vendredi, juillet 10, 2015

Vacuité

"Ici plus qu'ailleurs
        se fondent le regard et le coeur"
                Boris Vian 

Se réveiller nomade. Laisser tout ce qu'on aime pour créer un vide, creuser un intervalle dans nos occupations et préoccupations qui nous permette de découvrir ce que nous n'aurions jamais eu l'idée de chercher. Demain fera silence aux phrases cent fois dites, aux visages cent fois vus. On jouera à se perdre, à prendre le vent, à braver la mer, à laisser couler le même sable entre les mêmes orteils que dans notre enfance, rêvant d'une vie qui chaque année retrouverait en septembre sa page blanche. Oubliant pour un temps que si on nage dans la même eau, l'eau avance. 


Je vous souhaite de bonnes vacances, pour ceux qui ont la chance d'en prendre. Pas de journal, pas de pensée, on se retrouvera avec le retour de l'arôme du café.
CV. 

mercredi, juillet 08, 2015

Sagesse des départs


"La jeunesse revient comme un souffle chaud parce que les contraintes sociales se sont évaporées. L'esprit de liberté trouve un espace mieux dégagé. Il permet sur le tard des idées, des espoirs, dont personne ne sait plus que faire".
                Teresa Cremisi.

Teresa Cremisi quitte la direction des éditions Flammarion et range ses tiroirs. De très belles pages où frémissent à la fois la peur de "vieillir jeune", une envie de tendresse et une fragilité derrière le masque de la guerrière qui constate à quel point ses traces sont dérisoires. "Les idées inexprimables et vaporeuses qui ont traversé ma jeunesse n'ont rien produit. Tout sera vite oublié. Mais ce monde, je l'aurai beaucoup regardé".


 
Lu dans:
Teresa Cremisi. La Triomphante. Editions des Equateurs. 2015. 195 pages.

Le pourcent manquant

"Notre patrimoine génétique est semblable à 99% à celui des chimpanzés. La différence est mince mais pas anodine, hélas, il suffit pour s’en convaincre de nous voir évoluer dans les arbres."
            E. Chevillard



Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. http://autofictif.blogspot.be/ 3.7.15. Extrait 2658 

lundi, juillet 06, 2015

La vie des autres


"Dans une chambre de malade il fait toujours un peu trop chaud
Nous avons parlé avec mon ami de la vie d'hôpital
avons fait de très longs projets d'avenir
Il faisait semblant d'y croire et j'essayai aussi
mais quand sur la feuille de soins au pied de son lit
j'ai lu son poids         je me suis tu

En partant j'ai croisé dans le couloir une jeune fille si claire
(Rivière à truites où le soleil plonge perpendiculairement
un beau matin de juin à midi     l'eau chante frais sur les galets)
Elle a des yeux très pâles     Elle est miel et pervenche
Je me suis souvenu du jour il y a très longtemps
assis avec mon ami qui s'en va à la terrasse d'un café
il regardait comme moi passer les demoiselles en robes d'été
et il a dit en riant         Nous regardons passer la vie des autres
Ça lui est bien égal maintenant        De qui sont les paroles
«Je ne manquerai pas au monde     Le monde me manquera?"
            Claude Roy (19 juin 1987, heure des visites)


Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'aube. Gallimard NRF 1990. 150 pages. Extrait p 34

"L'enfant, ce fruit qu'on fit."
Leo Campion
 


        

samedi, juillet 04, 2015

Une étoile au ciel

"Les premières étoiles apparurent et restèrent suspendues en l'air, tremblantes, comme des clochettes d'argent.
Toute la nuit tinta."
        Nikos Kazantzakis

Pourquoi certaines étoiles apparaissent-elles avant les autres? Mes questions d'enfant demeurées sans réponse, subsistent intacts l'admiration et le rêve. Et la découverte tardive que - dans la nuit comme dans la vie - tout vient à son heure. 

 
Lu dans:
Nikos Kazantzakis. Alexis Zorba. Robert Laffont, 1960, 391 pages

vendredi, juillet 03, 2015

Trésors qu'on ne peut posséder


"Les trésors que je porte au plus près de mon cœur sont des choses que je ne peux pas posséder : la courbe du front d'une petite fille de cinq ans, de profil, et l'espérance vulnérable de la main qui prend la mienne pour traverser la rue. Le chant matinal des oiseaux dans une forêt. L'intensité de la lumière un quart d'heure avant la fin du jour ; la nuance d'un coucher de soleil sur la montagne ; la sphère mûre de ce même soleil bas dans un ciel poussiéreux, dans une photographie saisissante prise en Afghanistan."                                Barbara Kingsolver



Lu dans :
Barbara Kingsolver. Petit miracle et autres essais. Traduit de l'anglais par Valérie Morlot. Rivages Poche. 2010. 352 pages. Extrait p. 37.

jeudi, juillet 02, 2015

Paysage d'automne

"Si vous saviez combien j’aime l’automne, combien je me sens accordé à cette saison. Les ardeurs de l’été ont pris fin, et avec elles, les tensions, parfois le mal-être qu’elles entraînent. Une douceur est là, présente dans l’air, les lumières, les ciels qui pâlissent. En elle se profile la menace du déclin, et c’est peut être cette menace qui donne tant de prix à la splendeur de ces journées où la vie jette ses derniers feux. (..) De cet automne je passe à celui de l’existence humaine. Pour nous aussi au long des années se succèdent des nuits de gel, des vents dévastateurs, d’implacables journées de canicule, des orages, des sécheresses, des pluies torrentielles, et c’est tout cela qui finit par produire la richesse d’une vie, la beauté d’un visage. Un visage n’est jamais si beau, si émouvant qu’à son automne."
        Charles Juliet

Le visage aimé a pris des rides, devenant paysage. De combien de ces rides aurai-je été responsable, en tant d'années, et quel aurait été ce visage au terme d'une autre existence? Questions sans réponse, que l'automne humain amène à se poser. 


 
Lu dans:
Charles Juliet. Dans la lumière des saisons. P.O.L. 1991. 96 pages

Comme l'écureuil

"La vie n'est pas une plaisanterie
Tu la prendras au sérieux,
Comme le fait l'écureuil, par exemple,
Sans rien attendre du dehors et d'au-delà,
Tu n'auras rien d'autre à faire que de vivre."
            Nazim Hikmet 
 


mercredi, juillet 01, 2015

Quand le navire

"Qui sait     qui sait
le navire passera
qui sait     si là
quelqu'un y montera
        là-bas     là-bas
dans l'indigo     là-bas
brume     brume
    énigme     fantaisie ..."
        Paolo Conte

[Chissà, chissà ...La nave passera...chissà se làqualcuno salirà...laggiù, laggiùnell'indaco laggiùfoschia, foschia...enigma... fantasia ...]

Rêver de rivages lointains, c'est déjà les vacances (bis).

       

mardi, juin 30, 2015

Le voyage


"Et j'ai vu des arcs-en-ciel de minuit     tendus de rivage en rivage
un coucher de soleil doré et humide         se refléter dans la mer par une aube glacée
les lueurs de l'aurore et du couchant se fondre en un rayonnement palpitant des eaux
le peigne d'argent du soleil caresser la surface étincelante de la mer
les montagnes se dissimuler derrière un  voile de soleil
au nord, le vaste sund(*) luit d'une blanche clarté
la mer clapote froidement
le dernier passager du bord plonge frileusement dans un nouveau livre."
        K. Capek

Rêver aux paysages lointains a déjà un avant-goût de vacances.

Lu dans:
Karel CAPEK. Voyage vers le nord.  Traduit du tchèque par Benoît Meunier. Les Editions du Sonneur. 2010. 288 pages. Extrait p.185
(*) Détroit en danois et en suédois, l'Øresund sépare le Danemark de la Suède

dimanche, juin 28, 2015

Une étrange épidémie


"C'est pas d'être dans la rue qui est dangereux. C'est d'être une femme."
        Ann Granger.

La romancière Ann Granger situe sa phrase à Londres , un soir d'octobre en 1867. Se serait-elle inspirée d'inquiétantes statistiques bien plus contemporaines? Au Honduras, la mortalité féminine sur meurtre a connu une hausse de 263 % entre 2005 et 2013, une femme étant assassinée toutes les 14 heures, soit 12 pour 100 000 habitants. On dépasse ainsi largement le seuil épidémique par maladie fixé par l'Organisation mondiale de la santé à 8,8 morts pour 100 000 habitants, ce qui conduit à considérer ces meurtres comme une épidémie. Epidémie transfrontalière au demeurant, dénoncée par une mobilisation géante récente en Argentine pour dénoncer une série de féminicides dans le pays. Une indignation partagée par d'autres pays d'Amérique latine, avec des manifestations également organisées début juin 2015 au Chili, en Uruguay et au Mexique.  94 % des meurtres restent impunis.



Lu dans :
Ann Granger. Un assassinat de qualité. Ed. 10 18. 2015. 360 pages.
Le Honduras face à une « épidémie » de meurtres de femmes. Le Monde 25.6.15

Sagesse du banian


"Le banian, cet arbre dont les branches et les rameaux, en tombant à terre, se muent en de nouvelles racines."
        E. de Bellefroid, évoquant Edgar Morin.

C'est un arbre mythique - le banian ou figuier du Bengale - dont le plus ancien exemplaire s'étend au bord du fleuve Hooghly à Calcutta sur 1.5 hectare. Ses branches aériennes interminables et enchevêtrées nourries par la sève, deviennent racines nourricières dès qu'elles touchent le sol, permettant à ce moment une remontée des nutriments vers la cime. Moment magique où le rameau devient radicelle et où la sève inverse son cours, belle allégorie de la chute se muant en envol. Il y a du banian en nous.



Lu dans:
Eric de Bellefroid. Edgar Morin, doyen des roseaux pensants. LLB. Lire. 4 juin 2015
Lire aussi Le figier des banians dans Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Figuier_des_banians

vendredi, juin 26, 2015

Les choses sont simples

"Les choses sont simples
bien sûr
elles ne peuvent faire autrement
tu mords le pain
le couteau brille
le soleil entre
dans la rue
on crie."
        Yannis Ritsos

Tant de violence en une seule journée, à Saint-Quentin-Fallavier, à Sousse, à Koweït city. Chez nous, sur la placette bien nommée "de la Beauté" sourd depuis peu une fontaine bienvenue. Il fait chaud, le nightshop offre ses bières fraîches, des groupes devisent, nombreux pour l'heure tardive. Le ramadan décale les horaires, l'ambiance est bon enfant, la Méditerranée remonte jusqu'à l'Escaut. Je croise quelques voisins endimanchés qui se rendent à la prière dans la mosquée voisine et qui me saluent avec amitié. Soudain, surgit le souvenir de ma première lecture, "La Remplaçante" dans la collection Roitelet (Averbode), huit adolescents main dans la main "marchant dans la nuit profonde" arabes et français confondus. On est à deux mois de la déchirure algérienne qui les divisera définitivement. Notre coexistence est si fragile dans nos quartiers cosmopolites, et cette fragilité chacun la ressent sans l'évoquer: les tueurs vus à la télé sont paraît-il tous si normaux. Combien sur une placette comme la nôtre, un prochain soir où la folie du monde souffle?  


 

mardi, juin 23, 2015

Le recette d'un bon secret

"Les secrets sont des choses qu'on ne répète qu'à une personne à la fois, paraît-il. D'ailleurs, il suffit de dire à quelqu'un: Ne le répète surtout pas! pour que la réponse fuse illico: Mais à qui veux-tu que je le dise? Comme si cette mise en garde suffisait à enclencher un processus de recherche ... À qui le répéter? Il faut trouver quelqu'un de pas trop proche de la personne concernée pour ne pas avoir l'impression de trahir, mais de pas trop lointain pour qu'il comprenne quand même de qui on lui parle, et apprécie la valeur d'un tel cadeau."
        Alix de Saint André



 
Lu dans :
Alix de Saint André. Garde tes larmes pour plus tard.  Gallimard. 2013. Folio 5892. 355 pages. Extrait p.70

dimanche, juin 21, 2015

Le couteau contre l'os

"Ne pleure pas sur la Grèce - quand on croit qu'elle va fléchir
le couteau contre l'os et la corde au cou
la voici de nouveau qui s'élance impétueuse et sauvage
pour harponner la bête avec le trident du soleil."
            Yannis Ritsos 

Il y a du matricide dans l'air: on va placer la vieille maman devenue prodigue, l'enjoignant à être raisonnable. Charles Michel énonce avec grandeur aux chenapans que « la récréation est finie », Christine Lagarde "qu’il est temps de se comporter en adultes »: on l'a connue moins tatillonne sur les principes. Surplombant mes dossiers médicaux, les œuvres de Platon, Aristote, Eschyle, Sophocle, Euripide, Homère et Hérodote sont ma dette à la Grèce, avec le legs de la démocratie. Plus récemment mes flâneries sur Internet m'ont fait découvrir au-travers des textes de Cavafy, Séféris, Ritsos et Kazantzakis l’âme d’un peuple qui mérite sans doute mieux que ce qu'on en dit. 


Solstice d'été

"Une nuit étoilée
un feu qui rassemble
une veillée de contes
les herbes de la St Jean
la contemplation éblouie de la danse amoureuse des flammes.

Un peu de rose, de pourpre et de blanc
une ligne droite, un entrelacs
pétales et branches sous les bois
l’été est là
je pense à toi."

         L'été à quatre mains, Chantal Dellicour, Alice Guitton    


Lu dans :
Chantal Dellicour transcrit André Dartevelle. A quelle fête? Cantare. 2014. 30 pages. Extrait p.23
Alice Guitton. Ecrits de ma cabane. Ed.Pailles. 2011. 96 pages. Extrait p.45

samedi, juin 20, 2015

Du bonheur

"Selon leur habitude, Rivière et Helma s'échangeaient ainsi l'essentiel de leur vie devant une bière tout en mangeant des frites dans le vieil établissement sur la Place près de chez eux, étant d'avis toutes deux qu'il n'y a pas de meilleur confessionnal qu'un café populaire."
         Chantal Dellicour

Plus vrai que nature, ce bout de texte je l'ai VU dimanche passé dans le Pajottenland, et l'image de béatitude reflétée par les visages des deux compagnons partageant ce festin m'a convaincu du caractère illusoire de normaliser le cholestérol de l'entièreté de la population, ainsi que de l'extrême relativité de la perception du bonheur humain.



Lu dans: 
Chantal Dellicour. Persévérante. 2015. 109 pages. Extrait p. 98

jeudi, juin 18, 2015

Au balancier de l'horloge


Mnuit et demi. Comme l'heure a passé.
Minuit et demi. Comme les années ont passé".
            Constantin Cavafy

Sentiment étrange. Le soir tombé, dans mon cabinet silencieux, mon bureau me contemple. Les années ont glissé sur lui sans laisser de trace, si rassurant, si permanent. Il a entendu les chagrins de l'enfant qui s'y accoude, de ses parents, grands-parents voire arrière-grands-parents. Il me survivra sans doute: ces objets-là glissent à-travers nos existences comme les minutes au balancier de l'horloge. J'éteins la lampe, tout est bien. 


Perle de Bac

- "Qu'est-ce que l'audace ?"
- "C'est ça."

Remise deux minutes à peine après la distribution de la question du bac philo ("Qu'est-ce que l'audace ?"), cette copie quasi-blanche ne contenant que cinq mots "L'audace c'est ça" aurait valu la note de 18/20 à un lycéen culotté.  "Quand les autres dissertent du risque, vous le prenez. Cela mérite une mention." Légende urbaine? La scène fut reprise par le film Le Pion (1978) et fait la fortune des bravaches et des rieurs.  

 
Lu dans:
Les Blogs du Monde. 17 juin 2015.  

mardi, juin 16, 2015

Amour


"En retrouvant mon homme qui repose près de moi en ce matin d'été, je prends conscience qu'un des plus beaux cadeaux que Dieu m'ait donné dans cette vie, c'est cet homme empli de bonté. Je ne mérite pas cette faveur et je ressens tout à la fois ma grande indignité et une reconnaissance infinie. J'ai découvert qu'il existait sur cette planète un être qui avait le pouvoir de faire paraître les couleurs plus vives, les choses moins graves, l'hiver moins rude, l'insupportable plus supportable, le beau plus beau, le laid moins laid, bref, de me rendre l'existence plus belle. Comme un lys entre les ronces, comme un pommier au milieu des arbres de la forêt, j'avais envie de son ombre où m'asseoir
            voilà mon amour. "       

Cela porte un bien joli nom: amour. J'ai vu hier le visage d'un patient s'illuminer en prenant des nouvelles de son épouse, démente, "elle perd parfois un peu la tête, mais elle est si gentille et si amoureuse qu'on oublie aisément ce petit inconvénient." Incapable d'effectuer encore la moindre tâche ménagère, de partager en mots cohérents la découverte d'un livre ou d'un film, de préparer un repas même sommaire, sa simple et douce présence lui est une récompense. On repense au merveilleux "Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits (René Char)" .
 


Lu dans : 
Une folle envie de juxtaposer trois extraits d'horizons différents en une seule rêverie a donné ce poème d'amoureuse. Je crois deviner que leurs auteurs me pardonneront cette fantaisie, et peut-être même s'en réjouiront:
Chantal Dellicour. A quelle fête? Conversion. 2014. 30 pages. Extrait p.34
Jean-Paul Didierlaurent. Le liseur du 6h27.  Ed. Au Diable Vauvers. 2014. 217 pages
Le Poème, 2, 2-5. Cantique des Cantiques, trad. Olivier Cadiot, Michel Berder. La Bible Bayard.  2001. 3190 pages. Extrait page 1611

Mon ami le phare


"Solide comme une forteresse
retranché dans le bas
léger et lumineux dans le haut
le phare
aimant irrésistible pour les pensées vagabondes."
        Paolo Rumiz

Quelle princesse ne rêverait de pareil compagnon, et avec lui d'affronter les déferlantes de l'existence?

 
Lu dans:
Paolo RUMIZ. Le phare, voyage immobile.  Traduit de l'italien par Béatrice Vierne. Hoëbeke. 2015. 168 pages. Extrait p. 85

lundi, juin 15, 2015

Le jour se lève

 "Avoir soulevé toute la nuit des Himalayas - et appeler cela sommeil."
            Cioran



Lu dans :
Cioran. Oeuvres. Aveux et anathèmes. Gallimard Quarto. 1995. 1820 pages. Extrait p. 1691 

samedi, juin 13, 2015

Ma solitude

"Elle s'est éteinte un soir d'été, alors que j'étais en voyage. Alors, j'ai compris, d'un coup, ce que signifie « être seule ». C'est ne plus avoir, auprès de soi, quelqu'un de qui se faire entendre sans parler."
                Françoise Giroud, évoquant sa mère.

 
Lu dans: ,Françoise Giroud. Histoire d'une femme libre. Gallimard. 2013. Coll. Folio 5887. 265 pages. Extrait p.226

vendredi, juin 12, 2015

La vague

" J’évite la vague qui approche ou au contraire je m’en sers.
Je me lance,
je sais nager,
je sais voler…
Tantôt la vague me gifle, tantôt elle m’emporte…"
                Gilles Deleuze
 


Finales festives


"Deux dangers menacent les finales festives : le chaos des crescendos incontrôlables et l'ennui, la fatigue des diminuendos interminables. En réalité, ce qui est en jeu ici, c'est le souvenir de la fête, ce qu'on emportera d'elle dans le retour à la vie normale. "
    P. Vander Kerken. De Feestvierende Mens.



Lu dans:
Frédéric Debuyst. A la recherche de la simplicité. Publications de Saint André. Les Cahiers de Clerlande n° 13. 2015. 141 pages . Extrait p. 17

mercredi, juin 10, 2015

Génération Gutenberg

 « Si l’écriture est fixée sur un parchemin, elle pourra durer environ mille ans;  mais l’impression puisqu’elle est faite en papier, combien de temps durera-t-elle ? Si elle peut durer quelques deux cents ans avec un volume de papier, c’est beaucoup ».
            Jean Trithème 1494 in « De laude scriptorum » (un éloge aux manuscrits)

On mesure mal le séisme que représenta l'invention de l'imprimerie. La Bible de Gutenberg fut réalisée à Mayence entre 1452 et 1455, une partie des exemplaires étant imprimée sur parchemin (vélin), une autre sur du papier importé d'Italie. Jean Trithème se réjouirait sans aucun doute d'apprendre que la Bibliothèque nationale de France en possède trois exemplaires, dont un sur vélin et deux sur papier. La réalisation des 180 exemplaires de la Bible s'étala sur trois ans, une période à l'issue de laquelle un moine copiste aurait achevé la reproduction d'une seule Bible. Gutenberg dédicacera avec conviction ses premiers exemplaires : "Brisons le sceau qui scelle les choses saintes, donnons des ailes à la vérité, et qu'au moyen de la parole, non plus écrite à grand frais par la main qui se lasse, mais multipliée comme l'air par une machine infatigable, elle aille chercher toute âme venant en ce monde." 
 


"Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes."  
            Bossuet.

mardi, juin 09, 2015

Sagesse de l'Exode

"Ce n'est pas la quantité de marchandise qui rend une aide efficace, mais sa juste distribution."
                 Erri De Luca


Comment put résister dans le désert pendant quarante ans une nation de six cent mille unités, suivie de son bétail? La réponse est connue : grâce à la manne, véritable pain du ciel sous forme d'une substance fine et écailleuse comme du givre. Chacun devait en prendre une quantité journalière n'excédant pas ce qui lui était nécessaire ainsi qu'à sa famille. À chacun selon ses besoins: il n'y a pas d'autre mesure pour bannir l'indigence. La manne en surplus restait à terre et fondait au soleil, évitant toute possibilité de réserve: «Que personne n'en garde pour le matin ». L'accaparement étant une activité difficilement extirpable, le matin suivant les accapareurs trouvèrent la manne dissimulée pourrie et pleine de vers, rendant nulle sa valeur d'échange. La nourriture qui permet de survivre est vie et non marchandise, elle ne s'échange pas, elle est garantie et c'est tout. Le marché n'était pas aboli, chacun pouvait faire tout le commerce qu'il voulait et s'enrichir en échangeant le produit de son élevage, de son bétail ou de son artisanat, mais l'indispensable restait à l'écart de tout marché. La manne devenait ainsi aliment et enseignement d'un art de vivre ensemble.

.
 
Lu dans:
Erri De Luca. Un nuage comme tapis. Folio  5910. Gallimard 2015. 138 pages. p.108
Livre de l'Exode XVI, 18

dimanche, juin 07, 2015

La mémoire des mets

 "Un bon plat, c'est donner de la mémoire à l'éphémère."
            Thierry Marx

"Les rôtis étaient lourds et juteux et, au premier coup de couteau, ils s'écrasèrent. La sauce était comme du bronze, avec des reflets dorés et, chaque fois qu'on la remuait à la cuiller, on faisait émerger des lardons, ou la boue verdâtre du farci, ou des plaques de jeune lard encore rose. La chair du chevreau se déchira et elle se montra laiteuse en dedans, fumante avec ses jus clairs. Sa carapace croustillait et elle était d'abord sèche sous la dent, mais, comme on enfonçait le morceau dans la bouche, toute la chair tendre fondait et une huile animale, salée et crémeuse en ruisselait qu'on ne pouvait pas avaler d'un seul coup, tant elle donnait de joie, et elle suintait un peu au coin des lèvres.
- Buvez», dit Jacquou.
Et cette fois on but, car tout semblait accordé: l'odeur de cette nourriture de feu, la viande noire du lièvre et le vin noir qui attendait avec ses luisances de poix. Le vin noir de Jacquou était un commandement terrible. Il n'attendait même pas. Il prenait l'ordre de tout, tout de suite. Il y avait l'odeur de la solognette. C'est une odeur très spéciale et seulement supportable quand elle est en touffe, au milieu d'un ciel sans borne, bien venté sur le sommet des montagnes. C'est l'herbe au sang, c'est l'herbe au feu, c'est l'herbe aux amours de grands muscles."
            Jean Giono. Que ma joie demeure.
 


samedi, juin 06, 2015

Lampedusa

 «A force de tant voir, on ne voit plus rien»
    Geneviève Damas, récit de Lampedusa



Lu dans:
Béatrice Delvaux. Et si nous faisions, avec eux, ce voyage en barbarie. Editorial Le Soir du samedi 6 juin 2015.

jeudi, juin 04, 2015

Vers le bonheur


"Croyez-moi, le monde est beau."
        Karel CAPEK 

En 1936 Karel Capek met le cap vers le nord, destination le Danemark, la Suède et la Norvège. En train ou en bateau, il admire les forêts à perte de vue, s'arrête fasciné dans les fjords "c'est une chose qui ne fait plus partie de ce monde, une chose indescriptible", salue les vaches noires et blanches, et rêve devant les fermes rouges qui semblent si accueillantes : "Ce n'est rien qu'un petit pont de pierre qui enjambe une rivière paisible ; et pourtant ce pont semble mener de l'autre côté, vous savez, de l'autre côté, là où les soucis et la hâte n'existent plus, et où, probablement, on ne meurt jamais. Ce n'est rien qu'une maisonnette rouge et blanc entre des arbres verts ; mais, ma foi, on se dit qu'on serait heureux si on y vivait ; je sais bien que ce n'est pas vrai, que ce n'est pas si facile d'être heureux, et que cela ne s'apprend pas, même au paradis ; mais ce pays est ainsi fait que le voyageur y est immédiatement enclin à croire à la paix, à la tranquillité, au calme et aux vertus cardinales." 

Et si ce petit pont de pierre était notre moyen de surpasser les désillusions, découragements et petites trahisons du quotidien? On rêve tous d'"un autre côté", à portée de main, où poser sa tête et son sac. Sa simple description, comme dans ces belles lignes de Capek, est déjà un bonheur, qui nous fait envisager la nuit sans crainte. 



Lu dans:
Karel CAPEK. Voyage vers le nord.  Traduit du tchèque par Benoît Meunier. Les Editions du Sonneur. 2010. 288 pages. Extraits pp 199 et 265

Sagesse de Zorba

 « Je n'espère rien,
    je ne crains rien,
    je suis libre. »
        Níkos Kazantzákis
 

mercredi, juin 03, 2015

Sagesse de Françoise Dolto


"Une bonne mère est une mère qu'on peut quitter".
        Françoise Dolto



Lu dans :
Alix de Saint André. Garde tes larmes pour plus tard.  Gallimard. 2013. Folio 5892. 355 pages. Extrait p 108

mardi, juin 02, 2015

Le départ de la colombe

"Il envoie la colombe / qu'il gardait près de lui / pour savoir si les eaux ont faibli sur la terre
La colombe ne trouve nulle part où faire reposer les doigts d'une patte
toute la terre est toujours sous les eaux / elle revient vers Noé
il lui tend sa main pour la reprendre

Noé va attendre sept autres jours / puis il renvoie encore la colombe
et lui revient la colombe le soir venu / avec dans son bec un tendre rameau d'olivier
Noé comprend que sur la terre / les eaux ont baissé
Il attend encore sept autres jours / il envoie la colombe
elle ne revient plus..."
            Genèse 8 , 8-11

Une ode contre la morosité venue du fonds des temps. Apprendre à cueillir les signes d'espoir, même infimes, et la patience. Faire d'une perte - le départ de la colombe - une joie. 


Lu dans.
La Genèse. 8 , 8-11. trad. Frédééric Boyer, Jean L'Hour. La Bible Bayard. 2001. 3190 pages. Extrait page 52.

samedi, mai 30, 2015

L'espace du bonheur


"Mon plancher est le plafond du voisin."
         La semaine des voisins. Annonce.

L'un se désole d'un piteux 12/20, l'autre exulte d'avoir réussi avec 10. Les cloisons dans nos têtes délimitent l'espace laissé au bonheur.


vendredi, mai 29, 2015

La liberté des algues

Holdfast: sorte de racine, située à l’extrémité de certaines algues et plantes simples, qui leur permet de s’ancrer dans le sol, se tendant vers la rive à chaque marée montante et retournant vers la haute mer en tourbillonnant dès que l’eau redescend. Ce qui maintient chaque laminaire en place est une espèce de crampon, poignée de tentacules rugueux qui adhèrent à la roche, lien invisible et suffisamment fort pour les faire tenir contre vents et marées, structure dont les biologistes n’ont pas réussi à percer tous les mystères. Quant aux philosophes, ils n’ont même pas essayé."
        K. Dean Moore

Assis sur un rocher blanchi de guano, tandis que j’observe la houle instable, je songe de nouveau à mes racines. A quoi pouvons-nous encore nous accrocher dans la confusion des marées si n'existait ce Holdfast interne légué par ceux qui nous ont transmis le meilleur d'eux-mêmes durant nos premières années d'existence? Quelles sont ces connexions qui nous maintiennent en place, sans nous emprisonner dans l'immobilisme?  Comme pour les algues, c'est une question dont ni les biologistes ni les philosophes n’ont réussi à percer tous les mystères.
 


Lu dans:
Kathleen Dean Moore. Petit traité de philosophie naturelle. Holdfast. Traduit de l’américain par Camille Fort-Cantoni, Gallmeister, Nature writing, 2006, 185 p. Extrait page 159 

jeudi, mai 28, 2015

Lieux secrets


"Un foyer, c’est un lieu qu’on connaît par cœur parce que, comme me l’a expliqué un adolescent, quand on ouvre la porte, « il y a une rangée de bottes et d’imperméables, une pile de bois pour la cheminée, et le petit frère qui vous guette pour vous sauter dessus. »
            Kathleen Dean Moore

"Mon métier m’entraîne d’une région à l’autre : Ohio, Oregon, Minnesota, Oregon, Alaska, Arizona, Colombie-Britannique, Oregon encore. Partout où je vais, je croise des gens venus d’ailleurs. Tous, nous laissons tant de choses en arrière. Les déjeuners du dimanche. Les accueillantes vérandas. Les infimes certitudes. Savoir quand planter des tomates, où acheter de la ficelle, comment affronter un décès. Ces lieux secrets et sûrs qui ont un sens pour nous : un chemin usé par nos pas au bord de la rivière, un bosquet de roses trémières auquel s’attachent le pollen et l’essaim d’abeilles." (Kathleen Dean Moore) 



Lu dans:
Kathleen Dean Moore. Petit traité de philosophie naturelle. Holdfast. Traduit de l’américain par Camille Fort-Cantoni, Gallmeister, Nature writing, 2006, 185 p. Extrait page 159

mercredi, mai 27, 2015

Saudade

"Savez-vous ce que nous avons fait pendant les huit jours où nous nous sommes trouvés ensemble? Il a parlé, et je l'ai écouté. Il m'a raconté son métier et la navigation à voiles, qui est pleine de mots superbes et de surprises fulgurantes. Il a commencé à m'apprendre la mer et le vent. Je ne connaissais que la mer des plages, celle qui donne toujours un peu l'impression d'entrer dans des draps sales.
De son voilier, j'ai découvert la mer profonde et son étreinte, la joie de s'y couler en allongeant loin les bras, loin les jambes, le gros dos dur qu'elle fait pour rejeter ceux qui la chevauchent mal, les gifles d'eau qu'elle vous assène. Je n'avais pas peur parce qu'il savait la mer et qu'il me l'expliquait."
            Françoise Giroud


Croisé hier une jeune maman qui courait, radieuse, pour le bus. Vue il y a deux mois à la consultation, elle n'était que plainte, lenteur et nostalgie d'un manque habité: pas d'emploi, pas d'amoureux, deux marmots hyperkinétiques qui la consumaient. Elle a perdu du poids en gagnant un travail honorable, les enfants ne la reconnaissent plus et s'en portent mieux. Sans doute aussi - mais je l'ignore encore - a-t-elle rencontré l'une ou l'autre personne qui lui ont appris la mer et le vent. 


Lu dans:
Françoise Giroud. Histoire d'une femme libre. Gallimard. 2013. Coll. Folio 5887. 265 pages. Extrait  page 125

mardi, mai 26, 2015

Souvenir de Françoise Giroud

"Le cataclysme de ces derniers jours a complètement bouleversé la physionomie du Chili. De nouvelles montagnes, trois volcans, des rivières ont fait leur apparition. Des lacs ont disparu. Des vallées ont été comblées tandis que d'autres se formaient. Des îles ont sombré dans la mer, d'autres ont émergé."
            Dépêche A.F.P. du 27 mai 1960


Le 11 mai 1960, Françoise Giroud détruite par une rupture imposée et la perte de son poste de directrice du magazine L'Express se suicide aux barbituriques. Tentative ratée qui la meurtrira au-delà de tout, et lui laissera un ressentiment tenace pour ceux qui l'ont repêchée in extremis "par l'extrême pointe des cheveux" en défonçant une paroi de son appartement. Ne trouvant d’autre échappatoire que l'écriture, elle rédige un long manuscrit - non destiné à publication - dont la première page s'ouvre sur une dépêche de l'AFP signalant un tsunami au Chili. Tout est écrit dès l'exergue, avec une économie de mots stupéfiante, le malheur comme la renaissance, cette modeste quête de "quelques pépites de bonheur" pour survivre dans un paysage totalement renouvelé par le désastre. 

Je referme songeur, au jour anniversaire précis du tsunami chilien, cette "Histoire d'une femme libre" éditée plus de 50 ans après sa rédaction. S'entrechoquent dans mon cerveau le drame personnel d'une légende de la condition féminine et d'autres destins plus anonymes et actuels, que rassemble étrangement la description ravagée d'un paysage de vie complètement bouleversé. Avec toutefois comme semence d'espérance "des vallées comblées tandis que d'autres se formaient. Des îles ont sombré dans la mer, d'autres ont émergé." La vie est une re-création permanente, et si - comme l'écrit Françoise Giroud avec une autodérision cruelle - "on ne peut être heureux tout le temps" l'échec d'une existence ne s'écrit jamais en lettres définitives. 


Lu dans:
Françoise Giroud. Histoire d'une femme libre. Gallimard. 2013. Coll. Folio 5887. 265 pages. Extrait p.21 Exergue.
Note. Le 22 mai 1960 le tremblement de terre de Valdivia, au Chili, d'une magnitude de 9,5 sur l'échelle de Richter encore jamais atteinte, entraîna un tsunami jusqu'au Japon et causa 3 000 morts.

lundi, mai 25, 2015

Résonance et simultanéité

"C’est ainsi qu’à la cloche fut donnée une âme."
        Paul Claudel. La cloche.

Un ami érudit et cartographe prolonge la rêverie d'hier sur l'angélus rebondissant de clocher en clocher, nous faisant regretter de ne pas avoir d'ailes. 

Responsable au Service des Monuments et Sites de la région, il a analysé l'exactitude de l'angle que faisaient les églises vis-à-vis de l'Est, de la cathédrale aux doyennés, églises paroissiales et jusqu'aux plus petites chapelles, observant à chacun de ces niveaux une dérive de quelques degrés. Cet état de chose n'est vrai que pour les édifices implantés avant 1500.  De façon très pragmatique, chaque sonneur de cloche savait en voyant le rayon lumineux dans son église quand il devait sonner ses cloches. L'axe de son édifice lui donnait le feu vert. La cathédrale en premier, les doyennés ensuite et ainsi de suite jusqu'aux plus petites chapelles en dernier lieu. Léger décalage évoquant bien la mise en résonance des petits clochers par rapport aux plus grands, loin de la simultanéité intégrale fournie par l'horloge atomique mondiale, vibration qui vous gagne et vous ébranle plutôt qu'information de l'heure qu'il est. La cohésion sociale se bâtit de détails signifiants. 

Connaissance perdue et maintenant retrouvée par la précision de nos cartographies numériques et la curiosité infinie de cet ami. 
 

dimanche, mai 24, 2015

Le lever d'une ville en paix


"Au loin des bruits familiers, des gens qui s'interpellent.
Quelqu'un chante. Des enfants crient.
Un mortier, empli de grain, résonne sourdement.
Et l'espoir peu à peu, comme l'aurore, monte à l'horizon de l'âme."
         Pierre Rabhi

Huit heures. Doux silence d'une ville encore assoupie ce matin de Pentecôte. Deux ramiers roucoulent, un chien aboie trois ou quatre fois sans conviction, une mobylette ramène les croissants chauds pour le petit-déjeuner et très au loin, un train. La collégiale proche égrène l'angélus séculaire, rebondissant au moment même de clocher en clocher de village en village; on se prend à rêver d'avoir des ailes pour voler. Tous  sons paisibles qu'on ne saurait appeler bruits, tant ils dessinent une partition heureuse, où l'improvisation du chien répond à la programmation des cloches. Les sons du silence d'une ville en paix.

Je vous souhaite une bonne fête de Pentecôte.
CV.

Lu dans:
Pierre Rabhi. Le gardien du feu. Albin Michel. 2003. 186 pages

samedi, mai 23, 2015

Le lever du merle


"La rose est sans pourquoi, mais elle n'est pas sans raison.
        Martin Heidegger

Il est cinq heures, l'aurore pointe. Un merle chante seul durant un quart d'heure, progressivement rejoint par l'ensemble des oiseaux de nos jardins. Je n'imagine guère qu'il pense réveiller la ville, ni même ses congénères: il chante au lever la simple "stupeur d'être", pour le plaisir de chanter, pour le plaisir d'exister, comme "la rose sans pourquoi / elle fleurit parce qu'elle fleurit / N'a souci d'elle-même / ne cherche pas si on la voit." (A. Silesius). Sans pourquoi, mais non sans raison : témoigner dans le jour levant que la vie est essentielle vaut toutes les questions philosophiques. 


Lu dans:
Martin Heidegger. Commentaire du distique d’Angélus Silesius. Der Satz vom Gründ. 1957. Le principe de raison. Trad. André Préau. Gallimard. 1982.
Angelus Silesius. Le Pélerin Chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières.

vendredi, mai 22, 2015

L'oubli

"Ce qui est irritant quand on est connu, c'est le nombre de gens qui ne vous connaissent pas."
            André Gide  

Etre connu rassure, ne serait-ce que dans son bistro. "Krumme Piet", le héros du café 't Pompiertje, rue Brune à Anderlecht, marquait un court temps d'arrêt après avoir franchi la porte de son estaminet, suscitant rires et vivats comme une diva hollywoodienne. Un professeur émérite renommé narrait lors d'une conférence d'adieu la difficulté qu'il eut de passer des cours magistraux en grand auditoire à un enseignement par petits groupes, et à distance. On le saluait sur la passerelle, les étudiants se pressaient sur son passage, il était applaudi à la fin de chaque cycle. En trois-quatre années d'enseignement à distance, même la jeune secrétaire facultaire ne le reconnaissait plus: "c'est qui le grand monsieur à la chevelure grise qui vient tous les mardis?" La transmission des connaissances était intacte, sans la griserie. L'oubli est une petite mort.
 


Lu dans:
Françoise Giroud. Histoire d'une femme libre. Gallimard 2013. Folio 5887. 267 pages. Extrait page 106.

mercredi, mai 20, 2015

La grande oreille

« Anne, ma sœur Anne, n'entends-tu rien venir ? ».
        Charles Perrault.  Barbe bleue. Les Contes de ma mère l'Oye (1697)

Il s'écrit d'étranges choses. Qu’après des catastrophes naturelles du type tsunami, on ne trouve pas de cadavres d’animaux sur les plages ou dans les forêts. Que les sittelles à poitrine rousse écoutent les alertes des mésanges, véritables gardiennes de la forêt dont les messages sont répercutés par des dizaines d’espèces, des oiseaux bien sûr, mais aussi des mammifères comme les écureuils, tous à l'affût de ces cris d'alerte aigus comme une alarme incendie. Que lors du tsunami de décembre 2004, un silence assourdissant suivit cette stridence quelques instants avant la catastrophe. Plus un bruit d’oiseau. Une chose est sûre, les animaux peuvent compter les uns et les autres pour se protéger. Chaque animal émet une série de sons qui constituent au total une sorte de chahut dans lequel chacun perçoit les sons qui l’intéressent.

Une chose m'intrigue. Que celui qui est sensé le plus intelligent de tous, l'homme, soit la seule espèce à ne plus percevoir ces messages. Le développement de son cerveau se serait-il produit au détriment de son sens de l'écoute?


Lu dans:
Violaine Jadoul. Quand les oiseaux préviennent les écureuils du danger. Le Soir. Mercredi 20 mai 2015. Extrait p.9

mardi, mai 19, 2015

Ta Panta Rhei

" Ma rue est de celles que l'on finit par aimer sans compter. De cette affection tranquille que l'on porte aux êtres et aux choses qui n'ont plus rien à nous prouver. Un amour nourri par l'habitude, solidifié par une fréquentation quotidienne et dénué de toutes  péripéties . Ces rues sont restées, au fil des jours, les témoins constants de nos vies, des naissances et des morts, de l'amour et du chagrin , des Noëls et des anniversaires , de l'ennui et du drame, d'émotions insaisissables, de nostalgies fugitives, de toutes ces années écoulées sans même qu'on les ait vues filer... Oui elles sont devenues, d'une certaine façon , une partie de nous-mêmes ."
        Pascale Hugues.

Nos rues comme un fleuve. Façades, fenêtres et perspectives immuables, et pourtant avec Héraclite "tout passe, tout coule, car on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau". Les marronniers malades de la pollution ont été remplacés par des gingko biloba plus résistants, les voisins qu'on croyait éternels nous ont quittés, les enfants ont émigré vers d'autres régions, tous les Beulemans, Bossemans et Coppenolle ont laissé la place à une population rajeunie, colorée, bruyante qui a adopté sans peine ce médecin blanchi par les années qui soigne leurs maux avec un plaisir non-dissimulé. Mélange subtil "d'émotions insaisissables, de nostalgies fugitives, de toutes ces années écoulées sans même qu'on les ait vues filer."
 

 
Lu dans :
Pascale Hugues. La robe de Hannah Berlin 1904-1014. Édition Les arènes 

"La sauce fait manger le poisson."
          Proverbe français


lundi, mai 18, 2015

Une vie

"Et dans le calme de la nuit
        par deux tendrement s'en allaient les gens
        laissant derrière eux
        comme le doux souvenir d'un feu."
                Biefnot-Dannemark

Elle, sur le pas de la porte. Lui, un modeste cabas entre les jambes, assis à la place du passager dans mon auto en destination l'hôpital. Echange furtif d'un signe de la main. Toute une vie résumée.

Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Au tour de l'amour. Le Castor Astral. 2014. 120 pages.Extrait p.29

dimanche, mai 17, 2015

Sagesse aborigène

«Les choses engendrent la peur, et plus vous aurez de choses, plus vous aurez peur»
         Sagesse aborigène

Souvenir d'un de mes deux grands-pères. A sa mort, on découvre qu'il s'est débarrassé des encombrants de son vivant, laissant une maison dont l'intérieur des armoires ne contient plus que l'essentiel: six couverts, trois jeux de six assiettes et autant de verres, quelques photos essentielles, les habits portés habituellement, de quoi écrire, la télévision, quelques documents administratifs de l'année, ses pièces d'identité. Son épouse était décédée quelques années auparavant, ce qui lui avait laissé du temps pour trier. Quarante ans plus tard je reste pensif: aurai-je ce recul par rapport à tout ce qu'on croit nécessaire pour vivre? 

Lu dans :
M. Morgan. Message des hommes vrais au monde mutant: Une initiation chez les aborigènes. J'ai lu. 2004.
Sabine Rabourdin. Replantons. Ethique et spiritualité. Weyrich. Collection Le printemps de l'éthique.  2015. 188 pages. Extrait p.83

samedi, mai 16, 2015

Sagesse du présent

"Vous qui cherchez le chemin
     je vous en prie
    ne perdez pas le moment."
         Sekito Kisen  石頭希遷 (VIIIe siècle)

Aimer le moment présent. Même la grammaire apprécie ce temps, qui fait qu'
"Aimer" fait au présent de l'indicatif "J’aime". L'usage en a vieilli, mais le mot présent signifie également un cadeau, un don ou une offrande. 
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
— (Paul Verlaine, Œuvres complètes, tome 1, Romances sans paroles, 1874, p. 51)

vendredi, mai 15, 2015

Avec Temple Grandin

« Pourquoi l’autisme, les troubles maniaco-dépressif et la schizophrénie? Si les gènes qui suscitent ces états venaient à être éliminés, peut-être le paierons-nous chèrement, car il se peut que ce soient ces particularités génétiques-là qui nous rendent tous plus créatifs, ou fassent naître les génies. Le jour où la science supprimera ces gènes, les comptables règneront peut-être sur le monde. »
            Temple Grandin

Le handicap comme une chance de sortir du cadre de pensée dominant, et d'améliorer le monde? La vie de Temple Grandin en témoigne. Professeur à l'université du Colorado, docteur en sciences animales, elle a été diagnostiquée autiste à l'âge de 4 ans. Une sensibilité particulière dans la perception de la souffrance animale l'a amenée à faire progresser les conditions d'abattage du bétail, dont elle est devenue experte internationale. « J'ai des cauchemars depuis que j'ai visité l'usine de Spencer Foods en Iowa il y a quinze ans. Des employés portant des casques de football tiraient avec des lanières attachées au museau d'animaux à bout de souffle, maintenus par une chaîne entourant une de leurs pattes arrières. Chaque animal terrifié était forcé, avec une tige électrique, de pénétrer sur une plate-forme avec un plancher glissant à 45 degrés. Les animaux glissaient alors, puis tombaient et les employés les élevaient dans les airs par la patte attachée. Comme je fixais cette abomination, j'ai pensé : Ça ne devrait pas se produire dans une société civilisée. Si l'enfer existe, j'y suis. Je me suis promis d'inventer un système plus éthique pour les animaux». Grandin établit comme une évidence le lien entre sa propre maladie, perçu comme un enfermement intérieur, et ce qu'elle put lire dans le regard terrorisé et muet des bovins sur la chaîne d'abattage. Une proximité bouleversante dans la souffrance qui se révélera déterminante pour sa propre existence et ses choix professionnels.

Menant ainsi un double combat, - mais l'un aurait-il été possible sans l'autre? - elle est aussi connue par ses deux ouvrages autobiographiques où elle partage sa propre maladie. À travers son expérience personnelle, elle tente de faire découvrir l’autisme de l’intérieur, de donner quelques éléments de compréhension tant aux proches qu’aux professionnels qui les côtoient. 



Lu dans:
Olivier Sacks. Un anthropologue sur Mars. Seuil. Points Essais. 2003 480 pages.
Temple Grandin. Ma vie d'autiste, Odile Jacob, 1986. ISBN 2-7381-0265-4
Temple Grandin. Penser en images, Odile Jacob, 1997. ISBN 2-7381-0487-8
Temple Grandin. L’interprète des animaux, Odile Jacob, 2006. ISBN 2-7381-1824-0

jeudi, mai 14, 2015

Passer le solstice

"Après le 21 juin, déjà, les jours commencent à raccourcir. On s'en amuse, parce que bien sûr les meilleurs mois d'été sont encore à venir, les déambulations dans les rues chaudes, les repas aux terrasses, aux bougies dans les jardins. - Quand même, lance toujours quelqu'un, soulevant autour de lui une réprobation agacée, quand même, les soirées sont déjà moins longues ...
        Philippe Delerm

"À soixante ans on a franchi depuis longtemps le solstice d'été. Il y aura encore de jolis soirs, des amis, des enfances, des choses à espérer. Mais c'est ainsi: on est sûr d'avoir franchi le solstice. C'est peut-être un bon moment pour essayer de garder le meilleur: une goutte de nostalgie s'infiltre au cœur de chaque sensation pour la rendre plus durable et menacée. Alors rester léger dans les instants, avec les mots. Le solstice d'été est peut-être déjà l'été indien, et le doute envahit les saisons, les couleurs. Le temps n'est pas à jouer; il n'y a pas de temps à perdre. Avec les mots rester solaire. Je sais ce qu'on peut dire à ce sujet: l'essentiel est dans l'ombre, le mystère, le cheminement nocturne. Et puis comment être solaire quand l'humanité souffre partout, quand la douleur physique et morale, la violence, la guerre recouvrent tout ? Eh bien peut-être rester solaire à cause de tout cela. Constater, dénoncer sont des tâches essentielles. Mais dire qu'autre chose est possible, ici. Plus les jours passent et plus j'ai envie de guetter la lumière, à plus forte raison si elle s'amenuise. Rester du côté du soleil."
Vous l'aurez deviné, une de mes cousines fête aujourd'hui ses soixante ans ;)

Jeudi férié pour tous, pour les chrétiens célébration de l'Ascension, fête de la présence dans l'absence. Plus subtile que la résurrection de Pâques, dont le concept même peut heurter la raison, plus intimiste, la fête de l'Ascension nous suggère qu'aucun échec n'est absolu mais qu'autre chose est possible, ici. Comme un trottoir au soleil quand on dépasse soixante ans.




Lu dans:
Philippe Delerm. Le trottoir au soleil. Folio 5403. 2011 . 150 pages. Extrait pp 14-15 

mardi, mai 12, 2015

Billard en bande

 "Une boule de billard ne se déplace que si une autre vient la heurter."
        Jean-Michel Longneaux

Les mômes c'est beau quand ça dort. Et je te pousse, et je te pince, et je te touche, et ça crie, et ça se tape, et ça épuise. Une mère - lessivée par ses deux moutards - me demande si ses enfants sont normaux, à se disputer à longueur de journée. Revenant d'une causerie éthique, l'image des boules de billard encore en tête, je me risque à souffler qu'"ils ne se disputent pas mais interagissent". Je ne crois pas qu'elle m'ait compris. 




Lu dans:
Jean-Michel Longneaux. Ethique et spiritualité savoyardes. Ethique et spiritualité. Weyrich. Collection Le printemps de l'éthique.  2015. 188 pages. Extrait p.39 

« Nous serions les plus heureux hommes en ce siècle, où tant de livres sont proposés partout à la vente pour un prix réduit grâce à la nouvelle technique qu’on appelle chalcographie (imprimerie), si presque tous ne pullulaient de fautes innombrables. (…) Que l’étudiant se méfie des livres comme des serpents venimeux. Ils contiennent des discours oiseux ou des bêtises, barbaries, ces livres que nous voyons circuler en abondance pour la plus grande honte des érudits. »
            Joannes Murmellius (humaniste de Münster). 1505

lundi, mai 11, 2015

Sagesse de la tontine

"Des Européens ont voulu insérer le microcrédit en Afrique alors qu'existe déjà le système de tontine: «Tu demandes au village de l'argent pour un projet, ensuite tu fais une fête pour remercier tout le monde où tu grilles la moitié de l'argent!» C'est ainsi que la convivialité m'a été expliquée par une jeune Africaine. La convivialité est plus importante que l'argent, car elle soude la communauté. Les liens au sein du groupe sont plus importants que les bénéfices pour l'individu."

Un financier peut sourire. La question posée demeure néanmoins actuelle, et concerne plus qu'il n'y paraît nos sociétés occidentales. Comment éviter que l'économie n'échappe au social? Jusqu'où privilégier la cohésion du groupe et le partage des richesses engendrés par des mécanismes de solidarité plutôt que par une thésaurisation individuelle? La société traditionnelle, avec son devoir de générosité, est parvenue longtemps à nourrir tous ses membres en impliquant chacun pour le bien commun tout en empêchant les accumulations injustes de richesses. Chez les Indiens de la côte Pacifique de l'Amérique, si quelqu'un accumulait des biens, il les distribuait ou les détruisait de façon ostentatoire à travers la pratique rituelle du potlachi. C'est dépouillé de ses biens matériels qu'il était respecté. Intéressantes réflexions bien utiles au moment où se brassent les idées pour sauvegarder nos systèmes de sécurité sociale, nos pensions de retraite et tout ce qui alimente le financement des besoins fondamentaux d'une société. L'innovation se glane peut-être sous d'autres cieux et à d'autres époques.  



Lu dans:
Sabine Rabourdin. Replantons. Ethique et spiritualité. Weyrich. Collection Le printemps de l'éthique.  2015. 188 pages. Extrait p.81-82
G. Reichel-Dolmatoff. The Kogi Indians and the environment Impending disaster. The Ecologist, vol 13, n° l, janvier-février 1983.

vendredi, mai 08, 2015

Sagesse du Sakura, la floraison des cerisiers

"Mono no aware" - La splendeur de l'éphémère
        Sagesse du pays du soleil levant
 
L'exubérance de la floraison des cerisiers et - soudain - le tapis de pétales soyeuses sur lesquelles nous nous taisons pour marcher, comme si parler serait sacrilège. Au Japon ce jour de la défloraison porte un joli nom "Mono no aware" (la beauté de ce qui ne dure guère) et est un jour férié. Ou comment introduire la philosophie dans le quotidien.  
 


        

jeudi, mai 07, 2015

La fin de Goethe

« Mehr Licht ! Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! »). 
        Dernières paroles prêtées à Goethe sur son lit de mort, montrant la fenêtre

On ne sut jamais vraiment s'il désignait la fenêtre réclamant qu'on l'ouvre, ou s'il décrivait ce qu'il voyait arriver, les deux hypothèses sont belles.



        

mercredi, mai 06, 2015

Les craintes de Platon


"Cette connaissance (l'écriture) aura pour effet, chez ceux qui l'auront acquise, de rendre leurs âmes oublieuses, parce mettant en effet leur confiance dans l'écrit ils cesseront d'exercer leur mémoire ."
        Platon . Phèdre.

Qu'aurait dit Platon du rôle joué par Google et Internet comme espace de stockage planétaire de notre mémoire collective?


Lu dans:
François Fouss. A nous le Big data. La Libre Entreprise. samedi 28 février 2015. p.9

mardi, mai 05, 2015

Sagesse de l'écuelle


"Voyant un jour un petit garçon qui buvait dans sa main, il prit l'écuelle qu'il avait dans sa besace, et la jeta en disant : Je suis battu, cet enfant vit plus simplement que moi!"
        Diogène
 
Avec ou sans écuelle, notre époque boit les paroles de Diogène le cynique avec amusement. Elle paraît moins à l'écoute de ceux qui vivent comme lui à l'encoignure des portes au centre-ville, sur les trottoirs d'infortune. Leur dénuement est sans doute moins choisi, et puis, et puis. En fait ils nous font honte à nous, et la honte n'est guère amusante.



Lu dans:
Diogène Laërce, Vie, Doctrines & Sentences des philosophes illustres, Livre VI .

dimanche, mai 03, 2015

L'ombre dansante de Bucéphale


"Je prends le plus souvent
Le trottoir au soleil.
J'y pense en traversant la rue
pour quitter l'ombre
rejoindre de l'autre côté
        mon ombre
qui maintenant me suit."
    François de Cornière

Ombre étrange, qui ne doit son existence qu'à la lumière, qui épouvante Bucéphale, le cheval "ombrageux" qu'Alexandre parvint à dompter en le plaçant face au soleil, qui apaise le marcheur perdu dans la fournaise de l'été. Ombre des caveaux funéraires et ombre des oasis. Que ne fait-on, une vie durant, pour se placer en pleine lumière là où on demeure seul à ne se faire de l'ombre qu'à soi-même. 

.

Lu dans:
Philippe Delerm. Le trottoir au soleil. Folio 5403. 2011 . 150 pages. Exergue.

"Quelle drôle de machine que l'homme! Tu la remplis avec du pain, du vin, des poissons, des radis, et il en sort des soupirs, du rire et des rêves. Une usine! Ce que je mange, je le transforme en travail et en bonne humeur. "
    Nikos Kazantzakis

vendredi, mai 01, 2015

Le muguet du matin

"Au départ, le patient était T3N1M1, il est actuellement pT0N0L0V0Pn0Mx."
     Sagesse des protocoles médicaux

On dit du muguet qu'il porte bonheur. Mon muguet de ce jour est particulièrement capiteux et a pris la forme d'un protocole en dix mots me signifiant qu'un patient est guéri. Chaque caractère modifié de l'hiéroglyphe pT0N0L0V0Pn0Mx correspond à une étape du traitement, à une localisation du mal vaincue, à une zone du corps rendue à la santé: on devine sans peine la longueur du parcours qui mène parfois de l'annonce de la maladie à celle de la guérison. Les plus beaux textes sont souvent les plus courts, et parlent toutes les langues. Je n'aurais rencontré cette année que ce seul patient-là, la médecine vaut la peine d'être vécue. 

mercredi, avril 29, 2015

La tendresse de Zorba

"Je tiens cette terre de Crète et je la serre avec une douceur, une tendresse, une reconnaissance inexprimables, comme si je serrais dans mes bras, pour en prendre congé, la poitrine d'une femme aimée."
            Nikos Kazantzakis

On dit de certaines terres qu'elles sont nourricières, la Crète en est. Mère de notre civilisation, sa beauté âpre habite durablement la mémoire de ceux qui l'ont fréquentée. L'accueil d'hôtes attentionnés, la douceur de son climat, la beauté de ses musées et de ses églises, une certaine connivence avec notre propre existence ont fait de nous des enfants de Zorba, dans les traces de Nikos Kazantzakis. Celui qui chanta sa terre mieux que quiconque, la délaissant pourtant à plusieurs reprises, d'où l'image de la femme aimée et souvent délaissée à laquelle il compare sa Crête. Une certaine image du bonheur se façonne ainsi, digne, pauvre, mais bien différente de l'image de la cigale désargentée qu'une certaine Europe voudrait en donner. 
.  

L'énigme Majorana

"Sur une trentaine de feuillets fragilisés par les années, je retrouve la même écriture régulière et constante que dans les Volumetti, mais cette fois il n'y a ni calculs ni équations. Je suis pour ainsi dire aimanté. L'écriture est la façon la plus palpable, la plus corporelle, qu'a un disparu de réapparaître. Un manuscrit autographe est comme une résurrection, un silence calligraphique qui dit presque tout."
 E. Klein

Ettore Majorana était réputé parmi les physiciens du début du XXe siècle comme un des plus géniaux de tous. Sa disparition soudaine et demeurée inexpliquée au printemps 1938 a ajouté à son mystère. 

 
Lu dans:
Etienne Klein. En cherchant Majorana. Le physicien absolu. Folio 5891. Gallimard 2013. 200 pages. Extrait pp 83, 84

lundi, avril 27, 2015

La beauté des floraisons éphémères


"Telle une fleur
qui     là     de l'arbre tombe
chantant le vide
Que sont nos certitudes?»
        Liam

Une promenade dans la superbe région du Pajottenland entourant le château de Gaasbeek nous donne d'assister à une pluie de pétales de cerisiers en fleurs. Moment intense où se mesurent la beauté et la fragilité des choses, concept esthétique et spirituel proche du Mono no aware (物の哀れ?) japonais, traduit comme l'empathie envers les choses ou la sensibilité pour ce qui ne dure guère.  La beauté du caractère éphémère de la vie est traditionnellement représentée par le printemps japonais, aussi court que spectaculaire. En particulier, la floraison des cerisiers, la célèbre « Sakura » montre que l’intensité sensorielle est inversement proportionnelle à la durée. Le front de la floraison, qui remonte depuis le sud, est avidement suivi par tous les médias pendant les dix jours que dure l’événement, entre l’éclosion du premier bourgeon et la chute du dernier pétale. Le paroxysme de la floraison jusqu’à saturation n’est pas considéré comme le plus esthétiquement parfait. L’ultime beauté n’est atteinte que quand les pétales commencent à tomber en une pluie de confettis roses. C’est alors qu’on peut mesurer la décharge esthétique de cette étincelle de vie. Au Japon comme dans notre Pajottenland, les vraies richesses sont périssables, et c'est ce qui en fait leur beauté.


Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970

dimanche, avril 26, 2015

"Quand un problème est mal posé, toutes les solutions sont fausses."
    Anonyme
 


samedi, avril 25, 2015


"Que sais-tu du soleil si tu n'as pas été à la mine."
     Sagesse des mineurs du Donbass


Lu dans:
Sylvain Tesson. Berezina. Ed. Guérin. 2015. 200 pages. Extrait p. 93

vendredi, avril 24, 2015


« Celui qui a mille verstes à faire doit pouvoir se dire, oubliant le but final: ''Aujourd'hui, en faisant quarante verstes j'arriverai à un endroit où je pourrai me reposer et dormir" ; et, pendant la première étape, ce lieu de repos masque le but final et concentre sur lui tous les désirs et tous les espoirs ».
    Léon Tolstoï
Lu dans :
Sylvain Tesson. Berezina. Ed. Guérin. 2015. 200 pages. Extrait p. 161

jeudi, avril 23, 2015


"Il disait qu'il rangerait la pièce, les affaires, les papiers dès qu'il aurait le temps. Il ne l'a pas eu et après sa mort on a tout livré à une entreprise de débarras. "
    Claude Roy


Lu dans:
Claude Roy . La fleur du temps. NRF. Gallimard. 1988 350 pages. Extrait p. 218.

mercredi, avril 22, 2015


"Le commencement du bonheur, c'est de renoncer aux plaisirs qui ne font pas plaisir."
    Claude Roy


Lu dans
Claude Roy . La fleur du temps. NRF. Gallimard. 1988 350 pages. Extrait p. 218.

mardi, avril 21, 2015


« On peut plaisanter sur tout : sur l’échec, sur la guerre, sur la mort, sur l’amour, sur la maladie, sur la torture… Encore faut-il que ce rire ajoute un peu de joie, un peu de douceur ou de légèreté à la misère du monde, et non davantage de haine, de souffrance ou de mépris. »
    André Comte-Sponville

lundi, avril 20, 2015

Les cerisiers sont blancs


On descend dans ton jardin et l’on monte dans le mien
Quatre parcelles en éventail
Du thym, de la sauge et de l’ail
Les fleurs aux couleurs  de rocaille
Isolent les courges  des coloquintes
Sous les feuillages  grince une plainte
Les chenilles se roulent dans tes mains.
    Alice Guitton

Pâques dans le dos, une longue descente vers les vacances d'été s'entamait, le trimestre le plus joyeux de l'année. Il était ponctué  de fêtes diverses, d'excursions scolaires, de compétitions sportives, illuminé par la floraison d'essences aussi colorées que parfumées. On se souvient de tout cela avec un bonheur que la mémoire enjolive, un tri s'est opéré. 

samedi, avril 04, 2015

L'oeuf perdu


"Pendant une semaine, les festivités pascales avaient jeté leur lustre sur tout le village, remplissant chaque maison de gâteaux pascals et d’œufs rouges. Elles avaient rayonné sur les jardins et les avaient couverts de fleurs. Leur éclat s’était fait sentir jusque sur les rudes caboches des paysans ; l’ivresse en avait chassé pour quelques jours les froids calculs de l’intérêt. Pendant une semaine, la vie, ayant rejeté le joug de ses misères, s’était faite plus légère."
             Nikos Kazantzakis

L'enfant en moi garde des matins de Pâques le souvenir d'une légèreté de l'air sans pareille, d’œufs multicolores maladroitement dissimulés pour nous laisser la joie de trouver sans l’amertume de chercher en vain. Émois d'enfance qui n’en dureront pas moins à travers Pâques et l’été, et à travers Noël, et toutes les années à venir. Quelle que soit notre relation à la transcendance, le récit de Pâques et de la Passion, lu ou mis en scène avec un art consommé du suspense par des acteurs improvisés dont nous étions, sa gradation dramatique, son mystère, ses traîtres, ses moments de tendresse, son acmé tragique et son happy end ont intimement structuré notre relation à l'existence et aux autres. Le cri de désespoir et d'abandon "eli eli lama sabactani",  les ténèbres sur le Golgotha, le voile du temple qui se déchire n'étaient séparés que d'une journée de la joie du jardinier devant le tombeau ensoleillé  "femmes, ne cherchez pas parmi les morts celui qui est vivant". Message d'envoi pour ce qui constituerait notre propre existence, alternant les périodes d'échec et de renaissance: la désespérance peut se voir surmontée. Images fondatrices dont j'ai personnellement gardé un souvenir heureux.

Et puis...
"quand tout est fini, que tous les œufs ont été trouvés, à grands cris et grand émoi, personne ne s’aperçoit que l’on a oublié un œuf. Personne ne l’a trouvé, personne ne s’en est inquiété. Un œuf qui restera, sera détruit, ne laissera pas de trace. N’en est-il pas ainsi de la plus grande partie de notre passé, de ceux que nous aimons, de nous-mêmes ? J’oublie déjà tant de noms…" (Jacqueline de Romilly)

Je vous souhaite une heureuse fête de Pâques. Les pensées entre café et journal prennent quelques jours de repos et de silence, ne vous inquiétez pas, ce n'est pas votre connexion Internet qui fait défaut. Belles vacances à ceux qui en bénéficient.
CV

Lu dans :
Nikos Kazantzakis. Le Christ recrucifié. Ed. Pocket. 2002. 347 pages
Jacqueline de Romilly. Les oeufs de Pâques. Prologue à Astropoulos est mort. Fallois. 1992. 232 pages

vendredi, avril 03, 2015

Une guitare sur le sol


"Nous restâmes silencieux auprès du brasero, tard dans la nuit. Je sentais de nouveau combien le bonheur est une chose simple et frugale: un verre de vin, une châtaigne, un misérable poêle, la rumeur de la mer. Rien d'autre. Et pour sentir que tout cela c'est du bonheur, il ne faut qu'un cœur simple et frugal."
            Nikos Kazantzakis

Relisant Zorba, j'entends distinctement les cigales, le crépitement des bûches qui rougeoient, le murmure de conversations à mi-voix comme s'il ne fallait pas rompre le charme de la nuit. Une guitare traîne sur le sol, épuisée. Demain notre groupe se disloque, l'aventure fut belle, on reprend chacun sa route. L'un de nous fredonne du Joe Dassin où "on se quitte tout doucement / sans penser à demain / à demain qui vient toujours un peu trop vite / aux adieux qui quelquefois se passent un peu trop bien." C'était le bonheur, en avions-nous conscience, ce bonheur qui nous est donné par surcroît au terme d'une aventure, d'un projet ou d'une route, l'accomplissement d'un vécu bien avant d'être un but. Ces images simples nous construisent sans que nous nous en apercevions, un vrai trésor de guerre bien utile quand viennent les années. 


Lu dans:
Nikos Kazantzakis. Alexis Zorba. Robert Laffont, 1960, 391 pages

jeudi, avril 02, 2015


"Le bon sens est la chose au monde la mieux partagée: car chacun pense en être bien pourvu."
             René Descartes

mercredi, avril 01, 2015

La médecine évolue


"Pendant les travaux, la vente continue."

A partir de la semaine prochaine, le cabinet va connaître de profondes transformations qui s'étendront sur une période de trois mois. Séduit par le concept du self-banking, le hall d'entrée sécurisé proposera un espace de self-caring 24/7 avec guichets automatisés pour les prescriptions et les certificats, tous les jours weekend compris et aussi durant la nuit. Les documents administratifs seront accessibles de chez vous via notre site en permanence. Les dossiers papiers vont être scannés et brûlés, l'ordinateur va être remplacé par un smartphone et une tablette, connectés au vôtre à la demande. Mon vieux bureau hérité du pépé de Marie-France (cent ans de bons et loyaux services, et de milliers de confidences) va partir au musée de la médecine d'Erasme et sera remplacé par deux fauteuils cosy dans un espace santé repensé par un styliste d'intérieur. Un kit d'examen sera fourni à chaque patient pour permettre de s'examiner soi-même à domicile, les données m'étant transmises par le réseau et les éventuelles prescriptions rapidement accessible aux guichets du self-caring. Un container adapté à la poursuite des consultations sera placé par une entreprise spécialisée dans la rue devant le 24 rue Cyriel Buysse pendant ces trois mois afin de ne pas interrompre le service assuré depuis de longues années. Nous vous remercions pour votre compréhension pendant cette période de transformations.


lundi, mars 30, 2015

Savoir et sagesse


"De nos jours les gens cherchent le savoir, pas la sagesse.
Le savoir est attaché au passé, la sagesse appartient de l'avenir."
    Sagesse de Vernon Cooper (Lumbee)

Phrase étrange, aussitôt suggestive d'un visage, puis de deux, puis de cinq, issus de diverses périodes de nos vies. Souvent plus vieux que nous, mais parfois aussi plus jeunes. Les derniers évoqués ont même parfois l'expression poupine de ceux à qui l'école n'a encore rien appris. Zéro savoir, et néanmoins ce petit quelque chose qui nous ferait leur demander conseil, accorder confiance. La sagesse est une qualité sans âge. 


Lu dans :
Joseph Bruchac. Sagesse des Indiens d’Amérique. Éd. La Table Ronde. Poche. 1995. 114 pages. Extrait p.19
Vernon Cooper (Lumbee). Wisdomkeepers: Meetings with Native American Spiritual Eiders, Steve Wall et Harvey Arden. 1990.

Les mots simples


"Et les épaules qui tombent
Sont relevées par la tendresse."
         Mandelstam

Au silence d'un co-pilote suicidaire (?) qui aurait précipité son avion et ses 150 passagers dans les Alpes répond la parole juste de ce commandant de bord venu accueillir ses passagers quelques heures plus tard à l'embarquement, les saluant individuellement entouré de l'ensemble de l'équipage. Il explique combien tout l'équipage a été touché par la catastrophe, qu'il a une famille, que l'équipage aussi a une famille, et qu'ils allaient tout faire pour être de retour avec eux ce soir. Tout l'avion écoute en silence et applaudit à la fin du discours. Les mots les plus simples sont parfois les plus forts: une parole en pleine détresse est plus douce qu'une pluie opportune (Wu Congxian).


Lu dans:
Wu Congxian . Vu par la petite fenêtre. Aphorismes. Ed Bleu de Chine. 2005. 76 pages. Extrait p. 69.
Crash de l'A320 : l'émouvant discours d'un pilote de la Germanwings. Le Figaro.fr. dimanche 29 mars 2015

dimanche, mars 29, 2015

Les voyages immobiles


"Moi, je ne voyage guère. Je vis. Je lis, écris parfois des poèmes. Je voyage immobile sous les longs nuages qui remorquent le ciel."
             Francis Dannemark
Climat idéal ce weekend pour voyager immobile sous les longs nuages.

Lu dans:
Francis Dannemark. Une fraction d'éternité. Le Castor Astral. 2005. 100 pages. Extrait p.12

vendredi, mars 27, 2015

Ravissement

"Ravissement:
État de quelqu'un qui est transporté de joie, d'admiration, d'enthousiasme. Anc. Rapt, action d'enlever."
        Larousse.

Hier matin un jardin de patient s'égayait d'une superbe mer de jonquilles, comme si le soleil absent du ciel était tombé dans la pelouse. On est "ravi", soudainement emporté d'un quotidien besogneux vers la beauté pure.


mercredi, mars 25, 2015

Expert en jihad


"Le poisson rouge ne peut ramener la complexité des océans à la quiétude de son bocal."
Yasmina Khadra

De nos jours avoir un boulanger turc, un garagiste marocain et deux voisins nigérians fait de vous un expert du monde musulman. Ce matin deux experts dissertaient en rue du Jihad. Comme je n'y connais rien, j'ai pris garde de ne pas me mêler à leur conversation. 



Lu dans:
L’équation africaine. Yasmina Khadra. Julliard. 2011. 336 p. Extrait. p 185

Comme un oiseau blanc


"... un cartable d'enfant ouvert avec un crayon rose coupé en deux."

Perdu dans les décombres, ce crayon brisé m'émeut davantage que tous les récits possibles. Un des seuls témoins du drame épandait du fumier à l'extrémité du champ de son grand-père quand il a vu passer l'A320, blanc à l'avant avec de l'orange sur l'arrière, silencieux comme un oiseau qui plane.  Comment ne pas évoquer le laboureur de Bruegel dans La chute d'Icare? La confrontation du drame personnel et de la vie qui poursuit son cours est une interpellation éternelle. 

Lu dans:
Jean-Michel Verne. Je n'ai pas entendu le bruit. Le Soir 25 mars 2015. p.3

lundi, mars 23, 2015

L'heure du cerf-volant


" Le vent se lève. ... Il faut tenter de vivre !"
            Paul Valéry      

Les vacances en Bretagne m'ont fait apprécier le vent et les lourds nuages soudain mis en mouvement. C'était l'heure du cerf-volant, et l'apprentissage d'une complicité neuve avec la nature. Savoir saisir ce qui dans nos existences apparaît comme une épreuve et n'est qu'une occasion de nous mettre en route. 


vendredi, mars 20, 2015

Aux couleurs du printemps


"Ça fait rire les oiseaux.
Ça fait chanter les abeilles.
Ça chasse les nuages
Et fait briller le soleil.
Ça fait rire les oiseaux
Et danser les écureuils.
Ça rajoute des couleurs
Aux couleurs de l'arc-en-ciel."
            La Compagnie Créole

... le printemps qu'on accueille aujourd'hui


jeudi, mars 19, 2015

Collecte sélective


"On ne jette pas les grenades à la poubelle."

On ne rit pas. Le ministère serbe de l’Intérieur a invité "tous les citoyens qui ont des grenades à main et autres engins explosifs à ne pas s’en débarrasser en les mettant dans des conteneurs à ordure, mais à appeler le commissariat de police le plus proche. Des policiers viendront le plus vite possible pour les emporter en toute sécurité."


Lu dans :
dépêche AFP. Le Soir. La petite Gazette. 19 mars 2015.

Et mon ombre

"J'ai, dès notre première rencontre, trouvé cet homme ridicule et pompeux, bien qu'il sourît. (..) Mais son sourire n'enlevait rien à son air odieux de contentement. Au diable si je sais pourquoi j'ai accepté de prendre avec lui, à dix heures sonnantes, un café dans un bar d'hiver aux vitres fumées et aux murs couverts de glace. À l'heure dite, j'entrai. Je l'aperçus aussitôt. Debout pour m'accueillir, m'offrant son perpétuel sourire, le cheveux poivre et sel gonflé au séchoir. Je m'avançai et je constatai avec horreur que celui que je venais de voir, c'était moi. C'était moi, reflété en pied par un miroir facétieux.."
        Pierre Hebey

Réécrivant ces lignes avec bonne humeur, je fais le rapprochement avec les expressions quotidiennes "je vais ME promener", "je M'appelle Carl", ou l'inénarrable belgicisme "je ne ME comprends plus moi-même" si fréquent en consultation. Je dévorai en mon jeune âge "L'homme et lui-même" de Graham Greene, qui décrit l'intimité d'un homme et de son ombre, présente en permanence, rappel vivant de ses forces et insuffisances, avec laquelle il s'entretient, qu'il tente de décrypter en vain. Une coexistence qui s'étale sur une vie entière, pas toujours la plus simple.


Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. Gallimard. NRF. 1998. 221 pages. Extrait p 99

mercredi, mars 18, 2015


"La transition, c'est le changement désiré."
        Pascal Chabot


Lu dans:
Pascal Chabot. L'âge des transitions. P.U.F. 2015. 190 pages

mardi, mars 17, 2015

Sagesse de Topor


"Toujours couri
Pour gagner vie
Quand bien couru
Vie l'est foutue ».
        Roland Topor

L'humanité au pas de course à la poursuite de quelque chose d'aussi évanescent qu'un papillon doré, tel serait-il notre destin? Le quatrain foutraque de Topor fait sourire, quoique. Une de mes plus anciennes patientes s'inquiète pour sa fille qui a manqué son boulot pour la première fois en 25 ans, rebroussant chemin en larmes à 5h45 sur l'autoroute Namur Bruxelles, soliloquant qu'elle ne veut plus vivre ses 20 prochaines années partagée entre son auto et un réduit sans fenêtre à faire les bilans d'une firme sans âme. Son récit me poursuit entre deux visites. L'autoradio diffuse une émission consacrée à la reconversion professionnelle d'une quadra qui tient un restaurant de cuisine sauvage aux herbes folles. Les coïncidences que nous réserve le ruban d'une journée me laissent pensif, le bonheur d'une vie se situant sans doute quelque part entre ces deux types d'existence, et pas identique pour tous. 

Je vous souhaite une bonne journée.
CV

Lu dans:
Anne t'Sterstevens et Delphine Brasseur. Le Bonheur des Belges. Editions Soliflor. 2005. 380 pages. Gaston Compère. "Encore", le mot terrible. Extrait p.120
Véronique Thyberghien. Questions Clés. La Première. Une nouvelle tendance : La cuisine sauvage ou Native Cooking, avec Lionel Raway. Jeudi 12 mars 2015. 11h-12h.

dimanche, mars 15, 2015

Deuche ma belle


"Se séparer de sa voiture, dans laquelle ont été vécus des dizaines,voire des centaines de milliers de kilomètres, c'est parfois dur émotionnellement.
Il y a des souvenirs, un attachement, des trophées de voyage, des reliques.."

... la première fois qu'on s'est trouvé seul au volant, face à l'infini des routes possibles, les fantômes de ceux qu'on y a véhiculés, les conversations échangées dans l'habitacle clos propice aux confidences, les visions de paysages brumeux, salins, lumineux, les premiers émois amoureux. Des sièges enfants à l'arrière, du coussin pour belle-maman, du plaid écossais élimé au cas où, du panier pique-nique en osier, du tricycle dans le coffre, des poils de chien incrustés dans la moquette. Opel a saisi ce sujet pour créer une campagne axée sur les liens affectifs entre une voiture et son propriétaire. On est prêts à s'émerveiller.

Lu dans:
Olivier Standaert. Campagne Opel au chevet des voitures mortes. La LIbre Entreprise. samedi 14 mars 2015.

vendredi, mars 13, 2015

Une petite brise


"Je me souviens d'une randonnée à vélo durant l'été 1973, sur la frontière belgo-néerlandaise entre Knokke et Retranchement. Le soir tombait. Dans les prairies environnantes, des bunkers, vestiges de la guerre, inutiles à en devenir émouvants, côtoyaient les vaches qui paissaient, indolentes, toutes à leurs rêveries. J'avais presque dix-sept. Le temps semblait devoir rester à jamais magnifique, il soufflait une petite brise, les vacances paraissaient éternelles et j 'avais le sentiment que la vie serait simplement splendide. Et il en est bien ainsi."
        Rik Torfs

Le souvenir du bonheur est encore du bonheur. L'odeur âcre des braises d'un feu de camp qui s'éteint, l'envol des canards sauvages des côtes bretonnes à la fin des vacances, les premières notes de bridge over trouble water, tout est brise en nos mémoires. Et il en est bien ainsi. 

Lu dans:
Anne t'Sterstevens et Delphine Brasseur. Le Bonheur des Belges. Editions Soliflor. 2005. 380 pages. Rik Torfs. Une petite brise. Extrait pp. 318

Devenir père


"On va me dire que j'exagère? Autant par désoeuvrement que dans le but de vérifier la disponibilité du titre que j'ai choisi, je tape sur Google "éloge de la paternité" - et la réponse que j'obtiens en ce mois de septembre 2009 justifierait à elle seule, si nécessaire, ce projet: «Essayez avec cette orthographe : éloge de la maternité.» Déjà moins désoeuvré et un brin amusé, je tape comme on veut voir au poker «instinct de paternité». Google me propose de recommencer «avec cette orthographe : instinct de maternité».
        Betrand Leclair. Petit éloge de la paternité.

Quatre ami(e)s - qui ne se connaissent pas - me partagent cette semaine des lignes denses sur la mort de leur père, inspirées par l'un ou l'autre CaféJournal récent. L'amusante réflexion de Bertrand Leclair sur cet insaisissable instinct de paternité me ramène à ma propre difficulté d'émerveillement face à mes enfants ou petits-enfants à leur naissance. Vaguement coupable de me sentir si peu père, il me fallut bien des années pour construire patiemment cette relation pourtant si forte maintenant qu'ils sont adultes. La lecture d'Elie Wiesel, détenu avec son père à Buchenwald, est éclairante de cette relation si complexe qui ne s'épanouit pleinement que dans l'égalité de deux adultes, dont l'un reste le père, l'autre le fils, dont on ne sait lequel apporte le plus à l'autre. 

"Si j'étais motivé, c'était essentiellement par la présence de mon père. Au camp, nous étions proches, plus proches que jamais. Parce que nous étions peut-être les derniers survivants de notre famille? Il y avait autre chose : nous étions plus unis parce que, mon père, je l'avais enfin pour moi tout seul. A la maison, dois-je rappeler, il s'absentait trop souvent. Au camp, je le voyais du matin au soir, du crépuscule à l'aube; je ne voyais que lui. Nous dépendions l'un de l'autre: il avait besoin de moi comme j'avais besoin de lui. A cause de lui, je voulais vivre; à cause de moi, il essayait de ne pas mourir. Tant que j'étais en vie, il se savait utile, peut-être même indispensable. Face à moi, il était l'homme, le père d'autrefois, responsable d'un être, d'une vie. Moi parti, il aurait perdu son rôle, son autorité, bref: son identité. Et inversément: sans lui, ma vie n'aurait plus eu ni sens ni but. Moi, j'ai tenu grâce à mon père. Sans lui, je me serais effondré. Il me suffisait de le voir, se traînant d'un pas lourd, à la recherche d'un sourire, pour que je le lui offre. Il était mon point d'appui, mon ballon d'oxygène, comme j'étais le sien.         
Souvent je ferme les yeux, uniquement pour te voir.
Tu t'éloignes ou je m'éloigne, et pourtant. La distance entre nous ne diminue pas.
Je quitte le camp, nous quittons le camp, nous allons vers une nouvelle vie.
Et toi, là-bas, tu n'es qu'une poignée de cendre. Même pas."
        Elie Wiesel



Lu dans:
Bertrand Leclair. Petit éloge de la paternité. Folio 5126. Gallimard 2010. 112 pages. Extrait p.45
Elie Wiesel. Tous les fleuves vont à la mer. Mémoires. Seuil. 1994. 562 pages. Extraits pp.105-6, 125

jeudi, mars 12, 2015

Le cornet à deux boules


"Récemment durant les vacances, j'ai emmené le plus âgé de mes deux fils - respectivement, presque cinq ans et deux ans - à la plaine de jeux. J'avais prévu de m'occuper uniquement de lui, mais n'arrivais pas à me départir de pensées obsédantes du type « maintenant je dois faire ceci et après, je devrai encore faire cela ». Il ne faisait pas beau et le cadre était assez ordinaire. Voilà qu'à un moment, mon fils me demande de lui offrir une glace. Le plaisir avec lequel il l'a contemplée m'a rendu heureux. Mon fils a léché consciencieusement sa glace pendant vingt-cinq minutes sans dire un mot. Ses yeux me remplissaient d'un sentiment qui n'est en rien comparable avec le coup de fouet que vous donne la présence de cinquante mille personnes à un concert. Il paraissait parfaitement heureux, ne pensant à rien, observant les alentours calme et silencieux. Cela m'a moi-même apaisé; j'aurais pu rester assis là une heure durant, pour moi, c'était bon, tellement intense et tellement ténu à la fois."      
        Steven Kolacny, pianiste. La plaine de jeux.

J'imagine les dizaines d'images et de souvenirs que ce petit récit banal peut susciter, tant le cornet à deux boules nous relie à l'été, à la mer, aux vacances, aux souvenirs de famille et d'amitié partagée. Il a sa musique, son parfum, ses couleurs, sa texture inimitable. A lui seul il est l'attente, l'apprentissage du choix - pistache ou fraise - , de la plénitude ou de la déception si praliné n'est pas chocolat, du regard éperdu quand la boule malencontreusement chute à terre, de l'incertitude apeurée quand le filet de vanille fondante dégouline le long de la manche et que la langue ne sait où donner de la tête, de la saveur particulière du dernier centimètre de biscuit où se cache le dernier centimètre de glace (comment a-t-on fait pour le remplir aussi loin?), du mouchoir complice sorti d'une poche pour vous faire une bouche présentable, "et maintenant on marche sans rouspéter".  Le petit recueil s'apellera Le cornet à deux boules, et tous ceux qui auront envoyé leurs dix lignes en recevront un exemplaire.  Chiche?  



Lu dans:
Anne t'Sterstevens et Delphine Brasseur. Le Bonheur des Belges. Editions Soliflor. 2005. 380 pages. Steven Kolacny. La plaine de jeux Extrait pp. 339-340

mercredi, mars 11, 2015

Des ailes pour rêver

"Des poètes imaginent que nos omoplates sont ce qu'il nous reste de nos ailes. J'attends qu'elles se déploient une dernière fois."     
David Lelait-Helo

Quand le rêve devient réalité, les omoplates donnent naissance aux montgolfières, aux ailes delta et au Solar Impulse II, libellule géante et gracile dans la lumière du matin. J'aime les ingénieurs poètes qui vont au bout de leurs rêves.


Lu dans:
David Lelait-Hélo. Sur l'épaule de la nuit. Editions Anne Carrière. 2010. 175 pages. Extrait p. 18

lundi, mars 09, 2015

Au bonheur des copains


"Mieux vaut regarder le ciel que d'y être."
    David Lelait-Helo

Ne pas tenter de quantifier le bonheur de vivre, on ne comprendra jamais. Ces deux grands vieillards à qui je demande ce matin s'ils se promènent encore: "et comment! hiver comme été. Une fois par semaine. Jusqu'à la pharmacie." Et ces autres, interrogés sur leurs bonheurs volés, les uns un apéro deux fois par semaine à la terrasse du café "Aux portes du cimetière" (avec vue sur le cimetière d'Anderlecht), les autres un repas le dimanche au resto-bistrot de l'hôpital Iris-Sud ou mieux encore un déjeuner-rencontre scandinave quotidien chez Ikea où se retrouvent à 10 heures pile une joyeuse bande de "copains d'abord" - et s'il en manquait un c'est qu'il était mort (Brassens). On nous a fait croire que le bonheur, c'était l'enfance. Balivernes. D'abord, les enfants pleurent plus que les vieux, et de vrais chagrins. Et puis la vie c'est comme l'argent, moins on en a, plus on y tient. Mystérieux plaisir d'être sur-terre.  


Lu dans:
David Lelait-Hélo. Sur l'épaule de la nuit. Editions Anne Carrière. 2010. 175 pages. Extrait p. 40