samedi, avril 12, 2014

Sagesse du petit Iliouchetchka


"Il suffit de quelques secondes
pour effacer un monde".

Relire Dostoïevski (La mort du petit Iliouchetchka) : "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette un croûton de pain pour que viennent les petits moineaux. Je les entendrai voleter et ça me fera une joie de ne pas être seul en dessous".  Et les mots d'Aliocha aux enfants qui l’ont accompagné sur la tombe: «Mes petits enfants, n’ayez pas peur de la vie…».

Ce matin, précédant le lever du soleil, l'habituelle symphonie des oiseaux s'éveillant un à un nous réveille. La vie dans la ville. Et le souhait d'accueillir des oiseaux sur sa tombe y trouve toute sa symbolique. Comme il est précieux dans les moments de mort de trouver sur sa route une main qui nous dise: n'ayez pas peur de la vie. 


Lu dans:
Dostoïevski. Les Frères Karamazov.

vendredi, avril 11, 2014

Qu'est-ce qui fait ..

" ... qui fait pleurer de rire
et vous fait courir
à minuit sous la pluie
sous la pluie      sans manteau
en gueulant qu'il fait beau
en gueulant que la vie
'y a rien de plus joli
avant         juste avant
d'aller se foutre à l'eau...
...            l'amour."
    Michel Vaucaire
 

mercredi, avril 09, 2014


"La moitié des gens désapprouvent le chef, surtout s'il fait un choix équilibré."
Proverbe africain, cité par le président Moncef Marzouki (Tunisie)


En relisant Alain-Fournier

"Il allait seul
Dans les allées,
Abandonné
Par son enfance."
        Guillevic

Entendu sur La Une à 13h30 le beau récit qu'Ariane Charton nous fait d'Alain Fournier, tué au front en septembre 1914. Revisitant quelques pages du grand Meaulnes, son unique roman où il évoque la sortie de l’enfance, l’amour et le mystère d'un amour impossible, récit largement autobiographique, on reste pensif en apprenant que son auteur avait été refusé trois fois au concours d'entrée de Normale Sup et à la carrière d'enseignant. Enfant d'une époque où la lenteur n'était pas une tare, il met trois ans pour rédiger Le Grand Meaulnes, entamé au moment précis où il scelle une longue histoire amoureuse qui l'a épuisé. Publié en 1913, il rate le prix Goncourt derrière Le Peuple de la Mer de Marc Elder, l'année même où Marcel Proust publie Du côté de chez Swann sans que ce roman devenu emblématique soit retenu dans la liste finale. Un jury peut se tromper... Il meurt quelque mois plus tard, sans deviner le nombre de lecteurs dont il façonnera l'imaginaire amoureux. 

"Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l'escalier du grenier ; je m'asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l'étroite cuisine où vacillait la flamme d'une bougie. Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes."
 "Agrippé au corps inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la bouche — des cheveux morts qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée — tant aimée..."


Lu dans :
Eugène Guillevic. Du domaine. Gallimard 1967
Un jour dans l'histoire. Nicolas Blanmont. La Une 8 avril 2014.
Ariane Charton. Alain-Fournier. Folio biographies 108. Gallimard. 2014. 416 pages. 

dimanche, avril 06, 2014

Sagesse de Montaigne

"Une coutume établie, fût-elle injuste ou déraisonnable, vaut-elle mieux que les risques imprévisibles engendrés par son abolition? "
     Montaigne

La question de Montaigne a habité mes réflexions ces derniers jours, la confrontant à divers événement sociétaux ou politiques récents. Elle apparaît réductrice, toute transformation des coutumes ne succédant guère à leur abolition mais à la superposition par couches de pratiques qui, soit les enrichissent, soit les supplantent en douceur par la force de l'évidence. Le cours "apprentissage de la règle à calcul, théorie et pratique" donné ne première candi dans nos jeunes années n'a pas résisté longtemps à l'apparition des calculettes électroniques. Ni la cassette audio, ni le vote censitaire, ni le traitement par la saignée ou les ventouses. 

samedi, avril 05, 2014

Le mystère humain

"Peu à peu, le « comment » se précise, le « pourquoi » se construit, les complicités extérieures sont amplement démontrées. Mais les ressorts essentiels de ce génocide de voisinage par lequel un peuple a marché sur sa conscience pour détruire une part de lui-même demeurent à démonter. Même si on croit que tout a été dit sur le génocide des Tutsis du Rwanda, en réalité l’essentiel demeure un mystère, celui de la nature humaine."
        Colette Braeckman



Inlassablement on lit les billets de Colette Braeckman racontant l'Afrique avec la même ferveur. Elle fait partie de ces personnes rares qui non seulement nous rendent plus intelligents, mais meilleurs. 


Lu dans:
Colette Braeckman Le mode opératoire du génocide:les artisans de la mort. Le Soir. 2 avril 2014.

vendredi, avril 04, 2014

« Qu'est-ce qu'ils lui font? Rien de vraiment terrible finalement. Ils ont obligé Blue à ne rien faire. Ils l'ont rendu inactif au point que sa vie se réduit à presque rien, presque aucune vie. Comme un homme condamné à rester assis dans une pièce pour lire le même livre tout au long de sa vie. »
    Paul Auster

     
Lu dans:
Paul Auster. The New York Trilogy. Faber & Faber. 2004, p. 171  

jeudi, avril 03, 2014

"Le malheur est le père du bonheur de demain."
Albert Cohen

mercredi, avril 02, 2014

Sagesse du quotidien

"Je marche le long du boulevard, portant un sac trop lourd, un fatras inutile. L'air est irrespirable. Les voitures, pare-chocs contre pare-chocs, les quelques autobus immobilisés en travers des carrefours, le camion à contresens qui tente de démarrer ne grondent plus mais s'unissent dans une sourde vibration. La gare de l'Est au bout de la perspective ressemble à un mirage tant elle tremble dans la chaleur des gaz d'échappement. Un jeune homme me bouscule, qui avance à grands pas, puis se retourne vers moi : «Tu traînes !»
    Pierre Cassou-Noguès


Petite scène de rue, petite scène de vie. En consultation, cela se traduit par "je ne sais pourquoi, mais le soir j'ai souvent la migraine."


Lu dans :
Pierre Cassou-Noguès. La Mélodie du tic-tac: et autres bonnes raisons de perdre son temps. Flammarion. 2013. 301 pages. Extrait p. 247

mardi, avril 01, 2014

Petite chômeuse

"Elle arrive systématiquement deuxième aux concours d'entrée dans les administrations, et quand ils en prennent plusieurs, juste à la limite qui fait qu'elle n'est pas prise. Elle a passé le concours des Impôts, de la Sécurité sociale, celui de la DRAC de sa région, elle a rendez-vous pour un poste dans un hôpital de la côte atlantique, elle marche sur la digue en réfléchissant à son entretien du lendemain, et en se demandant comment ce serait de vivre dans cette petite ville si elle est prise. Le ciel est gris. Mais il y a la mer, l'horizon. Elle retourne à son hôtel. Elle essaye de dormir, et le lendemain matin elle y va. Une femme la reçoit dans un petit bureau qui donne sur des arbres, au bout d'une heure de conversation lui dit qu'elle a des qualités mais qu'il faut qu'elle prenne un peu de bouteille, et lui sourit en la raccompagnant dans le hall. En sortant, elle passe sa main sur son ventre plat dessiné par le haut de sa jupe beige qui s'évase vers le bas, elle remonte à son hôtel par la digue pour aller chercher sa valise, le vent plaque le tissu sur ses cuisses. »
    Christine Angot. La jeune chômeuse.

Elles se prénomment Estelle, Céline, Allison, Imad, Sandie ou Tamara et un seul nom: Demandeusedemploi. On les regarde drôle, chuchote, suggère, soupèse, élabore les mille raisons qu'elles ont à ne pas travailler alors qu'elles ont un diplôme. On devrait être interdit de parole et de commentaire quand on n'a pas soi-même connu l'éprouvante quête d'un emploi dans une société en décroissance douce. 
 

Lu dans:
Christine Angot. La petite foule.  Flammarion 2014. 255 pages. Extrait p.20 

dimanche, mars 30, 2014

Clair obscur

"L'intensité de l'amour se mesure non pas à son éclat, mais à son enfouissement."
Alfons Van Steenwegen

Me revient le sobre récit du lien resté discret qui sut unir par-delà leurs voeux religieux, l'éloignement géographique et la différence d'âge un vieux moine respecté et une religieuse qui ne l'était non moins. Une sorte de pudeur leur faisait éviter de nommer amour ce sentiment qui "trace son sillon dans le sol de la vie, comme une charrue, à travers ronces et rocailles, qui s'enracine dans l'être avec une solidité d'autant plus grande qu'elle ne mesure pas les années. C'est ainsi que l'amour se vit dans le clair-obscur du matin ou du soir."  Héloïse partant sur la route, au terme d'une longue existence marquée par la séparation physique, retrouver le convoi qui lui ramène la dépouille de son inoublié Abélard, aurait pu écrire ces lignes. Et chacun de nous qui connut la chance d'un amour.

Lu dans:
Alfons Van Steenwegen. La vie à deux: mode d'emploi .Bruxelles. De Boeck. coll.Comprendre. 2013

Ivresse

"S'enlivrer: être ivre de livres."
        La semaine de la langue française (15-23 mars 2014)

Saoul de lire. Longues journées estivales de mon enfance passées un livre à la main, ne réatterrisant dans la réalité que le soir les yeux emplis d'images des Caraïbes, du Groenland ou de Macao. Mes pas dans l'univers de Bob Morane, des contes et légendes de la collection Roitelet/Durandal, de Paul d'Ivoi, de la comtesse de Ségur alias Rostopchine égérie du martinet et de la privation de dessert. Tout Cronin et tout Verne suffisaient à peine à ma boulimie de lectures, procurant une euphorie mêlant la fiction, la géographie, la soif d'apprendre et le parfum entêtant des lilas sous lesquels je trouvais refuge. La lecture ouvre l'aventure aux moins audacieux, dont je faisais partie, et m'est demeurée une compagne fidèle.  



Lu dans:
Michel Field, interrogé par Jean-Claude Vantroyen. Faut-il se débarrasser de sa bibliothèque? Le Soir. Les livres. 15-16 mars 2014. p. 37
Michel Field. Le soldeur. Julliard. 2014. 350 pages

samedi, mars 29, 2014

Sagesse des bibliothèques

"Une bibliothèque, c'est aussi des couleurs. Depuis l'enfance où la tranche rose du Club des cinq ou du Clan des sept, et la tranche verte d'Alice, d'Alice détective et des aventures de Michel ou des Six Compagnons, semblaient former deux bandes rivales qui auraient choisi chacune leur totem. Et que dire du rouge flamboyant, aux dessins bleu et or, de l'intégrale Hetzel de Jules Verne qu'il avait expressément commandée pour l'anniversaire de ses dix ou onze ans et qui, depuis plusieurs décennies maintenant, voisinait avec une autre intégrale, celle-ci bleu et or et aux volumes plus petits des éditions Rencontre Lausanne? Et du rouge carmin des œuvres de la comtesse de Ségur (initiation aux raffinements adultes de l'éducation anglaise ?) qui figuraient en bonne place dans la bibliothèque de sa grand-mère, et sur lesquelles il se précipitait, chaque été, dès le premier jour de vacances où il les retrouvait dans son village natal ?
Comment évoquer la légendaire «Petite Collection Maspero» où quelques générations avaient appris le b.a-ba de la Révolution, sans rappeler ce singulier feu d'artifices (à tous les sens du terme, il le savait aujourd'hui) qu'elle offrait à elle seule; le saisissant contraste entre la gaieté des couvertures multicolores, du rouge vif, évidemment, au vert profond en passant par l'orangé et toutes les nuances du bleu, marine, mer du Sud, turquoise - et l'austérité, la violence, la révolte des pages qu'elles recelaient."
            Michel Field.



Lu dans:
Michel Field. Le soldeur. Julliard. 2014. 350 pages. Extrait p.89  

vendredi, mars 28, 2014

Masques

"Un jour par an, le Mardi gras par exemple, les hommes devraient retirer leur masque des autres jours."
Claude Aveline 

mercredi, mars 26, 2014

El Camino de vida

"Qu'est-ce que la science, si ce n'est un long processus d'erreurs rectifiées?".
 Gaston Bachelard

L'assertion confortera sans doute les bonnets d'âne assis au fond des classes, et nous tous peut-être. Ce qui vaut pour la science ne s'appliquerait-il pas aussi à l'existence humaine, longue succession d'échecs, de réussites, de demi-vérités et de doutes, laissant une impression de chaos qui ne se dissipe que lorsqu'on se retourne sur le long chemin parcouru. Route incertaine sur laquelle, pareils aux marcheurs d'Emmaüs, ce qui nous sépare, nous distrait de la rencontre de l'autre et paraît nous en éloigner - malentendus, rendez-vous manqués, promesses non-tenues - se révèle parfois au bout de compte ce qui nous rapproche. 



Lu dans:
Michel Field. Le soldeur. Julliard. 2014. 350 pages. Rxtrait p.55 

mardi, mars 25, 2014

Je t'haine moi non plus

« Maintenant tu peux la rendre. »

La petite phrase, révélatrice, a échappé à ce garçon de 3 ans après avoir jeté un coup d’œil rapide à sa petite sœur, une heure à peine après sa naissance. Préparé de longue date à la venue du bébé par une mère attentive, il résume mieux que de longs articles la crainte atavique d'être supplanté. La jalousie appartient au patrimoine commun de l'humanité, et au mien sans aucun doute.  
 

 
Lu dans:
Béatrice Copper-Royer. De l’enfance à l’âge adulte, la jalousie nous gâche la vie. Blog. La famille sens dessus dessous. 22 mars 2014. http://famille.blog.lemonde.fr/2014/03/22/de-lenfance-a-lage-adulte-la-jalousie-nous-gache-la-vie/

lundi, mars 24, 2014

La musique en bandoulière


 « Vous n’apprenez rien
vous ne transmettez rien     couvant la haine
mes frères             pourquoi cette mésentente
dans ce désert aride         jonché d’arbres morts ? »
        Tinariwen (Koud Edhaz Emin)


Fusil-mitrailleur en bandoulière, ils ont participé à la rébellion touarègue du début des années 1990. Depuis lors, leur poésie a remplacé les cartouchières, dont elle conserve l'âpre saveur. Tinariwen (« les déserts », dans la langue berbère tamachek) n’a pas pu composer son nouvel album comme le précédent, en bivouaquant sur le sable au sud de l’Algérie. Le risque était bien réel de croiser la route de milices armées proscrivant toute forme de musique non religieuse au nom de la charia. Tinariwen a trouvé refuge de l’autre côté de l’océan, dans le désert mohave qui s’étire de la Californie au Nevada. Ponctué de collaborations avec des musiciens américains — Saul Williams, Matt Sweeney, le guitariste de Johnny Cash et de Cat Power, etc. —, ce disque se révèle l’une de leurs plus belles étapes. 


Lu dans:
David Commeillas. Mais le désert chante encore. Le Monde diplomatique. mars 2014. p.24
CD. Tinariwen. Emmaar. Prod. Wedge. Anti-Pias, Los Angeles - Londres. 2014

Aimer

"C'est peut-être cela aimer: attendre"
Pascal Quignard (1948 -      )

dimanche, mars 23, 2014

Bord de mère

"Me(è)r(e) agitée à très agitée."
Déjà c'est un beau titre. Avec une ambiguïté sur le mot mère comme le fait dire avec humour Sophie Bassignanc à son héroïne, maman fatiguée découvrant à la capitainerie d'un port breton l’avis météo: mer agitée à très agitée, "c'est exactement ainsi que je me sens". Elle n'est pas la seule d'ailleurs, à écouter les récits quotidiens de nos jeunes et moins jeunes mamans confrontées aux réalités de l'existence quotidienne, entre mari bougon et enfants problématiques, boulot intrusif et pépins de santé inattendus. Un temps à ne pas mettre un voilier à flot, et pourtant chaque matin il convient d'être souriante.

Lu dans: 
Sophie Bassignac. Mer agitée à très agitée. JC Lattès. 2014. 250 pages

samedi, mars 22, 2014

Cachez cette vérité que je ne saurais voir

« Il est absolument monstrueux de voir comme, derrière votre dos, les gens disent de vous des choses qui sont entièrement et absolument vraies. » OSCAR WILDE

Journée de la trisomie 21

jeudi, mars 20, 2014

Au printemps

Le soleil armé     d'un pinceau vert
    a tout repeint
les guinguettes ont rouvert leurs volets
l'accordéon apprend des couplets
ils vont ressusciter les dimanches
les oiseaux sont revenus de loin

un nouveau printemps     tout neuf
un nouveau ciel clair     tout bleu
le soleil a décrété
que c'est dimanche
tous les jours de la semaine
        Gilbert Bécaud. 

Brouhaha et grandes oreilles

"La NSA, avec son programme Mystic, est capable d'écouter un pays entier.
On imagine à peine les résultats, à voir ce qu'en France on obtient rien qu'en écoutant quelques habitants de la Sarkozie."
    Hervé Le Tellier.    Papier de verre    

mardi, mars 18, 2014

La face de l'ombre

(..) c'est dans le jour qu'il apparaît
dans le jour le plus blanc    l'oiseau
il bat de l'aile     il s'envole
il bat de l'aile     il s'efface
Il bat de l'aile     il réapparaît
(..) je demeure sur place     contemplant
fasciné par son apparition
fasciné par sa disparition.
    Henri MICHAUX

Apparition, disparition, jeu d'ombre et de lumière comme dans la quête symbolique de Peter Schlemihl, qui a cédé son ombre contre une manne d'argent, pensant qu'il ne s'agissait que d'un détail. L'absence de cette projection familière de sa propre image ne lui attire bientôt que des déconvenues et Schlemihl partira courir le monde pour retrouver l'homme avec qui il a noué cet étrange troc. On a tous notre part d'ombre et de lumière, appréciant cette dernière si valorisante, dépréciant et dissimulant notre face cachée alors que s'y niche la moitié de nous-même, peut-être la plus authentique. 



Lu dans:
Henri MICHAUX. L'oiseau qui s'efface.
Vandermeulen et Casanave. Chamisso. L'homme qui a perdu son ombre. Le Lombard. 243 pp.  

Lire sa vie

"La plus belle des bibliothèques serait celle de l'ordre de l'apparition des livres dans notre vie. Cela ferait de la bibliothèque le miroir de notre existence."
 
Lu dans :
Michel Field, interrogé par Jean-Claude Vantroyen. Faut-il se débarrasser de sa bibliothèque? Le Soir. Les livres. 15-16 mars 2014. p. 37

dimanche, mars 16, 2014

La fête au français sur les murs de Charleroi

"De voir
ce matin dans ma rue
un enfant sautillant
m'a donné envie de chanter."
     Sagesse murale, Charleroi

vendredi, mars 14, 2014

Somptueux déchets

"Une fois vaincue
la peur de la pauvreté
le monde est à moi."
    Alejandro Jodorowsky

Les jeunes musiciens de l'Orchestre symphonique de Cateura, au Paraguay, jouent du Mozart avec des instruments confectionnés à partir de détritus extirpés d'une décharge et feront la première partie de Metallica, en tournée en Amérique du Sud. Tous natifs du faubourg miséreux de Cateura, qui abrite la principale décharge d'Asuncion, leur répertoire ne se limite pas à Mozart, Vivaldi ou Beethoven mais s'étend aussi aux Beatles, Franck Sinatra ou Edith Piaf et au patrimoine musical des pays hôtes. Ces enfants ont grandi sur les montagnes d'ordures de la décharge, où Favio Chavez, assistant social chargé de mener un projet axé sur le recyclage s'est mué en chef d'orchestre avec l'aide technique d'amis musiciens et luthiers. Avant d'apprendre à en jouer, ils fabriquent eux-mêmes guitares, violoncelles et saxophones avec des morceaux de bois et des restes de bidons d'huile ou de boîtes de conserve. Instruments qui ne se volent ni ne se vendent, sans autre valeur marchande que celle des détritus qui les composent. Et pourtant..



Une grande figure

"Celui qui parle sème
qui écoute récolte."
    proverbe sénégalais

Découvert hier soir l'étonnant Abdou Diouf, ancien Président du Sénégal et actuel Secrétaire Général de la Francophonie. Confronté à 200 étudiants venus de partout, cette grande figure de l'histoire africaine nous a conquis par sa vision du monde actuel et son humour.

jeudi, mars 13, 2014

L'homme à l'harmonica


"Refuser l'apparente abondance du ciel (..)
 la liberté de fouler l'horizon
n'aller que jusqu'au bout de soi."
    Robert Mallet

L'enchanteur Toots Tielemans range son harmonica, à 92 ans nul ne le lui reprochera. Jouer pour soi, peinard, dans son jardin quand on joue aussi bien peut rester agréable. 

mercredi, mars 12, 2014

Eduquer

"Eduquer, ce n'est pas remplir des vases, mais c'est allumer des feux."
Montaigne


lundi, mars 10, 2014

Sagesse de déchetterie

 "Le déchet n'existe pas."
Ecriteau, centre de tri d'Anderlecht

Lapidaire, la formule accueille une foule hétéroclite de videurs de greniers, de rénovateurs de maison, de jardiniers du dimanche qui viennent recycler du vert, du verre, du fer, du bois vermoulu et du sale allant du vieil électroménager aux huiles de friture. Je rêve de la voir fleurir au fronton de nos écoles, de nos maisons de repos, de nos prisons: déchet, mon frère. Devise pour devise, je la préfère à bien d'autres qui ont fait leur temps et ne convainquent plus personne.

Le bleuet et le coquelicot

"In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.
We are the dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved and now we lie
In Flanders fields (..)"
        Lieutenant-Colonel John McCrae

"Dans les champs de Flandre     des coquelicots
    entre les croix alignées   où nous gisons
    dans le ciel     le vol d'une alouette
    au chant à peine audible      loin au-dessus des tirs
Nous sommes morts      hier encore vivants
hier en vie   de l'aube au soleil couchant
nous aimions     étions aimés     maintenant pour toujours allongés
dans les champs de Flandre (..)"

Qui étais-tu donc, grand-père que jamais je ne connus, Poilu revenu malade des tranchées et mort avant l'âge. On peut dire que je ne me suis jamais beaucoup soucié de te connaître, les 14-18 étaient des vieux et j'étais jeune. Ce soir, par la magie d'un documentaire, leurs visages poupins apparaissent plus jeunes que ceux de mes propres enfants. Qui aurions-nous été à leur place, quels choix aurions posés? Puissent nos petits-enfants être épargnés de ces dilemmes.

Lu dans:

  • "Au champ d'honneur" est la version française du poème "In Flanders Fields", écrit le 3 mai 1915 après la deuxième bataille d'Ypres, le long du canal de Dixmude, par le lieutenant-colonel John McCrae (Canadian Expeditionary Force). Il était médecin, poète, mort à Boulogne-sur-mer le 28 janvier 18. Ce poème, et le coquelicot, ont pris valeur emblématique au Canada dans l'évocation de la Grande Guerre. 
  • Apocaplypse 14-18, la 1ère Guerre mondiale, documentaire de Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Diffusé sur RTBF La Une ces 2, 9 et 16 mars 2014, il sera diffusé ensuite sur France 2. Cinq épisodes à partir de films d'archives subtilement colorisés, sonorisés et commentés par Mathieu Kassovitz.

dimanche, mars 09, 2014

A l'ami lointain

"J'aimerais être un arbre fruitier
Avec tout plein de fruits
Comme autant de gentillesses
Que des passants viendraient cueillir
Avec quelque tendresse
Comme des mûres pour le cœur."

Certains jours réservent de bonnes surprises. Telles ces lignes fruitières pleines de fraîcheur de mon frère Marc, ou ce petit message anonyme d'un lecteur du blog, possédant une petite crêperie campagnarde dans la région de Saint-Etienne en France. Il me signale reprendre chaque semaine sur une ardoise une citation, un poème, quelques mots d'"Entre café et journal" et m'en remercie. Imaginer qu'au fond de cette France , à laquelle nous sommes si attachés depuis 50 ans, ces quelques mots puissent réjouir les passants attablés en quête d'un peu de détente me comble. Cher Frédéric que je ne connais guère, ayez la gentillesse de me communiquer le nom et le lieu de votre guinguette de manière à ce qu'un jour peut-être l'un de nous puisse venir y déguster une de vos crêpes (carl.vanwelde@uclouvain.be) .

samedi, mars 08, 2014

L'or et la vie


"Qui cherche l'or sème la mort."
        Porfirio MAMANI MACEDO.

On a évoqué la "malédiction des ressources" (Auty, 1993), cette concordance de la cartographie des conflits armés et des ressources naturelles d'une région, ainsi que la dégradation parfois irrémédiable de l'environnement que leur mise en valeur sauvage entraîne.  Un beau texte de Porfirio Mamani-Macedo résonne comme un avertissement "Parmi arbres et fleuves morts résonne/ humiliée / la voix du paysan / de l’homme qui a vécu / oublié parmi branches et fleuves." Les récentes avancées en ce domaine, liant l'attribution de financements des projets de développement à une étude préalable de leur impact environnemental (merci Benoît pour tes patientes et incessantes explications dans ce domaine) nourrissent un optimisme raisonnable sur une prise de conscience durable. Par ailleurs, les ressources naturelles jouent aussi un rôle crucial dans les processus de paix, susceptibles de les retarder comme elles peuvent les consolider. La réforme du secteur forestier au Libéria est par exemple souvent citée comme composante fondamentale d’un processus réussi de construction de la paix, tout comme l'équilibre des enjeux économiques qui nous a préservés de nouveaux conflits mondiaux depuis une soixantaine d'années. Quel poète réécrira un jour "partager l'or sème la vie"?


Lu dans:
Porfirio MAMANI MACEDO. L'or noir. http://www.recoursaupoeme.fr/porfirio-mamani-macedo/l'or-noir
Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité (GRIP). Ressources naturelles, conflits et construction de la paix en Afrique de l’Ouest. Juillet 2012.

vendredi, mars 07, 2014

L'homme immortel


"... car tu es lumière et retourneras à la lumière"
Genèse 3:1-20

Des chercheurs auraient élaboré - combinant cinq marqueurs biologiques - un test prédictif d'une mort prochaine (JT La Une 19h30, 6.3.14). L'antique certitude ("nous sommes mortels") débouchait sur un espoir : issus de la lourde glèbe nous retournerons à la poussière lumineuse qui danse dans les rayons solaires (voir la traduction de la Genèse par Paul Nothomb). L'actuelle prédiction ("votre mort est proche, nos éprouvettes le révèlent") crée notre déroute: comment l'éviter? On a les progrès qu'on mérite. 

Lu dans:
Paul Nothomb. L'homme immortel. Albin Michel. 1984

jeudi, mars 06, 2014

Prendre soin


Je serai partout où vous voulez me voir
Dans le sourire d’un autre
    dans l’éclat d’un miroir,
    une pluie d’automne
    une nuit d’été
    partout où votre cœur voudra m’imaginer (..)
    ce petit souvenir   ce léger abandon
    à la fraîcheur du soir   ce surprenant frisson
Je vous regarderai rire et vivre sans moi
et suivrai d’un œil tendre le moindre de vos pas
je vivrai encore   ne pleurez pas
et ne dites à personne que j’ai besoin de vous
                                                 Alain Emery

Revu hier le film Amour avec une dizaine d'étudiants en médecine, dans un silence impressionnant témoin de l'émotion partagée. "Soigner" c'est "prendre soin" conclura sobrement l'une d'elles. On sort rassuré de pareille rencontre. 


mardi, mars 04, 2014

Brève de comptoir


"Fidèle à soi-même, c'est fidèle à son futur, non à son passé. "
        Georges Perros. Papiers collés 1.

Une fraction de seconde m'est venue l'idée saugrenue de devenir demain patron de troquet, attentif aux chagrins des hommes, sans rien à prescrire ni à certifier, leur soufflant entre deux cafés crèmes et une goutte que le meilleur est devant eux, que le passé s'enterre et que ceux qu'on regarde sans les aimer sont déjà morts. 


La transmission du sens


"La culture n'est pas la conservation des cendres mais l'entretien du feu."
Gustave Mahler

Ceux qui ont eu la chance de voir les deux premiers épisodes d'Apocalypse 14-18 ce dimanche soir sur la Une seront de cet avis.

lundi, mars 03, 2014

(In)signifiance


"Nous sommes des créatures insignifiantes sur une planète mineure d'une étoile très moyenne dans la grande banlieue de l'une des cent mille millions de galaxies."
Stephen Hawking

Dans l'espace, nous sommes peu de chose. Dans le temps encore moins si on escompte que l'univers existe depuis 15 milliards d'années, la Terre 4,6 milliards, les premiers organismes multicellulaires 1,3 milliard d'années, les mammifères 50 millions et l'homo sapiens 200.000 ans. Notre vie n'est qu'une étincelle de l'histoire du monde, partagée avec 7 milliards d'autres que nous. Pas de quoi se gonfler la tête. A moins que... N'aurions-nous qu'un conjoint fidèle, un enfant, un vieux parent, un chien, une rose, pour lui (elle) peut-être sommes-nous unique, et essentiel. Tout cela est bien étrange.


Lu dans:
Kitty Ferguson. L'incroyable Stephen Hawking. Flammarion. 2012. 460 pages. Extrait p.123
Hawking Gets Personal. Time. 27 septembre 1993. Extrait p.80

samedi, mars 01, 2014

Destination inconnue


Un jour, après une déception amoureuse
 au lieu d'étaler ma peine
    j'ai écrit une lettre d'amour     à mon attention
et je me la suis envoyée par la poste. (..)
mon moral était si bas
mon amour-propre à ce point piétiné
je devais m'offrir ce cadeau ...
Je n'ai pas lésiné sur les propos :
    la lettre d'amour que toute femme rêve de recevoir
    et ne reçoit jamais.

Je dis bien jamais.
C'est une malédiction, car je suis sûre d'avoir écrit correctement mon adresse. "
        Ecrire.

Un bien beau texte, et une chute surprenante. Qu'il vous accompagne pour un bon dimanche.
CV 

Lu dans:
Pilar Pujadas, illustrations Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages. Extrait p. 29.

vendredi, février 28, 2014

Un enfant naît


"La vie est-elle
un instant âpre arrimé au hasard
un instant succulent dérobé au malheur
un instant imprécis tendu vers sa fin (..)
l'instant où le néant se fait tout 
la vie
la vie
n'est que l'impossible accompli
    Pedro VIANNA


Au creux du fauteuil


"J'ai chez moi le fauteuil de mon père, fauteuil dans lequel il passait ses nuits d’insomnie avant de décéder il y a maintenant 48 ans. Ce fauteuil a ses ressorts amortis par le temps et quand je m'y assied, j'ai l'impression de m'enfoncer dans le passé, de retrouver ce creux, ce manque absolu d'un père perdu bien trop tôt."
Sagesse des souvenirs ravivés
  
Un ami cher répond ce matin à un récent message évoquant la disparition et le souvenir. Emotion, doublée d'une touche de nostalgie en repensant à tous ces creux que les proches laissent dans nos vies en disparaissant. Gratitude aussi pour ces nouvelles techniques de communication et cette époque, si dénigrée par les esprits chagrins, qui nous met en contact dès potron minet avec nos amis et familiers, partageant le meilleur d'eux-mêmes, pour illuminer nos journées. 

jeudi, février 27, 2014

Nonchalance


Allongé sur la pente herbue d'un fossé,
Les coudes dans le champ et les souliers dans l'eau,
Un petit garçon,
Blond,
Regarde par-dessus les blés.
Il pose doucement son menton sur ses mains.
(..) Un brin d'herbe entre les dents.
Il sourit.
Son regard monte, monte, bleu, et se perd dans le ciel d'été.
Très haut,
Très seul,
Un oiseau dessine la vie.
        Christian WEISS

mercredi, février 26, 2014

Bulle


"Il a été pointé du doigt pour son manque de retour sur investisement: 2.7 millions d'euros."

Electrabel? BPost? Twitter? Facebook? Détrompons-nous, cette nouvelle bulle financière prête à exploser n'est autre que le jeune joueur anderlechtois Milivojevic, signalé hors forme lors du match perdu par son équipe le weekend passé. Il partage le sort de son coéquipier Youri Tielemans, 16 ans, lui aussi fatigué selon les commentateurs et le public du stade. Je me réjouis sincèrement ce matin, - connaissant également une baisse de régime inhabituelle, - de n'avoir aucune valeur financière, de ne bénéficier d'aucun article dans la presse, de ne recueillir ni vivats ni quolibets d'un stade en délire et surtout de n'avoir aucun avenir. 

Lu dans:
Une simple baisse de régime qui mène au fond du trou. Le Soir. mercredi 26 février 2014. Extrait p.26

lundi, février 24, 2014

Un seul être..


"Il est mort mais j'ai eu le sort le plus terrible: j'ai dû survivre".
N. Ferlut.

C'était un ami cher et un homme bon. Trois ans après son départ, son fauteuil vide dégage encore la même tristesse et la même stupéfaction, comme un trou dans la mer qui ne se serait pas refermé. On prétend que personne n'est irremplaçable, quelle sottise.

Lu dans:
Nathalie Ferlut. Conte cruel de Manhattan. Eve sur la Balançoire. Casterman. 2013. 178 pages.

Les petits matins blêmes


"Je me suis réveillé, un morceau de rêve entre les mains,
et n’ai su que faire de lui
J’ai cherché alors un morceau de veille
pour habiller le morceau de rêve,
mais il n’était plus là.
J’ai maintenant un morceau de veillle entre les mains
et ne sais que faire de lui."
        Roberto Juarroz

Etourdis par la folle journée de samedi qui vit la destitution puis la fuite de leur président, la sortie de prison et le retour pathétique d'une rivale affaissée, une foule d'Ukrainiens soudain silencieux prend conscience qu'après avoir tenu en main leur "morceau de rêve" ils se retrouvent avec "leur morceau de veille" sans trop savoir que faire de lui. Le loup en déroute, soudain que de bergers. 

Lu dans:
Roberto Juarroz, Poésie verticale (VI, 64). Traduction de l'espagnol par Roger Munier

dimanche, février 23, 2014

La faculté d'oubli


"Ce qui se passe a sa demeure dans l'oubli."
B. Noël

Une succession de malheurs ont failli l'emporter de chagrin, de culpabilité et d'angoisse du lendemain. Depuis quelques mois elle "perd la tête" et va mieux. La faculté d'oublier est une maladie, ou un remède. Le seul qui reste quand tous les autres se sont révélés inefficients.  

Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.16

samedi, février 22, 2014


"Quel sera mon dernier soupir
    de désespoir
    ou de désir?"
        Charles Dumont

Lu dans :
Charles Dumont, cité par Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages.

vendredi, février 21, 2014

Classieux comme un bichon maltais


"Celui qui sait rire de lui-même n'a pas fini de s'amuser."

Affronté lors d'une visite hier matin un bichon caractériel au poil tout chiffonné, d'une propreté douteuse, baptisé Chanel. La capacité d'autodérision de mes patients est sans limite. 

jeudi, février 20, 2014

Ma liberté


"Ma voiture c'est ma liberté."

On se souvient de ce slogan du Salon de l'auto dans les nineties; il me fit sourire hier. Je retrouve une patiente âgée, que je vis fort démoralisée l'an dernier cloîtrée depuis un an au troisième étage d'un immeuble urbain en raison d'une impotence arthrotique sévère des membres inférieurs. Ce matin elle est radieuse de m'annoncer qu'elle sort désormais tous les jours. Un déménagement du troisième vers le rez-de-chaussée, suivi de la location d'une chaise roulante ont transformé son existence. La vieille malédiction, entendue mille fois, "tu finiras en chaise roulante" ainsi démentie m'a rendu heureux. 


mercredi, février 19, 2014

Laisser être bon


"Tant de douceur au coeur de l'homme
se peut-il qu'elle faille à trouver sa mesure?"
Saint-John Perse

Un proverbe africain suggère que le corps de l'homme est parfois trop petit pour abriter son esprit. La capacité d'aimer, d'admirer, de se dépasser de l'être humain est supérieure à ce qu'il imagine, encore faut-il lui en laisser l'occasion. La fin de vie et l'extrême maladie possèdent ce privilège: faire le cadeau à ses proches de pouvoir être bon et d'exprimer son affection sans mesure ni fausse honte. 

Lu dans:
Philippe Mathy. Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 140 pages. Extrait p 22.

lundi, février 17, 2014

La leçon des fennecs


"Je suis intrigué. De quoi vivent-ils ces animaux, dans le désert? (..) Je ne résiste pas à mon désir et je suis les traces de l'un d'eux. Elles m'entraînent vers une étroite rivière de sable où tous les pas s'impriment en clair. J'admire la jolie palme que forment trois doigts en éventail d'un fenech, le petit renard des sables. J'imagine mon ami trottant doucement à l'aube, et léchant la rosée sur les pierres. Ici les traces s'espacent: mon fénech a couru. Ici un compagnon est venu le rejoindre et ils ont trotté côte à côte. J'assiste ainsi avec une joie bizarre à cette promenade matinale. J'aime ces signes de la vie. Et j'oublie un peu que j'ai soif ...
Enfin j'aborde les garde-manger de mes renards. II émerge ici au ras du sable, tous les cent mètres, un minuscule arbuste sec de la taille d'une soupière et aux tiges chargées de petits escargots dorés. Le fénech, à l'aube, va aux provisions. Et je me heurte ici à un grand mystère naturel. Mon fénech ne s'arrête pas à tous les arbustes. Il en est, chargés d'escargots, qu'il dédaigne. II en est dont il fait le tour avec une visible circonspection. Il en est qu'il aborde, mais sans les ravager. II en retire deux ou trois coquilles, puis il change de restaurant. Joue-t-il à ne pas apaiser sa faim d'un seul coup, pour prendre un plaisir plus durable à sa promenade matinale? Je ne le crois pas. Son jeu coïncide trop bien avec une tactique indispensable. Si le fénech se rassasiait des produits du premier arbuste, il le dépouillerait, en deux ou trois repas, de sa charge vivante. Et ainsi, d'arbuste en arbuste, il anéantirait son élevage. Mais le fénech se garde bien de gêner l'ensemencement. Non seulement il s'adresse, pour un seul repas, à une centaine de ces touffes brunes, mais il ne prélève jamais deux coquilles voisines sur la même branche. Tout se passe comme s'il avait la conscience du risque. S'il se rassasiait sans précaution, il n'y aurait plus d'escargots. S'il n'y avait point d'escargots, il n'y aurait point de fénechs. "
A. de Saint Exupéry.

Dans un pays dénué, on a rencontré des habitants pauvres et fiers, sages et amicaux comme celui du Petit Prince et qui ont retenu la leçon des fennecs. Alioune qui me lit sourira en observant que sa leçon portant sur le reboisement progressif de la mangrove et de ses palétuviers a franchi le désert et l'océan pour finir dans ce modeste billet. Je retrouve pour ma part avec un bonheur non-dissimulé ma ville, mon quartier, sa froidure, ses senteurs hivernales et sa grisaille, impatient aussi de retrouver les patients et leurs vies si diverses. Rencontrer un guide touristique amoureux de son pays nous fait paradoxalement (encore) mieux aimer le nôtre.

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 133-134

mardi, février 04, 2014

Sagesse murale

"Il faut bien rêver avant d'agir."
Sagesse murale des tags des faubourgs de Saint Louis (Sénégal)

Un pinceau rageur a biffé le "réfléchir" de ce slogan presque soixante-huitard, et je ne peux m'empêcher de sourire intérieurement. Près de cinquante ans plus tard, mais sur un autre continent, sous les pavés se cache toujours la plage.

Je vous souhaite une bonne semaine d'un bar wi-fé enfumé par les rythmes lancinants d'une Afrique qu'on peine à cerner.

samedi, février 01, 2014

Sagesse de Hawking


  «Toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons.»
Novalis

Plongé dans la biographie de l'astrophysicien Hawking, dont j'avais découvert la "brève histoire du temps" il y a une vingtaine d'années, je demeure fasciné par l'effet paradoxal des événements d'une existence. Atteint d'une sclérose latérale amyotrophique qui le paralyse progressivement, il se sent gagné par un  sentiment d'urgence devant sa vie qui soudain semble se retrécir, et la nécessité de ne plus gaspiller son énorme potentiel de créativité intellectuelle, gaspillé jusque là dans un parcours d'étudiant volontiers paresseux. "Auparavant je m'ennuyais profondément et j'avais l'impression que rien ne valait la peine de faire un effort. Un des résultats de ma maladie a été de changer tout ça : lorsqu'on est confronté à l'éventualité d'une mort prématurée, on comprend que la vie vaut la peine d'être vécue. (..) J'ai soudain réalisé qu'il y avait des tas de choses qui valaient la peine d'être faites, si j'avais un sursis. Deux années passèrent. La progression de la maladie ralentit. Je n'étais pas mort. Alors même qu'un nuage planait au-dessus de mon avenir, j'ai découvert, à ma grande surprise, que je goûtais beaucoup plus la vie à présent qu'auparavant.» On rejoint ici Emmanuelle Laborit (Le cri de la mouette) et la perception qu'elle aura de sa surdité, grâce à laquelle elle est devenue actrice et auteure, ou le violoniste Niccolo Paganini dont l'hyperlaxité ligamentaire favorisera la virtuosité. Comme le suggère Hawking dans un entretien télévisé "Il faut une certaine maturité pour comprendre que  la vie n'est pas "juste". Reste à faire de votre mieux dans la situation qui est la vôtre." 

Lu dans:
Kitty Ferguson. L'incroyable Stephen Hawking. Flammarion. 2012. 452 pages. Extraits pp 60, 68, 69
Stephen Hawking, Trous noirs et bébés univers. Odile Jacob. 2010. 208 pages. Extrait p. 26
ABC , 20/20, émission de 1989.
Emmanuelle Laborit. Le Cri de la mouette. Pocket Jeunesse. 2003. 212 pages.

vendredi, janvier 31, 2014

En relisant l'Ecclésiaste


«Qu’il est terrible de savoir là où savoir ne sert à rien à celui qui sait.»
Sophocle. Tirésias dans Oedipe-Roi.

Qu'il est précieux , ce bref moment de retour en soi avant d'entamer la consultation. Je parcours la liste des inscrits, succession aléatoire de bonnes et mauvaises nouvelles à annoncer. Toute vérité est-elle bonne à dire? Il fut un temps où sans hésitation je répondais par l'affirmative. J'ai appris depuis que certaines vérités détruisent, si pas l'individu au moins l'équilibre instable qu'il tente de se construire. Et depuis, je dis vrai mais à pas comptés. Connais-toi toi-même! mais, pourrait-on ajouter, pas trop vite. C'est dans l’Ecclésiaste: «Ne va pas trop vite vers la vérité.» 

mercredi, janvier 29, 2014

Belgique terre d'accueil


"Le BRP (Belgium Residence Program®) est un package de services (…) permettant à des citoyens hors UE d’obtenir un permis de séjour rapidement et avec un minimum d’effort».
Henley & Partners

Parmi les pays cités par Henley & Partners comme destinations privilégiées aux candidats à la résidence ou la nationalité, la Belgique: "un des pays européens les plus attractifs en matière de résidence, citoyenneté et taxation." La simple lecture de ces conseils judicieux destinés aux hommes d'affaires, financiers et investisseurs parmi lesquels Gérard Depardieu s'avère revigorante pour notre moral en début de journée, - où irions-nous vivre ailleurs et mieux? - et rassurante quant aux capacités d'accueil de notre pays aux migrants. Tous les migrants? 

Lu dans:
Belgium Residence Program for non-EU citizens
http://www.visas.to/en/eu/bel-iip/2141/
https://www.henleyglobal.com/countries/belgium/

This land is your Land

Une voix s'est éteinte


"Lorsque tout est achevé, on répond avec l'ensemble de sa vie aux questions que le monde vous a posées:
Qui es-tu?
Qu 'as-tu fait? ..
A qui es-tu resté fidèle? "
    SANDOR MARAI, Les Braises

On aime imaginer la  voix éraillée de Pete Seeger, accompagné de son seul banjo, importunant à présent de ses questions dérangeantes les anges du paradis. L'homme s'est éteint hier, pas sa légende, tissée d'une interminable histoire de démêlés avec le FBI, de listes noires, d’exclusion de la télévision pendant 15 ans, d’interdictions, de peine de prison (en 1961 finalement annulée) pour appartenance au parti communiste.. en 1940 , d'attaques physiques, d’émeutes contre lui, de lutte contre la guerre du Vietnam pour donner naissance à une longue succession de mélodies qui ont structuré la jeunesse américaine. Qui n’a chanté We shall overcome, Turn, turn, turn (sur des paroles tirées de l'Ecclésiaste!) , Michael row the boat, Black is the colour, If I had a Hammer, Where Have All the Flowers Gone ?…  Qui ne se souvient de cette scène émouvante au Lincoln Memorial à Washington, après que le président élu Barack Obama eut terminé son discours par le rituel obligé "God Bless America" ("Dieu bénisse l'Amérique"): Bruce Springsteen, le rocker col bleu, appelle sur scène Pete Seeger, son aîné âgé de 90 ans. Et celui-ci, le banjo en bandoulière, la voix un peu écorchée mais le tempo toujours vif, entonnant This land is your Land, le plus célèbre refrain du folk song américain. La chanson avait été composée en 1940 par Woody Guthrie, pour répondre à une autre chanson célèbre de l'époque, God Bless America,  dont il détestait les paroles mièvres et patriotiques.  Comme le souligne le New York Times, la longue vie de celui qui fut la conscience de l'Amérique témoigna "du pouvoir de la chanson et de la culture pour donner un coup de pouce à l’histoire».


"Ce pays notre pays
Ce pays est mon pays
depuis la Californie jusqu’à la presqu’île de New York
depuis les forêts de Redwood jusqu’aux eaux du Gulf Stream
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Et j’ai marché sur tous les rubans des routes
Au dessus de moi j’ai vu les chemins infinis du ciel
Au-dessous de moi j’ai vu les vallées dorées
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

J’ai erré et vagabondé, j’ai suivi mes pas
jusqu’aux sables étincelants et leurs déserts de diamants
tout autour de moi une voix résonnait
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Quand le soleil vint à briller, je me promenais
et les champs de blé ondulaient, et les nuages de poussière tanguaient,
quand la brume s’est levée, une voix a psalmodié,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Un matin ensoleillé et clair, dans l’ombre du clocher
j’ai vu mon peuple dans les bureaux de la charité
et ils se tenaient là affamés, je me tenais là me demandant si,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Par un haut mur d’enceinte, ils ont voulu m’arrêter
quand je marchais vers mes chemins de liberté,
personne de vivant ne pourra me faire rebrousser chemin,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Paroles ajoutées par Pete Seeger :
 Sans doute avez-vous travaillé aussi dur que vous le pouviez
Mais vous avez à peine droit aux miettes des tables des riches
et sans doute vous pensez que c’est vrai ou inventé
rebrousser chemin,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Pays des bois ou des herbes et des rivages des rivières
pour chaque être vivant, même les microbes
Nageoires, fourrures ou plumes, nous sommes tous ensemble ici
ce pays a été fait pour toi et pour moi."



Lu dans :
Laurent Gaudé. Ouragan. Actes Sud 2010. Babel n° 1124. 190 pages. Exergue.
Ce pays est mon pays, paroles de Woody Guthrie, vers supplémentaires de Pete Seeger,  © 1958

lundi, janvier 27, 2014

Etranges rencontres dans un métro un matin


"Hier, j'ai vu un des mes livres entre les mains d'une femme. Elle était assise dans le métro, ses doigts serraient les pages pour les immobiliser et les tournaient délicatement. J'ai compris hier que les livres ont un sort meilleur que ceux qui les écrivent. Gardés dans les bras, emportés en voyage, peut-être sur une île du Sud ou sous une tente en montagne, fixés avec intensité par deux yeux qui feraient aussitôt baisser les miens. Oui, les livres prennent du bon temps, bien plus que ceux qui les écrivent. (..) Les mots que j'ai écrits ne sont plus à moi, ils sont devenus les siens. Elles les a voulus, en pêchant justement ceux-là dans le grand bazar des livres. Elle les a payés avec de l'argent prélevé sur d'autres dépenses, en se passant d'une bouteille de vin, d'une séance de cinéma, d'un concert. Ils ont pour elle une valeur ajoutée, celle de remplacer des choses plus agréables qu'un livre. Et maintenant, là sur ses genoux, feuilletés par une légère caresse, ses cheveux retombant dessus. Les pages ainsi prises et tenues sont les siennes, beaucoup plus qu'elles n'ont été les miennes."
    Erri de Luca
 
Souvenir, déjà ancien. Assis face à une inconnue dans le métro, je remarque qu'elle parcourt la dernière page du Journal du Médecin, et s'arrête sur un billet que j'ai écrit deux jours plus tôt. On y raconte l'histoire simple d'une petite patiente, maman à l'heure actuelle, me téléphonant en consultation pour annoncer l'arrivée du chien qu'elle attendait depuis des mois. L'inconnue paraît songeuse, à quelle enfance, à quel chien, à quelles vacances ce récit fait-il mémoire? Je garde le souvenir d'une conversation muette et étrange, associant trois personnes qui jamais ne se rencontreront sans doute, la lectrice, l'auteur du billet et la petite fille au chien, réunies une fraction d'éternité par leur seul imaginaire. 

Lu dans :
Erri de Luca. Le sort de l'écrivain, traduction Danièle Valin, copyright Libération 13/14 janvier 2006
En visite buissonnière. Noémi. http://entrecafejournal.blogspot.be/2014/01/en-visite-buissonniere-noemi.html

En visite buissonnière. Noémi.

Noémi à mal au ventre. Elle a aussi mal à la tête et ne s’endort que difficilement. Ses nuits sont peuplées de gnomes et d’ombres hostiles qui se réfugient derrière les tentures de sa chambre. Sa maman pense qu’un léger sédatif ferait l’affaire et s’inquiète d’une baisse de ses résultats scolaires. Noémi hoche la tête, regrettant le papa qu’elle n’a jamais eu, la maison peuplée d’animaux comme dans Martine à la campagne, le grand frère confident dont elle a fait son deuil.

L’examen clinique est banal, Noémi paraît s’excuser de me causer du souci en descendant de la table d’examen. Je prescris un poisson rouge, dont elle serait la seule responsable et qui prendrait place sur la table de nuit à défaut du chien qu’elle souhaite depuis toujours. Un long échange avec la maman me fait endosser le rôle d’avocat de la gent canine, sans vraiment la convaincre. Chacun se quitte, heureux d’avoir pu dépasser la fonction initialement attribuée en pareille circonstance: le sédatif pourra attendre.

Je reconnais la voix de Noémi au téléphone, interrompant ma consultation : « C’était pour vous dire que le chien est arrivé et que j’ai bien dormi, merci beaucoup. »  Je souris au vieux patient qui me fait face et qui a surpris des bribes de conversation: tout le bonheur du monde prend parfois la forme d’une petite fille en robe rouge qui promène son fox terrier sur le chemin.

Zénon .

dimanche, janvier 26, 2014

Vestiges


"Troublante histoire.
Comme je déposai des revues dans la poubelle des déchets recyclables, sur le trottoir, j’avisai en vrac au fond de celle-ci des objets d’acajou et de cuir, un plumier, un encrier, un sous-main, un porte-buvard, un coupe-papier, comme si un lettré du XIXe siècle de mes voisins avait jeté là la parure de bureau de son cabinet de travail pour s’offrir, je suppose, un ordinateur (ou d’abord peut-être une machine à écrire ?)."
E. Chevillard

Lu dans :
Eric Chevillard. L'autofictif. http://l-autofictif.over-blog.com/ Note 2153 du 26 janvier 2014

Fidèle comme un roi en France


"Elles, pas fières,
Sur leurs escabeaux en l'air,
Regard implorant, et ne comprenant pas tout,
Rétines et pupilles,
Les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes :
Voir sous les jupes des filles
Et la vie toute entière,
Absorbés par cette affaire,
Par ce jeu de dupes :
Voir sous les jupes des filles,
La, la, la, la, la..."
A. Souchon

J'aime la tendresse amusée d'un Souchon, façon bon peuple, dont l'oeil pétille à observer les princes qui nous gouvernent, "se pencher / tordre son cou / pour voir l'infortune / à quoi [leurs] vies se résument".

Lu dans:
Alain Souchon. Extrait de l'album : C'est Déjà Ça. 1993. Label : Virgin

samedi, janvier 25, 2014

L'exil du merveilleux


"Hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux."
René Char . Commune présence

A quel âge sort-on du merveilleux, de ces lieux inconnus qui étaient les nôtres avant d'avoir été mis au monde et dont nous nous souviendrons à l'autre bord du temps, soudain réveillés à ce qui arrive après la mort. A quel âge se met-on à vivre par habitude, sans plus trop se préoccuper des raisons d'être là ou de n'être plus là. A nous répéter à longueur de journée, par paresse ou par sécurité, ce que nous apprend l'immense rumeur de la rue, de la classe, des écrans, nouvelles en flux permanent que nous relaieront à notre tour sans vraiment y réfléchir. Ne serait-on vraiment raisonnables qu'avant l'âge que l'on dit de raison?

jeudi, janvier 23, 2014

L'eau des Maures

«Tu sais ... le Dieu des Français ... Il est plus généreux pour les Français que le Dieu des Maures pour les Maures! »
    A de Saint-Exupéry

"Voici des hommes qui n'avaient jamais vu un arbre ni une fontaine ni une rose, qui connaissaient, par le Coran seul, l'existence de jardins où coulent des ruisseaux puisqu'il nomme ainsi le paradis. Ce paradis et ses belles captives, on le gagne par la mort amère sur le sable, d'un coup de fusil d'infidèle, après trente années de misère. Mais Dieu les trompe, puisqu'il n'exige des Français, auxquels sont accordés tous ces trésors, ni la rançon de la soif ni celle de la mort. Et c'est pourquoi ils rêvent, maintenant, les vieux chefs. Et c'est pourquoi, considérant le Sahara qui s'étend, désert, autour de leur tente, et jusqu'à la mort leur proposera de si maigres plaisirs, ils se laissent aller aux confidences.
«Tu sais ... le Dieu des Français ... Il est plus généreux pour les Français que le Dieu des Maures pour les Maures! »
Quelques semaines auparavant, on les promenait en Savoie. Leur guide les a conduits en face d'une lourde cascade, une sorte de colonne tressée, et qui grondait:
- Goûtez, leur a-t-il dit.
Et c'était de l'eau douce. L'eau! Combien faut-il de jours de marche, ici, pour atteindre le puits le plus proche et, si on le trouve, combien d'heures, pour creuser le sable dont il est rempli, jusqu'à une boue mêlée d'urine de chameau! L'eau! A Cap Juby, à Cisneros, à Port-Étienne, les petits des Maures ne quêtent pas l'argent, mais une boîte de conserves en main, ils quêtent l'eau:
- Donne un peu d'eau, donne ...
- Si tu es sage.
L'eau qui vaut son poids d'or, l'eau dont la moindre goutte tire du sable l'étincelle verte d'un brin d'herbe. S'il a plu quelque part, un grand exode anime le Sahara. Les tribus montent vers l'herbe qui poussera trois cents kilomètres plus loin ... Et cette eau, si avare, dont il n'était pas tombé une goutte à Port-Étienne, depuis dix ans, grondait là-bas, comme si, d'une citerne crevée, se répandaient les provisions du monde.
- Repartons, leur disait leur guide. Mais ils ne bougeaient pas :
- Laisse-nous encore ...
Ils se taisaient, ils assistaient graves, muets, à ce déroulement d'un mystère solennel. Ce qui coulait ainsi, hors du ventre de la montagne, c'était la vie, c'était le sang même des hommes. Le débit d'une seconde eût ressuscité des caravanes entières, qui, ivres de soif, s'étaient enfoncées, à jamais, dans l'infini des lacs de sel et des mirages. Dieu, ici, se manifestait: on ne pouvait pas lui tourner le dos. Dieu ouvrait ses écluses et montrait sa puissance : les trois Maures demeuraient immobiles.
- Que verrez-vous de plus? Venez ...
- Il faut attendre.
- Attendre quoi?
- La fin.
Ils voulaient attendre l'heure où Dieu se fatiguerait de sa folie. Il se repent vite, il est avare.
- Mais cette eau coule depuis mille ans! ...
Aussi, ce soir, n'insistent-ils pas sur la cascade. Il vaut mieux taire certains miracles. Il vaut même mieux n'y pas trop songer, sinon l'on ne comprend plus rien."

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 86-87

Sagesse du rien


"Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n'existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l'équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance."
    R. Juarroz

Lu dans:
Robert Juarroz. Treizième poésie verticale. Edition bilingue, traduction Roger Munier. José Corti 1993. Extrait pp.120/121

mardi, janvier 21, 2014

Etre un havre


"L'homme bon est celui qui garde
telle l'auberge du chemin
l'eau pour l'assoiffé
pour l'ivrogne le vin."
    Antonio Machado

Avec Antonio Machado, rêver d'être cette simple auberge au bord des chemins de la vie. Un feu de bûches contre le frimas, une couette où poser sa tête, une table où apaiser sa faim, une cruche contre la soif, une jarre contre le spleen, sans se laisser obscurcir par les jugements ni la pitié. Etre celui qui se contente de s'asseoir à côté. 

lundi, janvier 20, 2014

Le sablier du temps

"Si je fais couler du sable
De ma main gauche à ma paume droite,
C'est bien sûr pour le plaisir
De toucher la pierre devenue poudre,
Mais c'est aussi et davantage
Pour donner du corps au temps,
Pour ainsi sentir le temps
Couler, s'écouler
Et aussi le faire
Revenir en arrière, se renier.
En faisant glisser du sable,
J'écris un poème contre le temps."
    Guillevic

Lu dans:
Eugène Guillevic. Art Poétique 1985-1986. Gallimard. 1989. 192 pages.

Au loin les oiseaux


«Un vol d’oiseaux
Le monde continue
Déjà sans moi.»
    Eric Chevillard

Est-ce de trop scruter ces oiseaux dans le ciel qu'ils ont ce regard étrange, les patients hospitalisés que je vois le dimanche matin?
Ils nous regardent sans voir, absents de leur chambre, présents à leur seule solitude.


Lu dans :
Collectif. Eric Chevillard. Minuit. 2014. 118 p.

samedi, janvier 18, 2014

Pourquoi ces traces de doigts sur le carreau ?

      "Il  ou  elle  écrit  autrement.  Pour  l'observer,  avec   admiration,  envoyer,  plus  rapidement  que je  ne  saurai   jamais  le  faire  de  mes  doigts  gourds,  des   SMS  avec  les  deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus  grande tendresse que puisse exprimer un grand père,  Petite Poucette et Petit Poucet."
M. Serres
Il se raconte que la maîtrise du clavier pour envoyer des sms permet aux plus doués de le faire en gardant leur GSM en poche, sans possibilité qu'on le remarque. Il y avait les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les athées et les croyants, les gentils et les méchants, les rats des villes et les rats des champs, il y a maintenant ceux ou celles qui - comme moi - d'un index gourd tapent «rzppelle ùoi" à grosses gouttes, et ceux ou celles qui envoient en quelques secondes à cinquante contacts leurs états d'âme ... ou les réponses correctes au questionnaire QCM censé évaluer leurs connaissances. Cours, cours, cher maître, le vieux monde est derrière toi : devant s'ouvre un territoire dont tu pourrais bien te trouver exclu définitivement. 

J'avais une prévention irraisonnée à l'idée de troquer mon vieux Nokia pour un smartphone. L'aisance avec laquelle mes petit-enfants, illettrés encore, s'en servent est parvenue à m'ébranler. L'assurance avec laquelle Aurore (deux ans) tient sa famille entière dans les mains, "feuilletant" du doigt l'iPhone parental afin de me présenter ses dernières photos a emporté ma décision: il est un peu tôt pour se faire larguer définitivement. Je la soupçonne de glisser par moment son index sur le carreau de la fenêtre, étonnée de ne pas voir changer le paysage.

Lu dans:
Michel Serres. Petite Poucette. Editions le Pommier. 2012.  84 pages

Envoyé de mon Samsung :-)


« Dans notre maison
une araignée
on va changer de maison.»
    Suzy

Lu dans :
L’autofictif. Eric Chevillard. http://l-autofictif.over-blog.com/
Collectif. Eric Chevillard. Minuit. 2014. 118 p.

vendredi, janvier 17, 2014

J'aime trop l'amour (suite)


"Le jour où nous sommes descendus à la réception d'un hôtel pour nous plaindre du lit, j'ai su que c'était fini."
Sagesse anonyme du Castor Astral. J'aime trop l'amour (suite)

Toute ressemblance... (..) politique récente .. fortuite (ndlr).

Lu dans:
Pilar Pujadas, illustrations Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages. Extrait p. 46. Ne sera disponible en librairie que le 6 février.

mercredi, janvier 15, 2014

Tendre poulette


"Mon canard, ma poulette, ma caille, ma cocotte, mon lapin. Toute la basse-cour y passe afin de rappeler à l'autre qu'il est dans un enclos bien délimité, celui de nos tolérances, de nos peurs de l'abandon. Nous l'aimons, oui, mais nous aimons moins sa liberté. Qu'on m'appelle mon hirondelle, mon cygne, mon aigle, mon goéland, et je resterai."

Sagesse anonyme issue d'un atelier d'écriture chez Francis Dannemark, débouchant sur un tonique petit ouvrage "Soit dit entre nous J'aime trop l'amour". C'est quand le 14 février?


Lu dans:
Pilar Ujadas et Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages

Main tenant


"Main tenant, adverbe de temps désignant, à la lettre, "la main" : maintenant, "tenant en main" et si je saisis mon portable, mon téléphone ou ma tablette je peux même dire : maintenant, tenant en main le monde."
Michel Serres

"Le monde, oui, puisque j’accède en tous lieux aux informations, à toutes les bibliothèques et à tout le savoir engrangé depuis l'antiquité, par internet et moteurs de recherche interposés. Par téléphone je peux contacter toute personne n'importe où dans le vaste monde. Jamais l'homme du commun, le vulgus pecum, n'a pu prétendre à pareille puissance. Jadis et naguère, seules des personnes rares ont pu dire cette phrase, à l'image d'Auguste, Empereur de Rome, de Napoléon ou du Roi Soleil. Or maintenant, je peux sans forfanterie dire "maintenant : je tiens le monde" et trois milliards au moins d'humains peuvent eux aussi prétendre la même chose. De quoi rêver à une rénovation de la démocratie ! Utopie me direz-vous et je vous répondrai qu'il n’y a de nouveautés dans l’histoire qu’en vertu d’utopies."

Lu dans:
Michel Serres. Petite Poucette. Editions le Pommier. 2012.  84 pages

mardi, janvier 14, 2014

Equilibres


"Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge.
Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger."
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes


samedi, janvier 11, 2014

Sagesse de Granek

"Ils cohabitent en moi (..)
Le passé le présent
Le futur et maintenant
L’illusion et le vrai
Le maussade et le gai
La bêtise la raison
Et les oui et les non
L’amour de ma personne
Les dégoûts qu’elle me donne
Les façades qu’on se fait
Et ce qui derrière est
Et les peurs qu’on avale
Les courages qu’on étale
       Pour tout ça je suis seul."
Esther Granek, Ballades et réflexions à ma façon, 1978

jeudi, janvier 09, 2014

Sagesse à glisser sous l'oreiller


"Je cherchais du sable
et j'ai embrassé la plage
je cherchais de l'eau
et je me suis épanché à la source
je cherchais l'amour
et t'ai trouvée."

mercredi, janvier 08, 2014

Guetteur d'aurore


" Oublier ce vieux monde ou l'ignorer.
Je n'ai pas de préférence,
mais si je suis ton père,
je te dois au moins ça :
Te laisser l'avenir. "
    C de Toledo

"Par sa simple présence, le nourrisson pose cette question les yeux fermés : sauras-tu me transmettre ta langue, et apprendre la mienne ?   Car c'est à la naissance, dans l'obscur face-à-face avec l'enfant, que se décide l'essentiel : notre capacité à faire rentrer la lumière, notre aptitude à accueillir la force de celui qui vient, et qui est l'avenir même. Et le refus d'un simple retour à la case départ. "
Un dossier du Soir évoque ce matin l'anxiété croissante des moins de vingt ans, une "quarterlife crisis" (crise du premier quart de l'existence) face aux choix qu'ils doivent faire pour s'insérer dans une société aux contours incertains, et présentée souvent avec morosité. Saurons-nous modifier le discours ambiant, ressassant sans fin les mêmes regrets comme corne de brume pour faire place à ces guetteurs d'aurore que sont nos plus jeunes?

Lu dans:
Camille de Toledo. Oublier, trahir puis disparaître. Seuil. La librairie du XXIe siècle. 2013. 224 pages
Jean Birnbaum. La force des fils. Le Monde du 3 janvier 2014
Violiane Jadoul. Les jeunes sont plus angoissés que leurs aînés. Le Soir mercredi 8 janvier 2014. pp.8,9

mardi, janvier 07, 2014

Sagesse de la zwanze


"Pour moi tout est bon, mais si c'est pas un moka , j'en mange pas !."
Bossemans et Coppenole

Enervée, une patiente décrit sa mère en deux mots, citant l'inénarrable madame Coppenolle. On ne peut que rire, l'énervement est passé.

dimanche, janvier 05, 2014

Rendez-vous dans dix ans


"On s'était dit rendez-vous dans 10 ans
Même jour, même heure, même pomme
On verra quand on aura 30 ans
Sur les marches de la place des grands hommes
(..) C'est fou qu'un crépuscule de printemps
Rappelle le même crépuscule qu'il y a 10 ans
Trottoirs usés par les regards baissés
Qu'est-ce-que j'ai fait de ces années?"
    Patrick Bruel - La place des grands hommes

Un bébé nommé Léa pour bien commencer une année, belle épiphanie. Je connais son papa Kevin depuis sa naissance, il était chouette je m'en souviens bien. Et son grand-père Johnny, jeune adolescent vu la semaine d'ouverture de mon cabinet pour le plus horrible pied d'athlète (une mycose des orteils de sportifs, pour les non-initiés) que j'aie jamais vu. Et son arrière grand-père qui navigua récemment entre la vie et la mort, mais choisit la vie.  Et ses arrière-arrière-grands parents,- il était plombier, elle était couturière,- que Kevin n'a guère connus. Cela fait tout drôle d'être le médecin de cinq générations d'une même famille. Je suis ému en découvrant le petit répertoire téléphonique usé par les ans où à la page M on lit sobrement "médecin", et mon numéro de téléphone. On ne pratique guère le shopping médical dans ce genre de famille. Moment de grâce, vite dissipé. Je n'habite pas place des grands hommes, mais comme dans la chanson de Bruel, soudain me demande "Qu'est-ce-que j'ai fait de ces années?"

samedi, janvier 04, 2014


"Voici que s'avance l'immobilisme, et nous ne savons pas comment l'arrêter."
Edgar Faure

Lu dans :
Franz-Olivier GIESBERT. Dictionnaire d'anti-citations pour vivre très con et très heureux. Cherche-Midi. 2013. 157 pages

jeudi, janvier 02, 2014

Besoins et désirs


"Adam Smith a mis en évidence un élément qui est au centre des théories récentes de la consommation, celles de sociologues comme Jean Baudrillard et Zygmunt Bauman : si celle-ci est motivée par des besoins, elle sera limitée, mais lorsqu'elle est mue par des désirs, elle est intarissable. La ligne d'arrivée ne se rapproche jamais. Vous ne serez jamais satisfait. "
Lars Svendsen
 
Lu dans:
Lars Svendsen. Work. Acumen Publishing 2008. Le travail. trad Léa Drouet. Autrement. 2013. 195 pages. Extrait p.161

mercredi, janvier 01, 2014

Sagesse des nations

« Chez les femmes, la double championne d’Europe néerlandaise Li Jiao (2007 et 2011) est tombée face à la Portugaise Fu Yu. Cette dernière retrouvera dans le dernier carré la Suédoise Li Fen, qui a battu la meilleure Européenne, Shen Yanfei (numéro 11 mondiale). L’autre demi-finale sera 100 % allemande, entre Shan Xiaona et Han Ying.»
  Compte-rendu des quarts de finale du championnat d’Europe de tennis de table. Journal L’Equipe. 13 octobre 2013.

On en sourirait si l'image dévastée de Lampeduza ne hantait nos souvenirs. Comme Benoît Bréville le suggère dans la dernière livraison du Monde diplomatique, tous les étrangers ne sont pas égaux quand il s’agit d’acquérir une nouvelle nationalité: un sportif de haut niveau, un riche entrepreneur ou un immigré surqualifié gardent infiniment plus de chances qu’un réfugié désargenté de se voir attribuer un nouveau passeport.

Lu dans :
Benoît Bréville. Pourquoi vous ne deviendrez jamais chinois. Le Monde diplomatique. Janvier 2014

L'an neuf


"Les conséquences de ce qu’on ne fait pas sont les plus graves."
Marcel Mariën

On imagine le grand Jacques esquissant au lever d'une nuit d'insomnie les paroles d'un texte qu'il baptise - faute de mieux - "le plat pays". Il se ravise, froisse le papier escomptant que cela n'intéressera pas grand monde, et se recouche. Une oeuvre est morte. 

Je vous souhaite un bon début d'année, plein de ces résolutions qu'enfin on réalise
CV

mardi, décembre 31, 2013

Saut d'année


"Cette graine que je tiens
dans le creux de ma main
qu'en naîtra-t-il     demain
un roseau     ou un chêne
quelque plante de jardin
(..) pourvu que je lui trouve
bonne terre     qui la couve.
Ainsi         bonne graine
attends

(..) Cet amour     que tu tiens
dans le creux de ta main,
qu'en naîtra-t-il demain
mon bonheur      ou ma peine
ou mes regrets       
        sans fin. "
        E. Granek

Dans quelques heures se tourne la page d'une année. Que nous réserve la suivante? Savourons le bonheur de l'ignorer encore et de nous souhaiter le meilleur.
Bonne et heureuse année 2014

Lu dans :
Esther Granek. Portraits et chansons sans retouches. Préface de Flora Groult. Ed. Saint-Germain des Prés. 1976. 61 pages. Extrait p.20

dimanche, décembre 29, 2013

Par temps clair de fin décembre


"Par temps clair, hiver pur, été sec, la plus belle lumière est celle de la fin du jour, rasante, intense, dorée, sœur vive des ombres longues et promesse du repos de la vie. Rembrandt suggère qu'il peut y avoir des fins de vie éclairées de cette lumière-là, vies de vieux hommes « rassasiés de jours », et que douleur, joie et sagesse ont passées au tamis."
Claude Roy

Belle description de la lumière rasante de cette fin d'après-midi, par temps pur. Une poule faisane échappe sous nos yeux au tir croisé de cinq chasseurs, laissant leur chien rapporteur bredouille. On rit sous cape, en voilà une qui aura des choses à raconter à son faisan ce soir. La tempête a abattu un vieux sapin lui aussi "rassasié de jours", la tronçonneuse lui donne une seconde vie sous forme de bûches qui rougiront dans l'âtre. Une journée ainsi s'achève, comme l'année, tissée de récits et d'événements minimes qui ensemble forment la toile contrastée de nos vies. 


Lu dans :
Claude Roy. La fleur du temps. Ed Gallimard 1988. NRF. 357 pages. Extrait p.330


"En moi
ce besoin
de poser l'oreille
contre terre
D'écouter cogner
le coeur du monde
Pour entendre
le mien."
L. de Groot


Lu dans: 
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.98

samedi, décembre 28, 2013

Art et dérisoire


"Chacun apprend les répliques de son rôle
sans pouvoir lire la pièce en entier
on joue mal on joue bien
parce qu'on ne connaît pas le sujet ."
 Robert Mallet

Une découverte du nouveau centre culturel de Dunkerke, battu par les embruns de la mer du Nord qui le borde, laisse rêveur. Entre un miroir que l'artiste a arrosé de son sperme pour l'immortaliser et une chaise Ikea oubliée dans un coin, l'esprit se repose. Mal nous en prend si nous tentons de nous y mettre, délogé aussitôt par un gardien hilare qui nous intime "qu'on ne s'assied pas sur une oeuvre d'art". Il en rit tant lui-même que je doute qu'il soit dupe, mais fait ce qu'on lui demande de faire et on le comprend bien. J'en sors avec l'impression d'un monde atteint d'une intense lassitude, ayant érigé l'insignifiant et le dérisoire en sublime, me récitant quelques phrases de Beckett ou de Marcel Marien pour qui  "il manque au monde le commencement et la fin. Nous vivons dans le reste."

Lu dans :
Robert Mallet. L'ombre chaude. NRF. Gallimard. 1984. 110 pages. Extrait p.78
Frac . Fond Régional d'Art Contemporain. 503 Avenue Bancs de Flandres, 59140 Dunkerque. Téléphone :03 28 65 84 20 http://www.fracnpdc.fr/

vendredi, décembre 27, 2013

La fièvre de tous les soirs


« C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. "
Georges Bernanos

Un long entretien consacré aux enfants difficiles hier en radio m'a remis la phrase de Bernanos en mémoire. Ces mômes qui ne tiennent pas en place, hurlent, tirent la langue quand on leur parle, paraissent ne rien entendre ni ne rien saisir de ce qu'on leur demande seraient-ils atteints de la fièvre évoquée par Bernanos, ou gagnés par la simple agitation d'une société qui ne se pose jamais? Hypothèse plausible, mais comment expliquer dans ce cas qu'au sein d'une même fratrie tant de différences se notent. Une hyperactivité sans projet et sans cadre réchauffe-t-elle le monde ou l'épuise-t-elle au même titre qu'elle épuise les parents de ces marsupulamis bondissants sans cesse. Faute de les comprendre, il nous reste à les aimer, car plus que d'autres sans doute ils en expriment le besoin. 

Entendu à :
O Positif 26/12/2013 - ADN - Comprendre les enfants difficiles
http://www.rtbf.be/radio/player/lapremiere?id=1881353&e=

jeudi, décembre 26, 2013

Sagesse d'Epicure


"Ce n'est pas tant l'intervention de nos amis qui nous aide mais le fait de savoir que nous pourrons toujours compter sur eux."
Epicure



mardi, décembre 24, 2013

La promesse de l'aube


"Sempre caro mi fu quest'ermo colle
E questa siepe, che da tanta parte
Dell'ultimo orizzonte il guardo esclude."
    Giacomo Leopardi. L'infinito

« Toujours chère me fut cette colline  
Solitaire; et chère cette haie
Qui refuse au regard tant de l'ultime
Horizon de ce monde. »
    L'infini, trad. Yves Bonnefoy

La vie qui s'écoule m'a appris à apprécier l'obscure clarté d'un ciel étoilé autant que la transparence de l'heure de midi, les tons mordorés du soleil qui se couche et le decrescendo des instruments qui, un à un, quittent la scène. La limite de toute chose, les zones d'ombres, la décroissance deviennent des compagnons aimables. On découvre que la nuit la plus profonde, de par la promesse de l'aube, peut avoir un goût de nuit de Noël, de fête intime partagée, de rêves d'avenir comme autant d'invisibles richesses. Fragile trêve dans une année qu'on vous souhaite heureuse. 

Lu dans:
Leopardi cité par Jean Clair, Les derniers jours. Gallimard NRF. 2013 346 pages. Extrait p.123

lundi, décembre 23, 2013

On n'achète pas l'amitié d'un Mermoz


"La grandeur d'un métier est peut-être, avant tout, d'unir des hommes:  (..) on n'achète pas l'amitié d'un Mermoz."
A. de Saint Exupéry.

Sans avoir été pilote à l'Aérospatiale, j'eus la chance de pratiquer un métier qui m'a fait rencontrer des Mermoz. Comme le décrit le père du Petit Prince, si je cherche dans mes souvenirs ceux qui m'ont laissé un goût durable, si je fais le bilan des heures qui ont compté, à coup sûr je retrouve celles que nulle fortune ne m'eût procurées. Il connut bien sûr, privilège des as du ciel, "ces nuits de vol et leurs cent mille étoiles, cette sérénité, cette souveraineté de quelques heures, que l'argent n'achète pas. Cet aspect neuf du monde après l'étape difficile, ces arbres, ces fleurs, ces femmes, ces sourires fraîchement colorés par la vie qui vient de nous être rendue à l'aube, ce concert des petites choses qui nous récompensent". Je connus ces matins lumineux au retour d'une visite de nuit au chevet de vieux patients qui se sont éteints à l'aube, ces fins de consultations où, fourbu, on rejoint ses proches attablés, ces réveillons de l'an où se révélaient toutes les détresses de la ville: que de journées anonymes où, peut-être, j'ai soigné Beethoven. La contrainte stimulante d'une profession qu'on aime, par les rencontres qu'elle autorise, est à elle seule déjà un salaire. 

Lu dans :
Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 35-36

samedi, décembre 21, 2013

Appelés à migrer


"Quand passent les canards sauvages à l'époque des migrations, ils provoquent de curieuses marées sur les territoires qu'ils dominent. Les canards domestiques, comme attirés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile. L'appel sauvage a réveillé en eux je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. Voilà que dans cette petite tête dure où circulaient d'humbles images de mare, de vers, de poulailler, se développent les étendues continentales, le goût des vents du large, et la géographie des mers. L'animal ignorait que sa cervelle fût assez vaste pour contenir tant de merveilles, mais le voilà qui bat des ailes, méprise le grain, méprise les vers et veut devenir canard sauvage."
A. de Saint-Exupéry

Aujourd'hui c'est l'hiver, et l'heure où les uns et les autres ramènent bulletins et évaluations à leur domicile, fiers ou penauds. Le paradoxe est que ces derniers auront parfois été les plus méritants, n'est pas doué qui veut. Rude tâche que de mener un apprenant vers la connaissance et lui faire découvrir le bonheur de découvrir l'inconnu. Enseignants-passeurs demandés, capables de susciter l'envie d'apprendre chez ces petits canards domestiques qui "ignorent que leur cervelle fût assez vaste pour contenir tant de merveilles."


Lu dans :
Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 169-167

jeudi, décembre 19, 2013

Déconstruire l'oubli

"Nos souvenirs, on les garde, ils se baladent, ça flotte, ça traîne, ça s’échange… Puis, à un moment donné, on en attrape quelques-uns, on lie une image et une émotion [comme] pour en faire un petit gâteau. (..) Pour y arriver, il faut le faire avec des choses qui ont du sens pour vous. Quand on fait répéter des suites de chiffres à des personnes âgées, c’est d’une crétinerie absolue. Comment voulez-vous vous souvenir de chiffres qui n’ont aucun sens? Il faut que cela ait du sens, que cela apporte quelque chose. (..) L’oubli a ses vertus. Pour être créatif, il faut avoir oublié. L’oubli rend disponible à tout ce qui peut arriver, aux découvertes, aux surprises, à la curiosité, à l’innovation. "
Simon-Daniel Kipman.



Lu dans:
Simon-Daniel Kipman. L'oubli et ses vertus. Albin Michel. 2013.

mardi, décembre 17, 2013

Une main nue

"Il n’aurait fallu qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue alors est venue
Qui a pris la mienne."
     Aragon

Serré combien de mains aujourd'hui, geste convenu ou amical. Parmi elles,peut-être une pour laquelle nous fûmes cette "main nue" lui permettant de redémarrer. Cela vaut la peine de se lever le matin.


lundi, décembre 16, 2013

Insaisissables amours

"L'amour reste à l'épreuve du temps
Le trouver, c'est le chercher sans cesse
L'attendre, le saisir un instant
S'en souvenir pour qu'il reparaisse"
Charles Dumont

Il faut être moine-poète à Scourmont pour parler de l'amour avec pareille justesse, ou Marguerite Duras, qui n'eurent pas tout-à-fait la même vie et disent pourtant la même chose  "Tu es comme mille femmes ensemble ..." / "Cela ne me déplaît pas, d'être mille femmes ensemble pour toi." (Hiroshima mon amour)

Lu dans :
Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages. Extrait p.196
Elizabeth Connor. Charles Dumont: Monk-Poet: A Spiritual Biography. Cistercian Publications. 2007. p. 173-187. 229 pages. Extrait p 173-187

Une vie en panne, faute de vent

"Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et les choses tout à coup perdre leur sens, (..) semblables à un voilier en panne, sans vent, sur la mer."
    Antoine de Saint-Exupéry. Vol de Nuit.

L'image du voilier en panne, faute de vent, est belle. Surgissent de notre passé ces souvenirs de Bretagne, de "ces petites villes d'autrefois qui entendaient parler des îles et se construisaient un navire, pour le charger de leur avenir, pour que les hommes puissent voir leur espérance ouvrir ses voiles sur la mer." L'émission Thalassa a suivi durant de longs mois une famille en projet de construction d'un voilier, finalement mis à l'eau et confié au large. De quels navires sommes-nous les rêveurs?
       
Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry. Vol de Nuit. Préface d'André Gide. Prix Femina (1931). Gallimard 1931. 178 pages. Extrait p.156

jeudi, décembre 12, 2013

Dunes à l'infini

"A beau chameau, vaste désert."
Achille Chavée

Je ne l'ai connu que rouspétant contre un fils qu'il décrit ingrat, des voisins bruyants, des amis qui le dénigrent, la fausseté de son chat, le curé devenu black. Sa viande est devenue dure, ses lunettes faiblissent, les prothèses acoustiques deviennent inabordables, le dentier est inadapté par malice du prothésiste dentaire. Il traverse sa fin de sa vie dans une solitude construite à petites touches... "par la faute des autres". Comme il le résume avec un humour glacé "je les déteste, et il me le rendent bien."  


mercredi, décembre 11, 2013

"Il ne faut pas oublier de se souvenir."
Sagesse des comptoirs

Phrase de poivrot ou de poilu, elle m'a fait sourire ce matin.

Lu dans:
Jean-Marie Gourio. Le grand café des brèves de comptoirs. Laffont 2013. 925 pages.

mardi, décembre 10, 2013

"J'étais si près de toi
que j'ai froid près des autres."
        Paul Eluard. Ma morte vivante.


samedi, décembre 07, 2013

Sâges

"La sève est toujours jeune."
Gilles Baudry

Ces mots simples prennent vie quand on revoit Mandela dansant à l'aube de ses 90 ans.

Lu dans:
Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages. Extrait p. 108

vendredi, décembre 06, 2013

Mandela dies

"Et dans la tendre mort le capitaine entra vivant encore."
Joseph Kessel

Nelson Mandela est mort ce matin.


Lu dans :
Joeph Kessel. L'équipage. Gallimard 1924. Le Livre de Poche n°83. 250 pages. Extrait p.231

mercredi, décembre 04, 2013

Etoile d'araignée


Comme l'araignée
tisse sa toile
Quand la rosée
s'égoutte sur ses fils
goutte à goutte
dès le premier soleil
Sa toile
devient étoile
au lieu
d'un piège à mouches
Et je l'envie
   Louisa de Groot


Lu dans:
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.42    

mardi, décembre 03, 2013

Sagesse de Sun Tzu

"Dans la guerre, le nombre seul ne procure aucun avantage."
Sun Tzu

On a écrit que Napoléon et le duc de Wellington étaient des patrons de terrain. Wellington reconnaissait la valeur de son adversaire: "Sa présence sur le champ de bataille comptait autant que 40.000 hommes." Pour l'affronter, il se devait d'être lui aussi près de ses soldats, ce qu'il fit avec succès. Conseils avisés que reprend Louis Ferrante dans son petit manuel "Les règles d'or de la Mafia", dont on recommandera la lecture à tous les dirigeants, ainsi que celle de Sun Tzu ( VIème siècle av. J.-C), qui décrit l'attitude à adopter face à la victoire: "Traitez bien les prisonniers, nourrissez-les comme vos propres soldats ; faites en sorte, s'il se peut, qu'ils se trouvent mieux chez vous qu'ils ne le seraient dans leur propre camp, ou dans le sein même de leur patrie. Ne les laissez jamais oisifs, tirez parti de leurs services avec les défiances convenables, et, pour le dire en deux mots, conduisez-vous à leur égard comme s'ils étaient des troupes qui se fussent enrôlées librement sous vos étendards. Voilà ce que j'appelle gagner une bataille et devenir plus fort." 




Lu dans:
Louis Ferrante. Les règles d'or de la Mafia. Les Editions de l'Homme. 2012. 270 pages. Extrait p. 193
Sun Tzu. L'art de la guerre. Flammarion Poche.  1999. 266 pages.

dimanche, décembre 01, 2013

Entre loisirs et travail

"Les mendiants ne travaillent pas, dit-on. Mais alors, qu'est-ce que le travail? Un terrassier travaille en maniant un pic. Un comptable travaille en additionnant des chiffres. Un mendiant travaille en restant dehors, qu'il pleuve ou qu'il vente, et en attrapant des varices, des bronchites, etc. C'est un métier comme un autre. Parfaitement inutile, bien sûr - mais alors, bien des activités enveloppées d'une aura de bon ton sont elles aussi inutiles. [ ... ] Un mendiant, à voir les choses sans passion, n'est qu'un homme d'affaires qui gagne sa vie comme tous les autres hommes d'affaires, en saisissant les occasions qui se présentent. Il n'a pas plus que la majorité de nos contemporains failli à son honneur: il a simplement commis l'erreur de choisir une profession dans laquelle il est impossible de faire fortune".
George Orwell

Qu'est-ce qu'un travail? Intéressante réflexion poursuivie sur le mode de l'autodérision par le philosophe Lars Svendsen qui s'observe au quotidien (il est professeur de philosophie à l'université de Bergen en Norvège), restant parfois quelques jours à la maison en "home working" plutôt que de se rendre à son bureau, passant ses journées sur le divan du salon, ses chats sur les genoux, à siroter son café et à fumer des cigarettes tout en lisant un livre tellement intéressant et distrayant qu'il l'aurait lu de toute façon pendant son temps libre. "Aristote n'aurait pas vu le moindre travail dans ce que je fais; il aurait plutôt considéré cela comme du loisir. Ce n'est qu'assez récemment dans l'histoire de l'humanité, avec l'émergence des professions intellectuelles, que ce que je fais a commencé à être qualifié de métier. " Certains se retrouveront dans cette description, d'autres pas. Par ailleurs, je connais des papys et des mamys dont le quotidien est réglé par un horaire et une liste de prestations soutenant la comparaison avec des travailleurs plein-temps. On a rencontré hier un tandémiste pour aveugle bénévole et une dentellière dont les prestations égalent les miennes en termes d'horaire: travail? pas travail? Assez philosophé pour aujourd'hui, au boulot :).  



Lu dans:
Lars Svendsen. Work. Acumen Publishing 2008. Le travail. trad Léa Drouet. Autrement. 2013. 195 pages. Extrait p.15
George Orwel. Dans la dèche à Paris et à Londres (Down and out in Paris and London). Livre autobiographique de George Orwell (1933). Ed 10/18. 2003; 290 pages