samedi, juin 12, 2021

Juin léger

 

"Le brume est si légère     qu'un éclat de rire trop aigu la déchire
et le matin de juin ouvre grands ses rideaux  (..)
Il fait déjà très chaud         La journée sera belle

Tout cela n'est peut-être qu'une apparence
l'illusion d'un début d'été    
Je respire peut-être une illusion d'odeur de foin
J'entends peut-être une illusion de rires
sur une apparence de berge

Peut-être     probablement         mais tout de même
en attendant     même s'il est sans doute précaire d'exister
il y a des instants (ce matin) où le temps passe avec douceur
            Claude Roy. 7 juin 1989




Bien sûr, on ne mesure pas le bonheur d'une journée à son ensoleillement, mais tout de même. Il est des jours où la légèreté de l'air rendrait l'envie de vivre aux plus atteints, si on les déplaçait un peu vers le balcon que le soleil inonde. Mes pensées vont ce soir vers une belle personne, fort âgée, savourant hier encore l'alchimie du printemps, de la nature et du bonheur de retrouver sa famille. Aujourd'hui, elle est sur le fil d'ici et d'ailleurs. Cette pensée va vers elle. 
 
 

 

Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. NRF Gallimard. 1990. 150 pages. Extrait pp 143, 144

jeudi, juin 10, 2021

Passion triste

 

 "Elle a été mon ange
je lui ai brisé les ailes
je l’ai tuée avec une lettre
et je tente vainement de la ressusciter avec un livre."
                    Claude RAPPÉ



Il existe de magnifiques livres narrant la rupture amoureuse. Certains auteurs ont la capacité de sublimer ces récits souvent autobiographiques, s'attribuant un rôle flatteur dans leur survenue, quand il ne s'agit pas d'une simple justification pro domo. Qu'en pense la silencieuse, la délaissée, celle qui n'a pas la capacité d'écriture, ou d'accès à l'édition, et qui découvre parfois le récit de son propre malheur dans des pages auxquelles elle n'a en rien contribué? Si certaines lettres mériteraient de ne jamais avoir été écrites, certains livres les prolongeant le méritent encore moins.



Lu dans:
Claude Rappé. L’écolière. Lilys. 2021. 153 pages.

Before I die

 

"Avant de mourir je voudrais… "
                    Candy Chang


Candy Chang est une artiste américano-taïwanaise, surtout connue pour ses interventions au sein de l’espace public. Aux quatre coins du monde elle place des panneaux d’ardoise et des craies blanches ou de couleur invitant les passants à compléter les points de suspension laissés après la phrase : « Avant de mourir je voudrais… ». Quoi de plus suggestif, quoi de plus véritablement poétique que de penser, de réfléchir à ce qui compte le plus pour nous dans notre vie, à ce que nous voudrions faire devant l’imminence de la mort et ce, juste avant de monter dans un train et de partir ? C’est que le temps du voyage est propice à emporter la question avec soi et à méditer sur notre désir. Ainsi à la gare de Lyon, en réponse à « Avant de mourir je voudrais… », les passants pouvaient lire les souhaits anonymes rédigés à la craie en ces termes : « voyager dans l’espace », « voir mes enfants réussir », « être enfin moi », « te revoir », « devenir maître Jedi » ou encore, actualité oblige, « capturer un Pokemon » !  La question nous concerne tous, car avant de mourir, c’est exactement en ce moment précis, ici et maintenant, pas plus loin.

La réflexion de Pascale Seys apparaît particulièrement inspirante ces jours où la vie d'avant redémarre, après une longue attente en gare. Avec une sourde inquiétude d'avoir à nouveau à meubler l'espace, créer des projets, redonner une dynamique aux journées gagnées par la léthargie. Se déconfiner responsabilise, tant était confortable d'évoquer la pandémie à longueur de soirée en chargeant les experts, ministres, responsables politiques de tous les maux de notre existence. Il y aura une vie sans le covid, on l’espère sans certitude, mais il faudra la réinventer.



Lu dans:
Pascale Seys. Et vous, qu'en pensez-vous ? Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde. Racine Lannoo. 2018. 200 pages.

mercredi, juin 09, 2021

Philosophie de mon verger

 

"Pouvoir miraculeux et merveilleuse activité!
Tirer l'eau du puits et couper du bois."
            Pan Yun. Sagesse Zen

 
 
Notre verger dans le Pajottenland a été le terrain de jeu d'une dizaine d'enfants le weekend-passé. Parmi les activités les plus fascinantes, la construction d'une cabane sur pilotis précaire et d'un barrage tentant d'organiser un filet d'eau, la récolte d'eau d'arrosage à la pompe à eau manuelle, et un patient travail de sciage de branches mortes. Observant la fillette qui inlassablement coupait ce bois perdu pour en faire des bûches à brûler, je m'interrogeai sur ce qui constitue le bonheur des hommes. Et sur ce qui les amène progressivement  à quitter ces moments gratuits d'éternité pour un trip ruineux dans l'espace avec Jeff Bezos. On ne comprendra jamais, mais peut-être que cette démesure est à l'origine de bien des misères actuelles. 


  

Lu dans:
Marguerite Yourcenar. La voix des choses. Octobre 1985 - Juin 1987. Éditions Gallimard, 1987. 100 pages. Extrait p.66

mardi, juin 08, 2021

Chaise musicale

 

 "Soyez vous-mêmes, les autres sont déjà pris."
    Oscar Wilde




C'est l'histoire d'un gosse nul en gym qui enviait son ami qui grimpait aux arbres, son ami rêvait de jouer la guitare comme son cousin, qui lui-même aurait aimé escalader le Ventoux à bicyclette comme son oncle kiné. L'oncle avait rêvé de faire médecine comme son voisin de classe, qui lui-même se projetait en écrivain. Infernal jeu de chaises musicales, arrêtez le monde, je veux descendre. On est tous le gros d'un maigre, le simplet d'un haut potentiel, le pataud d'un singe, autant s'y faire si on veut être heureux, car si je ne suis moi, qui le sera? 

 


Lu dans:
Charles Pépin. La rencontre. Allary Editions. 2021. 272 pages. Extrait p.230 

vendredi, juin 04, 2021

Sagesse des Dupon(d)t

 "Botus et mouche cousue, c'est notre denise."

                    Hergé, Sagesse des Dupon(d)t




Trois lettres caponnes, et on rit.


Lu dans:
Hergé. Les aventures de Tintin. L'affaire Tournesol. Ed. Casterman. 1956.

jeudi, juin 03, 2021

Zéro sur vingt

 

"Celui-là, je l'aime bien. Il n'est pas comme les autres. (..) Il ne pose pas de questions, il ne cherche pas à me faire prononcer des phrases précises. Il n'a pas l'air étonné quand je lui dis que je me plais ici. Il n'a jamais l'air étonné. (..)  J'aime sa voix quand il reprend : «Dites, dites comme ça vient. » Alors je parle et ça me plaît. Je dis les choses qui me passent par la tête, j'ai l'impression que ça change tout qu'il soit là, même s'il se tait. Je me rends bien compte que tous ces mots n'ont parfois pas grand sens, moi-même je ne les comprends pas toujours, mais ça ne le gêne pas. Un jour, il m'a confié qu'il n'y avait rien à comprendre, qu'il fallait juste entendre : entendre ce qui est. (..) J'aime sa manière de ne pas juger, de ne rien attendre, mais aussi d'accueillir mes paroles."
                        Charles Pépin.


Dans une autre existence, il m'est arrivé d'enseigner comment structurer une consultation, traquant avec méthode le symptôme muet mais important. Pour les étudiants, la meilleure manière d'obtenir une cote proche de zéro aurait été de recopier ce court extrait du philosophe Pépin, qui contient la synthèse de ce qu'il ne faut pas faire. Mais on enseigne tant de choses, que sans pour autant les renier, on contourne ... car le désordre s'avère parfois n'être qu'un ordre différent. Un jour notre aîné - il devait avoir 4 ou 5 ans - vida ses poches à la demande de ses frères, une caverne d'AliBaba. Une ficelle, une clé, un carnet, une boussole, un crayon, un caillou, un mouchoir, une bille, un soldat, une auto, une fleur pour maman, un sifflet, un coquillage, un clou, une pomme de pin, une mignonnette Côte d'Or.  Il en avait des poches le bougre, et les laisser vides lui paraissait impensable. Le récit qui accompagnait chacun de ces trésors nous révélait un jardin intérieur que nous n'aurions pu découvrir lors d'un simple interrogatoire. Rien de structuré dans ce déballage sur l'herbe, mais quelle richesse! Et si dans certains cas "Dites, dites comme ça vient" méritait  davantage qu'un zéro sur vingt?


Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait pp. 180,181

mercredi, juin 02, 2021

La vie courte

 

"La vie
un peu d'eau
quelques mots sur la langue."
        Bernard Noël



Je résous maintes questions en ne me les posant plus. Avant ma naissance j’étais de l’eau. J’y pensais encore hier, il y a évidemment des conclusions à en tirer, mais cela ne m'intéresse plus. Larguer tout ce à quoi on n'a - et n'aura jamais - de réponse, tout ce sur quoi on n'a pas prise et qu'on ne pourra changer, libère du temps et de l'énergie. La vie est trop courte pour se tourmenter en permanence.




Lu dans:
Bernard Noël. La rumeur de l'air. Eédition Fata Morgana. 1986

Là ci darem la mano

 

"On ne vend pas la musique. On la partage."
                Léonard Bernstein 


Un petit couple. Il lui tient la main, elle est songeuse, elle perd un peu la tête. D'une voiture sortent quelques notes, Là ci darem la mano, de Mozart. Un sourire illumine son visage, on devine qu'elle chantonne à mi-voix, elle a vingt ans, "là, nous nous donnerons la main / là tu me diras oui / tu vois, ce n'est pas loin / on s'en va mon amour ".  "C'est beau", dit-elle, une lueur dans les pupilles. Fugace moment de bonheur.




Lu dans:
Il dissoluto punito, ossia il Don Giovanni, K. 527: Act I, Scene IX. No. 7 Duettino "Là ci darem la mano"

lundi, mai 31, 2021

Concours d'escargots

 

"Nostalgie de mes quinze ans
Sous la grande Ourse minuit passé
Je fume une pipe près du noyer."
            Marc Serein

           

Je découvre ce matin, en réponse aux lignes d'hier sur la dune de Pilat, un beau texte que m'envoie un ami de longue date, évoquant  ses premiers souvenirs de mer. Surgissent les images d'un autre monde, où la plage, le ciel et les vagues se découvraient avec les réalités de la guerre, et dont les images pourtant paraissent imprégnées d'une sorte de bonheur.

"La première fois que j'ai vu la mer, c'était à Dieppe le 15 mai 1940.
Plage de galets et hydravions dans le ciel...Et puis l'école primaire pendant  quatre jours avant qu'elle ferme.
Nous faisions des concours d'escargots près du puits d'où on remontait l'eau à manivelle.
J'ai voulu les revoir mais tout avait changé...
Même la dune du Pilat change de place...



 
Lu dans:
Marc Serein. Vers et prose sous un ciel composé. Editions de la forêt. 2021. 45 pages. Extrait p.15

Thalassa, thalassa

 

"Encore un pas
et nous serons au sommet
nous verrons la mer
faire don de ses voiles         cinglant
vers le blanc rivage de l’enfance."
    François Cheng



La dune de Pilat, située à l'entrée du bassin d'Arcachon en Gascogne, offre un paysage magnifique à qui la gravit. Une vue sur la mer, une sur les Landes, une troisième sur les images de mer de notre enfance. Qui ne se souvient de la première fois qu'il fit face à l'étendue infinie de la mer, ourlée de vagues, de la ligne d'horizon où se dessinait l'une ou l'autre voile?  Que de collines gravies depuis, mais l'enchantement demeure.



Lu dans :
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Collection Blanche. 160 pages

samedi, mai 29, 2021

Soleil, le retour

 

"Quand le ciel sera moins gris
un jour comme un ami
il nous reviendra
Viens     sors enfin de la nuit
on n'attend que toi
réveille-toi
Soleil soleil."


 

Elle s’est réveillée ce matin au chant des oiseaux, heureux présage. Elle est descendue au jardin, où une ambiance d’été régnait. Bonjour le soleil, content de te revoir, on t’avait presque oublié. Elle s’est lovée sur le banc en bois vermoulu, tout chaud déjà à l’heure du petit-déjeuner : elle adore. La blancheur des cerisiers ne le cède qu’au vert tendre des bosquets, la palette du peintre a pris un sacré coup de jeune en une nuit. Elle s’invente une table de rêve pour le dîner, petits fruits rouges, radis, salade croquante et herbes aromatisées. Son dos lui fait du bien, sa tête aussi, pour peu on entendrait dans l’air comme une musique. La belle saison est de retour. 
 

 

Lu dans:
Soleil soleil. Michel Jourdan, Arbex. Interpété par Lara Fabian, Nana Mouskouri

jeudi, mai 27, 2021

Charivari et caquet

 

"Il y a des moments où l’on aspire à entendre des voix d’autant plus fortes qu’elles sont calmes. Des moments où l’on rêve d’être à mille lieues de ces « torrents d’émotions jetables et de commentaires désinvoltes qui submergent nos vies », comme l’écrit le sociologue Todd Gitlin. Loin du charivari des plateaux de télévision populistes, où les invité·e·s disent n’importe quoi et pontifient à tour de bras."
                Jean-Paul Marthoz



Je vous souhaite une bonne fin de semaine.
    CV


Lu dans:
Jean-Paul Marthoz. Une communauté réduite au caquet. Le Soir. Forum. 21 mai 2021

mercredi, mai 26, 2021

Les oreilles n'ont pas de murs

 

"On les appelle les « small talks ». Les petits blablas de rien du tout. Bronislaw Malinowski (1884-1942) l’un des pères de l’ethnologie moderne, invente le terme « communication phatique". Dans l’ascenseur : « Tu as passé un bon week-end ? » . Dans le métro : « Tu pars en vacances cet été ? » . Dans le hall d’entrée : « Vous avez trouvé facilement une place de parking ? » (..) Ou encore, en tout lieu, à tout moment "Le beau temps que nous avons" (ou son contraire). Cette dernière phrase est parfaite, car le sujet se prête aisément à des spéculations sur le temps futur, à des discussions sur le temps passé. Tout le monde sait quelque chose. Peu importe ce que vous dites, c'est juste une question de garder le ballon en mouvement jusqu'à ce que vous vous sentiez tous les deux à l'aise. »
            Julie Huon



Si ces conversation sociales sont devenues une sorte de savoir-vivre,  d’autres revendiquent le droit au silence. Ah, le silence. « Nos oreilles n’ont pas de paupières", relève joliment Marie Poupé, experte sur les questions de bruit à Bruxelles Environnement. Ces oreilles en permanence en activité, analysant le moindre bruit, notre organe d’alerte depuis la nuit des temps.  Alors épargnons-les. Laissons-les souffler.


Lu dans:
Julie Huon. La météo aura ta peau. Le Soir. 19 mai 2021.
Bronislaw Malinowski. Le problème du sens dans les langues primitives. Le sens du sens de CK Ogden et IA Richards.1923. 

La cabane dans les arbres

 

"Le vent se lève dans la chambre
ce soir, on dort dans les arbres.".
            Violaine LISON



Poésie bien de saison. Positivons, lovés sous la couette par grand vent, on se croit dans une cabane dans les arbres. Pour être mieux encore, imaginons-nous dans la peau du laboureur, car "mars venteux, avril inconstant, mai pluvieux, rendront le fermier bien content. " Il doit être vraiment bien heureux, le fermier, et vous?  





Lu dans:
Violaine LISON et Valérie ROUILLIER. Ce soir, on dort dans les arbres. Esperluète. 2021. 48 pages

lundi, mai 24, 2021

Je te donne je te tiens

 

"On n'a jamais d'ennemis plus terribles que ceux qui vous doivent beaucoup." 
        Jacques Attali
 
 


La phrase intrigue. Jacques Attali, conseiller de François Mitterrand, eut le privilège d'accélérer bien des carrières. Dans un récent ouvrage de réflexion sur l’exercice du  pouvoir, il se montre acerbe sur la reconnaissance en politique. "Certains m'en seront reconnaissants. La plupart m'en voudront de leur avoir ainsi assuré un avenir. Beaucoup mettront du temps à reconnaître ce qu'ils me devaient. Quelques-uns ne le feront que du bout des lèvres. D'autres jamais."  On touche du doigt la nuance séparant le don de la dette, l'un libère, l'autre asservit. Attali suggère qu'en politique il n'est guère de don , mais toujours une dette. Me revient une vieille histoire qui me fit rire. Un homme insomniaque, car criblé de dettes envers son voisin, se lève vers minuit, ouvre la fenêtre de sa chambre et hurle: Voisin, écoute ceci, le million que je te dois je ne te le rembourserai J A M A I S , je n'en ai pas les moyens. Son épouse l'interroge: en quoi ceci te fera-t-il dormir? Parce que maintenant je sais que c'est lui qui ne sait plus dormir.



Lu dans:
Jacques Attali. Il y aura d'autres jolis mois de mai. Fayard. 2021. 196 pages. Extrait p.73

samedi, mai 22, 2021

Responsable de sa rose

 

"Je pense souvent à cette femme reporter prise en otage à Bagdad, séquestrée six mois dans une cave où elle ne pouvait pas se tenir debout. Elle n'avait ni le droit de se lever, ni de parler. Ses geôliers l'appelaient par un numéro, deux fois par jour, pour qu'elle se rende aux toilettes. Le lendemain de sa libération, elle explique dans l'interview que sa détention fut supportable, et même qu'elle va bien. Le journaliste qui l'interroge manifeste son étonnement et elle émet l'hypothèse que c'est parce qu'elle n'a pas d'enfants. Si elle en avait eu, elle n'aurait pas pu vivre cet enfermement de la même manière. On peut tout supporter pour soi mais on ne peut pas supporter le mal que sa propre situation inflige aux autres. On peut se replier dans sa vie intérieure mais à la condition de n'avoir que soi comme souci. "
                        Charles Pépin.


Malade en fin de course, il envisage sa fin de vie avec une sérénité qui force l'admiration, se renseigne sur les conditions d'une mort choisie. Il quitte l'hôpital pour mourir à domicile, une semaine ou un mois aux dires de la faculté. Malchance, son épouse chute quelques jours plus tard, en garde des séquelles, n'assume plus guère les tâches quotidiennes, quitte l'hôpital pour le rejoindre. Le statut de malade a subitement changé d'épaules, il décomptait les jours et maintenant il tente de dilater le temps qui lui est donné. "Que vais-je devenir?" a fait place à "que va devenir mon épouse?", il était serein, maintenant il souffre. "Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose."


Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait pp. 167,168
Antoine de Saint-Exupéry. Le Petit Prince. Gallimard. Folio Junior Poche. 2007. 120 pages.

vendredi, mai 21, 2021

Le vent dans les ailes

 

"Les premières oies sauvages sont passées ce matin, d'autres passeront, demain et dans les jours qui viennent. C'est important, le vol des oies sauvages : elles dessinent des messages dans le ciel. (..) Ce matin, j'étais en train de m'occuper des fleurs quand j'ai entendu leur cri. J'ai levé les yeux et les ai vues, en V, qui fuyaient l'hiver et se tendaient vers l'Espagne. Je suis resté longtemps sans bouger, à les contempler : je sentais le vent qu'elles affrontaient, je sentais leurs ailes qui insistaient, je les sentais jusque dans les muscles de mes bras; elles savaient où elles allaient avec une force folle."
                    Charles Pépin



Dans une autre vie, enseignerai-je la philo? On rangerait soigneusement les œuvres de Kant et de Kierkegaard et on gagnerait au soir couchant les espaces où se laisse découvrir le ciel. Couchés dans l'herbe, on apprendrait des oiseaux migrateurs que les vents contraires, les prédateurs, la brume tenace, la fatigue dans les ailes ne gênent guère quand on sait où on va, avec une force folle. Que cela manque à tant de nous, cette terre lointaine qui nous sert de boussole, explique sans doute le désenchantement que suscite un quotidien où tout est prévu pour rendre l'existence à la fois sûre  et facile. La difficulté d'avancer est une joie quand on sait où on va.


Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait pp. 178, 179

mercredi, mai 19, 2021

Sagesse d'un avorton

 

« Ces souvenirs témoignent que j'ai pu admirer inconditionnellement des hommes ou femmes qui furent à la fois mes héros et mes amis. Ils témoignent des illuminations qui m'ont révélé mes vérités, de mes émotions, de mes ferveurs, de mes douleurs, de mes bonheurs. Ils témoignent que je suis devenu tout ce que j'ai rencontré. Ils témoignent que le fils unique, orphelin de mère que j'étais, a trouvé dans sa vie des frères et des sœurs. »  
                                Edgar Morin




Quasi centenaire, Edgar Morin s'amuse de l'annonce prématurée de sa mort il y a quelques mois, narrant avec gourmandise qu'il n'est qu'un survivant d'un avortement raté, laissé pour mort à la naissance, mais ensuite quelle vie ! A lire ses mémoires, on mesure qu'aucune existence n'est prédestinée, que nous devenons ce que nous choisissons d'être et ceux que nous avons la chance de croiser sur la route.



Lu dans:
Edgar Morin. Les souvenirs viennent à ma rencontre. Pluriel 2021. 720 pages. Extrait p.9

mardi, mai 18, 2021

Méandres sur la peau

  "Que vous êtes beaux

Vous n'aimez pas qu'on vous le dise
Que vous êtes beaux
Quand les années vous fragilisent

Que vous êtes beaux
Quand il vous tombe un peu de neige
Quand vous vous sentez pris au piège
Et que votre front haut
N'a bientôt rien qui le protège

Que vous êtes beaux
Quand vous prenez quelques méandres
Et que, sur votre peau
On peut enfin, sans se méprendre
Suivre les canaux dessiner la carte du tendre

Que vous êtes beaux
Quand l'arrogance, un peu, vous passe
Quand vous ressentez la menace
Et qu'alors il vous faut
Malgré tout ce qui vous tracasse
Sans courber le dos enfin, vous regarder en face

Que vous êtes beaux
Mais je sais qu'il n'est pas de mise
De dire ces mots
Qui vous font peur et qui vous grisent
N'attendez pas trop permettez enfin qu'on vous dise
Que vous êtes beaux."
                    Anne Sylvestre




Lu dans:
Anne Sylvestre. Que vous êtes beaux. Album Parenthèses. 2012. Epm/Universal.

dimanche, mai 16, 2021

L'héroïsme de la survie

 

"L'Iliade est un poème sur la guerre, des héros meurent tout le temps, l'Odyssée est un poème sur un monde de l'après-guerre. Il se déroule au lendemain d'un conflit, et ce qu'il explore, entre autres, c'est ce à quoi pourrait ressembler un héros une fois qu'il n'y a plus de combat à livrer. (..) Achille meurt, mais Ulysse survit. Une des questions que pose l'Odyssée est de savoir à quoi pourrait ressembler l'héroïsme de la survie." 
                        Daniel Mendelsohn
 

Elle se prénomme Aïcha, elle a 17 ans, a quitté la Côte d'Ivoire en novembre pour rejoindre la Mauritanie où elle a pris la mer avec 58 autres migrants. Après 22 jours de dérive, "deux jours après le départ, il n'y avait plus d'eau, plus de nourriture, le quatrième jour, il n'y avait plus d'essence", le groupe de migrants est décimé, Aicha survit avec deux autres rescapés. La frêle embarcation est repérée à 500 km des Canaries, encombrée de cadavres, "au début on faisait une prière, à la fin on n'en faisait plus, on n'avait même plus la force de jeter les corps à l'eau."   Il y a deux siècles, le peintre Théodore Géricault immortalisait une scène similaire baptisée sobrement Le radeau de la Méduse, dont l'image me revient soudain. Dans une peinture d'une noirceur absolue, une infime clarté sur la ligne d'horizon suggère l'arrivée de l'Argus qui vient secourir les naufragés. Au moment d'éteindre l'écran de ma journée, deux questions me taraudent: pourquoi une jeune fille de 17 ans quitte-t-elle sa famille, son village, une vie toute tracée, sans prévenir personne sauf une de ses sœurs, pour pareille incertaine aventure?  Et que sera son existence, demain?   Achille meurt, Ulysse survit, une des questions est de savoir à quoi pourra ressembler l'héroïsme de la survie.


Lu dans:
Daniel Mendelsohn. Une Odyssée : Un père, un fils, une épopée. Trad. Clotilde Meyer, Isabelle D. Taudière. Flammarion. 2017. 430 pages.
Le Radeau de La Méduse, peinture réalisée entre 1818 et 1819 par le peintre et lithographe romantique français Théodore Géricault (1791-1824).
Aïcha, une jeune migrante sauvée des eaux. RTBF info. 16 mai 2021. 

samedi, mai 15, 2021

Entre fleur et araignée

 

"En refermant la portière, j'observe devant mon pied une petite fleur violette, éclose dans une fêlure du bitume. Comment a-t-elle fait pour arriver ici? Pour percer et croître, échapper si longtemps aux pas et aux pneus ? Cherchait-elle ce soleil qui me caresse le front ? Je lève les yeux au ciel et il me semble que les nuages filent anormalement vite, que le vent les balaie pour faire place au soleil.".
                        Charles Pépin.


Sur le sol des toilettes, une petite araignée zigzague, sa trajectoire désordonnée butant sur ma semelle, le mur, la porte. Quel hasard l'a menée là, y était-elle avant moi, où l'ai-je moi-même apportée dans le revers de mon jeans d'une lointaine prairie? On ne saura jamais ce qui nous fait nous retrouver à l'endroit où nous sommes. Mis à part l'évidence que le petit insecte, pas plus que la fleur violette de Charles Pépin, n'inscrivent à cette heure leurs réflexions sur le mystère d'exister, peu de choses en définitive nous distinguent de notre  commune méconnaissance des raisons de nous retrouver ici et maintenant, ni où nous serons demain. On est là, c'est tout, et nous échappent à la fois le pourquoi et le comment. Petite araignée, comment pourrais-je t'écraser d'un geste machinal après avoir effleuré une seconde notre communauté de destin?



Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait p.17

jeudi, mai 13, 2021

Des trous dans la voile

 

"Oui la coque est toujours étanche
même si
on a calfaté par ici
et remplacé deux ou trois planches
pourries

Il y a des trous dans la grand'voile
oui mais
si un jour on les reprisait
on n'y verrait plus les étoiles
jamais. "
                Anne Sylvestre
 




Lu dans:
 Anne Sylvestre. Cap Au Nord. Album Bye mélanco. EPM. 2007.

En cordée

 

"Parfois, je sens le vide sous mes pieds, comme si j'avançais au bord d'un précipice. Quelque part, une personne chère me surveille, mais elle ne tient pas de corde."
                                Erri de Luca



L'Ascension, cette célébration de "la présence dans l'absence" nous concerne quelles que soient nos croyances. Les amateurs de haute montagne connaissent bien ce sentiment de confiance qui habite la cordée derrière son guide, perdu loin devant dans la brume, sans attache, sans voix perceptible, mais dont l'expérience, la sollicitude et la simple présence rassurent. Par-delà nos chromos d'enfance d'un dieu s'élevant dans les nuées, disparaissant à la vue, l'intuition que la connivence résiste à la séparation et que l'attention portée aide à surmonter les épreuves même à distance, mérite bien une journée fériée.



Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.162

mercredi, mai 12, 2021

Hier rassure demain

 

"Hier il répétait hier
Te rappelles-tu hier
Elle pensait demain
Que feras-tu demain

Il vivait au passé
Il avait empilé
Rassemblé amassé
En un gros tas des choses
Vieillottes inutiles
Ça sentait le jadis
La violette d'antan

Elle vivait demain
Courait les magasins
Toujours après du neuf
Qu'on peut mettre en machine
Ce qu'il y a de plus neuf
Dernier cri de la mode
Ou mieux qui le sera (..)

C'était ça leur présent. "
                Pascale Toussaint


 
Il, elle, nous tous, scrutant tour-à-tour hier pour nous rassurer et demain pour rêver. Plus on craint, plus on conserve.



Lu dans:
Pascale Toussaint. Des lilas des orages. Ed. Samsa.2021. 65 pages. Extrait pp.17-18 

mardi, mai 11, 2021

Lettre à ma prof

 

"Elle est de celles qui sourient avec dans le regard
des éclats de pardon
elle caresse d’un geste vif
les visages couturés. (..)
Je la regarde avec fièvre,
cette déesse tombée
dans les plaies pourries des hommes."
                    Anne-Marie Derèse
 



Comme les peintres, j'ai mes modèles. Celle que j'évoque est partie de longue date, elle portait un anachronique habit de religieuse consacrée aux plus pauvres, et arpentait les rues de mon quartier à pied et en transport en commun. Soignante, elle apprit au jeune médecin que soigner était avant tout aimer, et ne rien attendre en retour. Elle était elle-même âgée, en piètre santé et me demanda un jour que je prenne en charge ses misères, j'en fus à la fois ému et honoré. Quelques années plus tard, elle rentra à la maison-mère à Rennes, et dix fois je me promis d'aller la saluer. Rennes est loin, une année est courte, et j'appris son décès avant de l'avoir revue. Mais quand il m'arrive, longtemps depuis, de voir arriver un patient très vieux, très malade, très voûté, démuni de tout, je me surprends à murmurer "faudrait que j'en parle à la Sœur". M'aura-t-elle appris davantage sur le métier de soigner que mes longues années de médecine, ce n'est pas impossible.


Lu dans:
Anne-Marie Derèse. La Belle me hante. Coudrier. 2020. 111 pages.

samedi, mai 08, 2021

Comme un train en gare

« C'est ainsi qu'une existence trop longue ruine les grandes âmes. »
                        Jean-Pierre Amette



Enfin paisible, elle s'est éteinte ce matin avec le lever du soleil. Une journée supplémentaire qu'elle ne devra plus endurer, atteinte par la fatigue de vivre et les maux multiples. Les amis et familiers qui ornent les murs de sa chambre appartiennent à une vie qui n'est déjà plus la sienne. Elle était comme la passagère d'un train entré en gare au terme d'un très long voyage. Sa valise à la main, elle a longtemps patienté pour sortir mais les portes restaient inexplicablement, interminablement fermées. Ce matin, les portes se sont enfin ouvertes, et elle peut rentrer chez elle. « Ce corps qui fut un rire / brûle à présent / cendres emportées par le vent jusqu’au fleuve / et l’eau les reçoit / comme les restes de larmes heureuses.» (* )




Lu dans:
Jean-Pierre Amette. Journal météorologique. Ed des Equateurs. 2009. 155 pages. Extrait p. 77
(* ) Tahar Ben Jelloun. La remontée des cendres suivi de Non identifiés. Seuil. 1998. 144 pages. 

jeudi, mai 06, 2021

Heureux les simples d'esprit, ils verront...

 

"J'ai toujours aimé les êtres originaux, bizarres, chimériques, singuliers. Ils sont pour moi le charme de la vie. (...) Ils ont encore pour me plaire qu'ils sont souvent très bons, bien qu'étant presque toujours très pauvres. N'est-ce pas curieux cet assemblage si fréquent de l'originalité et de la bonté? "
                        Denis Grozdanovitch



Je ne l'avais plus vu depuis un an, fumant sa cigarette emmitouflé dans sa veste d'hiver à la porte de sa maison de repos. Il me reconnaît à l'instant, me dit son plaisir de me revoir, m'interroge sur ma belle-famille à laquelle il est apparenté, aligne les phrases avec une lenteur soignée. En d'autres temps, on aurait dit qu'il était simplet, je le trouve plutôt incroyablement humain. Il ne se trouve aucun interstice entre ce qu'il exprime et ce qu'il pense, aucun calcul, aucun souci de plaire ou de paraître. Étiqueté handicapé mental léger, se pourrait-il que la gentillesse et la chaleur humaine aient comblé les espaces manquants de connaissances? On le quitte à regret, emportant un peu de soleil dans la trousse.



Lu dans:
Denis Grozdanovitch. Petit traité de désinvolture. Seuil. 2005. 227 pages.

lundi, mai 03, 2021

Les petits bistrots

 

"Les petits bistrots
Au pinard fleuri
Nappes à carreaux
Et bifteck garni
Les petits bistrots
Où l'on vient goûter
Devant le perco
Le premier café (..)

Les petits bistrots
Quand j'suis loin d'ici
A Londres à Tokyo
J'en rêve et j'me dis
Que les p'tits bistrots
Qui sont à Paris
J'les r'verrai bientôt
Salut les amis."
            Jean Ferrat.


 

Pas à dire, mais une ville sans ses terrasses et ses badauds savourant une bière au soleil, c'est triste à mourir. Ajoutez-y le marché aux Puces du Jeu de Balle, les fiacres de la Grand-Place, les barques des étangs de la Woluwe, et on a l'image d'un pays en paix. On a hâte de revoir tout cela.


 

Le droit d'être triste

 

"Débarrasse-toi de l'espérance. Et vois choses comme elles sont. »
                    Bhagavad-Gita



Elle était la personne la plus pétillante qui soit, au plan professionnel et dans sa vie. Un an et demi après le début de la pandémie elle n'est plus que cette petite chose grise, ramassée sur elle-même, triste, apeurée par les perspectives d'avenir, et que les conseils à se dépasser ne font qu'enfoncer davantage. Une détresse qui n'ose plus s'exprimer, faute d'être entendue, détruit plus qu'on le pense. Aurait-on oublié qu'un grand malheur n'est jamais une chance, et que la capacité de rebondir n'est pas donnée à tous. On rêve de lieux "ici on peut déposer son chagrin sans honte", où révéler sa faiblesse ne donnera lieu à aucun appel à devenir fort. Laisser à la tristesse le temps de mourir d'elle-même, patiemment comme le sol sèche après la pluie et au désespéré le simple droit de pleurer sans se cacher.




Lu dans :
La Gîta, citée par Jean-Claude Carrière. Fragilité. Odile Jacob. 2007. 284 pages. Extrait p. 107

vendredi, avril 30, 2021

Ne pas oublier de transporter le ciel

 « Je me penchai à nouveau au-dessus du puits et scrutai l'obscurité sans penser à rien de particulier. Je m'étonnai que des ténèbres si profondes pussent exister ici, en plein jour.»

                        Haruki Murakami




Ainsi se passent nos journées, l’œil trop souvent rivé sur le fonds d'un puits aussi profond que sombre, négligeant de lever le regard vers le ciel ensoleillé. L'occasion nous ayant été donnée de visiter ce mercredi à Bozar la très belle exposition consacrée au peintre belge Roger Raveel, on tombe en arrêt devant une de ses dernières compositions "Charrette pour transporter le ciel". Le couvercle en est constitué  d'un miroir reflétant, selon les jours, les nuages tour-à-tour menaçants ou ensoleillés. A la charrette de notre quotidien, n'oublions pas d'ajouter le ciel, le soleil et sa lumière.



Lu dans:
Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort. Trad Corine Atlan avec K. Chesnaux.  Seuil. 2001. 960 pages.
cité par Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.105
Bozar. Roger Raveel, une rétrospective. 18 mars -21 juillet 2021. Présentation  .  Guide du visiteur 


Karretje om de hemel te vervoeren by Roger Raveel on
        artnet

jeudi, avril 29, 2021

Ce temps qui passe vite

 

"Bien sûr il y a le temps qui passe souvent trop vite  (..)
Je parle de mon père, ce monsieur si tranquille
La grisaille de la vie se pose sur les cheveux
Et l'âge qui dessine doucement quelques rides
Pour que les larmes trop lourdes descendent peu à peu
Et rejoignent ce sourire qui camoufle le vide
Ce vide que les enfants ont laissé derrière eux

Je parle de ma mère qui paraissait fragile
Mais seront-ils un jour ces amants presque vieux
Qui refont connaissance quand la maison est vide
Comme s'ils devaient apprendre à revivre tous deux
Leur amour pour chasser la solitude aride
Je parle de leur vie que nous fîmes difficile
Et je les remercie par ces rimes trop modestes
Pour tout ce qu'ils ont su m'apprendre par la tendresse."
                        Marc Barbay. Gratitude.
 
 


Que l'auteur me pardonne si aucune autorisation ne m'a été donnée pour vous partager ses lignes, si éloquentes.


Lu dans:
Marc Barbay. Ensemble vers nulle part. Image de Marc. info@imagedemarc.be. 162 pages. Extrait p.7 

mardi, avril 27, 2021

L'homme qui plantait des vignes

 

"On quitte Paris par le train la tête emplie de stridentes sirènes
— police, Samu —
et déjà les premières vaches dans les champs beuglent.
    Qui croire ? "
                Étienne Faure

 


A cinq minutes de chez nous finit la ville. La route glisse seule, facile, jusqu'à notre bivouac de campagne, balisée de panonceaux feutre sur carton annonçant les œufs du jour, les nouvelles pommes de terre, les fraises du pays, les poulets fermiers et la gueuze Lindemans "portée sur le fruit".  Quand ça bouge, si peu, on devine les moutons laineux, les emblématiques chevaux de trait de la brasserie Palm, et surtout les vaches les plus paisibles qu'il m'ait été donné d'admirer. On a plaisir à s'imaginer dans le cerveau d'une d'elles, du véritable mindfulness avant la lettre, Pink Floyd plein les basses de la voiture, adieu les emmerdes je rumine et la saveur du foin me grise. Encore deux-trois lieues et je retrouverai mon banc, mon feu et bientôt, grâce aux grands enfants pour lesquels "only sky is the limit", les 900 sarments de vigne mis en terre ce weekend avec l'aide de quelques de leurs potes. Ils réécrivent une version XXIème siècle de l'Homme qui plantait des arbres, faisant joyeusement péter la bulle de dix ne craignant ni les clusters covid-19 brésil/inde, ni la maréchaussée. J'en arrive à compter les moutons la nuit, rêvant avec inquiétude du Corona , alors qu'eux ne craignent que le Phylloxéra. A chacun ses épidémies, à chacun ses peurs. Mais, toute crainte bue, que la région du Pajottenland est belle. 



Lu dans:
Étienne Faure. Et puis prendre l'air. Collection Blanche. Gallimard. 2020. 136 pages. Extrait p.111

samedi, avril 24, 2021

Le dernier message des Moaï

 

"Dresser des statues gigantesques aux quatre coins de l’île de Pâques a entraîné, selon le géographe Jared Diamond, l’abattage de tous les arbres de l’île pour servir au transport des Moai [statues], les roulant sur des troncs alignés par de longues cordes de bois. Le déclin et la misère de la civilisation Rapa Nui ont suivi à partir du XVIIe siècle  : plus guère de possibilités de construire une pirogue pour pêcher ni se chauffer, plus aucun oiseau ne venant sur l’île, le cannibalisme se développant pour pallier le manque de nourriture. Que pensait l’homme qui a coupé le dernier arbre? "
                            Charly Delwart



Et si la fascination qu'exerce l'île de Pâques sur nos imaginaires tenait à sa malédiction? Poursuivre un projet démesuré, laisser trace pour l'éternité au prix de sa survie, s'inscrit dans l'histoire des hommes. Comme Babel, Angkor Vat, Babylone et tant d'autres, le destin de l'île de Pâques nous interpelle: quelles leçons en avons-nous tirées? Que pensait l’homme qui a coupé le dernier arbre, et si c'était nous?


 
 
Lu dans:
Charly Delwart. Databiographie. Flammarion. 2019. 336 pages. Extrait p. 131

vendredi, avril 23, 2021

La course seul en tête

 

"Il se levait aux aurores et roulait des heures, avalant les kilomètres avec une frénésie digne des frères Magne. Partant un jour de chez lui, le lendemain du café, il rayonnait dans la région sans trop étudier la carte, préférant les chemins de hasard aux itinéraires planifiés. Il rentrait à la nuit, harassé, crotté, l’œil brillant. […]  Juel cherchait les pentes et les descendait à toute allure, au risque de se rompre les os. Il adorait ça, de même qu’il aimait rouler sous les grêlons ou dans la nuit noire. Chaque journée lui offrait un ou deux instants de transe complète, les atteindre était son objectif secret. Pour Juel, il s’agit bien de cela finalement : arracher à la vie des moments extraordinaires. "
                            Thomas Lavachery


 
Lu dans:
Thomas Lavachery. Le cercle. Esperluète éditions. 2021. 64 pages.

jeudi, avril 22, 2021

Monet chez soi

 

"Vois ce miracle
car c'est bien le dernier
qui s'offre encore à nous
sans avoir à l'appeler
vois ce miracle
qui devait arriver
c'est la première chance
la seule de l'année
le printemps le printemps
et mon cœur et ton cœur
sont repeints au vin blanc."
                    Jacques Brel


Comment raconter le printemps mieux que par la fenêtre de Lucie? A chacun ses trésors, mais vieillir avec un paysage pareil n'est plus dépérir. Je suspend l'auscultation un moment, ébloui par le cerisier du Japon dont la floraison inonde la baie vitrée. Comment raconter les fleurs - agates roses, diamants blancs, pépites d'or - et les verts tendres des jeunes feuilles qui succèdent soudain au noir et blanc des branches d'hiver? Le regard se promène, bondit de buisson en bosquet, enchanté et rêveur devant cette nature qui resplendit dans son renouveau. De la cime au sol jonché de pétales soyeuses, ce printemps qui explose invite la palette du peintre à faire chanter les couleurs. Il y a quinze ans que Lucie a rangé ses valises au vestiaire, troquant les paysages lointains pour un superbe appartement de la banlieue verte de Bruxelles. Les billets d'avion ont été remplacés par les longues flâneries du regard dans le sillage des oiseaux et le souvenir des tables d'hôtes sur la terrasse qui reviendront, c'est sûr. Les rayons du soleil couchant donnent à sa vie un éclairage pointilliste dont elle se plaît à souligner la valeur symbolique: "je revis avec le paysage, et c'est doux." Elle prend congé de la vie sans se presser, avec de bonnes manières, soucieuse de n'importuner personne, le printemps invite à la patience.


mercredi, avril 21, 2021

Transcendance

 

"Un jour, j'ai assisté à la messe de Pâques d'un monastère copte dans le désert en Égypte : trois heures de beauté hors de ce monde. À une autre occasion : à un mariage russe orthodoxe à Saint-Pétersbourg. Et bien entendu à toutes ces célébrations au Congo, magnifiques, exubérantes, interminables. (..) En automne, l'an dernier, j'ai reçu une invitation à venir parler de mon travail à l'abbaye d'Orval. Après ma conférence, j'ai pu les accompagner à leur prière du soir. Dans l'église Art déco gagnée par la pénombre, une poignée d'hommes en habit sombre ont chanté le Salve Regina, pour clore la journée. Dehors s'étendaient les bois froids. Les moines se sont tournés vers le vitrail éclairé en hauteur dans l'église. Je ne voyais que leurs dos, leurs dos dont les épaules se voûtaient après chaque ligne du chant grégorien pour une nouvelle inspiration. Et j'étais là debout, athée, réconforté par de vieux mots, de vieux gestes et tant de beauté." 
                        David Van Reybrouck




Comment nommer cette dilatation de l'être plongé dans l'unicité d'un moment vécu, le début ou la fin d'une histoire personnelle, le sentiment aigu d'être en vie et de bénéficier d'une beauté qui transcende les générations. Cette beauté  "qui rayonne en façade et en intérieur des bâtiments et monuments, y compris les lieux de culte, cathédrales, temples, synagogues, mosquées; elle est dans les sculptures de places publiques, les musées, sous les porches, dans les cours et jardins. Elle est à portée de regard si la vie rude laisse le temps de lever les yeux, de faire place à la légèreté ne serait ce que quelques brèves minutes chaque jour (*).
 

  

Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 120-121
(*) Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp.68-69 

mardi, avril 20, 2021

Le tueur est derrière la porte

"L'exploration des humains et des mondes  profondément altérés n'est pas une tâche qui saurait être menée à bien dans un cabinet de consultation ou un bureau. Le neurologue français François Lhermitte l'a si bien compris qu'il ne se contente pas d'observer ses patients à la clinique: il veille, autant que faire se peut, à partager leur vie au maximum en leur rendant visite chez eux, en les emmenant au théâtre ou au cinéma ou en les promenant dans sa voiture. Sa conduite est donc similaire - ou l'était - à celle des médecins généralistes. Mon père répugnant à prendre sa retraite en dépit de ses quatre-vingt-dix ans, nous lui dîmes un jour:  « Au moins, renonce aux visites à domicile », et il nous répliqua: «Non, au contraire, je les garde - je vais tout laisser tomber, sauf ces visites! » 
                    Oliver Sackx

 

Maman a de nouveau mal à la tête, François a encore vomi. Et le petit frère itou. Plaintes fatigantes à force d'avoir été entendues, suscitant en cabinet de nombreuses hypothèses. Un soir d'hiver verglacé, on pousse la porte de la maison où la famille s'abrite du froid, petites laines, poêle à pétrole, serrés les uns contre les autres, le chien sur les genoux. Après dix minutes, c'est le médecin qui a la tête lourde et un léger vertige, le monoxyde de carbone n'épargne pas la Faculté. Les meilleurs traités de médecine devraient s'ouvrir sur une même exergue: poussez la porte des familles dont on ne trouve pas la maladie.


 
Lu dans:
Oliver Sackx. Un anthropologue sur Mars. Seuil . 1996 460 pages.

dimanche, avril 18, 2021

P'tit déj soleil

 

"La matinée se lève
Toi debout, il est temps /
Attends encore, attends
J’ai pas fini mon rêve /
Le soleil nous inonde
Regarde-moi ce bleu /
Attends encore un peu
Je refaisais le monde." 
            Jean Ferrat. La matinée
 
 

Y a des jours ainsi, où on dépose subrepticement sur le set du petit-déj quelque chose d'inattendu, de simplement beau, qui fasse du bien pour la journée. Comme un rêve qui se prolonge dans le pain grillé, le miel, le café chaud et nous rappelle que chaque jour est à prendre.


samedi, avril 17, 2021

Quel héros serais-je?

 

"Un matin de 1937, sur le front de la guerre d'Espagne (..) George Orwell voit surgir une silhouette. Après avoir bondi des tranchées ennemies, un messager s'est retrouvé là, en ligne de mire, totalement à découvert. Le voici maintenant qui se met à courir... en retenant des deux mains son pantalon. Orwell baisse son arme. (..) Cet être qui cavale à demi-nu, c'est de toute évidence un semblable, un homme comme vous, et vous n'avez aucune envie de lui tirer dessus. Vous pouvez combattre quelqu'un, détester ses idées, pour autant vous n'avez pas le droit de ridiculiser son corps.  «Des êtres humains essayaient de se comporter en humains », lit-on dès les premières pages de son magnifique témoignage sur la guerre d'Espagne, Hommage à la Catalogne."
                    George Orwell, cité par Jean Birnbaum.


 
 
Autre conflit, autre regard, la "parade des vaincus" de 60.000 soldats de la Wehrmacht à la fin de la seconde guerre mondiale. Obligés de défiler dans les rues de Moscou, gradés en tête, affamés que l'on gave auparavant d'une soupe aux choux grasse afin d'ajouter à la débâcle militaire une humiliante débâcle intestinale, sous les quolibets d'une foule réjouie.  Question sans réponse: quelle aurait été ma propre attitude, placés dans ces deux situations, perdu dans une tranchée en Catalogne la peur au ventre et un fusil à la main, ou dans la foule revancharde de l'après-guerre? Incertitude qui rend modeste quand on parle de courage.



Lu dans:
George Orwell. Retour sur la guerre d'Espagne. Œuvres. Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade 2020. 1664 pages. Extrait p. 1274
Jean Birnbaum. Le courage de la nuance. Seuil. 2021. 140 pages. Extrait p. 85-86

vendredi, avril 16, 2021

Rêveries à Angkor Thom

 

"Il y a de ces moments et de ces lieux où l'harmonie
des choses nous fait croire que nous résoudrons
l'insoluble de nos vies.
        Robert Mallet. Angkor Thom
 


A Angkor Thom, cité royale, subsistent les ruines du palais, de temples, de terrasses et de douves, envahies par la forêt. Les arbres noueux y disloquent les colonnes de pierre élevées pour l'éternité. Sur le sol de robustes pierres taillées, et de jeunes pousses fragiles. A qui appartient l'avenir? 



Lu dans:
Robert Mallet. Quand le miroir s'étonne. Gallimard. 1974. 128 pages.

jeudi, avril 15, 2021

La quête du père

 

"J'allumai la lumière et sortis ses lettres. Je me rappelai son unique visite, le ballon de basket qu'il m'avait offert et la leçon de danse qu'il m'avait donnée. Et je compris, peut-être pour la première fois, que même en son absence son image forte m'avait procuré un rempart  contre lequel je pouvais m'appuyer pour grandir, un modèle à égaler, ou à décevoir. Je m'avançai jusqu'à la fenêtre et je regardai la vie à l'extérieur, j'écoutai les premiers bruits du matin, le grondement du ramassage des ordures, les pas dans l'appartement voisin. Je me dis qu'il fallait que je parte à sa recherche, et que je reparle avec lui."  
                    Barack Obama


La quête du père, à laquelle le président Obama consacra un livre émouvant, repose l'éternelle question de la transmission et du besoin de racines fussent-elles réduites au minimum, cet "ultime rempart contre lequel on s'appuie pour grandir, à égaler ou à décevoir". La semaine passée, pour faire net j'égrappai quelques raisins de leur rafle desséchée qui m'apparaissait bien inutile. Le lendemain les raisins étaient fripés et desséchés à leur tour. L'image du père Obama resurgit aussitôt.
 

Lu dans:
Barack Obama. Les rêves de mon père. Presses de la Cité. 2008. 446 pages.

mercredi, avril 14, 2021

La friterie du Miroir

 

"Je lui ai demandé depuis combien de temps elle faisait ce travail. Plus de trente ans déjà. Si elle était souvent ici. Sept jours sur sept. Si les journées étaient longues. De onze heures à vingt-trois heures. S'il lui arrivait de prendre des vacances. Jamais, sauf trois semaines en janvier. Elle allait sûrement au soleil. Non, voir sa mère dans le Nord de l'Allemagne. Et elle m'a parlé de sa mère, de ses trois enfants et de son mari qui faisaient les courses, de leur premier petit-enfant qui était né cette année. "Mais je ne l'ai vu qu'une seule fois." Et tandis qu'elle parlait, avec enthousiasme, émerveillement, lebendig, je me suis mis à compter et à évaluer. Je le fais très rarement. Un triangle. Quatre mètres sur quatre. La moitié de seize mètres carrés. Quarante plats. Quarante boissons. Trois plaques de cuisson. Deux friteuses. Deux micro-ondes. Une seule rôtissoire pour quatre poulets. Deux euros vingt la saucisse au curry. Pendant trente ans. Douze heures par jour. Le résultat de tous mes calculs était le suivant: un sentiment de honte, de grande honte. Avec mes entretiens à Paris, ma résidence à Berlin, mon appartement à Bruxelles, mon éditeur à Amsterdam. Moi qui à longueur de journée lisais des articles en ligne, pendant qu'elle relevait son store roulant puis l'abaissait douze heures plus tard. Tu devrais être mort de honte, mon gars. Regarde-la. Regarde-la vraiment. (..)  "La plupart des gens sont convenables" : voilà mon mot d'ordre depuis des années. Il faut éviter de les mettre dans un panier de gens déplorables, ou parmi les inconvenants, comme l'ont fait Hillary Clinton et Martin Schulz au printemps de 2016." 
                    David Van Reybrouck. Ode à l'écoute


Je n'ai pas honte, mais soudain son visage me revient, de fort loin. Vieille avant d'être âgée, quand elle était malade je devais passer chez elle au Bon Air tôt le matin, pour qu'elle puisse ouvrir sa friterie du Miroir, place Reine Astrid, à 11 heures. Antibiotiques obligés, il fallait guérir vite, et sûr. Exigences de patronne qui faisait de moi son obligé, mais aurais-je échangé ma vie contre la sienne? Le matin ça sentait l'eau de Cologne, le soir la graisse de frites. Elle nous prêta pour des vacances en Bretagne une remorque de camping, que je découvris, repeinte de la veille, devant ma porte le jour du départ. Nous reliait l'estime tacite et réciproque des gens qui travaillent beaucoup, trop sans doute, et écoutent à longueur de vie les récits multiples qu'on s'échange en commandant une frite sauce andalouse ou en décrivant la migraine conjugale du samedi. Elle s'en est allée proposer des fricadelles au bon dieu bien avant l'âge de la retraite, sa friterie à Jette ouvre chaque jour à onze heures.


Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 172, 173

mardi, avril 13, 2021

Ode à l'échec

 

"Êtes-vous obligés maintenant de réussir? Absolument pas. Vous recevez cette bourse pour vous permettre d'échouer, pour vous permettre de mordre la poussière. Il est plus noble de revenir d'une expédition ratée dans l'Himalaya que de regarder assis chez soi un documentaire sur l'Himalaya".  
                    David Van Reybrouck. Ode à l'échec



Issu d'une adresse à des lauréats d'une bourse prestigieuse, à qui fut délivré le message usuel  "demain commence le vrai travail, où chacun de vous va devoir faire ses preuves", ou le succès qui met la pression.  Oser l'échec est pourtant également une bonne école, comme le soutient Van Reybrouck. 

 
 

Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait p 103

lundi, avril 12, 2021

Au musée des Relations brisées

 

"L'amour s'est évanoui, le passé demeure. (..) Parfois des vies convergent, puis parfois elles divergent. Ce n'est pas parce qu'une relation prend fin que l'amitié cesse. Il y a, à Zagreb, un musée des Relations brisées, sans doute le musée le plus émouvant de toute l'Europe. Il a été fondé par un couple d'artistes qui s'est séparé. Que faire de nos affaires communes? se sont-ils dit. Allez, au lieu de partager douloureusement les CD et les livres, de les traîner avec nous comme une plaie toujours béante, nous allons tout simplement les exposer, en souvenir du temps que nous avons passé ensemble. L'idée a tellement plu que d'autres couples ont commencé à envoyer des objets après leur rupture. Une cassette, un pull, une carte d'embarquement, une paire de menottes roses et même une hache. Cette collection qui ne cesse de croître est d'une beauté à fendre le cœur."
                        David Van Reybrouck. Ode à l'ex.




A qui appartiennent les moments de bonheur partagé, quand une vie compte plusieurs vies?  Au contraire de la souffrance qui se porte seule, le souvenir heureux garde un parfum de partage et n'est guère transposable. Venise, Pâques 2006, avec M. n'est pas soluble dans Venise, été 2020 avec P.  Le musée des Relations brisées de Zagreb l'a bien compris.



Lu dans:
David Van Reybrouck. Odes. Trad. Isabelle Rosselin. Actes Sud. 2021. 260 pages. Extrait pp 8-10

vendredi, avril 09, 2021

Ma ville ma vie

 

"N’oubliez pas         la ville n’est pas
bâtie de murs         mais de mains d’hommes
n’oubliez pas     n’oubliez pas
le bruit des métiers
l’odeur du soleil
la fenêtre ouverte
sur le point du jour
les regards humains
les voix et les mains
les marchands de livres
aux enseignes peintes
le violon des rues
le vin du printemps
la fête du peuple
et l’accordéon

N’oubliez pas     la ville n’a pas
un centre         elle a un cœur battant
n’oubliez pas     n’oubliez pas
le jardin public
la terrasse fraîche
le nez des enfants
dans la menthe à l’eau
et tous ces humains
aux routes croisées
tissant des filets
d’espoirs et de rages (..)

N’oubliez pas         la ville n’est pas
de fer     de pierre     elle est vivante
n’oubliez pas n’oubliez pas." 
                    Henri Gougaud
 
 


J'ai pour ma ville une affection qui de tout temps a intrigué mon amie Cécile, qui me partage ce texte. De Bruxelles je connais pourtant les verrues, les ridules, les pattes d'oie, le double menton, les varices aux jambes molles, tout ce qu'on dissimule et retend pour donner un visage présentable à une maîtresse  qui vieillit mal. Elle parle toutes les langues, et en a oublié la sienne, ses porches offrent des abris à ceux qui n'en ont pas, c'est le souk et le Bronx qui convolent, avec de soudains éclairs de beauté quand le soleil caresse les façades, les terrasses, les parcs que chantait Brel avant les Marquises. Un soir de jury terminé tard, caniculaire, je me souviens avoir perdu le contrôle de ma moto sur la petite Ceinture et m'être retrouvé à minuit sur la Grand-Place, puis à de Brouckère et enfin aux Halles Saint-Géry, badaud parmi les noctambules fêtant l'été revenu, trompant un court moment un quotidien sévère pour une bouffée bohème. François Hollande chez Julie Gayet en quelque sorte, mais sans les paparazzi. "La ville n’est pas / de fer et de pierre / elle est vivante / n’oubliez pas n’oubliez pas." 


Billet du matin amoureux

"Je voudrais que tu sois là
que tu frappes à la porte
et tu me dirais c'est moi
devine ce que j'apporte
et tu m'apporterais toi."
         Boris Vian 



Le What's App du matin recèle une surprise, petit billet amoureux d'un de nos beaux-enfants pour un anniversaire. Alors pour ne pas rester en rade, on recopie Boris Vian, un joli texte de déclaration qui ne déparera pas votre boîte-mail de ce jour.



Lu dans :
Boris Vian. Berceuse pour les ours qui ne sont pas là. 1951 

mardi, avril 06, 2021

Un oisillon porteur de rêve

Purgeant sa peine de vingt ans, dans un camp à l'est de la Sibérie, il coupait de gros troncs de mélèzes et de bouleaux, au fin fond de la taïga, armé comme tous ses camarades d'une scie et d'une hache. La chute d'un arbre fit tomber un nid d'oiseau où, au milieu d'une bouillie d’œufs éclatés, un seul se trouvait intact. Il le ramassa et en rentrant dans sa baraque, le montra à ses codétenus. Le rêve un peu fou de couver cet œuf miraculeusement épargné les enflamma. À tour de rôle, pour ne pas l'écraser, ils le portèrent sous l'aisselle et la nuit ces « couveurs » attachaient un bras à leur poitrine, évitant ainsi un faux mouvement. Quelque temps plus tard, un oisillon en sortit et fut nourri du pain mâchouillé puis de grains ramassés dans la forêt. Un jour, il vola - d'abord, d'un grabat à l'autre, puis à travers la baraque et enfin, s'échappant dehors, il dépassa les lignes des barbelés et le surplomb sinistre des miradors, se perdant dans l'éblouissement bleu au-dessus de la taïga...
L'homme au nez balafré murmura la fin de son récit : "Je me dis parfois que c'était peut-être ça, la seule vraie victoire de ma vie."
                        Andréï Makine


 

Il n'est de mur de prison assez haut, de barbelé assez dense pour empêcher l'évasion d'un oisillon miraculeusement sauvé du désastre par le rêve d'un détenu de s'en évader lui aussi un jour .  De tous les papillons multicolores issus de la boîte de Pandore, le dernier à s'envoler se nommait l'espérance. 



Lu dans :
Andréï Makine. L'ami arménien. Grasset. 2021. 216 pages.

vendredi, avril 02, 2021

Sous les œufs la plage

 

"Nous  aurons beaucoup   ri   nous  deux ensemble
ri sans autre raison qu'avoir raison de rire
Légères  cloches rieuses des dimanches  de la vie
étincelles de sagesse   savoir modeste qui va pieds nus
entre  musique et carillon   entre tendresse et
dérision    entre pitié et ironie . "  
                            Claude Roy   (Le Haut Bout, 15 avril 1983)



Pâques, des cloches, des œufs et des rires. La ligne que trace la mer sur l'horizon, ce soleil qui hésite, les dunes glissades et escalades, ce cornet à deux boules, ce maillot qui gratte, nous fûmes ces gosses qui pour un jour de plage auraient subi toutes les attentes dans les gares et sur la digue. Il est de bon ton aujourd'hui de les moquer, d'en faire des inciviques mettant la vie des autres en danger, de jouer aux conseilleurs, de les dissuader de bénéficier des délices que procure un peu de sable chaud et de rêve. Me souvenant de ma capacité de rire, bien émoussée, et celle d'imaginer un avenir aussi vaste que le ciel sans limite, je n'ironiserai pas devant ces pauvres foules patientant en rang serré en attendant le train. A toute détresse laisser une issue, une fissure infime qui laisse imaginer comment ce sera quand tout ce chaos se terminera.


 

Lu dans :
Claude Roy. A la lisière du temps. La pluie en rêve. NRF Gallimard. 208 pages. Extrait p.89

jeudi, avril 01, 2021

 

"On connaissait les raisins sans pépins, mieux encore: deux tonnes de poissons sans arêtes seront déversés ce jour dans la Semois à Vresse. Si l'expérience est concluante, elle sera reproduite dans l'Amblève l'année prochaine à la même date."  
                           Communiqué de Presse Agence Belga


 

lundi, mars 29, 2021

Une fête de vaccins

 

"Tu marches
tête baissée
pour éviter les flaques d'eau
et tu rencontres des morceaux
de ciel." 
            Robert Mallet



Petit bonheur inattendu à la consultation cet après-midi, le récit de cette institutrice retraitée depuis une vingtaine d'années qui s'est présentée hier au centre de vaccination du Sporting d'Anderlecht pour bénéficier de sa première dose anti-Covid, qu'elle redoute. Un AstraZeneka docteur, le pire. Le chauffeur bénévole réservé pour la circonstance s'avère être un ancien voisin, qui la reconnaît et la complimente. Elle marque le pas à la porte des prestigieux salons du RSCA, fierté des Anderlechtois, trop heureuse de pouvoir y pénétrer - une fois dans sa vie - en invitée de marque. Le steward de service est un de ses anciens élèves, qui lui fait la fête. L'infirmière à la table des vaccins la reconnaît à son tour et lui récite un quatrain familier revenu en mémoire, celui qu'elle affectionnait plus que tout autre. "J’ai rencontré trois escargots / qui s’en allaient cartable au dos / et dans le pré trois limaçons / qui disaient par cœur leur leçon." On la pique, on la choie, on la remercie d'être venue, le chauffeur l'attend. L'épreuve tant redoutée est devenue conte de fées, dont elle fut la Reine. Elle attend la deuxième dose avec impatience.

 

Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.47
Maurice Carême. Trois escargots. 

Jour de grève

 

"Quand on appuie sur le bouton pause d'une machine, elle s'éteint. Sur celui d'un être humain, il s'allume. Il se met à réfléchir, à reconsidérer ses hypothèses, à envisager d'autres solutions. Surtout, il renoue avec ses convictions les plus profondes. Alors, il peut explorer de meilleures pistes."
                   Dov Seidman
 


Ce lundi est jour de grève. Embouteillages du matin, métro et trains incertains, collaborateurs, amis, patients arrivant parfois avec dix, quinze, voire vingt minutes de retard. Essoufflés, se confondant en excuses, et si ce jour on décidait de s'en ficher royalement. «Mais non, je vous en prie, ne vous excusez pas. Au contraire, merci d'être en retard! » Moment choisi pour découvrir un espace précieux, quelques minutes de liberté pour penser, écouter la radio, observer le spectacle des allées et venues dans la rue. A relier des idées qui se croisent sans s'interpénétrer. Vraiment, inutile de vous excuser, c'est moi qui vous remercie.


 
Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait pp. 8-10

samedi, mars 27, 2021

Heure d'été

 

"L'échec est une situation qui n'a pas encore tourné à votre avantage."
                    Edwin Land (1909-1991)

 
 

Je vous souhaite un bon weekend, et un bon passage à l'heure d'été. Revoici les longues soirées.

 


Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.301

jeudi, mars 25, 2021

Un héron qui vous veut du bien

 

"Mauvaise herbe, dit l'homme
mauvais homme, dit l'herbe
chaque sève a raison
et tort
de se croire la bonne."
                Robert Mallet



"Tu me tues", dit le poisson. "Je te sauve de la noyade", dit le héron. Que de fois aurai-je sauvé un patient de la maladie, mais précipité sa mort en le retirant de son étang familier? Leur souvenir me hante parfois le soir, rendant chaque décision médicale plus difficile. Prendre soin et soigner peuvent se révéler antinomiques.



Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.15

Rinascerò

 

"Grâce aux terres profondes
on sait la bonne source
quand tout est sécheresse,
ainsi de l'amitié

Merci d'avoir donné
la sève des tendresses
au vieil arbre écorché."

                Robert Mallet. À l'amie des mauvais jours



Oufti, ça reconfine grave, en français, en allemand, en italien, en espagnol et ça rouscaille dans toutes les langues. Surfant ce soir sur les journaux télévisés j'ai guetté en vain le moindre commentaire positif s'inspirant du "Het komt wel goed, promis!" partagé il y a quelques mois par Béatrice Delvaux et Anne Teresa De Keersmaeker, la chorégraphe belge qui terminait le tour de ce qu’elle trouvait beau, fort et émouvant  par un « Het komt wel goed, tout ira bien ». Me revint soudain le souvenir des casseroles et des chants aux fenêtres à 20h, des dessins colorés "courage Papy" de mes petits-enfants, des prolifiques "Jerusalema dance challenges", des cartoons plein d'humour sur FaceBook et WhatsApp. Tout cela n'aurait-il été qu'un rêve ?  C'est pire que les taupes dans le jardin, les galeries sont désormais dans nos têtes, creusant les tranchées d'une guerre sans fin où on cherche en vain les héros. Et si le courage était de résister à pareil concert de plaintes ne débouchant sur rien, de n'être qu'une modeste source dans la sécheresse, redonnant une parole d'espoir au vieil arbre écorché, de lui redonner l'envie de chanter l'inoubliable "Rinascerò Rinascerai" des ruelles italiennes du printemps 2020 / Je vais renaître / Vous allez renaître / Quand tout sera terminé / Nous reverrons les étoiles/ La tempête qui souffle / Nous pliera mais ne nous brisera pas. Il y aura une fin à toute cette morosité, alors autant l'amorcer dès maintenant.



Lu dans:
Jacques Charpentreau. L'Amitié des poètes: 160 poèmes inédits. Ed. Fleurs d'encre. 2015

mercredi, mars 24, 2021

Sagesse de la bulle

"La  bulle de savon
tout  le possible atteint
tout  le parfait vécu
dès le souffle qui veut

Rien de  plus rond, plus lisse
mieux clos
mieux  irisé, plus céleste
mieux réel
 
Rien  de mieux
pour dire
soudain
sans bruit
que  tout
n'est plus rien.     "
            Robert Mallet 

 



Lu dans:
Robert Mallet. L'ombre chaude. Gallimard. NRF. 1984. 110 pages. Extrait p.27

lundi, mars 22, 2021

Ce qui fait chanter la source

 

"Ce n'est pas une voix (..), ce n'est pas une parole, ce n'est pas de la poésie, c’est de l’eau qui bouscule les pierres, et j'y aurai trempé mes mains. Il ne faut ni orner, ni troubler, ni freiner ce cours. (..) Ce n'est pas seulement de l’eau qui dévale de ces montagnes. N'est-ce pas cela que j’ai cru comprendre ailleurs a propos d'une combe, d'un verger, d'une prairie, quand, les traversant, je me laissais traverser par eux ? Le torrent parle, si l'on veut, mais avec sa voix à lui : le bruit de l’eau.  Serait-ce donc que, sans m'en être avisé jusqu'ici (..), je cherche à dire l'intérieur de ce bruit, de cette course ? L'invisible, en ces eaux, par quoi elles touchent ce que j'aurais en moi d'invisible ? »
                        Philippe Jaccottet.

 
 
   
Un jour, on part à la recherche des sources d'un fleuve, la Loire par exemple. On découvre que rares sont les fleuves dont la source est unique, mais que comme nos vies leur naissance procède de plusieurs origines enfouies qui cheminent secrètement avant de confluer à l'air libre vers l'océan. Nos yeux scrutent l'endroit d'où sourd ce ruissellement d'une infinie modestie, notre ouïe recueille ce chant de l'herbe sur les cailloux, on s'y rafraîchit le visage et les lèvres, laissant surgir en nous des images de châteaux, d'îles boisées, de bancs de sable, de vols de hérons ou de la paisible avancée des bateliers. Nos oreilles entendent au loin le chant des vagues quand le fleuve se fondra dans la mer, notre langue s'abandonne à imaginer la fraîcheur d'un cabernet-d'anjou et sa tarte aux fraises succédant à un foie-gras mi-cuit. Notre imaginaire fait chanter les sources.



Lu dans:
Philippe Jaccottet. Au col de L’arche in Œuvres. La Pléiade. 2014. 1728 pages. Extrait p. 853.

Le sablier de la vie

 

"Très loin sous la peau
la charrue de l'âge creuse."
                Lionel Ray




Jour anniversaire, je le félicite pour sa forme au terme de tant d'années. Il arrondit les sourcils, esquisse un mouvement d'épaule et cite Cioran: "Encore un an de moins".




Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 128 pages. Extrait p. 90.

samedi, mars 20, 2021

Equinoxe de printemps

 

"Il y a sûrement une porte
mais il faudrait la trouver
une porte dans le ciel gris qui ouvrirait sur le bleu
un pan de béton blême qui ouvrirait sur un pré
Ici c'est l'hiver mais une fois la porte ouverte
on entrerait dans l'été
Ici c'est gris étouffé cendres serrées et murailles closes
mais si on parvenait à ouvrir la porte
un plein soleil de coquelicots
d'herbe fraîche et de campanules
vous rirait au nez
Si on trouvait la porte
qui se cache dans les corridors
on aurait de nouveau la vie devant soi
avec le soleil retrouvé
la permission de tout recommencer."
        Claude Roy. Rêverie devant une oeuvre de Maria Helena Vieira de Silva (Mémoire)



C'est une fresque vaste en noir et blanc, qui font comme un gris. En haut à gauche, un carré d'une éclatante blancheur fait rêver au printemps, à tout ce qui revit, se met en route, naît, réchauffe, appelle au large. C'est le port d'où partent les bateaux, les escaliers de Puy-en-Velay d'où s'élancent les pèlerins, le nid que quittent les oisillons. J'ai toujours eu une tendresse particulière pour l'équinoxe de printemps, où le jour égale la nuit, et où toute vie reprend.

 



Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. NRF Gallimard. 1993. 270 pages. Extrait pp. 248-249 

vendredi, mars 19, 2021

Un monde confiné

 

" Ici encore, l'expérience du confinement, qui aura été philosophique à bien des égards, a permis d'ouvrir les yeux et de regarder autrement nos vies. D'être assigné à domicile et de ne pouvoir se contenter que de quelques kilomètres quotidiens de dégourdissement dans le quartier, a été en effet, pour une grande partie de nos aïeux, l'expérience la plus commune. Le village voisin n'existait que pour les rares écoliers, travailleurs ou marchands nomades qui devaient s'y rendre. Pour les autres, l'idée de circonscription géographique était à prendre au pied de la lettre : une sorte de cercle invisible délimitait le champ du possible, dans lequel n'entraient que les familiers, les nouvelles et les rumeurs. Rien d'autre ne pénétrait dans l'exiguïté de ce monde qui n'était cependant pas sans une richesse immense." 
                        Pascal Chabot

 
 
Confinement saison 3 pour près d’un tiers des Français : le gouvernement impose à l’Ile-de-France, aux Hauts-de-France et à trois autres départements de fortes restrictions. De nombreux TGV depuis Paris vers d’autres grandes villes françaises affichent complet. Un afflux de Parisiens vers la Bretagne ce vendredi, Brest, Vanne, Quimper ou encore Saint-Malo. D'où vient-il que ce qui fut durant toute une vie la "vie normale" pour nos grands-parents soit aujourd'hui devenu insupportable ?

 

Lu dans:
Pascal Chabot. Avoir le temps. Essai de chronosophie. PUF. 2021. 212 pages. Extrait p. 104

mercredi, mars 17, 2021

La mésange de Verdun

 

"Un obus vient d'éclater à quelques mètres de notre tranchée. La terre et la boue ont à peine fini de retomber qu'une mésange charbonnière entonne un chant d'amour de quelque invisible buisson."
            Jacques Delamain. Journal. Verdun.



"Lorsqu'un éditeur me confia la direction d'une collection sur la nature, mon premier soin fut de rééditer un ouvrage introuvable qui avait fait le bonheur de mon adolescence : Pourquoi les oiseaux chantent, de Jacques Delamain. Soucieux d'ajouter à l'ouvrage un texte inédit ou oublié, je publiais donc à sa suite des extraits du journal tenu par l'auteur pendant la Première Guerre mondiale et notamment les pages consacrées à Verdun. Lecture surprenante, stupéfiante : au coeur du plus infernal des vacarmes et de la plus affreuse des tueries, au milieu du bruit des obus et de l'éclatement des bombes, l'auteur n'avait qu'un souci en tête : écouter et identifier le chant des oiseaux ! Car les oiseaux, ceux du moins qui se trouvaient survivre, continuaient de chanter imperturbablement entre deux attaques de bombes !

J'ai souvent repensé à ce livre et à ses anecdotes sur la guerre et les oiseaux, à l'enseignement implicite, inconscient même, qu'il nous donne : ne jamais abdiquer, surtout quand se déchaînent les haines, les guerres et les horreurs en tous genres, ne jamais abdiquer le goût et le désir du monde, même s'ils s'expriment sous des formes futiles en apparence. Mais les renforcer et prendre appui sur eux au cœur de la tourmente. Au sein de la pire détresse, ne renoncez jamais au chant d'un seul oiseau. Ce serait renoncer à vous-même. Notre monde regorge de technocrates et de politologues. Mais c'est d'ornithologues dont nous avons besoin. " (Jacques Lacarrière. Quand les oiseaux chantent.)
 


Lu dans:
Jacques Lacarrière. Le géographe des brindilles. Hozhoni. 2018. 283 pages. Extrait p. 207-208
Jacques Delamain. Pourquoi les oiseaux chantent. Equateurs Parallèles. 2011. 204 pages

mardi, mars 16, 2021

En attendant la corde

 

"Je suis François, cela me pèse
Né à Paris près de Pontoise
Et de la corde d'une toise
Mon cou saura c'que mon cul pèse."

                François Villon. Quatrain.


Emprisonné, fatigué de vivre et fataliste, François Villon attend son exécution par pendaison et s'adresse à la postérité avec un étonnant sens de la dérision qui rend légères les petites misères d'une journée. 

 

dimanche, mars 14, 2021

Quatre bouts de bois

 

"Laissez entrer en vous la lumière
faites-lui toute la place
et puis ouvrez les fenêtres
de votre regard sur le monde
il s'éclairera."
                Inspiré de l'avis de décès d'un poète



Il est des êtres lumineux, des Auvergnats dont le foyer accueillant réchauffe le cœur. Me revient en mémoire ce chant qui parlait d'amitié, "comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne / il se peut qu’à mon tour je ne sois plus personne / alors un jour, peut-être, viendrai-je chez toi / chauffer mon cœur à ton bois (F. Hardy)."  Qui ne rêve d'être l'ami qui vient, ou mieux encore celui qui l'accueille.

  

samedi, mars 13, 2021

Je vous écris de loin

 

"Quand on ne voit plus ses amis
peu importe qu'ils soient loin ou près
Si la vie ne nous séparait pas
comment saurait-on qui on aime ?
Le vent d'automne vient puis s'en va
les souvenirs ne s'effacent pas."
               Su Dongpo (蘇軾) (1037-1101)
 


Un an de confinement, si on s'écrivait? Lettre qui pourrait s'inspirer de ce court texte de Su Dongpo, venu du fond des âges et de l'autre versant de la Terre. Il garde toute son actualité.


 
Lu dans:
Su Dongpo 1037-1101, repris par Claude Roy dans L'ami qui venait de l'An Mil. Gallimard. Coll. L'Un et l'Autre. 1994. 176 pages.  Extrait p.159

jeudi, mars 11, 2021

Rêverie

 

"Que je voudrais         ton bras appuyé sur le mien
m’en aller lentement par un parc ancien (..)
Nous irions pas à pas     savourant l’heure brève
après tant d’amoureux nous ferions le beau rêve
dont les hommes toujours ont bercé leur ennui
la nuit d’été viendrait     la tiède et calme nuit
et nos cœurs sentiraient devant son grand mystère
à quel point     quand on aime     il est doux de se taire."
                        Fernand Severin


Lu dans :
Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Pauline Cremers. Piqués des vers. 300 coups de cœur poétiques. Espace Nord. 2014. 410 pages.

Savoir-vivre d'ici et de là

 

«Au Japon, les meilleures pièces se trouvent à l’arrière de la maison, on se sèche après le bain avec une serviette humide, on quitte ses souliers et non pas son chapeau en entrant, on monte à cheval du côté droit, les clefs tournent dans un autre sens que chez nous, les menuisiers ne poussent pas le rabot, mais le tirent à eux, on compte sur ses doigts en commençant par l’auriculaire et en les repliant sur la paume de la main au lieu de les étendre, les livres commencent à ce que nous nommons la fin, les notes sont placées en haut des pages et le mot fin se trouve où nous mettons le titre.»
                        Corinne Atlan. Les bizarreries de la vie japonaise 



Je découvre quasi au même moment ces codes de la société japonaise et ceux de Buckingham Palace. C'est amusant. "L’organisation de la table illustre par exemple la différence des habitudes entre les deux rives de l’Atlantique. Dans les grandes demeures style « Downtown Abbey », le sel et la moutarde sont par exemple posés au centre de l’assiette principale. Les verres sont à droite (de même que les serviettes), le plus grand venant en premier, les autres se suivant dans l’ordre où les vins sont servis. Les cuillères sont toujours rondes. Quand le repas est terminé, on doit poser ses couverts à « six heures trente », signe que l’on peut desservir. Il faut rester raide comme un « I » sur le siège, les coudes serrés le long du corps et les convives gardent toujours la main sous la table. Le protocole veut que lors de l’entrée, les dîneurs parlent avec le voisin de gauche et, quand vient le plat principal, ils se tournent vers celui de droite. Au dessert, on peut choisir entre les deux celui ou celle qu’on préfère. On ne discute jamais politique, sexe et religion, sujets considérés comme exotiques dans un univers convaincu de représenter un peuple unique au monde. Les questions sur l’activité professionnelle sont jugées impolies tout comme sont bannis les prix de l’immobilier et les derniers déboires des célébrités, thème de prédilection des agapes citadines. En revanche, les attributs de l’existence champêtre de la « gentry » – vie du village, jardinage, écoles privées, chevaux, chiens…- mais aussi l’histoire ou les souvenirs de vacances à l’étranger, sont appréciés. Il faut aussi jouer des inépuisables nuances de l’humour."

 


Lu dans :
Marc Roche. Meghan, duchesse rétive aux codes de la noblesse. Le Soir 10 mars 2021. Extrait p.8
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.277

mercredi, mars 10, 2021

On s'amuse, papa

 

“J'ai abandonné la pêche le jour où je me suis aperçu qu'en les attrapant, les poissons ne frétillaient pas de joie.”
                            Louis de Funès


Un jour, rêvassant sur le môle de Bournemouth, j'observais un père et son tout jeune fils pêcher à la ligne, tableau touchant s'il en est. Un petit poisson impropre à la consommation échappa à la nasse, mais pas au gamin qui s'en saisit pour le frapper sur le sol avec joie une vingtaine de fois. J'emportai l'image, et le mystère de la cruauté innée tapie au fond de nous.

 
 

mardi, mars 09, 2021

Métaphore végétale

 

"Épissures: assemblage de deux cordages non par un nœud disgracieux ou une attache métallique, mais par l’entrelaçage soigneux des torons de l’un et l’autre."
Franceso Pittau



Epissure, un bien beau mot dont la définition constitue déjà tout un programme. Tresser patiemment, joliment, tout ce qui fait nos différences et notre richesse. On peut poursuivre la métaphore par la description des cordons de chanvre faits de fibres toujours nouvelles, prenant la relève de celles qui s'achèvent et qui, tressés, forment néanmoins une corde unique qui ne se rompt pas, filiation entre les vivants et les morts.


Lu dans:
Francesco PITTAU, Épissures, Arbre à paroles, 2020, 258 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-692-4
Jean-Michel Djian. Ivan Illich - L'homme qui a libéré l'avenir. Seuil. 2020. 240 pages. Extrait p. 232