, considérant Jésus comme son premier maître spirituel. Il acquit une science considérable par la lecture de différents maîtres.

Ephémères

Qu'est l'homme?

....Éphémères !
Qu'est l'homme ? Que n'est pas l'homme ? L'homme est le rêve
D'une ombre...Mais quelquefois, comme
Un rayon descendu d'en haut, la lueur brève
D'une joie embellit sa vie, et il connaît
Quelque douceur...

Pindare, traduit par Marguerite Yourcenar
Hymne Pythique, 95-100

07 avril 2006

le peu se dilate

"Un grand coeur se remplit de très peu."
Antonio Porchia. Voix

Je vous souhaite un bon week end
CV.

06 avril 2006

le quotidien quotidien

Un monsieur prend l'autobus après avoir acheté le journal et l'avoir mis sous son bras. Une demiheure plus tard, il descend avec le même journal sous le même bras.
Mais ce n'est plus le même journal, c'est maintenant un tas de feuilles imprimées que ce monsieur abandonne sur un banc de la place.
A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal jusqu'à ce qu'un jeune homme le voie, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées.
A peine est-il seul sur le banc que le tas de feuilles imprimées redevient un journal, jusqu'à ce qu'une vieille femme le trouve, le lise et le repose, transformé en un tas de feuilles imprimées. Elle se ravise
et l'emporte et, chemin faisant, elle s'en sert pour envelopper un demi-kilo de blettes, ce à quoi servent tous les journaux après avoir subi ces excitantes métamorphoses.

Le quotidien quotidien. Julio Cortazar

05 avril 2006

une naissance ouvre un livre

"Je vis, je ne sais pour quel temps
je mourrai, je ne sais quand
je pars, je ne sais où
je m'émerveille d'être si joyeux."

Jean Sulivan. Devance tout adieu.

où ai-je donc lu le "de tout temps je savais que ce jour arriverait, mais m'étonne que ce soit aujourd'hui".
Clin d'oeil à Eurielle et Vincent, parents comblés: chaque naissance ouvre un livre.

existez-vous vraiment ?

"L'essentiel est d'effacer les traces. Comme cet escroc qui après avoir réalisé une copie d'une oeuvre de James Ensor, détruit l'original "Le Ballet des masques", dont il se retrouve alors l'unique auteur. Bravo!"
Excusez les fautes du copiste. Grégoire Polet. Gallimard.

Un monde d'illusions. Sharon Stone fait son cinéma devant la presse pour présenter son film come-back Basic Instinct 2, reçoit sans ciller les commentaires admiratifs sur sa plastique prafaite, sans ride aucune dans les scènes acrobatiques dénudées. Elle pratique enfin la bisexualité, rompant la monotomnie, du moins dans son film. Elle aime cela dit-elle sans broncher, et cela conserve une peau tendue.
On apprend par la petite presse spécialisée qu'elle se fit doubler pour les scènes d'amour, sélectionnant l'élue copie conforme parmi douze candidates dont on ne connaîtra jamais le visage.
On apprend que mère Teresa va être l'héroïne d'un film indien. Son personnage sera joué par l'actrice de films érotiques Paris April, dont le visage est le sosie parfait de celui de la face ridée comme une pomme de reinette de la petite soeur de Calcutta. Puisqu'on le dit. Si l'image soit ressemblante, et même si toute ressemblance de vie s'arrête là Paris vaut bien une messe.
Berlusconi va peut-être se faire réélire grâce à ses chaînes télévisées, sa chirurgie plastique, ses implants capillaires, et le reste. Un monde virtuel, en représentation permanente: le feu d'artifice en boucle.

Vous ne me croirez pas , mais j'aime vos rides, votre bégaiement, votre démarche mal assurée, vos mains qui se tordent quand vous devez prendre la parole en public, votre petit tremblement de main et la soupe qui goutte sur la nappe, votre petit bedon, votre crane lisse, votre verrue au coin du nez, vos pertes de mémoire et vos colères: elles me prouvent que VOUS au moins vous existez vraiment.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

04 avril 2006

Cinquante francs

"Aujourd'hui, j'ai ma gueule de misère: Filou est mort ce matin.
Je ne savais pas combien il faisait partie de moi-même. Filou était le seul être vivant qui partageait ma maison.
Définitivement, j'y suis seul avec mes souvenirs. J'ai porté le corps de Filou à Veeweyde où un employé l'a enregistré.
Puis il a dit à son collègue: « Un cadavre». Et se tournant vers moi : "Cinquante francs ».
Ainsi se terminait un roman d'amour qui avait duré quinze ans."

Jo Delahaut. Mon chien est mort.

01 avril 2006

Changer de peur

Vieillir, c'est sûrement ça aussi : changer de peur.
Claude Roy

Je vous souhaite un bon week end
CV.

Je me ferais bateau

J'ai pour toi un lac

J'ai pour toi un lac quelque part au monde
Un beau lac tout bleu
Comme un oeil ouvert sur la nuit profonde
Un cristal frileux
Qui tremble à ton nom comme tremble feuille
A brise d'automne et chanson d'hiver
S'y mire le temps, s'y meurent et s'y cueillent
Mes jours à l'endroit mes nuits à l'envers.

J'ai pour toi très loin une promenade
Sur un sable doux
Des milliers de pas sans bruits, sans parade
Vers on ne sait où
Et les doigts du vent des saisons entières
Y ont dessiné comme sur nos fronts
Les vagues du jour fendues des croisières
Des beaux naufragés que nous y ferons.

J'ai pour toi défait, mais refait sans cesse
Les mille châteaux
D'un nuage aimé qui pour ma princesse
Se ferait bateau
Se ferait pommier se ferait couronne
Se ferait panier plein de fruits vermeils
Et moi je serai celui qui te donne
La terre et la lune avec le soleil.

J'ai pour toi l'amour quelque part au monde
Ne le laisse pas se perdre à la ronde.

Gilles Vigneault

30 mars 2006

Les paroles inutiles

« Il faut éviter aussi les paroles inutiles,
c’est-à-dire celles qui ne servent en rien
ni à celui qui les prononce ni à autrui,
et qui ne sont pas non plus prononcées
dans l’intention d’être utiles. »

Ignace de Loyola

Vous souvenez-vous des trois passoires de Socrate?
Ceux qui se laissent imprégner de ces deux textes simultanés risquent d'être plutôt silencieux aujourd'hui.

29 mars 2006

La part de mystère

Le mystère

Et plus que tout, dit-il, j'aime la part de toi
que je ne comprends pas, l'ombre
qui cerne tes yeux, le silence qui s'engouffre
entre trois de tes mots, j'aime le secret
qui te porte et dont tu n'as pas la clé.

Il donne à tes lèvres le goût
d'un fruit d'enfance, il donne
à l'amour qui te fait encore défaut
la force d'une promesse
longue comme le jour.

Francis Dannemark. Une fraction d'éternité

entre deux

Comme une locomotive noire au terme du voyage
remorquant péniblement vers l'ombre la moitié éclairée de la terre
quand la moitié obscure cherche à tâtons le premier trait de lumière.
Amos Oz

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

27 mars 2006

les fleuves meurent aussi

"Le fleuve meurt
d'aimer ses rives
jusqu'à la mer."

Véronique Wautier

où vont les hirondelles?

"Peu m'importe ce que deviennent les gloires ou les neiges
Je veux savoir où se rejoignent après la mort
les hirondelles."

Julio Cortazar

20 mars 2006

Du noir au plus noir

"Bien sûr, nul n'est irremplaçable.
Mais à la mort d'Anna,
le noir est devenu un peu plus noir,
et l'obscurité un peu plus sombre
si cela pouvait."

Ingmar Bergman. Salamandre.

19 mars 2006

Une traduction de Yi Ching

Un soir, dans une librairie, le patron m'a dit que le livre que je cherchais
n'était plus disponible,
j'ai répondu que ce n'était pas grave, je suis sorti dans la rue où la nuit
tombait. Une employée de la librairie m'a rattrapé sur le trottoir, un livre en
main. « C'est ce que vous cherchez? En fait nous l'avions, il avait glissé
derrière un rayonnage, je l'ai retrouvé il y a quelques
jours... » C'était une traduction du Yi Ching. Je la cherchais sans le savoir
depuis vingt ans.

F. Dannemark. Une fraction d'éternité.

J'ai retrouvé mon exemplaire d'une Fraction d'éternité. L'ayant prêté à trois
quatre personnes , je ne le localisais plus. C'est comme si je venais de
l'acheter une deuxième fois. Je retrouve les passages soulignés, les sonorités
chères, les images mixtes nord-sud de Lisbonne la méridionale ornée de marchés
de Noël venus du Nord.
Nos livres scandent notre existence.

Un demain si ancien

"Il y a des jours où demain paraît si loin, si sombre.
Si ancien en quelque sorte."

Francis Dannemark. Une fraction d'éternité.

C'est un temps pas si lointain où les dates portaient encore des noms de saints. Mon père en connaissait une mieux que toutes les autres: le 19 mars, fête de la saint Joseph, et de la course cycliste Milan-San Remo.
Ce jour-là précis, chaque année à Louvain-Leuven les cafetiers plaçaient leurs tables et chaises en terrasse pour la première fois de l'année, l'air était frais et traditionnellement ensoleillé. Les étudiants savaient qu'il était temps de sortir leurs syllabus, parfois pour la première fois également. C'était un temps pas si lointain où l'année universitaire se divisant en deux semestres bien distincts : avant Milan - San Remo, les mois de gaîté et d'insouciance, sans session d'hiver ni évaluation permanente, après Milan San Remo les mois chauds et doux du printemps, des couples qui s'apparient en rue et dans les auditoires, des plans de bloque et des premières inquiétudes en envisageant une session de juin-juillet plus si éloignée.
Il a fait ensoleillé et frais aujourd'hui, Milan San Remo c'était hier, j'ai vu quelques rares tables de café mais n'étais pas à Louvain - Leuven, mes syllabus jaunis dorment d'un sommeil profond dans ma bibliothèque. Notre père est mort depuis dix ans. Mais où est donc passé Saint Joseph?

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

17 mars 2006

La Marseillaise de Graeme Allwright

La Marseillaise (2005)

Pour tous les enfants de la terre
Chantons amour et liberté.
Contre toutes les haines et les guerres
L'étendard d'espoir est levé
L'étendard de justice et de paix.
Rassemblons nos forces, notre courage
Pour vaincre la misère et la peur
Que règnent au fond de nos coeurs
L'amitié la joie et le partage.
La flamme qui nous éclaire,
Traverse les frontières
Partons, partons, amis, solidaires
Marchons vers la lumière.

Graeme Allwright - Sylvie Dien
Graeme Allwright est parolier et chanteur folk d'origine
néozélandaise. Plusieurs de ses chansons font maintenant partie du
patrimoine de la chanson française. Devenues des classiques, elles
sont fredonnées par plusieurs générations.

"En 1792 à la suite de la déclaration de guerre du Roi d'Autriche, un officier français, Rouget de l'Isle, en poste à Strasbourg, compose "Le chant de Guerre pour l'armée du Rhin". Je me suis toujours demandé comment les français peuvent continuer à chanter, comme chant National, un chant de guerre, avec des paroles belliqueuses, sanguinaires et racistes.
En regardant à la télé des petits enfants obligés d'apprendre ces paroles épouvantables, j'ai été profondément peiné, et j'ai décidé d'essayer de faire une autre version de La Marseillaise. Le jour où les politiques décideront de changer les paroles de La Marseillaise, ce sera un grand jour pour la France." G.Allwright.

Je vous souhaite un bon week end
CV.

l'incendie du soleil froid et de sa flèche

"Ce matin dans le métro volant, entre Passy et Bir-Hakeim, la rame a fuaé au grand air à l'instant où, par-dessus la Seine, se levait la tour Eiffel. Ou plutôt le crista1 orange du so1eil tout neuf qui donnait l'impression fugace d'un lever de tour Eiffel. Plus haut dans le ciel, comme si la flèche de métal montrait la direction, un avion traçait une ligne blanche. Et l'addition de tout cela, la résille d'acier de la Tour, l'incendie du soleil froid et le trait étincelant du long courrier, brillait commme une avant-première du printemps."
Eric Fottorino. Avant-première. Le Monde mercredi 15 mars 2006.

Petit joyau d'écriture cueilli dans le Monde hier. Les perles se récoltent décidément là où on ne les attend plus. La poésie au quotidien, modeste dans ses atours d'articulet de cinq lignes en dernière page, n'a guère à rougir des éditions dorées sur tranche des quatrains édités par la Pléiade. Elle s'en distingue par son côté ephémère: on la lit, on la jette, et c'est comme si elle n'avait jamais existé. J'ai voulu ce soir réparer comme une injustice.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

16 mars 2006

Un cercueil dans le désert

"Notre passé est triste , notre présent est tragique,
heureusement nous n'avons pas d'avenir."
Hiner Saleem, Kilomètre zéro

Il y a du Woody Allen dans cette réflexion désabusée du jeune réalisateur
kurde.
Embarqué dans une road movie avec le cercueil de son père sur les routes
irakiennes, il peut méditer à l'aise sur la perte de sens dans certaines
circonstances historiques.
Ionesco, Beckett et Anouilh auraient sans doute aussi troqué la plume pour la
caméra: il faut imaginer les comparses d'En attendant Godot tirant le cercueil
de leur père dans le sable et sous le soleil kurde.

14 mars 2006

d'herbe tendre et de haïku

"Couché sur l'herbe
dans mon manteau d'étoiles
j'ai dormi."

Haïku

Par un de ces curieux raccourci dont la mémoire a le secret, ce haïku japonais découvert par hasard me rajeunit de vingt ans.
Allongé sur l'herbe tendre du jardin chinois de Singapour, seul en fin d'une chaude après midi, à cinq kilomètres de la métropole bruissante dans un silence étonnant, je m'endors.
Cela ne m'était plus arrivé depuis au moins quinze ans de sentir l'herbe tendre sous moi, et cette sensation d'enfance avait eu un effet tellement décontractant que j'avais sombré dans le rêve en moins de cinq minutes.
Ce soir , la découverte inattendue de ce haïku provoque une bouffée d'envie d'herbe chaude, et d'une pareille quiétude. Tout cela est loin.

13 mars 2006

du vieux neuf encore et encore

Quand dirons nous enfin des choses nouvelles ?

Jacques Chanaz

Le pouvoir des anagrammes

Elle s'appelle Annaëlle d'Ansieu et est folle de son médecin, Philippe Isther. Comment former des mots anagrammes avec les lettres contenues dans leurs deux noms et prénoms, impossible tentative : déjà, il n'y a pas de o, ni de m, alors qu'il y a tant de a et de i d'une part et tant de p d'autre part. Il va plutôt falloir dormir. Ne plus penser au nom du docteur. Ni à quoi que ce soit du docteur. A moins que ...

"Sans faire de bruit, elle a pris dans la boîte de Scrabble les vingt-neuf lettres nécessaires (dont une blanche pour figurer le troisième p, car il n'y a que deux lettres p dans ce jeu) et est remontée. Puis elle s'est mise au travail.
Annaëlle d'Ansieu a d'abord trouvé: Pas un plein de haine: hélas, il périt!. Bien sûr, on peut inverser l'ordre des mots. Si l'on préfère: Pas un, hélas! Il périt plein de haine, c'est tout aussi valable. Ensuite elle a trouvé: Intrus idéal, il pense, happe, inhale... Ce n'est pas mal. Évidemment, le sens est un peu ésotérique, mais la phrase plaît à Annaëlle.
Dans la sphère, ni thé, ni pilule: paie! C'est toujours assez hermétique, mais Annaëlle a trouvé la martingale: il faut commencer par placer les h, les coincer chacun dans un mot, et puis meubler autour. Grâce à cette astuce, elle a trouvé: Nihiliste, Raphaël n'a plus de peine. Et s'est endormie."

Les plus vieux de mes potes se souviennent que je leur ai fait découvrir il y a 25 ans Pascal Quignard (ah ce salon de Wurtenberg) bien avant qu'il ne soit goncourtisé pour Vie secréte, Michel Rio, Francis Dannemark ou Christian Bobin dont je n'avais à l'époque qu'un pâle photocopie de son premier ouvrage tiré à si peu d'exemplaires qu'il était épuisé sans réédition.
Retenez le nom de cette jeune auteure dont mes enfants m'ont offert le premier ouvrage: Aurelia Jane Lee pour Dans ses petits papiers, aux éditions Luce Wilquin. Elle a 21 ans, et nul ne prétendra qu'il s'agisse d'une oeuvre aboutie, ou de maturité, mais elle a cette petite musique si caractéristique de ceux ou celles que la passion d'écrire habite. Un titre s'impose dans ma mémoire en la découvrant: Bonjour tristesse, de Françoise Sagan qui avait à l'époque également la vie devant elle.
Cela ne lui a pas toujours réussi , mais il n'y a pas de fatalité. Bonne chance Aurelia.


11 mars 2006

sagesse rabbinique

« Ne limitez pas un enfant à votre propre apprentissage, car il est né à une autre époque. »
Proverbe rabbinique

09 mars 2006

où ailleurs

"On part sans savoir où l'on va, et on finit par arriver ailleurs."
Francis Sigrist

08 mars 2006

le vent de ton désir

" N'essaie pas de retenir le vent, même s'il souffle au gré de ton désir."
Hafiz, Chams al-Din Muhammad. Les Ghazels

Hafiz, Chams al-Din Muhammad est considéré comme le plus grand poète lyrique
persan (v. 1320-v. 1389).
Il se vit décerner le titre honorifique de Hafiz ou «celui qui connaît par
coeur le Coran» en enseignant l'exégèse coranique.


sagesse de SJP

"Vous, mes yeux bienheureux,
Ce que vous avez vu,
- Advienne que pourra -,
Cela était si beau."

Saint John Perse . Second Faust (acte V)

05 mars 2006

Une confiance d'oiseau

"Soyez comme l’oiseau posé pour un instant
Sur des rameaux trop frêles
Qui sent plier la branche et qui chante pourtant
Sachant qu’il a des ailes !".

Je vous souhaite un bon week end
CV.

03 mars 2006

penser être suivre

"Je pense donc je ne suis pas"
Sagesse anonyme

J'ai vu des pots loquaces

J'ai vu chez un potier, dans de vastes espaces,
Deux milles pots, les uns muets, d'autres loquaces
A son voisin un pot disait : Où sont allés
Le potier, l'acheteur et le vendeur rapaces? "

Omar Khayyam. Robaiyat.

Découverts incidemment sur la table d'une vieille patiente fort digne ce matin, les Robaiyat (Quatrains) d'Omar Khayyam, poète philosophe mathématicien érudit ayant vécu autour de l'an mil.
Je ne le connaissais guère, elle avait reçu le livre de son directeur d'école de secrétariat il y a de fort longues années. "Je le relis, il me console de mon actuelle infortune."
Je le recherche sur eBay ce soir: plenty of choice, surtout en anglais, vendus sur la terre entière. Je garde le nom comme un cadeau.

01 mars 2006

L'eau prisonnière des secrets de mon coeur

"Mes pensées se sont peu à peu éloignées, mais ayant abordé un sentier
accueillant, je repousse les contrariétés tumultueuses et je m'arrête, les yeux
fermés, grisé par un parfum de passé que j'ai conservé, durant mon petit corps
à corps avec la vie. J'ai vécu hier, uniquement. Aujourd'hui a cette nudité qui
attend la chose désirée, ce cachet provisoire qui vieillit en nous sans amour.
Hier est un arbre aux longs branchages, à l'ombre duquel je suis allongé,
abandonné à la mémoire.
Soudain, je regarde, étonné: en longues caravanes, des voyageurs sont arrivés
dans le même sentier; les yeux endormis dans le souvenir, ils fredonnent des
chansons et évoquent ce qui fut. Et je crois deviner qu'ils se sont déplacés
pour s'arrêter, qu'ils ont parlé pour se taire, qu'ils ont ouvert leurs yeux
stupéfaits devant la fête des étoiles pour les fermer et revivre l'enallé...
Étendu dans ce nouveau chemin, avec les yeux avides et fleuris des jours
lointains, j'essaie vainement d'enrayer le fleuve du temps qui ondoie sur mes
faits et gestes. Mais l'eau que je parviens à recueillir reste prisonnière des
bassins secrets de mon coeur, dans lesquels, demain, devront s'enfoncer mes
veilles mains solitaires".

Pablo Neruda. LE FLEUVE INVISIBLE, Premiers Poèmes

28 février 2006

24 février 2006

Brève

Irak, fauve qui peut

faim de rêves

faims

besoin de boire
soif
besoin de manger
faim
besoin de repos
fatigue
besoin de drogue
manque
besoin de chaleur
froid

mais besoin de rêves?

Denis Heudré

22 février 2006

comme du Proust à l'envers

"Et si le temps gagné par l'entremise de la vitesse était inutilisable pour le bonheur?"
Denis Grozdanovitch. Petit traité de la désinvolture.

C'est un peu comme du Proust à l'envers, "à la recherche de la perte du temps gagné",
avec à la clé l'invention des distractions les plus niaises pour en venir à bout.

21 février 2006

des filets toujours plus grands

"Si je recommençais ma vie, je tâcherais de faire mes rêves encore plus grands ; parce que la vie est infiniment plus belle et plus grande que ne n'avais jamais cru, même en rêve."
Bernanos

Comment ne pas évoquer le violoniste virtuose Ivry GITLIS, ambassadeur de l'Unesco, qui préconise - "si on veut ramener de gros poissons - de partir à la pêche avec de gros filets. Qui part avec de minuscules filets ne ramènera que de minuscules prises" car la vie ne se compte pas en respirations, mais par les moments qui t’ont coupé le souffle.

la complainte de l'ange fatigué

La complainte de l'ange fatigué,
de l'oiseau blessé
et de l'amoureux éconduit :

Comme ils sont longs,
Les jours,
Sans ailes.

Gilda Fiermonte. La vie sans ailes

Le hasard de mes rêves cette nuit , un peu agités sans doute suite à la délicieuse soirée passée avec les enfants et leurs beaux hier soir, m’a fait croiser et recroiser tout au long de la nuit un curieux bonhomme sans âge qui portait un drôle de nom, de consonance étrangère mais dont je me souviens parce qu’il le prononçait à voix basse , tout seul : Wibenictoch. A un moment j’ai cru me reconnaître sous ses traits, mais je me suis aperçu que c’était mon propre reflet dans la glace. La réalité nous joue bien des tours, nous fait des farces comme on dit à Bruxelles. Saurai-je jamais qui il est vraiment, mais sait-on jamais qui on est vraiment ? Le plus mystérieux est sans doute qu’appartenant au monde du rêve je ne suis pas sûr d’encore le rencontrer un jour, puisque que rien ne laisse supposer qu’il ait jamais existé. Revoit-on jamais un fugace reflet dans une glace? Le seul nom à consonance étrangère demeure, et je me plais à le prononcer pour moi seul, à voix basse.

18 février 2006

le travail

Le travail c'est bien une maladie, puisqu'il y a une médecine du travail.
Coluche

17 février 2006

Le printemps se retient

"Ciel léger ce Vendredi, libre lumière. Une belle journée de Février, et le soir au retour une giboulée.
Le printemps se retient, se concentre, se devine."
Jacques Chanaz

le bonheur come vocation

"Du jour où je parvins à me persuader que je n'avais pas besoin d'être heureux, commença d'habiter en moi le bonheur ; oui, du jour où je me persuadai que je n'avais besoin de rien pour être heureux. Il semblait, après avoir donné le coup de pioche à l'égoïsme, que j'avais fait jaillir aussitôt de mon coeur une telle abondance de joie que j'en pusse abreuver tous les autres. Je compris que le meilleur enseignement est d'exemple. J'assumai mon bonheur comme une vocation."
André Gide. Les nourritures terrestres.

16 février 2006

il reste quelque chose

"En s'en allant, Geai laissait quelque chose. Elle laissait le meilleur
d'elle-même, mais peut-être le meilleur de nous-mêmes ne nous appartient-il
pas, peut-être ne sommes-nous que les gardiens d'une chose qui, lorsque nous
disparaissons, demeure."
Chrisitian Bobin. Geai.

Une vie avant la mort

"Y a-t-il une vie avant la mort?"

Ce titre clin d'oeil d'un articulet du Soir au sujet de la pièce "Il y a quelque chose après le Signal de Botrange", jouée à l'Atelier 210 à Bruxelles, m'a faît sourire. Aurais-je été prof de lettres, je l'aurais donné comme sujet de dissertation ce jour même c'est sûr. Je ne le suis pas, alors je m'invente mes dissert à moi tout seul, et je trouve que l'anodine phrase est bien plus dense qu'il n'y paraît.

13 février 2006

La voix des choses

Le 3 octobre ou le 4, me trouvant à l'hôpital de Bangor, dans le Maine, où j'étais hospitalisée depuis deux jours, et ayant subi ce matin-là un angiogramme, Jerry Wilson, arrivé de Paris deux ou trois jours plus tôt pour me soigner, et lui-même malade, me mit entre les mains l'admirable plaque de malachite que j'avais marchandée à plusieurs reprises, en 1983 et 1985 à New Delhi, pour la lui offrir, et finalement donnée le 22 mars précédent, pour son anniversaire, quand il était lui-même hospitalisé dans le Maine. Elle ne l'avait pas quitté depuis. Mais sans doute mes mains étaient faibles, ou moi-même un peu assoupie, car j'ai senti glisser quelque chose, un bruit léger, fatal, irréparable, me réveilla de mon sommeil.
J' étais bouleversée d'avoir ainsi détruit à jamais cet objet qui avait tant compté pour nous, cette plaque de minéral au dessin parfait à peu près aussi antique que la terre. De quel dépôt cent fois millénaire était-elle venue pour nous attendre deux ans chez un bijoutier hindou, puis pour passer et repasser deux fois l'Atlantique, aux mains d'un ami qui n'avait peut-être plus longtemps à vivre? De quel Himalaya, de quel Pamir? Mais le son même de sa fin avait été beau... «Oui, me dit-il, la voix des choses. » J' aurais voulu retourner en Inde pour lui retrouver une autre plaque aussi belle que celle-là. Mais j'ai décidé d'appeler La Voix des choses ce petit livre - où rien à peu près n'est de moi, sauf quelques traductions - mais qui m'a servi de livre de chevet et de livre de voyage pendant tant d'années et parfois de provision de courage.

Marguerite Yourcenar . Octobre 1985 - Juin 1987. La voix des choses . Éditions Gallimard, 1987.

La pensée d'aujourd'hui se fait clin d'oeil. On adore la Saint Valentin ou on l'exècre, c'est selon. Et si par la force de ce court texte, un moment, on élevait un peu le niveau. Ce qui unit les êtres dépasse le factuel, les phrases éculées, les symboles vulgaires. D'où vient donc que ce court texte dont les mots clé sont "malade", "vieux", "faible", "brisé" recèle tant de tendresse? Les sentiments forts s'expriment en mineures.

Harmonie du mouvement et de l'immobilité

Pendant que le printemps était encore sec, avant les averses et les orages successifs, il m'arrivait de passer un moment dans ma vigne, sur un petit" bout de jardin en friche où je faisais alors mon feu. Depuis des années, un hêtre poussait là, au beau milieu de la haie d'aubépine qui bordait le terrain. Au début, c'était un minuscule petit arbuste, issu d'une graine amenée de la forêt par les vents. Des années.durant, je l'avais laissé se développer provisoirement et un peu à contrecœur. J'avais de la peine pour l'aubépine, mais, par la suite, le petit arbuste opiniâtre s'épanouit si magnifiquement que j'acceptai définitivement sa présence. Aujourd'hui, c'est déjà un beau petit arbre qui m'est devenu deux fois plus cher qu'avant, car on vient d'abattre dans la forêt voisine mon arbre préféré, le vieux hêtre majestueux dont les morceaux de tronc sciés, lourds et puissants, jonchent encore le sol, là-bas, comme les tambours d'une colonne antique. Mon petit arbre est vraisemblablement issu de ce hêtre. Je me suis toujours senti heureux et impressionné de voir avec quelle opiniâtreté mon petit hêtre garde son feuillage. Quand tous les arbres sont depuis longtemps déjà dépouillés, il conserve encore son habit de feuilles flétries et traverse ainsi le mois de décembre, de janvier, de février. Les tempêtes le tiraillent, la neige le recouvre puis fond petit à petit, les feuilles desséchées, d'un brun foncé, prennent une teinte de plus en plus claire, elles deviennent plus fermes, plus soyeuses, mais l'arbre ne les laisse pas s'envoler, car elles doivent protéger les jeunes bourgeons. Enfin, au printemps, à chaque fois plus tard qu'on ne s'y attendait, l'arbre apparaît un jour transformé. Il a perdu son ancien feuillage et sort ses tendres bourgeons tout neufs recouverts de rosée.

Cette fois-ci, je fus témoin de cette métamorphose. Cela se passa peu après que la pluie eut reverdi et rafraîchi le paysage. C'était au milieu du mois d'avril, dans l'après-midi; je n'avais pas encore entendu chanter le coucou et découvert les narcisses dans les prés. Quelques jours auparavant, j'étais venu jusqu'à cet endroit. Le vent du nord soufflait avec force. Tout frissonnant, le col de mon manteau relevé, j'avais regardé avec admiration le hêtre résistant, insensible aux bourrasques qui le harcelaient, cédant à peine une petite feuille. Avec opiniâtreté et bravoure, dureté et entêtement, il retenait son vieux feuillage pâle.
Ce jour-là, alors que je me tenais auprès de mon feu, coupant du bois dans la douceur d'une journée sans vent, je vis la chose arriver: une brise imperceptible et tiède se leva tout à coup, une simple respiration, et par centaines, par milliers, les feuilles si longtemps épargnées s'envolèrent, silencieuses, légères, dociles, lassées de leur persévérance, lassées de leur résistance et de leur vaillance. Ce qui avait tenu et résisté pendant cinq, six mois, succomba en quelques minutes à un petit rien, à un souffle: l'heure de la fin avait sonné, l'amère persévérance n'était plus nécessaire. Les feuilles se dispersèrent, flottèrent au gré du vent, souriantes, consentantes, sans livrer combat. Ce petit vent était cependant bien trop faible pour emmener au loin ces feuilles si légères et fines, et comme une bruine, elles tombèrent à terre, recouvrant le chemin et l'herbe au pied du jeune arbre dont quelques bourgeons seulement avaient verdi après être éclos. Que m'avait révélé ce spectacle surprenant et pathétique? Était-ce la mort, la mort du feuillage hivernal qui s 'était accomplie sans heurt, sans résistance? Etait ce la vie, la jeunesse impatiente et gaie des bourgeons dont la volonté s'était soudain éveillée, leur permettant de conquérir l'espace dont ils avaient besoin? Était-ce triste, étaitce amusant? Était-ce un avertissement destiné au vieil homme que j'étais, me sommant de voleter puis de tomber moi aussi, me rappelant que j'étais peut-être en train de ravir de l'espace à des jeunes gens, à des êtres plus forts? Ou bien étais-je invité à résister comme le feuillage du hêtre, à me tenir debout aussi longtemps, aussi opiniâtrement que possible, à m'opposer et à me défendre, puisque plus tard, au moment opportun, les adieux seraient faciles et joyeux? Non, comme lors de chaque révélation, c'étaient le Tout et l'Éternel qui m'étaient apparus, l'anéantissement des contraires, leur fusion dans la réalité incandescente.

Cela n'avait aucune signification particulière, ne m'avertissait de rien. Au contraire, cela signifiait tout, le secret de l'Être se dévoilait ici, et, pour celui qui regardait, c'était merveilleux, cela représentait le bonheur, le sens, c'était un présent, une découverte comme pour une oreille emplie de la musique de Bach, comme pour un œil fasciné par un tableau de Cézanne. Cependant, ces termes et ces explications ne constituaient pas l'événement, ils n'apparurent qu'a posteriori. L'événement en lui-même se résumait en fait à une apparition, un miracle, un mystère aussi beau que grave, plein de grâce mais aussi implacable.

À ce même endroit, près de la haie d'aubépine et du hêtre, je fus à nouveau touché par le grand Mystère lors d'une expérience visuelle tout aussi allégorique. Le monde avait pris une teinte verte éclatante et, lors du dimanche de Pâques, le cri du coucou avait retenti pour la première fois dans notre forêt. C'était par un de ces jours d'orage où l'atmosphère douce et humide était très changeante et ventée. Le ciel chargé, qui laissait régulièrement passer quelques rayons de soleil illuminant la verdure toute neuve de la vallée, était traversé par de grandes masses nuageuses; le vent semblait venir de partout, même si la direction sud nord dominait. L'agitation et la fureur emplissaient l'atmosphère de tensions extrêmement fortes. Et là, au beau milieu de ce spectacle, s'imposant à mon regard, se tenait à nouveau un arbre, un bel arbre jeune, un peuplier au feuillage tout neuf ornant le jardin voisin du mien. Telle une fusée, il montait vers le ciel, balançant avec souplesse dans le vent sa cime effilée. Pendant les courtes accalmies, il semblait se fermer comme un cyprès, resserrant ses branches contre son tronc, mais, lorsque le vent reprenait vigueur, ses mille branches fines qui partaient si facilement dans tous les sens se mettaient à gesticuler. La cime de l'arbre magnifique dont le feuillage bruissant scintillait délicatement oscillait de-ci de-là, puis se raidissait, heureuse de sa force et de sa nouvelle jeunesse. Ce va-et-vient incessant qui produisait un léger murmure ressemblait au mouvement de l'aiguille sur une balance. La cime semblait tantôt ployer sous les assauts répétés du vent, tantôt se redresser dans un
brusque sursaut de volonté. (Bien plus tard, je me suis rappelé que, plusieurs dizaines d'années auparavant, mes sens à l'écoute avaient observé ce jeu sur une branche de pêcher et que j'avais retranscrit mes impressions dans un poème intitulé: « Le rameau en fleur ».)

Avec joie et sans crainte, avec gaieté de cœur même, le peuplier abandonnait ses branches et son habit de feuilles au vent humide, qui s'amplifiait considérablement. Le chant qu'il faisait entendre par cette journée d'orage, les formes que sa cime effilée dessinait dans le ciel me semblaient merveilleux, incomparables. Ils exprimaient la joie aussi bien que la gravité, la volonté active et la soumission, le jeu de la liberté et le destin. Ils rassemblaient en eux-mêmes tous les antagonismes et les contraires. La victoire et la force n'appartenaient pas au vent parce qu'il était capable de secouer et de faire ployer ainsi le peuplier; la victoire et la force n'appartenaient pas non plus à l'arbre parce qu'il savait se redresser, souple et triomphant après chaque fléchissement. Elles revenaient au jeu auquel ils s'adonnaient tous deux, à l'harmonie qui s'était établie entre le mouvement et l'immobilité, entre les forces célestes et les forces terrestres. La danse infiniment mouvante de la cime de l'arbre dans la tempête n'était qu'une image dévoilant le mystère du monde, au-delà de la force et de la faiblesse, du bien et du mal, de l'agir et du subir. Pendant un instant, une petite minute d'éternité,
je vis apparaître sous une forme pure et parfaite, plus pure et plus parfaite que si j'avais lu Anaxagore ou Lao Tseu, ce qui d'habitude restait caché et' secret. Et là encore, j'eus le sentiment que pour apercevoir cette image, en déchiffrer le sens, il n'avait pas simplement fallu le miracle de cette heure printanière, mais aussi les voyages et les errances, les folies et les expériences, les plaisirs et les souffrances de dizaines et de dizaines d'années. Le peuplier qui m'avait offert cette vision m'apparut lui-même comme un enfant, un être inexpérimenté et inconscient. Bien des gelées et des averses de neige devraient encore l'user, bien des tempêtes devraient encore le bousculer, bien des éclairs le toucher et le blesser avant qu'un jour peut-être il ne fût capable de voir et d'écouter, avant qu'il ne devînt avide de découvrir le grand Mystère.

Hermann Hesse. Eloge de la vieillesse. Biblio.

12 février 2006

Parabole chinoise

"Un vieil homme du nom de Chunglang, qui signifie «Maître des rochers », possédait un
petit lopin de terre dans les montagnes. Un jour, il perdit l'un de ses chevaux. Des voisins vinrent alors lui exprimer leurs condoléances pour ce malheur.
Mais le vieil homme leur demanda: « Pour quoi pensez-vous que cela soit un malheur? »
Et voilà que quelques jours plus tard l'animal revint, suivi d'une horde de chevaux sauvages. À nouveau les voisins apparurent, pour le féliciter cette fois-ci de cette aubaine.
Mais le vieil homme leur rétorqua: « Pourquoi pensez-vous que cela soit une aubaine? »
Les chevaux étant devenus très nombreux, le fils du vieil homme se prit de passion pour l'équitation, mais un beau jour il se cassa la jambe. Alors, encore une fois, les voisins vinrent présenter leurs condoléances et à nouveau le vieil homme leur rétorqua: «Pour quoi pensez-vous que cela soit un accident malheureux? »
L'année suivante, la commission des Grands Flandrins arriva dans la montagne. Elle recrutait des hommes forts pour devenir valets de pied de l'empereur et porter la chaise de celui-ci. Le fils du vieil homme, toujours blessé à la jambe, ne fut pas choisi.
Chunglang ne put réprimer un sourire."

Feuille morte

Feuille morte

Toutes les fleurs veulent se changer en fruits,
Toute matinée veut devenir soirée,
Sur terre rien n'est éternité,
Si ce n'est le mouvement, le temps qui fuit.

Même le plus bel été veut voir une fois
La nature qui se fane, l'automne qui vient.
Reste tranquille, feuille, garde ton sang-froid
Lorsque le vent veut t'enlever au loin.

Poursuis tes jeux et ne te défends pas,
Laisse les choses advenir sans heurts,
Laisse enfin le vent qui te détacha
Te conduire jusqu'à ta demeure.

Hermann Hesse . Eloge de la vieillesse

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

11 février 2006

le modèle

Elle me disait que parfois il lui arrivait de faire exécuter au patient quelques gestes ou postures, debout bras tendus ou immobile, ou penché vers l'avant ou relevant le cou et qu'alors elle se sentait dans cet instant de silence, comme un maître de danse, un sculpteur qui se concentre, se recueille, se tend, pour mieux sentir, comprendre les attaches et les muscles du modèle, et il n'y a pas de modèle laid, pas de corps laid, pas de visage ou d'oeil laid. Pas de main laide.
Jacuqes Chanaz

10 février 2006

Eloge de la vieillesse

"Le vent froid de l'automne siffle dans les
[ajoncs desséchés
Qui blanchissent dans la lumière du soir ;
Les corneilles quittent les saules et volent vers
[l'intérieur des terres.

Un vieil homme se repose, seul sur la grève,
Il sent le vent dans ses cheveux, la nuit et la
[neige qui vient.
Depuis la rive plongée dans l'ombre il regarde
[vers la clarté,
Là-bas, entre nuages et lac, une bande
De terre éloignée brille encore dans la lumière
[chaude:
Au-delà merveilleux, règne de félicité comme
[le rêve et la poésie.

Il fIxe du regard cette image lumineuse,
Repense à son pays, aux années de bonheur, Voit pâlir l'or, le voit disparaître,
Se détourne, quitte les saules
Et marche lentement vers l'intérieur des terres."

Hermann Hesse. Eloge de la vieillesse. Biblio.

Au petit-déjeûner ce matin, je peste un moment car Le Soir n'est pas arrivé
pour participer à mon réveil comme il le fait habituellement.
Je le remplace par la lecture de quelques pages de l'Eloge à la vieillesse
d'Hermann Hesse et trouve cette belle page qui lance ma journée d'aussi
belle manière que ne l'aurait fait la lecture des petites nouvelles.
Je ne verrai pas mes vieux patients ce jour de la même manière.

09 février 2006

La vie est une scène

Le monde entier est une scène,
Hommes et femmes, tous, n’y sont que des acteurs,
Chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties,
Et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles.

Shakespeare, As you like it

07 février 2006

Le bonheur d'être puce

"Être petit et s'attaquer à quelqu'un de très grand est une action d'éclat.
C'est beau d'être la puce d'un lion... Le lion humilié a dans sa chair le dard
de l'insecte, et la puce peut dire : j'ai en moi du sang de lion."
Victor Hugo

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Sagesse des mathématiques

"Le carré de l'hypoténuse d'un triangle droit
est égale à la somme des carrés des deux autres côtés."

Lewis Carroll (Curiosa mathematica, 1888), celui d'Alice, disait de ce théorème qu'il était aussi beau, aussi éblouissant aujourd'hui qu'à l'heure où Pythagore le découvrait. Les siècles n'en ont pas altéré la limpidité. La capacité d'émerveillement débusque la beauté dans les domaines les plus austères. Que débusquerez-vous aujourd'hui?

Sagesse des mathématiques

"Le carré de l'hypoténuse d'un triangle droit
est égale à la somme des carrés des deux autres côtés."

Lewis Carroll (Curiosa mathematica, 1888), celui d'Alice, disait de ce théorème qu'il était aussi beau, aussi éblouissant aujourd'hui qu'à l'heure où Pythagore le découvrait. Les siècles n'en ont pas altéré la limpidité. La capacité d'émerveillement débusque la beauté dans les domaines les plus austères. Que débusquerez-vous aujourd'hui?

05 février 2006

Son âme aux cheveux gris

"Que chacun se rajeunisse
dépouille vite
son âme aux cheveux gris. "

Vladimir Maïakovski. Poésie . Gallimard.

03 février 2006

Mystère de la peinture japonaise

«Je dessine depuis l'âge de six ans toutes les formes qui me rencontrent. Quand j'ai eu cinquante ans, j'avais déjà publié des masses de dessins mais tout ce que j'ai fait avant soixantedix ans n'est pas digne d'être évoqué. A soixante-treize ans, j'ai commencé à saisir la vraie nature des bêtes, des arbres, des herbes, des oiseaux. A quatre-vingts ans, j'aurai fait des progrès. A quatre-vingt-dix ans, j'aurai peut-être approché le secret des choses. A cent ans, j'aurai atteint un grade de perfection qui touchera. Et à cent dix ans, tout ce que je dessinerai, ne serait-ce qu'un point ou une ligne, sera vivant. »

Hokusai Katsushika (1760-1849), peintre, dessinateur, graveur et auteur d'écrits populaires japonais. Son œuvre influence de nombreux artistes européens, en particulier Gauguin et Van Gogh. Il signe parfois ses travaux, à partir de 1800, par la formule « Gakyôjin », Le fou de dessin. Il meurt le 10 mai 1849. Il laisse derrière lui une œuvre qui comprend 30 000 dessins.
Ses derniers mots sont : « Encore cinq ans et je serais devenu un grand artiste. »

http://fr.wikipedia.org/wiki/Hokusai

01 février 2006

petite peine grande peine

Les petites peines sont bruyantes et les grands chagrins muets.

Proverbe danois.

sagesse du chagrin

Dans ma jeunesse, je n'avais jamais connu le goût du chagrin
Mais je me plaisais à hanter de hauts balcons
Du haut desquels, pour écrire des poèmes nouveaux,
je me forçais à chanter d'imaginaires chagrins.

Aujourd'hui que j'ai bu le chagrin jusqu'à la lie
Je voudrais en parler, mais je me tais
Et si j'ouvre la bouche, c'est seulement pour dire:
«L'air est frais, quel bel automne! »

Xin Qiji (1140 - 1207, écrivain chinois)

sagesse du chagrin

Dans ma jeunesse, je n'avais jamais connu le goût du chagrin
Mais je me plaisais à hanter de hauts balcons
Du haut desquels, pour écrire des poèmes nouveaux,
je me forçais à chanter d'imaginaires chagrins.

Aujourd'hui que j'ai bu le chagrin jusqu'à la lie
Je voudrais en parler, mais je me tais
Et si j'ouvre la bouche, c'est seulement pour dire:
«L'air est frais, quel bel automne! »

Xin Qiji (1140 - 1207, écrivain chinois)

30 janvier 2006

Je t'ai cherchée

"Je t’ai cherchée
Dans tous les regards
Et dans l’absence des regards,
( ...)
Je t’ai cherchée
Dans la rosée abandonnée.
( ...)
J’ai appris qu’une morte
Soustraite, évanouie,
Peut devenir soleil."

Eugène Guilevic:

29 janvier 2006

Quelque chose à partir de rien

"L'art, éternelle énigme de faire quelque chose de rien."
John Berger. D'ici là. Ed de l'Olivier.

Le mystère de la création artistique "ex nihilo" a passionné l'homme de toute éternité. Les créatures peintes sur les parois des grottes de Lascaux existèrent-elles ou surgirent-elles de l'imagination pure des premiers peintres?
Le hasard de mes lectures m'a fait découvrir la semaine passée ce court texte de réflexion sur les rapports mystérieux entre mémoire, travail imagination et création. "Créer quelque chose de rien" prend ici une coloration toute différente.

"De façon un peu étonnante, le lien entre l'imagination et la mémoire (l'impossibilité d'une création ex nihilo) n'est pas souvent clairement énoncé. Peut-être parce qu'il rend inutile le recours à une mystérieuse « inspiration ». À une transcendance.
Imaginer, pourtant, qu'est-ce d'autre qu'opérer, d'une certaine façon, tel le travailleur du rêve, sur sa propre mémoire. La délier, la fragmenter, l'attaquer sous tous les angles, la pulvériser jusqu'à en faire un matériau propice aux combinatoires imprévues, aux connexions inattendues. Un imaginaire possible. Chaque personnage de Balzac ou de Proust, créé à partir de multiples rencontres, est un être nouveau, vivant, à la fois insaisissable et inoubliable. Une composition d'images, de sons, de gestes,
de rythmes à partir de blocs de souvenirs qu'il aura fallu démonter - pour prendre ici un nez, là le timbre d'une voix - et remonter autrement 1. Arracher certains instants à une habitude de pensée, décoller des conventions les moments de soi incarcérés qui avaient gardé l'empreinte de tel ou tel groupe. "Même pour les choses inanimées (ou soi-disant telles), j'extrais une génétalité de mille téminiscences inconscientes. Je ne peux vous dire combien d'églises ont "posé" pour mon église de Combray" dans "Du côté de chez Swann" », écrivait Proust (Lettres à Robert de Montesquiou, Librairie Plon, 1930, p. 284.)."

"Comment l'imagination créatrice parvient-elle à déconstruire le passé, pour reconstruire quelque chose de fondamentalement neuf? Il faut concevoir la mémoire telle une superposition de plaques transparentes dont la surimpression brouillée n'accède à la conscience que sous forme d'affects. C'est le mouvement des plaques les unes par rapport aux autres qui permet de cisailler virtuellement et de déplacer certaines figures du passé. De nouvelles compositions alors surgissent. Le petit sourire de Spinoza, par exemple, peut aller se poser sur le visage de Freud. Travail de rêve, mais aussi, du même coup, possibilitéd'attaque, de mise à mal des clichés qui dormaient, immobiles, terrorisants. Parfois, les plaques s'immobilisent sur un élément commun, un détail apparemment anodin que la surimpression condense. Elles tournent alors autour de ce pivot, de cette brûlante transerelle. Et les souvenirs-écrans deviennent des cerceaux en flammes à travers lesquels de petits fauves longtemps contenus vont pouvoir s'élancer. Dans l'incendie, les plaques se gondolent et reprennent une ancienne courbure. Des thèmes, au fond d'un pli, retrouvent leur charge émotionnelle. L'incandescence passe des images aux mots - soudain miraculeusement capables de dire les affects."

Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être? NRF Gallimard. 2005.

28 janvier 2006

permanence du pêcheur à la ligne

«Right and Wrong reach not where men fish
Glory and Disgrace dog the official riding his horse.»

« Mon père, quand j'étais adolescent et qu'il me voyait préoccupé par je ne sais quelle tournure prise par les événements, avait coutume de me répéter: «Dis-toi bien, fiston, qu'au cours de toutes les circonstances de l'histoire, il y a toujours eu des pêcheurs à la ligne.»

Or Jünger raconte, dans son journal d'occupation que j'ai lu beaucoup plus tard, qu'entrant dans Paris déserté par l'exode, juché sur un des chars de sa compagnie et passant sur le pont de la Concorde, il remarque, en contrebas des piles du pont, un type très paisible qui pêche tout en fumant tranquillement sa pipe.

Pareillement, si nous entrons dans n'importe quel musée d'art asiatique ancien et que nous nous dirigeons vers les collections chinoises, nous tomberons certainement à un moment ou à un autre, faiblement éclairé derrière sa vitrine, sur l'un des grands rouleaux de par chemin exquisément peint par l'un de ces mystérieux artistes Tch'an des anciens temps, et nous y verrons, probablement représentés dans leur uniforme rutilant et multicolore, les innombrables soudards redoutablement féroces de deux armées rivales - arborant de magnifiques bannières peinturlurées sur lesquelles des dragons crachent le feu - en train de se tailler généreusement en pièces dans des combats sans merci.

En approfondissant notre examen, nous finirons bientôt par découvrir dans un coin du rouleau, généralement dissimulé derrière un rideau d'arbres, un étang à moitié couvert de nénuphars où vient se jeter en bouillonnant joyeusement un torrent qui dévale de la montagne en gracieux zigzags. A la surface de cet étang, sous un saule vaporeux avoisinant d'autres arbres couronnés de fragiles fleurs blanches, non loin de quelques canards méditatifs qui se laissent dériver sur l'onde parmi des lambeaux de brume, repose une barque dans laquelle un petit personnage coiffé d'un.chapeau de paille pêche sans se soucier de rien.

Et, si nous avons encore la patience de déchiffrer les notes érudites qui accompagnent d'ordinaire ces peintures, nous apprenons que, pour les ermites du Tch'an, le pêcheur à la ligne (particulièrement s'il est un peu ivre de vin de riz) représente le plus parfait symbole de la sagesse. Sur l'un de ces rouleaux qui se trouve au Metropolitan Museum de New York, la minuscule sentence calligraphiée en chinois et qui flanque la tête du pêcheur a été traduite en anglais et dit ceci:

«Right and Wrong reach not where men fish
Glory and Disgrace dog the official riding his horse.»

Denis Grozdanovitch. Petit traité de désinvolture.