vendredi, février 05, 2016

Dieu est un fumeur de havane

"L'amour est une fumée faite de la vapeur des souvenirs."
    William Shakespeare (Roméo et Juliette - 1594) 

Je l'ai retrouvé au fumoir à l'entrée de l'hôpital, petit réduit aux murs jaunis par le goudron et la nicotine. Il me dit qu'il chérit cet endroit  qui lui rappelle le bistrot du canal que fréquentaient ses parents dans son enfance. Il aime les personnes qu'il y rencontre, ce "sont des gens avec qui on peut parler en confiance". La première clope du matin est divine, il n'est plus qu'une bouche avec un petit homme autour. Il sait que ce n'est pas bon, mais c'est bon quand même. 
 


        

jeudi, février 04, 2016

Ces livres qui réchauffent

"Parfois
tu brûles un livre car
il fait froid
et il faut du feu
pour te réchauffer
et parfois
tu lis un livre
pour la même raison."

Motet médiéval tardif extrait du Codex de Montpellier, cité par le poète américain Charles Bernstein dans le livret de Shadowtime (1999-2004), opéra en sept scènes de Brian Ferneyhough sur la vie et l’œuvre de Walter Benjamin
 


mercredi, février 03, 2016

Les étoiles pleurent


"Ce qui manque ne peut être compté."
        L'ecclésiaste

Benoît Violier, qui à 44 ans dirigeait le restaurant triplement étoilé de l'Hôtel de Ville de Crissier en Suisse après avoir été reconnu meilleur ouvrier de France, a recueilli à la mi-décembre la première place de "La Liste", palmarès de mille tables d'exception de par le monde. Personnalité attachante et souriante, mari et père heureux, entouré d'amis chers, il s'est suicidé dimanche 31 janvier avec son arme à feu sans laisser d'explication à son geste désespéré. Il n'est de réussite sans faille cachée.  


lundi, février 01, 2016

J'habite un trou à rats

 «Vous ne pouvez pas payer beaucoup? Pas grave, à la place vous paierez longtemps."
             Bruno Gacchio

Les agences bancaires se sont humanisées, on est reçus dans de coquets salons séparés par des paravents qui ne coupent que la vue. J'étais venu pour un placement, ma voisine et son gosse pour un conseil. Elle a la trentaine miséreuse, caissière temporaire au Carrefour de la rue Wayez. On lui a dit que "louer c'est à fonds perdus, mieux vaut acheter car ainsi chaque mois on transforme son argent en briques". Le conseiller est bienveillant, demande une fiche de paie, s'enquiert d'un parent désintéressé servant de caution, suggère une somme de départ d'emprunt par exemple 10.000 euros mais ça peut être davantage. Las, les rentrées mensuelles dépassent à peine le salaire minimum garanti, elle n'a pas de famille, elle n'a que 1.000 euros sur son compte et encore c'est un miracle. Cinq minutes chrono pour ouvrir et clôturer un beau rêve financier sans assise pour une cliente ni plus paresseuse, ni plus laide, ni moins intelligente que les autres, mais moins bien née. J'habite une commune modeste, de celles dont un possible futur président des Etats-Unis dit qu'elles sont des "trous à rats". Je préfère ces rats à n'importe qui au monde. 



 
Lu dans:
Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui libèrent. 2015. 192 pages. Extrait: p.45

La glace à deux boules

"Mon vieux à moi, tous les mois
Va à tout petits pas
Empocher sa pension
Il se ménage au retour
Un détour insolite
Chez le glacier du coin
Quand je serai vieux et tout seul
Demain ou après demain
Je voudrais comme celui-là,
Au moins une fois par mois
Avec mes sous, si j'en ai
M'acheter une glace à deux boules
Et rêver sur leur saveur
A un monde rempli d'enfants
Mais peut-être que pour nous
Nous les vieux de demain
La vie aura changé
En s'y prenant maintenant."
        François Bérenger. Le vieux.

Les notes tendres de la chanson de François Bérenger me reviennent ce vendredi en examinant une patiente nonagénaire, sous administration de biens, déballant ses seules richesses: une carte jaunie de vacances à Saint Idesbald, un vieux certificat médical interdisant de lui mettre du savon dans les yeux quand on lave ses cheveux, la feuille où s'indiquent son poids et ses chiffres de tension artérielle mensuels, un vieux plan de Bruxelles, diverses cartes d'affiliation, un carnet de prières et une relique de Saint Louis Marie de Montfort. Elle me dit avoir eu quatre maisons, qu'elle voudrait revoir, et de la famille en France, mais on ne sait en quelle année ni ce qu'il en reste. Quand on ne dispose plus de rien, ni de personne, une glace à deux boules c'est déjà Byzance. 



samedi, janvier 30, 2016

Où serons-nous ce soir ?

" L’instant n’a pas de présent
rien qu’un avant     rien qu’un après
des avant
des après
et un plus jamais "
    Pedro Vianna

Funambules sur le fil de nos vies, dans un paysage infini, nous sommes à la merci du vol d'un oiseau étourdi qui nous heurte.

Bucolique

"Pose-toi la question         être ministre à la cour
comment le comparer à être immortel dans la forêt?
Un pichet de vin         un fourneau pour l'élixir,
le bonheur d'écouter le vent dans les pins
et en pleine journée         de s'endormir."
            Chang Ling Wen

Étrange pouvoir d'attraction de ces phrases qu'on ne s'applique jamais dans sa propre existence.  On s'y réchauffe, et c'est déjà ça.
 

       
Lu dans :
Denis Grozdanovitch. Rêveurs et nageurs. Editions Corti. Points. 2005. 307 pages. Extrait p. 208

vendredi, janvier 29, 2016

Vite vite

"Le XXI" siècle est celui de la vitesse. Comme en Formule I, ça va de plus en plus vite, mais ça tourne en rond. "
            Bruno Gacchio

Un peu réducteur, mais bon c'est plaisant alors pourquoi pas commencer sa journée par un sourire.


Lu dans:
Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui Libèrent. 2015. 192 pages. Extrait: Exergue

mercredi, janvier 27, 2016

Débat au Parlement européen


«La colère est nécessaire, on ne triomphe de rien sans elle si elle n'échauffe le cœur. Elle doit donc nous servir, non pas comme chef, mais comme soldat.»
Aristote

Moment rare, l'intervention de Louis Michel au Parlement européen ce mardi en fin de débat consacré à la réforme du droit d’asile votée par le Danemark. Colère homérique, tant contre les mesures danoises, que contre le «  simulacre de débat  » auquel s’est adonné le Parlement européen.  Il y a la violence meurtrière des ceintures d'explosifs, bien dissimulées sous les habits amples et dans la foule anonyme, et celle - à laquelle j'adhère - de la parole qui explose dans une enceinte démocratique. 

Lu dans :
Aristote cité par Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui Libèrent. 2015. 192 pages. Extrait p 8


"Il est risqué de se mirer dans les vitrines des devantures. Celle du magasin d’antiquités te rajeunit; mais dans celle de la boutique de nouveautés, tu ressembles à un spectre."
            Eric Chevillard
 


 

lundi, janvier 25, 2016

Libre

«La liberté consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne.»
         Cavanna


Lu dans:
Cavanna cité par Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui Libèrent. 2015. 192 pages. Extrait p 44.

dimanche, janvier 24, 2016

Demain est possible

N'aspire pas à l'existence éternelle
mais épuise le champ des possibles."
     Pindare (518-438 av JC)

Le grand poète lyrique grec n'aurait pas renié le film Demain, sorti cette semaine et qui nous a enchantés. La seule chose qui puisse être fatale à l'humanité, c'est de croire à la fatalité (Martin Buber). 

 


Demain. Film documentaire français réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent (2015). Réalisateurs : Mélanie Laurent, Cyril Dion. Durée : 1h 58m.

samedi, janvier 23, 2016

Vitamines

"C'est pas grand-chose mais ça fait du bien".
            Raymond Carver

Belle devise pour un samedi banal, qu'on voudrait heureux. S'épargner les trop grandes et chimériques espérances pour apprendre, comme le recommandait Jacques Chardonne à "poser le pied assez légèrement sur cette terre" est une sagesse.  
 
Lu dans :
Raymond Carver. Les vitamines du bonheur. Nouvelles. Le livre de Poche. 1976. 222 pages.
Denis Grozdanovitch. Rêveurs et nageurs. José Corti. 2005. Points P1810.312 pages. Extrait pp 34, 74

jeudi, janvier 21, 2016

Séduction simple

"Elle vint
 Il ôta le vent de ses épaules
 fit glisser de ses hanches
 la neige du voyage
 Il lui demanda d'oser dire
 Elle parla avec audace
 d'un jardin déserté
 de trois ou quatre bouleaux trahis
 Il lui offrit la première lampe
 du soir."
                            André Schmitz.
 

 

Miracle, de l'herbe

"Le miracle, ce n'est pas de marcher sur l'eau
le miracle c'est de marcher sur la terre verte."
            Tich Nhat Hanh (1926- )

Avec Henry David Thoreau (1817-1862) on ajoutera "À quoi sert d'avoir une belle maison si vous n'avez pas une planète acceptable pour la mettre dessus" ?

Thoreau magnifique éclaireur de notre écologie moderne et de tous les mouvements actuels de "simplicité volontaire". Comme Nietzsche dont il est le contemporain, guère lu de son temps, sinon par ses quelques amis. Il vécut à Walden Pond et Concord où subsiste l'école des transcendentalistes, revivifiée par quelques fous d'aujourd'hui, dans le bâtiment de bois de l'époque. Frisson garanti. Bien actuel tout cela.


 
Timothy Ferriss. La semaine de 4 heures. Pearson. 2010. 390 pages. Extrait page 283
Henry David Thoreau. Correspondance. "What's the use of a fine house if you haven't got a tolerable planet to put it on?" 

mercredi, janvier 20, 2016

Chut !

"Le monde est malade. Médecin, je lui prescrirais le silence."
                 Søren Kierkegaard (1813-1855)



Diagnostic posé au milieu du 19ème siècle, heureusement cela va mieux 


mardi, janvier 19, 2016

Slowfastfuture

"La vitesse coûte cher. Vous voulez dépenser du combien à l'heure?"
             M.Crawford

La plus véloce: Nissan GT-R V6 3,8  550 ch (imaginer une carriole tirée par... 550 chevaux), 0 à 100 km/h en 2,7 secondes, 312 km/h en vitesse de pointe. Pour personnalités actives dont le temps est précieux. Budget: 150 000 €. Le vieux cordonnier bougon de mon quartier annonçait en vitrine: "Travailler vite ou bien, il faut choisir. Moi je l'ai fait." Il roulait en vélo. Il vivait dans une autre époque: l'avenir. 


 
Lu dans:
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages.

lundi, janvier 18, 2016

Pépé braqueur

"Picasso estimait qu'il faut un long temps pour devenir jeune. C'est ce que j'ai pu vérifier. Ma jeunesse n'a été que confusion, ennui, détresse ... Ainsi à l'angoisse, à la lourdeur, à la grisaille se sont progressivement substitués une quiétude, un profond bonheur d'être, une clarté qui ne s'éteint plus. Je n'ai jamais été précoce, et il m'a fallu atteindre la soixantaine pour pouvoir jouir de cette maturité tant attendue. Et formidable surprise, à la faveur de ce qu'elle m'accordait, je suis enfin devenu jeune. Liberté et jeunesse auxquelles je n'avais jamais goûté et qui furent d'autant plus appréciées."
             Charles Juliet

Nicolas Bouvier, dans sa Chronique japonaise, nous explique qu'au Japon, pays où les gens sont particulièrement contraints sur le plan social, l'on ne rencontre de personnes réellement singulières que parmi les retraités. Or une information récente - tragi-comique - nous apprend que le Japon du XXIe siècle va devoir faire face à un grave problème de délinquance sénile, les Japonais ne commençant à se libérer de l'ultraconformisme ambiant qui est le leur qu'à la période du troisième âge! 
 


 
Lu dans:
Charles Juliet. Lumières d'automne. Journal VI 1993-1996. POL. 2010.
Denis Grozdanovitch. Petit éloge du temps comme il va. Gallimard 2014. Folio 5820. 132 pages. Extraits p 90.  

samedi, janvier 16, 2016

Ma nuit avec un pou

"Cent mille poux ne font pas un lion
mais un seul le rend fou. "
    Marcel Havrenne revisité par Jean Burton sj

La raison du plus fort n'est pas toujours la meilleure, quiconque a déjà tenté de dormir sous tente avec un moustique opinera. La nourriture de l'un fait l'insomnie de l'autre.

vendredi, janvier 15, 2016

"Cent mille poux ne font pas un lion."
    Marcel Havrenne

Lu dans:
Marcel Havrenne. Du pain noir et des roses. Ed Phantomas. 1984. 84 pages. Extrait p.29

jeudi, janvier 14, 2016

Pauvres rides


«Elle était jolie, sa petite Jeanne, au début. Mais la misère rend laid.»
            Isabelle Baldacchino

On peut trouver le mot inutilement cruel, quoique. Un ami médecin aime rappeler que le premier facteur de risque santé est la pauvreté, oppressante, sans issue, non-choisie, détruisant à feu doux le corps et l'esprit. Une fanaison précoce.


mercredi, janvier 13, 2016

Un faux véritable


« Et comme la vérité est fausse, je mens pour la rétablir »
                    Sébastien Thiéry

Où on apprend qu'un apprenti au djihad visant un commissariat de police avec un hachoir et une ceinture d'explosif factice s’est fait enregistrer en Allemagne sous quatre identités différentes et autant de  nationalités, syrienne, marocaine ou encore géorgienne. Pour ses proches il serait tunisien. La police précise que l’identité de l’homme demeure incertaine. La connaît-il lui-même encore?


Lu dans :
Sébastien Thiéry. Deux hommes tout nus.

dimanche, janvier 10, 2016

Faire lumière

"N'être qu'une lumière
qui porte les choses
jusqu'à tes yeux."
        d'après Eugène Guillevic

Tout ce qui peut danser dans un rayon de soleil surprend toujours, et peut disparaître dans l'instant. La même magie, et la même fugacité, rendent l'être humain parfois lumineux.
 


samedi, janvier 09, 2016

Le rêve d'être vieux

«Quand j'étais à Alexandrie, me promenant seul sur le bateau que m'avait offert mon père ou faisant les 400 coups avec mes copains, et qu'on me demandait: "Qu'est-ce que tu veux faire plus tard?" , je répondais toujours: "Je voudrais être vieux." Entre l'enfant insouciant que j'étais et les vieillards que je voyais s'amuser, regarder les filles, aller à la pêche ou au café, il y avait les gens sérieux, ceux qui mettaient leur costume, qui prenaient leur voiture, qui allaient travailler, et je ne pouvais pas m'identifier à eux. Je voulais soit rester enfant, soit devenir vieux. »
                 Georges Moustaki


Oser le contre-courant: le grand-âge n'est pas qu'un naufrage, même si - comme il a été joliment écrit - "vivre n'y est plus évident *". Le bonheur se construit désormais au quotidien, une glace à deux boules sur un banc au soleil, une semaine en promotion à Gran Canaria, un p'tit resto de fête avec un vieux pote. On abdique la nécessité de se faire un destin au bénéfice de la cueillette des fleurs du jour. Et c'est bien. 


Lu dans:
François Gauchet. Vieillir en philosophe. Odile Jacob. 2015.205 pages.
Georges Moustaki. Interview à La Vie, 23 mai 2013.
(*) Simone de Beauvoir

vendredi, janvier 08, 2016

"Paysages, arbres, musique, ciel étoilé. Et dire  qu'il  faut laisser tout cela pour aller au paradis."
    Julien Green
 




Lu dans:
Julien Green. Pourquoi suis-je moi? Fayard. 1996. 410 pages 

jeudi, janvier 07, 2016

Le bien ne fait pas de bruit;
le bruit ne fait pas de bien.
           Proverbe chinois

mardi, janvier 05, 2016

"Allons lentement, nous sommes pressés."
       Pierre Lyautey
   
Lu dans:
Julien Green. Pourquoi suis-je moi? Fayard. 1996. 410 pages.   

lundi, janvier 04, 2016

Les fantômes dans l'armoire

"Oh ! ses petits habits de l’année dernière
dans l’armoire de l’enfant, tant de fantômes déjà . "
                Eric Chevillard.

Une dent de lait dans une enveloppe, une mèche de cheveux, les traits au crayon sur le linteau de la porte marquant la croissance, un premier dessin du bonhomme papa, la tétine rose abandonnée le soir des deux ans contre un lapin en peluche: l'armoire de l'enfant est une véritable machine à remonter le temps. Le nôtre comme le sien. Du bonheur concentré, pourquoi dès lors ces deux larmes? Parce que c'est du bonheur qui passe. 
 


dimanche, janvier 03, 2016

Vue sur vie

"Les manguiers se sont mués
en hêtre et tremble
le hamac n’a pas de crochet
l’eau n’est plus la même
la compagnie a changé
plus d’un demi-siècle a filé
et pourtant
il semble que
seul un instant
sépare ces deux instants."
    Pedro Vianna

Du Parthénon, la vue est magnifique sur Athènes, mosaïque de tesselles couleur cendre et sable, abritant chacune une famille, une classe, un atelier et autant d'existences entre espoir et regret. On se prend à imaginer ces vies multiples, et à revisiter la sienne propre. Cinquante ans nous séparent de cette même contemplation rêveuse, au même endroit, quelques semaines avant que commence le long voyage en médecine. Il n'est sans doute plus une cellule de nos corps qui soit la même, toutes ont été remplacées à notre insu pour faire survivre l'ensemble, qui pourtant a vieilli. Seule subsiste, intacte, la certitude de notre fragilité sur cette pierre éternelle, ces ruines nues de l'Acropole, "squelette de pierre et de marbre, blanchi par les sables du temps comme les ossements du désert" (Jacques Lacarrière), nous habituant à une certaine idée du dépouillement. 

vendredi, janvier 01, 2016

Eclosion d'une année

"Tout être porte en lui l'étincelle
dont le ciel tirera sa lumière"
                Paracelse
Pour savourer l'éclosion d'une année nouvelle, guettons-en les perce-neige. L'hôpital Saint Pierre ferme une de ses deux unités de soins pour sidéens, faute de patients à isoler et hospitaliser, la maladie ayant au fil des années rejoint le lot des infections chroniques curables. Que n'aurait-on donné il y a vingt ans pour lire pareille brève journalistique, aujourd'hui passée presque inaperçue, balayée par la suppression du feu d'artifice de la Saint Sylvestre. En France, une mère d'un enfant cancéreux se voit offrir par ses collègues de travail un pool de dix mois de disponibilité grâce à une "collecte" des jours de congé des uns et des autres, abandonnés afin qu'elle puisse se consacrer aux soins de son enfant. Que la générosité s'exprime en temps offert et non seulement en argent est aussi un signe des temps.



jeudi, décembre 31, 2015

Une année quittée en catimini

Quand on lui a demandé :
    Qu’est-ce que l’espoir,
il a dit « Le rêve d’un homme réveillé »
            Aristote  (384 av. J.-C. – 322)

Étrange impression: le grand corps malade paraît s'assoupir avant la fête, soudain le téléphone sonne moins, les patients semblent s'excuser avant d'entrer, promettant de faire bref. Ultimes prescriptions d'une année qui fut riche en joies, en inquiétudes et en souffrances. Un labeur de fourmi qui, une année de plus, fut mon bonheur. Je peine à reconnaître le visage de cette médecine qui a tant évolué en l'espace d'une existence, j'apprécie les potentialités de guérison qu'elle nous apporte au quotidien. Il est raisonnablement permis aujourd'hui d'espérer une vie sans connaître la souffrance incontrôlée, l'étouffement des grandes crises d'asthme nocturne, les grandes mutilations chirurgicales, les délabrements des membres gangrenés.  Et quand la médecine n'en peut plus, on peut aussi mourir en paix si on le souhaite, sans qu'on vous l'impose ni l'interdise. J'aime les rues de mon village dans la ville s'éveillant le matin quand ma tournée commence, et la paix de mon bureau quand le dernier patient en referme la porte. Les soirs comme aujourd'hui, on y entend l'écho d'une douce musique, l'espérance rendue à ceux qui l'ont perdue et qui transforme une vie.  


Je vous souhaite une bonne année 2016.
        

jeudi, décembre 24, 2015

Calligraphie de l'être aimé

"Depuis, Maître Kuro a renoué avec l'art subtil de la calligraphie.
Il a retrouvé l'équilibre entre le plein et le délié.
La lenteur et la fulgurance.
La fermeté et le relâchement.
Le yin et le yang.
Et sait désormais,
comme Yuna le lui enseigne chaque jour avec tant de délicatesse,
que la plus belle des calligraphies est celle que l'on écrit à l'encre de ses doigts,
tel un tatouage sensuel et éphémère,
sur la peau de l'être aimé. "
        Maxence Fermine

 

Je vous souhaite une joyeuse fête de Noël
CV.
 
Lu dans:
Maxence Fermine. Zen. Ed. Michel Lafon. 2015. 141 pages. Extraits p 134

mardi, décembre 22, 2015

La calligraphie comme un souffle

"Être attentif à une branche prise dans le vent du matin  
observer le mouvement de la brume et des nuages
vivre les lieux        respirer les parfums de la nature
saisir l'instant
puis s'enfermer dans son atelier  
et reproduire en un trait unique les nuances de la réalité
art de l'éphémère         cristallisé dans un mouvement d'éternité
trouver l'équilibre entre les pleins et les déliés        la lenteur et la fulgurance
Calligraphie        écriture de la beauté."
            Maxence Fermine

Passer des heures à confectionner des origamis, assembler des fragments de céramique, faire du scratch-booking, tailler ses rosiers, déglacer les sucs de cuisson d'un gibier rôti, ciseler les mots pour qu'ils tiennent en trois phrases, mouiller l'aquarelle, cueillir la note juste au bout de l'archet: à chacun son langage pour calligraphier sa vie. 



Lu dans:
Maxence Fermine. Zen. Ed. Michel Lafon. 2015. 141 pages. Extraits pp. 15, 24 

Dernier voyage


"Je porte sur mon dos les montagnes du monde
mon front s'est creusé de tous les sentiers sur lesquels j'ai marché
tu peux entendre dans ma voix les grondements de la terre
et voir dans mes yeux l'eau de toutes les mers..."
            Séverine Gauthier

C'est l'histoire d'un grand-père et d'un enfant, grands voyageurs. Le grand-père est las, il ne peut plus avancer, il va partir pour son dernier voyage, sans l'enfant. L'enfant décide alors de faire appel au vent le plus puissant, qui peut soulever des montagnes. Lui saura faire avancer son grand-père. Poésie de la littérature enfantine.



Lu dans:
Séverine GAUTHIER et Amélie FLECHAIS. L'homme montagne. Delcourt jeunesse. 2015.

dimanche, décembre 20, 2015

Regrets inutiles

"Regretter, c'est prendre des décisions au passé".
        Timothy Ferriss

Rétrospective-ci, bêtisier-là ça sent l'année qui clôture. Ce qu'on aurait pu faire et qui ne le fut n'est plus, est-ce bien la peine d'encore s'en tourmenter? Dans l'agenda qu'on ferme et range, il est des choses qu'il est avisé d'oublier, demain vaut mieux que cela.  


Lu dans:
Timothy Ferriss. La semaine de 4 heures. Pearson. 2010. 390 pages. Extrait p.308 

samedi, décembre 19, 2015

Rêver avec Scala

"Mais les rêves, tous ces rêves que l'on ne faisait plus
Mais les rêves, tous ces rêves que l'on croyait perdus
Il suffit d'une étincelle pour que tout à coup
Ils reviennent de plus belle, les rêves sont en nous.
Les rêves sont en nous... "
    Pierre Rapsat

Court moment de pur bonheur. Scala chante ce vendredi soir dans l'église dont chaque jour j'entends les cloches, rythmant nos vies. On est au cœur d'Anderlecht, pas toujours ma belle, et je ne sais plus si j'ai cinq ans ou soixante à contempler la superbe collégiale rénovée, dont les piliers tremblent ce soir sous les basses d'Hooverphonic, rêvent avec Pierre Rapsat et mêlent les mains et les épaules d'un public bonhomme qui reprend avec une joie non-dissimulée en final Ik hou van U/Je t'aime tu sais/Geef me een kus/Embrasse-moi. La surprise de ce final insolite est totale. Durant une heure trente, le spectacle s'est inséré dans son époque par ses jeux de lumière, ses sons et ses rythmiques, ses militaires pas bisounours à l'entrée rappelant qu'on est en état d'alerte 3 et que le Bataclan est toujours possible. Pour déboucher soudain sur un de ces moments de folie pure où on se souvient - l'aurait-on oublié - qu'on est sur les terres de Breughel, de Magritte et de Folon. Durant quelques brèves minutes, on croit "à la beauté qui sauvera le monde" et on se prend à rêver avec Erri de Luca d'une terre qui un jour fonderait sa sécurité sur les désarmés, veillant jour et nuit les uns sur les autres avec bienveillance. Un dernier rappel, face à un public debout souhaitant prolonger l'instant, évoque que "sur cette étrange mappemonde / où le plus beau côtoie l'immonde / même si l'on est différent / il faut savoir traverser le temps / et vivre les mêmes émotions / ensemble, ensemble."   
Les rêves sont en nous, il est bon, parfois, un court moment, de se les autoriser. 
  
 
Lu dans:
Scala chantait à la collégiale Saint Guidon, à Anderlecht, ce vendredi 19 décembre 2015 à 20 heures.
Pierre Rapsat. Les rêves sont en nous.
Pierre Rapsat. Ensemble.  

vendredi, décembre 18, 2015

Voix

"Ta voix soigne les blessures
Elle est route et lumière
À la clairière du ciel."
Giovanni DOTOLI 

mercredi, décembre 16, 2015

Un destin d'étincelle


"L'étincelle ne sait pas si elle vient de l'enclume ou du marteau."
            Marcel Havrenne

Lu dans:
Marcel Havrenne. Du pain noir et des roses. Ed Phantomas. 1984. 84 pages. Extrait p.29

Les sons du silence

"La proximité, en musique et ailleurs, exige cette sorte de silence intérieur qui laisse en nous la place pour la voix de l'autre."
            Jean-Marc Besse

"Il existe bien des sortes de silence. Il y a par exemple le silence que les pouvoirs font régner pour des raisons politiques, le silence de la réprobation morale ou religieuse, le silence complice qu'on impose à autrui au nom de l' omerta. Ce sont des silences contraints, dont l'objectif est l'interdiction de toute parole, voire la terreur du langage. Il y a aussi le silence de la satiété, de la satisfaction du désir de l'apaisement, du bonheur sans paroles ni bavardages. Un silence de l'intimité sans inquiétude. On connaît aussi le silence de la fin, quand tout s'arrête par impuissance ou manque de volonté ou  d'énergie. C'est le silence du «il n'y a plus rien à dire ». Mais il existe aussi une quatrième forme de silence, celui du recueillement qui accompagne l'écoute. Écoute de l'autre et écoute de soi. Dans cette relation entre le silence et l'écoute, relation qui laisse venir la parole, il est possible de trouver un lieu d'habitation. Le silence ne s'oppose pas à la parole, mais plutôt au bavardage, à ce qu'on appelle aujourd'hui la communication, c'est-à-dire à une espèce de nappe bruyante de mots qui nous entourent sans but ni fin et qui nous mettent littéralement hors de nous. Pouvons-nous réellement habiter dans ce que David Le Breton appelle justement cette « ébriété de paroles», dans cette injonction à tout dire et tout montrer, dans cette exposition généralisée aux bruits et aux images qui ne nous laissent aucun repos ni retrait? Écoute-t-on seulement quelque chose dans cet univers de la parole parlée? Regarde-t-on vraiment ce qu'on nous jette aux yeux? Constamment sollicités, excités par un déferlement kaléidoscopique de sons et d'images se succédant sans relâche, nous sommes toujours en retard par rapport à ce qui vient de disparaître."
 


 
Lu dans:
Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages. Extrait p.51, pp 168-169
David Le Breton, Du silence, Paris, Métailié. Collection. Traversées). 1997, 292 pages Extrait p. 11

lundi, décembre 14, 2015

La stupeur d'être

"La vie est-elle
un instant âpre arrimé au hasard
un instant succulent dérobé au malheur
un instant imprécis tendu vers sa fin
l'instant où le néant se fait tout  (..)
la vie
n'est que l'impossible accompli."
        Pedro VIANNA
 



Lu dans:
Pedro Vianna. Tout instant est l'instant. 2006-2008. Livre XXXVIII. En toute nudité 

samedi, décembre 12, 2015

"Si je pouvais rencontrer le jeune homme que j’étais, j’aimerais qu’il puisse avoir envie de me serrer la main. "
            E. de Luca
  

vendredi, décembre 11, 2015

Aphorisme vole


"L'argent, c'est coûteux."
    J. Jarvis

Non-sense. Trois mots lus le matin qui le soir voletaient encore, m'ayant fait évoquer tout et son contraire. Ce matin au lever, coucou qui voilà: je leur ouvre la cage.



Lu dans:
Jeff Jarvis. La méthode Google. Que ferait Google à votre place? Préface de Franck Riboud. Ed Télémaque 2009. Pocket 14806. 510 pages. Extrait p.83

jeudi, décembre 10, 2015

Le pigeon

"Du campement tzigane de Nanterre,
ce qu'on voyait le mieux,
c'était la grande arche de la Défense.
C'était la misère,
les enfants marchaient pieds nus l'hiver
au milieu des rats, pas d'eau ni d'électricité,
et pas toujours quelque chose à manger,
et ce monument gigantesque éclairé
la nuit par des projecteurs est baptisé:
"L'Arche de la fraternité"
            Alexandre Romanès

Perché sur la bouche de cheminée du voisin, un pigeon se réchauffe, partisan d'une réutilisation rationnelle de l'énergie. Dans les sous-sols du complexe de la Défense, à Paris, une armée de sans-abris occupe dès la fermeture des bureaux les réduits techniques, escaliers borgnes et espaces de rangement déshabités, en quête d'un peu de sécurité et de chaleur pour la nuit. Jour. Nuit. Deux mondes cohabitent dans le même espace géographique, sans que jamais leurs regards ne se croisent. La vision du pigeon m'amuse. L'autre moins.


Lu dans:
Alexandre Romanès. Un peuple de promeneurs. Histoires tziganes. NRF Gallimard. 2011. 128 pages. Extrait p.99

mercredi, décembre 09, 2015

La vie comme elle se décrit

"Foi en cette humanité
ni tout à fait barbare
ni tout à fait humaine
se perdant
se retrouvant
trébuchant
se relevant
marchant sur sa corde raide
mais marchant
connaissant ses limites
les repoussant
succombant aux ruses de l'Histoire
les déjouant
amnésique
et férue de mémoire
Cette humanité-là
mon unique peuple."
         Abdellatif Laâbi

Etonnant contraste. D'un côté le récit médiatique autour de la victoire du Front national en France, éventail d'opinions tranchées et sous-titrées par la mention de l'appartenance politique des locuteurs. Un microcosme dont les acteurs sont beaux, bien coiffés, bien habillés, s'expriment avec élégance. De l'autre côté les récits de vie des patients rencontrés en consultation cet après-midi, pas beaux, mal attifés, s'exprimant en un langage stéréotypé, bredouillé, entrecoupé de "que dirais-je" et de "je dirais même plus", mais dont chaque mot est significatif d'un vécu unique. Je ne connais ni leur appartenance politique, ni leurs sympathies pour les cadors qui nous gouvernent, et pourtant ils expriment mieux que quiconque les échecs, les convictions, les préoccupations pour le lendemain qui - en soi - constituent la substance de la chose publique. Comme l'écrit Laâbi, j'aime cette humanité-là.




Lu dans:
Abdellatif Laâbi. Zone de turbulences. Clepsydre. Editions de la Différence. 2012. 112 pages. Extrait p. 99 

mardi, décembre 08, 2015

Humeur Bleu marine

"À ceux que je croise je demanderai
Avez-vous vu l'image d'une femme
qui a sauté d'ici
ou de là?
Peut-être se moqueront-ils
et comme eux je rirai de mon désarroi
puis retournerai là d'où je viens
au siège encore vide
au rêve encore chaud
au temps où il était encore possible
de monter dans l'ultime compartiment du dernier train."
         Chawqi Baghdadi (1928- , Damas)

   
Lu dans:
Chawqi Baghdadi. Calme du soir. Trad. Claude Krul. ©Alidades. Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. Extrait page 187

lundi, décembre 07, 2015

Saveurs modestes

"On n'est jamais aussi heureux que lorsqu'on n'avait pas prévu de l'être."
        Monique Proulx


Il est humble, pauvre, vieux, et relève d'une longue danse avec la mort. Un flat social au Soleil d'Automne l'abrite, où je me rends chaque mois sans déplaisir. L'air embaume d'un fumet de lapin à la gueuze qu'il mitonne depuis tôt le matin. Demain ce sera un petit jambonneau sur choucroute avec saucisson: le temps passe vite quand on est aux fourneaux! Il nourrit le pigeon qui a trouvé abri au bord de sa fenêtre puis retourne à son documentaire animalier sur Ushuaïa TV. Il bénit la saveur du jour, sans attentes extravagantes ni regrets inutiles, l'hiver est doux cette année n'est-ce pas docteur?  


Lu dans :
Le coeur est un muscle involontaire de Monique Proulx. Ed Boréal. 2002. 408 pages. Extrait p.146

samedi, décembre 05, 2015

Musique sublime


"Il y a des fréquences illégales sur le disque. J’ai testé le truc pendant des concerts, au cours des entractes, on le passait doucement pour voir ce qui se passerait, et il s’est produit exactement ce que je pensais : bagarres, beaucoup d’irritation, c’était fabuleux!»
        Lou Reed, évoquant Metal Machine Music

On ne doit pas avoir du mot fabuleux, ni de la musique qui adoucirait les mœurs,  la même compréhension. Parmi ses nombreux synonymes (éblouissant, admirable, allégorique, énorme...) il n'en est qu'un qu'on  puisse lui accoler dans le cas présent: stupéfiant, pas comme qualificatif, mais comme les nombreuses substances prises par Lou Reed, « prince de la nuit et des angoisses », comme l'appela Andy Warhol.  Aujourd'hui, Metal Machine Music voit une reconnaissance et une légitimisation tardive, utilisé comme fond sonore d'expositions de musées ou repris sous la forme d'albums hommage. 


Lu dans :
Didier Zacharie. Disques maudits. Le soir 6 août 2015

vendredi, décembre 04, 2015

Un chiffon sur le visage


"Aquarelle
symbiose entre l'eau, la couleur et la lumière
qui n'en font des fois qu'à leur tête."
        Marie-Hélène Dechambre

Comme le chiffon mouillé révèle l'aquarelle, il suffit de quelques larmes pour embuer tout un paysage. L'artiste capte cet instant fugace et en fait du bonheur. L'aquarelle est une émotion devenue beauté.

mercredi, décembre 02, 2015

Glacis cocon

"A défaut de soleil, sache mûrir dans la glace".
        Henri Michaux

Après avoir vécu la promesse des blés, des grappes et des ruches ondulant au soleil, découvrir la vie qui sourd sous la neige au premier printemps nous préserve à jamais contre l'esprit chagrin. Un jour on découvre qu'on est tout cela à la fois, tantôt exubérance, chaleur, couleurs, musique, danse, tantôt patience, lenteur, pâleur, humilité, silence, et que toute existence n'est que séquences. Ce jour-là des blés soudain surgit une alouette: c'est nous, elle chante et rien ne sera plus comme avant. 

        

mardi, décembre 01, 2015

Je t'écoute respirer

"Respirer, c'est expulser de soi un air ancien pour laisser entrer en soi un air nouveau. Au plus profond de moi, il y a un mouvement constant de remplacement qui est la vie même, mouvement rythmé d'entrée et de sortie du monde en moi et de moi vers le monde."
         Jean-Marc Besse

Une vie passée à respirer, et pas que de l'air. J'écoute, je parle. Je lis, j'écris. Je regarde, je peins. Tout ce qui nous pénètre nous féconde, on absorbe des fleurs, on reproduit des fruits. Notre cerveau aussi respire, expulsant les pensées anciennes, vieillies, usées, pour se nourrir de concepts nouveaux, créatifs, revigorants. Je respire donc je suis. 



Lu dans:
Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages . Extrait page 250

La parole vraie

"Il faut se méfier des interprétations hasardeuses. De l'Autre je recevrai toute parole comme un signe de vérité. Et lorsque je parlerai, je ne mettrai pas en doute qu'il reçoive pour vrai ce que je dirai."
Roland Barthes

Se pourrait-il que ce soit si simple? Habiller les mots de signes, interpréter les paroles d'autrui en fonction des sentiments du moment, les nôtres ou ceux que nous lui prêtons, peut constituer un piège dans la relation. On connaît l'histoire des deux cravates, une rouge une bleue, offertes par une mère à son fils. Il met la rouge et le fait remarquer à sa mère qui lui répond: "je m'en doutais, tu n'aimes pas la bleue." On sourit, mais combien d'existences gâchées par la répétition de ce scénario?


Lu dans:
Roland Barthes. Fragments d'un discours amoureux. Seuil. 1977  

dimanche, novembre 29, 2015

Sagesse de la fin de nuit

"Tiens, les entends-tu maintenant? Ce sont les autres coqs.
Ils chantent dans du rose        Ils croient à la beauté dès qu'ils peuvent la voir.
Ils chantent dans du bleu
J'ai chanté dans du noir      Ma chanson s'éleva dans l'ombre la première
C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière."
        Edmond Rostand. Chantecler, acte Il, scène 2.

On peine à imaginer l'intensité de certains combats contre la maladie, luttes pied-à-pied incertaines pour gagner un jour, une goutte de guérison, la victoire contre une bactérie et contre le désespoir. Comme le dit Henri Guillaumet rescapé de la chute de son avion dans les Andes, à qui son ami Antoine de Saint-Exupéry dédiera son livre Terre des hommes en 1939 "ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait." Quand surgit dans cette désespérance, au fond de la nuit, la lueur d'un rétablissement possible les quelques mots de Rostand prennent une coloration inattendue. 



 
Lu dans:
Valentine Goby. Kinderzimmer. Actes Sud 2013. Babel. 229 pages. Exergue.

samedi, novembre 28, 2015

Prière simple


Delia: "Que Dieu protège tout le monde même mes ennemis."
        Sagesse d'enfant.

Parole inaudible par les temps qui courent, et pourtant. Déchiqueter son pire ennemi crève l'abcès, mais ne guérit pas le malade. Les adultes demandent toujours aux enfants ce qu'ils feront quand il seront grands, c'est parce qu'ils cherchent des idées. Les réponses font parfois respirer un air plus frais que celui qui nous est donné, et peuvent nous inspirer.




Lu dans:
Delia est la fille d'Alexandre Romanes Un peuple de promeneurs. Histoires tziganes. NRF Gallimard. 2011. 128 pages

vendredi, novembre 27, 2015

De la paille au pain


"Quand notre blé sera couché
que nos épis battus joncheront la campagne
quand nous ne serons plus que morte et molle paille
quel pain deviendrons-nous
aux dures dents de nos vivants? "
    Louis Daubier. 1984:79



Lu dans:
José HAVET. Louis Daubier : poésie, transparence et tentations contradictoires. Préface de Raymond-Jean Lenoble. 2013. Azimuts. 255    

jeudi, novembre 26, 2015

Vous n'aurez pas ma haine

Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son coeur. Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes.
Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.
Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus fort que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus."
                                  Antoine Leiris, journaliste à France Bleu

mardi, novembre 24, 2015

Bonheur au Chien Vert

"Qu'est-ce que je serais heureux si j'étais heureux !"
         Woody Allen (1935- )

C'est une vieille dame maintenant. Seule depuis le décès du père adoré et de la maman chérie. On évoque le bonheur et le malheur d'être. Elle me raconte avoir connu ce sentiment de plénitude heureuse une seule fois dans sa vie, durant une dizaine de minutes, au magasin le Chien Vert entre les rames de tissus et de rideaux. Pourquoi là? pourquoi à ce moment? aucune explication raisonnable. Elle planait, se sentait bien, elle aurait bien esquissé un pas de danse tant c'était bon. Elle n'avait jamais connu cela auparavant, ne l'a plus jamais connu depuis. Elle ne s'en plaint pas: au moins elle sait à quoi cela ressemble, le bonheur. 
 


lundi, novembre 23, 2015

Les courriels qui font du bien

"Cher Carl,
Pour une fois, je ne suis pas d'accord avec toi, et suis heurté par la dernière phrase de ton texte. Je trouve déplacé de mettre ce qui se passe sur un plan quantitatif. Je pense que les français ont vécu là un traumatisme qui sous certains aspects ressemble un peu au traumatisme que les belges ont vécu lors de l'affaire Dutroux. Quelque chose d'incompréhensible et d'injuste, touchant des innocents.​ "

Cette phrase, envoyée par un ami cher, est ce que j'ai lu de plus intelligent aujourd'hui. Elle faisait suite à un coup de téléphone allant dans le même sens d'un de mes fils. J'ai apprécié une fois de plus avoir dans mes proches des contradicteurs bienveillants et avisés. 



dimanche, novembre 22, 2015

Risque maximal et risque relatif

"On appelle profond ce dont simplement on ne peut voir le fond."
    Friedrich Nietzsche

Ce weekend "soudain Bruxelles devint un cimetière d’être vivants" comme le décrit bien Béatrice Delvaux, en raison d'un "risque maximal". Pareil risque majeur correspond en médecine à la situation dans laquelle on a le plus de (mal)chances de mourir. On est loin du compte en ce qui concerne la traque de deux minables et de leurs comparses dont la force est de se dissimuler et de jouer de l'effet de levier qu'est la peur. Rien n'excuse ni ne diminue l'horreur du carnage parisien, mais de quoi puis-je mourir si je sors ce weekend? Les statistiques me rassurent ici davantage que les viriles paroles de Charles, François et Vladimir. 500 personnes meurent par noyade en France chaque année (et le nombre augmente régulièrement), 3.500 sur les routes et plus de 5.000 en raison d'une chute, la plupart du temps... à leur domicile. Quant aux meurtres sanglants, ils ne sont pas l'apanage de terroristes puisque 754 homicides ont été dénombrés en France en 2013, soit deux par jour, dont 40% sur les lieux d'habitation et 28% d'origine conjugale ou familiale. On est plus en danger dans son lit qu'au Bataclan. 
 


vendredi, novembre 20, 2015

La danse de l'or


"Comme dans la chanson     les feuilles
soulevées par le vent     vont se mettre à danser."
            Valentine Goby. Kinderzimmer.

Elles dansent parce que la brise est bonne, et que c'est la dernière, et que cela termine bellement une vie de feuille. Légères, dorées, elles dansent parce qu'elles ne sont pas rochers battus par les vagues, ou châtaignes prêtes à griller: à chacun son histoire. Je m'inquiétais début novembre de voir les feuilles jaunes des Gingko Biloba de ma rue traîner aux arbres, en retard sur les autres, comme si le vent d'automne avait perdu une partie de son butin en route. Le jour venu, une pluie de pépites d'or joncha le sol après avoir fourni la plus belle des chorégraphies. A chacun son temps, attendre l'heure est un bonheur. 


Lu dans:
Valentine Goby. Kinderzimmer. Actes Sud 2013. Babel. 229 pages. Extrait p. 21

jeudi, novembre 19, 2015

L'ombre du rat

"On regarde briller les feux de Port-Saïd,
comme les Juifs regardaient la Terre promise:
car on ne peut débarquer; c'est interdit
- paraît-il - par la convention de Venise
(..)
Poète, on eût aimé, pendant la courte escale
fouler une heure ou deux le sol des Pharaons
au lieu d'écouter miss Florence Marshall
chanter The Belle of New York, au salon. "
        Henry Jean-Marie Levet (1874-1906)

Étrange époque. On n'ira plus à Louxor, ni à Tunis, ni à Istamboul, Charm el-Cheikh, Alep, ou Beyrouth. On ne survolera plus le Sinaï, le Donbass, le désert malien. Même pour Paris désormais on réfléchit. Des îlots, englobant des pays entiers, s'entourent de toute part de barbelés dans l'espace Schengen: un chien avec un chapeau nommerait cela une prison si leurs habitants ne s'y réfugiaient volontairement. Qu'un si grand nombre d'individus du monde dit libre restreignent à ce point ses destinations de voyage et s'enferment sous la surveillance d'aussi peu de geôliers aussi mal rasés interpelle. Le proprio de la maison aux vingt chambres vit désormais dans sa cuisine-cave et ne la quitte plus qu'à regret tant il craint l'ombre du rat. Est-on jamais aussi limité dans sa liberté que par les murs qu'on s'érige soi-même? Existe-t-il gardien de camp plus redoutable que celui qui a compris l'usage de cette arme fatale: la Peur, particulièrement celle qui nous saisit quand les contours du danger sont insaisissables, flous et nourris par tout l'imaginaire de nos angoisses intimes. Des centaines de SMS "maman je suis bien arrivé à l'école" s'envoient dans le cloud deux, trois, quatre fois par jour, il paraît que cela rassure - douce illusion. Nous fûmes terrorisés par le Père Fouettard, essayons donc pour nos enfants Dutroux, Ben Laden et Abaaoud, et qu'ils referment surtout bien derrière eux la petite porte du jardinet le matin, on n'est jamais assez prudent. Nos propres enfants sont aujourd'hui parents, contraints de réécrire chaque jour un improbable roadbook: é-duquer, é-lever contiennent la notion de "faire sortir de", "tenir en l'air à bout de bras" pour élargir le champ de vision, bref préférer le risque au cocon. Heureusement, ils le font bien. 


     
Lu dans:
Henry Jean-Marie Levet, poète du spleen, de l'opium et des paquebots, dont l’œuvre minuscule tient dans la paume de la main, est cité dans le dernier Goncourt
Mathias Enard. Boussole. Actes Sud 2015. 381 pages. Extrait pp 199-200.

mercredi, novembre 18, 2015

Choses simples


"Je ne vais rien écouter
 Je ne vais rien regarder
 Je vais éteindre tout     sauf la lumière
 Je vais faire des choses simples     avec de l'amour dedans
    marcher avec les chiens     cuisiner     lire un livre
     parler à mes proches         mesurer la chance que j'ai
 Je vais éviter de maudire      de haïr     de rejeter la faute sur l'autre.
 Je vais me souvenir qu'il suffit
        d'une poignée d'individus pour semer la mort
        et d'une multitude pour défendre l'essentiel de nos valeurs : la liberté, l'égalité
                   la fraternité."  
             David Lallemand Pesleux


mardi, novembre 17, 2015

Le doux bruit d'une respiration au cœur du cyclone

"Je regarde la petite cour d'école, bien carrée, bien goudronnée, avec sa lumière plombée sur le préau et les quatre tilleuls muets. Quel essaim de mondes d'enfants disparus volette dans cette cour."
                Jean-Pierre Amette

Par-dessus les murs de l'école communale, des rires d'enfants, le tintement d'une cloche, les rangs se forment. On est à quelques centaines de mètres du Molenbeekistan dont se repaissent les Unes du monde après les attentats de Paris, et j'imagine les grands gosses qui se sont fait sauter vendredi jouant sous les mêmes tilleuls les mêmes jeux, avec les mêmes rires. A midi les mères les attendront à la porte de l'école pour qu'ils ne leur arrive rien de fâcheux sur la route du retour. Il règne dans ce quartier populaire et coloré où je suis né un calme étrange, à mille lieues des représentations qui en sont faites. C'est Henri Laborit je crois qui dans son Eloge de la fuite listait ce qui s'offrait à l'infortuné marin confronté à la tornade: rentrer au port, fuir au large ou se réfugier dans l’œil du cyclone. Une fraction de temps je m'imaginai être ce marin blotti, méditant sur les sources de la violence et les improbables rencontres qui la nourrissent. Étrangement, je n'en aimai mon quartier d'enfance et ses contrastes que davantage.  



Lu dans:
Jean-Pierre Amette. Journal météorologique. Ed des Equateurs. 2009. 155 pages. Extrait p.99,100
Henri Laborit. Eloge de la fuite. Robert Laffont. 1976.

dimanche, novembre 15, 2015

Sagesse pour temps orageux


"Je n'ai pas encore compris
comment fonctionne le monde,
mais je sais très bien
ce que le ciel exige de moi.
Le temps du gâchis est fini.
Maintenant, je pose la main
sur tout ce qui est beau."
Alexandre Romanès

A temps complexes, paroles simples comme en distille Alexandre Romanès le poète gitan, équilibriste, dresseur, nomade du cirque itinérant qu'il a fondé. Ancien illettré, ami de Jean Genet, il n'a appris à écrire qu'à l'âge adulte pour pouvoir publier ce qu’il vit et ce qu’il ressent. Cela nous donne une poésie essentielle, avare de mots inutiles mais désaltérante, qu'on aime relire les jours de ciel orageux et de mer agitée. 


Lu dans:
Alexandre Romanès. Paroles perdues.

samedi, novembre 14, 2015

Alep Paris


"Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n'ai pas sommeil."
               Lanzmann/Dutronc

Une série d'attaques simultanées a fait au moins 127 morts vendredi soir à Paris et dans la ville voisine de Saint-Denis. Grand corps malade, dont la fragilité fait écho à notre propre vulnérabilité intrinsèque, d'où l'effroi qu'elle suscite. Résister à la peur et à la simplification est un beau programme pour la semaine. 


vendredi, novembre 13, 2015

Dé-ménager


"Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, elles nous prolongent. Nos objets de longue compagnie ne sont pas moins fidèles, à leur façon modeste et loyale, que les animaux ou les plantes qui nous entourent. Chacun a une histoire et une signification mêlées à celle des personnes qui les ont utilisés et aimés. Ils forment ensemble, objets et personnes, une sorte d'unité qui ne peut se désolidariser sans peine."
        L. Flem

Le mot «déménagement» contient une négativité discrète : il s'agit de dé-ménager. On ne se contente pas de changer le lieu où l'on habite, on abandonne celui où l'on vivait, on ne le ménage plus. Déménager, c'est d'abord vider, jeter, mettre en cartons, démonter, déranger ce qui tenait jusqu'alors plus ou moins en place à l'intérieur de la maison. Tout y passe: les vieux papiers, les livres autrefois lus et maintenant oubliés, les bibliothèques où ils étaient rangés, les armoires et les vêtements qu'elles contiennent, les jouets des enfants, les lits, les chaises, les tables, les canapés, les assiettes et les verres, les disques, les photos, et puis tous ces objets inutiles ramenés des vacances... La liste serait presque infinie. Mais ce qu'on démonte, ce qu'on jette, bref ce qu'on défait et qu'on casse, c'est un espace de vie, un ensemble vivant, un espace organisé sémantiquement et fonctionnellement, une histoire qui s'est nouée. C'est un espace peuplé d'objets qui sont comme les compagnons familiers de notre existence quotidienne.  (..) Le déménagement est plus qu'un simple mouvement dans l'espace. On y fait plus que seulement changer d'endroit ou d'emplacement. Il existe certes des déménagements «positifs », ceux des débuts de la vie active, ceux qui accompagnent l'installation en un nouveau lieu de séjour auprès d'une personne ardemment désirée. Le déménagement est alors une sorte de promesse qui se réalise. Mais, lorsqu'il s'agit de quitter un lieu où l'on a longtemps vécu, le déménagement ressemble parfois aussi à une déchirure. A vrai dire, promesse et déchirure peuvent aller ensemble.
        JM Besse.

Une pensée pour notre cadette et sa famille qui (dé)emménagent aujourd'hui.
CV.

Lu dans:
Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages
Lydia Flem. Comment j'ai vidé la maison de mes parents. Seuil. La librairie du XX1e siècle. 2004, p. 50.

mercredi, novembre 11, 2015

Sagesse d'Alain

« Toute vérité devient fausse lorsqu'on s'en contente. »
          Alain



Lu dans:
Alain. Les marchands de sommeil. Camille Bloch. 1919

mardi, novembre 10, 2015

Un gars de Catteville. Armistice (2015)

"Pourquoi ça, que c'est une victoire? Sulphart déconcerté un instant, ne trouvant pas tout de suite les mots qu'il fallait pour exprimer son farouche bonheur. Puis sans même comprendre la terrible grandeur de son aveu, il répondit crûment: J'trouve que c'est une victoire, parce que j'en suis sorti vivant..."
            Roland Dorgelès. Les Croix de bois. 1919

"Non, c'est affreux, la musique ne devrait pas jouer ça ... L'homme s'est effondré en tas, retenu au poteau, par ses poings liés. Le mouchoir, en bandeau, lui fait comme une couronne. Livide, l'aumônier dit une prière, les yeux fermés pour ne plus voir. Jamais, même aux pires heures, on n'a senti la Mort présente comme aujourd'hui. On la devine, on la flaire, comme un chien qui va hurler. C'est un soldat, ce tas bleu? Il doit être encore chaud. Oh ! Être obligé de voir ça, et garder, pour toujours dans sa mémoire, son cri de bête, ce cri atroce où l'on sentait la peur, l'horreur, la prière, tout ce que peut hurler un homme qui brusquement voit la mort là, devant lui. La Mort: un petit pieu de bois et huit hommes blêmes, l'arme au pied. Ce long cri s'est enfoncé dans notre cœur à tous, comme un clou. Et soudain, dans ce râle affreux, qu'écoutait tout un régiment horrifié, on a compris des mots, une supplication d'agonie: « Demandez pardon pour moi... Demandez pardon au colonel... »  Il s'est jeté par terre, pour mourir moins vite, et on l'a traîné au poteau par les bras, inerte, hurlant. Jusqu'au bout il a crié. On entendait: « Mes petits enfants ... Mon colonel... » Son sanglot déchirait ce silence d'épouvante et les soldats tremblants n'avaient plus qu'une idée: Oh ! vite ... vite ... que ça finisse. Qu'on tire, qu'on ne l'entende plus ... »  Le craquement tragique d'une salve. Un coup de feu, tout seul: le coup de grâce. C'était fini. .. Il a fallu défiler devant son cadavre, après. La musique s'était mise à jouer Mourir pour la Patrie et les compagnies déboîtaient l'une après l'autre, le pas mou. Berthier serrait les dents, pour qu'on ne voie pas sa mâchoire trembler. Quand il a commandé: «En avant! » Vieublé, qui pleurait, à grands coups de poitrine, comme un gosse, a quitté les rangs en jetant son fusil, puis il est tombé, pris d'une crise de nerfs. En passant devant le poteau, on détournait la tête. Nous n'osions pas même nous regarder l'un l'autre, blafards, les yeux creux, comme si nous venions de faire un mauvais coup. Voilà la porcherie où il a passé sa dernière nuit, si basse qu'il ne pouvait s'y tenir qu'à genoux. Il a dû entendre, sur la route, le pas cadencé des compagnies descendant à la prise d'armes. Aura-t-i! compris? C'est dans la salle de bal du Café de la Poste qu'on l'a jugé hier soir. Il y avait encore les branches de sapin de notre dernier concert, les guirlandes tricolores en papier, et sur l'estrade, la grande pancarte peinte par les musicos :« Ne pas s'en faire et laisser dire ». Un petit caporal, nommé d'office, l'a défendu, gêné, piteux. Tout seul sur cette scène, les bras ballants, on aurait dit qu'il allait « en chanter une », et le commissaire du gouvernement a ri, derrière sa main gantée.
- Tu sais ce qu'il avait fait?
- L'autre nuit, après l'attaque, on l'a désigné de patrouille. Comme il avait déjà marché la veille, il a refusé. Voilà ...
- Tu le connaissais?
- Oui, c'était un gars de Catteville. Il avait deux gosses.
Deux gosses: grands comme son poteau ..."
                    R. Dorgelès. ibid


Il m'est arrivé de sourire des Poilus de 14-18, j'étais jeune, sot et opposé à la guerre du Vietnam comme tous les barbus des bourges sixties. Et maintenant, recopiant Dorgelès, "arrivé à la dernière étape, il me vient un remord d'avoir osé rire de vos peines, comme si j'avais taillé un pipeau dans le bois de vos croix."

Je nous souhaite de ne jamais avoir à vivre comme eux l'horreur de choix impossibles.
CV

Lu dans:
Roland Dorgelès. Les Croix de bois. 1919. Albin Michel. Extrait "Mourir pour la Patrie", chapitre IX. Réédition Livre de poche, p. 149 à 151.

lundi, novembre 09, 2015

Stockel, dans quel pays?


"Où donc sont partis trotter mes petits pieds ?
Que sont encore en train de saisir mes mains ?
Sur quelle pente roule en ce moment ma tête ?
Nous n’avons vraiment souci que de nos enfants."
        Eric Chevillard.

32 ans, de misère. Avec elle, deux petites pestes qui pénètrent dans le cabinet comme des balles magiques virevoltantes, on ne les retrouvera qu'à la fin et encore ils s'enfuient. Elle consulte pour leur mal à la gorge, leur hyperkinésie, des poux à l'école et son mal-vivre à elle, tenace "cela fait trois ans que je vous répète que je suis stressée, et vous ne faites rien." Ses gosses consulteraient-ils pour elle? Partie ce matin au travail en métro pour Thieffry, elle s'est retrouvée à Stockel, "Stockel, dans quel pays?" Un collutoire, des perles de valériane, quelques paroles d'encouragement, je les raccompagne jusqu'à la porte, mon sentiment d'impuissance est sans limite.


Lu dans :
Eric Chevillard. L'Autofictif. http://autofictif.blogspot.be/

dimanche, novembre 08, 2015

L'oiseau du réveil


"Le mérite du chant de cet oiseau tient à ce qu'il est dépourvu de toute connotation plaintive. Le chanteur peut facilement nous arracher des larmes ou nous faire rire, mais où est-il celui qui peut faire naître en nous une pure joie matinale? Quand, dans une humeur dolente, brisant l'horrible silence d'un trottoir en bois, par un dimanche ou bien quand je veille dans la maison en deuil, j'entends un coquelet chanter tout près ou au loin, je me dis qu'il y en a au moins un de nous qui va bien, et d'un coup je retrouve mes esprits. "
         Henry David Thoreau

Le recul de l'aube nous a privés d'un bonheur quotidien: le réveil aux chants d'oiseaux en fin de nuit. On n'imagine guère qu'ils n'aient leurs soucis, mais cela ne transparaît guère. Quand le chant se termine, on sait que le Soleil est là, et le chat. 



Lu dans:
Henry David Thoreau. De la marche. Ed. Mille et une nuits. 2003. 78 pages. Extrait p.66

vendredi, novembre 06, 2015

Sœur Anne ne vois-tu

"Qui est là
Personne
C’est simplement     mon cœur qui bat
Qui bat bien fort
À cause de toi
Mais dehors
La petite main de bronze
sur la porte de bois
Ne bouge pas."
    Jacques Prévert

 
Lu dans:
Jacques Prévert. Histoires. Gallimard. Folio N°119. 1963.  242 pages. 

jeudi, novembre 05, 2015

Ivresse de la fin de partie


"Lorsque, parvenu à l'automne de sa vie, on se retourne sur elle pour l'observer, l'image qui vient à l'esprit, plutôt que le chemin qu'on gravirait d'un pas régulier, est celle d'une partie d'échecs. L.e début de la partie donne toujours un grand sentiment de liberté et de sécurité. Les pièces nombreuses offrent d'innombrables possibilités; leur nombre met le joueur à l'abri des surprises: elles forment un glacis que, sauf erreur grossière, l'adversaire ne peut guère surprendre. La connaissance même approximative, des principes de l'ouverture permet de se garantir contre les mauvais coups. Paradoxalement la fin de partie, en diminuant le nombre des pièces en jeu, augmente les risques. Moins Il y a de pièces, plus le mouvement de chacune prend d'importance. Alors qu'en début de partie il semblait à peu près indifférent de placer son fou ou son cavalier ici ou là, désormais chaque coup compte; la moindre erreur entraîne la défaite. On devine confusément qu'il n'y a plus cinquante façons de gagner, mais une seule, et qu'il s'agit de la trouver. Simultanément, l'imbrication des pièces fait qu'il n'y a plus de camps, plus d'espace de sécurité. À tout instant l'adversaire peut débouler au cœur de mon dispositif.

Lorsqu'on est jeune - disons jusqu'à la quarantaine -, on se sent dans les mêmes dispositions que le joueur en début de partie. La vigueur du corps, ses capacités de récupération, l'abondance des  occasions et expériences de toutes sortes - amours, voyages, amitiés, plaisirs divers -, tout cela donne un sentiment de liberté en même temps que de sécurité. Quoi qu'on fasse, à condition de ne pas faire l'imbécile, on ne risque pas grand-chose. Si on se trompe, il suffit de tirer un trait et de repartir dans une autre direction. Avec l'âge il en va différemment. Comme le joueur en fin de partie, on n'a plus que quelques pièces à jouer : l'homme ou la femme avec qui on a fait sa vie, les enfants qui sont déjà grands, les projets qu'on n'a plus beaucoup de temps pour réaliser. Et comme lui, on découvre des risques multipliés: un accident peut anéantir celles ou ceux qu'on aime, un examen médical rétrécir la vie de vingt ans à quelques mois. Un mauvais choix, une mauvaise expérience, et il faut  désormais plus de temps et d'efforts pour s'en remettre. Quant aux projets, on doit décider ceux qu'on fera vraiment, car on ne peut plus réaliser tous ceux qu'on a rêvés. Si on se trompe, c'est encore du temps gâché avant la décrépitude finale. Bref, l'âge des essais, des erreurs fructueuses, des tâtonnements bénéfiques, des fautes pardonnées d'avance est révolu. Désormais, on vit avec le sentiment que chaque coup compte, et qu'un seul mauvais coup peut faire perdre la partie. Cela donne à l'existence un piment que la jeunesse ne connaît pas: tous les joueurs d'échecs savent que ce n'est pas au début de la partie mais à la fin qu'on éprouve les sensations les plus fortes et que le cœur se met à battre. C'est dans la finale que l'intensité du jeu atteint son sommet, parce que le risque y est porté à son paroxysme. Sans doute faut-il penser que ce plaisir propre à l'automne de la vie est une compensation pour tous les agréments perdus de la jeunesse."
        François Gauchet


Lu dans:
François Gauchet. Vieillir en philosophe. Odile Jacob. 2015. 205 pages. Extrait pp 158,159

Lieux de vie


"Les lieux de pleine habitation se rencontrent avant tout dans des moments vécus dont nous portons longtemps sur nous l'empreinte, dans cette ancienne chanson entendue avec des amis dans le bar de la plage, dans cette couleur du nuage au-dessus des toits après la fin de la moisson, dans ce repas partagé, dans la sensation de l'eau qui coule encore sur le corps longtemps après la pluie, dans ces fêtes populaires, dans ces langages particuliers qu'on ne parlait qu'ici. La liste pourrait, on le comprend, indéfiniment s'allonger de ces moments qui ont constitué les lieux dont je cherche à parler: les lieux où quelque chose a été vécu."
                Jean-Marc Hesse



Lu dans:
Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages. Extrait pp. 194,195

mardi, novembre 03, 2015

Heure d'hiver


"C'est une belle journée         la vie calme et vivante
avec juste la pensée sourde         (qu'on chasse doucement)
que cette fois-ci l'été         c'est vraiment bien fini
qu'on a changé l'heure         que les jours raccourcissent
les jours du jour         et les jours des vivants dans le jour
Il faudra chaque soir allumer     un peu plus tôt les lampes
et je ne sais plus quand déjà la nuit tombe
si j'entends l'oiseau Mélancolie chanter doucement dans la brume
ou bien l'enfant chassé de l'été pour rentrer à l'école
qui pousse un soupir en ouvrant ses cahiers
(..)
A la tombée du jour on ne sait pas non plus
si on a le cœur triste d'un jour déjà passé         d'une journée de moins
ou bien le cœur calme parce qu'on a vécu près de ceux qu'on aime
ou simplement des sentiments brouillés         vaguement métaphysiques
Les lumières de la nuit tremblent dans la brume."
                Claude Roy

Moment paisible entre le crépuscule et la nuit où les images de la journée défilent, vaporeuses, L'attention ne se fixe plus sur rien, comme durant les longs voyages en train ou en contemplant une pluie torrentielle, quelques feuilles d'automne accrochées au manteau. On repense à ceux qu'on aime, juste avant de s'envoler dans les songes. C'est bien.


Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. Gallimard. NRF. 1990. Extraits pp 58, 117

lundi, novembre 02, 2015

Sagesse de la montgolfière


"A ce moment, on se dit qu’une simple épingle suffirait à crever la montgolfière."
    Pierre Rimbert.

Hier se sont élevées les dernières montgolfières, mettant à profit des conditions climatiques idéales avant la longue trêve hivernale. Merveilleuses de légèreté, d'équilibre et de maîtrise des vents contraires de l'existence, elles nous émeuvent par l'impression de vulnérabilité extrême qu'elles dégagent. Elles emportent dans le ciel irisé nos rêves et nos craintes. 


Lu dans :
Pierre Rimbert. La guerre des bougons. Controverse intellectuelle ou cirque médiatique. Le Monde Diplomatique. Novembre 2015.

dimanche, novembre 01, 2015

Sagesses de l'au-delà


Une vie sans fin serait inhumaine. Déjà dans la Grèce ancienne la perfection coïncide avec la finitude: ce qui n'a pas de fin est incomplet. Une vie acquiert tout son sens à son terme, quand le cercle se ferme, "nul ne pouvant juger du bonheur ou du malheur d'un homme avant sa mort" (Sophocle,  Trachiniennes)
            Emilio Mordini

L'éternité c'est long vers la fin, s'amusait Woody Allen. S'était-il inspiré du mythe grec d'Eos, déesse de l'Aurore, qui demanda à Zeus de conférer l'immortalité à son époux Tithon ce à quoi il consentit. Mais elle oublia de demander en même temps la jeunesse éternelle. Tithon devint de jour en jour plus vieux, plus grisonnant et plus ridé; sa voix se fit chevrotante et Éos, fatiguée de s'occuper de lui comme un enfant, l'enferma dans sa chambre à coucher où il devint une cigale.  Toute ressemblance avec une situation vécue ou actuelle est bien sûr fortuite, même si notre médecine se veut quelquefois l'égale de Zeus. Ses bénéficiaires, repus de jours, entonneraient volontiers l'antique complainte: 
  
"Relâchez-moi donc et rendez-moi à la terre
que je retrouve ma beauté matin après matin
que j'oublie ces jours vides
accroché pour toujours aux ailes d'un rayon d'argent." (Sophocle)

Je vous souhaite une belle fête de Toussaint, lumineuse comme l'est le souvenir de certains de nos proches disparus.
CV

Lu dans:
Sophocle. Trachiniennes, 1, trad. Par R. Torrance. Houghton Mifflin, 1966).
Emilio Mordini. Tithonus and Eos. Hektoen International Journal  Fall 2015 nov. 2015

samedi, octobre 31, 2015


     "On ne perd jamais
soit on gagne
soit on apprend"


vendredi, octobre 30, 2015

Papillons de bonheur


"La matinée était chaude et magnifique, l'air immobile et les fleurs, ouvertes comme des bouches à la lumière, palpitaient imperceptiblement, exprimant la joie infinie d'exister. Pour couronner cette sensation d'extase, deux papillons blancs, enivrés de lumière et de chaleur, allaient de l'une à l'autre de ces fleurs, s'éloignant un moment dans le ciel bleu, comme hésitant sur leur choix, mourant de bonheur."
    Anna Maria ORTESE

... belle évocation sur les rivages diaphanes de la mémoire par ce temps de Toussaint.



Lu dans:
Anna Maria ORTESE. Aurora Guerrera et autres nouvelles. Actes Sud. 2008. Traduit de l'italien par Claude Schmitt et Marguerite Pozzoli. 440 p. Extrait p. 143.

mercredi, octobre 28, 2015

Sagesse des petits poissons


"J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie."
            Louis de Funès

En 1995 j'observai à la pointe du pier de Bournemouth un jeune garçon s'acharner sur un petit poisson qu'il venait de pêcher, le rouant de coups jusqu'à ce qu'il arrête de bouger. Il entama à ce moment une parodie de Kung Fu, jetant pieds et poings en avant comme s'il avait vaincu un requin de belle taille. Son père riait, et je ne sais lequel des trois était le plus à plaindre du père, du fils ou du poisson, tant cette scène paraissait dérisoire et vaine. Bournemouth fut élue en 2007 "cité la plus heureuse du Royaume Uni", ce qui accrut ma perplexité quant à l'origine de la violence qui nous habite et mon inquiétude de ce qui peut se passer dans la tête d'enfants habitant les cités les plus déshéritées. 


Loin des chiffres comptables


"Le Grand Feu de Matheson a été le plus meurtrier. Deux cent quarante-trois morts. Ce sont les chiffres officiels. Ils ne comptent pas les prospecteurs, les trappeurs, et les errants, ces êtres qui n'ont pas de nom, pas de nationalité, qui n'existent pas, qui vont d'un endroit à l'autre. On en retrouvera quelques-uns dans des ruisseaux asséchés, mais la plupart ne formeront qu'un petit tas d'os calcinés que le vent emportera loin des chiffres comptables."
        Jocelyne Saucier.

L'interminable comptabilité des "errants, ces êtres qui n'ont pas de nom, pas de nationalité, qui n'existent pas, qui vont d'un endroit à l'autre" se terminera-t-elle un jour? Image émouvante hier du sauvetage inespéré d'un bébé en mer, et de sa famille qui le retrouve. D'autres n'auront pas cette chance, ne laissant même pas un petit tas d'os calcinés. Observant ces parents et ce bambin tellement normaux, je les imagine quelques mois plus tôt dans ce qui devait être leur maison, prenant un petit-déjeuner pareil au mien, avant de partir au travail. Dans quelques minutes, le journal télévisé fera place à Spécial Taratata. Nuit agitée, petit vertige passager. Ce doit être le passage à l'heure d'hiver.   


Lu dans:
Jocelyne Saucier. Il pleuvait des oiseaux. Ed. XYZ 2011. Folio. 5874. 220 pages

mardi, octobre 27, 2015

Vivats la vie va


«Quand vous entendez le bruit des applaudissements, vous savez qu’il est temps de s’en aller.»
            Jacques Chardonne

dimanche, octobre 25, 2015

Dove ten vai, mia vita ?


"Elle vint toute vêtue de blanc, d’un blanc aussi pur que son esprit :
Sa face était voilée, mais pas pour ma vue imaginée :
Amour, douceur, bonté rayonnait en sa personne
Si clairement, plus que jamais aucun visage n’émit de joie.
Mais, Oh ! comme pour m’embrasser elle s’inclina,
Je m’éveillai, elle s’envola, et le jour me rendit ma nuit. "
        John MILTON (1608-1674)

La beauté pure de l'Orféo de Monteverdi s'élève sous les arches de pierre du Dôme de Milan. Le mythe d'Orphée guidant Eurydice hors des Enfers et la perdant à jamais pour l'avoir contemplée imprègne le lieu d'une magie indéfinissable, alliant le plaisir des yeux, des oreilles et de l'esprit. Ils sont un petit millier, assis silencieux dans les travées centrales de la cathédrale, à laisser vagabonder leurs pensées vers ce destin ancestral et si actuel: l'être humain peut tout perdre en voulant tout gagner. On est humble dans ces moments-là. 


mardi, octobre 20, 2015

Sauver le poisson rouge


"- Mon poisson rouge a crevé, je dis. J'ai perdu mon boulot. Mon mec m'a plaquée.
- Dans quel ordre ?
- Le poisson à la fin."
        Claudie Gallay

Infiniment triste, infiniment drôle et juste. Peut servir d'incipit au cours de médecine générale: face à la détresse accueillir le récit, nommer les plaies, les hiérarchiser, discerner les urgences est déjà un début de guérison. Le poisson rouge ne fait hélas plus partie des choses que l'on peut sauver. 



Lu dans:
Claudie Gallay. Seule Venise. Actes Sud. Babel. 2006. 304 pages. Extrait p.41
Du même auteur : Les déferlantes ; L'amour est une île ; Une part du ciel  ; Dans l'or du temps.

dimanche, octobre 18, 2015

Quand le laid se fait vintage


"La beauté cachée
Des laids des laids
Se voit sans
Délai délai."
        Serge Gainsbourg

Intermarché a fait de la distribution des produits moches un argument de vente, proposant 30 % moins cher des produits non conformes aux standards, parmi lesquels les fruits et légumes "gueules cassées".  L'effet médiatique et l'emballement des réseaux qui s'en donnent à cœur joie sur un thème aussi rassembleur ont été immédiats, ressentis par une hausse du trafic en magasin et des ventes. La quête éperdue de la perfection et d'un respect des normes vacillerait-elle au bénéfice d'une simple envie d'exister, le consommateur lambda pas beau pas riche pas malin se découvrant de la tendresse pour ces produits qui somme toute lui ressemblent? 



Lu dans:
Olivier Standaert. Le beauté cachée des laids. La LIbre Entreprise. samedi 17 octobre 2015. p. 4

samedi, octobre 17, 2015

En toute discrétion


À Orval, Frère Lode me raconte qu'il effectua son service militaire comme secrétaire de l'évêque responsable des armées. Ce Padre avait grade de général. Il se déplaçait donc dans une voiture assez luxueuse pilotée par un chauffeur. Il était parfois accompagné d'un autre aumônier. Les distances étaient longues, et monsieur l'aumônier en chef ne soufflait mot. Deux ou trois heures de silence ... À l'arrivée, il se tournait vers son convive et lui disait rieusement : « Tout ceci entre nous, bien entendu! »
            Lucien Noullez


Lu dans:
Lucien Noullez. Caresser les jours. Journal 2005-2006. Editions du Pairy. 247 pages. Extrait p.174

vendredi, octobre 16, 2015

Comme une pépite offerte

"Ce doit être ça, l’amour : quand le regard de l’autre voit en vous ce que vous ne voyez pas vous-même, l’extrait comme une pépite dorée et vous l’offre."
         Catherine Pancol

Quand la beauté des mots d'aujourd'hui rejoint celle venue du fond des temps, comme on peut le lire dans le Cantique: "J'ouvre à mon amour / Tout moi est sorti à ses mots."


Lu dans:
Catherine Pancol. J'étais là avant. Ed. Le Livre de Poche. 2001. 245 pages
Le Poème. Cantique des Cantiques. La Bible Bayard. Ed. Bayard. 2001. Extrait p. 1620

jeudi, octobre 15, 2015

Les gens qui doutent


"J'aime les gens qui doutent
moitié dans leurs godasses
et moitié à côté
ceux qui paniquent
qui n'auront pas honte
de n'être au bout du compte
que des ratés..."
        "Les gens qui doutent", Anne Sylvestre, 1977

mercredi, octobre 14, 2015

Ce que le vide est à l'essieu


"Je n'ai jamais connu qu'avec toi ce sentiment d'être au moyeu de la roue, là où le mouvement est repos".
            Jacques de Bourbon Busset

Mystère de ces rencontres qui nous font progresser sans trépigner, découvrir le mouvement sans l'agitation, connaître une "vibration dans un espace très limité" comme la décrit Musil.


Lu dans:
Jacques de Bourbon Busset. L'absolu vécu à deux. NRF. Gallimard. 2002. 124 pages. Extrait p.50

mardi, octobre 13, 2015

En terre de solitude


"Vieillir, c'est voir mourir."
Lucien Noullez

A 85 ans, il "a fait" le Marché annuel à la recherche de son passé. Il y a vingt ans il n'avait pas assez de ses deux mains pour saluer le monde, cette fois il n'a rencontré en une journée qu'une personne, à peine connue. A cinq ans, il s'était égaré de ses parents sur la plage bondée de Blankenberge et avait erré durant deux heures à la recherche d'un visage familier. C'est le même sentiment éperdu qu'il a éprouvé cette fois, en pire, et en plus long. 

Lu dans:
Lucien Noullez. Caresser les jours. Journal 2005-2006. Editions du Pairy. 247 pages. Extrait p.66

dimanche, octobre 11, 2015

Emplacement réservé


"Voilà. Ma fille avait obtenu une place. Oh, ce n'était pas une place au soleil, loin s'en faut, mais c'était une place sûre, qu'elle occuperait toute sa vie."
        Corine Jamar.

"Aujourd'hui, sale temps dans ta tête. Morosité, mauvaise humeur. Tout t'agace, même toi."(*) Après avoir obtenu de haute lutte pour sa fille handicapée un "emplacement réservé", ce rectangle de peinture blanche tracé à même le bitume devant la maison, une mère tente difficilement de l'occuper en délogeant à longueur de semaine les conducteurs étourdis qui le squattent. Combat emblématique contre les mille et uns chausse-trappes d'une existence "normale" habitée par le handicap. Combat contre les autres autant que contre soi-même, que ce roman aux teintes autobiographiques croque avec a(hu)mour. On connaissait de Corine Jamar la "femme couchée sur le dos" et celle qui avouait "Soit dit entre nous, j’ai peur de tout", on y découvre une femme debout qui n'a plus peur de rien.


Lu dans:
Corine Jamar. Emplacement réservé. Le Castor Astral. 2015. Vient de paraître.
Parus au Castor Astral: Soit dit entre nous, j’ai peur de tout (2012), et On aurait dit une femme couchée sur le dos (2014)
(*) Christophe André. Sérénité, 25 histoires d'équilibre intérieur. Odile Jacob. 2012. 160 pages. Extrait p.23

samedi, octobre 10, 2015

Un petit pas pour l'homme


On fait des montagnes / avec ce qu’on peut."
        Jacques Brel . La bière.

Il ne marchait plus. Ce matin il a fait trente pas. L'Everest vaincu en chambre. 

jeudi, octobre 08, 2015

Le poids des puces


"Cela peut encore servir."

Phrase terrible. De la petite tasse ébréchée à la gabardine que portait le père, je garde donc je suis. Cela porte un joli nom: les encombrants.


Nuages, merveilleux nuages


"Si je devenais nuage
Je trouverais un nuage
Qui serait toi."
            Eugène Guillevic

Léger comme tulle au vent, j'apprécie ce petit plus qui, le matin, aime annoncer une belle journée.

Lu dans:
Eugène Guillevic. Possibles futurs. Lyriques. 1989

mercredi, octobre 07, 2015

Sagesse de la source


"Le bruit très bas     à peine si on l'entend
de la source timide     cachée sous la verdure
entre les menthes     les guimauves le cresson
la source qui fait modestement son travail de source
mais va rejoindre par de très longs chemins
l'océan Atlantique."
        Claude Roy

Au terme d'une journée tissée d'activités infiniment modestes, dans lesquelles beaucoup se reconnaîtront, surgit le doute quant au sens de toute activité humaine. J'aime écouter à cet instant le bruit très bas de la source qui fait modestement son travail de source, ou comme le dit Philippe Claudel de l'homme qui aura tenté modestement de faire  son travail d'homme. 


Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. Gallimard. NRF. 1993. 271 pages. Extrait p. 157.
Philippe Claudel, RTBF 5 octobre 2015. Entrez sans frapper.

mardi, octobre 06, 2015

Y a-t-il quelqu'un?


«Dieu nous rend souvent visite, mais la plupart du temps, nous ne sommes pas chez nous. »
            Maître Eckhart (1260-1328). Conseils spirituels

La spiritualité de Maître Eckart a été supplantée par la pleine conscience, le yoga ou l'éveil, mais la question de l'"être à soi" demeure entière. Comment éviter le divertissement de Pascal, cette absence à nous-même et vérifier à intervalle régulier "s'il y a quelqu'un là-dedans?» et le cas échéant où nous sommes. 


Lu dans:
Christophe André. Sérénité, 25 histoires d'équilibre intérieur. Odile Jacob. 2012. 160 pages. Maître Eckart cité p.83

lundi, octobre 05, 2015

Un silence complice


Mmamihlapinatapei (trad. "silence très expressif")
        nom commun, en langue de Terre de Feu.

Il est des noms communs exceptionnels. On sait toujours lorsqu'un mamihlapinatapei vient de se produire. Il s'agit de cet instant où deux personnes, de chaque côté d'une table ou d'une pièce, échangent un regard durant lequel elles partagent quelque chose de privé et tacite. Lorsque chacun sait que l'autre comprend et approuve ce qui vient d'être exprimé. Il peut s'agir d'un moment de complicité amoureuse, mais également d'humour ou de bienveillance. Un terme aussi charmant qu'intraduisible. En connaîtrons-nous aujourd'hui? C'est tout le bien que je vous souhaite. 


Lu dans :
Christopher Moore. Les plus jolis mots du monde. Albin Michel. 2006. 160 pages

samedi, octobre 03, 2015

Classe inversée


"Considérez votre nature d'hommes :
Vous n'avez pas été créés pour vivre
comme des brutes,
Mais pour chercher à acquérir vertu
et connaissances."
            Dante

Jamais on ne vit classe plus attentive, ni maîtresse plus convaincante. Au centre d'un cercle improvisé, elle a la conviction de sa jeunesse et aligne en phrases simples les nouvelles du monde: la tuerie d'étudiants en Oregon, les réfugiés venus par la mer jusqu'à Lesbos et leur interminable périple à-travers la Macédoine, le sommet des Nations Unies à New-York, le concert de Stromae à Madison Square en présence du premier ministre belge. Elle prononce les mots difficiles en articulant et en expliquant - deu-xième amen-de-ment de la Cons-ti-tu-tion amé-ri-caine - sans esquiver ni simplifier, rien n'est assez compliqué que pour ne pas être compris. Certains opinent de la tête pour signifier qu'ils ont tout saisi, d'autres complètent les phrases en suspens, d'aucuns somnolent doucement. Ils ont tous entre 80 et 100 ans, et savourent cette leçon quotidienne comme une liqueur rare. Cela se passe dans mon quartier, en maison de repos et l'enthousiasme de la jeune ergothérapeute est communicatif. Me revient le beau roman d'Alice Ferney, récit d'une libraire assurant la lecture dans un camp d'enfants gitans "dans la grâce et le dénuement", et sa foi dans la beauté des choses humaines. 

Lu dans :
Dante, La Divine Comédie, "L'Enfer", chant XXVI. Paroles d'Ulysse à ses compagnons.
Phrase reprise en exergue de: Alice Ferney. Grâce et dénuement. Actes Sud 1997. 291 pages.

vendredi, octobre 02, 2015

Entretemps, la vie


Un temps viendra      seule certitude
où moi aussi                 je m'en irai
de la terre à la terre     de la lumière au feu
rendu aux flots tourbillonnants de la mer
ou emporté vers le ciel par quelque rapace     lambeau de chair morte
insignifiant et ultime voyage
ce temps viendra  

on se souviendra
de comment j'ai vécu        seule chose qui importe
et cela aussi             assez rapidement
s'estompera dans le temps
        Carol Snyder

Dans la très sérieuse revue médicale BMJ (British Medical Journal), soudain ce court poème. La quête du sens se débusque dans les endroits les plus inattendus.

Lu dans:
Carol Snyder Halberstadt. In the meantime, Life.  BMJ  septembre 2016.

jeudi, octobre 01, 2015

Octobre


"Le vent fera craquer les branches
La brume viendra dans sa robe blanche
Y'aura des feuilles partout
Couchées sur les cailloux
Octobre tiendra sa revanche
Le soleil sortira à peine
Nos corps se cacheront sous des bouts de laine
Perdue dans tes foulards
Tu croiseras le soir
Octobre endormi aux fontaines
Il y aura certainement,
Sur les tables en fer blanc
Quelques vases vides qui traînent
Et des nuages pris aux antennes
Je t'offrirai des fleurs
Et des nappes en couleurs
Pour ne pas qu'Octobre nous prenne
On ira tout en haut des collines
Regarder tout ce qu'Octobre illumine
Et sans doute on verra apparaître
Quelques dessins sur la buée des fenêtres
Vous, vous jouerez dehors
Comme les enfants du nord.
Octobre restera peut-être."
                          Francis Cabrel. Octobre.


mercredi, septembre 30, 2015

Les épaisseurs du silence


"Tout a commencé avec le bruit d'une mouche. D'habitude, c'est agaçant, et là, non: c'est apaisant. C'est juste la vie. Comme le petit nuage qui passe dans le ciel. Comme les miettes sur la table de la cuisine déserte. En cette après-midi d'été et de vacances, certains font la sieste, les autres sont partis en balade. Et toi, tu es resté là, à bouquiner et à ne rien faire. Tu viens d'entrer dans la cuisine, et tu regardes autour de toi, tu écoutes le silence, ce silence habité: le tic-tac de l'horloge, le ronronnement du vieux frigo. Et la mouche. Le bourdonnement dure quelques secondes, puis disparaît: la bestiole a trouvé la sortie. Dans le sillage de son vol, un peu plus de silence. Et une drôle d'impression. Comment ça s'appelle, cette douceur sans cause précise, ce sentiment que tout est à sa place et que tu n'as plus besoin de rien? C'est ça, la sérénité?"

En quelques mots qui ne racontent rien, une description des intensités du silence et de la paix intérieure.
 

Lu dans :
christophe André. Sérénité, 25 histoires d'équilibre intérieur. Odile Jacob.2012.160 pages. Extrait p.7