dimanche, mars 24, 2019

Les pigeons de Saint Marc


"Les pigeons, morceaux de marbre fous".
                Jean-Paul Sartre, décrivant la place Saint Marc à Venise
Ah les pigeons de Venise, qui "marchent entre les jambes des Anglaises mais à chaque sonnerie, s’envolent en ronds fous tels une grande étoffe claquante. Je suis sûr qu’ils jouent la peur : pensez , ça fait un siècle que ça dure."  On n'observe plus les pigeons avec le même œil après cela. La beauté se trouve partout, mais d'abord dans l'œil qui contemple.



Jean-Paul Sartre, cité dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages. 

samedi, mars 23, 2019

L'infiniment simple

"Les jours de plein soleil l'hiver
nous faisions de longues marches
vers la cabane des douaniers
par le sentier du littoral
au bord de la falaise

Nous nous arrêtions
pour observer les bernaches
et les tourne-pierres
dont tu aimais le vol saccadé
en nuages virevoltants
tremblants dans la lumière

Arrivés à la cabane
nous n'avions croisé personne
nous faisions une pause
sur le banc de pierre
et regardions la mer
magnifique à nos pieds

On entendait venant de loin
le poste de radio d'un artisan
(j'imaginais un peintre)
qui devait travailler seul
dans une villa aux fenêtres ouvertes
Une sorte de bien-être
traversait ces instants
qui par la force des choses
maintenant
nous appartenaient."


Lu dans:
François de Cornière.  La force des choses. Nageurs du petit matin.
Pour avoir vu vu soir la beauté passer. 62 poètes d'aujourd'hui. Anthologie du Printemps des poètes 2019. Castor Astral. 2019. 240 pages.

jeudi, mars 21, 2019

Valeurs sûres


"Tiens-toi tout près du brin de paille
du chant d'oiseau     et de la fleur qui tremble au vent
Car ce sont choses sûres. "
                        Jean-Michel Maulpoix


 
Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans:
Pour avoir vu vu soir la beauté passer. 62 poètes d'aujourd'hui. Anthologie du Printemps des poètes 2019. Castor Astral. 2019. 240 pages. 

Et mon cœur et ton cœur sont repeints au vin blanc


"Le vent arrive, porteur de nouvelles
sur une branche sèche un vêtement de printemps
l'eau du fleuve s'est subitement réchauffée
mon coeur serein attend la saison des fleurs. "
                Lao Shu


Une borne sur le sentier de l'année: c'est le printemps.

 
 
       
Lu dans:
Lao Shu. Un monde simple et tranquille. Ed. Philippe Picquier. 2017. 256 pages

mercredi, mars 20, 2019

Sagesse du gastronome


"Au restaurant l’accueil est le premier plat offert au client, il doit être succulent."
            James de Coquet, chroniqueur gastronomique au Figaro (1898-1988)


 

 
Lu dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages.

mardi, mars 19, 2019

Agrafes en or


 « Venise pratique supérieurement la technique japonaise du kintsugi, la plus belle des leçons : raccommoder, oui, mais en montrant le bricolage, la trace de la réparation. Non seulement la signaler, mais souligner la cassure. Les Japonais ne cherchent pas à cacher les lignes d’une porcelaine brisée, ils mettent en valeur la fracture par des agrafes ou des jointures en or. Le temps a fait son œuvre. Pourquoi tricher? »
                                Jean-Paul Kauffmann


Je ne l'avais plus vue depuis de longues années. Son visage se laissait lire comme le roman de sa vie, parcouru des sillons qu'avaient laissé les rires et les pleurs qui font notre quotidien. La beauté des traits était intacte, enrichie par tant d'événements vécus, d'émotions vraies, d'espoirs et de désillusions, de rencontres qu'en la retrouvant il n'était plus nécessaire qu'elle se raconte.
 

 
Lu dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages. Extrait p. 35

lundi, mars 18, 2019

Reboiser


"Dans le silence, notre parole se refait une beauté."

Un timide printemps s'annonce, dans quelques jours passage à l'heure d'été. Comme le propose joliment Gilles Baudry, n'est-il pas temps de reboiser nos terres intérieures ?


Lu dans:
Gilles Baudry. Un silence de verdure. Ed. L'enfance des arbres. 2017. 

samedi, mars 16, 2019

Le rétroviseur de l'existence


"La vie est ainsi. Vous la vivez en avant, mais la comprenez en arrière. Ce n'est que quand vous vous arrêtez pour regarder derrière vous que vous apercevez le cadavre pris sous la roue."
        Abraham Verghese
 

Je n'avais connu d'adolescent plus gai. Adopté après une fuite éperdue du Cambodge, sa famille d'origine décimée, il était devenu un cuisinier apprécié. Une lettre qui mit cinq ans à le retrouver lui annonça que ses père et mère, frères et sœurs, tous vivants, l'attendaient dans la grande maison familiale près de Phnom Penh. Il partit les rejoindre, hésita, revint. Il oscille depuis entre raison et déraison, ne trouvant sous ses pieds que l'incertitude, entre un passé fracassé et l'incapacité d'un avenir. Le poids d'une enveloppe est parfois lourd .
 

 
Lu dans:
Abraham Verghese. La porte des larmes. Trad. Michel Marny.  Flammarion. 2010. 521 pages.        

vendredi, mars 15, 2019

La Sérénissime


"Je suis à Venise ! Henry James affirmait que le fait seulement d’écrire ou de prononcer le mot Venise était déjà en soi source de volupté. »
                Jean-Paul Kauffmann
 
Je guette chaque sortie d'un nouvel opus de Jean-Paul Kauffmann avec gourmandise. Il a jeté cette fois son dévolu sur la Sérénissime."Pourquoi choisir Venise ? Pour mesurer le chemin parcouru. Venise n’est pas « là-bas » mais « là-haut », selon le mot splendide de Casanova." Je me régale déjà des jours et des pages à venir.
 

 
Lu dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages. Extrait p. 11

mercredi, mars 13, 2019

De l'importance de bien évaluer l'adversaire

"Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris
serrant la queue         et portant bas l'oreille.
                    La Fontaine. Le renard et la cigogne
 

De toujours les poules sont proies faciles pour les renards, sauf quand elles se rebiffent. Celles d’un élevage de Pontivy (Morbihan) ont décidé d’envoyer valser la sélection naturelle. Un renardeau, jeune et inexpérimenté, a été découvert mort dans le poulailler, le corps criblé de coups de bec après avoir fait imprudemment intrusion dans leur espace. La loi du nombre: elles étaient 6000, et il était bien seul.  A contempler toutes ces foules dans les rues qui font et défont les rois, La Fontaine en aurait sans aucun doute fait une fable.


Lu dans:
La Fontaine. Le renard et la cigogne. Fables. Claude Barbin & Denys Thierry. 1678. Tome Premier : livres i, ii, iii (p. 55-57)
Le Soir et AFP. 13 mars 2019.

lundi, mars 11, 2019

Toucher la Reine

«On n'est pas bien dans ces souliers, n'est-ce pas ? » a-t-elle soupiré en pointant d'un petit geste exaspéré ses propres escarpins. Je lui ai avoué que j'avais mal aux pieds. (..) Ce soir-là, étions simplement deux dames fatiguées aux pieds en compote, alors j'ai fait ce que mon instinct me dicte à chaque fois que je rencontre quelqu'un dont je me sens proche : j'ai exprimé ouvertement mes sentiments. Et j'ai posé affectueusement une main sur son épaule. Je venais de commettre ce qui passerait pour un faux pas monumental. J'avais touché la reine d'Angleterre. Or, devais-je apprendre, cela ne se fait absolument pas. (..) « Michelle Obama rompt le protocole ! » « Michelle Obama ose étreindre la reine ! » Ça a ravivé les rumeurs malveillantes qui, durant la campagne, disaient que je n'avais ni le raffinement ni l'élégance d'une première dame. 
                            Michelle Obama. Devenir.


Lu dans:
Michelle Obama. Devenir. Fayard. 2018. 520 pages.  Extrait p 370.

Les étoiles du ciel


 "Le progrès ne suit pas une ligne droite."


"Et si on s'était plantés? Depuis quinze jours [après l'élection de Donald Trump], c'était Obama qui avait semblé le moins abattu. Le soir de l'élection, il avait commencé par me sortir la formule de Sheldon Grimshaw selon laquelle il y a davantage d'étoiles dans le ciel que de grains de sable sur terre, après quoi je lui avais envoyé le petit mot suivant pour tâcher de lui remonter le moral: « Le progrès ne suit pas une ligne droite. » Il en donna par la suite une version personnelle, en affirmant que le cours de l'histoire n'est pas linéaire, mais décrit des zigzags."  (Ben Rhodes, chargé de communication durant la présidence Obama).

C'est lundi qu'on découvre ordinairement les grains de sable d'une semaine. Ces quelques lignes feront du bien à plus d'un.



Lu dans:
Ben Rhodes. Obama confidentiel - 10 ans dans l'ombre du Président. Traduction: Etienne Menanteau.  Ed Saint SImon. 2019. 388 pages. Extrait p.14

vendredi, mars 08, 2019


" Si tu vois tout en gris, déplace l'éléphant ! "
                Proverbe indien   
 

A toute problématique, la réponse de l'expert consulté sera "on va regarder cela de près". La méthode a ses limites.


"La douceur. C'est sottise de la croire faiblesse. Elle est la force même, la vraie, celle qui fait venir au monde et fait croître. L'autre, celle qui détruit et tue, n'est que l'orgie de la faiblesse."
                    Maurice Bellet.
 


       
Lu dans:
Maurice Bellet. L'épreuve. DDB. 1988. 108 Pages. Extrait p.14

jeudi, mars 07, 2019

Si nous prenions une glace ?


"Les sages nous diront qu'il faut laisser le temps faire son œuvre
mais je ne le peux
rester       m'enfuir
où niche la faute ?
si je ne peux m'empêcher de t'aimer d'amour
comme la rivière coule vers la mer
ainsi je coule vers toi. "
                Can't Help Falling in Love

Un moment romantique n'a jamais tué personne. Michelle Obama se raconte et on aime la croire. "J'ai arrêté la voiture au pied de son immeuble, l'esprit encore confus, en surrégime. Nous avons laissé passer un moment embar­rassant, chacun attendant que l'autre prenne l'initiative de dire au revoir. Barack a incliné la tête vers moi. « Et si nous allions prendre une glace?» a-t-il proposé. À ce moment-là, j'ai su que la partie avait commencé et, pour une fois, j'ai décidé d'arrêter de réfléchir et de vivre, c'est tout." 



Lu dans:
E. Presley. Can't Help Falling in Love. Paroles George David Weiss, Hugo E Peretti, Luigi Creatore 
Michelle Obama. Devenir. Fayard. 2018. 520 pages.  Extrait pp 135.136

mardi, mars 05, 2019

La vie séquentielle

"La vie comme un ensemble de problèmes à résoudre, la vie comme un ensemble de choix à faire : quelle façon bizarre de voir les choses !”
                        JM Coetzee



Une femme, écrivain, face aux assauts de la vieillesse. Chaque jour qui passe la rapproche de l’ombre, et elle constate, avec calme et lucidité, la déliquescence de ses facultés mentales. Autour d’elle se pressent les enfants, qui s’inquiètent pour elle, l’admonestent de quitter l’Australie pour les rejoindre. Elle s’y refuse pourtant, préférant affronter l'inéluctable dans la liberté et l'indépendance de la solitude, s'interrogeant jusqu'au bout, sans relâche, sur le sens de sa propre existence et sur la nature profonde de notre humanité. Ses interrogations sont les nôtres, complexes et universelles: que restera-t-il de nous lorsque nous serons partis ? que transmet-on à ceux qui restent ? que restera-t-il des choix faits, des choix défaits?  
 

Lu dans: 
J. M. Coetzee. L'abattoir de rêve. Traduit de l'anglais par Georges Lory. Seuil. 2018. 176 pages.


lundi, mars 04, 2019

La décision d'être utile


«  Ce qui serait peut-être à souligner c’est qu’à part la passion de comprendre (luxe suprême chez Hadrien, pain et sel pour Zénon) ces deux hommes si différents de situation et de tempérament sont reliés par ce qu’Hadrien appelle « la décision d’être utile. » « Tout reste à faire » dit le vieil empereur, et c’est aussi à ses activités de médecin que Zénon se raccroche jusqu’à la fin dans un monde de destruction et de changement. Il y a une discipline qu’il vaudrait la peine de faire remarquer, car je crois qu’on ne bâtit rien de solide, pas même la liberté, sans elle. »
                Marguerite Yourcenar. Lettre à un jeune admirateur (20 janvier 1969)  à propos de ses deux personnages Hadrien et Zénon
 
 
Passion de comprendre, décision d'être utile, si on actualisait ces deux concepts surannés pour réenchanter le monde qui nous entoure?
 


Lu dans:
Josyane Savigneau. Marguerite Yourcenar. L'invention d'une vie. Gallimard. NRF Biographies. 1990. 552 pages. Extrait p.324.

samedi, mars 02, 2019

Sagesse d'Aristote


"Quand l’unique objectif de l’éducation devient la production de diplôme plutôt que la promotion du savoir, le système d’enseignement trahit la motivation identifiée par Aristote : « Tous les hommes désirent naturellement savoir. » On arrive ainsi à une véritable indifférence intellectuelle chez les étudiants.
                 Matthew B. Crawford



 
Lu dans:
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages. Extrait p.168

vendredi, mars 01, 2019

Médecin de moto ancienne

 "Ce n’est pas en appliquant des règles que vous pouvez discriminer entre le pertinent et le négligeable, mais seulement en exerçant le type de jugement qui naît de l’expérience. La valeur d’un mécanicien - et la sécurité de son emploi - tient au fait qu’il possède du savoir direct et personnel." 
            Matthew B. Crawford



Je m'inquiète de la bonne santé de ma fidèle moto Honda, - ces choses-là vieillissent comme les humains -, et je lui trouve ces derniers jours bien des raideurs et bruits bizarres à la conduite. J'imagine déjà les multiples investigations et le démontage complet nécessaires à son checkup annuel. Le mécanicien qui la soigne de longue date sourit devant tant d'ignorance, la met en route au quart de tour, en écoute attentivement le bruit du moteur, actionne l'embrayage dont le câble a pris un peu de jeu, et conclut en deux minutes qu'un peu d'huile et quelques réglages suffiront pour cette année-ci encore. "Ces engins-là ont été construits pour résister, ça ne se remplace jamais mais on en lisse les pièces usées." Il me résume sans s'en rendre compte en quelques mots sobres ce qu'est le développement durable, et je lui suis reconnaissant, comme le médecin le fait pour ses patients, d'aimer le grand âge et le vieillissement.



Lu dans:
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages.

jeudi, février 28, 2019

"Être vieux c'est être jeune depuis plus longtemps que les autres."
                        Philippe Geluck
 
 

mercredi, février 27, 2019

Ton père, ce silence


"Je me souviens, c'était un matin, l'été,
La fenêtre était entrouverte, je m'approchais,
J'apercevais mon père au fond du jardin.
Il était immobile, il regardait
Où, quoi, je ne savais, au-dehors de tout,
Voûté comme il était déjà mais redressant
Son regard vers l'inaccompli ou l'impossible.
Il avait déposé la pioche, la bêche,
L'air était frais ce matin-là du monde,
Mais impénétrable est la fraîcheur même, et cruel
Le souvenir des matins de l'enfance.
Qui était-il, qui avait-il été dans la lumière,
Je ne le savais pas,  je ne sais encore. "
                    Yves Bonnefoy
 
Soudain, ce vieux patient bougon me raconte un moment précis de son enfance. Il a quatre ans, avec sa mère, sur le quai de la gare il attend un train qui vient d'Allemagne. Un homme voûté descend du train, s'avance. "Voilà ton père". "On ne s'est rien dit, ni ce jour, ni après. Septante ans plus tard, je regrette encore ce silence."

 
Lu dans:
Yves Bonnefoy. Les Planches courbes. Collection Poésie. Gallimard. 2003. 144 pages.

mardi, février 26, 2019

Ecrit sur le sable


"Que disent les caractères sur le sable fuyant?
Peut-être simplement qu'il suffit d'avancer pas à pas
le plus léger possible         insouciant de durer
content qu'il ait neigé et content qu'il déneige
prenant le soleil comme il va         la brume comme elle vient."
            Claude Roy



Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115 pages. Extrait pp 8-9

samedi, février 23, 2019

Ceux qui font


"On trouve des gens qui disent ce qu'il faut faire, ce qu'il faudrait faire, ce qu'il aurait fallu faire, ce qu'il ne faut pas faire. C'est, souvent ou quelquefois, très bien vu.
Et il y a des gens qui font. Ce n'est jamais très bien fait, mais du moins c'est fait."  
                            M. Bellet.


 


Lu dans:
Maurice Bellet. Minuscule traité acide spiritualité. Bayard. 2010. 99 pages. Extrait p. 96.
cité par Myriam Tonus. Ouvrir l'espace du christianisme: Introduction à l’œuvre pionnière de Maurice Bellet. Albin Michel. 2019. 256 pages. Extrait pp. 25,26

vendredi, février 22, 2019

De l'or comme s'il en pleuvait


"Elle se souvient de l’air
doux        effervescent
le soleil couchant dissimulé derrière une rangée de vieux peupliers         dont les feuilles vibrionnaient dans la brise tiède
la lumière d’or.
Elle se souvient avoir pensé : c’est tellement parfait, on se croirait dans une publicité pour un parfum."
                        Marie Pavlenko


Je me souviens d'un éblouissement, hier en fin de journée, par ce printemps précoce inattendu. Une pluie de lumière dans le feuillage d'un arbre dont les feuilles mortes n'étaient pas encore tombées. On écarquille les yeux tellement c'est beau, gratuit, donné à profusion à notre regard qui boit toute cette beauté à grandes gorgées. Bonheur d'une rencontre inattendue.
                    


 
Lu dans:
Marie Pavlenko. Un si petit oiseau. Flammarion Jeunesse 2019. 352 pages.

jeudi, février 21, 2019

En vol


"Le matin, l'air est plein de battements d'ailes : les oiseaux reviennent du sud, et dessinent des cercles au-dessus du lac avant de se poser dans les anses saumâtres des marais. Quand le vent se calme, on les entends crier, cancaner, cacarder, croasser, et cette cacophonie nous paraît la rumeur d'une cité rivale, d'une ville lacustre : oies cendrées, râles, canards filets, canards siffleurs, mulards, sarcelles, harles."
                        J. M. Coetzee
 

Je m'éveille rêvant d'un monde plein de battements d'ailes. Je découvre le journal et ses nouvelles, cacophonie d'une cité lacustre. Je me mets en route, tentant de retrouver le vol en cercle au-dessus du lac.


       
Lu dans:
J. M. Coetzee. En attendant les barbares. Seuil. 2000. 256 pages

mercredi, février 20, 2019

Pieds qu'on oublie

"De bonnes chaussures doivent aider la personne à oublier ses pieds."       
                    Henning Mankell


Qu'en peu de mots se décrit la plénitude:  n'être que cette paire de godasses qui permet à l'autre d'exister et de progresser "comme si tout allait de soi".  Le bambin qui soudain marche seul, insouciant des bras tendus afin d'éviter sa chute, le soliste dont les notes s'envolent portées par l'orchestre qu'il n'entend plus, l'avion qui trace dans le ciel jusqu'à ne plus apercevoir la tour de contrôle, ceux de la météo et les citernes à kérosène. Vivre, c'est quand on oublie qu'on existe, et ceux par qui on y arrive. 


Lu dans:
Henning Mankell. Les Chaussures italiennes. Points. 2011. 384 pages

mardi, février 19, 2019

Ce qu'on doit aux bipolaires


"Les caractéristiques du maniaque, individu hyperactif, sûr de lui, agressif, hyperactif, qui ne dort presque pas, peuvent revêtir une dimension adaptative dans des situations extrêmes. Par exemple, en temps de guerre. C’est aussi à ces temps chaotiques et sanglants que se référait Albert Demaret quand il parlait des psychopathes en ces termes : « En temps de paix, on les enferme ; en temps de guerre, on compte sur eux et on les couvre de décorations… »
                        Albert Demaret, cité par Jérôme Englebert

Vrai? Faux? Quand les généraux ont quitté la Maison Blanche en fin d'année 2018, ce fut perçu comme le départ des derniers éléments modérés entourant un président incontrôlable. Mais il demeure que certaines pathologies psychiatriques présentent des aspects positifs: l'abbé Pierre, bipolaire notoire, aurait-il lancé son appel enfiévré le 1er février 54 pour loger les sans abri s'il n'avait connu l'alternance de périodes dépressives et maniaques durant lesquelles il ne doutait de rien? Les tableaux lumineux de Van Gogh, Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche furent des productions maniaques exaltées. Ernest Hemingway, Virginia Woolf, Edgar Allan Poe, Steve Jobs, Elon Musk connurent de semblables alternances de dépression et de créativité extrême. D’après son biographe François Kersaudy, Winston Churchill traînait derrière lui sept générations familiales de maniaco-dépressifs. Sujet à des pensées suicidaires lorsqu’il n’était pas au pouvoir, Winston Churchill vivait des phases d’exaltation, notamment dans le feu des combats de la Première Guerre mondiale. Sous la mitraille, il affirmait "ne s’être jamais senti aussi bien", ce que corrobora l'image du Premier Ministre sous les bombes dans le Londres ravagé de 1940. Sans être bipolaire, aurait-ce été possible? 


Lu dans:
Philippe Lambert . Bipolarité et animaux territoriaux. Le Journal du Médecin. 15 février 2019
Albert Demaret. Éthologie et psychiatrie, suivi d’Essai de psychopathologie éthologique par Jérôme Englebert et Valérie Follet. Mardaga.2014. 278 pages

dimanche, février 17, 2019

L'oiseau à l'aile brisée


" Faiblesse qui conserve surpasse force qui détruit."
                    Joseph Joubert


Un bel exemple nous en est  donné par le pluvier, échassier dont une des caractéristiques est de nicher au sol. Si un prédateur s’approche, plutôt que de fuir, l’oiseau feint d’avoir l’aile brisée et au moment où le danger se précise, il décolle pour se poser quelques mètres plus loin. Le prédateur suppute une proie facile, un oiseau incapable de voler correctement. Mais à chaque fois qu’il se rapproche, le pluvier fait mine d’être handicapé et s’envole un peu plus loin, emmenant le prédateur à plusieurs kilomètres de son point de départ, du nid et de la progéniture qu’il abrite. Comportement prodigieux, quand l’oiseau s’envole et finit par disparaître, il a réussi à assurer sa survie et celle de sa descendance.
Confronté à une menace et à un rapport de force qui nous dépassent, la ruse d'utiliser sa faiblesse comme un levier devient une force, débouchant sur une issue sans vainqueur ni vaincu. Il faut admirer le pluvier.  


Lu dans:
Philippe Lambert . Bipolarité et animaux territoriaux. Le Journal du Médecin. 15 février 2019
Joseph Joubert. Des gouvernements, XXXVI (1866)
Albert Demaret. Éthologie et psychiatrie, suivi d’Essai de psychopathologie éthologique par Jérôme Englebert et Valérie Follet. Mardaga.2014. 278 pages.

samedi, février 16, 2019

Le regard des mots


" Les Italiens sont des Français de bonne humeur ".
                            Jean Cocteau


Bigre, que ne ferait-on pour un mot d'esprit surtout s'il est drôle. Cette réduction aux clichés me remet en mémoire ce brave homme (?),  persiflé par son épouse selon laquelle il portait bien son prénom "c'est un vrai Albert, comme tous les Albert il est taiseux, rancunier, dominateur, avare, négatif, et a toujours raison." J'ignorais ce qui paraissait pourtant être un fait connu de la Belgique entière, étonné de découvrir en ouvrant son dossier médical qu'il ne se prénommait pas Albert mais Georges-Henri. "Non, Georges-Henri est son prénom de naissance, mais sa famille et moi l'avons toujours appelé Albert, c'était plus court."  Se faire honnir pour un prénom qui n'est pas le vôtre est demeuré pour moi le comble de la mauvaise foi conjugale. Sacré Albert va.

vendredi, février 15, 2019

Aimer une langue


« J’ai certes étudié le flamand, mais il n’a pas pris, il n’est pas resté, il m’a quittée comme il quitte hélas tous ceux à qui l’on tente d’enseigner une langue sans d’abord les éduquer à aimer les gens. »
                Myriam Leroy.



Lu dans :  
Myriam Leroy . Les Flamands,  nos frères: la magie des livres. Citée par Béatrice Delvaux. Le Soir. 15 février 2019. Editorial. p.1

jeudi, février 14, 2019

Un vide dévorant


"Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. J'ai besoin de te redire simplement ces choses simples avant d'aborder les questions qui me taraudent."  
                    André Gorz. Lettre à D.
 
Qu'écrire de plus dense en ce jour où on fête les gens qui s'aiment?
 


Lu dans:
André Gorz. Lettre à D. Histoire d'un amour. Galilée. 2006. 77 pages. Extrait p.9

mercredi, février 13, 2019

Clavier éperdu


"Il reste à donner le morceau le plus attendu, ce divertissement à quatre mains qu'il travaille avec sa jeune élève. Ils jouent, et pour Franz, le temps s'arrête. Les croisements de mains multipliés sont propices aux frôlements. Il ne peut renoncer à s'enivrer de ce tendre trouble lorsqu'il effleure le bras ou la main de sa partenaire. "  
                        Gaëlle Josse
 
La séduction emprunte parfois d'étranges voies. Le timide Franz Schubert, amoureux éperdu de sa jeune élève Caroline Esterhazy, lui compose une sonate à quatre mains propice à de peu innocents effleurements par clavier complice. Subterfuge qui n’échappera guère à la mère de la jeune pianiste et entraînera l'écartement  du jeune prodige du château de Zseliz où il avait étrenné des mois heureux. Moments volés dans une vie tourmentée, rêves fugaces "qui bourdonnent d'essentiel" comme l'écrira René Char, sans lendemain si ce n'est la musique qu'ils nous laissent, éternelle.
 

Lu ans:
Gaëlle Josse. Un été à quatre mains. HD. 87 pages.  2017. Extrait p.73

mardi, février 12, 2019


"Be the voice, not the echo." [Sois la voix, pas l’écho.]


 

 
Lu dans:
repris par Aruna De Wever. La peur du climat   me guide. Le Soir 9 février 19. p.6

lundi, février 11, 2019

Eloquence des mots simples

"Comme le rayon de soleil       inattendu
passe la vitre sans repartir
comme le miroir    qui simultanément  nous reflète notre image
et prolonge notre regard 
vers des destinations inattendues
ailleurs        plus loin

soleil    miroir
passant par les yeux         ils atteignent le coeur."
                Giacomo da Lentini (13ème siècle)


Se laisser surprendre:  une voix modeste, celle d'un fonctionnaire attaché à la Cour de l'empereur Frédéric II, traverse huit siècles, l'éloquence des mots simples.


Lu dans:
Giacomo da Lentini. Ed Roberto Antonelli Poesis. Bulzoni Editore. Roma. 1979. Extrait. Sonnet XXI
Nadezda Vashkevich. L'Heureux Phoenix: Pourquoi écrit-on des sonnets aujourd'hui? Étude sur le sonnet actuel en France et en Russie (1940-2013). Ed. L'Harmattan. 2019. 226 pages.

[  Sì come il sol che manda la sua spera
e passa per lo vetro e no lo parte,
e l’altro vetro che le donne spera,
4che passa gli ochi e va da l’altra parte,

 così l’Amore fere là ove spera
e mandavi lo dardo da sua parte:
fere in tal loco che l’omo non spera,
passa per gli ochi e lo core diparte. ]

vendredi, février 08, 2019

Apprivoiser

"J'ai besoin d'un ami qui parle de paysages     de monastères
de montagnes         de la mer et des océans
des hommes qui vivent loin de nous         ou qui souffrent tout à côté
qui parle d'amour     sans s'y arrêter
de volupté     sans y toucher."
            Jean-Louis Pestiaux. Amitié

Un beau texte de Jean-Louis Pestiaux, qui commence comme du Saint-Ex     "Elle m'a dit, je ne m'y attendais pas : veux-tu bien être mon ami?" 
et se termine sur une question sans réponse       "Sa parole était troublante. Pourquoi n'ai-je rien dit?"   
En quelques lignes, tout le mystère des relations humaines entre attente, espoirs rencontrés et rendez-vous manqués .


Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 43 

jeudi, février 07, 2019

Je m'envolerai


"Une belle journée     quand celle-ci s'achève
je  m'envolerai
vers un merveilleux pays de rêve
Je m'envolerai, volerai
Je m'envolerai tout là-haut
je m'envolerai comme un oiseau
quand je meurs    alléluia tout à l'heure
Je m'envolerai, volerai
Plus de soucis     de peines en ce monde
je m'envolerai
de cette prison         comme une colombe
je m'envolerai, volerai
Encore quelques journées de douleur
je m'envolerai
vers une terre où règne le bonheur
je m'envolerai, volerai
Je  m'envolerai au matin
je m'envolerai     sûr et certain
quand je meurs     alléluia tout à l'heure
Je m'envolerai, volerai. "        
                Graeme Allwright

Lu dans :
Graeme Allwright. Je m'envolerai. Album Live. 1994.

Mots volent


 «Tant que les mots sont dans ta bouche tu es leur maître.
Quand ils sont sortis de ta bouche tu es leur esclave.
Car aucun mot prononcé ne peut être retiré.."
                E de Luca.

 


Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard.  Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.178

mercredi, février 06, 2019


"La cause fondamentale du problème: dans ce monde actuel, les idiots sont bardés de certitudes et les intelligents sont pleins de doutes."
                                    Bertrand Russell, 1933
 

lundi, février 04, 2019

Sur la berge


"Il y a ceux qu'on aime      une poignée
les fils de soie qui nous retiennent au monde."
            Michel Onfray.
 
Ce matin, il demande à mourir,  confronté à un quotidien devenu trop pénible. Son épouse a une première réaction de colère malheureuse, puis pleure longuement, silencieusement. Elle ne comprend pas qu'il puisse envisager de la laisser ainsi seule sur le quai après tant d'affection apportée à prendre soin de lui. Elle lui redit dans toutes les langues qu'elle n'est pas prête pour cette décision, temporise, "encore un moment, juste un moment si possible." Son grand fils unique est muré dans le silence, un silence qui ne sait que dire et qui est le contraire précis de l'indifférence. Sa maladie aura duré deux ans, portée par les meilleurs soins possibles d'une médecine de pointe. Où qu'on aille sur terre, toute souffrance est unique.


 
Lu dans:
Michel Onfray. Le deuil de la mélancolie. Laffont. 2018. 128 pages

dimanche, février 03, 2019

Médecine d'ici, et de là



 "Il existe des moments inoubliables,
des choses inexplicables
et des personnes incomparables."
        Fernando Pessoa



Profitant d'un court séjour dans la famille de nos enfants Benoît et Aline (et leurs enfants) à Dakkar, nous avons eu la chance de partager durant quelques jours le quotidien du Centre de santé de Malem Hodar situé à cinq heures de route de la capitale sénégalaise, dans une steppe dépourvue de toute richesse naturelle, avec accès aléatoire à l'électricité, à l'eau et aux soins de santé. La manière dont ces populations se prennent en charge dans le dénuement et la dignité est impressionnante, tout comme l'est la qualité d'un corps médical et infirmier ne disposant que de ressources fort limitées. On ne sort pas indemnes de ce genre de rencontre, interpellés par un certain nombre de lueurs d'avenir et la rencontre de belles personnes, d'une chaleur humaine et d'un désintéressement communicatifs, même s'il faut se garder de tout angélisme: la pauvreté reste un esclavage. Un soir j'ai été amené à donner un avis - bien mal outillé - pour un enfant d'un an présentant un retard de développement impressionnant, sans qu'aucun diagnostic neuropédiatrique n'ait jamais pu être posé. Absence de diagnostic signifiant absence de traitement et surtout absence de pronostic de développement ultérieur. On se sent bien petit confronté à ces limites, et perplexe devant la quantité d'examens techniques prescrits lors de la plus banale de nos consultations. Rien n'est à aimer ou à rejeter d'un bloc, mais se confronter à pareils contrastes est un exercice qui nous fait quitter notre zone de confort.
 



samedi, janvier 26, 2019

Carpe diem


"Ne demande pas à ce qui vient : " Où vas-tu ? "
                Pascal Quignard


Qu'il est devenu difficile de se poser.


 
Lu dans:
Pascal Quignard. Une journée de bonheur. Arléa poche. 2017. 142 pages.

jeudi, janvier 24, 2019


"Sur la neige couvrant la boîte aux lettres, l'étoile minuscule d'une patte d'oiseau - de fraîches nouvelles du ciel."
                            Christian Bobin.
  

Traces sans retour


"Les pas d'un homme dans la neige
Qu'est-il allé chercher
Reviendra-t-il
par le même chemin?"
                Abbas Kiarostami

Traces de pas dans la neige, cailloux du Petit Poucet, jalons sur nos routes laissant entrevoir la possibilité de revenir sur nos pas et de tout reprendre à zéro. La vie ne revient pas sur ses pas.




 
Lu dans:
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.9

mercredi, janvier 23, 2019

Neige

"Assis seul sur les berges d'un grand lac
je regarde la neige tomber sans bruit
ciel et terre sont silencieux
le monde des hommes n'est que conflits."
                Lao Shu
 
Lao Shu est professeur à l'Institut des médias et de la culture de Pékin et critique d'art réputé. Chaque jour depuis 2011, il poste sur son blog une peinture accompagnée d'un poème.



Lu dans:

mardi, janvier 22, 2019



"Ci-gît celui que j’aurais aimé être."


Sentence énigmatique dont la concision ouvre la porte à toutes les interprétations. Quelle est la vôtre?

 


Lu dans:
Samir Bouadi, Sébastien Dourver  Les sept principes de ceux qui n'en ont aucun. Pygmalion. 2018. 203 pages.  

lundi, janvier 21, 2019

Insaisissable bonheur

"Promettez le bonheur, vous ferez un malheur."
                    S. Bouadi et S. Dourver

Pour les éditeurs, le bonheur représente le meilleur des argument de vente, et on le comprend. Pour refaire surface quand on a perdu ses clés, son travail, sa femme, son logement et son système immunitaire, choisirez-vous le "Guide pour dépressifs chroniques" ou les pensées du Dalaï-Lama, un recueil de contes taoïstes, un guide du bien-être et du développement personnel ou un traité qui réactualise l’idée millénaire du vide parfait ?  Promettez le bonheur, vous ferez un malheur. 
Encore faut-il définir de qu’est le bonheur. Il se raconte que le facétieux philosophe et mathématicien Ludwig Wittgenstein s’amusait à soumettre à ses élèves des jeux de logique et de langage : « Définissez-moi la couleur bleue sans me la montrer. » Ainsi démontrait-il qu’il est impossible de définir la couleur bleue alors que tout le monde la connaît. Le bonheur, c’est l’inverse, tout le monde est capable de le définir, mais personne n’est capable d'en transmettre la recette: il échappe à ceux qui s'échinent à se l'approprier et à l'inverse les gens heureux paraissent ne pas l'avoir cherché. Rien n'est simple.



Lu dans:
Samir Bouadi, Sébastien Dourver  Les sept principes de ceux qui n'en ont aucun. Pygmalion. 2018. 203 pages.

samedi, janvier 19, 2019


« Si vous pensez que vous êtes trop petit pour faire la différence, c’est que vous n’avez jamais passé une nuit avec un moustique. »       
                 Proverbe africain
 
 

vendredi, janvier 18, 2019

Au fil de nos vies


Un historien m’a dit un jour : « Dans ma discipline aussi, on ne sait jamais de quoi hier sera fait. »
                        Jean Claude Ameisen
       

On imagine le passé figé comme les draps empilés dans la garde-robe, ou l'armée d'argile enterrée à Xi'an dans le mausolée de l'empereur Qin. Jusqu'à l'arrivée d'une lettre, d'un coup de téléphone, d'un post sur Facebook, d'un cahier au fond d'une cave bouleversant l'architecture de notre existence. Telle découvre l'existence d'un père ignoré, l'orphelin cambodgien apprend que sa famille décimée a survécu sans lui et mène un existence normale dans la maison familiale, ce veuf éploré est informé par le notaire que son épouse avait été mariée précédemment sans qu'il le sache, cette maman ayant dû abandonner son bébé durant son transfert vers les camps apprend qu'il est vivant, en Autriche, mais malade et qu'il la recherche. Il mourra six mois après leurs retrouvailles. La vie des hommes est un roman où passé et présent s'interpénètrent sans cesse, se réécrivant l'un l'autre. Comme l'écrit Pascal Quignard "rien n'est plus mouvant que le passé. Le présent ne cesse de réordonner ce qui l'alimente."
Rien n'est moins sûr en somme que le socle de nos vies, mêmes les plus banales, sans lettre ou cahier explosifs. Sans cesse nous nous réapproprions des images, des souvenirs, des conversations aussitôt réinterprétées par l'émotion du présent. Rangées à nouveau, transformées, elles réécrivent un nouveau passé ni plus faux ni moins fiable qui redevient notre histoire. On était fils de prince, on devient fils d'explorateur, ou de Gavroche, ou de héros. Laissez parler les gens: ils vous racontent des récits fabuleux.
 

 
Lu dans :
Jean-Claude Ameisen. Savoir, penser, rêver. Flammarion. 2018. 288 pages.

jeudi, janvier 17, 2019

Une journée chez les vieux


"Mon vieux à moi, tous les mois
Va à tout petits pas
Empocher sa pension
Il se ménage au retour
Un détour insolite
Chez le glacier du coin.
Quand je serai vieux et tout seul
Demain ou après demain
Je voudrais comme celui-là,
Au moins une fois par mois
Avec mes sous, si j'en ai
M'acheter une glace à deux boules
Et rêver sur leur saveur
A un monde rempli d'enfants."
                    François Béranger

Une journée chez les vieux, de maison de repos en maison de la mémoire: en additionnant leurs âges on arrive à Jésus-Christ. Qui a dit que les vieux sont malheureux? J'en ai dépassé un savourant une glace Miko Moka améliorée d'une Chimay bleue, pendant qu'un autre chantonnait doucement en coloriant soigneusement les pages d'un livre de dessin. Il avait été cadre européen au Diners Club International, et je compris en admirant le soin qu'il mettait à son œuvre de coloriage pourquoi il était arrivé à ces hautes fonctions. Ni rancœur ni questions sur le sens des choses, seul semblait compter ce présent apaisé. Dans la chambre voisine, une résidente chantait en boucle "C'est rire, c'est rire qu'il nous faut", une autre invoquait inlassablement "ô Dieu, Seigneur miséricordieux, écoute ma prière". La dernière de la tournée, quasi centenaire, connue de quarante ans, réclame son bisou "car je vous aime bien vous savez". Quand ne reste que l'essentiel, l'expression de la sérénité prend mille voies différentes, et aucune ne m'est apparue risible. Et on s'interroge, où se cache donc la poche de bonheur, si difficile à atteindre parfois quand on a tout, santé, beauté, métier, argent, jeunes enfants? Serait-elle comme la bosse du chameau, source accessible en seule zone aride quand l'eau de raréfie?


Lu dans:
François Béranger. Les vieux.  1973.

mercredi, janvier 16, 2019

Une enfance assoupie


"Chez nous, il n'y a que du chêne. Tout est marron foncé. Pépé dit que c'est beau parce que c'est du bois noble. Moi. je trouve ça moche. Et puis chez nous, tout est recouvert, protégé. Sur les canapés, il y a des couvertures. Sur les fauteuils, il y a des couvertures. Et sur toutes les tables, des nappes C'est comme si notre maison avait quelque chose à cacher."
                       Valérie Perrin

Une époque dont ceux qui eurent des grands-parents se souviennent sans doute. L'horloge du salon "qui dit oui, qui dit non et puis qui nous attend", l'odeur du café de 16 heures qui percole, avec un biscuit Delacre dans sa sous-tasse de faïence de Delft. La grille du jardinet bien fermée ("on ne sait jamais avec tous ces brigands"). Et dans la maison assoupie, un animal domestique qui tient lieu de gardien du temple. Images de jadis qui remontent à la surface, d'un temps où les pendules se remontaient à la main et où pour nous, enfants, "tous les adultes étaient vieux (V.Perrin)" après 50 ans .
 

Lu dans:
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages.
Jacques Brel. Les vieux. 1963

lundi, janvier 14, 2019

Un matin excellent et clair demeure un privilège

« Ce n'était pas le jour du jugement mais seulement le matin.
Un matin : excellent et clair. »
            William Styron. Le Choix de Sophie.


Cela fait de longs mois qu'elle attend son "jugement" et de revoir un matin excellent et clair. En 2019, dans un pays avec lequel nous commerçons, et son histoire est tout sauf une Fake News. 

Loujain al-Hathloul, militante sans relâche pour que les femmes saoudiennes aient le droit de conduire, est détenue depuis le 15 mai 2018 dans la prison de Dhaban à Djeddah (Arabie Saoudite) après avoir été arrêtée à Dubaï (Emirats Arabes Unis) par des agents de la Sécurité à la Sorbonne University. Elle y terminait une maîtrise en recherche sociologique appliquée, et a été rapatriée de manière forcée en Arabie Saoudite et incarcérée. Le récit que fait sa sœur Alia des conditions et des motifs de sa détention glacent le sang, et paraît ce 13 janvier dans le NewYorkTimes. Nous connaissons bien Alia, qui a épousé il y a quelques années un ami cher. Avec leurs enfants, ils vivent une existence paisible et qui aurait pu être heureuse dans notre quartier. Mais peut-on être heureux sachant sa sœur détenue pour délit d'opinion sans avoir la moindre possibilité de communiquer?  Après de longs mois d'hésitation par crainte que soient aggravées les conditions de détention, elle a fait le choix de rompre le silence. 

Lu dans:
William Styron. Le Choix de Sophie (Sophie's Choice). Trad. Maurice Rambaud. Gallimard 1981, 1995. Collection Folio 2740. 916 pages.
Alia al-Hathloul. My Sister Is in a Saudi Prison. Will Mike Pompeo Stay Silent? https://www.nytimes.com/2019/01/13/opinion/saudi-women-rights-activist-prison-pompeo.html
Alia al-Hathloul. Ma sœur est dans une prison saoudienne. Mike Pompeo restera-t-il silencieux ?
https://fr.wikipedia.org/wiki/Loujain_Al-Hathloul
https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/arabie-saoudite-une-campagne-de-diffamation-tente-de-discrediter-loujain-al


Ma sœur est dans une prison saoudienne. Mike Pompeo restera-t-il silencieux ?
Le secrétaire d'État américain est en visite à Riyad, mais les prisonniers politiques ne figurent pas à son ordre du jour.

Par Alia al-Hathloul. Mme Hathloul est la sœur de Loujain al-Hathloul,
militante saoudienne emprisonnée pour les droits des femmes.
New York Times. Le 13 janvier 2019

Lorsque le secrétaire d'État Mike Pompeo se rendra en Arabie saoudite dimanche, il devrait discuter du Yémen, de l'Iran et de la Syrie et faire le point sur l'enquête sur la mort du journaliste Jamal Khashoggi. Je suis frappée par ce qui n'est pas inclus dans l'itinéraire de M. Pompeo : les courageuses militantes de l'Arabie saoudite, qui sont détenues dans les prisons du royaume pour avoir recherché leurs droits et leur dignité. L'apathie de M. Pompeo est personnelle pour moi parce que l'une des femmes détenues, Loujain al-Hathloul, est ma sœur. Elle a travaillé sans relâche pour que les Saoudiennes aient le droit de conduire. 

J'habite à Bruxelles. Le 15 mai, j'ai reçu un message de ma famille m'informant que Loujain avait été arrêtée chez mes parents à Riyad, où elle vivait. J'ai été choquée et confuse parce que l'interdiction saoudienne de conduire pour les femmes était sur le point d'être levée. Nous n'avons pas pu savoir pourquoi elle avait été arrêtée et où elle était détenue. Le 19 mai, les médias saoudiens l'ont accusée, ainsi que les cinq autres femmes arrêtées, d'être des traîtres. Un journal gouvernemental aligné a cité des sources prédisant que les femmes seraient condamnées à des peines allant jusqu'à 20 ans de prison, voire à la peine de mort. Loujain a été arrêtée pour la première fois en décembre 2014 après avoir tenté de quitter les Émirats arabes unis pour se rendre en Arabie saoudite en voiture. Elle a été libérée après plus de 70 jours de prison et placée sous interdiction de voyager pendant plusieurs mois. En septembre 2017, le gouvernement saoudien a annoncé que l'interdiction de conduire pour les femmes serait levée en juin suivant. Loujain a reçu un appel avant l'annonce d'un fonctionnaire de la cour royale lui interdisant de faire des commentaires ou d'en parler sur les médias sociaux.

Loujain s'est installée aux E.A.U. (Emirats Arabes Unis) et s'est inscrite à une maîtrise en recherche sociologique appliquée sur le campus d'Abu Dhabi de la Sorbonne University. Mais en mars, elle a été arrêtée par des agents de sécurité alors qu'elle conduisait, embarquée dans un avion et transférée dans une prison à Riyad, en Arabie saoudite. Elle a été relâchée au bout de quelques jours mais interdite de voyager à l'extérieur du royaume et avertie de ne pas utiliser les médias sociaux. Puis elle a été arrêtée en mai. J'espérais que Loujain serait libérée le 24 juin, date à laquelle l'interdiction de conduire pour les femmes serait levée. Ce jour glorieux est arrivé et j'ai été ravie de voir des Saoudiennes au volant. Mais Loujain n'a pas été libérée. Je suis resté silencieuse, espérant que mon silence puisse la protéger. À cette époque, j'ai été frappé par une tendance sombre qui se dessinait sur les médias sociaux en Arabie saoudite. Quiconque critiquait ou faisait une remarque sur quoi que ce soit en rapport avec l'Arabie saoudite était considéré comme un traître. L'Arabie saoudite n'a jamais été une démocratie, mais ce n'était pas non plus un État policier. J'ai gardé mes pensées et mon chagrin pour moi. Entre mai et septembre, Loujain a été détenue à l'isolement. Au cours de brefs appels téléphoniques qu'elle a été autorisée à passer, elle nous a dit qu'elle était détenue dans un hôtel. "Tu es au Ritz-Carlton ?" ai-je demandé. "Je n'ai pas le statut Ritz, mais c'est un hôtel", a-t-elle dit en riant. A la mi-août, Loujain a été transférée à la prison de Dhaban à Djeddah et mes parents ont été autorisés à lui rendre visite une fois par mois. Mes parents ont vu qu'elle tremblait de façon incontrôlable, incapable de tenir quelque chose en main, de marcher ou de s'asseoir normalement. Ma sœur a attribué ceci à climatisation pour rassurer mes parents, leur affirmant qu’elle allait bien. Après l'assassinat de Jamal Khashoggi en octobre, j'ai lu des informations selon lesquelles plusieurs personnes détenues par le gouvernement saoudien au Ritz-Carlton de Riyad avaient été torturées. J'ai commencé à recevoir des appels téléphoniques et des messages d'amis et de parents me demandant si Loujain aussi avait été torturée. J'ai été choquée par ces questions. Je me demandais comment les gens pouvaient penser qu'une femme pouvait être torturée en Arabie saoudite. Je croyais que les codes sociaux de la société saoudienne ne le permettraient pas.

Mais fin novembre, plusieurs journaux, Human Rights Watch et Amnesty International ont rapporté que des militants et militantes des droits humains et politiques, hommes et femmes, avaient été torturés dans les prisons saoudiennes. Certains rapports mentionnent des agressions sexuelles. Mes parents ont visité Loujain à la prison de Dhaban en décembre. Ils lui ont posé des questions sur les rapports de torture et elle s'est effondrée en larmes. Elle a dit qu'elle avait été torturée entre mai et août, alors qu'elle n'avait droit à aucune visite, qu'elle avait été détenue à l'isolement, battue, soumise à la torture, à des chocs électriques, harcelée sexuellement et menacée de viol et de meurtre. Mes parents ont alors vu que ses cuisses étaient noircies par des bleus. Saud al-Qahtani, l'un des principaux conseillers royaux, était présent à plusieurs reprises lorsque Loujain a été torturée, a-t-elle dit. Parfois M. Qahtani se moquait d'elle, parfois il menaçait de la violer, de la tuer et de jeter son corps dans les égouts. Avec six de ses hommes, elle a dit que M. Qahtani l'avait torturée toute la nuit pendant le Ramadan, le mois musulman du jeûne. Il a forcé Loujain à manger avec eux, même après le lever du soleil. Elle leur a demandé s'ils continueraient à manger toute la journée pendant le Ramadan. Un de ses hommes répondit : "Personne n'est au-dessus de nous, pas même Dieu."

Une délégation de la Commission saoudienne des droits de l'homme lui a rendu visite après la publication des rapports sur ses tortures. Elle a raconté à la délégation tout ce qu'elle avait enduré. Elle leur a demandé s'ils la protégeraient. « Nous ne pouvons pas», répondirent les délégués.  Quelques semaines plus tard, un procureur lui a rendu visite pour enregistrer son témoignage sur la torture. Après l'assassinat de M. Khashoggi, l'Arabie saoudite a fait valoir que les fonctionnaires commettaient parfois des erreurs et abusaient de leur pouvoir. Pourtant, nous attendons toujours que justice soit faite.

J'aurais préféré écrire ces mots en arabe, dans un journal saoudien, mais après son arrestation, les journaux saoudiens ont publié son nom, ses photos et l'ont traitée de traître. Les mêmes journaux cachaient les noms et les photos des hommes qui risquaient la peine de mort pour le meurtre de M. Khashoggi. Aujourd'hui encore, je suis déchirée d'écrire sur Loujain, effrayée à l'idée que parler de son calvaire puisse lui faire du mal. Mais ces longs mois et l'absence d'espoir n'ont fait qu'augmenter mon désespoir de voir l'interdiction de voyager imposée à mes parents, qui sont en Arabie saoudite, révoquée et de voir ma brave sœur libérée.


 Alia Al-Hathloul vit à Bruxelles.

samedi, janvier 12, 2019

La malédiction d'Orphée


"L’important, c’est de sortir de sa zone de confort. Il ne faut pas nier sa provenance sociale et culturelle mais ne pas non plus laisser ses origines devenir un destin."
                        Raphaël Glucksmann


Rien n'est jamais joué. Comme le note avec sagesse Jean-François Billeter "ce que l'on n'a pas reçu au début de la vie, il ne faut pas l'exiger plus tard, mais le donner. C'est une faute de l'exiger comme un préalable à tout échange, pire encore d'en faire un motif de rétorsion ou de vengeance. Il faut donner, réamorcer l'échange. J'en connais qui ont raté leur vie faute d'avoir compris cela." 



Lu dans:
Raphaël Glucksmann. Les Enfants du vide, de l’impasse individualiste au réveil citoyen. Ed. Allary. 2018. 224 pages.
Jean-François Billeter. Une autre Aurélia. Editions Allia. 2017. 96 pages. Extrait 1138 de l'éditon Kindle.

vendredi, janvier 11, 2019

Les gardiennes du temple

"Je la remets sur son dos, je savonne et je rince, précautionneusement.  Je connais son corps par cœur. Son corps qui a tant aimé Lucien. Nous, les aides-soignantes, nous sommes les gardiennes du temple des amours passées."
                    Valérie Perrin

L'intimité que procure les soins aux personnes, essentiellement pour ces gestes simples que sont la toilette, la gestion des incontinences, les soins d'escarres, les soins esthétiques élémentaires qui font du bien ne connaît guère la valorisation qu'ils méritent. Elles sont pourtant essentielles à la dignité humaine des plus faibles, et leur permet de rester bien dans leur corps quelle que soit sa déchéance. Lors des visites en maison de repos et de soins, à l'hôpital, à domicile lorsque mes pas croisent les équipes infirmières, la question m'effleure souvent: que ferons-nous le jour où ces personnes humbles et efficaces se mettront en grève prolongée pour défendre leur profession?



Lu dans:
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages.

mercredi, janvier 09, 2019

Mais où (qui) est donc Soren ?

"Combien de vies dans une vie ?
C’est comme demander combien de pièces
dans un puzzle. "
             F. Dannemark. Une fraction d'éternité. 2005

Mais où (qui) est donc Soren ? Personne ne l'a revu depuis ce soir-là, il traversait un pont. Un mois pour traverser un pont c'est long... Le dernier et beau livre de Véronique Biefnot et Francis Dannemark, tente de percer la complexité d'un ami disparu. Dès la première page, on part dans une longue traque pointilliste donnant la parole à une foule d'amis et familiers de l'absent, ils sont plusieurs dizaines - en autant de chapitres courts - comme nos rencontres dans la vraie vie. Question éternelle de ce qui survit quand on disparaît: la somme des empreintes laissées dans le regard de nos proches, tous si différents, ou notre propre image multiple, aux facettes changeantes dans le temps, l'espace et les rencontres de la vie? Dès le départ de l'intrigue naît pourtant comme une évidence "que ce Soren insaisissable est vivant", contre toute vraisemblance judiciaire, comme on pressent une présence dans son dos dans une chambre occultée. Toute cette vie foisonnante, faites d'amours, de musiques, d'écriture, de rêves et d'échecs, ne peut s'être terminée sur pareil malentendu d'un pont mal enjambé, volontairement ou non. Cela peut être long, un pont, et mener loin, on effleure l'allégorie d'un passage vers autre chose. Le dénouement est superbe, pareil à la vie qui se déroule de la manière la plus inattendue qui soit. Tant d'indices annoncent la fin de l'histoire et soudain - comme dans Prince of Persia - derrière l’infranchissable muraille s'ouvre une nouvelle route. "Ce qui reste, c’est ce qui vient" comme le suggérait Maurice Bellet cité en exergue, et qui sait, un autre ouvrage débute peut-être à l'autre bout du pont. Bref, pas pour lecteurs paresseux, une "grosse bouchée" comme disent si bien les Québecois, qui se lit goutte à goutte, Petit Poucet qui sème des cailloux, laisse des images, des sons, des senteurs durables, et suscite l'émerveillement devant l'appel de la vie qui sans cesse recommence et se réécrit.


Lu dans:
Sort en librairie ce 10 janvier 2019.
Francis Dannemark, Véronique Biefnot. Soren disparu. Le Castor Astral. 2019. 250 pages. Extrait p.160
https://www.castorastral.com/livre/soren-disparu/
http://www.francisdannemark.be/biefnot-dannemark/

La guerre est finie


"Avant de s'endormir, madame Gentil m'a raconté ce qu'elle nous raconte depuis des mois à Jo, Maria et moi. C'est toujours la même histoire : elle est née en 1941, sa famille vivait dans la cave de la maison pour se protéger des bombes. Elle entendait les sirènes et les avions quand ils passaient dans le ciel. Un matin, elle s'est réveillée dans une chambre inconnue. Il y avait des fleurs sur la tapisserie et de grandes fenêtres traversées par le soleil. Elle a pensé qu'elle était morte, qu'elle était au paradis. En vérité, la guerre était finie et ses parents l'avaient montée d'un étage dans la maison pendant qu'elle dormait."
             Valérie Perrin

De combien de patients aimerait-on pouvoir clore la consultation par un sobre "allez, la guerre est finie", débouchant sur une chambre avec des fleurs sur la tapisserie et de grandes fenêtres traversées par le soleil. Patients en guerre permanente contre un affection qui les mine, contre leur enfance refoulée, contre les incertitudes des changements d'âge ou d'orientation professionnelle. Jeunes papas traqués par l'absence d'image de ce que serait un père, jeunes mamans femmes d'ouvrage sur les quais de Ouistreham courant "d’une chose à l’autre, maladroites, toujours en retard d’un reproche" (F. Aubenas), ados en rupture d'école, profs en rupture d'eux-mêmes, vieillards fatigués d'attendre une issue qui se dérobe. Le plus étrange? Le plus étrange étant sans aucun doute que tous ces êtres écorchés, peinant dans une existence difficile, craignant pour leur avenir et celui de leurs enfants, soient absolument normaux et qu'on les croise chaque jour dans nos rues, les saluant d'un joyeux bonjour ou d'un souhait de bonne soirée. Ni pauvres, ni laids, ni voûtés, ni habillés de cendres, ni tristes de visage ou de récit, ils sont les citadins multiples de nos villes, les passants de nos rues. Le courage de vivre au quotidien est une vertu bien partagée.
 

Lu dans:
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017.  416 pages. Extrait p.377

mardi, janvier 08, 2019

Le choix de Symcha Turk


"Le comportement de Symcha Turk, citoyen de Zolkiev, peut être cité en exemple du dévouement d'un père et d'un mari. Les Allemands lui avaient dit que lui, en tant que professionnel, pouvait être sauvé, mais à condition qu'il abandonne sa famille. En réponse, il prit ostensiblement la main de sa femme d'un côté, celle de son enfant de l'autre, ainsi unis ils marchèrent vers la mort la tête haute."
                                         Gerzson Taffet
 
Symcha Turk imagina-t-il un instant à quel point le récit de son choix a pu interpeller 60 ans plus tard le lecteur anonyme que je suis. L’instantanéité de la décision à prendre ne peut se concevoir qu'au prix d'une longue maturation des priorités que l'on se donne quant à ses choix de vie, privilégiant dans le cas présent la dignité et les liens que crée un long parcours de confiance réciproque à une survie dans la servilité. Pareil récit ne peut que nous aider à mûrir nos propres convictions personnelles.

 
Lu dans:
Philippe Sand. Retour à Lemberg. Albin Michel. 2017. 544 pages. Extrait p. 414
Gerzson Taffet. Holocaust. The Jews of ZoIkiew.

lundi, janvier 07, 2019

La petite fée Espérance


"Il reste des mots inscrits sur les branches du bonheur."
                François Cheng
 
Une à une les guirlandes lumineuses s'éteignent pour une longue année. Les municipalités organisent des feux  de joie alimentés par les sapins récoltés, et déjà pointent les soldes. 2019 s'ébroue après une débauche de feux d'artifices dignes des années exceptionnelles de progrès et de prospérité. Qu'on soit loin du compte est apparu comme soudain négligeable, par temps d'incertitude tout ce qui fait fête est bon à prendre. Compteurs de l'année à zéro, on se prend à espérer que les petits bonheurs sauront rendre leurs couleurs à des semaines annoncées comme moroses. La petite fée Espérance, sortie la dernière de la boîte de Pandore, supplante toutes les autres.
 
Je vous souhaite une bonne année 2019
CV.
 
Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Coll. Blanche. 2018. Édition du Kindle. p.247

lundi, décembre 24, 2018

Fugace comme l'oiseau


"Je suis heureux et rien n'en est la cause."
                Christian Bobin


C'est aussi fugace et inattendu qu'un oiseau de paradis qui pénètrerait dans le salon, par une soirée ni meilleure ni pire que d'autres. Est-ce la flambée dans le feu ouvert, le vieux Chivas, la nocturne de Chopin, les quelques lignes de Spinoza glanées dans Frédéric Lenoir, l'époque de l'année ou le hasard qui tisse un fil entre ces ingrédients minimes? Une fraction de temps s'impose l'évidence: on est bien. Et l'oiseau s'envole, le 23 décembre passe la main au 24, pas la peine d'en faire un traité philosophique: la vie comme elle va a ses pépites, et personne ne sait qui les jette, ni s'il y en aura d'autres, ni quand.

 
Lu dans:
Christian Bobin. Le monde des Religions. Entretien, nov.-déc.2013.
Frédéric Lenoir. Du bonheur: un voyage philosophique. Fayard. 2013. 240 pages.  

dimanche, décembre 23, 2018

Trêve des confiseurs


"Ce moment qui n'est plus le voyage     et pas encore l'arrivée   
quand le train qui déjà ralentit
est passé de la nuit noire aux avenues de banlieue.(..)
Nous sommes encore là     déjà nous sommes ailleurs
le voyageur impatient dans le train descend sa valise
et s'en va attendre l'arrivée debout dans le couloir     déjà prêt à descendre."
                                Claude Roy

2018 arrive en gare, étrange période d'une dizaine de jours en points de suspension, où on laisse l'année s'éteindre. On est là , et déjà ailleurs, aveuglés par les illuminations et les feux d'artifices. On se souhaite le meilleur pour l'an qui vient, participant à la course fiévreuse aux emplettes. On feint d'y croire, Obama fera l'intérim de Trump, Theresa May deviendra présidente de la Commission de l'UE, Theo Francken président de Groen. On se compte: demain on sera 14 à s'embrasser sous le gui, ou 40, ou seuls. On est nombreux quand on est seuls, mais cela se cache. Mais je vous laisse, car il est temps de descendre, le quai attend les voyageurs qui se pressent vers leurs destinations incertaines, se hâtant même si personne ne les attend et qu'ils ne savent où aller. Les fêtes de fin d'année, ce rite de passage.  

 
Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115 pages. Extrait p 23

vendredi, décembre 21, 2018

L'image de soi-même

« Quand je me suis réveillé, je me suis juste dit que c’était un rêve. J’avais tout oublié, tout effacé, j’ai même dû consulter Google pour voir qui j’étais, ce qui m’était arrivé. »
                 Stig Broeckx

Stig Broeckx a traversé 5 mois et 20 jours de coma suite à un accident de course cycliste en 2016,  Au réveil un échange verbal, un partage de regards et d'émotions muettes sont déjà une victoire, doublé de la nécessité de tout réapprendre: communiquer en clignant des yeux, manger, parler, se tenir en équilibre, marcher et tout récemment refaire du vélo. Amnésique, il consulte Google afin de redécouvrir qui il était. Où se chercher quand on s'est perdu, comment se reconstruire? A défaut d'une identité, la retrouver au départ d'images externes que nous avons laissées sur les réseaux sociaux ou sur Google? Qui sont mes amis, qui est ma famille, quels étaient mes rêves avant. On peut rester en vie en ayant perdu le fil de sa vie: à quel moment suis-je moi, celui qui a été ou celui qui vient? 


Je vous souhaite une bonne semaine. Comme me le glisse un de mes mails ce matin, à partir d'aujourd'hui, tout dans la nature va se tourner à nouveau vers le soleil...
CV.

Lu dans:
Stig Broeckx, miraculé après 5 mois de coma.  Eric Clovio. Le Soir 21 décembre 2018. p. 27

jeudi, décembre 20, 2018

Quand la fiction devient information


« J’avais peur de l’échec. Plus mon succès grandissait, plus cette peur de l’échec augmentait »
                        Claas Relotius, grand reporter au Der Spiegel

Cela commence comme un conte de fées. Récompensé par les prix médiatiques les plus prestigieux, dont le « Journalist of the year » de CNN en 2014, inscrit par Forbes sur la liste des 30 personnalités médiatiques les plus influentes d’Europe, Claas Relotius, grand reporter au prestigieux magazine Der Spiegel recevait le 3 décembre dernier le prix du meilleur papier de l’année pour un reportage en Syrie. Les jurés avaient notamment souligné la qualité des sources pour son travail journalistique. "En réalité, tout était faux. Les citations, les lieux, les scènes, les gens étaient inventés. Certains de ses reportages étaient parfaits, bien recherchés. Mais d’autres étaient entièrement inventés», a reconnu le magazine Der Spiegel ce mercredi.

Nul ne peut se réjouir d'une duperie, a fortiori quand elle touche ceux qui ont pour mission de nous informer. La proximité entre le meilleur et le pire, l'attrait du vide quand on atteint les plus hauts sommets, l'angoisse que cela ne dure nous interpellent pourtant. Nos failles s'accroissent avec la grandeur du projet qui les porte, et la faillite de ce grand reporter rappelle à bien des égards les récents suicides inexpliqués de chefs de cuisine prestigieux et étoilés au sommet de leur gloire. Que le Capitole ne soit guère éloigné de  la Roche tarpéienne ne vaut pas que pour les hommes politiques mais nous concerne tous.

  
Lu dans:
Christophe Bourdoiseau. Le grand reporter du Spiegel était un imposteur. Le Soir du 20 décembre 2018.

mardi, décembre 18, 2018

Le frémissement de l'instant incertain


"La soirée devait être retransmise dans toute la France, et sur le podium on s'affairait. On répétait les acclamations et applaudissements, on répétait aussi les morceaux, tous en play-back sur une bande audio. La Fête de la musique allait donc se résumer à une suite de poses répétées sur fond de karaoké. Plus tard dans la soirée, sur le cours Julien, pendant que je savourais un rhum-citron en terrasse, un jeune homme mal peigné, mal sapé et sans contrat jouait du saxophone sur un seuil, une sorte de jazz improvisé, superbement chaloupé, à l'arrière-goût mélancolique, offrant plus de musique dans son chant égaré que toute la méga-soirée télévisée à venir. Pour moi, tout le charme de la vie est dans le frémissement de l'instant incertain."
                                    Elisa Brune


Une fin d'après-midi d'octobre, à Ronda en Andalousie, une femme inconnue s'est mise à danser sur une mélodie de Kendji Girac jouée à la guitare par un inconnu. Ils ne se connaissaient guère, et l'initiative était aussi incertaine qu'improvisée. Pur moment de grâce comme l'existence nous en accorde à profusion, que je ressentis comme un rayon d'éternité. Ce matin, entre deux visites, deux hérons s'invitent à mon regard. Immobiles et gracieux sur leurs pattes élancées, je savoure ce moment de grâce inattendu. Soudain ils prennent leur envol, en couple, un départ de voyage de noces, légers comme le ciel de ce mi-décembre. Cette légèreté m'interroge: l'impression de bonheur que ce couple gracile dégage est-elle illusion pure? Et leur fragilité face aux périls qui les entoure est-elle plus grande que la mienne? Comme eux, ma survie n'est qu'à un battement de cœur d'un retour au rien initial, et mon bonheur a la fragilité d'une boule de Noël. Leur apparition soudaine dans ma journée, comme la danseuse de Ronda il y a cinq ans, appartient à ces étincelles qui nous font quitter un moment le mode Pause dans lequel notre existence se complaît pour découvrir un frémissement de vie qui en fait la richesse.



Lu dans:
Elisa Brune. Tant pis, je fonce: 55 façons de s'ouvrir au possible. Odile Jacob. 2018. 176 pages. Extrait p.30

lundi, décembre 17, 2018

Dernier de cordée


" L’alpiniste apporte du sens lorsqu’il montre qu’il tient davantage à la vie des autres qu’à la sienne, lorsqu’il démontre qu’un groupe humain progresse au rythme du second, du troisième... que le plus bel exploit est toujours celui du dernier de cordée."
                    Philippe Descamps


Lu dans:
Philippe Descamps. Dernier de cordée. Le Monde diplomatique. janvier 2018. p. 28 

dimanche, décembre 16, 2018

à mots comptés


"Il guette le jour qui se lève
à chaque escale un nouvel horizon
à vingt ans on rêve d'Amérique
à quatre-vingts d'arriver chez le fleuriste
le désir est pareil."
                        C.V
Les éditions Eranthis me font le cadeau d'éditer, après Le Carnet Moleskine (2011), un second petit recueil de textes courts "à mots comptés". Ces mots et phrases courtes qui parsèment nos journées, fruit de notre imagination ou de nos rencontres. Ces mots aux ailes de papillon qui nous enchantent, nous emportent vers d’autres réalités pour se nicher ensuite dans les recoins secrets de nos âmes. Pour les partager, il faut les capturer au filet léger de l’écriture, les entourer de silence et de quelques images de beauté. Comme le souligne avec délicatesse Bérengère Deprez "tout en pudeur et en gravité, avec une pointe d'humour, de mélancolie, d'ardeur, de dérision, ces mots comptés finissent par comp­ter, par camper dans les esprits. Les photographies de l'auteur leur font contrepoint, et alors s'élève un chant léger sur la basse continue de la vie."  Mots et illustrations ne sont que vent et vide s'il ne se trouve des artisans éditeurs pour leur donner le support d'encre et de papier choisis, le format qui tienne dans la paume de la main, le talent de placer la bonne phrase au meilleur endroit et de partager leur enthousiasme pour lui donner vie au moment précis où c'est Noël. L'édition d'un livre est une naissance et un cadeau.

Merci à Bérengère Deprez dont l’œil amical et critique est un support précieux. Merci à la super équipe de la Ciaco de Louvain-la-Neuve (i6doc.com) dont la gentillesse et l'enthousiasme font chaud au cœur.


Lu dans:
Carl Vanwelde. À mots comptés. Eranthis 2018. 88 pages. Extrait p.51. Voir.

Vient de paraître. En vente (16 €) dans les bonnes librairies selon l'expression consacrée et aux éditions Eranthis (https://www.i6doc.com/fr/book/?gcoi=28001100039840). Quelques exemplaires personnalisés sont également disponibles  chez l'auteur (carl.vanwelde@uclouvain.be) pour les lecteurs fidèles d' Entre Café et Journal, exemplaires en nombre limité dont la vente bénéficiera intégralement au centre de santé de Malem-Hodar (Sénégal).  

samedi, décembre 15, 2018

Si l'oiseau ne chante


"Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe."
             Jacques Prévert

 

"On les appelle gluaux, baguettes recouvertes de glu, longues de quelques 70 centimètres, destinées à être fixées sur des branches d’arbres, d’arbustes ou au sommet de grandes perches basculantes (quatre mètres de haut), appelées cimeaux, que l’on redresse an que les gluaux se trouvent au niveau de la cime des arbres. Le principe de la chasse à la glu est simple : grives (quatre espèces sont ciblées : la grive musicienne, draine, mauvis, litorne) et merles noirs se posent sur ces pièges englués. Le chasseur vient les décoller et les nettoyer à l’aide de cendres ou, plus souvent, d’un dissolvant. Le petit oiseau – la taille varie de vingt à trente centimètres selon l’espèce, et le poids n’excède pas 100 grammes – est alors mis en cage. Il servira d’appelant pour attirer, en chantant, d’autres grives, et permettre aux chasseurs de les tirer. Cette chasse se pratique de l’aube, une heure avant le lever du soleil, jusqu’à 11 heures. "


Lu dans:
La chasse à la glu jugée cruelle par les défenseurs des oiseaux. Le Monde 14 décembre 2018. Planète. p.5

vendredi, décembre 14, 2018

Pensée légère


"Aimer, c'est laisser être."           
                     André Comte-Sponville

jeudi, décembre 13, 2018

Métamorphose du quotidien


"Je vais prêter mon appartement à des amis pendant une semaine, raison pour laquelle je m'oblige à le pomponner, et en un seul week-end j'enchaîne tous les petits travaux qui traînent depuis des mois ou des années (la lampe cassée, l'étagère qui manque, le tapis troué, la douche bancale...). Dans la foulée, je trie les amoncellements en souffrance, je modifie la déco (bonjour les idées saugrenues), sans parler du ménage hautement attendu, et au final l'endroit est méconnaissable, quasi prêt à parader dans un magazine. Pourquoi l'ai-je fait pour eux et pas pour moi? Voilà la question qui me turlupine. (..) Pouvoir se passer des invités, du plombier ou de l'éditeur pour maintenir l'appartement habitable, le physique en forme et le travail à flots ? Demain, je ferai comme si j'avais des invités. Mieux, demain, je serai ma propre invitée."
                Elisa Brune

Lu dans:
Elisa Brune. Tant pis, je fonce: 55 façons de s'ouvrir au possible. Odile Jacob. 2018. 176 pages. Extrait pp. 41, 43

mardi, décembre 11, 2018

Sagesse


"Quatre choses ne reviennent jamais en arrière:
        le temps passé,
        la pierre lancée,
        le mot prononcé,
        l'occasion manquée."
                    Lucía Etxebarria de Asteinza (1966- )   Le Contenu du silence (2012) 
 

lundi, décembre 10, 2018

Sagesse de Léon Tolstoï


"Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. "
                        Léon Tolstoï. Anna Karénine

Ainsi commence Anna Karénine, première phrase d'une oeuvre monumentale de Tolstoï à un moment de sa vie particulièrement éprouvant. Ce qui est vécu se décrit avec justesse.

dimanche, décembre 09, 2018

Petites impostures


"La tentation de rappeler le grand rôle qu'on a pu jouer  en de petites affaires."
                        Pierre Hebey

Tentation permanente, à laquelle le médecin n'échappe pas. S'attribuer le mérite d'une guérison dont le patient a bénéficié par sa bonne nature, ou par la patience du Temps ce grand guérisseur, constitue une petite imposture dont nous ne sommes pas dupes. Pourquoi en faire tel usage, si ce n'est par besoin permanent de réassurance, par petite vanité et surtout besoin d'être aimé et admiré?  Les plus grands maîtres restent de petits hommes.



Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.76   

samedi, décembre 08, 2018

Ces notes de pain grillé et de cuir


"En été j'ignorais encore
combien sans toi..."

La phrase d'hier me vaut ce beau texte de méditation sur le deuil professionnel, que bien de nos amis auraient pu m'écrire et que je ne peux m'empêcher de vous partager avec l'accord de son auteur.


"Deuil d'un être cher. Deuil d'une situation professionnelle terminée. Tu voudras bien excuser l'appropriation de ton beau texte pour ma situation personnelle, mais tu devines le poids pour moi d'avoir arrêté de travailler et la nécessité de combler le vide de cette perte, perte de la présence des travailleurs vus chaque jour, de leur regard, de leur présence, perte aussi de ces milliers de lettres, fax, mails des consommateurs criant leur désarroi et des conclusions de médiations souvent positives que je leur signifiais. Aujourd'hui, cela fait quatre jours que je mets ma cave à vin en ordre. Cette descente dans la cave est une sorte de descente en soi. Chaque bouteille prise en main, chaque bouteille retrouvée, évoque le souvenir du vigneron rencontré mais aussi le potentiel d'une dégustation avec des proches dans le futur. Chaque bouteille est un pont entre le passé, un peu mort car enfermé dans une bouteille, et le futur des saveurs qui nous saisiront le nez et permettront d'évoquer le pays du vigneron, les senteurs de son pays et les paroles qu'ils nous a dites. Chaque bouteille, non à la mer mais dormant dans ma cave, soigne le deuil de la rupture. Ce soir, D. et moi-même avons ouvert une bouteille de 2003 du pays du Pic Saint Loup dans le Languedoc. J'ai écrit un mail au vigneron pour le bénir d'avoir mis dans cette bouteille des saveurs épicées, de thym, de safran, de girofle mêlées à des notes de pain grillé et de cuir...  Établir des ponts, en acte ou en pensée, boire ensemble une bouteille remplies de messages du passé... et le deuil devient supportable."

Il y a mille manière de boire, mais celle que suggère cet ami cher me convient.

vendredi, décembre 07, 2018

L'hiver de l'absence

"En été j'ignorais encore
Combien sans toi
L'hiver est long et le lit froid."
            Antoinette Dalcq

Sans aucun doute, une des plus belles choses qu'il m'a été donné de lire sur le deuil.




Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p.33

jeudi, décembre 06, 2018

Où est passé le Baiser?


"Oublier ce qui n'est jamais advenu."
                    Françoise Lefèvre

On fait des rêves grands comme ça, on rate le train pour Paris et on arrive en banlieue. Au mur de sa chambre, une reproduction du Baiser de Hayez attirait mon regard de longue date. Elle était âgée, seule et semblait en attente. Son ardent la rejoindrait, à coup sûr, le moment venu, dès qu'il serait libre, mais sa femme était souffrante et on ne quitte pas une malade. Un jour le Baiser a disparu, laissant une trace délavée sur le papier vieilli. J'appris par mon journal qu'un notable s'était donné la mort après avoir perdu son épouse. Les hommes promettent tant de choses.


Lu dans:
Françoise Lefèvre. Se perdre avec les ombres. Ed. du Rocher. 2004. 202 pages.  Extrait p.22

mardi, décembre 04, 2018

Sous les pavés la grogne


« La France, pays où la tentation révolutionnaire n’est jamais loin et fait partie de l’identité au même titre que drapeau et l’hymne national, flirte avec la crise politique. (..) Le président français n’a toujours pas trouvé la formule pour désamorcer une révolte dont le cri le plus répandu lui est opposé : “Macron, démission”. L’un des graffitis tagués sur l’Arc de triomphe était « Pour moins que cela, nous avons coupé des têtes. »   
                               El País

Amusante observation du grand quotidien espagnol, dont le pays n'a pourtant guère été épargné par les manifestations géantes ces dernières années. Certains comparent la situation actuelle aux émeutes de Mai 68. Nuance, les graffitis sur les murs étaient tout de même plus inspirés ("sous les pavés la plage", "il est interdit d'interdire", "participons au balayage: il n'y a pas de bonnes ici"), témoignant d'une créativité que permettait une société en croissance continue avec une jeunesse sans inquiétude métaphysique pour son avenir.