"De toutes les passions, la seule vraiment respectable nous paraît être la gourmandise"
Guy de Maupassant.
Lu dans:
Muriel Barbery. Une gourmandise. Gallimard. 2002. 165 pages
"De toutes les passions, la seule vraiment respectable nous paraît être la gourmandise"
Guy de Maupassant.
"J'ai aimé un rouge-gorge. Il me dévisageait, sur ses petites pattes solidement plantées sur une branche d'arbre. Un Dieu moqueur brillait dans ses yeux, semblant me dire: « Pourquoi cherches-tu à faire quelque chose de ta vie ? Elle est si belle quand elle ne fait qu'aller, insoucieuse des raisons, des projets et des idées. » Je n'ai pas su quoi lui répondre."
Christian Bobin, Ressusciter
Cher François,
"C'est trop mignon, un enfant qui joue à voter. Il y a un décalage humoristique. Le visage du faux petit électeur est si sérieux ! Les adultes le contemplent avec tendresse, on en profitera pour prendre une photo. (..)
- J’espère que tu avais bien lu tous les programmes avant de décider ! (..)
- Et toi Jean-Michel, l'adulte, tu les avais bien lus, tous les programmes ?
Ça y est, le jeu est terminé; l’enfant touche à nouveau le sol, retourne au monde réel. Le monde réel solide, stable, raisonnable. Celui où les enfants ne votent pas. "
Clémentine Beauvais
À travers le monde, la seule chose qui soit universelle dans le suffrage du même nom, c’est que les enfants en sont universellement exclus. Cette exclusion nous semble évidente, comme paraissait évidente jusque 1949 que les femmes n'y aient pas accès non plus. Les motifs invoqués à l'époque étaient similaires, le manque de discernement lié à une scolarité limitée, et le risque de manipulation par l'entourage. Aujourd'hui, ce sont pourtant ces 20% de non-électeurs "mineurs" (terme révélateur de la place qu'on leur accorde) qui subissent à chaque instant les conséquences de mesures politiques prises par les adultes. Parfois, ces mesures sont dans leur intérêt, souvent non. Les enfants sont parmi les premiers citoyens à souffrir des décisions qui n’avaient en apparence rien à voir avec eux, néanmoins atteints plus profondément et plus durablement que les adultes par la pauvreté, le manque de soins, les coupes dans l’enseignement, les failles des services publics, la complexité des demandes d’aide. D'où l'idée, saugrenue en première approche, mais qui fait déjà débat dans plusieurs cercles académiques, d'accorder un droit de vote identique à tous dès la naissance. Cet élargissement du nombre d'électeurs viserait à augmenter l'inclusivité et la représentativité de la société dans son ensemble, y compris les plus jeunes, ce qui pourrait influencer les priorités politiques en faveur des générations futures.
Lu dans:
Clémentine Beauvais. Pour le droit de vote dès la naissance. Gallimard. Tracts. N° 59. 2024. 44 pages
"Elle avait fini sa carrière promue, montée en grade, une ultime fois décorée sous l'amicale pression de ses amis, honorée sous toutes les coutures, médaillée, flattée sans jamais rien avoir voulu. Juste l'obligée d'un monde qu'elle avait cru déjouer."
Étienne Faure
Lu dans:
Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait pp. 64-65
Christophe Bigot. Un autre m'attend ailleurs. La Martinière. 2024. 304 pages. Extrait pp. 20-21
"Guérir ne consiste pas à retourner à un état précédent mais à faire le deuil de la réparation pour accomplir plutôt une forme de création."
Cynthia Fleury
Sans nier le pouvoir destructeur de la maladie, ce n'est guère une
fatalité. Les récents Jeux Paralympiques mirent en évidence bon nombre
d'athlètes nous surprenant par leur capacité de dépassement, et le
quotidien d'un médecin est tissé de récits de malades sortis plus forts
d'une affection considérée initialement comme une malédiction.
Changements d'orientation professionnelle, épanouissement de talents
créatifs ignorés, acceptation sereine de ses nouvelles limites, la
maladie est parfois davantage une passerelle qu'un obstacle. Occasion
aussi de prendre le large, métaphore marine vers le grand large
existentiel, de dépasser une certaine lassitude dont on ne comprend pas
toujours la cause. Il faut dès lors naviguer, traverser, aller vers
l'horizon, trouver un ailleurs pour de nouveau être capable de vivre ici
et maintenant.
Lu dans:
C. Fleury, citée par Cathérine Markereel. L’arbre à clous: délivrez-nous du mal. Le Soir Culture. 27 septembre 2024
Cynthia Fleury. Ci-gît l'amer : Guérir du ressentiment. Gallimard NRF. 2020. 336 pages
"Il y a,
il y a des jours de raisins doux, de pommes d’or,
de quoi faire taire notre vieille soif.
Il y a des jours de fruits amers,
quand les pépins écrasés
nous blessent un peu la langue,
Il y a des jours de courte paille
où trois fois l’on tire la plus courte.
Ainsi nous avançons, nous souvenant
et oubliant, marée haute, marée plate,
que le bonheur est un mélange
et que jamais il ne ressemble
ni tout à fait à ce que nous croyons
ni à lui-même,
ni à lui-même."
Francis Dannemark
Petite pensée pour cet ami-poète tôt disparu, dont la l'écriture douce-amère constituait la marque de fabrique.
"Dans L'Enfer de Dante, le premier cercle est réservé à ceux qui n'ont commis aucun crime mais sont restés indifférents pendant qu'on les perpétrait."
Marcel Cohen
Il arrive aux auteurs les plus crédibles d'être approximatifs. A relire La Divine Comédie de Dante Alighieri (1265-1321), ceux que décrit Marcel Cohen sont les âmes du Vestibule de l'Enfer, et non pas le premier cercle (aussi appelé le LImbe). Zone de transition floue, ce vestibule est réservé aux âmes des indifférents, ceux qui n'ont pris ni parti pour le bien ni pour le mal durant leur vie, ayant refusé de s'engager pour s'installer dans une neutralité confortable. Ces âmes sont condamnées à courir éternellement après un drapeau vide, tout en étant piquées par des guêpes et des mouches, symbolisant leur tourment intérieur et leur lâcheté morale. Elles ne sont pas vraiment en Enfer, mais ne méritent pas non plus d'entrer au Paradis ou même au Limbe. En ferions-nous partie? On s'en défendrait, quoique... Certains jours, éteignant les news télévisées, consultant l'état de nos avoirs dans un grand groupe bancaire aux investissements pas si neutres, déchiffrant l'origine de l'avocat, des dattes et des raisins qui mûrissent dans la corbeille à fruits, de l'appareil à gazéifier l'eau du repas, ou de la destination opaque de notre armement réputé, me prend l'envie de relire les "réflexions d'un spectateur coupable" de Thomas Merton (1970). Les guêpes et les mouches décrites par Dante sont éternelles.
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Marcel Cohen. Cinq femmes. NRF Gallimard. 2023. 188 pages. Extrait p. 22
Dante Alighieri. La Divine Comédie. L'Enfer, Le Purgatoire, Le Paradis.
Flammarion. Poche. 2010. 628 pages. Composée entre 1303 et 1321n, sa
première édition retrouvée daterait de 1843.
"On attribuait à ce patriarche une rigueur morale telle qu’on ne l’avait jamais vu verser une larme. Rien n’était plus faux; d’un naturel pudique, il ne lâchait ses pleurs que sous la pluie."
Lucas Mommer
Les grandes douleurs sont muettes.
Lu dans:
Lucas Mommer. Micro-drames. Cactus inébranlable. Coll. Microcactus. 2024. 110 p. Extrait p.191
"À la fin de septembre les étoiles refroidissent
et il y a dans le pré une odeur de pommes trop mûres
J’aimerais que la mer qui voyage sans cesse
m’écrive une lettre de sel très blanc avec juste une ombre de mélancolie
où elle me parlerait de pays très lointains et de rivages verts
une lettre pour l’automne. Nous la lirions sous la lampe
parce que les journées raccourcissent au moment des vendanges
et que l’océan est loin malgré le vent qui nous en parle.
J’ai monté des bûches et le petit bois pour allumer du feu
et je regarderai la flamme danser sur tes pommettes."
Claude Roy
Rien ne surpasse un bel automne, lumineux comme l'été avec déjà
une fenêtre ouverte sur l'hiver. Après la saison des moissons vient
l'époque des vendanges, des bûches à faire sécher, du ramassage
des pommes. On va regagner sa tanière.
Lu dans:
Claude Roy. Claude Roy, un poète. Recueil. 1985. Gallimard. 125
pages.
"Il avait toujours pris la vie avec légèreté. Aussi, quand il ouvrit la fenêtre pour se jeter dans le vide, il ne chuta pas: il s’éleva."
Lucas Mommer
La légèreté n'a pas toujours eu bonne presse et s'entendre remettre
sa dissertation commentée d' "un peu léger, votre travail" n'était guère
valorisant, assimilé à une forme de superficialité. Et si la légèreté
était davantage une affirmation joyeuse de la vie et à tous les devenirs
possibles, en opposition au ressentiment, à la lourdeur des idées
figées? Le taoïsme y voit ainsi un état de fluidité, d'harmonie avec le
flux naturel des choses, la capacité d'agir sans effort, sans lutte, et
d'adopter une attitude de détachement face aux aléas du monde. Rendre
aux contretemps de l'existence leur juste place, sans leur accorder une
importance excessive.
Lu dans:
Lucas MOMMER. Micro-drames. Cactus inébranlable. 2024. 110 p. Extrait p.46
«L'usine du futur n'aura que deux employés, un homme et un chien. L'homme sera là pour nourrir le chien. Le chien sera là pour empêcher l'homme de toucher à l'équipement.»
Warren G. Bennis
"Taraouaca umbari karanê
Mouroane umbari saranê
Kaho anze umbari te nande
Te nande, te nande
Te nande, te nande."
"Quelle est notre origine, d’où venons-nous, d’où venons-nous?
Taraouaca, la rivière rivière nous guide
Mouroane, l'esprit de la forêt, nous protège
Nos ancêtres nous montrent d’où nous venons."
Te Nande. Curawaka
En français, Te Nande peut se traduire par "D'où venons-nous ?" ou
"Quelle est notre origine ?". Musique incantatoire issue de la culture
Huni Kuin, peuple indigène d'Amazonie, cette mélodie incite à à une
réflexion sur les origines, l'appartenance et la connexion à la terre et
aux ancêtres, des thèmes récurrents dans la spiritualité et la culture
Huni Kuin. L'album de Curawaka, intitulé Te Nande, reflète cette
quête des racines et de la compréhension de soi à travers la sagesse
ancestrale. Leçon d'humilité qui redonne à l'humain sa juste place, en
écho à la sagesse du moine Thomas Merton: "Nul n’est une île, en soi suffisante / Tout homme est une parcelle de continent, une partie du tout."
Lu dans:
Te Nande. Curawaka. 2019. Traditionnel en langue Huni Kuin , peuple indigène d'Amazonie, notamment au Brésil et au Pérou.
Thomas Merton (1915-1968). Nul n'est une île. Traduit par : Marie Tadié. Points Sagesses. Sagesses. 1993. 216 pages
"There's many lost, but tell me who has won?" Beaucoup ont perdu, mais dites-moi qui a gagné ?
U2. Sunday, Bloody Sunday
Le récit sinistre des conflits actuels qui s'éternisent remet en lumière l'éternelle question: qui gagne et qui perd au terme d'une confrontation armée meurtrière? A Ablain-Saint-Nazaire, dans le Pas-de-Calais fut érigé un émouvant mémorial baptisé « Anneau de la Mémoire », une création gigantesque visant à rappeler les morts au combat dans cette région de l'Artois, marquée par les offensives extrêmement meurtrières de l'armée française en 1915. Juxtaposé à ce qui est le plus vaste cimetière militaire français, celui de Notre-Dame-de-Lorette, cet étonnant monument se dresse depuis 2014. Cinq cents panneaux d'acier de 3 mètres de haut, assemblés en ellipse sur une surface de la taille de deux terrains de football, le composent. Sur chaque panneau figure le nom d'environ 1 200 soldats tués dans le secteur Nord-Pas-de-Calais au cours du conflit. Au total, 576 606 combattants sont identifiés sur les 499 premiers panneaux, le cinq-centième laissé vierge afin d'accueillir les patronymes de soldats portés disparus non-encore retrouvés. L'Anneau de la Mémoire recense tous ces morts au combat sans mentionner ni leur nationalité ni leur grade, renvoyant à plus de quarante nationalités. Les patronymes identiques sont nombreux, les prénoms par contre illustrent bien les diverses nationalités des victimes. L'objectif étant de souligner la proximité ethnique, historique et culturelle de beaucoup de ces jeunes Européens qui se sont entre-tués sur le front occidental avant que s'établisse une sorte de fraternité posthume.
Lu dans:
Jean-Michel Steg. Qui a gagné la guerre de 14? Enquête
sur l'après-guerre de 1918 à nos jours. Perrrin. 2022. 267 pages.
Extrait pp 12,13,14
U2. Sunday, Bloody Sunday. Sortie le 21 mars 1983, cette chanson qui
rend hommage aux morts de Derry, le dimanche de janvier 1972 qui
deviendra aussitôt le Bloody Sunday.
"Il arrive parfois au plus absent des jours
qu’un ange déroule une échelle de lumière
dans un rai de poussière
l’esprit s’y agrippe et l’âme s’y désaltère (..)
Ainsi fut-il fugitive offrande cet arc-en-ciel du soir
immensément radieux ostentatoire même
en arrière-fond du parking d’une surface marchande
peuplée de familles du samedi soir aux chariots pleins
soudain immobiles tournées vers l’inouïe lumière
tous bras droit en l’air muni d’un portable
pour capter la beauté céleste irréelle
émouvante gratuite et renouvelée de l’univers.
Jeanne Champel Grenier. Signe
Que serions-nous sans la beauté? Inattendue et gratuite, faisant effraction dans notre journée, aussi réelle que fugace. Une mélodie dans la rue, un arôme de café fraichement torréfié par la porte d'une devanture, un rayon de soleil dans la ramure du marronnier de septembre, l'envol d'un oiseau surpris, le scintillement d'un bel avion dans le bleu du ciel. Cadeaux que rien n'annonce, et qu'il faut saisir avant qu'ils ne s'estompent tout aussi soudainement.
Lu dans:
Jeanne Champel Grenier. Signe. Une seconde éternité, proses, poèmes et tableaux. Ed. France Libris. 2021. 78 p
«L'utopie est à l'horizon. Je m'approche de deux pas; elle recule de deux pas. Je fais encore dix pas et elle s'éloigne en courant de dix pas encore. J'aurai beau avancer, je ne l'atteindrai jamais. À quoi sert donc l'utopie? Elle sert à cela: continuer à marcher.»
Eduardo Galeano (1940-2015)
Immortalisée par Hergé, l'oasis dans le désert qui recule au fur et à
mesure de la progression de Tintin a nourri notre imaginaire d'enfance.
Mirage? Utopie? Mirage bien sûr. Ne nous y trompons pas. Un mirage est
un phénomène optique, une illusion, un leurre qui dupe nos sens, tandis
qu'une utopie est un idéal théorique qui peut sembler impossible à
réaliser, mais qui n'a pas pour but de tromper, au contraire, il incarne
une aspiration vers un monde meilleur. A l'heure où nous envahissent
les images, les sons, les vidéos issues de l'intelligence artificielle,
vit-on dans les illusions ou dans les utopies?
Lu dans:
Rutger Bregman. Utopies réalistes. Seuil. 2017. 250 pages. Extrait p.239
"L’époque vieillit mal. Dès qu’on commence à se plaindre que le son est trop fort dans les discothèques, que les policiers sont trop jeunes et qu’ils nous font rire sous cape quand ils prennent cette allure de faux cow-boys, que les voitures roulent trop vite, que les gens ne respectent plus les règles de la circulation et que plus personne ne sait à quoi sert le feu jaune, que la politesse est devenue une forme de flatterie publique, que les femmes qu’on a connues rajeunissent à si folle allure qu’on a l’impression de les croiser en remontant le temps, que les médecins sont devenus insensibles aux états d’âme de patients eux-mêmes survoltés, qu’on n’arrive pas à comprendre ce que disent ces animateurs de la télé qui n’articulent pas et parlent décidément trop vite, dès qu’on se plaint que des gens qu’on connaît à peine vous téléphonent tôt le dimanche matin, qu’il n’y a plus de bons écrivains comme du temps de Malraux et Miller, que le cinéma italien a connu son âge d’or dans les années 60 et que cet effritement s’est fait à notre insu, enfin dès qu’on évoque à tout bout de champ son enfance, comme je le fais, c’est qu’on a vieilli."
Dany Laferrière.
Féroce mais si vrai. De tous les vieux, les pires étant ceux qui proclament en permanence être restés jeunes.
Lu dans:
Dany Laferrière. L'art presque perdu de ne rien faire. Grasset. Collection bleue. 2014. 432 pages
« Un jardinier me fait remarquer que c'est en automne qu'on perçoit la vraie couleur des arbres. Au printemps, l'abondance de la chlorophylle leur donne à tous une livrée verte. Septembre venu, ils se révèlent revêtus de leurs couleurs spécifiques, le bouleau blond et doré, l'érable jaune-orange-rouge, le chêne couleur de bronze et de fer. »
Marguerite Yourcenar, Écrit dans un jardin
Lu dans:
Chrsitophe Bigot. Un autre m'attend ailleurs. La Martinière. 2024. 310 pages. Extrait p.23
"Tout ce qui m'est arrivé d'important
et a rendu ma vie merveilleuse:
la rencontre avec un être aimé
une caresse sur la peau
une aide dans un moment critique
le spectacle d'un clair de lune
une promenade en mer à la voile
la joie que l'on à donnée à un enfant
le frisson devant la beauté d'un paysage.
Tout cela se déroule en dehors du temps
en l'espace d'une seconde ou en l'espace de cent ans.
Le bonheur se situe en marge du temps."
Stig Dagerman
"Être ancien ministre, c’est s’asseoir à l’arrière d’une voiture et s’apercevoir qu’elle ne démarre pas."
François Goulard
Cette réflexion douce-amère de François Goulard, ancien ministre
de Jacques Chirac en 2012, lui avait valu à l’époque le prix de
l’humour politique.
Lu dans:
Par Nathalie Segaunes. L’étalage des ambitions de ces ministres
qui se verraient bien rester dans le futur gouvernement. Le Monde.
4 septembre 2024.
Je suis svelte, comme tu le veux
Et je prends soin de moi,
comme il convient pour une femme que tu aimes.
J’utilise ta brosse à dents
et ma langue sait bien répéter, comme tu le souhaites,
les mots qu’il faut
avec calme et dignité.
J’aime la même musique que toi.
Je possède tes livres.
J’embrasse les lieux que tu visites.
Je te ressemble beaucoup.
Tu m’as fait devenir toi.
Je ne t’aime plus
Hanadi Zarka. Miroir
Lu dans:
Hanadi Zarka. Trad. Maram al-Masri. Anthologie des femmes poètes du monde arabe. Le Temps des Cerises. 2012
"Les jeunes sont de plus en plus violents, de plus en plus jeunes."
Article de presse de 1900, lu sur France Inter par Henri Leclerc.
"Il faut bien admettre que nos vies n'ont aucune importance. Nous aurions pu ne pas être. Nous sommes. Minuscule événement, infime détail en regard de la Grande Ourse, là-bas, et des atomes éternels. Pourtant, notre vie, elle, n'est pas « là-bas » : elle est là devant, dérisoire mais pleine, passagère mais indépassable. Je n'ai qu'elle, je ne vois le monde qu'à travers mes yeux, je ne le touche qu'avec mes mains, au cœur de ce qu'il y a toujours de mal fagoté, de pas fini, dans l'existence humaine."
Pascal Chabot
Peut-être un des derniers soirs d'été à contempler le ciel immense
sur la terrasse. Que j'aime ce moment avant la nuit, la ville qui dort,
la ligne d'horizon des maisons voisines, le bruit familier d'une
vaisselle, une conversation que laisse entendre une porte ouverte, ces
avions qui arrivent de loin, ceux qui s'en vont, comme portés par les
nuages immobiles. Humains, et fragiles. Nous sommes des passagers sur la
terre. Puis le regard s'éloigne, change de focale, aux frontières du
visible de ce qu'autorise la luminosité d'une ville la nuit: les
étoiles, difficiles à distinguer des avions, immobiles, inhumaines,
éternelles. Je suis de leur monde, elles ne sont pourtant pas mon monde.
Ma planète est aussi minuscule que celle du Petit Prince, remplie d'un
vécu multiple et désordonné, de personnes aimées, de quelques projets
restants, d'une fleur ou autre à arroser. Une étincelle dans l'azur,
mais c'est ma planète, et je n'ai qu'elle. Loin dans le passé, j'avais
cinq ans à peine, me revient soudain le souvenir de m'être perdu dans
les mêmes questions, les mêmes incertitudes. Une vie se passe, on
cherche un sens à lui donner, à laisser un souvenir pas trop moche, à
assumer un quotidien utile, pour convenir un soir sur sa terrasse que
cela ne change pas grand-chose aux étoiles.
Lu dans:
Pascal Chabot.
Un sens à la vie. Enquête philosophique sur l'essentiel. PUF. 2024. 208 pages.
Florent Georgesco. A l'essentiel, sans illusion. Le Monde. 30 août 2024.
"Oui, j'ai changé d'emploi,
mes chers compatriotes,
contemplez mon palais, constatez mon émoi,
je vous joue du pipo et vous paierez la note."
Claude Lemesle
Sept ans après. Qui ne se souvient du jeune président jupitérien le soir de sa victoire, saluant ses électeurs en liesse avec un art consommé de la mise en scène devant l'emblématique pyramide de verre du musée du Louvre, symbolisant tradition et modernité. L'accent était mis sur l'unité, l'espoir d'un avenir innovateur et de croissance pour la France, qu'il se proposait de diriger comme on administre une banque. Ne doutant de rien, ni de lui, il se positionnait en rempart contre l’extrême droite: « Si on gagne, ils s’effondreront le jour d’après, aucun doute» (discours à La Plaine Saint-Denis le 20 mars 2017). Il arrive à chacun de tirer la mauvaise carte, et le moment n'est pas venu d'ironiser sur l'impulsivité de la décision de dissoudre l'Assemblée nationale, ni d'attribuer aux électeurs des points selon le choix qu'ils ont posé: c'est leur souveraineté et notre fierté de vivre en démocratie. Mais que les couloirs de l’Élysée doivent être sinistres cette nuit, bien loin de l'Olympe où leur occupant se voyait arrivé.
Lu dans:
Claude Lemesle. L'art d'écrire une chanson. Eyrolles. 2018. 174 pages. Extrait p.150
"C’est comment d’être vieux ? C’est quand on te parle et qu’on glisse en permanence le mot “encore”. Vous travaillez encore ? Vous campez encore ? Si on me demande comment je vais, on s'attend à ce que je je réponde : je suis encore là."
Erri de Luca
"En y regardant de près, toute notre vie paraît être une recherche de jeux et de jouets. Cela commence déjà après notre naissance ; le premier jouet est le biberon ; plus tard, ce sont des poupées et des ours ; lorsque nous sommes plus âgés, nous nous intéressons à des jeux mécaniques, à des appareils photographiques et à des voitures ; pendant l'adolescence, c'est l'autre sexe ; plus tard, des études et des recherches, des compétitions de toutes sortes et le sport. Tout cela ne signifie rien d'autre, finalement, que des jeux. Jusqu'à notre mort, nous échangeons un jouet contre un autre et toute la vie n'est autre qu'activité de jouer."
Kosho Uchiyama (1912-1998)
Amusante observation, un peu réductrice. La vie nous réserve à tous ces moments rares où il n'y a plus de jouets, et ne demeure que la stupeur d'être. Nous étions perdus quand surgit l'éclaircie, une route, une rencontre, une lueur, une parole qui font croire au lendemain. Bien sûr l'homme reprendra ses jouets, en inventera d'autres pour calmer son angoisse existentielle: la peur de s'ennuyer. Mais le souvenir de ces moments d'exception demeure intact. Une patiente maintenant octogénaire, interrogée sur les instants de bonheur de son existence, en avait connu un, une seule fois, qui ne dura que dix minutes, à la recherche d'un carré de soie aux Tissus du Chien Vert pour confectionner un foulard. Soudain elle l'avait trouvé, exactement ce qu'elle cherchait depuis des mois. Sa douceur soyeuse lui caressait les mains, ses couleurs se mariaient aux mille teintes des tissus voisins, et le silence du lieu était musique. "Cela ne dura qu'un court instant, mais j'avais touché du doigt ce qu'était le bonheur. Je ne connus plus jamais pareil moment par la suite." D'aucuns ont décrit leur expérience de mort imminente (NDE, near death experience), où tous les jouets disparaissent ne laissant qu'une luminosité à la fois aveuglante et grisante. La Vie n'est qu'un jeu, entrecoupé de courtes pauses où elle n'est que la Vie.
Lu dans:
Kosho Uchiyama. Réalité du Zen : Le chemin vers soi-même. Le Courrier du Livre. 1974. Extrait. pp. 73-77
"Quand tu puises de l’eau dans un seau,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau vient à la vie ;
C’est l’eau de l’univers entier
Que tu puises dedans le seau.
Quand l’eau du seau est tarie,
Dispersée sur la terre mère,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau disparaît,
C’est l’eau de l’univers entier
Répandue jusque dans l’entièreté de l’univers.
L’homme naît :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie vient à la vie ;
C’est la vie de l’univers entier
Puisée dans cette parcelle de pensée
Que je nomme « je ».
L’homme meurt :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie disparaît :
C’est la vie de l’univers entier
Répandue de la parcelle de pensée que je nomme « je »
Jusqu’au sein de l’entièreté de l’univers.
Kosho Uchiyama (1912-1998)
Lu dans:
Kosho Uchiyama. Ouvrir la main de la pensée: Méditer dans le
bouddhisme zen. Paris, Eyrolles. 2013.
"Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du possible, ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni au rêve. Rêver, c’est se souvenir tant qu’à faire, des heures exquises. C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent. C’est laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie."
Bernard Pivot
Dix fois au moins, les médecins et sa famille lui ont suggéré d'entrer en maison de repos, "t'auras plus de courses à faire, de ménage quotidien, plus de feu en plein hiver, t'auras plus souci de rien, tu verras, tu seras bien", comme le chantait l'ami Ferrat. La voix de la raison se perd dans le sable. Hier matin dimanche, je l'ai entrevue avec son caddie attendant le bus à destination du marché du Midi, où elle s'achète chaque semaine l'un ou l'autre produit de sa Grèce natale trouvé nulle part ailleurs. Court moment de sa semaine où elle a vingt ans, le dos libre et les rêves plein la tête. Il est des déraisons contre lesquelles on ne peut rien faire.
Lu dans:
Bernard Pivot. Les mots de ma vie. Albin Michel. 2011. 336 pages.
"Un des pouvoirs de l'esprit les plus précieux et les plus avarement dispensés, c'est celui de savoir s'étonner de l'ordinaire. Des milliers d'hommes avaient vu tomber des milliers de pommes avant Newton."
Thierry Maulnier.
De tous les étonnements ordinaire, le moins répandu: s'étonner d'être soi. Il n'y avait pas une possibilité sur un million que je fusse là, et moi. Plus étrange encore: je suis, et je n'y suis pour rien. Tout cela est tellement inconcevable qu'on préfère ne pas trop y penser.
Lu dans:
Thierry Maulnier. L'étrangeté d'être. 1977-1979. NRF Gallimard. 1982. 326 pages. Extrait p.28
"Il pleut,
Il pleut,
Sur les jardins alanguis,
Sur les roses de la nuit,
Il pleut des larmes de pluie,
Il pleut,
Et j'entends le clapotis,
Du bassin qui se remplit, (..)
Une odeur de foin coupé,
Monte de la terre mouillée,
Oh mon Dieu, que c'est joli,
La pluie."
Barbara
La pluie me réveille. C'est incongru, la pluie un 21 juin, et utile
pour nous éloigner des clichés, de cette clarté sans nuées et de cette
chaleur brûlante du solstice d'été, effaçant les ombres, asséchant les
pelouses. Savourer cette luminosité toute en nuances qui effleure les
contours, ce bruit assourdi des gouttes sur la toiture, ce non-respect
de la norme qui veut que l'été soit ensoleillé, nous fait signe: le bonheur est de vivre dans la réalité et non dans les clichés.
Lu dans:
Barbara. Pierre. Comp. Monique Andrée Serf. Warner Chappell Music France. 1964
"Rien dans la nature ne vit pour lui-même.
Bonne entrée en matière pour célébrer le jour le plus long de cette
année, année bissextile, le jour du solstice tombe aujourd'hui le 20
juin.
Lu dans:
Maud Ankaoua. Respire. Eyrolles. 2020. 311 pages
Transmis par Michel Jehaes. Textes quotidiens. https://groups.google.com/d/msgid/textes_quotidiens/CA%2BepALUKhqJhTEeOSfHOGuQSmpub-5Z4nrE-AnWm7-jQfYAVPw%40mail.gmail.com
"Je suis en PLS"
Qui dit examen dit stress et l'expression "je suis en PLS" ( je suis en position latérale de sécurité, recommandée en cas de coma par les urgentistes) fait un tabac. Elle supplante le célèbre "je suis au bout de ma vie"
dont je me suis souvent dit, vu le jeune âge de ceux qui l'énoncent,
"voila une fin qui risque cette fin qui risque d'être longue".
"On peut faire confiance à un ours pour être un ours, mais pas forcément à un humain pour être un être humain."
Seules en forêt, une majorité de femmes préféreraient croiser un ours qu’un homme. La vidéo Homme ou ours? a été vue plus de 16 millions de fois
sur TikTok. On y voit des femmes de tous âges répondre majoritairement
préférer se retrouver face à un ours. Parmi les arguments avancés : «
L’ours ne peut que me tuer ou me laisser tranquille, alors que face à un
homme il y a une infinité de possibilités », « Si je raconte qu’un ours
m’a attaquée, on me croira », « Si je survis, je ne risque pas de le
recroiser en ville », « Si un ours me tue, au moins, on l’abattra après
», « Personne ne me dira que l’ours m’a attaquée à cause de ma façon de
m’habiller »… Le sujet homme vs ours fait débat non seulement
entre les hommes et les femmes, mais divise aussi les hommes entre eux.
Ainsi des mères de famille ont décidé de poser la question à leurs
compagnons, en demandant ce qu’ils préféreraient s’agissant de leur
fille. Les hommes interrogés répondent majoritairement « un ours ».
Opinion non-dénuée de fondement. Le biologiste Jean-Jacques Camarra,
un des plus grands spécialistes de l’ours brun en France, nous apprend
que ce dernier est globalement inoffensif pour l’homme, et que dans la
très grande majorité des cas, l’ours va s’enfuir. Les attaques de
randonneurs ou de campeurs sont rarissimes d'un point de vue
statistique. Les ours ont peur de l'homme, qui les a massacrés pendant
plusieurs siècles, et cette histoire a imprégné leur comportement. Les
mères enseignent à leurs oursons des stratégies d’évitement des humains,
par exemple en les emmenant depuis leur plus jeune âge dans des zones
très escarpées où ils auront peu de chance d’en rencontrer. Le décès
d'un joggeur dans le nord-est de l’Italie en avril 2023 a ému l'opinion,
mais il s’agissait de la première attaque d’ours sur le sol italien
depuis cent cinquante ans. Peut-on ne dire autant de l'homme?
Lu dans:
Marjorie Philibert. Seules en forêt, une majorité de
femmes préféreraient croiser un ours qu’un homme. Le Monde. Lundi 17
juin 2024.
Jean-Jacques Camarra. Au pays de l’ours. La Salamandre. 2022
"C'est une matinée de printemps qui se souvient de l'hiver. Le vent d'ouest charrie des nuages gris qui se bousculent, comme des écoliers. Pourtant, une secrète certitude réchauffe Gabriel dans sa gabardine démodée : il fera beau, c'est sûr. Dans la rue, les autos roulent encore en veilleuse ; sur les trottoirs, les passants ne sont pas très nombreux. Qu'ils ne s'aperçoivent pas trop vite que je suis parti ! "
Jean-Marie Alfroy
C'est comme un conte, mais en vrai, et qui finit bien. Un conte
d'aujourd'hui, ou plutôt de la semaine passée, on se pince pour y
croire. Je l'ai quittée la veille, apathique et somnolente, calée entre
les oreillers, gare aux chutes si elle se lève seule. La mémoire la
fuit, comme tant d'autres. Un rayon de soleil annonçant l'été, inespéré,
a dû réveiller en elle des envies de voir le monde. La surveillance
s'est un peu relâchée, son mari sieste à poings fermés, à ses côtés le
lit est vide à son réveil. Un arrêt de tram devant la porte fait
craindre une fugue au centre ville, le parc en face est vaste, l'étang
profond, où se trouve donc la jadda (grand-mère) ? Recueillie par un
automobiliste en début d'après-midi qui l'abrite dans son véhicule et
poste son portrait sur les réseaux sociaux, ses enfants avertis par des
voisins la retrouvent deux heures plus tard. Tout ne va pas si mal dans
notre fichue société.
Lu dans:
Jean-Marie Alfroy. La fugue du père. NRF. Gallimard. 1984. 182 pages. Extrait pp 27-29
« Le silence est une tranquillité mais jamais un vide. Il est
clarté mais jamais absence de couleur, il est rythme. Il est le
fondement de toute pensée ».
Yehudi Menuhin
Ah les lointains souvenirs de solfège, ces silences sur une
partition musicale qui sont à la note ce que l'inspiration est à
l'expiration, se divisant en soupir, demi-soupir voire quart de
soupir, tout un programme pour surprendre, émouvoir ou dramatiser
une interprétation. Arthur Rubinstein, arrivé au terme de sa vie,
confessait ne plus avoir la virtuosité de ses jeunes années pour
égrener les notes, "mais pour ce qui est des silences, je suis
devenu imbattable." Et de partager avec malice comment placer tout
à la fin de l'interprétation d'une œuvre, juste avant la dernière
note, un long silence suspendant le public au clavier, dans
l'attente de l'ovation qu'il ne manquait jamais de susciter.
Cabotin Rubinstein? Ou connaisseur génial de l'âme humaine.
Le solfège est-il transposable dans nos vies? On peut le penser
en découvrant quelque peu l'art de la partition. On y apprend par
exemple que trop de sons continus fatiguent l’auditeur, tandis que
les pauses bien placées permettent de maintenir une écoute
agréable et harmonieuse, que les silences permettent aux musiciens
de respirer, de changer d’instrument ou de position, et d’ajuster
leur jeu en laissant le temps à une émotion de se développer ou de
s’éteindre. Si la note est l'expression même de l'instant présent,
le silence est celui de l'anticipation, préparant l'auditeur à ce
qui va suivre, moment de réflexion pour assimiler ce qui vient
d'être entendu. Le silence n’est pas simplement l’absence de son,
mais ce qui enrichit le son. Sur la partition de notre existence,
où placer les notes et les silences pour en faire une expérience
qui en vaille la peine, éviter l'épuisement des sons continus,
autoriser la respiration, ajuster le jeu le temps d'une émotion,
anticiper et assimiler ce qui vient d'être vécu.
Lu dans:
Arthur Rubinstein. Ma jeune vieillesse. Robert Laffont. 1980
"Comme le bébé qui saisit le pouce de ses parents, cela permet à l’enfant d’être rassuré. Cet aspect réconfortant se manifeste aussi quand il met son pouce en bouche. C’est le seul doigt qui s’adapte parfaitement à la fois au voile du palais et sur la langue parce qu’il est bombé d’un côté et plat de l’autre. En fait, ce doigt doté de deux phalanges ne ressemble vraiment à aucun autre."
Mathieu Vidard. Sur le pouce
Dommage que ce ne soit pas le pouce qui soit utilisé pour passer
l'alliance, plutôt que l'annulaire. La symbolique serait belle.
Lu dans:
Mathieu Vidard. Sur le pouce. Grasset. 2024. 304 pages
"Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
A Paris ou à Göttingen.
O faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon coeur verserait une larme
Pour Göttingen, pour Göttingen."
Barbara
"Que voulez-vous ? La vie est si brève, et Proust est si long."
Anatole France
Les lecteurs culpabilisés de ne pas avoir lu, ou terminé, "À la recherche du temps perdu"
de Marcel Proust (en sept tomes) se consoleront. Sa longueur
dissuasive en a rebuté d'autres. L'étude des chiffres de vente montre
que seul un petit nombre des personnes qui achètent le premier
volume vont jusqu'au dernier. La plupart des lecteurs qui parlent de la
Recherche — y compris à l'université — ne l'ont en fait pas lue en
entier, et les conversations comme les analyses portent le plus souvent
sur les mêmes passages. "Longtemps je me suis couché de bonne heure",
qui introduit le premier tome serait une des phrases les plus célèbres
de la littérature française, résumant pour certains toute la série. Elle
est talonnée par l'épisode de la Madeleine trempée dans une infusion de
thé par la tante Léonie le dimanche avant la messe. Le premier tome Du côté de chez Swann, est publié à compte d'auteur chez Grasset en 1913. Le deuxième À l'ombre des jeunes filles en fleurs, chez Gallimard en 1919, reçoit le prix Goncourt la même année.
Succès d'estime que ne partagent pas tous les critiques, comme le directeur de la maison d'édition 0llendorf qui commente: «Je suis peut-être bouché à l'émeri, mais je ne puis comprendre qu'un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ! » Ou que s'impose la sentence définitive d'Anatole France, son contemporain et rival, qui reconnaissait être incapable de le lire: «Que voulez-vous ? La vie est si brève, et Proust est si long.»
Et si le succès de Proust tenait plus prosaïquement à cette
observation amusée de Paul Valéry: "La force de la Recherche tient à ce
qu'il est possible de l'ouvrir à n'importe quelle page".
Lu dans:
Pierre Bayard. Et si les Beatles n'étaient pas nés. Les Éditions de Minuit. 2022. pp.111-112
Marcel Proust. Du côté de chez Swann. Gallimard. Folio. 1988, Ollendorf cité dans la préface, p. 32.
Anatole France. Le Temps. 10 décembre 1913.
L'uchronie, récit qui permet de refaire l'histoire comme on refait le match."
Le Robert en ligne. Commentaire, 2012 Cairn.info
Et si... Imaginer ce qui se serait produit si, à l'un des innombrables carrefours qui jalonnent l'Histoire de l'humanité, les événements avaient pris un autre tour. Un des derniers romans de Stephen King en illustre magistralement la démarche: et si JFK n'avait pas été assassiné? De manière plus personnelle, cette réflexion sur les possibles du passé est souvent menée par chacun de nous lorsqu'il revient vers les grandes étapes de sa vie et s'interroge sur la direction que celle-ci aurait prise si ne s'était pas produit tel événement qui en a bouleversé le cours, comme un accident, une maladie ou la rencontre avec un être décisif. Je me surpris ainsi récemment à m'imaginer dans la peau du professeur de Lettres que je comptais devenir avant de bifurquer in extremis vers la médecine, jamais envisagée jusque là. Moments-charnières, où le hasard joue un rôle, bref interstice entre deux possibles dont l'un est parfois totalement inattendu. Le choix qui en découle détermine néanmoins le reste de notre existence sans possibilité de retour en arrière autre que dans notre imaginaire. L'uchronie est une possibilité de démultiplier son existence.
Lu dans:
Stephen King . 22/11/63. Albin Michel. 2013. 934 pages.
Pierre Bayard. Et si les Beatles n'étaient pas nés. Les Éditions de Minuit. 2022. p.14
«C'était devenu surréaliste. Nous recevions les catalogues des salles des ventes et Hélène me demandait : "Et celui-là, il est à toi ? — Oui, je crois." Je ne savais plus. »
Wolfgang Beltracchi
C'est l'histoire de Wolfgang Beltracchi, un des plus importants faussaires contemporains de l'histoire de l'art, qui a inondé pendant des années les grands musées internationaux de ses toiles, toutes copies à ce point parfaites qu'elles furent jugées comme authentiques par les nombreux experts appelés à les examiner. Pirouette ironique de l'artiste, celui-ci créait parfois des copies de tableaux qui n'existaient pas, telle cette Femme nue au chapeau jaune succédant à une Femme au chapeau bleu et une autre Femme au chapeau rouge, seules les deux dernières ayant existé. Brouillant les pistes avec brio, inondant les galeries de faux tableaux sans être de vraies copies, ce sont plus de trois cents tableaux de maîtres que Beltracchi et son épouse parviennent à écouler, acquérant ainsi au fil des années une fortune colossale. Mais le diable gît dans les détails: la présence dans une toile prétendument réalisée en 1914 d'infimes traces de blanc de titane, élément chimique découvert en 1950, signa leur chute. Dès lors qu'une des toiles était réputée fausse, l'ensemble de l'édifice construit par les Beltracchi s'effondra. On s'interrogera de juger si les véritables responsables de l'escroquerie n'étaient pas les experts, spécialistes incontestés des peintres plagiés, lesquels ont validé au fil des années et sans difficulté les signatures copiées et rédigé des certificats détaillés, garantissant à chaque fois la paternité des œuvres et l'authenticité de leur provenance.
Il existe une fin morale à cette histoire qui ne l'est pas. La
condamnation portant obligation de rembourser les dizaines de millions
d'euros accumulés par le couple pour mener la grande vie, Beltracchi,
réfugié avec sa femme à Montpellier, continue à peindre. Des œuvres
cette fois signées de son nom, et qui se vendent à des prix élevés lui
permettant de rembourser sa dette. Il entame ainsi paradoxalement une
seconde carrière, n'étant vraiment devenu peintre que le jour de sa
condamnation. On ne peut pas mentir autant, et aussi bien, sans être
intéressant.
Lu dans:
Pierre Bayard. Et si les Beatles n'étaient pas nés. Les Éditions de Minuit. 2022. 174
Wolfgang Beltracchi. Faussaires de génie. Evergreen. 2015. 572 pages
Wolfgang Beltracchi, Faussaire et fier de l'être. Paris Match, 6 décembre 2015.
"Nous ne verrons pas la fin du monde,
mais nous aurons vu comment on la fabrique."
Jacques Lacomblez
C'est la revanche du charbon sur le vent et le soleil. Le talon d’Achille de l’intelligence artificielle est sa consommation d’énergie, au cœur des nouvelles puces qui lui sont nécessaires. Celles de Nvidia, le spécialiste du domaine, chauffent dix fois plus qu’un microprocesseur habituel. Autrement dit, ChatGPT consomme dix fois plus d’énergie que le moteur de recherche de Google, poursuivi par Microsoft, Amazon ou Google qui déploient des dizaines de milliards pour adapter leurs centres de données à cette nouvelle technologie. En Virginie du Nord, 250 banques de données consomment déjà 4 000 mégawatts, soit assez pour alimenter 1 million de foyers, une croissance à plus de 11 000 mégawatts étant prévue, représentant 9 % de la demande électrique en 2030. Rêve prométhéen qui redonne des couleurs à la production électrique par le charbon, dont la sortie totale était évoquée à l'horizon de 2035 par l’agence de l’environnement américain, mais reculée devant la demande d'une énergie peu coûteuse. On avait prévu le basculement progressif des voitures vers l’électricité, mais pas que l’intelligence artificielle allait la devancer avec autant de vigueur. Créer autant de problèmes nouveaux que l’on voulait en résoudre, ou le mythe de Prométhée volant le feu aux dieux pour le confier à l’être humain, permettant ainsi à l’espèce d’évoluer vers la technique, la civilisation et la maîtrise de la nature. Pour le punir du vol, Zeus l’enchaîne sur une montagne et le condamne à avoir chaque jour le foie dévoré par un aigle. On peut se prendre à rêver d'une éthique qui empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui-même.
Lu dans:
Jacques Lacomblez. Sautes d’instant, brins d’humeur et un petit bout de jardin. Quadri. 2024. 32 p.
Philippe Escande. Le charbon au secours de ChatGPT. Le Monde. 31 mai 2024. Extrait p.19
"Dans la sierra andalouse, quand une femme sentait la mort venir, elle brodait un coussin en forme de cœur qu'elle bourrait de bouts de papier sur lesquels étaient écrits ses secrets, avant de le refermer à l'aiguille et de mourir légère. À sa mort, sa fille aînée en héritait avec l'interdiction absolue de l'ouvrir. (..) Le tissu élimé, réduit par endroits à sa trame, laissait voir les morceaux de papier qu'il contient. Cœur où nul n'allait fourrer son nez, car on dit que le cœur d'une mère ne doit pas être ouvert. Les femmes de cette famille n'avaient pas grand-chose à s'offrir, pas de terre, pas de maison, pas de bijoux, mais elles savaient toutes écrire, elles s'enseignaient ça de mère en fille, et leurs cœurs débordaient de secrets. Un cœur bien rempli est-il le signe d'une vie riche? Écrit-on davantage quand on a aimé ? Quand on a vécu intensément? Quand on a voyagé ? "
Carole Martinez
Sommes-nous écrits par ceux qui nous ont précédés ? Jusqu'où notre histoire prolonge-t-elle l'histoire familiale que ces cœurs interdits contiennent et dont on ne sait rien? Il faudrait déchirer ces cœurs pour le savoir, mais mieux vaut peut-être laisser aux morts leurs secrets, et ne pas savoir. Avoir l'assurance que les petits bouts de papier ne seront pas lus permet de tout leur confier, et offre aux enfants une page blanche où écrire leur propre vie sans référence au passé. Mais la présence silencieuse du cœur dans l'armoire rassure: ce que tu vas vivre, je l'ai sans doute aussi vécu, vis à ton tour.
Lu dans:
Carole Martinez. Les roses fauves. NRF. Gallimard. 2020. 348 pages. Extrait pp 14-15
"Le mouton a craint le loup toute sa vie. Mais c'est le berger qui l'a mangé »
Dicton géorgien
Quoi de plus protecteur qu'un berger, et ses chiens, dans une
montagne paisible? Aussi loin que remonte notre histoire, il se trouve
toujours un psaume, un conte, un auteur du terroir pour assimiler le
pasteur à une entité supérieure bienveillante qui prend soin du plus
faible et le garde du loup et des autres prédateurs. Il faut se méfier
de ce qui vous protège, comme le rappelle le destin de la volaille qui
considère avoir le meilleur maître au monde, qui la nourrit chaque jour,
la loge, la chauffe jusqu'au jour où elle passe à la casserole.
"Si l'on s'en tenait à la façon dont les oiseaux s'envolent à notre approche, on pourrait croire qu'ils ont eu vent de l'histoire universelle et de ses carnages, de ses tueurs en série et de ses coups fourrés. Il m'arrive d'éprouver de la honte, devant le regard des animaux qui se détournent de nous."
Gérard Macé
C'est vrai pour les oiseaux, mais aussi pour les lapereaux,
l'écureuil et le jeune chevreuil qui détalent à notre arrivée dans notre
verger du Pajottenland, on n'est jamais assez prudent avec l'homme. On
se console en ne voyant pas fuir devant nos pas les voisins de la rue ni
leurs enfants venir nous dire bonjour. L'essentiel est sauf.
Lu dans:
Gérard Macé. Pensées simples. NRF Gallimard. 2011. 240 pages. Extrait p.113
"On meurt pour une cathédrale. Non pour des pierres."
Antoine de Saint-Exupéry
A toute catastrophe surgit une chance. C'est l'enseignement qui
ressort de la série documentaire en trois volets réalisée par
Vincent Amouroux consacré à la reconstruction de la cathédrale
Notre-Dame de Paris après l'incendie qui l'a ravagée. Comme le
rappelle un intervenant, l'histoire des cathédrales n'est qu'un
long récit d'incendies suivis de reconstructions. On découvre une
enquête minutieuse et passionnante qui nous emmène auprès des
archéologues, des historiens de l’art, des géologues, des
ingénieurs structure et numérique, mais aussi des spécialistes du
verre, du bois, du métal et de l’acoustique, mobilisés par ce
chantier d’une envergure inédite. Une aventure humaine et
scientifique exceptionnelle, au cours de laquelle sont explorés
pour la première fois, de la flèche aux fondations, des espaces de
la cathédrale restés cachés pendant plus de huit siècles. Occasion
inespérée de percer les secrets de construction utilisés par les
bâtisseurs du 12ème siècle qui permirent à la fois de reculer les
frontières de la hauteur et de la légèreté, perçant les murs de
trouées de lumière et de vitraux qui résistèrent aux siècles et
miraculeusement au dernier incendie. Le gothique flamboyant, c'est
aussi massif qu'un éléphant qui aurait la légèreté d'une
libellule, mais c'est aussi créer du lien entre la matière et le
sacré, permettant à l'être humain de s'évader un court moment de
son quotidien vers un infini aussi lumineux que coloré. On reste
rêveur devant tant d'énergie et de talents consacrés à une
reconstruction, en si peu de temps, qui ne s'explique que par la
symbolique d'un édifice qui dépasse le cadre religieux pour
rejoindre l'universel.
Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes (1939)
Notre-Dame de Paris, le chantier du siècle. ARTE. Série
documentaire en trois volets, réalisée par Vincent Amouroux
"Je me voyage."
Julia Kristeva.
Voyager divise: découvre-t-on le monde en parcourant ses routes où dans sa bibliothèque? La définition même du voyage semble introuvable: est-il affaire de distance parcourue, de durée du déplacement, de dépaysement? Qu’est-ce qu’un vrai voyage et qu'est-ce qu'un voyage réussi: celui où surgit l’imprévu, ou celui où en toute sécurité rien ne se passe? La notion même de découverte elle-même se modifie: quelqu'un me raconta s'être gâché son congé à comparer les menus proposés par les complexes hôteliers "all inclusive" proches du sien et le nombre de chaises parasol au soleil par plage privée. Où qu'il se trouve, le voyageur souhaite être ailleurs.
Lu dans:
Julia Kristeva. Meurtre à Byzance. Le Livre de Poche. 2006. 440 pages
Juliette Morice. Renoncer aux voyages. Une enquête philosophique. PUF. 2024. 248 p.
"La petite fille la plus célèbre de Belgique (et pas seulement) fête ses 70 ans et en a connu, des aventures. Elle fait du sport, part en vacances, va à l’école et aussi à la campagne, elle fait du cheval, de la musique, de la voile et du camping, prend l’avion. A l’image d’un monde d'avant, heureux, lisse, en plein développement, optimiste et confiant dans l’avenir, dans lequel évolue la grande sœur qu’on voudrait avoir, la cousine avec qui on rêve de jouer, la copine de classe parfaite, polie, bien élevée, obéissante. On est loin des Malheurs de Sophie."
Laurence Boudart
Qui aurait pu penser que cette période d’optimisme et de
développement incarnée par les albums de Martine aurait été un
jour fissurée par la catastrophe écologique globale à laquelle
nous sommes maintenant confrontés, mais surtout par la
métamorphose de l'image de la femme telle que le dessinateur
Marcel Marlier et le narrateur Gilbert Delahaye l'idéalisaient?
Métamorphose qui n'a pas fait fuir pour autant leurs
lecteurs(trices), une vraie mine d’or qui donne le tournis : 70
ans de création au rythme d’un nouveau titre par an entre 1954 et
2010, tirage initial de 150.000 exemplaires par album, des ventes
cumulées dépassant les 120 millions d’exemplaires en français, à
quoi on ajoutera 50 millions traduits en une trentaine de langues
étrangères. Bon an mal an, les albums de Martine continuent de se vendre
à plus ou moins 400.000 exemplaires par an. Bien en phase d'une
époque si sage, dans les années 1970 certains d'entre eux présentaient
un encart didactique, par exemple les principaux panneaux routiers
que tout cycliste se devait de connaître. Les petites filles
d'aujourd'hui s'y reconnaissent-elles encore?
Lu dans:
Laurence Boudart. Martine, l’éternelle jeunesse d’une icône.
Casterman. 2024. 128 pages.
Marguerite Roman. On est sérieux quand on a 70 ans? Le Carnet et
les Instants. Le blog des Lettres belges francophones. 22 mai
2024.
"Une place peuplée de pigeons
Une vieille demeure avec pignon
Un escalier en colimaçon
Et tout en haut mon professeur:
Plus de sentiment
Plus de mouvement
Plus d'envolée
Bien, bien plus léger
Joue mon garçon avec ton cœur
Me disait-il, des heures, des heures."
Gilbert Bécaud / Pierre Delanoé. Le pianiste de Varsovie
Tout y était, la place, les pigeons, la maison à étages dans une rue
avec vue sur la collégiale égrenant l'angelus de midi, une matinée de
visites se termine. Et soudain, l'instantané d'un piano qu'on entend
sans le voir, une ballade joyeuse évoquant Chopin qui rend l'air léger,
léger. Qui est au clavier, on tente de l'imaginer: un ou une? jeune ou
vieux? qu'est-ce qui le rend si heureux que je le deviens aussi à
l'entendre? Ne m'en reste que le souvenir, c'était hier.
"Glossolalie: fait de parler ou de prier à haute voix dans une langue ayant l'aspect d'une langue étrangère, inconnue de la personne qui parle, ou dans une suite de syllabes incompréhensibles ressemblant à des paroles qui n'ont pas de sens, ou encore d'utiliser sa langue propre de telle sorte que les auditeurs en sont subjugués et comme envoûtés."
Encyclopédie Universalis
A ne pas confondre avec Google Trad, qui permet la compréhension d'une langue qui nous est totalement étrangère dans une traduction littérale, ou avec un langage hermétique (caractéristique de ce qui est - volontairement ou non - incompréhensible ou obscur). Comment nommer la transformation subtile et progressive de notre propre langue, lors de la banale lecture du journal quotidien par exemple, dont la signification de plusieurs termes d'actualité nous échappe?. Je découvre ainsi ce weekend que "des flics s'en prennent à nos adelphes, trans ou racisés", qu'il faut se garder de ne pas faire du pink washing et se méfier de la droite putophobe au regard cis-hétéro-normé. Je découvre qu'il existe une assuétude à l'autosolisme, des victimes de l'intersectionnalité et qu'il difficile de vivre avec un homme déconstruit. N'en jetez plus. Songeur et vaguement honteux , je referme ma gazette, étranger désormais dans ma propre langue que je croyais maîtriser et qui soudain m'échappe.
"Si tu veux être heureux une heure, bois de l'alcool
une année, prends une femme
toute une vie, deviens jardinier."
Proverbe chinois
Il faut cultiver notre jardin, dit Candide à Pangloss à la fin
du célèbre conte philosophique Candide ou l'Optimiste. Voltaire y
précise que le jardin d'Eden n'a pas été créé pour que l'homme trouve le
repos mais pour qu'il y travaille et y exerce son talent. J'en connais
qui partageront volontiers cette sagesse.
"Quand vient le sommeil
vers où allons-nous ? "
Billie Eilissh
La capacité de passer d'un univers à l'autre en basculant dans le
sommeil est fascinante, ainsi que le fait de ne guère se souvenir au
lever du voyage qu'on a fait. Il vaut mieux peut-être.
"Si tu t'inquiètes du vent
tu ne sèmeras jamais
Si tu scrutes les nuages
tu n'auras pas de récolte."
L'Ecclésiaste.
Palme d’or d’honneur du festival de Cannes, Meryl Streep enchante les
festivaliers en se racontant avec humour, et enchante mon début de
journée par ce conseil : « Restez vivants, continuez, n’abandonnez pas. »
Lu dans:
L'Ecclesiaste. Trad Jacques Roubaud. Sous le soleil. Vanité des vanités. 2004.
Meryl Streep. Dans mon pays, je n’ai guère de respect. Fabienne Bradfer. Le Soir. 16 mai 2024
« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi. »
Emil CIORAN
En une minute chrono, cinq électeurs sont invités à partager leur
opinion au JT sur des points précis des programmes de partis politiques.
Faut-il construire de nouvelles centrales nucléaires, êtes-vous pour la
limitation de vitesse à 100 sur autoroute, la Belgique doit-elle se
retirer de l'OTAN? Et ils y parviennent, rodés par la fréquentation de
Twitter (qui limitait au départ chaque publication à 140 caractères) qui
a contribué à façonner une pensée instantanée. Certains s'y retrouvent,
d'autres moins.
"Partir, c'est mourir un peu. Un peu seulement, c'est pourquoi nous aimons tant voyager. (..) Le voyage est un faux départ, qui donne le temps de faire ses adieux en laissant espérer le retour. Nous partons poussés par la curiosité, mais aussi pour goûter cette joie particulière, au retour, de savoir comment est allé le monde en notre absence, et comment il a pu tourner sans nous. Ouvrir la porte d'une maison vide, mais qui fut la nôtre et le redevient, en allumer la lumière et en tirer les rideaux. Voyager, c'est donc faire le mort, mais en se donnant une chance de résurrection."
Gérard Macé
Partir ce peut être aussi renaître un peu. On retrouve la maison, le
bureau, l'école mais avec un regard différent. Le ciel gris retrouve
ses nuances, le clapotis de la pluie dans les flaques est apaisant, et
le regard s'arrête sur les mésanges du jardin picorant les graines. Le
sillon de nos vies a retrouvé ses couleurs.
Lu dans:
Gérard Macé. Pensées simples. NRF Gallimard. 2011. 240 pages. Extrait pp.75, 76
"Guide-moi de l'irréel vers le réel
guide-moi de l'obscurité vers la lumière
guide-moi de la mort vers l'immortalité."
Chant de l'âme, tiré des Upanishads
Il a joliment été dit que la fête chrétienne de l'Ascension célébrait
le mystère de la présence dans l'absence. Thème éternel, présent dans
un grand nombre de textes de spiritualité au fil des siècles, toujours
actuel.
Lu dans:
Chant de l'âme, tiré des Upanishads, texte sanskri (entre 700 et 300 avant J.-C.).
"En sortant j'ai traversé la rue Saint-Denis, pour m'approcher d'une pancarte aperçue le matin même, qui annonçait des « Illusions sur mesure ». Renseignements pris, j'ai su que c'était l'enseigne d'un tailleur, qui avait malheureusement fermé boutique. Dommage, car j'aurais voulu connaître cet artisan qui se promettait modestement d'embellir la vie de tous les jours grâce à des broderies, des boutons fantaisie, des retouches et des jours plissés."
Gérard Macé
Il était tailleur "confection homme / confection dame" de père en
fils. Depuis 20 ans, il confectionnait les costumes sur mesure qu'une
certaine époque affectionnait, rallongeait, raccourcissait, reprisait
les innombrables défauts des silhouettes. Un jour, il m'annonça qu'il
renonçait et s'était fait engager à la poste comme facteur. Las de ne
jamais satisfaire les exigences d'une clientèle s'estimant en permanence
mal taillée, dans des habits peinant à dissimuler l'embonpoint, la
gibbosité, un fessard avantageux ou l'arc des jambes. Décision lentement
mûrie et précipitée par l'arrogance d'un dernier client qui avait
estimé que les retouches apportées l'avaient encore davantage enlaidi.
"Ils attendent de moi d'être chirurgien plasticien, alors que je ne suis
que tailleur." Il bénéficia gratuitement d'un costume sur mesure de
facteur, d'une sacoche neuve sentant le cuir frais, et pendant vingt
années supplémentaires arpenta les rues de notre commune avec un plaisir
non-dissimulé. "Maintenant les gens m'attendent et me servent la
goutte, que du bonheur." Je ne sais si l'enseigne "Illusions sur mesure"
l'aurait fait sourire, mais moi si.
Lu dans:
Gérard Macé. Pensées simples. NRF Gallimard. 2011. 240 pages. Extrait p.121
"L'image de cette grand-mère buvant son café avec à ses pieds, son petit-fils observant les fourmis, pourrait être l'une des plus durables d'une vie."
Dany Laferrière
Chaque jour m'offre son trèfle à quatre feuilles. Aujourd'hui,
une vidéo de moins d'une minute sur WhatsApp scellant les premiers
tours de roue en mode autonome d'un chouette petit bonhomme de 4 ans,
handicapé profond en chaise roulante, à qui ses éducateurs ont
appris comment poser la main sur les roues pour avancer seul. Le
rayon de pur bonheur saisi sur son visage au moment où il réalise
qu'il avance sans aide est un arc-en-ciel dans la journée. La
maman, veuve de fraîche date, affronte seule désormais
l'éducation de ses trois loupiots et une
succession difficile à la recherche d'un habitat décent. Au récit
de tant de misères, elle préfère m'allumer son smartphone pour me
montrer que désormais son gosse pourra se déplacer sans elle. Ses
larmes sont de pur bonheur, jamais elle n'aurait pu imaginer ce
"pas minuscule pour l'homme, immense pour l'humanité." Où se niche
la réussite? Ce soir je ne suis pas loin de penser que
l'entêtement d'éducateurs anonymes pour offrir à cette petite
plante fragile l'autonomie du mouvement supplante les exploits de
pacotille dont on gave nos journées.
Lu dans:
Dany Laferrière. Un certain art de vivre. Grasset. 2023. 140
pages. Extrait p.90
"La première fois que cela m'est arrivé, c'est avec L'Agent secret de Conrad. J'avais lu cinquante ou soixante pages, quand je suis tombé sur des coups de crayon dans la marge qui ressemblaient aux miens : des traits, des doubles barres et des étoiles, autant de repères dans les méandres de la lecture, ou dans le labyrinthe de la pensée, dont le sens est souvent indéchiffrable des années plus tard. Quelques pages encore, et le phénomène s'est reproduit : j'avais déjà lu ce livre, et même un crayon à la main, mais je n'en avais aucun souvenir."
Gérard Macé
Je n'aurais pas repris cet extrait amusant s'il ne m'était arrivé. Avec le plaisir de découvrir le livre deux fois.
Lu dans:
Gérard Macé. Pensées simples. NRF Gallimard. 2011. 240 pages. Extrait p.146