lundi, mai 21, 2018

La mer


"Les vagues vont et viennent,
battant doucement les algues contre les rochers,
et leurs chevelures s'emmêlent,
dans le clapotis du sable et de l'eau salée."   
                Jean-Pierre Martinez

Inoubliables images de sable et de mer, de dunes escaladées puis dévalées à perdre haleine jusqu'aux vagues, liées aux longs week-ends ensoleillés de printemps. On redevient enfant en évoquant ces souvenirs dont on ressent encore la saveur salée au bord des lèvres. La mer, la mer! Jaillit à nos oreilles le cri des soldats de Xénophon au terme d'un interminable repli militaire. "Et ils arrivent sur le mont le cinquième jour. À peine les premiers arrivés en eurent-ils atteint le sommet, qu'un grand cri s'éleva. A ce bruit Xénophon et ceux de l'arrière-garde s'imaginèrent que l'ennemi les attaquait. (..) Comme les cris grandissaient à mesure qu'on approchait, que les gens qui ne cessaient d'arriver se précipitaient en hâte vers ceux qui ne cessaient de crier, et que la clameur devenait plus retentissante à mesure que grandissait leur nombre, Xénophon jugea qu'il se passait quelque chose qui n'était pas ordinaire; il saute sur son cheval, prend avec lui Lykios et ses cavaliers, s'élance au secours. Et voilà que bientôt ils entendent les soldats qui criaient : « La mer ! La mer ! ». Le mot volait de bouche en bouche. Tous prennent alors leur élan, même ceux de l'arrière-garde; les attelages couraient, et aussi les chevaux. Quand tout le monde fut arrivé sur le sommet, alors ils s'embrassaient les uns les autres, ils embrassaient aussi les stratèges et les lochages, en pleurant. Et tout à coup, sans qu'on sût qui en avait donné l'ordre, les soldats apportent des pierres et dressent un grand tertre. Ils y accumulent en tas des peaux de bœuf non tannées, des bâtons et les boucliers d'osier qu'ils avaient capturés ». (Xénophon, L'Anabase, 4, 7)

Lu dans:
Jean-Pierre Martinez. Rimes orphelines.  TheBookEdition. 40 pages. https://www.thebookedition.com/fr/rimes-orphelines-p-345002.html?referer

samedi, mai 19, 2018

Comme un journal replié


"A l'heure du coucher
Replier le journal
Feu le journal, feu la journée."
            extrait d'un texte d'Antoinette Dalcq

Écoulée dans le sable anonyme de la vie ou quotidien enchanté? Les heures partagées ne se perdent pas, ma journée a croisé des immortels. Moments d'écoute d'une détresse, création de montages floraux beaux à couper le souffle, emplettes hebdomadaires de la vieille voisine ou de la grand-maman, patience au téléphone, harmonie des gestes du jardinier, de la tailleuse de robes de mariée, magie de l'homme à tout faire qui répare comme il respire. Les heures prélevées sur notre capital de vie et données sans réserve comptent double: tout ce qui n'est pas donné est perdu, et ce don n'est pas triste. En visite dans une maison de retraite hier matin, je me laisse bercer par une mélodie connue; un pensionnaire joue du piano dans le hall d'entrée et le bâtiment entier résonne de ses notes. Soudain cette maison, habituellement assoupie, paraît revivre, et lui aussi. Le quotidien n'est ni bon ni mauvais, mais original.


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1340 Ottignies Louvain-la-Neuve. 1988. 56 pages.

vendredi, mai 18, 2018

Au revoir à jamais


"Le discours d'adieux c'est la main du noyé qui se dresse une dernière fois à la surface de l'eau parce qu'il sait que dans quelques instants si l'on parle encore de lui, ce sera uniquement au passé."
                    Gilles Marchand



Lu dans:
Gilles MARCHAND. Une bouche sans personne. Points . 2017. Extrait p. 40

jeudi, mai 17, 2018

Une vie trop grande


"Parfois la vie est trop grande pour nous."
                Milena Agus

On fait d'étranges rencontres. Une vache au repos au soleil, ruminant inlassablement, le regard paisible, on dirait heureux. D'où vient-il que mes pareils n'aient plus qu’exceptionnellement  cette expression de bonheur tranquille, jouissant du moment présent dans sa plénitude? La faute sans doute au besoin de "vivre une vie qui vaille la peine", tissée d'objectifs et de projets aussi enthousiasmants que valorisants, qui nous portent et nous font grandir. Pas tous hélas, et pas tout le temps. Une barre trop haute, un pont trop long, une cime trop escarpée peuvent s'avérer redoutables. Accepter de voir sa vie rétrécie à notre juste taille est parfois une résurrection.  

Lu dans:
Milena AGUS. Sens dessus dessous. Traduit de l'italien par Marianne Faurobert. Editions Liana Levi. 2016. 146 pages

mardi, mai 15, 2018

Notre terre


"La terre est une fosse commune dans laquelle le Roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte."
            Stig Dagerman


Lu dans:
Stig Dagerman. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Babel. Poche. 1993. 21 pages

Sagesse de Sénèque


"Tu ne seras jamais heureux tant que tu seras torturé par un plus heureux."
                    Sénèque


Lu dans:
Frédéric Lenoir. Du bonheur. Un voyage philosophique. Fayard . 2013. 240 pages

dimanche, mai 13, 2018

Quand les yeux parlent


« Je ne pleure pas, je transpire des yeux »
            Philippe Geluck

Hospitalisée, une amie patiente pleure sa vie passée, et se fait rabrouer par une soignante. "Ne pleurez pas tout le temps madame, cela ne sert a-b-s-o-l-u-m-e-n-t  à rien qu'à énerver le monde." Elle a raison, bien sûr. Mais la tristesse...


samedi, mai 12, 2018

Bancs publics


" Sous un marronnier
six chats
Sous un marronnier
quatre canards
Sous un marronnier
deux amants
Sous un marronnier
le souffle divin."
    Emmanuel Moses

Je n'ai plus vu d'amoureux sous un marronnier depuis un bon moment. Un long hiver en serait-il la cause, ou une époque moins romantique? J'ai par contre ce matin entrevu les chats. Rien n'est perdu. 


Lu dans:
Emmanuel Moses. Dieu est à l'arrêt du tram. Collection Blanche. NRF. Gallimard. 2017. 120 pages.

vendredi, mai 11, 2018

Sagesse des Simples


 "En amour, croire n'est pas céder, mais renforcer."
                Erri De Luca

J'aime les jours où survient l'inattendu, l'ensoleillée. Un texte d'amour par exemple, ou de confiance aveugle comme ce court récit de nativité d'Erri De Luca. "Et voilà que le ciel lui tombe sur la tête, sa fiancée est enceinte, et pas de lui. Très rude épreuve pour un homme (..) probablement jeune, beau et très amoureux. C'est pour ça que losèf croit Miriàm, (..) accueillie sans un cri d effroi. Iosèf croit à l'invraisemblable nouvelle parce qu'il aime Miriàm. En amour, croire n'est pas céder, mais renforcer, ajouter quelques poignées de confiance ardente. C'est l'hiver, et losèf, "celui qui ajoute" (*), ajoute sa foi seconde à la foi incandescente de sa fiancée transformée. C'est l'hiver en Galilée, mais entre eux deux, c'est un solstice d'été, le jour de la lumière la plus longue."

Sagesse des messages éternels, aux vertus médicinales des Simples de nos monastères. Au "je te crois" de Iosèf, répond la gratitude du "ne me quitte pas" de Miriàm, s'épargnant "le temps perdu / à savoir comment / oublier ces heures / qui tuent parfois à coups de pourquoi  / le cœur du bonheur / Je ne vais plus parler / je me cacherai là / à te regarder danser et sourire/ et à t'écouter chanter et puis rire".

(*) En hébreu Joseph se dit Iosèf, du verbe iasàf, "ajouter"

Lu dans:
Erri De Luca. Une tête de nuage. La faccia delle nuvole. Trad. de l'italien par Danièle Valin. NRF Gallimard. 2018. 104 pages. Extrait p.10
Jacques Brel. Ne me quitte pas. 1959.

mercredi, mai 09, 2018

Loup, loup, où es-tu?


"Au lieu de chasser le loup, apprivoise-le
il ne cherche peut-être qu'un ami."      
            Biefnot-Dannemark

Bien sûr, il serait intéressant de connaître aussi le point de vue des brebis, mais qui sait vraiment ce qu'un loup a dans la tête quand il s'approche du village. Dans l'ancestral jeu de rôles, le regard du chasseur et son fusil racontent l'histoire avant même qu'elle ait commencé. Avec Biefnot-Dannemark, actualisant de jolie manière le Petit Prince, sa rose et le Renard, on rêve de réécrire l'histoire du loup. Et de tous ces "autres-que-nous" bêtes féroces en puissance. 

Je vous souhaite une belle fête de l'Ascension, le grand pont vers l'été.
CV

Lu dans:
Chut. Hier suist den Duvel comme il est écrit sur les murs d'une brasserie célèbre. Un roman se conçoit dans le silence et la lenteur, mais parfois une bonne phrase s'en évade.  

Everything will be OK


"Et à la fin    que tout soit bien
ou alors
que ce ne soit pas     la fin."
                John Lennon

Comment faire de ce qui se termine         un psaume à la vie
la disparition d'un être cher                 la fin d'une carrière ou d'une amitié
la fin d'un projet            la vente d'un objet cher        le sillon d'une ride
Célébrer la fin ne s'improvise jamais
toute douleur s'efface quand on lui donne sens.

"Everything will be ok in the end
If it's not ok, it's not the end. "
            John Lennon

mardi, mai 08, 2018

Sagesse murale

"Quand tu émets un jugement sur autrui, on n'apprend rien sur lui. Mais tout sur toi."
                    Sagesse des graffitis

dimanche, mai 06, 2018

Honneurs mondains


"Le singe qui monte à l'arbre expose son derrière."
                Jean Sulivan

On attribue à madame de Staël la réflexion que "la gloire est le deuil éclatant du bonheur". La célébrité est un combat qui a un prix, disproportionné parfois aux attentes qu'on lui prêtait.


Lu dans :
Jean Sulivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 79

vendredi, mai 04, 2018

Thalassa


"La vieillesse. Je vois en toi l'estuaire qui s'élargit et s'ouvre grandiosement au moment où son flot se verse dans la mer."
            Walt Whitman. Pour la vieillesse.

Moment précieux et inoubliable où soudain le fleuve découvre la mer. Le tournant d'une vie, pareil à la baie de Somme entre Le Crotoy et Saint Valéry, quand la marée descend. Libéré du goulot du quotidien, s'ouvre un moment précieux où la vision prend du recul et embrasse un horizon plus vaste, serein, aux couleurs adoucies du soleil frisant. Les projets relèvent dorénavant davantage du rêve réalisable que de l'ambitieux défi. A l'alchimie des peaux fait doucement place l'alchimie des âmes. Le sablier des années qui s'écoulent n'est pas une chanson triste. 

Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 380

jeudi, mai 03, 2018

O Captain! My Captain!


"Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Notre effroyable voyage est terminé
Le vaisseau a franchi tous les caps, la récompense recherchée est gagnée
Le port est proche, j'entends les cloches, la foule qui exulte,
Pendant que les yeux suivent la quille franche, le vaisseau lugubre et audacieux.
Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Ô les gouttes rouges qui saignent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu, froid et sans vie."
        Walt Whitman (1819-1892)

La célèbre apostrophe qui ouvre le Le Cercle des poètes disparus, demeurée dans toutes les mémoires, fut reprise dans plusieurs films, séries télévisées et jeux vidéos. Je redécouvre ce jour la beauté du poème de Walt Whitman dans sa version originale, intégré dans une série de textes intitulés "Images du Président Abraham Lincoln dans nos mémoires".  Composé en hommage au président des États-Unis, assassiné le 14 avril 1865, il rend compte du choc créé par cet événement fondateur pour la jeune Amérique. À la suite de l'assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin en 1995, la célèbre compositrice israélienne Naomi Shemer traduisit le poème en hébreu et le mit en musique. La chanson devint un succès, mais pas la cause que défendait l'homme d'état israélien. 

Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 454


O Captain! My Captain! our fearful trip is done;
The ship has weather'd every rack, the prize we sought is won;
The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring
But O heart! heart! heart!
O the bleeding drops of red,
Where on the deck my Captain lies,
Fallen cold and dead.

mercredi, mai 02, 2018

L'empreinte de l'oiseau


"Mais l'oiseau     point d'empreinte ne laisse.
Son empreinte est son vol même.
Nulle trace autre que l'instant-lieu     joie du pur avènement :
Lieu         deux ailes qui s'ouvrent,
Instant         un cœur qui bat."
            François Cheng

Quelle trace laisse l'enfant mort-né si ce n'est dans la mémoire de ses parents? Ou le vieillard extrême, isolé, découvert sans vie sans que personne ne s'en tracasse? Ou le migrant disparu sans identité en Méditerranée? 
Et nous tous, quand les marées auront lavé le sable qui nous recouvre? 
Accepter de ne guère laisser d'empreinte nous détache de l'obsession de se créer un destin, libération pareille à celle de l'oiseau dans son envol, et rend une valeur similaire à tout être humain. 


Lu dans:
François Cheng, Kim En Joong. Quand les âmes se font chant. Bayard Culture. 2014. 120 pages.

mardi, mai 01, 2018

Les livres buissonniers

"Je fais prendre l'air aussi à mes bouquins, je les offre en lecture, je fais office de bibliothèque municipale qui n'existe pas. (..)  Ils [les livres] ne sont pas fragiles, ils se laissent maltraiter. Ils résistent mieux que nous à l’usure, au gel, aux exils et aux naufrages. Leur prodige est de savoir prendre le temps de celui qui lit." 
                    Erri De Luca

Un jour les poissons sont morts. Depuis vingt ans ils égayaient les vieux et calmaient les enfants. L'attente de la consultation redevint fastidieuse. En replacement de l'aquarium on descendit les livres les plus récents, ceux qui nous avaient le plus ému, les plus annotés dans les marges. Bref, les livres les plus appréciés d'un passé récent. Un carnet incite à les emprunter, et à les rapporter. Ce fut une résurrection pour ces ouvrages endormis dans notre salon qui se mirent à voyager, devinrent support d'échanges et de confidences, les bonnes lectures font les bonnes conversations. La guérison commence par la salle d'attente.

Je vous souhaite un bon premier mai.
CV

Lu dans:
Erri De Luca. La nature exposée.  Trad. Danièle Valin. Gallimard. Coll. Du monde entier. 2017. 176 pages. Extrait pp.17, 157

lundi, avril 30, 2018

Ce qui nous vient de loin

"De l'autre oreille     j'entends
le bruit amplifié de la vague     qui passe et repasse sur le gravier
le plus vieux bruit du monde         là depuis les premiers âges de la terre
il y était quand personne ne pouvait l'entendre
des millions d'années         avant de se glisser dans mon ouïe. "
            Erri de Luca

Ce matin, le  bruit de la pluie drue réveille mon oreille encore dans l'oreiller. La musique des oiseaux en contrepoint. Hier le vent dans la cime des arbres du jardin, le ouaté que donne la brume à la campagne proche. Toutes voix venues de temps immémoriaux, apaisantes et émouvantes. Une économie du gratuit, du don qu'il suffit de cueillir et de partager.

Lu dans:
Erri De Luca. La nature exposée.  Trad. Danièle Valin. Gallimard. Coll. Du monde entier. 2017. 176 pages. Extrait p. 56

samedi, avril 28, 2018

Comme la foudre

"Attends que ta colère
comme le vent se fatigue."
            Jean-Pierre Siméon

Sage conseil, que celui qui n'a connu la colère ne peut comprendre. Pas plus que ne comprendra le migraineux celui qui n'a connu la migraine, l'ébrieux celui que ne terrassa jamais le vertige paroxystique, l'anxieux celui qui ne vécut jamais une attaque de panique. On a dit de la colère qu'elle est une petite mort, une folie passagère, un orage au milieu de nulle part. Tapie en nous, elle bondit sans sommation, sans crainte aucune ni de la mort, ni des conséquences, décuplant les forces, bouchant les oreilles aux conseils, aux pleurs et aux menaces. La colère est une violence à l'état pur, une négation de tout conseil. Que l'être le moins violent au monde puisse en être atteint relève du mystère absolu: la colère serait-elle génétique, comme les yeux bleus ou la blondeur? Une certitude: pas plus que les prières n'éloignent l'orage, seuls le vent, la pluie et l'écoulement du temps en viendront à bout, spontanément. La colère n'a rien à faire de la raison.


Lu dans:
Jean-Pierre Siméon, Ming Meng. Le livre des petits étonnements du sage Tao Li Fu. Cheyne éditeur. 2016. 60 pages.

vendredi, avril 27, 2018

De passage

"Même sédentaires         même carnassiers
nous ne sommes jamais que des nomades
ce monde ne nous est que prêté.
Il faudrait apprendre à perdre."
            Philippe Jaccottet

Inspirés par le voyage, la promenade, la rêverie sur des noms de lieux, les itinéraires de campagne de Philippe Jaccotet débouchent inlassablement sur l'exploration intérieure, l'émerveillement et l'émotion de n'être que de passage.


Philippe Jaccottet. A travers un verger. Gallimard NRF. 1984. 112 pages

jeudi, avril 26, 2018

Confiante encolure

"Le cheval blanc pose son cou
sur le cou du cheval roux
Ils cherchent l'ombre amicale
à la lisière du pré d'été.
Il n'a besoin de rien d'autre
celui qui pose ses pensées
sur la confiance d'une épaule
dans le silence de l'été."
            Claude Roy. Sainte-Mesme. Chevaux dans un champ. 24 juillet 1989


Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. Gallimard. NRF. 1990. Extrait p.145

mercredi, avril 25, 2018

Une goutte d'éternité

"Cette minute même qui m'arrive
    portée par des dizaines et des dizaines de milliards d'années passées
    rien ne la vaut
    rien ne vaut ce maintenant."
                Walt Whitman

Paraphrasant Spinoza, l'expérience de l’éternité n’a rien à voir avec la perpétuation indéfinie de l’existence, mais consiste dans l’éclat miraculeux de chaque instant.


Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe. Michele Ferri (Illustrations), Philippe Delerm (Préface). Albin Michel 2001. 146 pages
Spinoza cité par Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.

mardi, avril 24, 2018

Tant d'eau


"J'ai pris mon courage à deux mains et lui ai demandé s'il pleurait. Il a eu l'air étonné avant de m'expliquer que non, d'ailleurs il n'avait aucune raison de pleurer. C'était juste que son visage n'était pas étanche. Il n'y pouvait rien et ça n'était pas bien grave. C'est le genre de choses qui arrive de temps en temps, avec toute cette eau qu'on a dans le corps."
                Gilles Marchand


Lu dans:
Gilles Marchand. Une bouche sans personne. Points . 2017. 264 pages. Extrait p. 124

lundi, avril 23, 2018

Depardieu


"Ma grand-mère habitait en bout de piste à Orly, elle était dame pipi. Dans les chiottes d'Orly j'adorais ça: «Départ à destination de Rio de Janeiro...» Putain, ils s'en vont à Rio! Et je courais voir. J'allais aussi regarder ceux qui revenaient. «Arrivée en provenance de...» Je voyais toutes les villes du monde défiler : Saigon, Addis-Abeba, Buenos Aires... (..) J'ai longtemps voyagé depuis les chiottes d'Orly d'où j'entendais des noms, des destinations qui me faisaient rêver. Je me disais : «Un jour j'irai là-bas moi aussi et un jour je reviendrai.»
                            Gérard Depardieu

Les fêlures d'un monument, phénomène vivant dont les excès ont irrité plus d'un. Quelle humanité pourtant tout au long de ces pages empreintes des fragilités initiales, rescapé des aiguilles à tricoter utilisées par sa maman pour l'éliminer avant sa naissance. On ne regarde plus Gérard Depardieu avec le même regard après l'avoir lu se raconter.


Lu dans:
Ça s'est fait comme ça. Gérard Depardieu (coll. Lionel Duroy). Xo Editions 2014. Le Livre de Poche. 34049. 190 pages. Extrait pp 7-8

samedi, avril 21, 2018

Voix/e


"Je suis votre voix
elle était nouée chez vous
en moi elle commence à parler. "
        Walt Withman, Feuilles d’herbe.

Elle a quinze ans, mutique, calée sur sa chaise par des maux que je peine à cerner. Tu as mal ou tu vas mal? Pas de réponse, rien à voir, je n'avais pas envie de venir, c'est ma mère. On se quitte dix minutes plus tard, parole zéro. Et soudain "excusez-moi, j'ai vraiment été pestouille, mais personne ne m'aime." On se reverra c'est sûr, mais à partir d'ici on peut se comprendre.


Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe. Michele Ferri (Illustrations), Philippe Delerm (Préface). Albin Michel 2001. 146 pages

jeudi, avril 19, 2018

Le condor est à l'homme ce que le canari est au mineur


" Il faut sauver les condors, non pas seulement parce que nous avons besoin des condors, mais parce que nous avons besoin de développer les qualités humaines nécessaires pour les sauver; car ce sont ces qualités là dont nous aurons besoin pour nous sauver nous-mêmes".
                    Ian MacMillan, ornithologue américain (1870)

Transmettre


"Je ne suis qu'un vieux tuyau rouillé. Mais l'eau pure peut sortir même d'un tuyau rouillé."
                       Maurice Bellet

Une autre définition de la transmission.


mercredi, avril 18, 2018

Au printemps


"Mes enfants sont dans les arbres.
j'ai ouvert la cage
la maison respire dans la lumière
et le soleil pénètre par la porte
qui ouvre les bras
la poussière chante dans les rayons obliques
de ce matin léger."
        Colette Nys Mazure

Soudain on cille les yeux: le vrai beau temps est de retour, "et mon cœur et ton cœur / sont repeints au vin blanc".



mardi, avril 17, 2018

Rêves entre débris et semences


"Que faisait-on des débris de rêves ?
Est-ce qu'on les ramassait pour les recoller et en faire quelque chose d'autre
ou bien est-ce qu'on laissait les éclats joncher le sol pour s'écorcher les pieds dessus jusqu'au sang ?"
        Ray Valentin

Un avenir brisé. Rêver de devenir joueur de football professionnel et ranger ses studs en raison de claquages répétés fait mal. C'est du Vincent Kompany pur jus, mais sans avoir été Kompany. A dix huit ans, il a repris des études d'entraîneur sportif et portera les rêves de plus jeunes que lui. Il ignore à quel point je l'admire, patient anonyme qui mériterait plus que quiconque le titre de sportif de l'année. 

Lu dans:
Mascarade, Ray Célestin, traduit de l'anglais pas Jean Szlamowicz, 10/18, février 2018, 614 p.

lundi, avril 16, 2018

Bye Theo


« Ce corps qui fut un rire
brûle à présent
cendres emportées par le vent jusqu’au fleuve
et l’eau les reçoit
comme les restes de larmes heureuses. »
                Tahar Ben Jelloun

Un homme simple et bon nous a quittés. Il nous était apparenté par ce joli terme qu'est la "belle famille", et son rire mêlé à celui de mon papa quand ils se retrouvaient m'habite encore après de si longues années. On a besoin d'exemples sur la route. 


Lu dans:
Tahar Ben Jelloun. La Remontée des cendres, suivi de Non identifiés (Anglais). Points Poésie. 2011. 2011. 144 pages.

samedi, mars 31, 2018

Une lueur dans la nuit


"Au seuil de l'invisible
qu'a donc été ta vie?
Dans le soleil couchant
un haut nuage en feu
porté par le vent froid,
qui lentement s'éteint
en plongeant dans la nuit."
            Claude Vigée

Je n'ai rien trouvé de plus beau que ces quelques lignes pour illustrer ce moment étrange de la liturgie chrétienne représenté par le samedi avant Pâques, le jour du grand silence qui suit la disparition d'un être aimé. Enfants, le récit qui nous en était fait - dans toute sa noirceur - débouchait invariablement  sur la même image et la même musique: la lumière du soleil levant illuminant le tombeau vide et les cloches "revenues de Rome" avec les œufs largués dans les jardins carillonnant dans nos oreilles. "Je n’enseigne pas, je raconte"  écrivait Montaigne, je mesure aujourd'hui à quel point ce récit simple, cette féerie de sons et de lumière nous vaccinaient contre la désespérance. Devenus croyants ou mécréants, comment cultiver une lucidité sereine? On peut s'en inspirer en détaillant le Radeau de la Méduse (Géricault) où, perdus sur une mer d'encre, seuls quelques naufragés perçoivent au loin une infime lueur, celle de l'Argus venant les sauver. N'être que cette lueur pour ceux qui nous entourent, ces quelques braises dans un feu qui se meurt, constitue déjà un beau programme. 

Je vous souhaite une belle fête de Pâques.
CV

vendredi, mars 30, 2018

La peur, sans laquelle il n'est de courage


"Le courage et la peur sont inextricablement liés. Il faut du courage pour vivre, et du courage pour mourir."
                            Henning Mankell

Il faut imaginer Arnaud Beltrame, l'officier de police devenu héros après avoir pris la place d'une otage, effrayé par le geste qu'il posait. Il devient ainsi notre semblable, et dépassant sa peur il nous laisse imaginer qu'en pareille circonstance nous pourrions faire de même. N'est vraiment courageux que l'homme qui a peur et décide en toute liberté de ne pas se laisser arrêter par elle.


Lu dans:Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait p.122

jeudi, mars 29, 2018

Indice de satisfaction


"Si c'est gratuit, c'est que vous êtes le produit."
                    Sagesse du publicitaire

Google, un ami qui vous veut du bien. Ce samedi, un couple ami passe un bout de soirée chez nous. Dimanche matin, un message bienveillant de googlemybusiness s'enquiert auprès d'eux de leur indice de satisfaction après leur passage à ma consultation (recommanderiez-vous cet établissement à vos amis?). J'ignore leur réponse, et tente de découvrir où se découvrent les résultats de ce sondage. Vivons heureux, vivons cachés, c'était en quelle année encore?  

mercredi, mars 28, 2018

Sagesse d'un expert-comptable

"Je compte parce que c'est mon métier. En fin de journée, pour profiter de ma lancée, je compte les stations de métro : seize. Je compte le nombre de passagers dans mon wagon : trente-deux. Je compte le nombre de baguettes posées verticalement derrière la boulangère : quatorze. Je compte le nombre d'événements surprenants qui se sont produits depuis ce matin : zéro. Mon rêve était bien mieux que cette journée. Comme me le répétait mon grand-père, la réalité est un peu surfaite."
                    Gilles Marchand



Lu dans :
Gilles MARCHAND. Une bouche sans personne. Points . 2017. 264 pages.

mardi, mars 27, 2018

Quel âge dans vos rêves?

« Je ne l’ai jamais perdue de vue, je nous revois marchant côte à côte à l’enterrement de son deuxième mari, elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer. « Dans quelle manif on est ? », m’a-t-elle demandé. »
                            Marcelline Loridan

Oscar Wilde a suggéré que le drame de la vieillesse n'était pas qu'on se fasse vieux, mais qu'on qu’on reste jeune. Porteurs d'images, de rêves, de révoltes, d'utopies d'un monde qui n'est plus. Réaliser que Mai 68 est quinquagénaire, que lorsqu'on évoque le concile Vatican II nos petits-enfants ne savent ni ce qu'est un concile, ni ce qu'est le Vatican. Ou que la chute du Mur de Berlin n'est pas contemporaine de la Commune de Paris. Se faire à l'idée que la Citroën DS ou le Concorde ne seront pas les attractions du prochain salon de l'automobile ou du meeting du Bourget, et qu'il ne sert à rien de siffler le jupon en rue car elle vous proposera un bras secourable pour traverser au passage clouté. Et ne pas être dupe que celui qui vous répète que vous ne faites pas votre âge pense en lui-même "cela lui fait tant plaisir." Les plus beaux rêves éveillés ne font pas la réalité.


Lu dans:
Marceline Loridan-Ivens, Judith Perrignon. L'amour après. Grasset. 2018. 162 pages.

lundi, mars 26, 2018

Parole vole


"On écrit autant avec la gomme qu'avec le crayon."
                Lucien Noullez

Ce qui est vrai pour l'écrit ne l'est pas pour la parole, instantanée et incorrigible. Et comme il a été joliment dit "avant qu'elles soient sorties de ta bouche, tu restes le maître de tes paroles. Quand elles ont été prononcées, elles volent librement." 

samedi, mars 24, 2018

Connivence


"Un moment, j'ai vu que  nous regardions ensemble la lune ronde, laiteuse, nous avons vu la même chose et ressenti la lueur d'un monde qui n'est pas le nôtre, qui nous inonde parfois, dont nous percevons l'étrangeté ensemble. (...) Mais nous partageons l'inconnaissable du monde, l'épreuve poétique du monde. (...) Et nous nous sommes regardés, yeux dans les yeux, regard à regard. Un moment ténu le fil de l'humain à l'animal est reconstitué."
                Jane Sautière. Communion avec un chat, à regarder la lune.

Il est aussi vieux et courbé que son chien est jeune et jouette. A son approche ce dernier jappe de joie et se met à tournoyer en tentant de se saisir la queue. Connivence. 


Lu dans: Jane Sautière.
Mort d'un cheval dans les bras de sa mère. Verticales. 2018. 192 pages. Extrait p.61

vendredi, mars 23, 2018

Sagesse du cabri


Le plus important est d’arriver à passer 70 à 80 ans de vie sur cette terre en ayant le sentiment qu’on s’est trouvé. Non pas qu’on "a réussi" mais qu’on "s’est réussi."
                        Azouz Begag

Une courte phrase lue dans son journal au petit-déjeuner peut vous habiter une journée entière, comme ces ritournelles qui tournent en boucle dans vos oreilles. Ce fut le cas de cette réflexion simple sur le sens d'une réussite humaine. Comment passer d'une vie réduite à une suite de performances, - course épuisante qui ne rassasie jamais -, à la seule recherche de ce qui donne à la vie son merveilleux contenu: une rencontre inattendue, une aide précieuse à un moment critique,  une promenade en bord de mer, la joie que l'on donne, une guérison qu'on apporte, le frisson devant la beauté, toutes choses qui ne se comptabilisent guère et échappent au fardeau des choses à réussir. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont une performance, et la mer n'est pas faite pour porter les bateaux. Certes elle le fait, mais en conservant sa liberté. L'homme aurait-il moins droit à cette liberté que le cabri, le soleil ou la mer et serait-il moins fait pour autre chose que pour simplement vivre? Comment se libérer du fardeau du temps imparti, de l'infinité de choses qu'on s'impose à réussir en l'espace limité d'une existence humaine? La mer et le vent ne manqueront pas de nous survivre, et l'éternité se soucie peu de nous. Mais qui nous impose de nous soucier de l'éternité? 



Lu dans :
Béatrice Delvaux. Il faut retrouver de nouveaux psaumes. Le Soir Culture. 21 mars 2018.  Béatrice Delvaux rencontre Azouz Begag, écrivain et ancien ministre français de la Promotion de l’égalité des chances de 2005 à 2007. Il est l'invité de la "Psalms experience" organisée au sein du Klara Festival  (21-22 mars 2018).

jeudi, mars 22, 2018

Bonheur inculpé

"La gloire est le deuil éclatant du bonheur."
    Madame de Stael (1766-1817)

Observant la mine déconfite et fatiguée de l'ex-président Sarkozy à la sortie de sa garde à vue prolongée, resurgissent les images similaires de Bernard Tapie et de DSK. La relation entre pouvoir, renommée et épanouissement personnel est décidément chose compliquée.

mercredi, mars 21, 2018

Le retour du printemps

"Peindre d'abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
(..) se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger...
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
(..) attendre s'il le faut
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre
que l'oiseau se décide à chanter"
            Jacques Prévert

On dit que le printemps commence quand la durée du jour vaut exactement celle de la nuit. Peut-être. Mais observer ce matin notre voisin nonagénaire déposer avec un soin extrême des graines pour les oiseaux, - sa première sortie au jardin après le long hiver - , revoir les pigeons pleins d'hormones et de ruses amoureuses sur la pergola de lierre, se laisser surprendre par les plants de jonquilles qui soudain enjolivent l'avenue annoncent l'équinoxe de plus tendre manière que toutes les éphémérides.

Lu dans:
Jacques Prévert. Pour faire le portrait d'un oiseau. Paroles. Gallimard. 1946

mardi, mars 20, 2018

Même pas peur

« Pas peur de mourir, juste de ne pas vivre. »
                Gérard Garouste. L’intranquille.

Vivre: respirer et un cœur qui bat, plus quelques ondes cérébrales. Chacun de nous y ajoute quelques ingrédients jugés indispensables. Cela peut faire une sacrée différence.


dimanche, mars 18, 2018

Quand la viande était fête


"Faut pas que ça vous inquiète
J'ai bien connu l'animal mort dans votre assiette."
        Cabrel. Le monde est sourd (2000)

Sale temps pour les steaks Chateaubriand et tournedos Rossini, produits dans les mêmes usines que le minerai de viande, les queues de vaches douteuses et les surgelés 15 ans d'âge destinés au Kosovo. La poule au pot familière qui nous avait donné ses œufs durant de longs mois et le coq au vin dont le cri ne nous réveillera plus le matin appartiennent-ils au passé ... ou à l'avenir? Étrange pouvoir de vie et de mort, totalement industrialisé, que s'est attribué l'homme sur ces animaux qui peuplent nos vie et nos univers, ceux qui surgissent inopinément, les animaux domestiques, les comestibles, les nuisibles,  .. Ils partagent nos vies, occupent nos espaces, disparaissent selon notre bon vouloir souvent à notre insu dans de vastes remorques bâchées qui les soustraient à notre regard. Leur simple présence dans notre univers familier contribuait pourtant à une meilleure perception de notre propre existence, nous apprenant être pleinement là, sans projection vers l'avenir, offerts à ce qui se présente. Indiscutablement vivants. 

Lu dans:
Jane Sautière. Mort d'un cheval dans les bras de sa mère. Verticales. 2018. 192 pages. Extrait p.61

samedi, mars 17, 2018

Sagesse de Stephen Hawking


"Un trou noir, c'est troublant."
        Raymond Devos

Clin d'oeil souriant à Stephen Hawking, spécialiste des trous noirs, absorbant toute matière et lumière passant à proximité pour les transformer en un rayonnement thermique (« radiations de Hawking »), trous noirs appelés eux-mêmes à disparaître définitivement. Fin irrémédiable pour toute l'information véhiculée par la matière? La question n'est pas résolue au plan scientifique, mais son aspect métaphysique interpelle le mortel à qui elle rappelle sa finitude. Cette conscience de ne pas être éternel peut s'avérer bénéfique. Un premier film (1985) adapté de son livre "Une brève histoire du temps" décrit l'enfance assez quelconque d'un adolescent non-encore atteint par la maladie gaspillant sa vie et ses potentialités énormes en activités ludiques et festives. Il n'aurait pris conscience de la nécessité d'utiliser pleinement ses capacités intellectuelles qu'en apprenant son pronostic de vie réduit à quelques brèves années. "La maladie fut ma chance, me faisant toucher du doigt ma finitude et l'impérieuse nécessité de ne plus perdre de temps." 

mercredi, mars 14, 2018

"Tes amis croient en toi, et moi aussi. Il ne te reste plus qu'à croire en toi-même. "
                     William Bayer

Lu dans:
William Bayer. La Photographie de Lucerne. Payot & Rivages. 2018

L'envers de la démocratie


"Il n'y a qu'une chose que les hommes préfèrent à la liberté, c'est la dictature. Pour un dictateur il importe que le peuple s'imprègne de la conviction que la misère est une souffrance pire que la servitude."
                Richard Malka

Et pire encore que la misère: le désordre. Rien n'effraie davantage que le chaos des frontières, des monnaies, des valeurs. Que règne l'ordre,  et pour cela rien ne surpasse un tyran élu. " Sire... sur quoi régnez-vous ? Sur tout, répondit le roi, avec une grande simplicité. Sur tout? Le roi d'un geste discret désigna sa planète, les autres planètes et les étoiles. Sur tout ça ? dit le petit prince. Sur tout ça... répondit le roi." (Le Petit Prince. Le Roi.)

Lu dans:
Richard Malka. Tyrannie. Grasset. 2018. 386 pp.

mardi, mars 13, 2018

Plénitude


"Ici        loin de la course préméditée des hommes
je peux étreindre l'air et ses oiseaux
fendre l'herbe     saisir la lumière et l'espace
où seuls règnent le soleil et l'eau."
      adapté d'un poème de Lotte Kramer
   

Moments de plénitude. L'existence nous en fait le cadeau à quelques reprises, inattendues le plus souvent, qu'on se remémore en période morne. L'Aubrac entre printemps et été sur le chemin de Compostelle, la Bretagne entre été et automne quand les migrateurs la quittent, Paris dans sa magnificence de la Saint Sylvestre. Le bonheur surgit au croisement d'un fragment de temps et d'un espace, soudain et fugace. Et puis la vie reprend, au jour le jour.



Lu dans:
Géraldine Schwarz. Les Amnésiques Flammarion 2017 350 pages Extrait page 347

dimanche, mars 11, 2018


"Une grande palette et une boîte de couleurs richement fournie ne font pas le peintre"
                Jef Verheyen


Lu dans:
Jef Verheyen cité par Denys Riout. La peinture monochrome. Gallimard 1996. Folio Essais 475 (2006). 630 pages. Extrait p. 265.
Jef Verheyen. Essentialisme. 1958. Catalogue de l'exposition qui lui est consacrée au palais des Beaux-Arts en 1979

samedi, mars 10, 2018

Modestie de l'artisan


"Il y a un petit cordonnier
qui travaille devant de douces vitres vertes
pourquoi fabrique-t-il des souliers    marchant peu ?
il fait son devoir         et fait marcher les autres."
            Francis JAMMES.

Ciel la grippe, une amie patraque appelle à l'aide. Hier encore elle abattait quinze kilomètres dans le vent et la brume. Il y a longtemps que moi-même je n'affronte plus pareille épreuve, et pourtant mes baumes et décoctions font merveille pour les autres. Nos faiblesses ne concernent que nous. 


jeudi, mars 08, 2018

La carte immense de la mer


"Il avait, de la mer, acheté une carte
Ne figurant pas le moindre vestige de terre.
Et les marins, ravis, trouvèrent que c'était
Une carte qu'enfin ils pouvaient tous comprendre."
        Lewis Carroll

Il n'est que peu de moments dans une existence -  la naissance, l'adolescence, la retraite. - où se déroulent devant nous une page blanche, une vaste mer sans le moindre vestige de terre, un espace où tout est à écrire. Cette étendue des possibles crée parfois bien des turbulences.



Lu dans:
Lewis Carroll cité dans:  Denys Riout. La peinture monochrome. Gallimard 1996. Folio Essais 475 (2006). 630 pages. Extrait p. 265.
Lewis Carroll. La Chasse au Snark. Tout Alice. trad. Henri Parisot. Flammarion. 1979. 442 pages. p. 346

Merveilleuses Gitanes bleues


"La beauté se trouve partout
dans un marteau     un clou 
un cageot     un trait
la beauté est dans l'œil qui contemple."
                Pascal Rabate et Kokor

Le regard s'éduque, comme les papilles de la langue, le toucher ou la palettes des parfums. Denis Grozdanovitch raconte ce moment magique de la découverte, inerte au milieu de la route, d'un oiseau extraordinaire de beauté, au plumage bleu merveilleux, des gris et des blancs d'une délicatesse incomparable. "Je me suis approché en poussant un cri d'admiration et me suis penché pour le ramasser. C'était, froissé, un paquet de Gitanes bleues."  Comment préserver cette capacité d'émerveillement qui enchante le quotidien?


Lu dans:
Pascal Rabate et Kokor. Alexandrin ou l'art de faire des vers à pied. Futuropolis. BD. 2017. 96 pages
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait pp.70, 71

mercredi, mars 07, 2018

Les ongles de Luis


"Il est des défauts tellement liés à de belles qualités qui les annoncent qu'on ferait bien de ne pas s'en corriger."
                 Joseph Joubert

J'ai cru reconnaître hier en consultation le cancre de Jacques Prévert. Depuis deux semaines il se ronge les ongles et fait mine de s'en délecter. Son espièglerie en classe n'est que moyennement appréciée. "On le questionne et le fou rire le prend, il efface tout, les chiffres et les mots, les dates et les noms, les phrases et les pièges et malgré les menaces du maître, sous les huées des enfants prodiges avec des craies de toutes les couleurs, il dessine le visage du bonheur." Que deviendra le petit Luis nul ne le sait, mais l'imaginer sur scène au Festival du rire de Montreux m'amuse. 


mardi, mars 06, 2018

Eloge du citoyen modèle


"Enfant modèle", trad. "Model child".

Le score chinois de crédit social sera-t-il bientôt d'application chez nous? D’ici deux ans, la Chine assignera à chaque citoyen un score. Obligatoire et accessible à tous, il évaluera le degré auquel chacun est digne de confiance. Un des objectifs,  mais pas le seul, est la lutte contre la fraude dans la vie économique. Il sera calculé par un algorithme tenant compte du fait d’avoir ou non remboursé une dette, traversé au feu rouge, critiqué le parti unique, pris plus ou moins bien soin de ses parents, etc. Un bon score se traduira par la possibilité d’emprunts à un taux préférentiel, des facilités de visa pour voyager à l’étranger, un accès privilégié aux emplois publics, etc. Des projets pilotes sont déjà en cours. Dès 2010, le Xian de Suining a mis en place un tel score pour ses résidents. A partir d’un maximum s’élevant à 1 000 points, une violation du code de la route vous coûte 20 points et participer à l’exercice d’un culte, 50 points. En résultent quatre classes de citoyens, les A bénéficiant d’avantages importants alors que les D voient, par exemple, leur emploi menacé. D’autres systèmes existent, privés et sur base volontaire. Un score élevé chez Sesame Credit vous permettra ainsi d’emprunter une voiture sans dépôt en garantie ou d’augmenter vos chances de succès sur les sites de rencontre en ligne. Pas de ça chez nous ! Pas sûr. Peut-être fichés sur une liste noire de la Banque nationale en matière de crédit, coté en nombre d'étoiles chez Airbnb ou Uber, likés sur Facebook, les occasions de collecter les gommettes distribuées par nos instituteurs aux enfants sages connaissent un succès réel dans notre quotidien. Elles ne choquent pas autant, chacun d’entre gardant la possibilité de cloisonner son lieu de travail, sa chambre à coucher, son bulletin de vote. Pour le moment. 


Lu dans:
Le score chinois de crédit social :bientôt chez nous ? Le Soir. 6 mars 2018

lundi, mars 05, 2018

Étrangers sur la terre


"Chacun est un migrant dans l’absolu."
                Hamid Mohsin

J'avais six ans quand j'ai quitté le pays la première fois: en vacances à La Panne, nous avons marché jusque Bray Dunes. La rue de mon enfance demeure intacte dans mon souvenir: même véhicule devant l'entrée, mêmes voisins durant vingt ans. J'ai cru reproduire ce cadre rassurant à l'âge adulte: même profession, même adresse, mêmes voisins et amis proches un bon nombre d'années. Et progressivement, c'est le monde qui a migré. Les rares voisins familiers de nos débuts sont morts ou en sursis, toutes les couleurs de la planète animent la salle d'attente, des enfants rieurs récemment arrivés se bousculent à nouveau sur les trottoirs, les cuisines du monde garnissent notre table. L'étranger venu de loin habite à nos côtés, nos enfants ont eux-mêmes parfois migré sur d'autres continents pour de plus ou moins longues périodes. Dans le train de la vie, le nez à la fenêtre, on peut ressentir ce sentiment d'étrangeté: sans jamais avoir quitté sa cabine, le paysage qui nous entoure varie sans cesse, méconnaissable, faisant de nous des autochtones migrants.


Lu dans:
Hamid Mohsin, un optimiste de la nature humaine. Entretien avec Nicolas Crousse. Le Soir 3 mars 2018.
Hamid Mohsin. Exit West. Traduit de l'anglais (Pakistan) par Bernard Cohen. Grasset. 2018. 208 pages

samedi, mars 03, 2018

Tri continu


"L'art d'écrire consiste autant à enlever des mots qu'à en rajouter."
Paul Auster

"Excuse-moi, je n'ai pas eu le temps de faire court." Ce mot d'esprit de journalistes remettant leur copie m'a enchanté. Narrer c'est trier parmi les innombrables faits, paroles, textes, personnages croisés durant une journée ce qui mérite d'être retenu et raconté. A tout vouloir partager, on ne nourrit pas, on noie. J'ai à cet égard connu de bons maîtres pour lesquels E=MC2, νῶθι σεαυτόν ("connais-toi toi-même") et Μηδὲν ἄγαν ("fuis l'excès", au fronton du temple de Delphes) résumaient le monde.



Lu dans:
Le manuscrit dans le livre Entretien avec Michel Contat. Genesis 9. 1996. Extrait p.117

vendredi, mars 02, 2018

Traîner sous la pluie


"Il faut être joyeux pour être un bon médecin. J'entends par joyeux: porter l'espérance au fond des yeux."
         Richard Bohringer

L'auteur arrive aux Urgences un soir sous la pluie. Il a connu la dépression, une vie marquée par la souffrance, un père soldat allemand, une mère légère, l'errance urbaine, l'alcool, les femmes. La fièvre le fait délirer et la phrase "traîne pas trop sous la pluie" revient sans arrêt. Il se croit sur un bateau dans la tempête et prend l'infirmier pour un grand singe.  Quand la fièvre s'apaise, il a besoin d'écrire, évoque ce qu'il en attend de la personne qui le prend en charge. L'aspiration au bonheur se prescrirait-elle donc, plus efficace que les perfusions? Porter l'espérance au fond des yeux pour qui touche le fond ne guérit peut-être pas de la perte de la santé physique, mais peut rendre du sens à une vie considérée comme perdue. 

Lu dans:
Richard Bohringer. Traîne pas trop sous la pluie. Flammarion. 2009. 169 pages.

jeudi, mars 01, 2018

Il y a bise et bise

"Dans une manche
Ton petit bras
Et tout au bout
Tes petits doigts
Bonnet de laine
Echarpe de soie
L’hiver est là."
        Alice Guitton

Café chaud, pain grillé, je trouve qu'il fait plus froid que d'habitude. Le thermostat indique 18°C. Le seuil de "froid ressenti" est devenu bien bas pour le nanti.

Lu dans:
Alice Guitton. Ecrits de ma cabane. Ed.Pailles. 2011. 96 pages. Extrait p.45

mercredi, février 28, 2018

Sir Winston



"Que voulez-vous, ces gens ont enduré tant de choses."
                Winston Churchill

Vainqueur en 45, il est vaincu quelques semaines plus tard aux élections et perd son poste de Premier. A son médecin qui évoque l'ingratitude humaine, il soliloque "que voulez-vous, ces gens on enduré tant de choses", le besoin de tourner la page après une épreuve explique bien des reniements. Médecin, on connaît bien cet abandon des patients après un deuil, un divorce, une lourde épreuve de la vie: le souhait de repartir à zéro nécessite quelques renoncements. Sir Winston y ajoute sa touche personnelle "si vous appréciez avant toute chose l'amitié, l'affection, la fidélité ne vous lancez pas en politique, achetez-vous un chien."


Lu dans:
Winston devient Churchill. Podcast.   http://fr-be.radioline.co/podcast-1940-winston-devient-churchill
Les Heures sombres. Darkest Hour. Film de Joe Wright. Working Title Films. 125 minutes. 2017

mardi, février 27, 2018

La marche en montagne


"Dans votre ascension professionnelle, soyez toujours très gentil pour ceux que vous dépassez en montant. Vous les retrouverez au même endroit en redescendant."
             Woodie Allen

Phrase prémonitoire en ce qui concerne son auteur, dont l'étoile pâlit au firmament suite aux remugles d'un passé équivoque. Côté soleil, côté ombre, mais cela n'ôte rien à l'ironie douce amère qui caractérise son talent.

lundi, février 26, 2018

Sagesse de la météo


"Lundi soir et pendant la nuit, les éclaircies s’élargiront."
            La météo de ce lundi 26 janvier 2018

Mystères de la langue, ce soir la nuit s'éclaircira. Il paraît que le froid est dû au Moscou-Paris. Tout est codes.


samedi, février 24, 2018

Sagesse de Thoreau


"Ce qu’il y a devant nous et ce que nous laissons derrière,
ceci est peu de chose comparativement à ce qui est en nous.
Et lorsque nous amenons dans le monde ce qui dormait en nous,
des miracles se produisent."
            H D Thoreau 
   

Lu dans:
Invitation au 12ème Printemps de l'éthique: Un travail qui nous relie: utopie ou réalité ? Centre culturel de Libramont, 4 mai 2018
https://ressort.hers.be/

vendredi, février 23, 2018

Sagesse d'André Gorz


"L'humanité a su accomplir des progrès techniques et scientifiques foudroyants, mais elle reste toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? Comment les inciter à coopérer tout en leur permettant de s'opposer sans se massacrer ?"
                André Gorz 

 
Lu dans:
Christophe Fourel. Lettre à G. André Gorz en héritage. Ed Le bord de l'eau. 2017. 144 pages. Extrait p.130 

mercredi, février 21, 2018

Sagesse du petit Nicolas


"Les arbres, les villes, les chats et les vélos, et surtout les musiciens, je dessine ce que j'aurais voulu être. Je ne m'en remettrai pas, de ne pas être musicien. Vous vous rendez compte qu'à mon âge je prends des leçons de piano. Et j'en bave. Et je souffre pour mon pauvre professeur ! Quand je vois passer une jeune fille avec un étui à violon, je me dis : " Quelle merveille de se déplacer avec l'objet de son plaisir ! "
                Sempé

Une longue et belle rencontre dans Le Monde de Sempé, d'une modestie confondante. Admirateur de Duke Ellington, il aurait voulu devenir musicien mais se mit à dessiner "car des crayons et du papier coûtaient moins cher qu'un piano". Se décrivant comme un laborieux sans talent, alors qu'il a dessiné 106 "Une" du New  Yorker: "Je recommence sans arrêt, maintenant encore. Je suis à ma table de dessin et je réfléchis jusqu'à ce que ça vienne. Ça vient ou ça ne vient pas. Je dessine des musiciens, en attendant, pour me faire plaisir. Il faut des jours, même parfois des mois pour trouver une idée. Affreux ! Qui travaillerait autant que moi ferait mieux."
On se sent meilleur en refermant pareil article. 



Lu dans:
Sempé. Je dessine ce que j'aurais voulu être. Je ne serais pas arrivé là si… " Le Monde " interroge une personnalité avec, pour point de départ, un moment décisif pour la suite de sa vie. Cette semaine, le dessinateur dont l'album " Musiques " est exposé à Paris. Propos recueillis par Pascale Kremer. Le Monde 18.2.18.

mardi, février 20, 2018

Tout ce qui ne reviendra plus

"Devant la poste, la fête foraine
Des camions rouges échoués qui se traînent
Et un cheval la bave aux dents
Crevé, devenir, tourné tous les ans

Un stylo plume qui rate
Et le buvard qui boit les pintes
De mouche sur un cahier qui teint
C'est comme un petit carreau blanc
Tout ce qui ne reviendra plus

Rue de l'école Madame Case
Nous offre nos premières phrases
Ces mots qu'on accroche comme des trains
Ces fautes qu'on pique chez le voisin
Ces cours, ces meilleurs copains
Sur le cœur jusqu'à la fin
Partager jusqu'au dernier coup
Toutes ses joies, tous ses chagrins
Tout, tout, tout
Tout ce qui ne reviendra plus

Le mot rugby sur mes 10 ans
Et mes 6 ans dans tes robes
Mes bras qui ne te lâchent plus
Et quelqu'un qui ferme la porte
Où es-tu maman, où es-tu?"
                Cali. Tout ce qui ne reviendra plus


Lu dans:
Cali. Tout ce qui ne reviendra plus. Paroliers : David-Francois Moreau / Bruno Caliciuri.

lundi, février 19, 2018

La tache aveugle


" On sait tout regarder
dans l'univers
sauf soi-même."
        Willem M. Rogggeman. L'impuissance de l’œil.


Lu dans:
Willem M. Rogggeman. L'utilité de la poésie. L'arbre à paroles. 2003.

samedi, février 17, 2018

Essence et existence

« Les idées sont intéressantes, mais les gens le sont bien plus. »
Sarah Bakewell


Lu dans:
Sarah Bakewell. Au café existentialiste. La liberté, l'être & le cocktail à l'abricot. Albin Michel. 2018. 512 pages.

vendredi, février 16, 2018

This is your land


"Ce pays est ton pays, ce pays est mon pays
De la Californie, à l'île de New York
De la forêt de séquoias, aux eaux du Gulf Stream
Ce pays a été fait pour toi et moi (..)
Et certains se plaignent et certains se demandent
Si ce pays est encore fait pour toi et moi."
        Woody Guthrie. This Land Is Your Land.
Chaque jour nous parviennent des images de cette Amérique qui ne nous fait plus rêver, on a peine à le croire. Me revient l'émotion d'avoir atterri une première fois à la Guardia, au coeur de la grosse pomme scintillante dans la nuit, cristallisant tous mes clichés d'enfant. Tant de beauté !  Avec Claude Vigée, je rêve d'un jour pouvoir encore "leur rendre visite comme autrefois au début du printemps / aller vers eux depuis l’Amérique autrement lointaine de  l’enfance / pour leur signifier qu’entre nous le pacte n’est point rompu."

Lu dans:
Claude Vigée. L'homme naît grâce au cri : Poèmes choisis (1950-2012). Points. 2013. 366 pages.  Extrait p.68
Woody Guthrie. This Land Is Your Land. Une des plus célèbres chansons folkloriques des États-Unis, dont les paroles ont été écrites par Woody Guthrie en 1940 sur une musique existante, en réponse à God Bless America de Irving Berlin qu'il considérait comme peu réaliste et suffisante.

jeudi, février 15, 2018

Solitude


"Tous ont dû s’écarter de lui. Rien ne pousse à l’ombre d’un grand homme."
                 Alain Beuve-Méry

Autre version de la légendaire solitude du pouvoir.

mercredi, février 14, 2018

Quand danse la lumière

"Car tu es poussière et retourneras en poussière." ( כי עפר אתה ואל עפר תשוב )
            Genèse 3,19

A tout carnaval son mercredi des cendres. Ce sont les mêmes humains pourtant, qui dansent, s'esclaffent, s’enivrent, oublient durant une journée leur destinée. Par une étrange confusion, la tradition chrétienne n'a gardé du lumineux "afar" , cette poussière légère qui danse dans le soleil, que la traduction "cendres" symbole calciné de mort et de mortification. La symbolique hébraïque initiale d'un homme composé de terre et de lumière, appelé à retourner à la seule lumière, dansant, léger, heureux, prolonge bien les fêtes carnavalesques. Et quand se célèbre le même jour la fête des amoureux, que les sombres cendres paraissent lointaines.


mardi, février 13, 2018

Le nez à la vitre

"Un enfant près de sa mère, les yeux tournés vers la vitre,
Attend le départ du tram 
Souvent je voudrais n'avoir rien d'autre à faire 
Faire le silence, comme auprès d'un feu."         
                      Ariane Dreyfus
Moment perdu, peut-être. Mais aussi creuset de tous les projets.

Lu dans:
Ariane Dreyfus. Le dernier livre des enfants. Poésie  Flammarion. 2016. 192 pages

lundi, février 12, 2018

Qui est juif?

"Ce qui reste, c'est ce qui vient."      Maurice Bellet

Au départ d'une histoire juive rapportée par Victor Malka, une intéressante réflexion sur la transmission. Trois rabbins échangent sur l'éternelle question: qui est juif? Le premier, de tendance orthodoxe, rappelle la règle claire et nette de la Torah: est juif celui qui a une mère juive. Le deuxième, plus libéral, explique que si la loi privilégie en effet la filiation maternelle, dans l'esprit de cette règle le rôle du père demeure prépondérant. Chacun commence à argumenter sans fin. Intervient le troisième rabbin: est juif celui qui a des enfants juifs. Dépassant le cadre du débat talmudique des filiations en amont et en aval, l'essence d'un être ne réside-t-elle pas dans sa capacité de transmettre?

Lu dans:
Jean-Claude Guillebaud. La foi qui reste. Ed. L'iconoclaste. 2017. 246 pages. Extrait pp 228 et 242 (citation Maurice Bellet)

samedi, février 10, 2018

Notes de consultation


"Au prochain vent
tombera
quelle feuille?"
        Abbas Kiarostami

Son cancer en rémission, octogénaire, toute angoisse calmée, il est heureux. Un an gagné.
Même bureau, même âge, préservée des maux de dos et maladies sournoises, elle angoisse: une si belle santé, et statistiquement si proche de ma fin. Tristesse infinie. 

Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.58

jeudi, février 08, 2018

Mort de quelqu'un


"L'administration les appelle pudiquement " les morts isolés ". Ils ne sont pas SDF, pour la plupart. Ils avaient un toit, des habitudes. Mais nul parent ou proche ne s'est signalé après l'annonce de leur décès."
                Le Monde. 4 février 2018

"Mardi 30  janvier, sous une pluie froide, deux personnes ont accompagné, de l'Institut médico-légal de Paris au cimetière de Thiais, Alain Poux (17  juin 1963-25  décembre 2017), Carmen Chavet (15  mai 1927-1er  janvier 2018), Geneviève Bouley (1932-2017) et Serge Vildeuil (1960-2017). Elles ont lu un petit texte devant la tombe de ces défunts dont elles ignoraient jusque-là l'existence. Elles ont déposé une fleur pour réchauffer la pierre. Puis elles se sont rendues dans un café, ont consigné dans un classeur ce sobre cérémonial et publié un hommage sur Facebook. Deux fois par semaine depuis 2004, cinquante bénévoles du collectif Les Morts de la rue se relaient pour accorder à des inconnus cette dernière courtoisie, cette ultime civilité : qu'ils ne partent pas seuls, corps et âme. " 

Il arrive que la vie se télescope avec nos lectures. Lundi, je découvre ce court article du Monde au petit-déjeuner, avant d'entamer ma tournée. Un vieux patient habitué m'attend vers dix heures, ma visite sera sans doute la seule qu'il recevra de la semaine, mais ce matin il ne répond pas. Je reviens une heure plus tard, puis lui téléphone, en vain, m'inquiète. La suite se devine sans peine, la mort au pied du lit, la recherche d'une famille qu'il n'a plus, le transport de la dépouille vers la morgue du cimetière en attendant une inhumation anonyme. Étrange monde tout de même où on peut disparaître sans une larme écrasée au coin de l’œil, sans un avis mortuaire, sans une cérémonie d'adieu fut-elle succincte. Un rond dans l'eau, qui s'efface dans la minute, et puis rien. 

Lu dans:
Benoît Hopquin. Mort de quelqu'un. Le Monde. 4 février 2018, page 28.


"Il n'est de mauvais climat, mais bien d'habits inadaptés."
            Sagesse canadienne

mercredi, février 07, 2018

Ainsi s'écrit l'histoire


"L'Histoire est une tapisserie tissée de légendes et de faits réels. "
            Marie-Francine Mansour


Enfant j'imaginais Buffalo Bill en héros indien aux côtés de Sitting Bull, Cochise et Geronimo, m'y identifiant volontiers dans de longues cavalcades autour de cow-boys retranchés. La lecture du livre qu'Eric Vuillard y consacre m'a dessaoulé.  S'il participa bien aux guerres indiennes, ce fut en tant que chasseur de bisons employé par la Kansas Pacific Railway pour dégager la voie ferrée de troupeaux incontrôlables. Une légende veut qu'il gagna un duel en tuant 69 bêtes en une journée, les carcasses n'étant dépecées que du côté non en contact avec le sol évitant aux chasseurs l'effort de les retourner.

 [Petite] fortune faite, il recréa la conquête de l'Ouest dans un spectacle mythique, le Wild West Show, où  des Indiens rescapés jouaient le récit de leurs propres malheurs au milieu de cavaliers, de fusillades et d’attaques de diligences. L'illusion étant parfaite, le spectacle incarna progressivement une version falsifiée et flatteuse de l'Histoire américaine.  D'Amérique en Europe, la troupe passa par plus de cent villes françaises jusqu'au pied de la tour Eiffel où elle attira trois millions de spectateurs. Un Far West mythique était né, qui ne s’éteindra plus et que le cinéma contribuera à développer, le vrai se mêlant au faux pour autant que l'image soit belle. Le chapeau à larges bords, le bandana et la chemise à carreaux devinrent ainsi emblématiques du cow-boy alors que seul un petit nombre d'entre eux en portaient, pas plus que les chefs indiens n'arboraient tous de grandes coiffes à plumes. Créés de tout pièce aussi afin de rythmer les scènes héroïques, les célèbres youyous indiens des attaques de diligences, repris dans leurs jeux par les enfants de partout. Comme l'écrit l'auteur, "le spectacle est à l'origine du monde", réécrivant le tragique afin de servir la légende de ceux qui gagnèrent.



Lu dans:
Marie-Francine Mansour. Ruses et plaisirs de la séduction. Albin Michel. 2018. 384 pages.
Eric Vuillard. Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill. Actes Sud. Babel. 2014. 160 pages.

mardi, février 06, 2018

La beauté du vent


Ce qu'il trouve le plus beau, le plus saisissant, ce sont toutes ces choses qui fondent, qui coulent, qui ruissellent, qui brûlent, qui dégèlent, qui s'éteignent, qui se cachent, qui s'évanouissent, ces choses qu'on ne peut regarder très longtemps, qui ne se répètent pas, qui n'arrivent qu'une fois, là, pour vous, une seule fois, et ne durent qu'un instant. Puis disparaissent. Vieillissant, il tenta l'impossible, il voulut photographier le vent."
                Eric Vuillard          

La beauté de l'éphémère serait-elle ce qui rend la vie si désirable? Mouvement insaisissable, qui meurt quand on le fige: on ne maîtrise pas le vent.


Lu dans:
Eric Vuillard. Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill. Actes Sud. Babel. 2014.160 pages. Extrait pp 153-156.

dimanche, février 04, 2018

Dulcinea


"Moi je t'offrirai      des perles de pluie
Venues de pays où il ne pleut pas (..)
Je ferai un domaine      où l'amour sera roi
où l'amour sera loi     où tu seras reine."
             Jacques Brel. Ne me quitte pas

Pendant cinq ans, la minuscule île de Mana (Nouvelle-Zélande) n'a abrité qu'un fou de Bassan solitaire entouré de quatre-vingts statues de ses congénères en béton, installées pour tenter d’y attirer une colonie de repeuplement. Plumages blanc et becs noirs, enregistrements de chants mélodieux, fausses déjections, le leurre fonctionna si bien que Nigel s'énamoura de l’une d’entre elles. Le bec chargé d'algues et de brindilles, il commença par lui construire un nid, lui faisant sa toilette et communiquant avec elle. A la fin de 2017, trois autres fous de Bassan — des vrais, en plumes et en os — rejoignirent l'île mais, pas volage, l'oiseau solitaire les délaissa pour celle en plâtre avec laquelle il partageait ses jours. On l'a retrouvé mort à ses côtés ce mercredi 31 janvier.  Au loin résonne la voix rauque du de l'Homme de la Mancha "oh non / ne t'en va pas / tu n'es plus une image / un mirage / un nuage / tu es là / Dulcinéa, ma Dulcinéa."


Lu dans:
L’histoire tragique de Nigel, le fou de Bassan épris d’oiseaux de béton. Le Monde. 2 février 2018.

samedi, février 03, 2018


"L’homme n’est ni grand ni petit
Il a la taille de ce qu’il sait aimer et respecter."
        I Muvrini

vendredi, février 02, 2018

Les métiers de demain

"Comme c’est beau
ce bûcheron
là-bas au loin
qui abat un arbre
pour faire des planches
pour le menuisier
qui doit faire un grand lit
pour la petite marchande de fleurs
qui va se marier
avec l’allumeur de réverbères
qui allume tous les soirs les lumières
pour que le cordonnier puisse voir clair
en réparant les souliers du cireur
qui brosse ceux du rémouleur
qui affûte les ciseaux du coiffeur
qui coupe le ch’veu au marchand d’oiseaux
qui donne ses oiseaux à tout le monde
pour que tout le monde soit de bonne humeur."
        Jacques Prévert. Chanson du vitrier

Jusqu'ici, interrogeant mes jeunes patients volontiers perplexes sur leur choix d'études, je leur suggérais de lire Prévert. Je rangerai désormais ce beau texte, au bénéfice de l'article du Soir recensant les métiers de demain. "D’ici 2020, la liste des métiers en pénurie évoluera indique le Forem. Quelques exemples: (..) consultant green IT, domoticien, technicien de production en culture cellulaire, concepteur de solution globale 4.0, juriste dans le secteur de la robotique, responsable e-commerce, community manager, manager logistique, coordinateur logistique IT, ambassadeur numérique de territoire, infographiste 3D, motion et game designer, digital marketer, etc. "

Lu dans :
Jacques Prévert. Histoires et autres histoires. Gallimard. 1963. 248 pages.
Pascal Lorent. Le Forem a identifié les métiers de demain. Le Soir 2 février 2018. Pages 1-3

jeudi, février 01, 2018

Ce que se disent les mones


"Le langage est le propre de l'homme."
            Idées reçues et croyances à reconsidérer

Plongé dans mes lectures un après-midi d'été, je fus intrigué par l'étrange dialogue de deux oiseaux que séparaient une trentaine de mètres, chant modulé par le répons manifeste de deux mélodies parfois similaires, parfois originales mais systématiquement en harmonie, se rejoignant parfois en un duo charmant. Si ces deux-là ne communiquaient pas, que faisaient-ils donc? Une étude récente des cris d’alarme des mones sauvages (un cercopithèque, chimpanzé d'Afrique équatoriale) découvre un florilège d’expressions variées respectant des règles sémantiques et syntaxiques. Si le mâle émet une série de « boom » pour rassembler ses femelles et amorcer un déplacement, une série de « krakoo » signale un prédateur. Si dans cette séquence, il place des « krak », le prédateur est un léopard ; s’il place des « hok », c’est un aigle. Si ces « hok » sont ­espacés, il n’a pas l’intention d’attaquer : les ­femelles se cachent. Mais s’ils sont serrés, toutes les femelles arrivent pour l’aider dans son attaque. Plus étrange encore, si  deux espèces cohabitent, la mone de Campbell et le cercopithèque Diane, elles sont capables d’échanger et de comprendre leur « cri de prédateur léopard » respectif. En captivité, en revanche, les cris ­anti-prédateurs ne sont plus utilisés mais les mones ont innové en développant une alarme antivétérinaire ! 

Lu dans:
Marie-Laure Théodule. Alban Lemasson, décodeur du langage animal. Le Monde Science et techno. 28 janvier 2018.

mercredi, janvier 31, 2018


"Lorsqu'on ment encore faut-il être crédible."
                    Callimaque

dimanche, janvier 28, 2018

Diversifier ses placements


"Ils nous survivront, j'en suis convaincue."
                Emmanuelle Pouydebat

"Ces petits oiseaux sont capables de cacher leur nourriture dans des centaines, voire des milliers de cachettes situées dans des lieux séparés et dispersés à travers leur territoire. Ils accomplissent ainsi des exploits en termes de mémorisation et de planification, capables de retrouver leurs cachettes plusieurs heures, plusieurs jours, voire plusieurs mois plus tard. Ce stockage de nourriture fait clairement intervenir les notions de temps, d'espace et de mémoire. En Amérique, le casse-noix de Clark (Nucifraga columbiana) cache ainsi 4 à 5 graines dans près de 10 000 cachettes (sol, trous, rochers, écorce, souches...) pour faire ses réserves à plus de 2 000 mètres d'altitude en automne. Il se déplace ensuite à des altitudes inférieures pour l'hiver, où il trouve de la nourriture disponible. Il retrouve et récupère ses provisions au printemps, plus de six mois après, parfois même sous la neige. Cette récupération s'effectue donc à la fois dans le temps et dans l'espace. Comment font-ils?"

Quand on dit d'un semblable qu'il a une cervelle d'oiseau, ce n'est guère flatteur. L'être humain surpasserait-il donc à ce point le casse-noix de Clark aux 10.000 cachettes? Pas sûr quand on apprend qu'en 2017 plusieurs dizaines de millions d’euros ont été consignés à la Caisse des dépôts et consignations, avoirs dormants oubliés sur divers comptes en banque et dont beaucoup ne font jamais l’objet de la moindre demande de remboursement. Ce sont ainsi 457 millions d’euros qui sont détenus par le SPF Finances, patientant sur les comptes de l’État en attendant que leurs propriétaires viennent les récupérer.


Lu dans:
Emmanuelle Pouydebat. L'Intelligence animale. Cervelle d'oiseaux et mémoire d'éléphants. Odile Jacob. 2017. 216 pages. Extrait pp.109-110
Sherry D. F., Hoshooley J. S. Neurobiology of spatial behavior . K. Otter. The Ecology and Behavior of Chickadees and Titmice : An Integrated Approach. Oxford University Press, 2007, p. 9-23.
Morgane Kubickie. L’argent qui dort se fait rarement réveiller. Le Soir du 27 janvier 2018. Extrait p.22

samedi, janvier 27, 2018

Demain et devant


"Papa dit que nous avons une fausse idée de la stabilité. Que la stabilité pour nous c'est rester sans bouger. Alors qu'être stable c'est être stable dans le mouvement."
            Milena Agus

Comme le port retient la mer, et les bateaux quand le vent leur gonfle les voiles, il n'est plus rassurante image qu'un homme qui prend la route, un gosse qui fait ses premiers pas, un malade qui quitte l'hôpital, un virtuose qui accorde son instrument, un cycliste qui gonfle ses pneus. Ressentir l'émerveillement, le matin, de la route qui s'offre au regard est un plaisir rare. 


Lu dans:
Milena Agus. Quand le requin dort. traduit de l’italien par Françoise Brun. Ed Liana Levi. Littérature étrangère. 2010. 160 pages

vendredi, janvier 26, 2018

Sur un filin

"Le rassurant de l'équilibre, c'est que rien ne bouge. Le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour faire tout bouger."
    Julien Gracq

Enfants nous adorions les châteaux de cartes, si hauts qu'ils nous dépassaient, et si fragiles. Comme nos vies sur un filin appelé bonheur. Attiré par le vide, le funambule ferme les yeux, nous aussi . 


Lu dans:
Julien Gracq. Le rivage des Syrtes. Ed J.Corti. 1951. 311 pages. Extrait p. 44

mercredi, janvier 24, 2018

L'Europe, c'est loin?

"Qu'est donc lire un poème ?
C'est voir danser ma voix
pour entendre chanter tes yeux."
            Claude Vigée.

Natalia, 12 ans, n'a plus mal à l'oreille, je lui demande en échange un poème. L'an passé, elle récita Le Renard et le corbeau en français et suivi de Lis i Raven, sa traduction en polonais. Cette année, surprise, c'est en néerlandais qu'elle remercie, "We waren bijna echt vergeten / Hoe schoon de zomer wel kan zijn / Zonder zorgen en zonder regen / Hoe schoon de zomer hier kan zijn / We waren uit het oog verloren / Hoe warm een weiland wel kan zijn / Open de vensters en open de ogen / Zie hoe schoon de zomers zijn / Ik hou van u / Ik hou van u /  Geef me een kus / Geef me een kus / Geef me een kus en vlug / voor de laatste bus." Je n'échangerais cette leçon d'Europe pour aucun ouvrage savant.

Lu dans:
Claude Vigée. L'homme naît grâce au cri : Poèmes choisis (1950-2012). 2013. Points Poésie. 336 pages. Extrait p.211.
Trad. Scala. On avait vraiment presque oublié / Comme l'été peut être joli / Sans soucis et sans pluie / Comme l'été peut être joli / On était perdu dans le regard / Comme il peut être chaud et fleuri / Les fenêtres ouvertes et les yeux aussi / Et regarde comme les étés sont jolis / Je t'aime, je t'aime /Je t'aime, je t'aime / Je t'aime, je t'aime / Embrasse-moi, embrasse-moi / Embrasse-moi, et vite / Avant le dernier bus.

L'oiseau de feu


"Entendons-nous bien : un chimpanzé ne vous emmènera pas nécessairement où vous le souhaitez. En revanche ce qui est sûr, c'est que lui n'est pas perdu ! "
                        Emmanuelle Pouydebat

On connaissait la légende du colibri éteignant l'incendie goutte à goutte, aurait-il un rival de taille dans sa propre espèce? Des scientifiques australiens assurent que le milan noir propage volontairement des incendies en transportant des branches incandescentes, provoquant la panique des gros insectes qui sont sa nourriture favorite. Saisissant des branchages partiellement enflammés dans ses serres ou dans son bec, il les transporte sur parfois plusieurs centaines de mètres afin d’aider le feu à franchir une route, une rivière ou même un col. Nos ancêtres ont-ils compris l’usage du feu en observant les rapaces ? Selon la légende aborigène, ce sont eux qui auraient offert le feu aux hommes, et l'ornithologie semble conforter le mythe. 

Lu dans :
Le milan noir, oiseau pyromane. Nathaniel Herzberg. Le Monde. Science et techno. 21 janvier 2018. 
Emmanuelle Pouydebat. L'Intelligence animale. Cervelle d'oiseaux et mémoire d'éléphants. Odile Jacob. 2017. 216 pages. Extrait p.105

mardi, janvier 23, 2018

Quand Marianne se trouvait laide

"Enfant, j'étais convaincue d'être très laide. A un moment, j'ai porté des lunettes, un appareil dentaire, une coiffure ridicule, j'étais réellement disgracieuse. Je me souviens de m'être longuement examinée dans une glace, un jour, et de m'être dit : " Bon, moi qui rêvais d'être belle, c'est raté ; je suis moche, il vaut mieux que je l'accepte. " Ce sentiment m'a poursuivie toute ma vie."
                Brigitte Bardot

"J'ai une histoire merveilleuse avec Marguerite Yourcenar. Figurez-vous que lorsqu'elle a été élue à l'Académie française, en  1980, on lui a demandé qui elle aimerait rencontrer. " Brigitte Bardot ", a-t-elle répondu. Alors on m'a téléphoné à La Madrague : " Marguerite Yourcenar voudrait vous voir. " Je ne la connaissais pas, je me suis dit que c'était encore une de ces mondanités à la con que je fuyais, et j'ai décliné l'invitation à Paris. Et puis quelque temps après, un soir de tempête, tandis que je rentrais toute crottée de ma petite ferme vers La Madrague, entourée de mes chiens, mon gardien m'a appelée: " Il y a une dame, au portail, qui voudrait vous voir. " Une visite ? Sous cette pluie et alors qu'il fait nuit ? Qui est-ce ? " Elle a dit : Mme  Yourcenar. " Eh bien nous avons passé un moment extraordinaire ! Je l'ai fait entrer, aussi trempée et crottée que moi, on s'est réchauffées devant un bon feu de cheminée, avec un petit coup de champagne. Et on a parlé, parlé, parlé, comme si on se connaissait depuis toujours."

Lu dans:
Brigitte Bardot" Sans les animaux, je me serais suicidée ". Annick Cojean Le Monde.  21 janvier 2018. Extrait p. 22

lundi, janvier 22, 2018

La lumière du soir

"La nuit
Les regards des hommes s’éteignent un peu
On dit que la lumière est à l’intérieur
Dans un village, au fond d’un port, en haut d’une montagne, un phare dans l’océan ou bien une étoile dans le ciel."
                I Muvrini. Dans la main de la Terre.

La nuit, lumière et beauté se font intérieures illuminant nos maisons et tous ces endroits où on se se rassemble. La lumière de l'homme aussi se fait intérieure quand descend  la nuit de l'extrême détresse et de l'extrême solitude: son silence à ce moment se fait clarté tamisée, à jour frisant, exaltant les teintes nuancées et les ombres infiniment mieux que le soleil de midi dans sa plénitude. Que j'aime cette clarté sans fard. Réflexion inspirée par un beau texte récité par Jean-François Bernardini, du groupe I Muvrini, en prélude à l'hymme corse Piu vi salve Regina lors des nuits celtiques au stade de France en 2004.

Lu dans:
I Muvrini. Dans la main de la Terre.


samedi, janvier 20, 2018

Débranche


"A n'importe quel âge de la vie
si ta vie s'endort
risque-la."
extrait d'un poème de Jean Malrieu, cité par Yvon Le Men

On était lundi, et c'est déjà samedi. Une semaine écoulée dans le sable de la vie, qu'en retiendrai-je demain? Quel confort ai-je pu quitter, pour quelle découverte? Une vie, pas désagréable, sur mon voilier en rade d'Ostende à écouter les mouettes et toutes les voix chères qui se sont tues. On rêve de grand large mais on vérifie les amarres. Prendre de l'âge, c'est craindre le vent plutôt que l'espérer. 



Lu dans:
Yvon Le Men. Besoin de poème. Lettre à mon père. Le Seuil. 2006. 300 pages.

jeudi, janvier 18, 2018

Lu dans ma cuillère

"Café en terrasse
au fond de ma cuillère
le bleu du ciel."
        Damien Gabriels

Le bleu du ciel, qui n'en rêve?, et la fugace saveur d'un café en terrasse y aide. Voici longtemps, se présenta un patient apeuré qui me demanda de garder un secret pour son épouse. Chaque matin, prétextant l'achat de sa gazette, il savourait en terrasse un café-crème onctueux, et sucré même, délit caché à sa femme préoccupée par son taux de cholestérol. S'il mesurait l'énormité de la transgression, il m'assurait que cela lui permettait d'affronter "le reste". Je ne sus jamais ce qu'il évoquait, et qu'importe. Il est mort peu de temps après, emportant sa cuillère clandestine "et le reste". J'y pense encore en dépassant le café L'horloge, les jours où le ciel est gris.

mercredi, janvier 17, 2018

Comme un vent saute-muraille

"Bienheureux les fleuves
qui n’ont pas de frontières
et bienheureux les vents
qui sautent les murailles :
ils sont du pays où ils respirent

Bienheureuse la nuit,
que partout on accueille
comme une amie de toujours
et bienheureux le chêne
qui partage son hasard
avec le tremble et l’églantier

Faites de moi un homme
comme une rivière  comme un vent  comme un arbre
jouissant du droit du ciel   où son regard se pose."
    Jean-Pierre Siméon
 

       
Lu dans:
Jean-Pierre Siméon . Sans frontières fixes. Cheyne Ed. 2004. 48 pages 

Le visage caché des fleurs

"Apprendre à ignorer des choses est l'un des grands chemins vers la paix intérieure."
Robert J. Sawyer

Je découvris un vendredi soir en fin de consultation un superbe bouquet de fleurs anonyme devant la porte de mon cabinet. Tous mes efforts pour en découvrir l'auteur furent vains et je me résolus à considérer que chaque patient(e) croisé(e) par la suite pouvait l'être. Un peu de mystère peut transformer le regard porté sur ceux qu'on croise.


mardi, janvier 16, 2018

Peremption

  "Sans renouvellement de la concession, ce lieu sera dégagé."
                Lu sur une épitaphe.

Rude rappel: même morts nous sommes soumis à la péremption, les défunts sont en quelque sorte périssables. 

dimanche, janvier 14, 2018

La lettre manquante

"Où est la lettre ?
cette question vient d'un mourant       puis il se tait
tant qu'un homme vit        il n'a pas besoin de compter sa langue
quand un homme meurt     il doit rendre son alphabet
De chaque mort      nous attendons le secret de la vie
le dernier souffle emporte la lettre manquante."
                    Bernard Noël. Portrait. La rumeur de l'air.


On se remet difficilement de n'avoir pu prendre congé d'un défunt. Le sentiment d'avoir laissé échapper un ultime conseil comme viatique pour éclairer notre route, un dernier secret partagé, un remerciement pour tant de bonté reçue, donne au départ de l'être cher un sentiment d'inachevé qui rend le deuil difficile. Mais connaît-on l'heure précise de l'instant ultime? Il nous reste à partager l'essentiel bien avant de quitter ce monde, et faire de chaque instant un moment précieux. 


Lu dans:
Bernard Noël. La chute des temps, suivi de L'Été langue morte, La Moitié du geste, La Rumeur de l'air et de Sur un pli du temps.
Collection Poésie/Gallimard (n° 274) 1993. 228 pages. Nouvelle édition augmentée d'une postface de Stefano Agosti en 2000.

samedi, janvier 13, 2018

Migrations

"Ils reprochent au noir
d’être plus noir que le blanc
comme si on reprochait au feu
d’être plus chaud que la neige
et au miel d’être plus sucré que la vague
Et s’ils ont peur de leur ombre
c’est qu’ils se doutent un peu
que haïr l’étranger
c’est avoir peur de soi. "
        Jean Pierre Siméon.
 

vendredi, janvier 12, 2018

Quand tout sombre

"Il est pour moi plus qu'un simple auteur
(..) comme un éclaireur
quelqu'un qui, à la lumière frêle d'une simple bougie
indique la possibilité encore d'un chemin
quand dans l'existence tout s'est assombri et vacille ."
                Jean Claude Pinson, à propos de Philippe Jaccottet.

 
Lu dans:
Jean-Claude PINSON. Habiter en poète. Champ Vallon, 1995. 279 pages
Philippe Jaccottet. Poésie : 1946 - 1967. Gallimard. 1971. 190 pages. 

mercredi, janvier 10, 2018

Gratitude

"Mario Rigoni Stern (..) raconte qu'il avait un chien, Cimbro, qui laissait pendant les hivers les plus enneigés les oiseaux affamés becqueter dans son écuelle. La nuit, il leur donnait asile dans sa niche et les gardait au chaud entre ses pattes et sa poitrine. Quand il se sentait triste, il venait se frotter contre ses jambes."
                Charles Juliet. Gratitude.

Comme une couverture sur les épaules quand l'humidité du soir nous surprend, certains mots nous réchauffent l'âme. La simple description de ce chien m'a donné envie de lui ressembler.

Lu dans:
Charles Juliet. Journal, IX : Gratitude. P.O.L. 2017. 400 pages. Extrait p.251 

"La vie quotidienne est une discipline de haut niveau".
                     Alice Zeniter


Lu dans:
Alice Zeniter. L'Art de perdre. Flammarion. 2017. 510 pages.

mardi, janvier 09, 2018

Suivre une ombre

"Ne me suivez pas. Comme vous je suis perdu."
         Lu sur un t-shirt   

J'ai souri, évoquant un personnage de Sempé portant pareil t-shirt, s'amusant de découvrir qu'il était suivi par une foule immense. Puis j'ai été inondé par les news du jour, nos dirigeants aux abois sommés de définir une ligne à suivre qu'ils n'ont pas, nos emblèmes du monde des arts, de la politique et de la culture n'ayant en tête qu'aller voir sous les jupes des filles, nos champions sportifs adulés évacués du palmarès quant a parlé leur urine. Suivre, mais son propre chemin.

dimanche, janvier 07, 2018

Les impostures de l'histoire

"Lorsque l’humour incline à tant de noirceur, il dit la vérité."  
                 Eric Vuillard           

J'avais à peine laissé "L'ordre du jour", lu à un rythme haletant que m'est tombé dans les mains "Zinc" de David Van Reybrouck. Deux livres courts, ce qui ne veut pas dire léger, pour détricoter "l’aspect poisseux des combinaisons et des impostures qui font l’histoire". S'en est-il fallu de peu que je naisse sous l'identité d'Emil Blixen à La Calamine en 1903 ? Citoyen d'un minuscule territoire protégé par les nations avoisinantes depuis la chute de l'empire napoléonien en raison de son gisement de zinc, sans avoir déménagé une seule fois de ma vie, j'aurais pu comme lui "avoir été successivement citoyen d'un État neutre, sujet de l'Empire allemand, habitant du royaume de Belgique et citoyen du Troisième Reich. Avant de redevenir belge, cinquième changement de nationalité, et emmené comme prisonnier de guerre allemand." Comme le suggère sobrement l'auteur de "Zinc", "il n'a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l'ont traversé." Deux ouvrages qui nous incitent à réfléchir sur la fin de l'utopie européenne et le retour des frontières.


Lu dans:
Eric Vuillard. L'ordre du jour. Éditions Actes Sud. 2017. 2017. 151 pages. Prix Goncourt 2017.
David Van Reybrouck. Zinc. Actes Sud. 2016. 76 pages. Extrait p.63.