mardi, février 21, 2017

La lueur qui change tout

"Je regarde les gens autour de moi et je pense que tous portent avec eux une forme ou une autre d'espoir. Que quelque chose réussisse, ou commence, ou cesse, ou se laisse expliquer, ou se révèle être faux ... "
            Henning Mankel

L'homme peut-il survivre sans espoir? Le récit de la création du célèbre "Radeau de la Méduse" de Géricault est surprenant à cet égard.

"Au début, il tâche de représenter l 'horreur. Le cannibalisme, ceux qu'on jette encore vivants par-dessus bord, la mer où l'on n'aperçoit pas l'ombre d'une embarcation, le désespoir qui gagne et efface à la fin tout autre sentiment. Il imagine un radeau dérivant sur une mer où aucun dieu ne se préoccupe de la souffrance des naufragés. Dieu ne peut exister en l'absence de tout espoir. Le ciel est aussi vide que la mer. Le continent africain, invisible dans la brume, est distant de six kilomètres à peine. Mais il n'offre aucun salut. Ce pourrait tout aussi bien être l'enfer qui les attend. Les naufragés du radeau sont condamnés à mourir. Géricault est pris d'une hésitation. Il multiplie les croquis mais, à mesure que le travail avance, il atténue de plus en plus l'aspect tragique. Il semble se poser la question suivante: qu'advient-il d'êtres humains qui ont perdu tout espoir? Quand il ne leur reste rien ? Il ne donne aucune réponse. En fait, la question est mal posée, car ce n'est pas possible. Il n'existe pas de vie humaine là où tout espoir a disparu. Il reste toujours quelque chose. La toile qu'il choisit enfin de peindre donne corps à l'espoir humain qui subsiste malgré tout alors que tout devrait être fini. Au dernier plan de la composition, dans la mer déchaînée, on aperçoit la forme minuscule de L'Argus: tandis qu'à bord du radeau les survivants tentent d'attirer son attention, rien ne permet d'affirmer que sur le bateau on ait repéré leur présence. C'est d'ailleurs quelques heures plus tard, à son second passage, qu'ils seront secourus. "

Laissez-vous surprendre: allez découvrir ce minime point lumineux à l'horizon, à droite au centre du tableau de Géricault, qui en change toute la perspective  ( http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-radeau-de-la-meduse )


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 102-103

dimanche, février 19, 2017

Ces clairières d'où on repart

"Je n’ai pas de mots.
Mais la question est venue, je l’ai posée.
Qui veux-tu être, maintenant ?"
            Biefnot-Dannemark

Est-ce un hasard si refermant le dernier ouvrage diptyque de Véronique Biefnot et Francis Dannemark nous demeure la petite musique d'un appel au large, « ce que la chenille appelle fin, le reste du monde l’appelle papillon (Lao-Tseu )». Roman jubilatoire, élaboré, qui voit se succéder deux récits de vie que vingt années séparent, écrits l'un par Biefnot, l'autre par Dannemark à deux âmes et quatre mains. On s'éloigne ici de la ligne claire qui avait caractérisé leurs premiers ouvrages pour adopter une construction fantastique où il n'est pas un indice, pas un lieu, pas un personnage qui ne trouve son avatar au moment où l'intrigue se complexifie. On est pris par la main sans savoir où cela nous mène, on croise un tendre bestiaire d'animaux étranges et familiers, dans un récit rythmé par de courts fragments poétiques qui relient les chapitres comme une ponctuation. Les lecteurs les plus anciens rechercheront vainement - à part une citation d'Emily Dickinson et une interprétation de The Dream sur une marimba - les références littéraires, musicales et cinématographiques multiples auxquelles nous avait habitué Francis Dannemark depuis quarante ans, ce qui confirme bien qu'il s'est laissé gagner par la tentation d'une création duale totalement originale, ne dédaignant guère un zeste de surnaturel. Au terme de ce labyrinthe digne d'un roman policier où chaque porte s'ouvre sur un escalier en colimaçon, où chaque échelle est posée contre une fenêtre et où chaque sentiment en évoque un autre déjà vécu précédemment, on se pose, ébloui, dans une clairière paisible où se voit posée la seule question qui compte vraiment: qui voulons-nous être, maintenant, pour quel envol? Le mot FIN ne fait décidément pas partie des scénarios imaginés par Biefnot-Dannemark, pour notre plus grand bonheur. 

 
Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Place des ombres, après la brume. Kyrielle. 2017. 503 pages. Extraits p.499 et p.503. Sort en librairie ce 17 février 2017

vendredi, février 17, 2017

Un vrai garçon manqué

"Plus le garçon est manqué, mieux la fille est réussie.”
                Julien Besançon


Étranges fiertés. Elle a soixante-cinq ans, descend de la table d'examen avec prestance et je l'en complimente. "Ma maman m'a toujours dit que j'étais un garçon manqué." Sans doute a-t-elle gardé en elle la fierté du regard aimant d'une maman, mais qu'une ravissante enfant puisse se réjouir d'être confondue avec un garçon, raté de surcroît, en dit plus sur la confusion des genres que tous les traités.

 


Lu dans: 
Julien Besançon. Le visage de la femme. Paris. Vigot. 1942. 104 pages.

jeudi, février 16, 2017

Pays étrange

"La vieillesse est un pays étranger
Quand je suis arrivé ici
je n'en connaissais ni la langue
ni les coutumes difficiles à saisir.

Mais on apprend vite
et déjà je commence à rêver
dans ma nouvelle langue
bien que de nombreux idiomes m'en échappent encore.

J'ai voulu interroger des indigènes
sur ce que chaque chose voulait dire
sans en trouver un seul
cet étrange pays ne compte que des migrants.

J'ai demandé à voir un docteur
on m'a dit de patienter
j'ai attendu, attendu.
sans doute n'avions-nous pas
la même horloge
ou n'étais-je pas dans le bon local

La vieillesse est un pays étranger
et j'apprends, j'apprends toujours."

            Eric Pfeiffer
 


Lu dans:
Eric Pfeiffer, MD. University of South Florida College of Medicine, Tampa, United States. Hektoen International. A Journal of medical Humanities. Poetry. Volume 9, Issue 1 - Winter 2017  

Parole contagieuse

"Les politiques pourvus d’autorité qui s’expriment en insultant, éveillent des sentiments éprouvés en silence par beaucoup de gens, et les rendent légitimes. (…) En politique, une parole est toujours un acte » .
            Herman Van Rompuy.

Herman Van Rompuy, connu pour une prudence qui doit peu aux émotions, s’étonne de sa propre véhémence dans une interview donnée jeudi dernier au magazine belge Knack. Sa réflexion sur les limites que doit s'imposer un responsable politique peut être adressée à quiconque jouit du pouvoir d'influence soit par voie hiérarchique soit par poids moral (enseignants, médecins, juges..). 

mercredi, février 15, 2017

Caresse du matin

"Le plaisir du rasage à l’ancienne, la douceur en plus, se travaille au blaireau et au savon à barbe artisanal pour une mousse abondante, stable et onctueuse. "
                Publicité Bulledemalice, savons et traditions

Une journée réussie commence par une caresse, et je n'en connais de plus douce que celle du blaireau étalant sa mousse fraîche sur ma barbe d'un jour. Plus il est vieux, plus il est tendre car son poil se rôde (on parle du blaireau bien sûr, pas du rasé): à l'usage les pointes se séparent, ce qui en adoucit le toucher. Souvent dans le miroir se profile fugacement le visage de ce patient amical qui nous quitta soudainement en se rasant, et je me dis que tout compte fait même si toute mort est irréparable, être emporté par la camarde venue me caresser le visage est préférable à tomber en avion ou à périr dans un incendie.


lundi, février 13, 2017

Réinventer le monde


"Détendue     l'étendue me fait signe derrière des collines amoncelées
et le lointain perce    lumineux comme la lune dans la nuit."
            Hannah Arendt

Opéré de la cataracte, il revoit l'horizon, ses couleurs et sa lumière. Celle-ci pénètre à nouveau par ses pupilles et il se sent comme illuminé de l'intérieur. L'instant d'avant, c'était le même monde pourtant,  mais tout gris. Le voilà soudain paré soudain d’oripeaux comme pour une fête. Le pouvoir des lentilles sur la réalité est surprenant. Notre regard transforme le monde.



Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.179

dimanche, février 12, 2017

Angoisse de la pièce manquante


"Dans la salle d'attente
du centre de cancérologie
deux personnes penchées
sur un puzzle
Mille pièces
annonce la photo
du puzzle terminé,
un château en ruine à la campagne
dans un pays lointain
Ils sont deux, et seuls
concentrés à la tâche
anxieux d'apprendre
combien et quelles sont
les pièces qui manquent."
        A. J. Wright

Une semaine s'ouvre, pareilles aux autres passées. Il y aura des enfants qui toussent, quelques grippes, des douleurs et des fatigues. Peut-être un décès. Et aussi des patients penchés sur le puzzle avec quelques pièces manquantes, essentielles, qu'il faudra expliquer avec gravité sans désespérer. Comme le suggérait Prévert, il faut tenter d'être heureux ne serait-ce que pour donner l'exemple, et le médecin plus que quiconque. Mais l'hiver est long parfois.



Lu dans
A. J. Wright.MLS. University of Alabama at Birmingham, Pelham, United States. Hektoen International . A Journal of medical Humanities. Poetry. Volume 9, Issue 1 - Winter 2017  

vendredi, février 10, 2017

Imposture sociale

"Il y a une imposture sociale, entre ceux qui travaillent dur pour peu et ceux qui ne travaillent pas et reçoivent de l’argent public."
                François Fillon 

Le lire, c'est rire et on rejoint Maurice Maréchal (directeur fondateur du Canard enchaîné) qui raconte que « mon premier mouvement, quand je vois quelque chose de scandaleux, c’est de m’indigner ; mon second mouvement, c’est de rire ; c’est plus difficile mais plus efficace. »


Lu dans:
Discours de F. Fillon à la Villette (29 janvier 2017) cité par Jean-François Kahn.  Par ici la sortie. Le Soir 7 février 2017

Les deux façons de souffrir

  "Savoir s'il est plus difficile de courir dans le sable que dans la neige. "
        Fabrice Tassel

Il ne trouve plus le sommeil. Sa vie a croisé le soleil, plus jeune que lui, passion brève. Sa femme vient de l'apprendre, et s'effondre. Il quête un somnifère et un avis: soit il reste, et il perd tout. Soit il part, il perd plus encore. Il est des consultations de peu de mots, il en occupe seul le silence, je lui réponds des yeux. En me quittant, il affirme qu'il voit plus clair maintenant. Deux couples, cinq enfants à eux quatre. J'ai mal pour eux.


Lu dans:
Fabrice Tassel. Courir dans la neige. Les Escales. 2017. 240 pages

jeudi, février 09, 2017

Ego

" Ego est le nom de l'histoire que je me raconte en permanence "
                François De Smet.

L'homme et son ombre. Celui qu'on habite, fatras de petits secrets, de petites angoisses, petits bonheurs qui cohabitent en permanence, petites gerçures, petites chatouilles, petites douleurs, ongles à couper, poils à tailler... pas toujours un chef d’œuvre. Petits secrets du corps et de l'âme, dont on ne connaît jamais que 2 à 3 % même chez l'être le plus aimé. On est dans l'intime, poétiquement appelé jardin secret. 
Et puis il y a Ego, ce récit de soi dont on fait les belles histoires, partagé dans les récits de comptoirs, de coins de rue, de réseaux sociaux, de repas de famille. Démarche vieille comme l'homme lui-même, vrai faux qui n'existe que dans le regard des interlocuteurs auxquels elle s'adresse, et à laquelle on finit par croire soi-même. Celui qui parvient à régler sa focale de manière à ce que l'ombre coïncide avec le promeneur est un homme heureux.


Lu dans:
François De Smet. Lost Ego, la tragédie du « Je suis ». Presses universitaires de France. 2017

mardi, février 07, 2017

Bleu, saignant, à point

"Son problème c’est que, bien qu’émouvant et pugnace dans sa défense, les gens ne le croient pas. Or, quand on n’est pas cru, on est cuit."
                 Jean-François Kahn.




Lu dans:                
Jean-François Kahn. Par ici la sortie. Le Soir. 7 février 2017. p.21

Le silence est d'or


"Après « Non » et « Bonjour », le mot le plus souvent prononcé aux enfants en Suisse est : « Chut ».
                        David Hesse. Lettre d'Europe

Amusante réflexion sur ce qui fait une nation. La Suisse est silencieuse, et tente de l'être plus encore comme le note avec humour une récente tribune parue dans cinq journaux européens. "Récemment, j’ai eu la visite d’amis venus d’Espagne. Nous leur avons montré Zurich. Ils étaient à la fois charmés et inquiets. « C’est très joli. Mais pourquoi le centre-ville est-il si calme ? » Nous investissons des sommes importantes dans des rails de tram qui ne grincent pas et méprisons les concierges qui préfèrent les souffleurs à feuilles aux râteaux. Zurich teste également les véhicules de nettoyage électriques. (..) Mais l’électrification des véhicules à elle seule ne suffit pas. Sur le pavé, même les tricycles électriques et silencieux des facteurs émettent un bruit désagréable. La meilleure solution serait d’asphalter les villes suisses avec du béton silencieux (..) qui réduit le bruit de contact entre les pneus et la chaussée. Le calme s’invite aussi à la campagne. Les litiges relatifs au tintement des cloches de vache se multiplient, le bruit du bétail dérange, les cloches sont trop bruyantes et les fermiers se les font voler la nuit. Tout comme le sont les clochers : de plus en plus se battent contre le vacarme religieux dans le pays entre 22 heures et 7 heures. La liste des sensibilités suisses pourrait être prolongée à souhait : bruit des avions, fêtards bruyants, voitures de sport : tout est source d’énervement. Après « Non » et « Bonjour », le mot le plus souvent prononcé aux enfants en Suisse est : « Chut ». Et souvent, les systèmes d’alarme de voiture qui animent des rues entières pendant la nuit ne sont pas du tout installés en Suisse. C’est clair : l’envie de réduire le bruit est un caprice national." 
La promotion du "Chut" dès le plus jeune âge fera sourire - mais ce n'était pas le thème de l'article - les humoristes enclins à considérer que le silence suisse est aussi de parole et de secrets financiers bien gardés. Mais ce sont choses qu'on chuchote.


Lu dans:
David Hesse. Silence, s’il vous plaît. Lettre d’Europe - «Tages-Anzeiger». Le Soir. 6 février 2017.

dimanche, février 05, 2017

Le ressac du sac

"L'enfer est dans le sac."
        Clara Georges.

Les sacs en plastique de caisse font désormais partie des choses qu'on dissimule, tassés dans un polochon en attendant des jours meilleurs. Responsables tout à la fois de la mort de baleines qu'ils étouffent par leur quantité dans l'estomac, d'un septième continent de déchets aggloméré dans l'océan, d'arbres défigurés par ces fruits décolorés flottant au vent, de bébés suffoquant la tête enserrée dans ce jouet dangereux, qui souhaite encore s'afficher avec un compagnon pareil? Bizarrement, ils représentent pourtant aujourd'hui exactement l'inverse de l'idéal qu'ils incarnaient quand ils ont envahi le monde, dans les années 1970 : insouciance, liberté, légèreté, durabilité. Autant de qualités soudain devenues des tares. Autre époque. 
La rédemption passerait aujourd'hui par le papier kraft. Jusqu'à cette petite phrase, cet été dans Le Monde : " Plusieurs grandes enseignes testent le sac en papier, dont l'empreinte environnementale est pourtant pire que celle du plastique. " On ne sera jamais tranquille.


Lu dans:
Clara Georges. Le sac en plastique. Le Monde L'époque. Dimanche 5 février 2017. Page 8. 

samedi, février 04, 2017

Brelitude

"Il attendait la guerre
elle attendait mon père
ils étaient gais comme le canal
Et on voudrait que j'aie le moral."
       Jacques Brel. Bruxelles

Emouvant documentaire sur la Une consacré à Jacques Brel. Immortel quand il chante, cabotin quand il parle, une vie privée tortueuse où on se perd, difficile en amitié comme le suggère son ami Brassens après sa mort. Un humain en somme, avec des sommets et des ravins sombres. On s'y retrouve pourtant, et de quelle manière: un pays - le nôtre -, une époque, une description maniaque d'une certaine vie de famille pas si étrangère à celle que nous connaissions. Et le souffle d'une période où on imaginait que la liberté est un choix possible, rêve qu'il poursuivra comme une chimère pour se retrouver en fin de vie, quelques images cruelles, pourchassé par la presse de clinique en clinique jusqu'à sa mort.
 


Vu dans
Philippe Kohly. Jacques Brel. Fou de vivre. Morgane Production. 2017. RTBF 3 février 2017, France 3 17 février 2017

jeudi, février 02, 2017

La modestie de la pierre d'angle

"La vie privée d'Érasme présente d'ailleurs peu d'intérêt: la vie matérielle d'un homme de paix, d'un travailleur infatigable donne rarement matière à une biographie. Son action proprement dite échappe même à notre temps et demeure cachée comme la première pierre d'un édifice."
            Stefan Zweig.

Pensée amicale à tous ces proches et amis qui accomplirent de fort belles et grandes choses, modestement, maintenant dans l'ombre. Aux autres aussi qui furent grands dans les petites choses du quotidien, si indispensables. Il m'a été demandé récemment si j'avais connu ou croisé dans ma vie - école, métier, relations - une personnalité célèbre. Sincèrement, non. Mais beaucoup de belles personnes. C'est mieux.


Lu dans:
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. Traduction d'Alzir Hella. Grasset 1935. Le Livre de Poche 14019. 185 pages. Extrait p.13 

En avant!

"Le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti tweete : " Nous sommes tous derrière François Fillon. " Eric, un conseil : quand ça canarde, ce n'est pas derrière le chef qu'il faut se tenir pour le protéger, mais devant…"
        Philippe Ridet

Tous derrière, tous derrière et lui devant, comme on le chantait. Quel est le prof qui apprécierait de donner cours avec tant de monde dans le dos: on n'est jamais sûr, même avec les têtes de classe.


Lu dans:
Philippe Ridet. Plan B, C ou G. Le Monde 3 février 2017.

mercredi, février 01, 2017

Le jardin des simples

"Parfois la vie daigne te faire un signe,
Un bruit, une senteur,
Une voix, un éclair.
Tu te retournes,
Tu ne vois rien,
N'entends plus rien,
Sinon cette ombre portée d'une présence,
Sinon le poignant reflet d'une lumière,
Tu ne vois rien,
N'entends plus rien,
Sinon peut-être
Ce prénom d'un enfant
Crié dans le square voisin,
Enfant que cherche sa mère."  
        François Cheng. À Jacqueline de Romilly

Une après-midi comme tant d'autres, des hommes, des femmes de tous âges dans un endroit un rien vétuste où on prend soin. Ils apportent leurs maux, et l'ombre portée de leurs absents, père, mère, parfois un enfant, les cours d'école au soleil, les pays et les métiers rêvés, les deuils et peines dont ils ont fait leurs migraines et leurs maux de dos. Des "strotjes" qui enserrent la collégiale si proche aux collines de la Transylvanie, de la Cappadoce au Haut Atlas, ce sont toutes les senteurs, bonheurs et malheurs du monde qui se bousculent dans cet endroit clos qui leur est devenu si familier, comme une réminiscence de la cuisine ou de la courette quittées il y a longtemps. L'instant est fait de silences pour écouter, ausculter, palper les zones où se niche la douleur, ou l'inquiétude. Entre le potager et l'église se nichait jadis le "jardin des simples", plantes médicinales douces à tous les maux. Existe-t-il plus belle expression pour définir la médecine de proximité qu'on aime?


Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p.90

mardi, janvier 31, 2017

Faites de cette ville un espace sûr


"Entourez la ville de haies piquantes. Gardes ! placez nos étoiles sur les maisons dont j'ai l'intention de m'occuper. Vous, chère amie, commencez de dresser nos listes et faites établir nos certificats d'existence !"
                Albert Camus. Caligula

On frissonne devant ces bégaiements de l'Histoire. Dans un projet d'épilogue, Camus nous éclaire sur la portée qu'il attribue à son œuvre: « Non, Caligula n'est pas mort. Il est là, et là. Il est en chacun de vous."


Lu dans:
Albert Camus. Caligula. Gallimard. 1972. 256 pages

dimanche, janvier 29, 2017

Pensée brève

"Puis je courrai comme autrefois je courais
à travers prés, champs et forêts
puis tu t'arrêteras comme un jour tu t'es arrêté
puis on comptera nos pas
à travers le lointain et la proximité
puis on racontera cette vie
devenue rêve à jamais."
    Hannah Arendt

Certes. Certes on puise encore dans la réserve de beaux jours de beaux projets, des levers du jour quêtés avec la même impatience, des regards neufs croisés par surprise. Mais revient avec insistance l'entêtante petite musique de Groult "un seul ennui, les jours raccourcissent". 


Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.186
Flora Groult. Un seul ennui, les jours raccourcissent. Flammarion. 1977. 230 pages.


Texte original: Dann werd' ich laufen, wie ich einstens lief
Durch Gras und Wald und Feld;
Dann wirst Du stehen, wie Du einmal standst,
Der innigste GruB von der Welt.

Dann werden die Schritte gezählt sein
Durch die Ferne und durch die Näh;
Dann wird dieses Leben erzählt sein
Als der Traum von eh und je.


vendredi, janvier 27, 2017

Liberty Enlightening The World


"Amenez-moi vos foules pauvres, épuisées,
Blotties dans l'espoir de respirer libres,
Le misérable rebut qui fourmille sur vos plages.
Envoyez-les moi, ces sans-abri, ces dés jetés par le naufrage,
Je leur tiens ma lampe allumée à la Porte d'Or."
                Emma Lazarus ( poétesse juive américaine - 1849-1887 )

Le texte original, en anglais, est gravé depuis 1903 sur le piédestal de la Statue de la Liberté, cadeau de la France à la jeune Amérique qui fut la première vision des États-Unis pour des millions d'immigrants. Triste évolution d'un beau et grand pays, épris de liberté, dont le président récemment élu exalte les vertus d'une barrière de 3200 km à ériger de la Californie au Texas, mur "impénétrable, costaud, grand, puissant et beau" (Donald Trump), couplée à la mise en place d'une base de données où seraient enregistrés les musulmans et de filtres à l'immigration fondés sur la religion des candidats. Une première contre laquelle s'est élevée avec fermeté Madeleine Albright, ex-secrétaire d’État de Bill Clinton, d'origine juive et prête à être enregistrée comme musulmane par solidarité. 

Lu dans:
http://www.huffingtonpost.fr/2017/01/26/la-reponse-tres-forte-de-lex-ministre-madeleine-albright-au-decret-anti-musulmans-donald-trump/?utm_hp_ref=fr-Donald-Trump (transmis ce matin par une amie lectrice fidèle qui a aussi traduit le poème).
Texte original :  Give me your tired, your poor, / Your huddled masses yearning to breathe free, / The wretched refuse of your teeming shore. / Send these, the homeless, tempest-tossed, to me: / I lift my lamp beside the golden door.

Hôpital Fin de nuit

"Cette nuit-là     une nuit de souffrance rongeuse
je ne pouvais dormir     et la veilleuse bleue
des chambres d'hôpital     chuchotait une clarté triste
Je respirais mal et je savais à chaque aspiration
que jamais plus je n'aurais le bonheur du souffle
Alors     une main    sur une vitre embuée
a effacé ce peu d'humidité qui brouillait la vue
J'ai découvert soudain un ciel très clair
avec juste un léger nuage blanc qui se reflétait
dans la rivière calme comme le cours du temps
quand le temps se suspend pour refléter le ciel.

J'avais encore mal     Pourtant j'ai redormi
seul mais tenant ta main     dans la paix du silence."
        Claude Roy. Chanter dans le noir.

Dans l'extrême souffrance trouver la brèche qui rend soudain la vie à nouveau supportable. Je ne connais pas de joie plus grande. 


       
Lu dans:
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait pp.86-87

jeudi, janvier 26, 2017

Ami, amis

« Si vous recevez un petit nombre de parents ou d'amis, vous les ferez asseoir à votre table et vous leur servirez vous-mêmes ce que vous avez de meilleur. Si vous recevez vingt-cinq personnes, auxquelles vous êtes diversement lié, vous leur servirez, je suppose, un buffet froid. Si vous recevez cinquante personnes, auxquelles vous êtes encore plus diversement lié, vous déplacerez l'heure de la réception, vous les inviterez à une garden party et vous leur ferez servir des rafraîchissements. Si vous recevez deux cents personnes, vous leur servirez peut-être encore un repas, mais vous en remettrez le soin à un restaurateur de profession. Pour votre part, vous vous contenterez de saluer personnellement quelques-uns de vos invités, et vous ferez à tout le monde un petit discours d'accueil et de bienvenue ... Le nombre change obligatoirement la forme et le contenu des relations humaines. »
             Jean-Paul Audet

Perd-on en densité ce qu'on gagne en volume? Réécouter Maria Bodin, vieille paysanne coriace de 87 ans expliquant à son benêt de fils Christian qu'elle a plus de mille amis sur Face de Bouc, "on ne les voit pas mais c'est comme les hémorroïdes, on ne les voit pas non plus et pourtant on les a. Et l'avantage avec ces amis-là, c'est qu'ils ne t'ennuient pas. J'ai même comme ami un grand Noir, aux Etats-Unis - comment s'appelle-t-il encore? - on le voit tout le temps à la télévision."   Et son benêt de fils de lui répondre qu'"il préfère un seul ami, mais un vrai." L'ironie n'est jamais qu'une forme popularisée de la philosophie, et j'aime.  


Lu dans:
Frédéric Debuyst. A la recherche de la simplicité. Publications de Saint André. Les Cahiers de Clerlande n° 13. 2015. 141 pages . Extrait p. 91 
Les Bodins. Face de Bouc pour les Nuls. https://www.youtube.com/watch?v=CWW05O05ypA. Vaut la peine d'une découverte.


mardi, janvier 24, 2017

Du besoin de transgression


"Il est dangereux de se pencher au dehors, dit l'écriteau officiel des temps modernes. Il est nécessaire de le faire."
            Erri de Luca

Des enfants doivent compléter la phrase "Le chat a… pattes et l’oiseau en a…". Consciencieusement, les élèves rajoutent un 4 et un 2 dans les espaces pointillés. Mais l’un d’entre eux répond autre chose. Sur sa feuille le professeur lit : "Le chat a mal aux pattes et l’oiseau en a de la peine"(*). Inventer, c'est penser à côté aurait dit Einstein.


Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.162
* Rapporté par Luc de Brabandere

lundi, janvier 23, 2017

Partages

"Je ne suis pas toujours de mon avis. "
    Madame de Sévigné.

L'occasion est belle de décrire le plaisir qu'on prend à échanger avec un ami. On a son avis propre sur une question qui vous tient à cœur, on échange avec conviction les meilleurs arguments et partages d'expérience et on se quitte en constatant qu'on est désormais davantage de son avis que du nôtre. La concision de la marquise de Sévigné à résumer ces choses est exemplaire. 

dimanche, janvier 22, 2017

Isthmes

«Aucun homme n'est une île, un tout, complet en soi, tout homme est le fragment d'un continent»
        John Donne (1572-1631)

"Etre c'est être relié. Quelle que soit sa combativité, ou ses dons exceptionnels, le petit moi qui tente de vivre «seul contre tous» ne pourra jamais réaliser son potentiel d'humanité. Tout au contraire, il ne réussira qu'à s'épuiser. En cherchant à s'affirmer uniquement par lui-même et pour lui-même, il vivra comme l'ombre de lui-même et non en être humain authentique. Nous ne sommes rien sans les autres. Pourquoi? Parce qu'au sortir du ventre de notre mère, nous sommes démunis, nous n'avons pas les moyens physiques pour nous débrouiller tout seul. «Loin d'être bénis des dieux, nous sommes marqués par le manque et l'avoir-moins. [ ... ] L'homme est un néotène, un être mal fait, terriblement incomplet à la naissance» (*). Mais le moins est un plus, la faiblesse naturelle exigeant le développement de la culture, et au cœur de celle-ci de la solidarité et de la fraternité, grâce auxquelles l'être humain originellement nu, ignorant et impuissant devient ce coeur de liens qui le rend capable des plus grands accomplissements."
        Abdennour Bidar


Lu dans :
Abdennour Bidar. Les Tisserands. Ed Les liens qui libèrent. 2017. 192 pages. Extrait pp 49-50
* Jean-François Mattei et Israël Nisand, Où va l'humanité?, Ed. Les Liens qui libèrent, 2013, p. 17.

samedi, janvier 21, 2017

Soir de victoire


"Ne t’enfle jamais d’orgueil si tu l’emportes sur autrui par la vigueur de ton bras ou par l’amas d’insondables richesses.
Un jour suffit pour abattre comme pour élever toute chose humaine."

C'est en ces termes que la déesse Athéna, selon Sophocle, s’adresse à Ulysse, vainqueur d'Achille au terme d'un combat épuisant.


Lu dans:
Sophocle.  Ajax.  Traduction de Robert Davreu. Actes Sud. 

vendredi, janvier 20, 2017

Forever Young

"Puisse Dieu te bénir et te garder en vie
puissent tes souhaits se réaliser
puisses-tu toujours œuvrer pour les autres
et laisser les autres agir pour toi
construire une échelle jusqu'aux étoiles
et en monter chacun des barreaux
puisses-tu rester jeune à jamais
Puisses-tu grandir et devenir vertueux
puisses-tu grandir et rester tel que tu es
puisses-tu compter sur des bases solides
quand les vents annonceront les changements
puisse ton cœur rester joyeux
et ta chanson toujours chantée
puisses-tu rester jeune à jamais
éternellement jeune, éternellement jeune."
         Bob Dylan. Forever Young.
 

jeudi, janvier 19, 2017

Nul n'est irremplaçable, mais un peu quand même

« Veillons à être chacun le protecteur de notre frère, de notre sœur, et à traiter les autres comme nous voudrions être traités. Ces valeurs ne servent pas seulement à guider sa famille dans la foi chrétienne, mais également les juifs américains, les Américains musulmans, les non-croyants, et les Américains de tous profils et de toutes origines ».
        Vœux de Noël du couple Obama à quelques jours de quitter la Maison Blanche.
  

mardi, janvier 17, 2017

La multiplication des possibles

"Quand on parcourt un rivage, on demeure les pieds sur terre. Mais la proximité de la mer et du ciel impose à l'esprit des images d'ailleurs. Les perceptions s'élargissent, les possibles se multiplient. C'est comme si le principe de réalité se faisait moins pressant et que, au lieu de toujours se laisser contrôler par le surmoi social, la conscience s'autorisait un peu plus d'audace et de rêverie. Toute transition débute par la conviction que les choses pourraient être différentes. Pour qu'elle ne meure pas dans l'œuf, aucun rappel à l'ordre ne doit intervenir, ni aucune réfutation au nom du réalisme économique. Il faut juste du possible. C'est pourquoi les rivages sont propices, avec leurs mouettes et leurs cailloux. "
        Pascal Chabot

Lu dans:
Pascal Chabot. L'âge des transitions.  PUF. 2015. 191 pages. Extrait p.28

Aliments nomades

"En 2004 le Royaume-Uni a importé 17.2 millions de kilos de gaufres et gaufrettes enrobées de chocolat et en a exporté 17.6 millions de kilos."
         Rob Hopkins

Certes, il y a gaufre et gaufre, ce qui semble justifier qu'un produit alimentaire parcoure en moyenne deux mille kilomètres pour arriver dans notre assiette. SI l'individu moyen mange à peu près dix produits par jour (et la plupart d'entre nous en mangent plus), en l'espace d'une année sa nourriture aura parcouru presque huit millions de kilomètres sur la terre, sur la mer et dans les airs. (*). Bon appétit.
 
Lu dans:
Rob Hopkins. Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale. Ed Ecosociété. 2010. 212 pages
(*) Barbara Kingsolver. Petit miracle et autres essais. Traduit de l'anglais par Valérie Morlot, Rivages poche, août 2010, 352 p., 9.15 euros

dimanche, janvier 15, 2017

Haiku

"Parc du centre ville -
à la radio du SDF
les cours de la bourse."
            Damien Gabriels

Ou comment en quelques mots brefs célébrer l'évanescence des choses. Nos journées sont truffées de ces situations qui s'entrechoquent, drôles ou tragiques selon le regard qu'on leur porte. Le poète en fait son miel. 



samedi, janvier 14, 2017

Infiniment blanc


"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
     Abbas Kiarostami

A nouveau l'émerveillement devant cette page blanche vers l'infini où chacun rêve de s'envoler. La neige est un enchantement.

Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12

vendredi, janvier 13, 2017

Clivages


"Car c'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer."
    Amin Maalouf  

Ce Belge de souche n'aime pas "les singes", qu'il appelle aussi les bronzés ou les basanés. Son voisin préfère le terme "Norvégiens". Ce Français installé à Bruxelles n'apprécie guère les Algériens, mon épicier turc se méfie des Kurdes de Saint Josse, les Flamands se récrient quand on les rapproche des Hollandais émigrés à Anvers. Ce qui les unit est qu'ils redoutent tous de rencontrer un Noir dans l'obscurité. Ils partagent les mêmes misères de corps et d'âme, les mêmes espoirs pour l'avenir de leurs enfants, les mêmes plaies secrètes. Ils possèdent presque tous une carte d'identité belge, bénéficient d'une sécurité sociale et habitent dans un rayon d'un kilomètre autour du cabinet.  Sauf ce couple de Polonais en attente impatiente de naturalisation et qui se lance dans une virulente diatribe "contre ces Albanais à qui tout est accordé ici en Belgique". Ou comment une banale consultation permet de mesurer avec effroi l'émiettement d'une société qui part en capilotade, et qui n'enrobe désormais plus son discours clivant d'aucune précaution oratoire. La peur de l'autre coule à l'air libre.


Lu dans:
Amin Maalouf. Les Identités meurtrières. Grasset. 1998. 216 pages    

jeudi, janvier 12, 2017

Meryl Streep aux Golden Globe Awards

«L’irrespect amène l’irrespect. La violence incite à la violence. Et quand les puissants se servent de leur rang pour brutaliser les autres, nous sommes tous perdants. »
        Meryl Streep, lors de la réception de son Golden Globe le 9 janvier 2017.

L'actrice aux trois Oscars taxait avec ironie de "meilleure performance artistique de l'année" l’imitation moqueuse faite en réunion publique par Donald Trump d’un journaliste du New York Times atteint d’une maladie articulaire limitant les mouvements de ses bras. Il s'est trouvé des esprits critiques pour déplorer que Meryl Streep sorte ainsi de son rôle, assurément un des plus dignes qu'elle ait assumé au cours de sa prestigieuse carrière.   

mardi, janvier 10, 2017

Rêves d'aventure

 "Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir où personne ne part."
         Jacques Brel. La Quête.

On a les rêves qu'on peut. Rêver d'une sieste au soleil, de lâcher prise, d'un bon bouquin. Ou comme dans cette pub déjantée de l'agence de voyage Neckermann, "rêver de mâles aventures, de cavalcades dans les steppes arides, de grands espaces vierges à découvrir, chérie je te laisse, je vais commencer par l'exploration du bar de la piscine."

Du bonheur et des voeux


"Beaucoup d'hommes font la même erreur. Imaginer que bonheur veut dire réalisation de tous les vœux."
            Léon Tolstoï.

Un de mes vieux patients a dû lire Tolstoï. Il boite bas, tousse gras, gravit son seul étage avec grand-peine et se gratte à longueur de nuit. Interrogé hier sur ce que pouvais lui souhaiter pour l'an neuf, "que vous m'ameniez à la fin de l'année dans le même état de santé que maintenant me comblerait au-delà de toute espérance." L'horizon est une construction individuelle. 

dimanche, janvier 08, 2017

Vive l'an neuf

new year                nouvel an
fireworks                des feux d'artifice            
in a misty sky.         dans un ciel de brume
            Alison Williams, England

Sobre description de sentiments mêlés en ces premiers jours de 2017. On y va, on verra bien. 

dimanche, décembre 25, 2016

Noël

"Plus aucun souffle
le vent du matin
a eu raison
de la dernière bougie

en nous
un si profond silence."
            Philippe Jaccottet . Leçons

La rue et le jardin sont étonnamment silencieux ce matin de Noël. La ville retient son souffle un instant comme si on avait pressé la touche Pause. Sans s'en apercevoir, la nuit a raccourci d'une minute, solstice d'hiver oblige.  Le début du sombre hiver porte en lui le retour vers la lumière, ainsi des situations les plus problématiques.
  

vendredi, décembre 23, 2016

Les existences successives


"J'essaie de me souvenir de ton visage et c'est un autre qui apparaît.
Je n'arrive plus à voir tes yeux derrière les miens fermés.
Pourtant comme je les aimais, comme je les aime.
Qu'est-ce que cela veut dire?
Peut-on aimer une chose et oublier sa forme? "
        Biefnot-Dannemark

Ils sont un vieux couple maintenant. Elle a perdu les jambes, il a perdu la tête. Il lui trouve une ressemblance avec sa femme, qu'il aimait tant. Elle lui dit qu'elle est sa femme, qu'il arrête donc de dire des bêtises. Elle en est triste, il en est contrarié. Il lui rétorque que sa femme était blonde, mince, avait la peau lisse et une voix douce, elle travaillait à l'Inno, il s'en souvient comme si c'était hier. Elle arrête de le convaincre, le laissant à ses fantômes. A quel âge sommes-nous nous-mêmes, avant de n'être plus qu'une image souvenir? En combien de personnes successives s'égrène notre existence, et où s'envolent celles que nous fûmes aux divers âges de la vie, dans quel ciel, dans quel récit, dans la mémoire de quel être cher? Y retrouvent-elles qui une fonction prestigieuse, qui un amour d'enfance, qui un enfant parti trop jeune? Pierre Abélard y retrouve-t-il Héloïse avant d'être châtré ou après d'être moine? Tout est vrai successivement. 
Elle lui dit d'allumer la TV, qu'il y un match ce soir. Deux minutes plus tard il est calme.  


Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Au tour de l'amour. Le Castor Astral 2015. 121 pages. Extrait p.37

jeudi, décembre 22, 2016

Dépenser, exister

 "Je dépense, donc je suis"
         Sagesse des fêtes de fin d'année

Bien sûr on sourit devant le mot d'esprit...  Quoique les dépenses au fond, ça dépend de l'usage qu'on en fait. On aimerait avoir été le convive de Babette offrant son festin unique dans lequel elle a investi toute sa fortune rien que pour créer un moment inoubliable, une alchimie du bonheur partagé. Ne dit-on pas d'une personne qui se "donne" à fond qu'elle se dépense. La frontière entre "ne rien être" et "ne rien avoir" est par ailleurs si ténue que le simple plaisir de pouvoir à nouveau dépenser le peu qu'on a est parfois le début d'une renaissance. Une vieille patiente avait coutume de consacrer le dernier jour du mois, quand sa modique allocation de retraite le lui permettait, à une escapade jusqu'à la frontière hollandaise. Elle en ramena un jour une paire de chaussures, l'ancienne avait dix ans, qu'elle étrenna avec une véritable jouissance. Dépenser, pour elle, ce jour-là, c'était bien exister. 


Lu dans:
Karen Blixen. Le festin de Babette et autres contes. Folio. 2008. 256 pages.

mercredi, décembre 21, 2016

La naissance des rêves

"Timochee dit que chaque histoire est un être vivant, et que nos rêves forment un peuple. Le jour où ce peuple aura disparu, l'univers sera déréglé. Les étoiles s'éteindront les unes après les autres, le soleil se consumera, et tous les bruits du monde se réuniront en un seul endroit. Ils seront tous là. Le bruit de la pluie qui flagelle les arbres, celui de la roche qui craquelle, du torrent qui gronde, celui de la renarde qui piaille après ses petits, du geai poursuivi par la peur, celui du vent faisant plier le lys des étangs, le premier et le dernier souffle des hommes... Au fond d'un unique creuset tous les bruits se réuniront pour ne plus en constituer qu'un seul. Le bruit que font les rêves quand ils meurent."
            Alex Cousseau

On aime imaginer ce même creuset habité par un impressionnant silence, dans lequel les rêves des hommes se forment. Les vôtres, en cette fin d'année où se mêlent les bilans et les projets. 


Lu dans:
Les trois vies d'Antoine Anacharsis. Alex Cousseau, Le Rouergue, septembre 2012, 288 p. Extrait p.207

mardi, décembre 20, 2016

Le bonheur au fond des yeux


"Avec une précaution infinie, comme s’il touchait un objet fragile, il tira du carton un passepartout qui encadrait une feuille de papier vide et jaunie. Prudemment, du bout des doigts, il la souleva devant ses yeux éteints et la contempla avec enthousiasme, sans la voir. Tout son visage exprimait l’extase magique de l’admiration. Tout à coup, était-ce le reflet du papier ou une lumière intérieure, ses pupilles figées et mortes s’éclairèrent d’une lueur divinatrice."
                Stefan Zweig. La Collection invisible.

Dans une nouvelle écrite en 1922 Stefan Zweig donne vie à un collectionneur d’estampes âgé, aveugle, dont la famille a déjà vendu l'essentiel. Il ne le sait pas, il ne le voit pas. Il demande à un amateur d’art de venir l'admirer avec lui, lequel n'a pas le courage de tuer le rêve et commente la beauté supposée des feuilles de bristol jaunies et vides. "De nouveau, ses yeux éteints s’illuminèrent. Je sentais à la caressante pression de ses doigts que c’était toute son âme qui se confiait à moi. Jamais je n’oublierai la joie de cet homme." Ou comment une vraie misère - la cécité - rencontrant un vice - le mensonge - peut rendre un homme heureux. Le bonheur est décidément chose bien complexe.


Lu dans:
Stefan Zweig. Die unsichtbare Sammlung. La collection invisible. 1922. Publié en français dans le recueil intitulé La Peur. Traduit par Manfred Schenker. http://www.wikilivres.ca/wiki/La_Collection_invisible

dimanche, décembre 18, 2016

Ecoute, ne vois-tu rien venir?

"Il existe autant de sortes de silence qu'il y a de mots".
        Marc de Smedt

Le silence n'a pas la même densité si on est seul, à deux ou à vingt mille. S'il meuble une complicité ou prolonge une querelle. S'il est choisi, habité par les multiples bruits du bonheur, s'il s'impose comme une évidence à l'écoute d'un brame, d'une musique, d'un poème, s'il nous plonge en nous-même ou nous transporte vers l'infini. Il est précieux et si vulnérable qu'on dit qu'"un ange passe" quand à table la saveur des plats l'emporte sur les échanges, créant un court moment de partage presque monacal durant lequel seules les papilles communiquent. Un rieur rompt rapidement le charme par une vanne plus ou moins fine, tuant l'ange en vol. Le silence serait-il un danger qu'on s'en échappe si vite? Je l'apprécie particulièrement à la fin du jour, me lavant des bruits du monde pour pénétrer frais dans la nuit. Ce silence-là est du concentré de vie. 

samedi, décembre 17, 2016

Le fantôme de Guernica

"Aucun pays du monde ne procure autant d’avantages à ses habitants que le fait Alep.
Dans cette ville se trouve rassemblé tout ce que tu peux désirer. Visite-la donc, c’est un bonheur de s’y trouver. "
        Abou’lfath Cachâdjem.
"Ou bien l'ai-je rêvée?
Suis-je arrivé?
Est-ce là ma ville?
Ces gens sont-ils miens
ces lumières-là ma maison
et ces stèles mes tombes?
            Chawqi Baghdadi

Se trouvera-t-il un Picasso pour immortaliser l'horreur d'Alep, et l'image de ses enfants, "leur manière de gambader dans le chemin à aubépines, leurs jambes grêles qui s'évanouissent dans la pluie des taches claires des papillons ; puis je les vois sauter dans les vagues ... Quelle entaille profonde creuse en nous ces étés passés. Saisons de voitures vides garées le long des vergers ... Je m'enivrais au milieu de ma vie de cette plénitude familiale. Le soir, dans l'accalmie, je contemple de longs sillons argentés qui parcourent la mer, et je pense à eux. Oui, cela a donc bien existé." (J-P Amette)


Lu dans:
Chawqi Baghdadi. Calme du soir. Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. Extrait p.183
Jean-Pierre Amette. Journal météorologique. Ed des Equateurs. 2009. 155 pages. Extrait p.89

vendredi, décembre 16, 2016

Préparer une fête intérieure

"Le temps est venu de présenter au grand jour l'œuvre d'une vie de patience. Alors que je mettais un point final à ce livre, une phrase, un soir, est montée doucement à ma conscience : «En accord avec soi.» On ne saurait mieux dire.
                François Cheng


A la lumière de ma lampe de bureau dans le cabinet silencieux, je contemple la marqueterie du vieux meuble qui a entendu malgré lui tant de tourments. Il a cent ans, a connu deux médecins et des milliers de patients s'y sont assis. Ce n'est qu'un objet, mais une étrange paix s'en dégage, comme s'il absorbait les misères humaines en se laissant caresser. Il donne envie de créer quelque chose de beau, de lent, de silencieux, qui coûte en temps et en énergie, une musique si on est musicien, un texte si on est poète, un banc si on est menuisier, une jarre si on est potier, une vasque fleurie si on aime les fleurs ou une toile si on est peintre. Le contraire d'un achat, si vous voyez ce que je veux dire, mais un projet qui nous reconstruise, propre à rassembler les miettes de notre puzzle intérieur éparpillé par les secousses de l'existence. Créer quelque chose de beau pour terminer "en accord avec soi", quelle belle thérapie.  



Lu dans:
François Cheng. Et le souffle devint signe. L'Iconoclaste. 2014. 134 p. 

jeudi, décembre 15, 2016

La vie en un visage

"Un visage
Reconnu
Entre tous
Désormais
unique."
     François Cheng.

Il y a dans cette re-connaissance une notion de réciprocité, chacun devient unique pour l'autre. Et de durée, dans ce visage lisse qui va progressivement devenir le paysage d'une vie avec ses ravines, ses clairières, ses bosquets de joie et de souffrance, reconnaissable entre tous puisque c'est aussi notre existence propre qu'on y contemple. Le visage aimé est l'endroit où on se sent chez soi.


Lu dans:
François Cheng . Le long d'un amour. Arfuyen. 2003. 85 pages.

mercredi, décembre 14, 2016

America Ltd

« Il n’y a pas d’alliés éternels, ni d’ennemis perpétuels, rien que des intérêts, éternels et perpétuels »
         Henry Palmerston, Premier ministre britannique en 1848.

La Trump Organization Ltd lance une OPA sur les Etats-Unis, une équipe de milliardaires en prend les rênes. Il n'y aura pas de conflit d'intérêt, (r)assure son patron. Plus inquiets qu'amusés, on assiste à ce burlesque spectacle, se pinçant pour y croire.  

mardi, décembre 13, 2016

Sagesse de l'artisan

« J’appelle société conviviale : une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes et d’experts. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil, lequel accepte plusieurs utilisations, parfois détournées du sens originel, et permet donc l'expression libre de celui qui l'utilise. Avec une machine, l'homme devient serviteur, son rôle se limitant désormais à faire fonctionner une machine construite dans un but précis. L'outil convivial est maîtrisé par l'homme et lui permet de façonner le monde au gré de son intention, de son imagination et de sa créativité. C'est un outil qui rend autonome et qui rend capable de se charger de sens en chargeant le monde de signes. C'est donc un outil avec lequel travailler et non un outil qui travaille à la place de l'homme."
                    Ivan Illich

Il enchante le bois comme le sculpteur exalte la pierre. Une fenêtre qui n'ouvre plus nous plonge dans un abîme de perplexité. Appelé au secours, il commence par ausculter longuement le mécanisme de la serrure, se met à ensuite à l'écoute du bois, le frôle de la main, tâte où se trouve la résistance. Il cherche deux rondelles et un tournevis qu'il va utiliser successivement comme un petit marteau, puis comme un levier et finalement comme un tournevis. Il termine en gratifiant le bois de deux gouttes d'huile, comme on nourrirait un oisillon apeuré. J'admire l'artisan, dont l'intelligence se trouve autant dans la tête que dans les mains, et chez qui la réflexion débouche aussi rapidement sur une transformation concrète de la réalité. 


Lu dans:
Ivan Illich. La Convivialité. Seuil. 1973. 162 pages. Extrait p.13 

dimanche, décembre 11, 2016

Plénitude

Tityre, dans l'ombre d'un hêtre touffu tu te reposes, bercé par le chant d'un pipeau.
"Assis sur l'herbe dans la volute d'un cigarillo
oubliant les écrans pour mieux t'hypnotiser
du vol des vautours par-dessus les ancolies
tu te reposes dans les champs
loin de l’espace turbulent
assoupi sous les étoiles
un petit chien blanc te léchant le visage."
         librement adapté de Virgile, Dylan et Tesson, placés côte à côte

Moment de plénitude, où se retrouvent dans une étrange complicité trois artistes qu'éloignent le temps et l'espace. Que ne donne-t-on pour connaître pareils instants? Je m'assoupis un jour sur une pelouse dans le jardin chinois de Singapour. Pareille chose ne m'était plus arrivée depuis une vingtaine d'années, mangées par un cursus d'études laissant peu de place à la rêverie, puis par une entrée en médecine sans s'autoriser de flânerie. Etaient-ce la sérénité du lieu, l'éloignement de mon environnement de vie habituel, la douceur de l'air ou de l'herbe? Je me réveillai au paradis. La musique du monde et ses contingences ne mirent guère longtemps à me ramener sur terre, sans que j'aie à m'en plaindre. Mais l'intensité de l'expérience demeure vivace vingt ans plus tard, jamais vraiment reproduite en raison de ces liens ténus qui plus jamais ne nous lâchent tout-à-fait: le smartphone, les messages SMS aux proches, les whats'app, le wifi qui enserre la planète, le JT de la Une sur TV5Monde nous apportant le clapotis des nouvelles nationales. Qu'aurait chanté Virgile de nos jours?

Lu dans
Virgile. Les Bucoliques. 1; 1-5 (Tityre, dans l'ombre d'un hêtre touffu tu te reposes, bercé par le chant d'un pipeau..)
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. Gallimard. 2016. 144 p. Extrait page 26. (Assis sur l'herbe..)
Bob Dylan. Jokerman. 1983. (Tu te reposes dans les champs..).

Etincelle de légende

"Où as-tu été, mon fils aux yeux bleus?
Où as-tu été, mon cher petit?
J'ai trébuché sur le bord de douze montagnes brumeuses,
J'ai marché et rampé sur six chemins tordus."
                Bob Dylan. A Hard Rain's A-Gonna Fall.

Mandatée par Bob Dylan à Stockholm pour y recevoir son prix Nobel, Pattie Smith entonne A Hard Rain's Gonna Fall. A mi-course, un trou de mémoire et l'émotion l'interrompent, avant de se reprendre ovationnée par la salle conquise. Faiblesse inattendue dans un décorum séculaire, l'humain a repris ses droits sur le décorum. Amnésie émouvante, transformant ce qui devait être un grand moment en un morceau de légende.




vendredi, décembre 09, 2016

Rêve en cloches

"C'est grâce à la beauté qu'en dépit de nos conditions tragiques nous nous attachons à la vie. Tant qu'il y aura une aurore qui annonce le jour, un oiseau qui se gonfle de chant, une fleur qui embaume l'air, un visage qui nous émeut, une main qui esquisse un geste de tendresse, nous nous attarderons sur cette terre si souvent dévastée."
                  François Cheng

Me revient le souvenir d'une patiente, saturée d'années, ne se mouvant plus guère, assoupie à table sur ses bras à l'écoute de l'angélus de la collégiale toute proche. Je la sort de son rêve à regret: "je voyageais dans mon enfance, et c'était beau." L'enveloppe usée ne résiste guère au voyage intérieur, et la beauté de ces songes vaut bien des anesthésiques.


Lu dans:
François Cheng. Oeil ouvert et coeur battant : comment envisager et dévisager la beauté. DDB. 2011. 87 pages.

jeudi, décembre 08, 2016

"Au pied de l'échafaud, il s'adressa à l'officier : " Pourriez-vous m'aider à monter ? Pour la descente, je me débrouillerai."
        Thomas More (1478-1535)


Lu dans:
Charles Pépin. La planète des sages. Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies. Dargaud. 2011. 121 pages. Extrait p.83.

mercredi, décembre 07, 2016

Les juges intègres

« Justice must not only be done, it must also be seen to be done.
Il faut que la justice soit rendue, et perçue."
                Célèbre jugement anglais de 1924, qui fit autorité s’agissant de l’impartialité de ceux qui rendent la justice.


lundi, décembre 05, 2016

Le ciel permet de connaître la Terre

"Il y a deux mille trois cents ans et des broutilles, le 21 juin, un homme calcula avec une juste approximation la mesure du méridien terrestre. Il obtint la circonférence de la planète. Sa méthode, que je reconstitue ici grossièrement, me touche. Il fut le premier à introduire le terme de «géographie» pour la description du sol terrestre. Il proposa, et on l'écouta, de compter le temps sur la base des Jeux olympiques. Il inventa une méthode de calcul des nombres premiers. Il s'appelait Ératosthène (275-195 av.J.C.) , natif de Cyrène. Il dirigea la bibliothèque d'Alexandrie, le centre méditerranéen de la connaissance de l'époque. Le 21 juin, jour de solstice, quand le Soleil est le plus à pic dans notre hémisphère, il mesura l'ombre de deux perches glissées dans deux puits éloignés l'un de l'autre de nombreux milles calculés avec précision. La différence d'angle multipliée par la distance certaine entre les deux puits lui fournit la mesure de la planète. Le ciel permettait de connaître la Terre."
                Erri de Luca

L'espace d'un instant, j'imagine Eratosthène déjeunant, avec sa meuf et ses mômes, remontant sa rue pour de menues emplettes, discutant du temps qu'il fait avec ses voisins. Aucun d'eux ne devine tout ce qu'il a découvert, peut-être même le trouvent-t-il étrange, limite demeuré. Mais ce ne sont que pures suppositions, bien sûr. Les trésors que cachent nos proches, qui les voit?

Lu dans:
Erri de Luca. Paolo Sassone-Corsi. Le cas du Hasard. Escarmouches entre un écrivain et un biologiste. Traduit de l'italien par Danièle Valin. Arcades Gallimard. 2014. 98 pages. Extrait pp 76 77

L'image de l'image

 "Clément nous a décrit hier les différences de costume du St Nicolas vu à Namur ce matin et aux Baladins après-midi, et conclut avec perspicacité: "il y en a qui se déguisent, parce qu'il ne peut pas être partout à la fois, et il y a un vrai, mais on ne sait pas lequel c'est"
                 Sagesse des enfants

Partageant l'anecdote à une jeune patiente, déléguée commerciale d'une firme de pub pour qui l'image de soi prime, - image léchée d'une firme créatrice d'autres images de firmes -,  je l'entends répondre: "parfois je me demande si je ne suis pas aussi un faux Saint Nicolas." Délicieux. 

samedi, décembre 03, 2016

C'est l' facteur

"Internet est une invention géniale, mais. Le piège est dans la gratuité. Imaginerait-on le facteur nous amener le courrier gratuitement, sans même de timbre, qui nous dirait « c’est gratuit… mais, en échange, vous me laissez fouiller partout, dans vos placards, dans tous vos papiers, dans toutes vos affaires » ? Je pense qu'Internet connaît mieux ma femme que moi. "  
         Christophe Alévêque


Lu dans :
Christophe Alévêque. La société évolue, le cancer aussi. Le Soir 5 décembre 2016. p.38

vendredi, décembre 02, 2016

Etincelle

« A la quatrième volée de marches, Lila eut un comportement inattendu. Elle s’arrêta pour m’attendre et, quand je la rejoignis, me donna la main. Ce geste changea tout entre nous, et pour toujours. »
        Elena Ferrante.

Les événements fondateurs sont souvent inattendus, et d'une grande modestie. Un patient octogénaire, poseur de toitures, tomba un jour au travers de la véranda d'une cliente. Il l'épousa et vécut heureux avec elle un demi-siècle.


Lu dans:
Elena Ferrante . L'amie prodigieuse. Gallimard. 2015. 448 pages

mercredi, novembre 30, 2016

Actualité du passé

"Le mérite est né mendiant
et n'est que peu de chose, considéré dans tout son éclat.
Et l'art est prisonnier du pouvoir
Et l'esprit a perdu ses droits
Et la simple honnêteté passe pour de la niaiserie."
            Shakespeare


Lu dans :
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. Traduction d'Alzir Hella. Grasset 1935. Le Livre de Poche 14019. 185 pages. Extrait p.64

Tomber sans se faire mal

"Pour qu’il y ait échec, il faut qu’il y ait deux choses. Il faut effectivement qu’il y ait un projet qui, en rencontrant le réel, ne rencontre pas le succès – donc, une mauvaise rencontre. Mais il faut aussi qu’il y ait un sentiment d’échec , c’est-à-dire qu’on prenne mal le fait que cette rencontre se soit mal passée."
            Charles Pépin

"L’échec nous fait-il honte parce que la réalité nous renvoie une image moins flatteuse que celle que nous avions de nous-mêmes ou parce que nous nous plaçons sous la tyrannie du regard des autres ?
Si je me sens nul, c’est soit parce que les autres me voient comme nul, soit parce que je crois qu’ils me voient comme nul alors que ça n’est pas le cas. On est enfermé dans le regard que les autres se font de nous. Un enfant tombe en moyenne 2.000 fois avant d’arriver à marcher et il ne le prend pas mal : il se relève et il repart au combat. Pourquoi ? Parce que le regard des adultes est bienveillant. Il faudrait donc réussir à avoir, par rapport aux échecs de nos proches, le même regard que les parents ont par rapport aux échecs des enfants quand ils apprennent à marcher. "


       
Lu dans:
Charles Pépin. Les vertus de l'échec. Allary Editions. 2016. 256 pages.

mardi, novembre 29, 2016

Les coudes qui se touchent

"Une maison chaude, du pain sur la nappe et des coudes qui se touchent, voilà le bonheur."
             Félix Leclerc

Une enfance canadienne, sur les rives du Saint Laurent, racontée par le barde québecois, "comme l'équipage d'un navire heureux ne pense ni aux arrivées ni aux départs, mais à la mer qui le porte, nous voguions dans l'enfance, voiles ouvertes, émus des matins et des soirs, n'enviant ni les ports ni les villes lointaines, convaincus que notre navire battait bon pavillon et renfermait les philtres capables de fléchir pirates et malchances". Sa famille est un havre de paix, un port où se réfugier en cas de tempête et la philosophie de leur mère "se résumait au pain quotidien et à la paix intérieure ; et elle y tenait, y revenait souvent comme la vague sur la roche, sachant l'inconstance des hommes et la facilité qu'ont les idées de disparaître."

Si le parfum passé des bonheurs anciens ne raccommode pas le présent, se rappeler certaines valeurs simples et éternelles peut faire du bien.


Lu dans:
Félix Leclerc. Pieds nus dans l'herbe. Fides 1995. Extrait pp. 41, 19, 40

dimanche, novembre 27, 2016

Larguer les amarres

"Rien ne ressemble plus à l'exil que la naissance."
            Negar Djavadi.

Et si ... rien ne ressemblait moins à l'exil que la naissance. Une réflexion d'une amie chère et lointaine (so far away Bremen!) éclaire d'un jour neuf la citation de Negar Djavadi, commentée ici même la semaine passée. "Voilà une affirmation qui dénigre le sens même de la vie, son rythme et sa force! C'est précisément l'extraordinaire message de la naissance, ce paradoxe: l'enfant ne peut rencontrer le regard, les bras, le sein, la chaleur, la tendresse de sa mère que si elle et lui se séparent auparavant par l'acte réciproque et complémentaire de naître et d'enfanter! Quand on le laisse en paix, c'est l'enfant qui envoie le premier le signal de départ ! C'est le début du rythme de la vie selon lequel, de passage en passage, toute autonomie n'est rendue possible que par l'attachement préalable, et tout attachement, par la séparation qui le précède. Oui, tout passage est accompagné d'anxiété, mais dans la confiance il permet de grandir, comme la traversée de la forêt dans les contes ou les épreuves de Tamino. La naissance est l'expérience initiale et initiatique du rythme de la vie. L'exil est un passage, mais imposé, subi, cruel. J'aime penser que la mort est l'ultime naissance, que nous ne pouvons voir que d'un pôle, comme nous ne voyons le début de la vie que de l'autre. Et qu'elle est heureuse -c'est mon espérance- quand nous pouvons, après tant de passages, dans et grâce à la plénitude de notre vie (quelle est l'expression biblique? En allemand: "lebenssatt"), quelle que soit sa durée, lâcher les amarres... "


Lu dans:
Negar Djavadi. Désorientales. Liana Levi. 2016. 349 pages. Merci à Colette Merjeay pour ses commentaires.

samedi, novembre 26, 2016

De la longueur de la chaîne

"La liberté est un leurre, ce qui change c'est la taille de la prison."
            Negar Djavadi

Sujet inépuisable. Souvent, le prisonnier possède la clé de sa geôle sans en faire usage, tel ce jeune qui me disait ne quitter sa banlieue qu'une ou deux fois par an pour un tour au centre commercial éloigné de trois stations de métro. Les aventuriers au long cours se heurtent à l'ultime frontière: la Terre, espace-prison immense. Zonard et routard, tous partagent la cellule la plus exiguë qui fut jamais créée, celle de leur propre corps, enveloppe parfois rapiécée, alourdie, vieillie, ralentie, limitée à l'extrême. Je me rêvai un jour athlétique et grimpant aux arbres, le réveil me remit en prison, mais l'esprit libre. Cette liberté-là dépasse toutes les autres.


Lu dans:
Negar Djavadi. Désorientales. Liana Levi. 2016. 349 pages.

vendredi, novembre 25, 2016

Exil

"Rien ne ressemble plus à l'exil que la naissance."
            Negar Djavadi.

Du point de vue du bébé, rien n'est plus anxiogène, inconnu, violent, non-souhaité, passif que naître... si ce n'est mourir, et être chassé de son pays natal comme le note Djavadi.


Lu dans:
Negar Djavadi. Désorientales. Liana Levi. 2016. 349 pages.

mercredi, novembre 23, 2016

Obéissance préventive

"N'obéissez pas à l'avance. L'autoritarisme reçoit l'essentiel de son pouvoir de plein gré. Dans des moments comme ceux-ci, les individus prédisent ce qu'un gouvernement répressif attend d'eux et commencent à le faire de leur propre initiative. L'obéissance anticipée renseigne les autorités sur l'étendue du possible et accroît la restriction des libertés."
             Timothy Snyder



Epiphanie

Gaietés inattendues qui parfois éclatent en nous
coins de rue éclairés soudain par un rai de soleil
        qui troue un nuage pour vous illuminer
        et donne la sensation d'être en vie une fois pour toutes
        d'être né à jamais.  
                 Régis Jauffret


Lu dans:
Cannibales, Régis Jauffret, Seuil, 2016, 185 p. Extrait p.140

mardi, novembre 22, 2016

Mauvais payeur

 "Sans renouvellement de la concession, ce lieu sera dégagé."
                Lu sous une épitaphe.

On se croit mort et tranquille. Tout faux, les échéances nous poursuivent.


lundi, novembre 21, 2016

Sagesse de Jim

"Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors".
            Michel de Montaigne, Essais, De l’expérience

Mamy a appelé Montaigne à la rescousse pour stimuler Jim à se concentrer sur son exercice de calcul, "quand je travaille, je travaille." Cahier rangé, Jim rejoint Prévert dans son jardin imaginaire, quand Mamy revient avec une dernière correction - on vise le 20/20 et un peu plus. Jim la regarde étonné: "Mamy, quand je joue, je joue". On apprend vite Montaigne à neuf ans. 
 

samedi, novembre 19, 2016

Bluesette

"Là où je me sens bien, dans ce petit espace entre un sourire et une larme. »
    Toots Thielemans


vendredi, novembre 18, 2016

Le prix de la lucidité

"Au jour de mon cinquantième anniversaire je ne formai au plus profond de moi-même que ce seul vœu téméraire : que quelque chose se produisît."
        Stéphane Zweig

Stéphane Zweig se livre à une longue introspection au soir de son 50ème anniversaire. "Que restait-il à souhaiter? Le fait même qu'à cette heure je ne voyais rien à désirer engendrait en moi un mystérieux malaise. Serait-il bon, demandait quelque chose en moi, que ta vie se poursuive ainsi, si calme, si réglée, si lucrative, si confortable, sans nouvelles tensions et sans nouvelles épreuves? T'appartient-elle vraiment, appartient-elle au plus essentiel de ton être, cette existence privilégiée, tout assurée en soi? Pensif, je me promenai dans la maison. Elle était devenue belle au cours de ces années, et telle exactement que je l'avais voulue. Et pourtant, devais-je toujours vivre ici, toujours m'asseoir devant le même bureau et écrire des livres, un livre et encore un livre, et ensuite toucher mes droits d'auteur, toujours plus de droits d'auteur, devenir peu à peu un monsieur respectable, tenu d'exploiter avec dignité et dans le respect des convenances son nom et son œuvre, préservé déjà de tout accident, de toutes les tensions et de tous les dangers? Les choses devaient-elles toujours aller ainsi, jusqu'à soixante, jusqu a soixante-dix ans, sur une voie droite et unie? Ne serait-il pas mieux pour moi que survînt quelque chose d'autre, quelque chose de nouveau, quelque chose qui me rendît plus inquiet, plus tendu, qui me rajeunît en m'excitant à un nouveau combat peut-être plus dangereux encore? "

Ironie du sort, l'avenir allait hélas combler cette attente au-delà de tout ce qui peut être imaginé. L'entièreté de son œuvre brûlée lors de la nuit cristal, avec interdiction de publication en Autriche et en Allemagne, exil en France, puis en Angleterre, puis aux USA et enfin au Brésil où il écrit son autobiographie avant de se suicider, arrivé au terme de toute espérance. Il note, lucide mais amer, que cette dernière période de sa vie lui aura donné une lucidité qu'il n'avait guère dix ans plus tôt et qu'en ce sens il ne regrette pas de les avoir vécues.


Lu dans:
Stéphane Zweig. Le monde d'hier. Le Livre de Poche 14040. Traduction Serge Niémetz. Souvenir d'un Européen. Belfond 1942. 511 pages. Extrait p 416

jeudi, novembre 17, 2016

Sagesse du présent

"Le passé survient et une fois encore t'accompagne.
Ne retourne pas ton cœur et ne te laisse pas séduire,
Ne t'arrête pas, fais tes adieux au temps."
        Hannah Arendt

Elles sont trois, et un bébé. Aussi drôles qu'habillées d'étranges fripes mêlant le jeans troué et le foulard dissimulant la chevelure. Il faut être imaginatif pour trouver une quelconque idéologie dans tout cela. Un amusant raccourci me fait évoquer avec elles le chant "Imagine" de Lennon et la libération de Mandela, qui me paraissent proches comme hier. Leurs yeux reflètent la même incompréhension que si j'avais évoqué la recherche d'une solution à la Conjecture de Poincaré, incompréhension décuplée quand je souligne le progrès médical représenté par la "récente" résonance magnétique nucléaire. L'aurais-je oublié, aucune n'était née à ces moments, me rappelant que doucement on devient une histoire ancienne et le parfum suranné de nos enthousiasmes. Demain je range mes souvenirs. 


     
Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.141

mercredi, novembre 16, 2016

Story telling

 "L'imagination, c'est ce qui permet de se souvenir de choses que tu n'as pas vécues."
           La revanche de Gaby Montbreuse, comédie musicale

mardi, novembre 15, 2016

Epitaphe

"Mais il n’est pas là. Allons-nous-en !"
        Jean Cocteau devant le passage de la bière de son ami Giraudoux 

dimanche, novembre 13, 2016

La grande peur de l'homme blanc

"Notre force s'arrête là où commence notre peur."
                Michel Bellier. La fille aux mains jaunes. 

En 2004, dans son best-seller What’s the matter with America ? , le journaliste Thomas Frank montrait comment une partie de la classe ouvrière a voté régulièrement pour des politiques économiques et sociales qui lui étaient impitoyablement défavorables. « Des ouvriers endurcis ont célébré la victoire de candidats qui allaient mettre fin à leur mode de vie. Des petits fermiers ont voté pour ceux qui allaient les expulser de leurs terres. Pourquoi ? Parce que leur crainte de chuter économiquement se confondait avec le sentiment de perdre un monde connu et rassurant, blanc, chrétien, socialement conservateur, dans lequel ils étaient majoritaires."  Lignes prémonitoires qui n'ont pas pris une ride.


Lu dans :
Thomas Frank. What's the Matter with America? The Resistible Rise of the American Right. Secker & Warburg. 2004. 296 pages
Michel Bellier. La fille aux mains jaunes. Texte qui a obtenu la bourse d’aide à l’écriture Beaumarchais et a été écrit en résidence à Mariemont (Belgique) accueilli par les Éditions Lansman, le Centre des Écritures Dramatiques Wallonie-Bruxelles et l’ASBL Promotion-Théâtre.

samedi, novembre 12, 2016

Sagesse du samedi

"Ta barque détachée
Du flanc chaud de la nuit
Dérive heureuse commencée
Au fil de l'aube sans limite
Loisir béni du samedi
Le temps lui-même nous invite."
            Antoinette Dalcq

Une rue étonnamment silencieuse ce lendemain de jour férié, un jardin aux teintes mordorées qui somnole encore, douceur de quelques mots et pensées calmes en ce monde bruyant.


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1340 Ottignies Louvain-la-Neuve. 1988. 56 pages. Extrait p.48

vendredi, novembre 11, 2016

Last Post

"Les oiseaux ont chanté
au point du jour
Ne vous attardez pas
sur ce qui est passé
ou sur ce qui va venir
Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner
il y a une fissure en toute chose.
c'est ainsi qu'entre la lumière."
    Léonard Cohen. Hymne

Inspirées de Rûmi, ce poème d'espoir sonne juste en ce matin d'Armistice. On peut rogner les ailes à l'espoir, inlassablement elles repoussent. Léonard Cohen s'est éteint, peu de jours après après son amie Marianne à qui il avait adressé une poignante lettre d'adieu. Ses chansons survivent.

jeudi, novembre 10, 2016

Comme un poisson au large des Sargasses

"Le 16 mars 1733, à 11h26, au large des Sargasses, un poisson en dévora un autre. Nos faits et gestes les plus beaux ne laisseront pas plus de souvenirs."
            Eric Chevillard

Bref moment d'irréalité au réveil. Sur mon bureau un bristol au design léché d'invitation à la fête des profs émérites de la fac de médecine. On se pince deux fois: est-ce bien mon nom? et déjà si loin sur le chemin de l'existence? Les mains dans le cambouis médical, les grands soucis des petites gens, ces "sans-dents" évoqués de manière peu heureuse par Hollande, on oublie vite que durant de longues années on a tenté d'enseigner ces réalités de terrain aux médecins en herbe. Ce fut une belle période de beaux partages avec de belles personnes qu'il est temps de remercier par le biais de ce modeste billet. Mes patients me firent durant toutes ces années un cadeau apprécié: veiller par la modestie de leur propre existence à ce que le prof ne se prenne pas la tête, ce que le billet d'Eric Chevillard complète avec humour.


Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. Post n° 3087.  

mercredi, novembre 09, 2016

Matin d'élections

"Chacun a la parole. Même sans savoir articuler une phrase. Même sans maîtriser ni l'orthographe ni les idées. Nous vivons le monde du borborygme de comptoir répercuté par l'écran. On confond le rot et la pensée."
            Joann Sfar

Ce matin, je relis Zweig et les dernières heures d'Erasme, un éditorial pour la journée que l'on vit. "Son cœur s'est assoupi depuis longtemps; il n'en est pas de même de sa main, ni de son cerveau d'une lucidité merveilleuse, qui telle une lampe répand sa constante et limpide clarté sur tous les objets qui tombent dans son champ de vision. Un seul ami, le plus ancien,le meilleur de tous, reste fidèlement à ses côtés: le travail. Tous les jours, Érasme écrit de trente à quarante lettres; il traduit les Pères de l'Église, il complète ses Colloques et met sur pied une foule de travaux esthétiques et moraux. Il écrit et agit avec la conscience d'un homme qui croit que la raison a toujours le droit et le devoir d'élever la voix dans un monde ingrat.
Mais, au fond, il sait depuis longtemps qu'il est fou de vouloir parler d'humanité en de tels moments de démence collective, il sait que sa grande et sublime idée, l'humanisme, est vaincue."


Lu dans :
Joann Sfar : " Nous sommes des orques de Tolkien ". Le Monde 27 août. 2016
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. Traduction d'Alzir Hella. Grasset 1935. Le Livre de Poche 14019. 185 pages. Extrait p.168

mardi, novembre 08, 2016

Un été sur la Semois

"L'été ne se termine jamais...
Il change juste d'endroit."
        Sagesse des agences de voyage

Un été sans fin, quelle tristesse. L'été est une saison qui s'inscrit simultanément dans un calendrier et une région. C'est le mois d'août à Coxyde, juillet sur la Semois, l'envol de l'alouette sur les blés dorés, la maison de campagne dont on ouvre les volets pour deux mois de vacances. L'été ne saurait se réduire à une température et à une durée d'ensoleillement. L'été n'est pas un produit, mais l'image fugace de périodes de la vie qu'on sait limitées, et qui en font la valeur.


PS. Les billets des deux semaines précédentes, correspondant à notre voyage,  peuvent être consultées sur le blog http://entrecafejournal.blogspot.be/

dimanche, novembre 06, 2016

Sagesse d'une flûte

Une flûte malhabile accompagne notre réveil, signe d'avenir. A deux kilomètres les ruines d'Angkor s'ébrouent avant l'arrivée des touristes, sagesse du passé. L'extrême violence s'est déplacée dans d'autres régions, une paix précaire comme cette mélodie aigrelette occupe  ce lieu et cet instant . Que retiendrons-nous de tant d'images, noms de divinités, terrains de guerre, visages croisés si ce n'est l'extrême fragilité de que nous croyons éternel, et la vitalité de ce que nous pensons faible. La liane l'emporte toujours sur le grès, et plus encore l'enfant à la flûte. Il se raconte qu'au moment de la mort du dernier empereur un papillon posé sur son front se soit envolé, et vole encore. J'ai cru l'apercevoir hier. L'image est trop belle pour ne pas clore par elle ce récit de voyage. La vulnérabilité occupe nos journées et préoccupations, quel bonheur de retrouver ce quotidien.



 


vendredi, novembre 04, 2016

Encore Angkor

"L'or, les couleurs ont presque totalement disparu de l'édifice, il est vrai ; il n'y reste que des pierres ; mais que ces pierres parlent éloquemment. (..) Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l'Orient qui a conçu une pareille oeuvre, en a coordonné toutes les parties avec l'art le plus admirable, en a surveillé l'exécution de la base au faîte, harmonisant l'infini et la variété des détails avec la grandeur de l'ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter  Par quelle force mécanique a-t-il soulevé ce nombre prodigieux de blocs énormes jusqu'aux parties les plus élevées de l'édifice, après les avoir tirés de montagnes éloignées, les avoir polis et sculptés ?"
      Henri Mouhot. Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos  1868.

Laissons-nous surprendre par ce court film réalisé par un drone survolant le site d'Angkor pour le découvrir mieux que nous ne le vîmes.

ANGKOR from 5mars on Vimeo.

jeudi, novembre 03, 2016

Dialogue de pierres

"De grands arbres ont remplacé les piliers de bois des pavillons qui autrefois se dressaient sur la terrasse des Éléphants, et la broussaille encombre la place royale qui s'étend à ses pieds."
            Pierre Loti. Le pèlerin d'Angkor. 1901

Dialogue entre l'antique cité minérale endormie et son décalque végétal envahissant, Angkor interpelle. J'imagine l'artisan du 7ème siècle sculptant sous le soleil écrasant ce paysan retenant son boeuf, cette femme pensive, ce roi guettant l’immortalité. Par quel miracle cette fresque si fine a-t-elle franchi les années pour s'imprimer sur ma rétine? Combien étaient-ils de son espèce à sculpter le grès côte-à-côte, mus par quelle motivation?  Puis un jour, cette civilisation séculaire s'est assoupie, comme momifiée, intacte sur son site grandiose guettant le baiser du Prince charmant. Quel temple, quelle statuaire, quels écrits restera-t-il de notre civilisation actuelle dans quinze siècles, voire même dans cent ans? Une même sérénité se dégagera-t-elle de nos visages, et de nos écrits? La réponse est incertaine.

  

mercredi, novembre 02, 2016

Question sans réponse

Un mystère demeure. Comment vivre avec si peu sans se départir de sourire, ni se plaindre, ni envier la cahute voisine? Sans jeter de regard haineux à l'abondance que nous transpirons. Sans tendre une main insistante ni imposer un achat non-souhaité, acceptant même de négocier un prix qui au départ nous paraît déjà comme une excellente affaire.  Notre présence insolite dans leur espace de marché quotidien semble les amuser au-delà de toute mesure. Pas autant que l'arrivée de ce jeune papa amenant sur sa mobylette ses six enfants hilares qui s'ébrouent dans une explosion de rires joyeux. On arrive au Cambodge comme on en repart: ignorant où se niche la source d'énergie d'un être humain.




Le vieux capitaine

On vient de se prendre un grain, qui secoue et mouille le petit rafiot comme un chat joue avec la souris. Le vieux capitaine, largement hors d'âge et bénévole, ausculte la coque et le ciel avec sollicitude, écope un pont, cale une porte, en un mot il prend soin de son ancien navire. Il n'a plus de grade, plus de titre officiel, il est simplement le Sailor comme on dirait le médecin, le prof ou le prêtre. Sa présence rassure.




De coq-en-pâte à coq-au-vin

Au marché maritime, un coq entravé chante comme s'il avait la vie devant lui, et toute sa basse-cour. On devine que quelques heures à peine le séparent du coq-au-vin,  mais se plaint-on d'un futur qu'on ne connaît pas? Jusqu'à preuve du contraire, il a le meilleur maître qui soit, lequel lui fournit la nourriture la plus savoureuse et les poules les plus dodues, une vraie vie de coq-en-pâte. Alors on chante.




Promenade en char

Vingt chars à buffles emmenant vingt extraterrestres dans les rizières indochinoises, c"est insolite. La découverte d'un pays emprunte d'étranges détours. En bord de route, les enfants applaudissent et rient. Leurs parents aussi, et on les comprend: il suffit d'un rien pour distraire les gosses.




Alya

Après deux nuits au port, la sirène du Toum Piou sonne les trois coups du départ remerciant la ville qui l'a hébergé. C'est un cri rauque de mise en route, une jubilation, un hourah, à la fois brame du cerf et haka des All Blacks avant l'assaut: c'est sûr, un navire n'est pas construit pour rester à quai. Un être humain non plus d'ailleurs, Alya, le jour se lève, en route.


lundi, octobre 31, 2016

Pnom Penh ma belle

"Nous nous amarrons à un quai, devant la ville de Pnom-Penh qui dort sous les étoiles. (..) Et une mélancolie tout autre émane de cette ville, qui est perdue dans l’intérieur des terres, qui n’a ni grands navires, ni matelots, ni animation d’aucune sorte. Voici relativement peu d’années que le roi Norodon a confié son pays à la France, et déjà tout ce que nous avons bâti à Pnom-Penh a pris un air de vieillesse, sous la brûlure du soleil ; les belles rues droites que nous y avons tracées, et où personne ne passe, sont verdies par les herbes ; on croirait l’une de ces colonies anciennes, dont le charme est fait de désuétude et de silence.."
        Pierre Loti. Un pèlerin d'Angkor. 1901

Description presque mélancolique d'un monde, d'une ville, qu'allait embraser un siècle de fureur, de massacres et de guerres sans fin. PPnom-Penh vidée de ses habitants en 24 heures le 17 avril 1975, exsangue  durant plusieurs années, ressuscite sans aucun doute depuis le retour d'une paix fragile (1999) et des capitaux étrangers, mais à quel prix? Une modernité arrogante côtoie une extrême pauvreté, les trottoirs sont envahis sans vergogne par les gros 4x4 de luxe rangés en épi, empêchant les piétons d'y progresser autrement qu'en partageant.. la route avec les camions, les mobylettes et les tuktuks. La splendeur retrouvée du palais royal, des pagodes de jade, d'argent, d'or comme s'il en pleuvait ne peut dissimuler ce minuscule bébé d'un mois lavé tout nu par sa maman à côté d'une poubelle dans une flaque. Quant aux guerres succède l'argent fou, le dėsordre ne bėnėficie que peu aux plus pauvres. Je relis mentalement Naomi Klein dont la Stratégie du Choc (2008) démonte admirablement ce "capitalisme du désastre" qui fit preuve de son efficacité dans bien des endroits de la planète. Le touriste que nous sommes se doit d'être heureux, et le guide aimable, orientant la découverte du pays vers les splendeurs passées, c'est de bonne guerre. Mais une question, insidieuse, demeure: est-ce ce type développement que nous souhaiterions chez nous? Il n'en demeure pas moins que la ville et ses habitants sont attachants, et que l'absence d'agressivité impressionne. Leçon des conflits antérieurs? Rien n'est simple.