jeudi, janvier 19, 2017

Nul n'est irremplaçable, mais un peu quand même

« Veillons à être chacun le protecteur de notre frère, de notre sœur, et à traiter les autres comme nous voudrions être traités. Ces valeurs ne servent pas seulement à guider sa famille dans la foi chrétienne, mais également les juifs américains, les Américains musulmans, les non-croyants, et les Américains de tous profils et de toutes origines ».
        Vœux de Noël du couple Obama à quelques jours de quitter la Maison Blanche.
  

mardi, janvier 17, 2017

La multiplication des possibles

"Quand on parcourt un rivage, on demeure les pieds sur terre. Mais la proximité de la mer et du ciel impose à l'esprit des images d'ailleurs. Les perceptions s'élargissent, les possibles se multiplient. C'est comme si le principe de réalité se faisait moins pressant et que, au lieu de toujours se laisser contrôler par le surmoi social, la conscience s'autorisait un peu plus d'audace et de rêverie. Toute transition débute par la conviction que les choses pourraient être différentes. Pour qu'elle ne meure pas dans l'œuf, aucun rappel à l'ordre ne doit intervenir, ni aucune réfutation au nom du réalisme économique. Il faut juste du possible. C'est pourquoi les rivages sont propices, avec leurs mouettes et leurs cailloux. "
        Pascal Chabot

Lu dans:
Pascal Chabot. L'âge des transitions.  PUF. 2015. 191 pages. Extrait p.28

Aliments nomades

"En 2004 le Royaume-Uni a importé 17.2 millions de kilos de gaufres et gaufrettes enrobées de chocolat et en a exporté 17.6 millions de kilos."
         Rob Hopkins

Certes, il y a gaufre et gaufre, ce qui semble justifier qu'un produit alimentaire parcoure en moyenne deux mille kilomètres pour arriver dans notre assiette. SI l'individu moyen mange à peu près dix produits par jour (et la plupart d'entre nous en mangent plus), en l'espace d'une année sa nourriture aura parcouru presque huit millions de kilomètres sur la terre, sur la mer et dans les airs. (*). Bon appétit.
 
Lu dans:
Rob Hopkins. Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale. Ed Ecosociété. 2010. 212 pages
(*) Barbara Kingsolver. Petit miracle et autres essais. Traduit de l'anglais par Valérie Morlot, Rivages poche, août 2010, 352 p., 9.15 euros

dimanche, janvier 15, 2017

Haiku

"Parc du centre ville -
à la radio du SDF
les cours de la bourse."
            Damien Gabriels

Ou comment en quelques mots brefs célébrer l'évanescence des choses. Nos journées sont truffées de ces situations qui s'entrechoquent, drôles ou tragiques selon le regard qu'on leur porte. Le poète en fait son miel. 



samedi, janvier 14, 2017

Infiniment blanc


"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
     Abbas Kiarostami

A nouveau l'émerveillement devant cette page blanche vers l'infini où chacun rêve de s'envoler. La neige est un enchantement.

Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12

vendredi, janvier 13, 2017

Clivages


"Car c'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer."
    Amin Maalouf  

Ce Belge de souche n'aime pas "les singes", qu'il appelle aussi les bronzés ou les basanés. Son voisin préfère le terme "Norvégiens". Ce Français installé à Bruxelles n'apprécie guère les Algériens, mon épicier turc se méfie des Kurdes de Saint Josse, les Flamands se récrient quand on les rapproche des Hollandais émigrés à Anvers. Ce qui les unit est qu'ils redoutent tous de rencontrer un Noir dans l'obscurité. Ils partagent les mêmes misères de corps et d'âme, les mêmes espoirs pour l'avenir de leurs enfants, les mêmes plaies secrètes. Ils possèdent presque tous une carte d'identité belge, bénéficient d'une sécurité sociale et habitent dans un rayon d'un kilomètre autour du cabinet.  Sauf ce couple de Polonais en attente impatiente de naturalisation et qui se lance dans une virulente diatribe "contre ces Albanais à qui tout est accordé ici en Belgique". Ou comment une banale consultation permet de mesurer avec effroi l'émiettement d'une société qui part en capilotade, et qui n'enrobe désormais plus son discours clivant d'aucune précaution oratoire. La peur de l'autre coule à l'air libre.


Lu dans:
Amin Maalouf. Les Identités meurtrières. Grasset. 1998. 216 pages    

jeudi, janvier 12, 2017

Meryl Streep aux Golden Globe Awards

«L’irrespect amène l’irrespect. La violence incite à la violence. Et quand les puissants se servent de leur rang pour brutaliser les autres, nous sommes tous perdants. »
        Meryl Streep, lors de la réception de son Golden Globe le 9 janvier 2017.

L'actrice aux trois Oscars taxait avec ironie de "meilleure performance artistique de l'année" l’imitation moqueuse faite en réunion publique par Donald Trump d’un journaliste du New York Times atteint d’une maladie articulaire limitant les mouvements de ses bras. Il s'est trouvé des esprits critiques pour déplorer que Meryl Streep sorte ainsi de son rôle, assurément un des plus dignes qu'elle ait assumé au cours de sa prestigieuse carrière.   

mardi, janvier 10, 2017

Rêves d'aventure

 "Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir où personne ne part."
         Jacques Brel. La Quête.

On a les rêves qu'on peut. Rêver d'une sieste au soleil, de lâcher prise, d'un bon bouquin. Ou comme dans cette pub déjantée de l'agence de voyage Neckermann, rêver de mâles aventures, de cavalcades dans les steppes arides, de grands espaces vierges à découvrir, chérie je te laisse, je vais commencer par l'exploration du bar de la piscine."

Du bonheur et des voeux


"Beaucoup d'hommes font la même erreur. Imaginer que bonheur veut dire réalisation de tous les vœux."
            Léon Tolstoï.

Un de mes vieux patients a dû lire Tolstoï. Il boite bas, tousse gras, gravit son seul étage avec grand-peine et se gratte à longueur de nuit. Interrogé hier sur ce que pouvais lui souhaiter pour l'an neuf, "que vous m'ameniez à la fin de l'année dans le même état de santé que maintenant me comblerait au-delà de toute espérance." L'horizon est une construction individuelle. 

dimanche, janvier 08, 2017

Vive l'an neuf

new year                nouvel an
fireworks                des feux d'artifice            
in a misty sky.         dans un ciel de brume
            Alison Williams, England

Sobre description de sentiments mêlés en ces premiers jours de 2017. On y va, on verra bien. 

dimanche, décembre 25, 2016

Noël

"Plus aucun souffle
le vent du matin
a eu raison
de la dernière bougie

en nous
un si profond silence."
            Philippe Jaccottet . Leçons

La rue et le jardin sont étonnamment silencieux ce matin de Noël. La ville retient son souffle un instant comme si on avait pressé la touche Pause. Sans s'en apercevoir, la nuit a raccourci d'une minute, solstice d'hiver oblige.  Le début du sombre hiver porte en lui le retour vers la lumière, ainsi des situations les plus problématiques.
  

vendredi, décembre 23, 2016

Les existences successives


"J'essaie de me souvenir de ton visage et c'est un autre qui apparaît.
Je n'arrive plus à voir tes yeux derrière les miens fermés.
Pourtant comme je les aimais, comme je les aime.
Qu'est-ce que cela veut dire?
Peut-on aimer une chose et oublier sa forme? "
        Biefnot-Dannemark

Ils sont un vieux couple maintenant. Elle a perdu les jambes, il a perdu la tête. Il lui trouve une ressemblance avec sa femme, qu'il aimait tant. Elle lui dit qu'elle est sa femme, qu'il arrête donc de dire des bêtises. Elle en est triste, il en est contrarié. Il lui rétorque que sa femme était blonde, mince, avait la peau lisse et une voix douce, elle travaillait à l'Inno, il s'en souvient comme si c'était hier. Elle arrête de le convaincre, le laissant à ses fantômes. A quel âge sommes-nous nous-mêmes, avant de n'être plus qu'une image souvenir? En combien de personnes successives s'égrène notre existence, et où s'envolent celles que nous fûmes aux divers âges de la vie, dans quel ciel, dans quel récit, dans la mémoire de quel être cher? Y retrouvent-elles qui une fonction prestigieuse, qui un amour d'enfance, qui un enfant parti trop jeune? Pierre Abélard y retrouve-t-il Héloïse avant d'être châtré ou après d'être moine? Tout est vrai successivement. 
Elle lui dit d'allumer la TV, qu'il y un match ce soir. Deux minutes plus tard il est calme.  


Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Au tour de l'amour. Le Castor Astral 2015. 121 pages. Extrait p.37

jeudi, décembre 22, 2016

Dépenser, exister

 "Je dépense, donc je suis"
         Sagesse des fêtes de fin d'année

Bien sûr on sourit devant le mot d'esprit...  Quoique les dépenses au fond, ça dépend de l'usage qu'on en fait. On aimerait avoir été le convive de Babette offrant son festin unique dans lequel elle a investi toute sa fortune rien que pour créer un moment inoubliable, une alchimie du bonheur partagé. Ne dit-on pas d'une personne qui se "donne" à fond qu'elle se dépense. La frontière entre "ne rien être" et "ne rien avoir" est par ailleurs si ténue que le simple plaisir de pouvoir à nouveau dépenser le peu qu'on a est parfois le début d'une renaissance. Une vieille patiente avait coutume de consacrer le dernier jour du mois, quand sa modique allocation de retraite le lui permettait, à une escapade jusqu'à la frontière hollandaise. Elle en ramena un jour une paire de chaussures, l'ancienne avait dix ans, qu'elle étrenna avec une véritable jouissance. Dépenser, pour elle, ce jour-là, c'était bien exister. 


Lu dans:
Karen Blixen. Le festin de Babette et autres contes. Folio. 2008. 256 pages.

mercredi, décembre 21, 2016

La naissance des rêves

"Timochee dit que chaque histoire est un être vivant, et que nos rêves forment un peuple. Le jour où ce peuple aura disparu, l'univers sera déréglé. Les étoiles s'éteindront les unes après les autres, le soleil se consumera, et tous les bruits du monde se réuniront en un seul endroit. Ils seront tous là. Le bruit de la pluie qui flagelle les arbres, celui de la roche qui craquelle, du torrent qui gronde, celui de la renarde qui piaille après ses petits, du geai poursuivi par la peur, celui du vent faisant plier le lys des étangs, le premier et le dernier souffle des hommes... Au fond d'un unique creuset tous les bruits se réuniront pour ne plus en constituer qu'un seul. Le bruit que font les rêves quand ils meurent."
            Alex Cousseau

On aime imaginer ce même creuset habité par un impressionnant silence, dans lequel les rêves des hommes se forment. Les vôtres, en cette fin d'année où se mêlent les bilans et les projets. 


Lu dans:
Les trois vies d'Antoine Anacharsis. Alex Cousseau, Le Rouergue, septembre 2012, 288 p. Extrait p.207

mardi, décembre 20, 2016

Le bonheur au fond des yeux


"Avec une précaution infinie, comme s’il touchait un objet fragile, il tira du carton un passepartout qui encadrait une feuille de papier vide et jaunie. Prudemment, du bout des doigts, il la souleva devant ses yeux éteints et la contempla avec enthousiasme, sans la voir. Tout son visage exprimait l’extase magique de l’admiration. Tout à coup, était-ce le reflet du papier ou une lumière intérieure, ses pupilles figées et mortes s’éclairèrent d’une lueur divinatrice."
                Stefan Zweig. La Collection invisible.

Dans une nouvelle écrite en 1922 Stefan Zweig donne vie à un collectionneur d’estampes âgé, aveugle, dont la famille a déjà vendu l'essentiel. Il ne le sait pas, il ne le voit pas. Il demande à un amateur d’art de venir l'admirer avec lui, lequel n'a pas le courage de tuer le rêve et commente la beauté supposée des feuilles de bristol jaunies et vides. "De nouveau, ses yeux éteints s’illuminèrent. Je sentais à la caressante pression de ses doigts que c’était toute son âme qui se confiait à moi. Jamais je n’oublierai la joie de cet homme." Ou comment une vraie misère - la cécité - rencontrant un vice - le mensonge - peut rendre un homme heureux. Le bonheur est décidément chose bien complexe.


Lu dans:
Stefan Zweig. Die unsichtbare Sammlung. La collection invisible. 1922. Publié en français dans le recueil intitulé La Peur. Traduit par Manfred Schenker. http://www.wikilivres.ca/wiki/La_Collection_invisible

dimanche, décembre 18, 2016

Ecoute, ne vois-tu rien venir?

"Il existe autant de sortes de silence qu'il y a de mots".
        Marc de Smedt

Le silence n'a pas la même densité si on est seul, à deux ou à vingt mille. S'il meuble une complicité ou prolonge une querelle. S'il est choisi, habité par les multiples bruits du bonheur, s'il s'impose comme une évidence à l'écoute d'un brame, d'une musique, d'un poème, s'il nous plonge en nous-même ou nous transporte vers l'infini. Il est précieux et si vulnérable qu'on dit qu'"un ange passe" quand à table la saveur des plats l'emporte sur les échanges, créant un court moment de partage presque monacal durant lequel seules les papilles communiquent. Un rieur rompt rapidement le charme par une vanne plus ou moins fine, tuant l'ange en vol. Le silence serait-il un danger qu'on s'en échappe si vite? Je l'apprécie particulièrement à la fin du jour, me lavant des bruits du monde pour pénétrer frais dans la nuit. Ce silence-là est du concentré de vie. 

samedi, décembre 17, 2016

Le fantôme de Guernica

"Aucun pays du monde ne procure autant d’avantages à ses habitants que le fait Alep.
Dans cette ville se trouve rassemblé tout ce que tu peux désirer. Visite-la donc, c’est un bonheur de s’y trouver. "
        Abou’lfath Cachâdjem.
"Ou bien l'ai-je rêvée?
Suis-je arrivé?
Est-ce là ma ville?
Ces gens sont-ils miens
ces lumières-là ma maison
et ces stèles mes tombes?
            Chawqi Baghdadi

Se trouvera-t-il un Picasso pour immortaliser l'horreur d'Alep, et l'image de ses enfants, "leur manière de gambader dans le chemin à aubépines, leurs jambes grêles qui s'évanouissent dans la pluie des taches claires des papillons ; puis je les vois sauter dans les vagues ... Quelle entaille profonde creuse en nous ces étés passés. Saisons de voitures vides garées le long des vergers ... Je m'enivrais au milieu de ma vie de cette plénitude familiale. Le soir, dans l'accalmie, je contemple de longs sillons argentés qui parcourent la mer, et je pense à eux. Oui, cela a donc bien existé." (J-P Amette)


Lu dans:
Chawqi Baghdadi. Calme du soir. Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. Extrait p.183
Jean-Pierre Amette. Journal météorologique. Ed des Equateurs. 2009. 155 pages. Extrait p.89

vendredi, décembre 16, 2016

Préparer une fête intérieure

"Le temps est venu de présenter au grand jour l'œuvre d'une vie de patience. Alors que je mettais un point final à ce livre, une phrase, un soir, est montée doucement à ma conscience : «En accord avec soi.» On ne saurait mieux dire.
                François Cheng


A la lumière de ma lampe de bureau dans le cabinet silencieux, je contemple la marqueterie du vieux meuble qui a entendu malgré lui tant de tourments. Il a cent ans, a connu deux médecins et des milliers de patients s'y sont assis. Ce n'est qu'un objet, mais une étrange paix s'en dégage, comme s'il absorbait les misères humaines en se laissant caresser. Il donne envie de créer quelque chose de beau, de lent, de silencieux, qui coûte en temps et en énergie, une musique si on est musicien, un texte si on est poète, un banc si on est menuisier, une jarre si on est potier, une vasque fleurie si on aime les fleurs ou une toile si on est peintre. Le contraire d'un achat, si vous voyez ce que je veux dire, mais un projet qui nous reconstruise, propre à rassembler les miettes de notre puzzle intérieur éparpillé par les secousses de l'existence. Créer quelque chose de beau pour terminer "en accord avec soi", quelle belle thérapie.  



Lu dans:
François Cheng. Et le souffle devint signe. L'Iconoclaste. 2014. 134 p. 

jeudi, décembre 15, 2016

La vie en un visage

"Un visage
Reconnu
Entre tous
Désormais
unique."
     François Cheng.

Il y a dans cette re-connaissance une notion de réciprocité, chacun devient unique pour l'autre. Et de durée, dans ce visage lisse qui va progressivement devenir le paysage d'une vie avec ses ravines, ses clairières, ses bosquets de joie et de souffrance, reconnaissable entre tous puisque c'est aussi notre existence propre qu'on y contemple. Le visage aimé est l'endroit où on se sent chez soi.


Lu dans:
François Cheng . Le long d'un amour. Arfuyen. 2003. 85 pages.

mercredi, décembre 14, 2016

America Ltd

« Il n’y a pas d’alliés éternels, ni d’ennemis perpétuels, rien que des intérêts, éternels et perpétuels »
         Henry Palmerston, Premier ministre britannique en 1848.

La Trump Organization Ltd lance une OPA sur les Etats-Unis, une équipe de milliardaires en prend les rênes. Il n'y aura pas de conflit d'intérêt, (r)assure son patron. Plus inquiets qu'amusés, on assiste à ce burlesque spectacle, se pinçant pour y croire.  

mardi, décembre 13, 2016

Sagesse de l'artisan

« J’appelle société conviviale : une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes et d’experts. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil, lequel accepte plusieurs utilisations, parfois détournées du sens originel, et permet donc l'expression libre de celui qui l'utilise. Avec une machine, l'homme devient serviteur, son rôle se limitant désormais à faire fonctionner une machine construite dans un but précis. L'outil convivial est maîtrisé par l'homme et lui permet de façonner le monde au gré de son intention, de son imagination et de sa créativité. C'est un outil qui rend autonome et qui rend capable de se charger de sens en chargeant le monde de signes. C'est donc un outil avec lequel travailler et non un outil qui travaille à la place de l'homme."
                    Ivan Illich

Il enchante le bois comme le sculpteur exalte la pierre. Une fenêtre qui n'ouvre plus nous plonge dans un abîme de perplexité. Appelé au secours, il commence par ausculter longuement le mécanisme de la serrure, se met à ensuite à l'écoute du bois, le frôle de la main, tâte où se trouve la résistance. Il cherche deux rondelles et un tournevis qu'il va utiliser successivement comme un petit marteau, puis comme un levier et finalement comme un tournevis. Il termine en gratifiant le bois de deux gouttes d'huile, comme on nourrirait un oisillon apeuré. J'admire l'artisan, dont l'intelligence se trouve autant dans la tête que dans les mains, et chez qui la réflexion débouche aussi rapidement sur une transformation concrète de la réalité. 


Lu dans:
Ivan Illich. La Convivialité. Seuil. 1973. 162 pages. Extrait p.13 

dimanche, décembre 11, 2016

Plénitude

Tityre, dans l'ombre d'un hêtre touffu tu te reposes, bercé par le chant d'un pipeau.
"Assis sur l'herbe dans la volute d'un cigarillo
oubliant les écrans pour mieux t'hypnotiser
du vol des vautours par-dessus les ancolies
tu te reposes dans les champs
loin de l’espace turbulent
assoupi sous les étoiles
un petit chien blanc te léchant le visage."
         librement adapté de Virgile, Dylan et Tesson, placés côte à côte

Moment de plénitude, où se retrouvent dans une étrange complicité trois artistes qu'éloignent le temps et l'espace. Que ne donne-t-on pour connaître pareils instants? Je m'assoupis un jour sur une pelouse dans le jardin chinois de Singapour. Pareille chose ne m'était plus arrivée depuis une vingtaine d'années, mangées par un cursus d'études laissant peu de place à la rêverie, puis par une entrée en médecine sans s'autoriser de flânerie. Etaient-ce la sérénité du lieu, l'éloignement de mon environnement de vie habituel, la douceur de l'air ou de l'herbe? Je me réveillai au paradis. La musique du monde et ses contingences ne mirent guère longtemps à me ramener sur terre, sans que j'aie à m'en plaindre. Mais l'intensité de l'expérience demeure vivace vingt ans plus tard, jamais vraiment reproduite en raison de ces liens ténus qui plus jamais ne nous lâchent tout-à-fait: le smartphone, les messages SMS aux proches, les whats'app, le wifi qui enserre la planète, le JT de la Une sur TV5Monde nous apportant le clapotis des nouvelles nationales. Qu'aurait chanté Virgile de nos jours?

Lu dans
Virgile. Les Bucoliques. 1; 1-5 (Tityre, dans l'ombre d'un hêtre touffu tu te reposes, bercé par le chant d'un pipeau..)
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. Gallimard. 2016. 144 p. Extrait page 26. (Assis sur l'herbe..)
Bob Dylan. Jokerman. 1983. (Tu te reposes dans les champs..).

Etincelle de légende

"Où as-tu été, mon fils aux yeux bleus?
Où as-tu été, mon cher petit?
J'ai trébuché sur le bord de douze montagnes brumeuses,
J'ai marché et rampé sur six chemins tordus."
                Bob Dylan. A Hard Rain's A-Gonna Fall.

Mandatée par Bob Dylan à Stockholm pour y recevoir son prix Nobel, Pattie Smith entonne A Hard Rain's Gonna Fall. A mi-course, un trou de mémoire et l'émotion l'interrompent, avant de se reprendre ovationnée par la salle conquise. Faiblesse inattendue dans un décorum séculaire, l'humain a repris ses droits sur le décorum. Amnésie émouvante, transformant ce qui devait être un grand moment en un morceau de légende.




vendredi, décembre 09, 2016

Rêve en cloches

"C'est grâce à la beauté qu'en dépit de nos conditions tragiques nous nous attachons à la vie. Tant qu'il y aura une aurore qui annonce le jour, un oiseau qui se gonfle de chant, une fleur qui embaume l'air, un visage qui nous émeut, une main qui esquisse un geste de tendresse, nous nous attarderons sur cette terre si souvent dévastée."
                  François Cheng

Me revient le souvenir d'une patiente, saturée d'années, ne se mouvant plus guère, assoupie à table sur ses bras à l'écoute de l'angélus de la collégiale toute proche. Je la sort de son rêve à regret: "je voyageais dans mon enfance, et c'était beau." L'enveloppe usée ne résiste guère au voyage intérieur, et la beauté de ces songes vaut bien des anesthésiques.


Lu dans:
François Cheng. Oeil ouvert et coeur battant : comment envisager et dévisager la beauté. DDB. 2011. 87 pages.

jeudi, décembre 08, 2016

"Au pied de l'échafaud, il s'adressa à l'officier : " Pourriez-vous m'aider à monter ? Pour la descente, je me débrouillerai."
        Thomas More (1478-1535)


Lu dans:
Charles Pépin. La planète des sages. Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies. Dargaud. 2011. 121 pages. Extrait p.83.

mercredi, décembre 07, 2016

Les juges intègres

« Justice must not only be done, it must also be seen to be done.
Il faut que la justice soit rendue, et perçue."
                Célèbre jugement anglais de 1924, qui fit autorité s’agissant de l’impartialité de ceux qui rendent la justice.


lundi, décembre 05, 2016

Le ciel permet de connaître la Terre

"Il y a deux mille trois cents ans et des broutilles, le 21 juin, un homme calcula avec une juste approximation la mesure du méridien terrestre. Il obtint la circonférence de la planète. Sa méthode, que je reconstitue ici grossièrement, me touche. Il fut le premier à introduire le terme de «géographie» pour la description du sol terrestre. Il proposa, et on l'écouta, de compter le temps sur la base des Jeux olympiques. Il inventa une méthode de calcul des nombres premiers. Il s'appelait Ératosthène (275-195 av.J.C.) , natif de Cyrène. Il dirigea la bibliothèque d'Alexandrie, le centre méditerranéen de la connaissance de l'époque. Le 21 juin, jour de solstice, quand le Soleil est le plus à pic dans notre hémisphère, il mesura l'ombre de deux perches glissées dans deux puits éloignés l'un de l'autre de nombreux milles calculés avec précision. La différence d'angle multipliée par la distance certaine entre les deux puits lui fournit la mesure de la planète. Le ciel permettait de connaître la Terre."
                Erri de Luca

L'espace d'un instant, j'imagine Eratosthène déjeunant, avec sa meuf et ses mômes, remontant sa rue pour de menues emplettes, discutant du temps qu'il fait avec ses voisins. Aucun d'eux ne devine tout ce qu'il a découvert, peut-être même le trouvent-t-il étrange, limite demeuré. Mais ce ne sont que pures suppositions, bien sûr. Les trésors que cachent nos proches, qui les voit?

Lu dans:
Erri de Luca. Paolo Sassone-Corsi. Le cas du Hasard. Escarmouches entre un écrivain et un biologiste. Traduit de l'italien par Danièle Valin. Arcades Gallimard. 2014. 98 pages. Extrait pp 76 77

L'image de l'image

 "Clément nous a décrit hier les différences de costume du St Nicolas vu à Namur ce matin et aux Baladins après-midi, et conclut avec perspicacité: "il y en a qui se déguisent, parce qu'il ne peut pas être partout à la fois, et il y a un vrai, mais on ne sait pas lequel c'est"
                 Sagesse des enfants

Partageant l'anecdote à une jeune patiente, déléguée commerciale d'une firme de pub pour qui l'image de soi prime, - image léchée d'une firme créatrice d'autres images de firmes -,  je l'entends répondre: "parfois je me demande si je ne suis pas aussi un faux Saint Nicolas." Délicieux. 

samedi, décembre 03, 2016

C'est l' facteur

"Internet est une invention géniale, mais. Le piège est dans la gratuité. Imaginerait-on le facteur nous amener le courrier gratuitement, sans même de timbre, qui nous dirait « c’est gratuit… mais, en échange, vous me laissez fouiller partout, dans vos placards, dans tous vos papiers, dans toutes vos affaires » ? Je pense qu'Internet connaît mieux ma femme que moi. "  
         Christophe Alévêque


Lu dans :
Christophe Alévêque. La société évolue, le cancer aussi. Le Soir 5 décembre 2016. p.38

vendredi, décembre 02, 2016

Etincelle

« A la quatrième volée de marches, Lila eut un comportement inattendu. Elle s’arrêta pour m’attendre et, quand je la rejoignis, me donna la main. Ce geste changea tout entre nous, et pour toujours. »
        Elena Ferrante.

Les événements fondateurs sont souvent inattendus, et d'une grande modestie. Un patient octogénaire, poseur de toitures, tomba un jour au travers de la véranda d'une cliente. Il l'épousa et vécut heureux avec elle un demi-siècle.


Lu dans:
Elena Ferrante . L'amie prodigieuse. Gallimard. 2015. 448 pages

mercredi, novembre 30, 2016

Actualité du passé

"Le mérite est né mendiant
et n'est que peu de chose, considéré dans tout son éclat.
Et l'art est prisonnier du pouvoir
Et l'esprit a perdu ses droits
Et la simple honnêteté passe pour de la niaiserie."
            Shakespeare


Lu dans :
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. Traduction d'Alzir Hella. Grasset 1935. Le Livre de Poche 14019. 185 pages. Extrait p.64

Tomber sans se faire mal

"Pour qu’il y ait échec, il faut qu’il y ait deux choses. Il faut effectivement qu’il y ait un projet qui, en rencontrant le réel, ne rencontre pas le succès – donc, une mauvaise rencontre. Mais il faut aussi qu’il y ait un sentiment d’échec , c’est-à-dire qu’on prenne mal le fait que cette rencontre se soit mal passée."
            Charles Pépin

"L’échec nous fait-il honte parce que la réalité nous renvoie une image moins flatteuse que celle que nous avions de nous-mêmes ou parce que nous nous plaçons sous la tyrannie du regard des autres ?
Si je me sens nul, c’est soit parce que les autres me voient comme nul, soit parce que je crois qu’ils me voient comme nul alors que ça n’est pas le cas. On est enfermé dans le regard que les autres se font de nous. Un enfant tombe en moyenne 2.000 fois avant d’arriver à marcher et il ne le prend pas mal : il se relève et il repart au combat. Pourquoi ? Parce que le regard des adultes est bienveillant. Il faudrait donc réussir à avoir, par rapport aux échecs de nos proches, le même regard que les parents ont par rapport aux échecs des enfants quand ils apprennent à marcher. "


       
Lu dans:
Charles Pépin. Les vertus de l'échec. Allary Editions. 2016. 256 pages.

mardi, novembre 29, 2016

Les coudes qui se touchent

"Une maison chaude, du pain sur la nappe et des coudes qui se touchent, voilà le bonheur."
             Félix Leclerc

Une enfance canadienne, sur les rives du Saint Laurent, racontée par le barde québecois, "comme l'équipage d'un navire heureux ne pense ni aux arrivées ni aux départs, mais à la mer qui le porte, nous voguions dans l'enfance, voiles ouvertes, émus des matins et des soirs, n'enviant ni les ports ni les villes lointaines, convaincus que notre navire battait bon pavillon et renfermait les philtres capables de fléchir pirates et malchances". Sa famille est un havre de paix, un port où se réfugier en cas de tempête et la philosophie de leur mère "se résumait au pain quotidien et à la paix intérieure ; et elle y tenait, y revenait souvent comme la vague sur la roche, sachant l'inconstance des hommes et la facilité qu'ont les idées de disparaître."

Si le parfum passé des bonheurs anciens ne raccommode pas le présent, se rappeler certaines valeurs simples et éternelles peut faire du bien.


Lu dans:
Félix Leclerc. Pieds nus dans l'herbe. Fides 1995. Extrait pp. 41, 19, 40

dimanche, novembre 27, 2016

Larguer les amarres

"Rien ne ressemble plus à l'exil que la naissance."
            Negar Djavadi.

Et si ... rien ne ressemblait moins à l'exil que la naissance. Une réflexion d'une amie chère et lointaine (so far away Bremen!) éclaire d'un jour neuf la citation de Negar Djavadi, commentée ici même la semaine passée. "Voilà une affirmation qui dénigre le sens même de la vie, son rythme et sa force! C'est précisément l'extraordinaire message de la naissance, ce paradoxe: l'enfant ne peut rencontrer le regard, les bras, le sein, la chaleur, la tendresse de sa mère que si elle et lui se séparent auparavant par l'acte réciproque et complémentaire de naître et d'enfanter! Quand on le laisse en paix, c'est l'enfant qui envoie le premier le signal de départ ! C'est le début du rythme de la vie selon lequel, de passage en passage, toute autonomie n'est rendue possible que par l'attachement préalable, et tout attachement, par la séparation qui le précède. Oui, tout passage est accompagné d'anxiété, mais dans la confiance il permet de grandir, comme la traversée de la forêt dans les contes ou les épreuves de Tamino. La naissance est l'expérience initiale et initiatique du rythme de la vie. L'exil est un passage, mais imposé, subi, cruel. J'aime penser que la mort est l'ultime naissance, que nous ne pouvons voir que d'un pôle, comme nous ne voyons le début de la vie que de l'autre. Et qu'elle est heureuse -c'est mon espérance- quand nous pouvons, après tant de passages, dans et grâce à la plénitude de notre vie (quelle est l'expression biblique? En allemand: "lebenssatt"), quelle que soit sa durée, lâcher les amarres... "


Lu dans:
Negar Djavadi. Désorientales. Liana Levi. 2016. 349 pages. Merci à Colette Merjeay pour ses commentaires.

samedi, novembre 26, 2016

De la longueur de la chaîne

"La liberté est un leurre, ce qui change c'est la taille de la prison."
            Negar Djavadi

Sujet inépuisable. Souvent, le prisonnier possède la clé de sa geôle sans en faire usage, tel ce jeune qui me disait ne quitter sa banlieue qu'une ou deux fois par an pour un tour au centre commercial éloigné de trois stations de métro. Les aventuriers au long cours se heurtent à l'ultime frontière: la Terre, espace-prison immense. Zonard et routard, tous partagent la cellule la plus exiguë qui fut jamais créée, celle de leur propre corps, enveloppe parfois rapiécée, alourdie, vieillie, ralentie, limitée à l'extrême. Je me rêvai un jour athlétique et grimpant aux arbres, le réveil me remit en prison, mais l'esprit libre. Cette liberté-là dépasse toutes les autres.


Lu dans:
Negar Djavadi. Désorientales. Liana Levi. 2016. 349 pages.

vendredi, novembre 25, 2016

Exil

"Rien ne ressemble plus à l'exil que la naissance."
            Negar Djavadi.

Du point de vue du bébé, rien n'est plus anxiogène, inconnu, violent, non-souhaité, passif que naître... si ce n'est mourir, et être chassé de son pays natal comme le note Djavadi.


Lu dans:
Negar Djavadi. Désorientales. Liana Levi. 2016. 349 pages.

mercredi, novembre 23, 2016

Obéissance préventive

"N'obéissez pas à l'avance. L'autoritarisme reçoit l'essentiel de son pouvoir de plein gré. Dans des moments comme ceux-ci, les individus prédisent ce qu'un gouvernement répressif attend d'eux et commencent à le faire de leur propre initiative. L'obéissance anticipée renseigne les autorités sur l'étendue du possible et accroît la restriction des libertés."
             Timothy Snyder



Epiphanie

Gaietés inattendues qui parfois éclatent en nous
coins de rue éclairés soudain par un rai de soleil
        qui troue un nuage pour vous illuminer
        et donne la sensation d'être en vie une fois pour toutes
        d'être né à jamais.  
                 Régis Jauffret


Lu dans:
Cannibales, Régis Jauffret, Seuil, 2016, 185 p. Extrait p.140

mardi, novembre 22, 2016

Mauvais payeur

 "Sans renouvellement de la concession, ce lieu sera dégagé."
                Lu sous une épitaphe.

On se croit mort et tranquille. Tout faux, les échéances nous poursuivent.


lundi, novembre 21, 2016

Sagesse de Jim

"Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors".
            Michel de Montaigne, Essais, De l’expérience

Mamy a appelé Montaigne à la rescousse pour stimuler Jim à se concentrer sur son exercice de calcul, "quand je travaille, je travaille." Cahier rangé, Jim rejoint Prévert dans son jardin imaginaire, quand Mamy revient avec une dernière correction - on vise le 20/20 et un peu plus. Jim la regarde étonné: "Mamy, quand je joue, je joue". On apprend vite Montaigne à neuf ans. 
 

samedi, novembre 19, 2016

Bluesette

"Là où je me sens bien, dans ce petit espace entre un sourire et une larme. »
    Toots Thielemans


vendredi, novembre 18, 2016

Le prix de la lucidité

"Au jour de mon cinquantième anniversaire je ne formai au plus profond de moi-même que ce seul vœu téméraire : que quelque chose se produisît."
        Stéphane Zweig

Stéphane Zweig se livre à une longue introspection au soir de son 50ème anniversaire. "Que restait-il à souhaiter? Le fait même qu'à cette heure je ne voyais rien à désirer engendrait en moi un mystérieux malaise. Serait-il bon, demandait quelque chose en moi, que ta vie se poursuive ainsi, si calme, si réglée, si lucrative, si confortable, sans nouvelles tensions et sans nouvelles épreuves? T'appartient-elle vraiment, appartient-elle au plus essentiel de ton être, cette existence privilégiée, tout assurée en soi? Pensif, je me promenai dans la maison. Elle était devenue belle au cours de ces années, et telle exactement que je l'avais voulue. Et pourtant, devais-je toujours vivre ici, toujours m'asseoir devant le même bureau et écrire des livres, un livre et encore un livre, et ensuite toucher mes droits d'auteur, toujours plus de droits d'auteur, devenir peu à peu un monsieur respectable, tenu d'exploiter avec dignité et dans le respect des convenances son nom et son œuvre, préservé déjà de tout accident, de toutes les tensions et de tous les dangers? Les choses devaient-elles toujours aller ainsi, jusqu'à soixante, jusqu a soixante-dix ans, sur une voie droite et unie? Ne serait-il pas mieux pour moi que survînt quelque chose d'autre, quelque chose de nouveau, quelque chose qui me rendît plus inquiet, plus tendu, qui me rajeunît en m'excitant à un nouveau combat peut-être plus dangereux encore? "

Ironie du sort, l'avenir allait hélas combler cette attente au-delà de tout ce qui peut être imaginé. L'entièreté de son œuvre brûlée lors de la nuit cristal, avec interdiction de publication en Autriche et en Allemagne, exil en France, puis en Angleterre, puis aux USA et enfin au Brésil où il écrit son autobiographie avant de se suicider, arrivé au terme de toute espérance. Il note, lucide mais amer, que cette dernière période de sa vie lui aura donné une lucidité qu'il n'avait guère dix ans plus tôt et qu'en ce sens il ne regrette pas de les avoir vécues.


Lu dans:
Stéphane Zweig. Le monde d'hier. Le Livre de Poche 14040. Traduction Serge Niémetz. Souvenir d'un Européen. Belfond 1942. 511 pages. Extrait p 416

jeudi, novembre 17, 2016

Sagesse du présent

"Le passé survient et une fois encore t'accompagne.
Ne retourne pas ton cœur et ne te laisse pas séduire,
Ne t'arrête pas, fais tes adieux au temps."
        Hannah Arendt

Elles sont trois, et un bébé. Aussi drôles qu'habillées d'étranges fripes mêlant le jeans troué et le foulard dissimulant la chevelure. Il faut être imaginatif pour trouver une quelconque idéologie dans tout cela. Un amusant raccourci me fait évoquer avec elles le chant "Imagine" de Lennon et la libération de Mandela, qui me paraissent proches comme hier. Leurs yeux reflètent la même incompréhension que si j'avais évoqué la recherche d'une solution à la Conjecture de Poincaré, incompréhension décuplée quand je souligne le progrès médical représenté par la "récente" résonance magnétique nucléaire. L'aurais-je oublié, aucune n'était née à ces moments, me rappelant que doucement on devient une histoire ancienne et le parfum suranné de nos enthousiasmes. Demain je range mes souvenirs. 


     
Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.141

mercredi, novembre 16, 2016

Story telling

 "L'imagination, c'est ce qui permet de se souvenir de choses que tu n'as pas vécues."
           La revanche de Gaby Montbreuse, comédie musicale

mardi, novembre 15, 2016

Epitaphe

"Mais il n’est pas là. Allons-nous-en !"
        Jean Cocteau devant le passage de la bière de son ami Giraudoux 

dimanche, novembre 13, 2016

La grande peur de l'homme blanc

"Notre force s'arrête là où commence notre peur."
                Michel Bellier. La fille aux mains jaunes. 

En 2004, dans son best-seller What’s the matter with America ? , le journaliste Thomas Frank montrait comment une partie de la classe ouvrière a voté régulièrement pour des politiques économiques et sociales qui lui étaient impitoyablement défavorables. « Des ouvriers endurcis ont célébré la victoire de candidats qui allaient mettre fin à leur mode de vie. Des petits fermiers ont voté pour ceux qui allaient les expulser de leurs terres. Pourquoi ? Parce que leur crainte de chuter économiquement se confondait avec le sentiment de perdre un monde connu et rassurant, blanc, chrétien, socialement conservateur, dans lequel ils étaient majoritaires."  Lignes prémonitoires qui n'ont pas pris une ride.


Lu dans :
Thomas Frank. What's the Matter with America? The Resistible Rise of the American Right. Secker & Warburg. 2004. 296 pages
Michel Bellier. La fille aux mains jaunes. Texte qui a obtenu la bourse d’aide à l’écriture Beaumarchais et a été écrit en résidence à Mariemont (Belgique) accueilli par les Éditions Lansman, le Centre des Écritures Dramatiques Wallonie-Bruxelles et l’ASBL Promotion-Théâtre.

samedi, novembre 12, 2016

Sagesse du samedi

"Ta barque détachée
Du flanc chaud de la nuit
Dérive heureuse commencée
Au fil de l'aube sans limite
Loisir béni du samedi
Le temps lui-même nous invite."
            Antoinette Dalcq

Une rue étonnamment silencieuse ce lendemain de jour férié, un jardin aux teintes mordorées qui somnole encore, douceur de quelques mots et pensées calmes en ce monde bruyant.


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1340 Ottignies Louvain-la-Neuve. 1988. 56 pages. Extrait p.48

vendredi, novembre 11, 2016

Last Post

"Les oiseaux ont chanté
au point du jour
Ne vous attardez pas
sur ce qui est passé
ou sur ce qui va venir
Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner
il y a une fissure en toute chose.
c'est ainsi qu'entre la lumière."
    Léonard Cohen. Hymne

Inspirées de Rûmi, ce poème d'espoir sonne juste en ce matin d'Armistice. On peut rogner les ailes à l'espoir, inlassablement elles repoussent. Léonard Cohen s'est éteint, peu de jours après après son amie Marianne à qui il avait adressé une poignante lettre d'adieu. Ses chansons survivent.

jeudi, novembre 10, 2016

Comme un poisson au large des Sargasses

"Le 16 mars 1733, à 11h26, au large des Sargasses, un poisson en dévora un autre. Nos faits et gestes les plus beaux ne laisseront pas plus de souvenirs."
            Eric Chevillard

Bref moment d'irréalité au réveil. Sur mon bureau un bristol au design léché d'invitation à la fête des profs émérites de la fac de médecine. On se pince deux fois: est-ce bien mon nom? et déjà si loin sur le chemin de l'existence? Les mains dans le cambouis médical, les grands soucis des petites gens, ces "sans-dents" évoqués de manière peu heureuse par Hollande, on oublie vite que durant de longues années on a tenté d'enseigner ces réalités de terrain aux médecins en herbe. Ce fut une belle période de beaux partages avec de belles personnes qu'il est temps de remercier par le biais de ce modeste billet. Mes patients me firent durant toutes ces années un cadeau apprécié: veiller par la modestie de leur propre existence à ce que le prof ne se prenne pas la tête, ce que le billet d'Eric Chevillard complète avec humour.


Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. Post n° 3087.  

mercredi, novembre 09, 2016

Matin d'élections

"Chacun a la parole. Même sans savoir articuler une phrase. Même sans maîtriser ni l'orthographe ni les idées. Nous vivons le monde du borborygme de comptoir répercuté par l'écran. On confond le rot et la pensée."
            Joann Sfar

Ce matin, je relis Zweig et les dernières heures d'Erasme, un éditorial pour la journée que l'on vit. "Son cœur s'est assoupi depuis longtemps; il n'en est pas de même de sa main, ni de son cerveau d'une lucidité merveilleuse, qui telle une lampe répand sa constante et limpide clarté sur tous les objets qui tombent dans son champ de vision. Un seul ami, le plus ancien,le meilleur de tous, reste fidèlement à ses côtés: le travail. Tous les jours, Érasme écrit de trente à quarante lettres; il traduit les Pères de l'Église, il complète ses Colloques et met sur pied une foule de travaux esthétiques et moraux. Il écrit et agit avec la conscience d'un homme qui croit que la raison a toujours le droit et le devoir d'élever la voix dans un monde ingrat.
Mais, au fond, il sait depuis longtemps qu'il est fou de vouloir parler d'humanité en de tels moments de démence collective, il sait que sa grande et sublime idée, l'humanisme, est vaincue."


Lu dans :
Joann Sfar : " Nous sommes des orques de Tolkien ". Le Monde 27 août. 2016
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. Traduction d'Alzir Hella. Grasset 1935. Le Livre de Poche 14019. 185 pages. Extrait p.168

mardi, novembre 08, 2016

Un été sur la Semois

"L'été ne se termine jamais...
Il change juste d'endroit."
        Sagesse des agences de voyage

Un été sans fin, quelle tristesse. L'été est une saison qui s'inscrit simultanément dans un calendrier et une région. C'est le mois d'août à Coxyde, juillet sur la Semois, l'envol de l'alouette sur les blés dorés, la maison de campagne dont on ouvre les volets pour deux mois de vacances. L'été ne saurait se réduire à une température et à une durée d'ensoleillement. L'été n'est pas un produit, mais l'image fugace de périodes de la vie qu'on sait limitées, et qui en font la valeur.


PS. Les billets des deux semaines précédentes, correspondant à notre voyage,  peuvent être consultées sur le blog http://entrecafejournal.blogspot.be/

dimanche, novembre 06, 2016

Sagesse d'une flûte

Une flûte malhabile accompagne notre réveil, signe d'avenir. A deux kilomètres les ruines d'Angkor s'ébrouent avant l'arrivée des touristes, sagesse du passé. L'extrême violence s'est déplacée dans d'autres régions, une paix précaire comme cette mélodie aigrelette occupe  ce lieu et cet instant . Que retiendrons-nous de tant d'images, noms de divinités, terrains de guerre, visages croisés si ce n'est l'extrême fragilité de que nous croyons éternel, et la vitalité de ce que nous pensons faible. La liane l'emporte toujours sur le grès, et plus encore l'enfant à la flûte. Il se raconte qu'au moment de la mort du dernier empereur un papillon posé sur son front se soit envolé, et vole encore. J'ai cru l'apercevoir hier. L'image est trop belle pour ne pas clore par elle ce récit de voyage. La vulnérabilité occupe nos journées et préoccupations, quel bonheur de retrouver ce quotidien.



 


vendredi, novembre 04, 2016

Encore Angkor

"L'or, les couleurs ont presque totalement disparu de l'édifice, il est vrai ; il n'y reste que des pierres ; mais que ces pierres parlent éloquemment. (..) Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l'Orient qui a conçu une pareille oeuvre, en a coordonné toutes les parties avec l'art le plus admirable, en a surveillé l'exécution de la base au faîte, harmonisant l'infini et la variété des détails avec la grandeur de l'ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter  Par quelle force mécanique a-t-il soulevé ce nombre prodigieux de blocs énormes jusqu'aux parties les plus élevées de l'édifice, après les avoir tirés de montagnes éloignées, les avoir polis et sculptés ?"
      Henri Mouhot. Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos  1868.

Laissons-nous surprendre par ce court film réalisé par un drone survolant le site d'Angkor pour le découvrir mieux que nous ne le vîmes.

ANGKOR from 5mars on Vimeo.

jeudi, novembre 03, 2016

Dialogue de pierres

"De grands arbres ont remplacé les piliers de bois des pavillons qui autrefois se dressaient sur la terrasse des Éléphants, et la broussaille encombre la place royale qui s'étend à ses pieds."
            Pierre Loti. Le pèlerin d'Angkor. 1901

Dialogue entre l'antique cité minérale endormie et son décalque végétal envahissant, Angkor interpelle. J'imagine l'artisan du 7ème siècle sculptant sous le soleil écrasant ce paysan retenant son boeuf, cette femme pensive, ce roi guettant l’immortalité. Par quel miracle cette fresque si fine a-t-elle franchi les années pour s'imprimer sur ma rétine? Combien étaient-ils de son espèce à sculpter le grès côte-à-côte, mus par quelle motivation?  Puis un jour, cette civilisation séculaire s'est assoupie, comme momifiée, intacte sur son site grandiose guettant le baiser du Prince charmant. Quel temple, quelle statuaire, quels écrits restera-t-il de notre civilisation actuelle dans quinze siècles, voire même dans cent ans? Une même sérénité se dégagera-t-elle de nos visages, et de nos écrits? La réponse est incertaine.

  

mercredi, novembre 02, 2016

Question sans réponse

Un mystère demeure. Comment vivre avec si peu sans se départir de sourire, ni se plaindre, ni envier la cahute voisine? Sans jeter de regard haineux à l'abondance que nous transpirons. Sans tendre une main insistante ni imposer un achat non-souhaité, acceptant même de négocier un prix qui au départ nous paraît déjà comme une excellente affaire.  Notre présence insolite dans leur espace de marché quotidien semble les amuser au-delà de toute mesure. Pas autant que l'arrivée de ce jeune papa amenant sur sa mobylette ses six enfants hilares qui s'ébrouent dans une explosion de rires joyeux. On arrive au Cambodge comme on en repart: ignorant où se niche la source d'énergie d'un être humain.




Le vieux capitaine

On vient de se prendre un grain, qui secoue et mouille le petit rafiot comme un chat joue avec la souris. Le vieux capitaine, largement hors d'âge et bénévole, ausculte la coque et le ciel avec sollicitude, écope un pont, cale une porte, en un mot il prend soin de son ancien navire. Il n'a plus de grade, plus de titre officiel, il est simplement le Sailor comme on dirait le médecin, le prof ou le prêtre. Sa présence rassure.




De coq-en-pâte à coq-au-vin

Au marché maritime, un coq entravé chante comme s'il avait la vie devant lui, et toute sa basse-cour. On devine que quelques heures à peine le séparent du coq-au-vin,  mais se plaint-on d'un futur qu'on ne connaît pas? Jusqu'à preuve du contraire, il a le meilleur maître qui soit, lequel lui fournit la nourriture la plus savoureuse et les poules les plus dodues, une vraie vie de coq-en-pâte. Alors on chante.




Promenade en char

Vingt chars à buffles emmenant vingt extraterrestres dans les rizières indochinoises, c"est insolite. La découverte d'un pays emprunte d'étranges détours. En bord de route, les enfants applaudissent et rient. Leurs parents aussi, et on les comprend: il suffit d'un rien pour distraire les gosses.




Alya

Après deux nuits au port, la sirène du Toum Piou sonne les trois coups du départ remerciant la ville qui l'a hébergé. C'est un cri rauque de mise en route, une jubilation, un hourah, à la fois brame du cerf et haka des All Blacks avant l'assaut: c'est sûr, un navire n'est pas construit pour rester à quai. Un être humain non plus d'ailleurs, Alya, le jour se lève, en route.


lundi, octobre 31, 2016

Pnom Penh ma belle

"Nous nous amarrons à un quai, devant la ville de Pnom-Penh qui dort sous les étoiles. (..) Et une mélancolie tout autre émane de cette ville, qui est perdue dans l’intérieur des terres, qui n’a ni grands navires, ni matelots, ni animation d’aucune sorte. Voici relativement peu d’années que le roi Norodon a confié son pays à la France, et déjà tout ce que nous avons bâti à Pnom-Penh a pris un air de vieillesse, sous la brûlure du soleil ; les belles rues droites que nous y avons tracées, et où personne ne passe, sont verdies par les herbes ; on croirait l’une de ces colonies anciennes, dont le charme est fait de désuétude et de silence.."
        Pierre Loti. Un pèlerin d'Angkor. 1901

Description presque mélancolique d'un monde, d'une ville, qu'allait embraser un siècle de fureur, de massacres et de guerres sans fin. PPnom-Penh vidée de ses habitants en 24 heures le 17 avril 1975, exsangue  durant plusieurs années, ressuscite sans aucun doute depuis le retour d'une paix fragile (1999) et des capitaux étrangers, mais à quel prix? Une modernité arrogante côtoie une extrême pauvreté, les trottoirs sont envahis sans vergogne par les gros 4x4 de luxe rangés en épi, empêchant les piétons d'y progresser autrement qu'en partageant.. la route avec les camions, les mobylettes et les tuktuks. La splendeur retrouvée du palais royal, des pagodes de jade, d'argent, d'or comme s'il en pleuvait ne peut dissimuler ce minuscule bébé d'un mois lavé tout nu par sa maman à côté d'une poubelle dans une flaque. Quant aux guerres succède l'argent fou, le dėsordre ne bėnėficie que peu aux plus pauvres. Je relis mentalement Naomi Klein dont la Stratégie du Choc (2008) démonte admirablement ce "capitalisme du désastre" qui fit preuve de son efficacité dans bien des endroits de la planète. Le touriste que nous sommes se doit d'être heureux, et le guide aimable, orientant la découverte du pays vers les splendeurs passées, c'est de bonne guerre. Mais une question, insidieuse, demeure: est-ce ce type développement que nous souhaiterions chez nous? Il n'en demeure pas moins que la ville et ses habitants sont attachants, et que l'absence d'agressivité impressionne. Leçon des conflits antérieurs? Rien n'est simple.



 



vendredi, octobre 28, 2016

Dans les bras du fleuve

"Je vais au bastingage. Je regarde le fleuve. Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans, ces territoires d'eau qui vont aller disparaître dans les cavités des océans. "
      Marguerite Duras. L'Amant. 1984

Nous appartenons à cette eau qui coule de toute éternité des sommets enneigés à l'océan, et dont les molécules nous auront permis cet étrange hasard: être une personne qui porte un nom, aura un récit de vie, aura aimé,  espėrė , rêvé. Avant de rejoindre l'infini.



Nuit sur le Mékong

"Voyez ce bac, avec à son bord un bus, des camions à la gueule cabossée qui les fait ressembler à des bouledogues, des enfants qui vendent des tickets de loterie, des motocyclettes pétaradantes conduites par des cavalières au visage protégé par des mouchoirs. Tout vrombit, tout frémit sur le Mékong."
      Marguerite Duras. L'Amant..1984

Il fait nuit, et silence. De longues péniches chargées de balles de riz, de terre argileuse, d'espoirs de quelques gains dépassent notre jonque en bois qui a jeté l'ancre jusqu'à l'aube. Leur bruit de moteur sans âge s'estompe dans la brume. Quel calme pour un pays qui connut dans un passé encore récent tant de fureur et de vacarme.


Aux sources du fleuve

"Et ce fleuve, cet enchantement, toujours, et de jour et de nuit, vide ou peuplé de jonques, d'appels, de rires, de chants et d'oiseaux de mer..."
       Marguerite Duras. L'Amant. .1984

Embarquer sur le Mékong fait surgir le fantôme de la jeune fille, et de l'amant. De la vie qui passe aussi, on remonte un fleuve comme on déroule sa propre histoire. Du Mékong il se dit qu'il prend naissance dans le lointain Himalaya, cela laisse place au rêve.


Au marché chinois

"A Cholon, c'est toujours l'empire du commerce, du cyclo-pousse, du vendeur à la sauvette. Il existe des maisons à balcon habitées par plusieurs générations de Chinois expatriés. Le soir, grands-parents, parents, enfants et petits-enfants se réunissent devant leur échoppe, qui ne semble jamais fermer.
Au cœur de Cholon se trouve le gigantesque marché couvert de Binh Tây. Toutes les marchandises du monde entier, du tissu à l'or en passant par le riz, la volaille et les épices, y sont brassées dans une odeur de saumure."
       Margurite Duras. L'Amant. 1984

Se perdre à Cholon revient à ne jamais revenir sur ses pas. Un entrelacs d'échoppes, d'escaliers, de senteurs, de musiques, de couleurs dont les mille mains paraissent vous happer au passage sans vouloir vous lâcher. On était dans le textile, on se retrouve dans le café, les poissons, les bijoux en or contrefaits, passant perdu, éperdu devant pareille abondance. Comme si tout ce qui s'achète et se vend sur terre vous avait fixé rendez-vous.



Lu dans:
Les couleurs déchirantes de Sadec vues par Marguerite Duras. Le Monde des livres. 8 juillet 2010.


Pluies de mousson

C'est encore de l'air
mais c'est déjà de l'eau:
de l'air liquide
une minute juste avant la pluie
diluvienne
cet instant fugace
où dans ta vie
le présent devient souvenir.
   
C'est doux et violent ensemble, et porte un joli nom: la mousson. On en connaît deux à trois averses par jour, aux abris.



mercredi, octobre 26, 2016

"L’animal naît, il passe, il meurt,
et c’est le grand froid.
C’est le grand froid de la nuit, c’est le noir.
L’oiseau passe, il vole, il meurt,
et c’est le grand froid.
C’est le grand froid de la nuit, c’est le noir.

Le poisson fuit, il passe, il meurt,
et c’est le grand froid.
C’est le grand froid de la nuit, c’est le noir.
L’homme naît, mange et dort. Il passe
Et c’est le grand froid
C’est le grand froid de la nuit, c’est le noir.
Et le ciel s’est éclairé, les yeux se sont éteints.
L’étoile resplendit.
Le froid est en bas, la lumière en haut.
L’homme a passé, le prisonnier est libre.
L’ombre a disparu.
L’ombre a disparu. "

Une patiente est morte cette nuit, à bout de vie. Elle lisait et inspirait, son mari peignait, leur modeste appartement social était un âtre de beauté. Le dernier tableau reste inachevé, faute d'avoir pu capter la lumière. L'avant-dernier, un buste de Marianne offert aux chalands sur une brocante, a été baptisé "Où vais-je aboutir?" Il est mort deux mois plus tard, il y a cinq ans, Meurt-on jamais quand on a pu se transmettre d'aussi si beaux messages?  Et nous, captons-nous encore la lumière?



Lu dans:
Chant sacré attribué aux Pygmées. Le Livre d’or de la Prière. Alfonso M. di Nola. Marabout.
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

samedi, octobre 22, 2016

Sagesse des cancres


"Echouer est mal perçu.  Un élève est rarement félicité pour sa manière de se tromper. Nous devrions féliciter plus souvent les élèves qui se sont trompés de façon originale, souligner combien une manière de rater, curieuse, inattendue peut augurer des succès futurs."
                    Charles Pépin.

La scène se passe à l’école primaire, rapportée par Luc de Brabandere. Des enfants doivent compléter la phrase "Le chat a… pattes et l’oiseau en a…". Consciencieusement, les élèves rajoutent un 4 et un 2 dans les espaces pointillés. Mais l’un d’entre eux répond autre chose. Sur sa feuille le professeur lit : "Le chat a mal aux pattes et l’oiseau en a de la peine". L'enfant se trompe en fonction de l'attente de l'enseignant, pas dans sa démarche propre qui ouvre des pistes de réflexion inattendues et originales.

Je vous souhaite une bonne semaine. Un pied encore en Belgique, un pied déjà en Asie, les pensées entre café et journal vont flotter sur les lointaines eaux du Mékong pendant deux semaines. Le blog http://entrecafejournal.blogspot.com/ sera sans doute alimenté de manière plus régulière que l'envoi des mails pour autant qu'il y ait du café, des journaux et du Wifi ce qui n'est guère assuré.
CV

Lu dans:
Charles Pépin. Les vertus de l'échec. Allary Editions. 2016. 250 pages.

vendredi, octobre 21, 2016

Colomb in se

"Soyez un Colomb pour de nouveaux continents et mondes entiers renfermés en vous, ouvrant de nouveaux canaux, non de commerce mais de pensée. (..) Il est plus facile de naviguer des milliers et milliers de milles à travers froid, tempête et cannibales, dans un navire de l’État, avec cinq cents hommes et mousses pour vous aider, qu’il ne l’est d’explorer seul la mer intime de son être. Quel besoin d’aller faire  le tour du monde pour compter les chats de Zanzibar ?"
                    Henry David Thoreau


Lu dans:
Henry David Thoreau. Walden ou La vie dans les bois. Gallimard Poche. Collection L'Imaginaire .1990. 350 pages  

Tiercé gagnant

"A treize ans, j'employais à l'achat de livres l'argent que mes parents m'allouaient pour des cours de natation, de danse, de tennis. A dix-huit ans, je ne savais toujours pas nager, ni danser, ni jouer au tennis. A l'égard de tous les records d'adresse ou de vitesse, j'en suis demeuré inébranlablement au point de vue du shah de Perse qu'on voulait persuader d'assister à un derby et qui répondit avec sa sagesse d'Orient : « A quoi bon? Je sais bien qu'un cheval peut courir plus vite qu'un autre. Il m'est indifférent de savoir lequel."
        Stéphane Zweig.


Lu dans:
Stéphane Zweig. Le monde d'hier. Le Livre de Poche 14040. Traduction Serge Niémetz. Souvenir d'un Européen. Belfond 1942. 511 pages. Extrait p.79

mercredi, octobre 19, 2016

Sagesse d' Izet Sarajlié

"Au cours des automnes et des hivers du siège le plus long du vingtième siècle, à Sarajevo, le poète Izet Sarajlié a brûlé ses livres dans son poêle, une feuille à la fois. Izet Sarajlié jetait un rapide coup d'oeil aux lignes fourrées dans le feu. Il y volait une dernière fascination avant d'en extraire la dernière courte flamme qui éclairait la maison éteinte. Il n'y avait pas de bougies, vite épuisées. L'électricité fut coupée pendant plus de trois ans. Quand la guerre prit fin, il écrivit un poème: 
"Quelqu'un a sonné.
Le premier coup de sonnette électrique à la porte l'avait fait sursauter de bonheur.
C'était le facteur."


Plus près. Un patient revient chez lui après une longue hospitalisation, retrouve une orchidée abandonnée dans la précipitation du départ. La tige a été rompue, mais la fleur est intacte. S'approchant, il remarque un infime faisceau par lequel la sève est passée. On survit par des canaux minuscules. 

Lu dans:
Erri de Luca. Paolo Sassone-Corsi. Le cas du Hasard. Escarmouches entre un écrivain et un biologiste. Traduit de l'italien par Danièle Valin. Arcades Gallimard. 2014. 98 pages. Extrait p.52

Mamy


"Une fois chez les vieux, à jamais chez les vieux."
    D. Verhulst.

Elle a six ans et les yeux encore embués de larmes. Dans la salle d'attente, deux patientes d'un certain âge lui ont fait risette et la conversation, "tu vois plus tard tu seras une gentille mamy comme nous". Elle a fondu en larmes à cette évocation pourtant bien intentionnée.  A six ans on fait d'autres rêves.



Lu dans:
Dimitri Verhulst, Danielle Losman. Comment ma femme m'a rendu fou. Denoël. 2015. 144 pages.

lundi, octobre 17, 2016

Un lien de liberté

"- A qui appartient cette chatte ? - A celui qui s’en occupe. -
Casparo sourit. Elsa a raison. Il en va sans doute ainsi des hommes."
    Jean-Marie Ceci

On croit relire Le Petit Prince, et sa rose, et son renard. " C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. " Apprivoiser n'est pas posséder, c'est un lien de liberté qui rend meilleur celui à qui on appartient. 


Lu dans:
Monsieur Origami de Jean-Marc Ceci, ed.Gallimard 2016  Extrait page 84
Antoine de Saint-Exupéry. Le Petit Prince. Chapitre XXI

dimanche, octobre 16, 2016

Avé l'accent

" Avoir un accent, c'est parler de son pays quand on parle d'autre chose. "
                Miguel Zamacoïs

Bien sûr, l'accent, c'est l'accent de l'autre. Cela crée de bonnes histoires, telle celle de ce Vosgien déclarant qu'il a perdu son chien. " Il est tatoué ? ", demande l'agent de permanence. " Bien sûr qu'il est à mwé !" Humour bon-enfant qui ne tue guère.
 

Lu dans:
Francis Marmande. Accents toniques. Le Monde Idées. 15 octobre 2016. Extrait p.7

samedi, octobre 15, 2016

Comme un caillou qui roule

"Il fut un temps où si richement vêtue
à peine étrennés tu jetais tes habits aux cloches
on te prévenait:
la beauté n'a qu'un temps
et tu riais, tu riais
et des cloches et de l'avenir
Tu parles moins haut à présent
plus si fière
dans la file des restos du coeur
ça fait quoi, dis
d’être sans abri
ignorée de tous
comme un bête caillou qui roule."
    Bob Dylan. Like a rolling stone.

Bob Dylan, lauréat du Prix Nobel de littérature 2016, décidément le monde et les temps changent. Lui guère: ignorant l'annonce, il n'en a fait aucune mention sur scène le soir même, terminant par 
un clin d’œil lorsque pour le rappel il a entonné le titre de Franck Sinatra, Why Try to Change Me Now (« Pourquoi essayer de me changer maintenant »). Il aurait reçu le Nobel de la Paix pour son influence sur une génération contestant la guerre du Vietnam qu'il aurait vraisemblablement réagi de la même manière, s'étant toujours défendu d'avoir été le porte-parole de qui que ce soit. Libre de tout comme un caillou qui roule, une de ses chansons fétiches que nous reprîmes maintes fois. 
 


vendredi, octobre 14, 2016

En français dans le texte

"Le haveneau est la même chose que le havenet qui est la même chose que la bourraque qui est la même chose que le pousseux qui n’est rien d’autre qu’un filet à crevettes. "
        Eric Chevillard.

 
Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. http://autofictif.blogspot.be/ p.3087

mercredi, octobre 12, 2016

Seule

"En été j'ignorais encore
combien sans toi
l'hiver est long et le lit froid."
            Antoinette Dalcq

Je la revois quelques mois après la perte de son mari, les mots peinent à sortir. Le soleil brûlant de la Grèce en août, que du bonheur, l'avenue du Silence à la Toussaint, on a peine à le croire. La gène financière, les avis notariaux, des enfants plus lointains, les amis qui s'espacent, les invitations rares. Tout un monde de fêtes, de rencontres joyeuses, de retrouvailles avec paniers et bouteilles s'estompe: la solitude ne plaît pas trop aux couples. C'était une vie pleine, trop pleine parfois, maintenant c'est la steppe, sœur Anne ne voit rien venir. Le rythme des saisons souligne tout cela cruellement: on est en hiver, jours courts, nuits longues, petites laines pour retrouver une chaleur à jamais perdue. Faire son deuil est simple à conseiller, moins à vivre. 


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J Dieu-Brichart. 1988. 56 pages. Extrait p. 33

mardi, octobre 11, 2016

Comme un chandail reprisé


"On a toujours de la tendresse
Pour une auto rafistolée
Pour un chandail bien reprisé
Pour un divan tout élimé. (..)
Qui n'a pas son bonheur cassé
Et mille fois raccommodé?"
            Antoinette Dalcq

Comment se peut-il que les gens vus à la télé, sur les photos de presse, sur les affiches en rue soient tous beaux? Même les paumés de Cap48 et de 11.11.11 paraissent sélectionnés pour la beauté de leur traits. Je ne retrouve que rarement cette perfection sous mon stéthoscope: ce ne sont que cuirs tannés, ridés, petites brioches, dos cassés, plaies bien cachées, cheveux rares, affaissements divers et encore on ne parle pas des blessures de l'âme. Monde virtuel, monde réel. Un pour le rêve, un pour la rencontre. Et comment se fait-il que ma tendresse aille instantanément à ces corps rafistolés?

Lu dans :
Antoinette Dalcq. Estampes et médailles. Ed. J. Dieu-Brichart. 130 pages. Extrait p.20

Sagesse numérique

"L'ordinateur avait tout faux, prédisant qu'avec neuf femmes enceintes on aurait un bébé en un mois."
            

dimanche, octobre 09, 2016

Le monde d'hier


"Le soleil brillait, vif et plein. Comme je m'en retournais, je remarquai comme j'avais vu l'ombre de l'autre guerre derrière la guerre actuelle. Elle ne m'a plus quitté depuis lors, cette ombre de la guerre, elle a voilé de deuil chacune de mes pensées, de jour et de nuit; peut-être sa sombre silhouette apparaît-elle aussi dans bien des pages de ce livre. Mais toute ombre, en dernier lieu, est pourtant aussi fille de la lumière et seul celui qui a connu la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence a vraiment vécu."
        Stéphane Zweig

Dernier paragraphe d'une longue autobiographie. Peu de temps après, Stéphane Zweig se donnait la mort en exil, empreint d'un profond sentiment d'échec, exilé de sa patrie car Juif et du monde libre car citoyen de cette Autriche rattachée au Reich allemand. Peu de temps avant, toute son œuvre a été interdite et brûlée dans les autodafés du national-socialisme.  Étrange retour de l'Histoire, rares sont les auteurs autant lus et traduits aujourd'hui. Toute ombre, en dernier lieu, est fille de la lumière.




Lu dans:
Stéfan Zweig. Le monde d'hier. Traduction Serge Niémetz. Souvenir d'un Européen. Belfond 1942. Le Livre de Poche 14040. 511 pages. Extrait p.506 

samedi, octobre 08, 2016

Terre fragile

"I see skies of blue and clouds of white
The bright blessed day, the dark sacred night
And I think to myself, what a wonderful world."
            Louis Armstrong. What A Wonderful World

"[La coupole de la Station spatiale internationale]. C'est un endroit privilégié pour regarder la planète dont on vient, pleine et ronde. Sandra est frappée par la minceur de la couche d'atmosphère qui nous enveloppe, elle s'émeut de la sensation de fragilité qui s'en dégage, (..) et de ce sentiment très fort qu'elle contient toute la vie, condensée là, dans cette boule, tandis qu'au-dessus il n'y a rien si ce n'est le noir complet, et tout ce noir est du néant. Comme d'autres avant lui, Fergie s'extasie également de ce qu'on voit défiler les océans et les continents, comme enfant sur les mappemondes qu'on faisait tourner du doigt, mais sans frontières apparentes. Qu'il n'y ait plus ces pointillés est une chose qui peut laisser rêveur.  Et puis son regard se tourne vers la silhouette plus proche de la navette, dont il constate qu'on la voit bien depuis la coupole. Son gros corps blanc l'apaise car il contient la promesse du retour."
 

Lu dans:
Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Récit de la dernière mission d'Atlantis, juillet 2011. P.O.L. 2016. 336 pages. Extrait pp 154, 156
Louis Armstrong. A wonderful world. ("Je vois des ciels bleus / Et de blancs nuages / L'éclat du jour / La profondeur de la nuit / Et je me dis / Quel monde merveilleux.")

jeudi, octobre 06, 2016

Les yeux en aquarelle

"Il mourut en novembre à cinq heures du jour encore à poindre. J'étais avec lui dans le noir, il dit une dernière syllabe, seulement de voyelles. Je mis un miroir devant sa bouche pour voir s'il s'embuait. Mais ce sont mes yeux qui s'embuèrent. "
        Erri de Luca, à propos de son père
Comme en peu de mots toute chose est dite. Quel que soit l'âge, la mort d'un père , d'une mère sont des moments fondateurs, dont le souvenir nous revient capricieusement au fil d'une lecture, d'une chanson, d'un bout de film. Reviennent avec Erri De Luca quelques lignes d'Elie Wiesel, quelques notes de Daniel Guichard ("mon vieux"), sans doute est-ce l'automne qui s'installe.

Lu dans:
Erri De Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.183

Yucatán!

"Quand les hommes de Cortés ont débarqué ici, ils ont demandé en espagnol: Comment s'appelle cet endroit? Les Mayas leur ont à chaque fois donné la même réponse: Yucatán! Dans leur langue ce mot signifie: Je ne vous comprends pas."
        Barbara Kingsolver (1955- )


Combien de Yucatán! dans notre quotidien?


mardi, octobre 04, 2016

So long Marianne

"Marianne,
Le temps d'être vieux est venu
nos corps s'effondrent et je sens que je te suivrai très bientôt.
Sache que je te suis de si près
que si tu tends la main
tu pourras saisir la mienne.
Tu sais que je t’ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse
je n’ai pas besoin d’en dire plus à ce sujet
car tu sais déjà tout cela.
Mais je veux seulement te souhaiter un très bon voyage
adieu   ma vieille amie     mon amour éternel
nous nous reverrons”.
            Lettre d'adieu de Léonard Cohen à sa muse, Marianne Ihle

lundi, octobre 03, 2016

Sur les murs j'écris mon non


"Kashine, quant à lui, n’écrit pas "ton nom, liberté" (Eluard) sur la jungle et le désert, mais juste le mot « non », partout où il peut : « Sur des troncs d’arbres, sur des feuilles, des trottoirs, des ballons de foot, des cahiers d’écolier : “non”, “non”, “non”.
            Tavares. Matteo a perdu son emploi.

Ce "non" dont nous faisons nos délices vers les 18-24 mois, nous opposant avec jubilation à tout ce qui parle et bouge, aussitôt désappris par des parents soucieux de notre sociabilisation. Il faut une vie entière pour le réutiliser avec sagesse, un "non"ouvert et non clos, un "non" qui ne claque pas comme une balle de fusil ou une porte qu'on ferme mais qui soit une fenêtre qu'on ouvre. Un "non" de respect réciproque, prononcé dans la sérénité. Mais un "non" ferme au déni de justice, à la volonté de domination, à tout ce qui nie le droit d'exister. "C'est toi qui rends puissant le puissant en acceptant son pouvoir (Véronique Ovaldé)", il est des "oui" trop complices pour ne pas se voir contestés.

Lu dans:
Gonçalo M. Tavares. Matteo a perdu son emploi. Traduit du portugais par Dominique Nédellec. Viviane Hamy. 200 p.
Véronique Ovaldé. Soyez imprudents les enfants. Flammarion. 2016.

dimanche, octobre 02, 2016

Une nostalgie de pluie

"Il pleut sur Terre, en ce moment où je m'applique à vous décrire la vue qu'ils ont [dans la Station spatiale] depuis la coupole. (..) Je ressens cet effet cocon que la pluie donne à la maison, et je me demande si c'est une chose qui leur manque, là-haut, parfois, la pluie, le bruit de la pluie."
            Christine Montalbetti

Eh oui, elle manque. Au point qu'un des astronautes ayant passé de longs mois dans la Station spatiale internationale avait emporté une clé USB contenant des bruits de nature. Certains jours,  en flottant de module en module, on entendait des bruits d'oiseaux, et surtout le son de la pluie, partout, ample et insistante. 


       
Lu dans:
Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Récit de la dernière mission d'Atlantis, juillet 2011. P.O.L. 2016. 336 pages. Extrait pp 154, 156
Voir la Terre en direct depuis la Station spatiale? http://iss.destination-orbite.net/live.php

samedi, octobre 01, 2016


"Voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver."
    Jean Grenier


Lu dans :
Jean Grenier. Les Îles. Gallimard. 1933. Extrait p. 128. 

vendredi, septembre 30, 2016

Le français comme dans le texte


«La grammaire française, c’est comme si Einstein avait dit E= mc 2, avec 20 pages d’exceptions.»
            Arnaud Hoedt et Jérôme Piron. La convivialité.

"Viens mon chou, mon bijou, mon joujou, sur mes genoux, et jette des cailloux à ce hibou plein de poux", qui ne connaît les exceptions de mots prenant un x plutôt qu'un s? Infiniment plus piégeant est le redoublement des consonnes: pourquoi écrit-on alléger et alourdir, résonner et résonance, siffler et persifler ? Plus drôle  ce « confiture de groseilles » qui s'écrit au pluriel mais « gelée de groseille » au singulier parce qu’on distingue les fruits dans un cas et pas dans l’autre. La présence du « s » dépend donc du temps de cuisson.


Lu dans:
Arnaud Hoedt et Jérôme Piron. La convivalité. http://www.laconvivialite.com/

jeudi, septembre 29, 2016

Une lourdeur qui rassure

"On s'appuie seulement sur ce qui résiste."
       Charles De Gaulle.


Vivre dans l'espace ramène à bien vivre à terre. La notation que fait avec humour C. Montalbetti des conséquences de l'apesanteur débouche sur d'amusantes réflexions métaphysiques. "Avez-vous jamais pensé à remercier vos spaghettis de se tenir aussi sagement dans votre assiette au lieu d'onduler en manières de petits serpents jaunes tout autour de vous? À éprouver de la  reconnaissance pour l'eau qui, sortant de votre pomme de douche, se laisse docilement diriger vers votre corps qu'elle asperge agréablement? La gravité, je vous l'accorde, est cause que nous tombons, ou que se brisent, hélas, des objets auxquels nous tenons; mais elle retient avec bonheur nos semelles à la croûte terrestre, et organise gentiment le monde autour de nous. Là-haut, une fois gagnée l'impesanteur, les choses en vont bien autrement." A redécouvrir les avantages de la pesanteur, on finirait par se sentir léger, car elle nous permet d'organiser les choses dans une certaine permanence, échappant à cette "insoutenable légèreté de l'être" qu'évoquait Kundera. Avoir la certitude de retrouver le livre posé le matin sur sa table de chevet, ouvert à la même page, ou le vélo contre un arbre, ou un ami à son rendez-vous, structure notre existence. S'appuyer sur une épaule qui résiste, au bon moment au bon endroit, est une bénédiction. La philosophe Simone Weil évoquait les concepts antagonistes et complémentaires de la pesanteur et de la grâce, jumelles indissociables.


Lu dans:
Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Récit de la dernière mission d'Atlantis, juillet 2011. P.O.L. 2016. 336 pages. Extrait 4e de couverture.

mardi, septembre 27, 2016

Idéal jeune couple

"Vivre dans une habitation à côté d'un échangeur produit un effet nettement dévalorisant, symbole d'une défectuosité du cadre de vie. C'est le genre de détail généralement dissimulé par les agents immobiliers: "immeuble atypique », «idéal jeune couple», «quartier en pleine mutation ».
            Jean-Michel Espitallier
Si c'est si dévalorisant, pourquoi y habite-t-on? Parce qu'on ne choisit pas et qu'un habitat pourri est déjà un palais pour qui n'en a pas . Notre quartier s'appauvrit, c'est peu dire. Hier, une patiente issue des Balkans, fraîche arrivée à Anderlecht, s'extasiait d'avoir enfin ce à quoi elle rêve depuis des années: un "logement sûr dans un quartier sûr, avec de belles façades, et propre". Y habiter constituait pour sa famille une promotion sociale inespérée, qu'elle ne quittera pour rien au monde. Je l'ai approuvée, et cela parut décupler sa fierté.


Lu dans:
Jean-Michel Espitallier. Tourner en rond. De l'art d'aborder les ronds-points. PUF. 2016. 128 pages. Extrait p.75

lundi, septembre 26, 2016

Un imperceptible frémissement

"Mono-no-aware (en japonais)
sentiment doux-amer, songeur
qu'on éprouve parfois au crépuscule
ou durant les longs voyages en train
ou en contemplant une pluie torrentielle
quelques feuilles d'automne accrochées au manteau."
            C Moore.

Par la fenêtre, le même jardin, le même ciel, mais quelque chose tremble dans l'air, imperceptible frémissement de l'envol des couleurs vives, des oiseaux migrateurs, des fumets de barbecues. La palette des teintes s'est enrichie, mais c'est moins joyeux. On range la terrasse, et on apprête les intérieurs. C'est un bel âge aussi. 


Lu dans:
Christopher Moore. Les plus jolis mots du monde. Albin Michel. 2006. 160 pages 

dimanche, septembre 25, 2016

Gare au loup

"L'ail contre les vers et contre les esprits, les vieux bateaux ont plus de fantômes que de rats."
        E De Luca

Combattre les châteaux hantés qui nous empêchent de vivre: peurs pour l'avenir, pour les enfants, pour la fin de nos parents, pour l'alzheimer qui nous guette si ce n'est l'infarctus ou le mélanome, peur du gras, des vers, de la dioxine, du réchauffement, des ondes, de l'étranger qui arrive et du jeune radicalisé qui part. Tous ces risques, pour bien réels qu'ils fussent, s'effacent devant le pire d'entre eux: l'angoisse de ce qui peut arriver. Même pas peur, aujourd'hui une journée sans peur de rien. 

Lu dans :
Erri De Luca. Le dernier voyage de Sindbad. Traduit de l'italien par Danièle Valin. NRF Gallimard. 2016. 60 pages. Extrait page 41


vendredi, septembre 23, 2016

La demi-heure avant le bruit

"C'est beau, un jardin qui ne pense pas encore aux hommes."
Jean Anouilh. Antigone. 1942

Derniers jours d'un été qui joue les rallonges. En fin de nuit, on apprécie la dernière demi-heure avant le réveil du bruit, ce souffle continu de l'autoroute, ces premiers avions qui décollent par la route du canal, ces fourgonnettes blanches ramassant des ouvriers fatigués, tout ce monde qui se lève tôt pour ce qu'on appelle gagner sa vie. Le minuscule jardin s'ébroue, les arbres déplissent leurs écorces et les oiseaux s'essaient au chant choral. Pas de coq, on est en ville, mais une atmosphère d'entre soi que j'aime partager quand le sommeil me délaisse. Encore quelques instants monsieur le boulot, ma journée commence par un cadeau.  
 

De Cheverny à Bâle

"Seul le partage accroît la beauté du monde."
        Emily St. John Mandel

Les coquelicots flétrissent dans la main de qui les cueille. Des œuvres d'art de grande valeur reposent dans des bunkers climatisés de Singapour et de Bâle, jamais vues du public, attendant patiemment la croissance de leur valeur marchande. Cézanne, reviens! 

mercredi, septembre 21, 2016

Une douceur d'automne

"Habiter le même matin
Respirer la même lumière
Partager le même chemin
Dans le même automne clair
Si j'essaie de dire au temps
« Fais pour nous un petit miracle
Suspends ton vol juste un instant»
il fait celui qui n'entend pas
Il ne faut pas demander trop
juste un jour de douceur d'automne
et la lumière tellement belle
qui nous éclairera tous deux
jusqu'au coucher du soleil."
    Claude Roy. Septembre clair. Belle-île-en-mer. 7 septembre 1989.
 

Lu dans:
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. NRF. Gallimard. 1990. 398 pages. Extrait p. 251-252.

Bonjour l'automne

"L'effet numéro un du printemps pour moi c'est l'herbe coupée dans mon champ et son odeur qui réveille le nez.
L'automne est au contraire le premier feu allumé dans la cheminée et son odeur, sœur de la laine sur le dos."
        Erri de Luca



Lu dans:
Erri de Luca. Paolo Sassone-Corsi. Le cas du Hasard. Escarmouches entre un écrivain et un biologiste. Traduit de l'italien par Danièle Valin. Arcades Gallimard. 2014. 98 pages. Extrait p.68