samedi, juin 29, 2019

Date limite

 "Ça commence par un coup d'bol
En arrivant on connaît personne
On tombe sur des gens sympas qui nous aiment déjà
Ça commence par du pas mal
Des filles en blouse d'hôpital
Un cordon qui nous relie à la femme de notre vie
C'est comme un drôle de cadeau
Un chef-d'œuvre qu'on lit sans en comprendre un mot

Va savoir quand elle nous quitte l'insouciance
Va trouver la date limite de l'enfance

Ça part souvent plutôt bien le foot avec les copains
Tous ces jours qui s’additionnent sans pleurer personne
Les quatre accords qu'on répète sur une guitare qu'on nous prête
Chaque photo qui nous sourit c'est la femme de notre vie
On ne sait pas trop ce que ça vaut
L'enfance est un jardin qu'on visite un peu tôt

Va savoir quand elle nous quitte l'insouciance
Va trouver la date limite de l'enfance
Surtout qu'avec les années elle a tendance à s'effacer."

                Maxime Le Forestier. Date limite. 2019


Une dernière avant la route, découverte sur le dernier album de Maxime Le Forestier, qui a gardé l'inspiration dont il borda nos jeunes années.

Après cela on ferme. Quel que soit notre âge, le 30 juin reste associé à une éternelle part d’enfance. On a tous un cahier mal ficelé à jeter au feu ("et les profs au milieu" pour ceux qui ont la mémoire des rengaines scolaires).  Pour laisser la place à cette plage d’oisiveté relative appelée grandes vacances avec sa part d’insouciance, de liberté et de naïveté, et ce besoin renouvelé d'un chemin où tout va se mettre en roue libre durant deux mois.

Bonnes vacances pour ceux qui peuvent se permettre d'en prendre, on se retrouve en septembre.
CV

vendredi, juin 28, 2019


"On pense mal, parfois, non quand on n’a pas d’idées, mais quand on a froid."
                    Charlotte Casiraghi. Robert Maggiori.


.. ou qu'on a chaud :)



Lu dans:
Charlotte Casiraghi. Robert Maggiori. Archipel des passions.  Seuil. 2018. Collection : H.C. essais. 336 pages.


jeudi, juin 27, 2019

Une passion narcisse


"Je fume tes gitanes tu bois mon café noir
Tu as mal à mes reins et j'ai froid à tes pieds
Tu passes mes nuits blanches et j'ai tes insomnies
Je ne sais pas ou tu commences tu ne sais pas ou je finis."
                Georges Moustaki


"J’ai rencontré l’âme sœur", éblouissement de la rencontre-fusion, de l'être unique avec qui on partage les mêmes goûts, les mêmes répulsions, les mêmes idéaux, le goût des mêmes lieux de vacances, de la même musique et des mêmes films. L’attirance des semblables est vertigineuse mais conduit-elle à l'amour? Narcisse, follement amoureux de celle dont il admire l'image au fonds du puits, et qui n'est que son propre visage que l'eau renvoie, n'est jamais loin. Aimer l’autre parce qu’il est comme soi, c’est établir une relation primitive, quasi biologique, qui au lieu de nous faire aller vers l’autre nous fait , tel un boomerang, revenir vers soi. "Ce que j’aime en toi, c’est que tu sois un autre moi, en qui je peux me regarder et m’admirer comme dans un miroir, et m’aimer deux fois, en moi et en toi."  Une vraie réflexion douce-amère pour Bac Philo de fin d'année.


 
Lu dans:
Georges Moustaki. Album "Moustaki". Polydor ‎2393 019. 1971
Charlotte Casiraghi. Robert Maggiori. Archipel des passions.  Seuil. 2018. Collection : H.C. essais. 336 pages.

mercredi, juin 26, 2019

Seuls, les uns contre les autres


"Pauvres porcs-épics. Comment font-ils pour se protéger du vent glacial ? Ils se rapprochent les uns des autres, créant leur propre chaleur. Mais s’ils se rapprochent, ils se piquent. S’ils s’éloignent, ils ont froid."
                    Charlotte Casiraghi. Robert Maggiori. 

On se protège comme on peut, soit on se rassemble, soit on s'isole. Troupeau ou terrier, entre le besoin de société et le besoin de solitude, quelle est la bonne distance? La politesse et les bonnes manières étaient  une piste, la gestion médiatisée de grandes émotions communes, les initiatives associatives et les réseaux sociaux en recréent d'autres. Quels sont nos pics à nous, aujourd'hui?



Lu dans:
Charlotte Casiraghi. Robert Maggiori. Archipel des passions.  Seuil. 2018. Collection : H.C. essais. 336 pages.

mardi, juin 25, 2019

En haute mer


"J'ai nagé
avec toi dans la mer
avec toi dans le ciel
avec toi partout
au cœur de ce grand vide
où maintenant j'habite."
        François de Cornière. Nageur du petit matin. Recueil évoquant sa femme décédée.
 
   

Lu dans:
François de Cornière. Nageur du petit matin. Le Castor Astral. 2015. 170 pages. 

dimanche, juin 23, 2019

Une senteur douce amère


"Surtout il y avait le tilleul. Immense et dévorant. (..) Aux heures les plus chaudes de l'été, son ombrage importun offrait la plus odorante des tonnelles. Je m'asseyais sur le petit banc de bois vermoulu, contre le tronc, et j'aspirais à grandes goulées avides l'odeur de miel pur et velouté qui s'échappait de ses fleurs d'or pâle."
                        Muriel Barbery
 

Soudain ce matin, le parfum entêtant d'une époque lointaine. Le tilleul est de retour, et les images qu'il véhicule. Il embaumait le site de la faculté de médecine de Woluwé en fin d'année académique, senteur capiteuse pour les uns et d'une tristesse infinie pour les autres. Ces années sont loin, mais les effluves de l'arbre à tisane demeurent à jamais imprégnés d'un mélange de bonheur et de tristesse. 
 


Lu dans:
Muriel Barbery. Une gourmandise. NRF Gallimard. 2000. 146 pages. 

samedi, juin 22, 2019

Signé humain


"Prouvez que vous n'êtes pas un robot."
                Procédure informatique

L'injonction devenue traditionnelle au moment d'envoyer un formulaire par Internet amuse par son apparente simplicité: recopier 4 chiffres et deux lettres intriqués n'est guère difficile. Attester de notre humanité dans l'exercice quotidien de nos activités et contacts n'est étonnamment jamais demandé, et nettement plus complexe.

 

jeudi, juin 20, 2019

Une vie étriquée


"Je me suis souvenu qu'elle m'avait dit un jour que la vie ressemblait aux chaussures. On ne pouvait pas imaginer qu'elles nous allaient si tel n'était pas le cas.
Les chaussures trop petites font partie de la réalité."
                    Henning Mankel


Un grand journaliste français présentait le journal télévisé de 20 heures, avant que l'usage n'impose de le faire debout devant la table, en pantoufles charentaises. Il estimait qu'on ne peut avoir la tête dégagée les pieds à l'étroit. Pour ceux qui ne peuvent se le permettre, il leur reste à s'imprégner de ce que les chaussures trop petites font partie de la réalité. Et ils sont nombreux.



Lu dans:
Henning Mankell. Les chaussures italiennes. Seuil. Cadre vert. 2009. 352 pages.

mercredi, juin 19, 2019

La cache de Morphée


"Toute ma vie, j'ai eu des cachettes dont personne n' a jamais soupçonné l'existence; mais aucune n' a été aussi parfaite que le sommeil." 
            Henning Mankell
   

On la chercha partout sur la plage immense. Sauf au grenier, blottie dans les bras de Morphée. Elle s'était retrouvée.    

 


Lu dans:
Henning Mankell. Les bottes suédoises. Le Seuil. Points. 2017. 384 pages. 

mardi, juin 18, 2019

Heureuse incertitude


 "Le pire n'est pas toujours certain. "       No siempre lo peor es cierto   
                Pedro Calderon de la Barca (1600-1681)


Merveilleuse phrase viatique pour tracer une perspective quand l'horizon se couvre. Annoncer le pire provoque le pire par le découragement et la démobilisation que cela entraîne. Les oracles annonçaient l'enlisement pour Londres au début du XXème siècle:  la multiplication des calèches allait inonder les artères de la ville de crottin de cheval, rendant toute circulation impossible et multipliant les épidémies. Les interdictions proposées ne durent jamais être appliquées... en raison de l'arrivée de l'automobile. Cette semaine, des prévisionnistes escomptent que l'espèce humaine pourrait totalement disparaître en 2050. Péché d'orgueil? Voir s'éteindre la vie cellulaire apparue sur Terre il y a 2 milliards d'années au moment même où s'achève sa propre existence n'est pas le propre d'un modeste.  La médecine m'a appris la prudence lors de l'annonce de l'inéluctable: au colin-maillard de l'existence, les choses se passent rarement comme prévu. Le soigné survit au soignant, le condamné meurt dans un accident de roulage, l'aïeul enterre ses enfants. Heureuse incertitude qui laisse une chance à l'espoir. 



Lu dans :
Amin Maalouf. Le naufrage des civilisations. Grasset. 2019. 332 pages. Extrait p.325

dimanche, juin 16, 2019

La peur intime


 "J'ai peur. Ça ne veut pas dire que je n'ose pas braver ce qui m'effraie."
                Henning Mankell
 

En maladie comme à la guerre, celui qui n'a peur de rien peut-il être courageux? 
  

Lu dans:
Henning Mankell. Les chaussures italiennes. Seuil. Cadre vert. 2009. 352 pages.

samedi, juin 15, 2019

Sagesse de George Orwell


"Le choix, pour l'humanité, est entre la liberté et le bonheur, et pour la grande majorité, le bonheur est meilleur »
            George Orwell,  1984 (roman d'anticipation, écrit en 1949)


"Personne ne nous présentera les choses de manière aussi crue [que George Orwell]; mais, dans le contexte de ce siècle, un tel dilemme ne paraît plus complètement insensé. Il est à craindre que nos contemporains et leurs descendants seront de plus en plus attentifs aux voix qui leur diront qu'il vaut mieux vivre dans une forteresse aux murs hauts, efficacement protégée, même s'il fallait, pour cela, mettre en veilleuse certaines libertés, et certaines valeurs."

 
Lu dans:
Amin Maalouf. Le naufrage des civilisations. Grasset. 2019. 332 pages. Extrait p.313

vendredi, juin 14, 2019

Fugitive éclaircie

"Une embellie et le soleil
pose ses mains sur la rive d'en face
sur le versant heureux
de la lumière murmurée
juste un instant
qui aimerait durer."
                Gilles Baudry       


On ne peut offrir le bonheur permanent, mais n'être comme le chante Ferrat que "cet instant de rêve et de pause / dans le tumulte de la vie / écrire quelque chose de joli / un moment de métamorphose" qui se nomme l'embellie représente déjà un bien beau programme. 



Lu dans:
Gilles Baudry. Versants du secret . Ed. Rougerie. 2002. 93 pages.
Jean Ferrat. L'embellie. Album Ferrat 80. 1980

mercredi, juin 12, 2019

Les moineaux de Bruxelles-Midi


"Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain, que les petits moineaux, ils viennent, moi, je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous."
                            Parole d'enfant


Sous le pont de la gare du Midi, à moto on bénéficie d'un abri bienvenu contre l'averse. Le regard croise le matelas désert d'un sans-abri, absent pour la manche, et une famille rapprochée par la pluie qui rentre chez elle. D'aucuns ne verront sans doute que leur voile, je ne vis que la main y déposant avec précaution un plateau repas scellé et une sucette sous cellophane ronde comme un clin d’œil d'enfant. Comme on émiette un croûton de pain aux oiseaux, cela dut lui réchauffer le cœur, au sans-abri, de ne pas se sentir seul en-dessous.


Sagesse de Myriam Tonus


" [Ce qui donne sens] au banal et à l'ordinaire de la vie, (..) est ce qui s'échange dans le travail partagé, dans les gestes simples de la tendresse, dans les conversations au contenu peut-être dérisoire, mais où  pourtant l'on converse, face à face, présents pour s'entendre.
C'est ce qui subsiste et resurgit dans les situations extrêmes: quand quelqu'un va mourir (..), quand quelqu'un, par âge ou accident, est réduit à l'hébétude. Alors il arrive qu'un presque rien, la lumière d'un visage, la musique d'une voix, le geste offert d'une main, tout d'un coup dise tout. Comme témoignait un lecteur de "La Traversée de l'en-bas" de Maurice Bellet, "c'est comme si, alors que je suis en prison, quelqu'un frappait tout d'un coup de l'autre côté du mur de ma cellule, et je ne suis plus seul. "
                    Myriam Tonus, parcourant l’œuvre de Maurice Bellet

Myriam Tonus, pardonnera sans doute quelques raccourcis et collages dans sa relecture intime de l’œuvre de Maurice Bellet. Mais où trouver plus belle description de l'instant magique où un manque se voit comblé par une écoute. 
 
       

Lu dans:
Myriam Tonus. Ouvrir l'espace du christianisme. Introduction à l'œuvre pionnière de Maurice Bellet. Préface de Jean-Claude Guillebaud . Albin Michel. 2019. 250 pages. Extraits pages p.75, 80-83 

mardi, juin 11, 2019

Argile ou Babel?


"Si je suis fait d'argile,
La terre entière est mon pays
Et toutes les créatures sont mes proches."
                Omayyah Ibn Abissalt al-Andalusi, XIème siècle



Mots élémentaires, écrits il y a dix siècles dans cette Andalousie terre de cohabitation de cultures mêlées. Avons-nous progressé depuis?  Par quel biais cognitif, lorsque nos pas croisent un Africain de peau noire y voyons-nous quasi instantanément un Noir et non un frère humain? Comme le note finement notre contemporain Chawki Amari,  journaliste, caricaturiste et écrivain à La Tribune et dans le quotidien El Watan, "les Arabes prennent les Algériens pour des barbares, les Européens les prennent pour des Arabes, les Africains pour des Blancs et les Méditerranéens pour des musulmans." On a oublié l'argile dont fut tiré Adam pour la séparation des langues dont fut tirée Babel. 




Lu dans:
Omayyah Ibn Abissalt al-Andalusi est cité par Amin Maalouf. Le naufrage des civilisations. Grasset. 2019. 332 pages. Extrait p.93

samedi, juin 08, 2019

Selon que vous serez puissant ou ...


« Pour chaque petit poisson, il y a un poisson plus petit encore. »
                     Amin Maalouf


La réflexion d'Aamin Malouf concerne les persécutions de minorités dans 
des pays qui furent eux-mêmes morcelés. On est toujours le minoritaire 
de quelqu'un. Au-delà de la politique, l'observation s'applique à 
d'autres phénomènes sociétaux comme le révèle les récentes Assises de 
Liège, ayant à juger cinq accusés faibles persécutant et tuant un 
déficient mental de 18 ans quémandant leur amitié. Nous reviennent ces 
images de cours de récréation, même dans les meilleures écoles et à une 
échelle moindre, où mieux valait ne pas  être  le plus modeste, le plus 
petit ou le plus pauvre. Et cela peut durer: un de mes patients en 
maison de repos, ancien cosaque de l'Armée blanche, se targuait d'être 
servi le premier à table afin de bénéficier d'une soupe encore chaude. 
Il présidait le repas en quelque sorte, monnayant ce privilège auprès du 
personnel grâce à une mignonnette Côte d'Or glissée ostensiblement dans 
la paume tenant la louche. "La force d'un carré de chocolat est 
incroyable" affirmait-il, mais je soupçonne que tout résidait dans la 
manière de le donner .



Lu dans:
Amin Maalouf. Le naufrage des civilisations. Grasset. 2019. 332 pages.
Extrait p.266.

vendredi, juin 07, 2019

Sagesse du Pays des merveilles


"Si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ?"
                    Lewis Carroll
 

Dans un récent article, Regis Debray s'interroge: "Maintenant qu’on a perdu et le bon Dieu et les lendemains qui chantent, que reste-t-il ? »  Lewis Carroll suggère une ébauche de réponse à Alice explorant le Pays des merveilles. C'était en 1865, et à l'origine le livre n'était pas destiné aux enfants. Même si les enfants se posent parfois les bonnes questions.
 


Lu dans:
Lewis Carroll. Alice au pays des merveilles. Macmillan and Co. 1869. 

jeudi, juin 06, 2019

Inutiles conquêtes


 "N'y a-t-il pas de puces dans vos lits? - Sûr, les poux les ont tous bouffés."
                Sagesse d'hôtelier

On rit bien sûr. Même si la confrontation des puces et des poux en rappelle bien d'autres dans le monde des hommes.
 

mardi, mai 28, 2019

Impression fugace

"Il y a plus de mille photographies dispersées dans le cimetière. Le jour où toutes ces photos ont été prises, aucun des hommes, des enfants, des femmes qui posaient innocemment devant l'objectif ne pouvait penser que cet instant les représenterait pour l'éternité. [Photos saisies] un jour où ils étaient un peu plus beaux, un jour où ils étaient tous réunis, un jour particulier où ils étaient plus élégants. C'est important de mettre des photos sur les tombes. Sinon on n'est plus qu'un nom. La mort emporte aussi les visages."
                                        Valérie Perrin


Près de la tombe de mes parents repose un patient, que je salue au passage avec émotion. Sa photo sépia date de 1936, il porte béret et on devine la tente sur la moto de sa première descente vers le Midi. Il devait avoir 16 ou 17 ans, et la vie devant lui. Il était plutôt sympa, et quand il prit femme, il ajouta un side-car à sa bécane. Premiers congés payés, on touchait du doigt ce que pourrait être le bonheur et la liberté de partir deux semaines tous frais payés. Ils ne se doutaient guère que leur véhicule allait les emmener sur des routes moins insouciantes trois ans plus tard. Chaque photo est un récit de vie.




Lu dans:
Valérie Perrin. Changer l'eau des fleurs. Albin Michel 2018. 560 pages. Extrait p.44

lundi, mai 27, 2019

Sourire que vent emporte


"Suzie décide de se fabriquer des sourires de papier
le sourire de circonstance
le sourire assorti à l’écharpe
le sourire des épinards crème beurk
le sourire de la photo de classe
le sourire même pas peur
et puis surtout         le sourire pour dire qu’on va bien, très bien

sauf qu’un matin         le vent emporte tous ces sourires de façade
sous la pluie     même la version      tout va bien, très bien
finit détrempée, déchirée. "
                Anne Crahay

Ah ces sourires de défense, ou l'art de se cacher en souriant, jusqu'à la main tendue qui vous souffle: je t’aime quand tu es gaie et je t’aime quand tu es triste. 



Lu dans:
Anne Crahay. Le sourire de Suzie. Ed. CotCotCot. 2019. 26 pages.

samedi, mai 25, 2019

Les jeunes filles à bicyclette


 "Un jour, B se trouvait près d'un enfant de cinq ans qui était appuyé contre un arbre. Le regard dans le vide il était beau et elle l'admirait. Tournant la tête, il avait perçu ce qu'elle ressentait et il lui avait dit :
-  Toi aussi tu es belle."
                        Charles Juliet.

Dit-on encore ces choses aujourd'hui? Cette naïveté fut celle de notre enfance, illustrée par les chromos pastels du photographe David Hamilton dont même les bicyclettes abandonnées sur le côté du chemin nous faisaient rêver. Il s'est suicidé pour échapper à la justice, entraînant avec lui, et d'autres, notre regard candide sur le monde. 

Lu dans:
Charles Juliet. Gratitude. Journal IX (2004-2008). POL.  2017. 400 pages.

vendredi, mai 24, 2019

Gratitude


"On ne devrait prier que pour le présent. Pour lui dire merci quand il a ton visage"
                Valérie Perrin
   

Lucien a appris le braille à Valérie, avant de devenir lui-même amnésique. Des années plus tard, elle redécouvre cette phrase écrite en braille sur un morceau de papier journal par Lucien, jadis. On perd la vue, on perd la mémoire, nos insuffisances se complètent. Les signes d'affection nous survivent.
 

 
Lu dans :
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages. Extrait p.224

jeudi, mai 23, 2019

Condensé de vie


"À voir la Terre au-dessous de lui, il se laisse chaque fois submerger par ce sentiment très fort qu'elle contient toute la vie, condensée là, dans cette boule, tandis qu'au-dessus de lui il n'y a rien. Au-dessus, c'est le noir complet. "
                                Christine Montalbetti.
 
 

  
Lu dans:
Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Récit de la dernière mission d'Atlantis, juillet 2011. P.O.L. 2016. 336 pages. Extrait pp 152

mercredi, mai 22, 2019

L'émotion créatrice


"Ici     sur le bord de ce que nous savons
au contact avec l'océan de tout ce que nous ne savons pas
brillent     le mystère du monde
                            la beauté du monde
Une beauté à couper le souffle."
                     Carlo Rovelli

Un récent dossier de La Libre révèle ce que pourrait être l'ordinateur quantique demain. Plus rien à voir avec les puces de silice qui émerveillèrent nos vingt dernières années: on nage dans un monde mi-réel, mi-imaginé ne sachant ce qu'il faut admirer le plus de l’œuvre ou de son créateur. La beauté de ce que des scientifiques, êtres humains comme nous, imaginent dans leur cerveau me remplit d'une émotion similaire à l'admiration éprouvée devant un grandiose paysage de nature . Peut-être même davantage, tant est fragile ce qui se crée dans le cerveau d'un homme comparé à l'éternité des montagnes et des mers. 



 Lu dans:
Carlo Rovelli. Sept brèves leçons de physique. Odile Jacob. 2015. 96 pages

mardi, mai 21, 2019

La légèreté de l'être


"La gravité est cause que nous tombons, ou que se brisent, hélas, des objets auxquels nous tenons. Mais elle retient avec bonheur nos semelles à la croûte terrestre, et organise gentiment le monde autour de nous. Là-haut, une fois gagnée l'impesanteur, les choses en vont bien autrement."
Christine Montalbetti


La pesanteur, fidèle alliée dans notre expérience au monde? Imaginez un repas spaghetti dans l'espace, ou une simple douche. Entre l'infinie légèreté qui nous émerveille et une forme de gravité, cette dernière possède bien des atouts.

 
Lu dans:
Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Récit de la dernière mission d'Atlantis, juillet 2011. P.O.L. 2016. 336 pages. Extrait: 4ème de couverture

lundi, mai 20, 2019

Les pointillés


"[La coupole de la Station Spatiale Internationale est] un endroit privilégié pour regarder la planète dont on vient, pleine et ronde,  émouvante par la minceur de la couche d'atmosphère qui nous enveloppe et la sensation de fragilité qui s'en dégage. (..) Comme d'autres avant lui, Fergie s'extasie de ce qu'on voie défiler les océans et les continents, comme enfant sur les mappemondes qu'on faisait tourner du doigt, mais sans frontières apparentes. Qu'il n'y ait plus ces pointillés qui signifiaient leur tracé est une chose qui peut laisser rêveur."
                    Christine Montalbetti

 
Ah ces pointillés sur nos globes! Ferait-on tout pour les effacer, ils réapparaissent aussi vite que ce soit à l'Eurovision, au Reine Elisabeth, à la Champions League, aux élections européennes, ou dans nos rues. La compétition renforce le sentiment d'appartenance, et dans ce cadre même la défaite est rassurante. En mai 68, gagné par la contestation, le festival de Cannes ne remettra aucun prix. Édition sans lendemain, en 69 tout rentrait dans l'ordre. La Terre vue de la Coupole et la Terre vue de la Terre n'offrent pas nécessairement la même image. 
 

 
Lu dans:
Christine Montalbetti. La vie est faite de ces toutes petites choses. Récit de la dernière mission d'Atlantis, juillet 2011. P.O.L. 2016. 336 pages. Extrait pp 151

jeudi, mai 16, 2019

Danser


"Et vera incessu patuit dea".
"Sa démarche révèle la déesse"
                                  Virgile


Isabelle danse. Son cerceau est pour l'heure son seul partenaire et les arbres du jardin lui tiennent lieu de  public. Sa tignasse rousse tournoie avec fureur, embrasant les regards des adultes qui lui envient son appétit de vie. Ses premiers pas furent des envolées, ses premières chutes des pointes trop tôt esquissées. Ses mains et ses pieds se sont emparés de la musique sans aucune réserve: elle fera de son passage sur terre une superbe chorégraphie.

Je sonne. Un temps de patience me permet d'imaginer la démarche qui fut ondoyante. Si la jambe droite traîne un peu, coxarthrose oblige, les yeux dansent encore. Elle a eu mal au dos ce matin au lever, se demande s'il n'existe rien pour effacer l'âge. Le soleil qui enflammait sa chevelure a laissé la place à une luminosité neigeuse qui ondoie au rythme de sa démarche. Quelques notes de musique s'échappent de la pièce voisine, fugitif moment de grâce pour une tournée médicale devenue un instant buissonnière. Elle s'enquiert de ce qu'elle me doit ;  j'hésite à monnayer cet échange qui m'a apporté sans doute plus que ce que j'ai pu donner. Le Temps n'efface guère la beauté .

 


mercredi, mai 15, 2019

Le bonheur nomade


"Car, celui-là, que vous voyez là et qui est mon patron, et qui n'a pas de champs, celui-là, mes braves gens, moissonne sans avoir besoin ni de soleil, ni de faux. Mais, vous savez ce qu'il moissonne et avec quoi il fait son pain? Il fait son pain avec son bonheur. Il n'a jamais été aussi heureux que depuis qu'il a son grand troupeau dans sa grande herbe..." 
                        Jean Giono
 
 
Faire son pain avec son bonheur? Il est mille sorte de pains. Il aimait les belles voitures, et aimait les conduire. La retraite venue, on le poussa à acquérir une petite cylindrée. Il acheta une Citroën CX Prestige gris métallisé à toit ouvrant avec laquelle il bat la campagne jour après jour. Chaque matin, il se fait chien rapporteur des bagages qui se sont trompés d'avion, les rapportant à leur propriétaire dans les contrées les plus diverses. Chaque aube s'ouvre sur un voyage improvisé, pour lequel il est rémunéré au kilomètre: plus il roule, plus il gagne, une véritable martingale gagnante. Les paysages qui défilent sont ses plus beaux films, les musiques qu'il écoute ses plus beaux concerts. Il a convaincu sa femme de l'accompagner, et chaque midi les meilleures auberges se font accueillantes. C'est en quelque sorte mieux que des vacances, car elles n'ont pas de fin. Le bonheur est nomade et la retraite son royaume.


 
Lu dans:
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset 1935. Le Livre de Poche 493-494. 504 p.

Soleil


"A vrai dire, il m'a toujours semblé que la météorologie climatique induisait en nous, selon les variations de l'atmosphère, une météorologie plus subtile : celle de nos états d'âme. La joie ou la gaieté, la tristesse ou la mélancolie, l'impatience, l'humeur vagabonde ou la paresse de certains jours paraissent bien en effet (du moins en majeure partie) être reliées au temps qu'il fait."
                                Denis Grozdanovitch. 
 
Ce mercredi le soleil brillera de milles feux dans un ciel limpide. Coté températures, la fraicheur sera encore de mise en matinée avant de profiter d'une après-midi pleinement printanière (Météo du 15 mai à à  7h30). Sus aux pensées ombrageuses. 

 
Lu dans:
Denis Grozdanovitch. Petit éloge du temps comme il va. Gallimard 2014. Folio 5820. 132 pages. 

mardi, mai 14, 2019

Dans la tête de Guillaume


"Quand je les rencontre pour la première fois, c'est toujours la même image que je cherche, celle de l'Avant. Derrière leur regard flou, leurs gestes incertains, leur silhouette courbée ou pliée en deux, comme on tenterait de deviner sous un dessin au vilain feutre une esquisse originelle, je cherche le jeune homme ou la jeune femme qu'ils ont été. Je les observe et je me dis : elle aussi, lui aussi a aimé, crié, joui, plongé, couru à en perdre haleine, monté des escaliers quatre à quatre, dansé toute la nuit. Elle aussi, lui aussi a pris des trains, des métros, marché dans la campagne, la montagne, bu du vin, fait la grasse matinée, discuté à bâtons rompus. Cela m'émeut, de penser à ça. Je ne peux pas m'empêcher de traquer cette image, de tenter de la ressusciter. "
                            Delphine de Vigan


La vision séquentielle décrite par Delphine de Vigan interpelle. Existe-t-il vraiment un avant et un après, et où commence le passage?  La vie tourne-t-elle des pages ou est-elle écoulement continu d'une source sans cesse renouvelée. Une vision extérieure (celle de l'orthophoniste des Gratitudes) sur les patients âgés les imagine tels ils étaient avant leur placement en maison de repos. Mais le patient, lui, dans  sa tête à lui, aime, danse, apprécie le bon vin, discute à bâtons rompus , émet des opinions, des joies et des peines de gosse sans qu'on ait à le ressusciter tel qu'il était avant. Il n'y a qu'un seul Guillaume dans la tête de Guillaume, et pas une succession de Guillaumes. La perte liée à l'âge est aussi progressive que fluide, même si de jour en jour on marche un peu moins loin, un peu moins vite, un peu moins haut, mais quelle importance?  Et qui dit qu'un jour imaginer qu'on marche, qu'on danse, qu'on chante, pourquoi pas qu'on vole, ne procure pas le même plaisir que s'avancer pour de vrai au soleil ou dans le vent?  On marche à voix basse en quelque sorte, et ce chuchotis possède peut-être des saveurs insoupçonnées.  La vie comme un long fondu-enchaîné plutôt que la dureté de l'avant et de l'après, des césures et des marches qu'on descend.
 

 
Lu dans :
Delphine de Vigan. Les gratitudes. JC Lattès. 2019. 192 pages. Extrait page 41.

lundi, mai 13, 2019

Éperdu


"Dans le regard que lève sur toi ce chien perdu que tu viens de recueillir, cette peur qui commence à se rassurer, cet indécis commencement de bonheur, cette interrogation: « Est-ce bien vrai ? », toute l'angoisse et tout l'espoir de l'univers dans leur expression pure et totale."                     Thierry Maulnier


Les humains aussi ont parfois ce visage, ce regard dont on dit qu'il est "éperdu". Il nous inquiète, tant la peur de décevoir leur attente est grande. 



Lu dans:
Thierry Maulnier. Le dieu masqué 1980-1984. Essai. Gallimard. NRF.1985. 340 p. Extrait. p. 306.

vendredi, mai 10, 2019

Sagesse de Montaigne


"Rien n’imprime si vivement quelque chose à notre souvenance que le désir de l’oublier."
                                Michel de Montaigne
 



Lu dans:
Michel de Montaigne. Essais. Livre II. Chapitre XII 

jeudi, mai 09, 2019

Elève côté pile, élève côté face


 "J'ai beaucoup appris de mes maîtres
davantage de mes compagnons
et plus encore de mes élèves."
                Rabbi Yehouda

Invité hier à la séance de présentation des projets d'année du cours "Médecine, culture et création" de mon ancien centre facultaire, je suis sorti ébahi par la qualité et la créativité des travaux présentés. Écoutant aujourd'hui le récit de deux patients, enseignants, l'un en Flandre, l'autre à Bruxelles, cassés par la violence scolaire et le manque de respect de certains élèves, je suis sorti tout aussi ébahi par ce qui se passe dans certaines de nos écoles. Les paroles de sagesse ne résistent guère à certains éclairages.
 

L'atelier de chant


"Et les vieux, comme ils n'ont plus que ça à faire, ils racontent le passé comme personne. Pas la peine de chercher dans les livres ni les films: comme personne. Ce jour-là, j'ai compris que les anciens, il suffit de les toucher, de leur prendre la main pour qu'ils racontent. Comme quand on creuse un trou dans le sable sec au bord de la mer, l'eau remonte systématiquement sous les doigts. " 
                        Valérie Perrin                                 


Il approche des cent ans, et travaillait dans un atelier de confection de pièces mécaniques. Tout ce dont il se souvient, à part la fatigue de la fin de journée, c'est qu'il chantait au travail, et ses camarades aussi "quand vous voyez la Lisette / vous en perdez la raison / mais vous perdez aussi la tête / dès que vous voyez Lison". C'était à 500 mètres de notre maison, l'atelier est devenu un centre culturel. Pensif, je contemple cette rue et sa placette abritant deux coiffeurs, un fleuriste, une boulangerie normande et notre garagiste. Comme l'atelier à chansons, nous passerons et ces rues poursuivront leur vie. Nos enfants raconteront qu'à l'époque, ils roulaient à vélo sur les trottoirs, que les chiens y posaient la crotte, et qu'on laissait la porte entrouverte quand on allait acheter le croissant. Et leurs propres enfants les croiront à peine.


 
Lu dans :
Valérie Perrin. Les oubliés du dimanche. Le Livre de Poche. 2017. 416 pages. Extrait p.17 et 18

mardi, mai 07, 2019

A nouveau la vie


Peut-être     probablement     mais tout de même
en attendant     même s'il est sans doute précaire d'exister
il y a des instants     (ce matin)     où le temps passe avec douceur 
                Claude Roy . Porquerolles. Mercredi 7 juin 1989

 

Il connut le fond du trou, et la nuit à laquelle succède la nuit. Aujourd'hui une paix retrouvée, une réconciliation avec le quotidien, la retrouvaille du bitume sous les roues du vélo. Que c'est bon ce temps qui à nouveau passe avec douceur.

 
Lu dans :
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. Gallimard. NRF. 1990. Extraits p. 144

Eternité


 "Lis et réfléchis, car tu auras des siècles pour ne pas le faire."
                Ràmon Gómez de la Serna



Lu dans:
Seins de Ràmon Gómez de la Serna. Seins. Editeur : Cent pages. 2005. 146 pages

lundi, mai 06, 2019

Le chant de la poulie


"Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part. Je fus surpris de comprendre soudain ce mystérieux rayonnement du sable. Lorsque j’étais petit garçon j’habitais une maison ancienne, et la légende racontait qu’un trésor y était enfoui. Bien sûr, jamais personne n’a su le découvrir, ni peut-être même ne l’a cherché. Mais il enchantait toute cette maison."
                A de Saint Saint-Exupéry. Le Petit Prince (1943)



Il a vieilli, et il a subi. Son cœur est aussi sec que son visage. Je lui souhaite un bon anniversaire, c'est aujourd'hui, on l'aurait presque oublié et ç'aurait été dommage car soudain  il sourit. Il n'est de mécréant qui ne cache un puits asséché au fond de lui, qu'un rien réalimente en eau fraîche, un trésor enfoui. Savoir qu'il existe enchante la relation humaine.





Lu dans: 
A de Saint Saint-Exupéry. Le Petit Prince  Édition Ebooks libres et gratuits. Extrait p. 88

samedi, mai 04, 2019

Le regard qui donne vie


"Et ce regard de brume bleue
que tu portes
sur toute chose avec amour
pollinise le monde."
        Gilles Baudry

 
Importance du regard qui précède toute création, comme le suggérait Marguerite Yourcenar pour le sculpteur qui anticipe le cheval dans le bloc de pierre qu'il va tailler.  L’œuvre existe déjà dans le regard qui sculpte la matière et lui donne vie.




Lu dans :
Un silence de verdure de Gilles Baudry. Ed L'enfance des arbres. Coll. Poésie. 2017.

vendredi, mai 03, 2019

Comme si on se promenait


« C’est comme si on se promenait et à la fin du mois, on touche un salaire. »
                Sagesse de tramwayman


Le tram, on aime. Laurence Meert et Mesut Tasarcan participent ce samedi au championnat européen du meilleur tramway(wo)man .  Métier étrange et méconnu. "Trois allers-retours sur une ligne par jour, ce pourrait être ennuyeux, mais le temps passe vite. Sur la ligne 39-44 entre Montgomery et Tervuren se voient des choses magnifiques, des lapins, des cerfs, des renards. La ville change, les lignes aussi et de nouvelles motrices arrivent comme on étrenne un nouveau jouet. C’est comme si on se promenait et à la fin du mois, on touche un   salaire." On se souhaite de partir travailler dans cet état d'esprit. 



Lu dans:
Sophie Mignon. Bruxelles: quand les conducteurs de tram partent à la conquête de la Coupe d’Europe. Le Soir 2.5.19.

mercredi, mai 01, 2019

Sagesse des bancs publics


"Quand on voit dans quel état les pigeons nous mettent, on bénit le ciel qu'il n'ait pas donné des ailes aux vaches."
                    Graffiti sur un banc public
 

Je tente d'imaginer le facétieux qui commenta l'état du banc sur lequel il trouva le repos. Il ne doit pas être triste à fréquenter.
 

Sagesse du muguet


"Sous la mousse du rocher
tu crois te cacher
en vain
malgré toi         petit muguet
ton parfum dit ton secret."
    adapté de Hippolyte-Louis Guérin de Litteau (1797-1861)
 
Que de muguets offerts depuis l'écriture de ces lignes. On parlait mignon en ces temps-là, on le dit autrement aujourd'hui .  Le brin de muguet n'a guère changé.
 

mardi, avril 30, 2019

Poème des poèmes

"Allez lève-toi
mon amie     ma belle
regarde l'hiver est fini
la pluie a cessé     elle s'en va
on revoit les fleurs dans ce pays
et les premières figues du figuier
le moment de chanter est arrivé
les vignes en fleur embaument
Lève-toi
mon amie ma belle     en avant
ma colombe du creux des roches     dans la cachette des falaises
fais-moi voir ton visage
fais-moi écouter ta voix
ta voix si tendre
magnifique ton visage."
            Poème des poèmes      2 , 11-14


On dit que ce sont les lignes les plus poétiques de la Bible, parfois si sensuelles que leur présence dans les écritures fut parfois mise en cause. Les exégètes en ont fait un chant d'amour de Dieu pour son peuple, mais on dit tant de choses et des rieurs contestent cette présentation édulcorée. Quoiqu'il en soit, ces lignes sont bien de saison: entre lilas et muguet, entre Pâques et Ascension, c'est comme s'il n'y avait plus d'âge pour s'émerveiller de cette nature en sève, qui parvient à faire oublier les frimas encore si proches. En avant. 


Lu dans:
Cantique des cantiques. Traduction par Olivier Cadiot et Michel Berder. La Bible Bayard.

lundi, avril 29, 2019

Une névrose paroissiale


" Ma femme affirme plaisamment que je suis affecté de la « névrose paroissiale ». Cette manie consistant, sitôt arrivé dans une ville ou un village, à visiter l’église même si elle n’offre pas un grand intérêt artistique. L’assertion est en partie exacte mais ma pathologie ne s’applique pas seulement aux édifices paroissiaux. Cathédrales, monastères, tous les lieux de culte ont ma faveur. Ce que j’y cherche ? Ce qui est perdu : la présence qui habitait mon église d’Ille-et-Vilaine. "
                                Jean-Paul Kauffmann


Traquer dans les lieux de silence et de solitude ce qu'on croit à jamais perdu est le fil rouge de l’œuvre littéraire de Jean-Paul Kauffmann, ex-otage au Liban où il perdra son ami Michel Seurat. Récit pudique où transparaît l'espoir minuscule qui vous raccroche à la vie quand tout paraît perdu, et qu'on se croit irrémédiablement oublié du monde. Récits d'un univers clos et silencieux, où ne survivent que la musique et les images de l'enfance. Atteints sans doute par la même névrose paroissiale, nous sommes d'insatiables traqueurs de que cachent les nombreux lieux de recueillement de la France profonde. Aucune religiosité dans cette quête, mais l'émerveillement que procure le reflet d'un vitrail sur la pierre inégale, une envolée de Bach au jubé, la réverbération de l’angélus du soir sur les vignes au soleil frisant. Bref, le sentiment de vivre un moment singulier dans un espace inattendu. Gratuité et plénitude sans aucune possession.
 


Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. Venise à Double Tour. Des Equateurs. 2019. 336 pages.

samedi, avril 27, 2019

Le café faible


"Dans notre enfance, on nous servait au petit déjeuner comme au goûter, pour teinter notre lait, le second passage du café qu'on appelait du café faible.
Ne peut-on penser qu'il existe aussi des passions du second passage, des passions faibles ? Moins exaltantes, moins affolantes, exaspérantes, énervantes que les fortes, mais capables de donner un petit coup de fouet, lorsqu'il le faut."
                                Pierre Hebey 
 

La passion amoureuse l'a quitté, l'argent lui manque pour les tables étoilées, les grands concerts, les lointains voyages. Désormais il bouquine, il chine, il apprécie la table accueillante des brasseries et l'amitié gratuite des vieux amis. Il ressent un étrange sentiment de bonheur, qu'il ne connaissait guère quand il flambait.


Lu dans :
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 pages. Extrait p.465

vendredi, avril 26, 2019

Sagesse de Marguerite Yourcenar

"Solitude...
Je ne crois pas comme ils croient
je ne vis pas comme ils vivent
je n'aime pas comme ils aiment
Je mourrai comme ils meurent."
                Marguerite Yourcenar


Quand se ferme la porte de la salle d'attente au terme de la consultation subsiste une étrange rumeur. Accents de l'Atlas et de la Silésie, silence des vieux, bousculades des gosses, parfois même un chien. Ils déposent chacun sur le bureau qui me sépare de leur vie un mélange d'espoirs, de désillusions, d'enthousiasmes et de craintes. Il me faudra trouver un jour le mot juste pour qualifier cette relation étrange qui unit le malade et son médecin: je connais presque tout d'eux, ils savent tant de moi, et pourtant je n'oserais me revendiquer de leurs amis. Je ne les accompagne jamais en vacances, mais connais tous les détails de leur maison familiale dans la baie de Tanger. J'anticipe déjà l'entrée en Ramadan et les repas de retrouvailles à la nuit tombée, et n'imagine pourtant pas une seconde me couler dans le rituel de leur foi. Ma cave abrite les pots de miel sauvage cueilli dans les arbres de Pologne, mélangé aux restes de cire, de pollen et des psaumes qui s'élèveront ce dimanche des églises de leur village à l'occasion de la Pâque orthodoxe. Je n'y assisterai guère non plus, pas plus qu'aux cérémonies du 1er Mai place Rouppe auxquelles se joignaient encore mes grands-parents il y a peu. J'éprouve pour tous ces patients une tendresse et une complicité intenses, et ils me le rendent bien. Je fais partie de leur vie, des guérisons des gosses et de la fin de parcours de leurs vieux parents, font-ils pour autant partie de la mienne? Amitié, amour, affection exigent une gratuité, une réciprocité sans arrière-pensée, absentes de la relation professionnelle même la plus désintéressée. Cette retenue constitue d'ailleurs une garantie: toi à qui je confie ma santé, gère-la en bon père de famille attentionné, à la bonne distance, sans laisser altérer tes décisions par des sentiments qui affecteraient ton jugement. Ce soir encore je n'aurai pas trouvé le terme juste pour décrire cette relation, qui demeure néanmoins parmi les plus intenses que je connaisse.


Lu dans:
Marguerite Yourcenar. L'invention d'une vie. Collection NRF Biographies. Gallimard. 1990. 552 pages.

jeudi, avril 25, 2019

Petite philo de BigFlo & Oli


"Quand j'étais petit je pensais qu'en louchant trop je pouvais me bloquer les yeux
Que les cils sur mes joues avaient le pouvoir d'exaucer les vœux (..)
Mais depuis qu'est-ce qui a changé? Pas grand chose
Je n'ai pas rangé les questions que je me pose
Qu'est-ce qui a changé? Pas grand chose
Je n'ai pas rangé les questions que je me pose

On m'disait tu comprendras plus tard, tu comprendras plus tard
Tu comprendras plus tard mais on est plus tard et je comprends pas
Tu comprendras plus tard, tu comprendras plus tard
Tu comprendras plus tard mais on est plus tard et je comprends pas."
                    Big Flo et Oli


Pourquoi j'aime? Parce que mes petits-enfants le chantent en boucle, et que Vald (le philosophe) estime que "le rap se doit d'être vulgaire, sinon c'est du BigFlo & Oli". Et parce que me reviennent ces couchers dans ma petite chambre observant le ciel, m'interrogeant sans fin sur l'étoile où je serais après ma mort. Mais on est plus tard et je ne comprends toujours pas. 


Lu dans:
BigFlo et Oli. Plus tard. Album : La Vie de rêve. 2018. Paroliers : Florian Ordonez / Olivio Ordonez / Clément Libes. BMG Rights Management

mercredi, avril 24, 2019


"L'escargot, qui jamais ne recule."
                Alexandre Vialate
 
 

mardi, avril 23, 2019

En suivant la mouette rieuse


 "Les mouettes naissent des mouchoirs qu'on agite au départ du bateau."
                        Ràmon Gómez de la Serna. Greguerías
 

Moment de grâce, un vol de mouettes ponctue la plage et le ciel de la côte d'Opale. Leur légèreté dans le vent qui les porte, l'évidence de leur trajectoire sans but apparent ni hésitation, l'absence d'application besogneuse nous remplissent le regard d'une image de bonheur simple qui soudain nous fait envie. Nos esprits s'envolent, mais les semelles collent au sable. Moment d'éternité dont la gratuité fait la richesse.

       
Lu dans:
Ràmon Gómez de la Serna. Greguerías. Ed. Cent pages. 2005. 146 pages.

dimanche, avril 14, 2019

Sagesse de Hermann Hesse


"La nature et tout ce qui grandit,
La paix et tout ce qui s'épanouit,
Tout ce qui fait la beauté du monde est fruit de patience,
Demande du temps,
Demande du silence,
Demande de la confiance."
                Hermann Hesse
 

samedi, avril 13, 2019

La foi du rebouteux


"Le besoin de certitude a toujours été plus fort que le besoin de vérité."
                Gustave Le Bon
 

Ce pourrait être grave, et c'est peut-être rien. Comment présenter à un patient confiant en la médecine qu'on est dans l'incertitude face à la raison de ses plaintes? En d'autres temps mon cabinet jouxtait l'espace de soins d'un rebouteux dont l'aura était considérable. "Les médecins tentent de soulager les douleurs des becs-de-perroquet, moi je les mouds." Et allongeant le malade sur un chevalet, il lui lamait le dos avec une espèce de crécelle qui émettait un son effroyable, réduisant la souffrance en cendre.  Pas de paiement, un chapeau à l'entrée accueillait le prix du soulagement. Comment lutter contre pareille concurrence, bâtie d'une inébranlable confiance en soi sans risque d'effets secondaires? Le médecin possède la science et ses hésitations, mais soulage-t-elle tous les maux, et répond-elle au besoin de certitude? Ce soir je relis l'Ecclésiaste, qui m'interpelle : "Qui accroît sa connaissance accroît sa douleur."


jeudi, avril 11, 2019

Nobelisable


"Les beaux rêves font les vies tristes."
                            Vincent Engel.

Il s'estimait digne d'un Nobel, il ne fut jamais retenu. Il connut les honneurs, fréquenta les meilleurs scientifiques, fut reçu dans les cénacles les plus sélects. Il mourut honoré, déçu et malheureux.


Lu dans:
Vincent Engel. Les Angéliques. Fayard . 2004. 248 pages.

mercredi, avril 10, 2019

La langue de chez nous


"J'veux du L, j'veux du V, j'veux du G, pour dessaper ta racli
Igo on est voué à l'enfer, l'ascenseur est en panne au paradis
C'est bloqué ? Ah bon ? Bah j'vais bicrave dans l'escalier
Président, dans l'hall j'ai vu l'ien-cli voter blanc
Ounga, ounga, ounga ouais, mon gars mon gars mon gars j'sers
Du taga taga à ve-Her, en jaune ou en vert nique sa mère."
            PNL. Le monde ou rien


Je découvre ce matin en pleine page du Soir PNL, groupe de rap français qui égrène jusqu'au vertige tous les records d'écoute, réenchantant notre langue française selon les critiques musicaux spécialisés. Convaincu par le linguiste Julien Barret qu'on "peut tout dire du moment qu'on se comprend, que la langue s'enrichit, évolue, signe même qu'elle est en vie", je suis parti découvrir Ademo et N.O.S (de leurs vrais noms Tarik et Nabil Andrieu, alias PNL) dans le texte. Pour réaliser que je suis devenu un étranger dans ma propre langue.
 
Lu dans:
Lucien Barret. Tu parles bien la France ! Essai sur la langue française d’aujourd’hui, aux éditions de L’Harmattan. 2016.

mardi, avril 09, 2019

Le sommeil des machettes


"La haine a de longues racines."
                    Colette Braeckman


Les commémorations des massacres rwandais nous ont donné à voir, lire ou entendre des partages qui nous élèvent. Comment dépasser l'horreur et reconstruire le vivre ensemble? Comme le rappelle avec justesse Colette Braeckman, "le Rwanda, c’était hier ? Faisons en sorte que ce ne soit pas demain. Que ce ne soit pas ailleurs. "
 

Lu dans:
Colette Braeckman. Rwanda : vingt-cinq ans, ce n’est rien. Edito du Soir. Lundi 8 avril 2019.

lundi, avril 08, 2019

L'ivresse du départ


"Le soleil n'est jamais si beau qu'un jour où l'on se met en route."
                Jean Giono 
 
Interrogeant un de mes fils sur sa motivation à emmener sa famille durant un semestre à vélo/tentes sur les routes du monde, la réponse fusa: pour ce qu'on ressent le matin au départ quand on voit le long ruban de la route sinuer devant soi jusqu'à l'infini. Ayant hérité d'une vision de la vie consciencieuse et besogneuse, je mesure que je n'aurai jamais vraiment connu cette exaltation, la prise de risque n'ayant pas fait partie de ma trousse à outils existentielle. Le plus étrange étant que je l'aurai transmise à mes enfants sans l'avoir moi-même utilisée.
 

 
Lu dans:
Jean Giono. Les Grands Chemines. Gallimard Folio 1973. 256 pages.

vendredi, avril 05, 2019

Sagesse de Maîmonide


« Ah ! Dieu éloigne de moi l'idée que je peux tout.»
Maimonide, Guide des égarés, 1190.


L'invocation de Maïmonide n'a pas pris une ride, et peut nous inspirer chaque jour. Mettre ses pas dans les traces de Maimonide et Averroes à Cordoue nous fait grandir. Ces deux sages, médecins du corps et de l'âme, durent se croiser dans la ville andalouse qui concentra un court moment les sagesses  juive et musulmane.

jeudi, avril 04, 2019

Ces jours où tu m'aimes


"Il y a des jours où tu m’aimes,
des jours où tu m’aimes bien.
Ainsi nous avançons, nous souvenant
et oubliant, marée haute, marée plate,
que le bonheur est un mélange
et que jamais il ne ressemble
ni tout à fait à ce que nous croyons
ni à lui-même, ni à lui-même."
                Francis Dannemark



Lu dans:
Francis Dannemark. Autrement dit, l’amour. Ici on parle flamand & français : Une fameuse collection de poèmes belges. Le Castor Astral. 2005.

mercredi, avril 03, 2019

Dommage

"Yasmine a une belle voix, elle sait qu'elle est douée
Dans la tempête de sa vie, la musique est sa bouée
Face à ses mélodies, le monde est à ses pieds
Mais son père lui répétait: "Trouve-toi un vrai métier"
Parfois elle s'imagine sous la lumière des projecteurs
Sur la scène à recevoir les compliments et les jets de fleurs
Mais Yasmine est rouillée, coincée dans la routine
Ça lui arrive de chanter quand elle travaille à l'usine

Ah elle aurait dû y aller, elle aurait dû le faire, crois-moi
On a tous dit : "Ah c'est dommage, ah c'est dommage, c'est p't'être la dernière fois"
Ah elle aurait dû y aller, elle aurait dû le faire, crois-moi
On a tous dit : "Ah c'est dommage, ah c'est dommage, c'est p't'être la dernière fois"
             Bigflo & Oli. Dommage
 



mardi, avril 02, 2019

L'épreuve de la rupture


 "La rupture amoureuse apparaît comme le paradigme de toutes les ruptures parce qu’elle touche profondément à notre sentiment d’identité, ravive les vulnérabilités anciennes. Dans la rupture amoureuse, ce n’est pas seulement un être aimé que l’on perd, c’est aussi la personne qu’il voyait en nous et que son amour valorisait. Mais c’est également tout un monde, des lieux, des repères, un langage propre au couple, des amitiés, des familles, et tout un passé, une histoire commune qui disparaissent avec lui. "
                Claire Marin



Lu dans :
Claire Marin. L’épreuve de la rupture peut nous disloquer jusqu’à la folie. Le Monde 30 mars 2019. Propos recueillis par Nicolas Truong. 

lundi, avril 01, 2019

Les contours de la maladie

«Les progrès de la médecine seront tels que tout le monde se sentira malade.»
                    Aldous Huxley. Le meilleur des mondes (1931)


Il n'y a guère longtemps, on faisait appel à la médecine quand on était souffrant. Progressivement, on consulta pour éviter de devenir souffrant. Il se raconte que, confronté à la stagnation des chiffres, le président d'un trust pharmaceutique énonça à la fin des sixties que "si jusqu'à présent on avait produit des médicaments pour les malades, dorénavant on allait en produire pour les autres", les facteurs de risque s'intégreraient dorénavant dans tout bilan de santé. Actuellement, les progrès conjugués de l'imagerie médicale et du décryptage du génome humain réalisent un bilan de santé prédictif, annonçant les affections bien cachées qui n'attendent que l'occasion favorable pour s'exprimer. Comment s'étonner que la peur d'être malade se soit substituée progressivement aux symptômes qui peuplaient jadis les salles d’attente, douleurs, toux, émissions de sang, fièvres, amaigrissement, voussures inquiétantes? Dans certaines maladies génétiques on se sait malade parfois trente ou quarante ans avant que l'affection ne s'exprime. Se substitue à l'espace-temps du corps affecté d'une maladie le temps et l'espace d'une vie entière. Gérer toute cette incertitude nécessitera de repenser la relation médecin-patient, replaçant la peur de l'avenir dans une juste perspective. La médecine prédictive aura besoin de passeurs de sens.


Lu dans:
L'éden infernal. Postmodernité, posthumanité et postdémocratie. Erès. Coll. Humus. 2017. 192 pages. Extrait p.52

samedi, mars 30, 2019

L'inconnue au piano


"Une villa fenêtre ouverte.
Pins parasols chemin côtier
le ciel l’été le calme plat.
Le même morceau le même passage
sans cesse repris sans cesse interrompu.
Sur le clavier je me disais :
« Qui peut bien jouer ? »
La mer aussi semblait attendre
et partager dans l’immobile
cette impression qui s’en allait
en plein midi vers ce poème
pour le piano d’un inconnu
- un homme une femme ? -
qui transformait un air de jazz
en vagues touches d’éternité."
                François de Cornière. Pour un piano.

 
Me revient soudain le souvenir du piano d'une maison voisine dont les notes me charmaient, l'été, toutes fenêtres ouvertes. Étrange sentiment d'imaginer que l(e)a pianiste est sans doute sexagénaire à présent, les doigts peut-être déformés par les rhumatismes, dans quelle rue, dans quel village, et après avoir vécu quelle vie?

Lu dans:
François de Cornière. Ces moments-là : Poèmes 1980-2010 . Le Castor Astral. 2010. 158 pages.

vendredi, mars 29, 2019

L'envol


"Nul ne sait
de quel rêve s'éprend une branche
une fois que l'oiseau
l'a quittée."
        Gilles Baudry


Fini l'oiseau, sa présence légère, son chant, ses couleurs. Et surtout, soudain la branche se demande à quoi elle sert encore.
 

Lu dans:
Gilles Baudry. Un silence de verdure. Ed L'enfance des arbres. 2017.

jeudi, mars 28, 2019

Une autre vue sur l'échec


"Les grandes œuvres humaines, vues de près, sont de grandes suites de ratages auxquelles on ne se résigne pas. "
            Maurice Bellet.

Que de décollages ratés avant que Blériot ne traverse la Manche, que de plans tracés sous la mer entre la « Dissertation sur l’ancienne jonction de l’Angleterre à la France» remis en 1751 à Louis XV et l'inauguration du Channel Tunnel en 1994. La lecture du passé est un précieux viatique pour penser l'avenir. "Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux." (Beckett)


Lu dans:
Maurice Bellet. L'insurrection. Desclée de Brouwer. 1997. 247 pages
Cité par Myriam Tonus. Ouvrir l'espace du christianisme. Introduction à l'œuvre pionnière de Maurice Bellet. Préface de Jean-Claude Guillebaud . Albin Michel. 2019. 250 pages. Extrait page 173
Samuel Beckett. Cap au pire. Traduit de l'anglais par Édith Fournier. Les Éditions de Minuit.1991. 64 pages.

mercredi, mars 27, 2019

La vie secrète des elfes


"Tout le monde a trois vies: une vie publique, une vie privée et une vie secrète. "
Gabriel Garcia Marquez


Versant soleil, versant ombre. Chaque vie est un récit réécrit privilégiant la lumière et occultant nos zones d'humus, d'insectes et de champignons pourris. Il me plaît qu'à mes yeux proches, familiers et patients demeurent tous des Princes charmants, des grandes dames brunes, des explorateurs d'horizons inconnus, me gardant de percer le misérable tas de petits secrets qui font l'intimité. Il se raconte qu'une fée et un chevalier s'aimaient d'amour tendre; la fée ne revendiquant qu'une seule tolérance, celle de s'absenter un jour par an sans être suivie. Son amant dévoré par la curiosité rompit un jour le pacte et la découvrit dansant avec les elfes dans une clairière. Elle disparut aussitôt et il ne la revit jamais. Accepter la part mystérieuse de ceux qu'on aime.
 

mardi, mars 26, 2019

En attente de la fin du monde


"À chaque instant, c'est la fin du monde pour quelqu'un."
                            Shih-Li Kow
 

Conversation de salle d'attente. Un patient émacié à bout de force redoute le verdict d'une endoscopie, et partage son inquiétude. Une femme savante saisit l'occasion de lui vanter les vertus des fleurs de Bach pour l'aérophagie. Même lieu, même médecin, même saison de l'année: pour l'un une fin annoncée, pour l'autre les désagréments que lui causent ses flatulences. Il écoute, et se tait à la pensée que sa mort n’a au fond aucune importance.

 

Lu dans:
Shih-Li Kow. La Somme de nos folies. Trad. Frédéric Grellier. Ed. Zulma. 2018. 384 pages.

dimanche, mars 24, 2019

Les pigeons de Saint Marc


"Les pigeons, morceaux de marbre fous".
                Jean-Paul Sartre, décrivant la place Saint Marc à Venise
Ah les pigeons de Venise, qui "marchent entre les jambes des Anglaises mais à chaque sonnerie, s’envolent en ronds fous tels une grande étoffe claquante. Je suis sûr qu’ils jouent la peur : pensez , ça fait un siècle que ça dure."  On n'observe plus les pigeons avec le même œil après cela. La beauté se trouve partout, mais d'abord dans l'œil qui contemple.



Jean-Paul Sartre, cité dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages. 

samedi, mars 23, 2019

L'infiniment simple

"Les jours de plein soleil l'hiver
nous faisions de longues marches
vers la cabane des douaniers
par le sentier du littoral
au bord de la falaise

Nous nous arrêtions
pour observer les bernaches
et les tourne-pierres
dont tu aimais le vol saccadé
en nuages virevoltants
tremblants dans la lumière

Arrivés à la cabane
nous n'avions croisé personne
nous faisions une pause
sur le banc de pierre
et regardions la mer
magnifique à nos pieds

On entendait venant de loin
le poste de radio d'un artisan
(j'imaginais un peintre)
qui devait travailler seul
dans une villa aux fenêtres ouvertes
Une sorte de bien-être
traversait ces instants
qui par la force des choses
maintenant
nous appartenaient."


Lu dans:
François de Cornière.  La force des choses. Nageurs du petit matin.
Pour avoir vu vu soir la beauté passer. 62 poètes d'aujourd'hui. Anthologie du Printemps des poètes 2019. Castor Astral. 2019. 240 pages.

jeudi, mars 21, 2019

Valeurs sûres


"Tiens-toi tout près du brin de paille
du chant d'oiseau     et de la fleur qui tremble au vent
Car ce sont choses sûres. "
                        Jean-Michel Maulpoix


 
Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans:
Pour avoir vu vu soir la beauté passer. 62 poètes d'aujourd'hui. Anthologie du Printemps des poètes 2019. Castor Astral. 2019. 240 pages. 

Et mon cœur et ton cœur sont repeints au vin blanc


"Le vent arrive, porteur de nouvelles
sur une branche sèche un vêtement de printemps
l'eau du fleuve s'est subitement réchauffée
mon coeur serein attend la saison des fleurs. "
                Lao Shu


Une borne sur le sentier de l'année: c'est le printemps.

 
 
       
Lu dans:
Lao Shu. Un monde simple et tranquille. Ed. Philippe Picquier. 2017. 256 pages

mercredi, mars 20, 2019

Sagesse du gastronome


"Au restaurant l’accueil est le premier plat offert au client, il doit être succulent."
            James de Coquet, chroniqueur gastronomique au Figaro (1898-1988)


 

 
Lu dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages.

mardi, mars 19, 2019

Agrafes en or


 « Venise pratique supérieurement la technique japonaise du kintsugi, la plus belle des leçons : raccommoder, oui, mais en montrant le bricolage, la trace de la réparation. Non seulement la signaler, mais souligner la cassure. Les Japonais ne cherchent pas à cacher les lignes d’une porcelaine brisée, ils mettent en valeur la fracture par des agrafes ou des jointures en or. Le temps a fait son œuvre. Pourquoi tricher? »
                                Jean-Paul Kauffmann


Je ne l'avais plus vue depuis de longues années. Son visage se laissait lire comme le roman de sa vie, parcouru des sillons qu'avaient laissé les rires et les pleurs qui font notre quotidien. La beauté des traits était intacte, enrichie par tant d'événements vécus, d'émotions vraies, d'espoirs et de désillusions, de rencontres qu'en la retrouvant il n'était plus nécessaire qu'elle se raconte.
 

 
Lu dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages. Extrait p. 35

lundi, mars 18, 2019

Reboiser


"Dans le silence, notre parole se refait une beauté."

Un timide printemps s'annonce, dans quelques jours passage à l'heure d'été. Comme le propose joliment Gilles Baudry, n'est-il pas temps de reboiser nos terres intérieures ?


Lu dans:
Gilles Baudry. Un silence de verdure. Ed. L'enfance des arbres. 2017. 

samedi, mars 16, 2019

Le rétroviseur de l'existence


"La vie est ainsi. Vous la vivez en avant, mais la comprenez en arrière. Ce n'est que quand vous vous arrêtez pour regarder derrière vous que vous apercevez le cadavre pris sous la roue."
        Abraham Verghese
 

Je n'avais connu d'adolescent plus gai. Adopté après une fuite éperdue du Cambodge, sa famille d'origine décimée, il était devenu un cuisinier apprécié. Une lettre qui mit cinq ans à le retrouver lui annonça que ses père et mère, frères et sœurs, tous vivants, l'attendaient dans la grande maison familiale près de Phnom Penh. Il partit les rejoindre, hésita, revint. Il oscille depuis entre raison et déraison, ne trouvant sous ses pieds que l'incertitude, entre un passé fracassé et l'incapacité d'un avenir. Le poids d'une enveloppe est parfois lourd .
 

 
Lu dans:
Abraham Verghese. La porte des larmes. Trad. Michel Marny.  Flammarion. 2010. 521 pages.        

vendredi, mars 15, 2019

La Sérénissime


"Je suis à Venise ! Henry James affirmait que le fait seulement d’écrire ou de prononcer le mot Venise était déjà en soi source de volupté. »
                Jean-Paul Kauffmann
 
Je guette chaque sortie d'un nouvel opus de Jean-Paul Kauffmann avec gourmandise. Il a jeté cette fois son dévolu sur la Sérénissime."Pourquoi choisir Venise ? Pour mesurer le chemin parcouru. Venise n’est pas « là-bas » mais « là-haut », selon le mot splendide de Casanova." Je me régale déjà des jours et des pages à venir.
 

 
Lu dans :
Venise à Double Tour. Jean-Paul Kauffmann. Des Equateurs. 2019. 336 pages. Extrait p. 11

mercredi, mars 13, 2019

De l'importance de bien évaluer l'adversaire

"Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris
serrant la queue         et portant bas l'oreille.
                    La Fontaine. Le renard et la cigogne
 

De toujours les poules sont proies faciles pour les renards, sauf quand elles se rebiffent. Celles d’un élevage de Pontivy (Morbihan) ont décidé d’envoyer valser la sélection naturelle. Un renardeau, jeune et inexpérimenté, a été découvert mort dans le poulailler, le corps criblé de coups de bec après avoir fait imprudemment intrusion dans leur espace. La loi du nombre: elles étaient 6000, et il était bien seul.  A contempler toutes ces foules dans les rues qui font et défont les rois, La Fontaine en aurait sans aucun doute fait une fable.


Lu dans:
La Fontaine. Le renard et la cigogne. Fables. Claude Barbin & Denys Thierry. 1678. Tome Premier : livres i, ii, iii (p. 55-57)
Le Soir et AFP. 13 mars 2019.

lundi, mars 11, 2019

Toucher la Reine

«On n'est pas bien dans ces souliers, n'est-ce pas ? » a-t-elle soupiré en pointant d'un petit geste exaspéré ses propres escarpins. Je lui ai avoué que j'avais mal aux pieds. (..) Ce soir-là, étions simplement deux dames fatiguées aux pieds en compote, alors j'ai fait ce que mon instinct me dicte à chaque fois que je rencontre quelqu'un dont je me sens proche : j'ai exprimé ouvertement mes sentiments. Et j'ai posé affectueusement une main sur son épaule. Je venais de commettre ce qui passerait pour un faux pas monumental. J'avais touché la reine d'Angleterre. Or, devais-je apprendre, cela ne se fait absolument pas. (..) « Michelle Obama rompt le protocole ! » « Michelle Obama ose étreindre la reine ! » Ça a ravivé les rumeurs malveillantes qui, durant la campagne, disaient que je n'avais ni le raffinement ni l'élégance d'une première dame. 
                            Michelle Obama. Devenir.


Lu dans:
Michelle Obama. Devenir. Fayard. 2018. 520 pages.  Extrait p 370.

Les étoiles du ciel


 "Le progrès ne suit pas une ligne droite."


"Et si on s'était plantés? Depuis quinze jours [après l'élection de Donald Trump], c'était Obama qui avait semblé le moins abattu. Le soir de l'élection, il avait commencé par me sortir la formule de Sheldon Grimshaw selon laquelle il y a davantage d'étoiles dans le ciel que de grains de sable sur terre, après quoi je lui avais envoyé le petit mot suivant pour tâcher de lui remonter le moral: « Le progrès ne suit pas une ligne droite. » Il en donna par la suite une version personnelle, en affirmant que le cours de l'histoire n'est pas linéaire, mais décrit des zigzags."  (Ben Rhodes, chargé de communication durant la présidence Obama).

C'est lundi qu'on découvre ordinairement les grains de sable d'une semaine. Ces quelques lignes feront du bien à plus d'un.



Lu dans:
Ben Rhodes. Obama confidentiel - 10 ans dans l'ombre du Président. Traduction: Etienne Menanteau.  Ed Saint SImon. 2019. 388 pages. Extrait p.14

vendredi, mars 08, 2019


" Si tu vois tout en gris, déplace l'éléphant ! "
                Proverbe indien   
 

A toute problématique, la réponse de l'expert consulté sera "on va regarder cela de près". La méthode a ses limites.


"La douceur. C'est sottise de la croire faiblesse. Elle est la force même, la vraie, celle qui fait venir au monde et fait croître. L'autre, celle qui détruit et tue, n'est que l'orgie de la faiblesse."
                    Maurice Bellet.
 


       
Lu dans:
Maurice Bellet. L'épreuve. DDB. 1988. 108 Pages. Extrait p.14

jeudi, mars 07, 2019

Si nous prenions une glace ?


"Les sages nous diront qu'il faut laisser le temps faire son œuvre
mais je ne le peux
rester       m'enfuir
où niche la faute ?
si je ne peux m'empêcher de t'aimer d'amour
comme la rivière coule vers la mer
ainsi je coule vers toi. "
                Can't Help Falling in Love

Un moment romantique n'a jamais tué personne. Michelle Obama se raconte et on aime la croire. "J'ai arrêté la voiture au pied de son immeuble, l'esprit encore confus, en surrégime. Nous avons laissé passer un moment embar­rassant, chacun attendant que l'autre prenne l'initiative de dire au revoir. Barack a incliné la tête vers moi. « Et si nous allions prendre une glace?» a-t-il proposé. À ce moment-là, j'ai su que la partie avait commencé et, pour une fois, j'ai décidé d'arrêter de réfléchir et de vivre, c'est tout." 



Lu dans:
E. Presley. Can't Help Falling in Love. Paroles George David Weiss, Hugo E Peretti, Luigi Creatore 
Michelle Obama. Devenir. Fayard. 2018. 520 pages.  Extrait pp 135.136

mardi, mars 05, 2019

La vie séquentielle

"La vie comme un ensemble de problèmes à résoudre, la vie comme un ensemble de choix à faire : quelle façon bizarre de voir les choses !”
                        JM Coetzee



Une femme, écrivain, face aux assauts de la vieillesse. Chaque jour qui passe la rapproche de l’ombre, et elle constate, avec calme et lucidité, la déliquescence de ses facultés mentales. Autour d’elle se pressent les enfants, qui s’inquiètent pour elle, l’admonestent de quitter l’Australie pour les rejoindre. Elle s’y refuse pourtant, préférant affronter l'inéluctable dans la liberté et l'indépendance de la solitude, s'interrogeant jusqu'au bout, sans relâche, sur le sens de sa propre existence et sur la nature profonde de notre humanité. Ses interrogations sont les nôtres, complexes et universelles: que restera-t-il de nous lorsque nous serons partis ? que transmet-on à ceux qui restent ? que restera-t-il des choix faits, des choix défaits?  
 

Lu dans: 
J. M. Coetzee. L'abattoir de rêve. Traduit de l'anglais par Georges Lory. Seuil. 2018. 176 pages.


lundi, mars 04, 2019

La décision d'être utile


«  Ce qui serait peut-être à souligner c’est qu’à part la passion de comprendre (luxe suprême chez Hadrien, pain et sel pour Zénon) ces deux hommes si différents de situation et de tempérament sont reliés par ce qu’Hadrien appelle « la décision d’être utile. » « Tout reste à faire » dit le vieil empereur, et c’est aussi à ses activités de médecin que Zénon se raccroche jusqu’à la fin dans un monde de destruction et de changement. Il y a une discipline qu’il vaudrait la peine de faire remarquer, car je crois qu’on ne bâtit rien de solide, pas même la liberté, sans elle. »
                Marguerite Yourcenar. Lettre à un jeune admirateur (20 janvier 1969)  à propos de ses deux personnages Hadrien et Zénon
 
 
Passion de comprendre, décision d'être utile, si on actualisait ces deux concepts surannés pour réenchanter le monde qui nous entoure?
 


Lu dans:
Josyane Savigneau. Marguerite Yourcenar. L'invention d'une vie. Gallimard. NRF Biographies. 1990. 552 pages. Extrait p.324.

samedi, mars 02, 2019

Sagesse d'Aristote


"Quand l’unique objectif de l’éducation devient la production de diplôme plutôt que la promotion du savoir, le système d’enseignement trahit la motivation identifiée par Aristote : « Tous les hommes désirent naturellement savoir. » On arrive ainsi à une véritable indifférence intellectuelle chez les étudiants.
                 Matthew B. Crawford



 
Lu dans:
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages. Extrait p.168

vendredi, mars 01, 2019

Médecin de moto ancienne

 "Ce n’est pas en appliquant des règles que vous pouvez discriminer entre le pertinent et le négligeable, mais seulement en exerçant le type de jugement qui naît de l’expérience. La valeur d’un mécanicien - et la sécurité de son emploi - tient au fait qu’il possède du savoir direct et personnel." 
            Matthew B. Crawford



Je m'inquiète de la bonne santé de ma fidèle moto Honda, - ces choses-là vieillissent comme les humains -, et je lui trouve ces derniers jours bien des raideurs et bruits bizarres à la conduite. J'imagine déjà les multiples investigations et le démontage complet nécessaires à son checkup annuel. Le mécanicien qui la soigne de longue date sourit devant tant d'ignorance, la met en route au quart de tour, en écoute attentivement le bruit du moteur, actionne l'embrayage dont le câble a pris un peu de jeu, et conclut en deux minutes qu'un peu d'huile et quelques réglages suffiront pour cette année-ci encore. "Ces engins-là ont été construits pour résister, ça ne se remplace jamais mais on en lisse les pièces usées." Il me résume sans s'en rendre compte en quelques mots sobres ce qu'est le développement durable, et je lui suis reconnaissant, comme le médecin le fait pour ses patients, d'aimer le grand âge et le vieillissement.



Lu dans:
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages.

jeudi, février 28, 2019

"Être vieux c'est être jeune depuis plus longtemps que les autres."
                        Philippe Geluck
 
 

mercredi, février 27, 2019

Ton père, ce silence


"Je me souviens, c'était un matin, l'été,
La fenêtre était entrouverte, je m'approchais,
J'apercevais mon père au fond du jardin.
Il était immobile, il regardait
Où, quoi, je ne savais, au-dehors de tout,
Voûté comme il était déjà mais redressant
Son regard vers l'inaccompli ou l'impossible.
Il avait déposé la pioche, la bêche,
L'air était frais ce matin-là du monde,
Mais impénétrable est la fraîcheur même, et cruel
Le souvenir des matins de l'enfance.
Qui était-il, qui avait-il été dans la lumière,
Je ne le savais pas,  je ne sais encore. "
                    Yves Bonnefoy
 
Soudain, ce vieux patient bougon me raconte un moment précis de son enfance. Il a quatre ans, avec sa mère, sur le quai de la gare il attend un train qui vient d'Allemagne. Un homme voûté descend du train, s'avance. "Voilà ton père". "On ne s'est rien dit, ni ce jour, ni après. Septante ans plus tard, je regrette encore ce silence."

 
Lu dans:
Yves Bonnefoy. Les Planches courbes. Collection Poésie. Gallimard. 2003. 144 pages.

mardi, février 26, 2019

Ecrit sur le sable


"Que disent les caractères sur le sable fuyant?
Peut-être simplement qu'il suffit d'avancer pas à pas
le plus léger possible         insouciant de durer
content qu'il ait neigé et content qu'il déneige
prenant le soleil comme il va         la brume comme elle vient."
            Claude Roy



Lu dans:
Claude Roy. Le voyage d'automne. NRF. Gallimard. 1987. 115 pages. Extrait pp 8-9

samedi, février 23, 2019

Ceux qui font


"On trouve des gens qui disent ce qu'il faut faire, ce qu'il faudrait faire, ce qu'il aurait fallu faire, ce qu'il ne faut pas faire. C'est, souvent ou quelquefois, très bien vu.
Et il y a des gens qui font. Ce n'est jamais très bien fait, mais du moins c'est fait."  
                            M. Bellet.


 


Lu dans:
Maurice Bellet. Minuscule traité acide spiritualité. Bayard. 2010. 99 pages. Extrait p. 96.
cité par Myriam Tonus. Ouvrir l'espace du christianisme: Introduction à l’œuvre pionnière de Maurice Bellet. Albin Michel. 2019. 256 pages. Extrait pp. 25,26

vendredi, février 22, 2019

De l'or comme s'il en pleuvait


"Elle se souvient de l’air
doux        effervescent
le soleil couchant dissimulé derrière une rangée de vieux peupliers         dont les feuilles vibrionnaient dans la brise tiède
la lumière d’or.
Elle se souvient avoir pensé : c’est tellement parfait, on se croirait dans une publicité pour un parfum."
                        Marie Pavlenko


Je me souviens d'un éblouissement, hier en fin de journée, par ce printemps précoce inattendu. Une pluie de lumière dans le feuillage d'un arbre dont les feuilles mortes n'étaient pas encore tombées. On écarquille les yeux tellement c'est beau, gratuit, donné à profusion à notre regard qui boit toute cette beauté à grandes gorgées. Bonheur d'une rencontre inattendue.
                    


 
Lu dans:
Marie Pavlenko. Un si petit oiseau. Flammarion Jeunesse 2019. 352 pages.

jeudi, février 21, 2019

En vol


"Le matin, l'air est plein de battements d'ailes : les oiseaux reviennent du sud, et dessinent des cercles au-dessus du lac avant de se poser dans les anses saumâtres des marais. Quand le vent se calme, on les entends crier, cancaner, cacarder, croasser, et cette cacophonie nous paraît la rumeur d'une cité rivale, d'une ville lacustre : oies cendrées, râles, canards filets, canards siffleurs, mulards, sarcelles, harles."
                        J. M. Coetzee
 

Je m'éveille rêvant d'un monde plein de battements d'ailes. Je découvre le journal et ses nouvelles, cacophonie d'une cité lacustre. Je me mets en route, tentant de retrouver le vol en cercle au-dessus du lac.


       
Lu dans:
J. M. Coetzee. En attendant les barbares. Seuil. 2000. 256 pages

mercredi, février 20, 2019

Pieds qu'on oublie

"De bonnes chaussures doivent aider la personne à oublier ses pieds."       
                    Henning Mankell


Qu'en peu de mots se décrit la plénitude:  n'être que cette paire de godasses qui permet à l'autre d'exister et de progresser "comme si tout allait de soi".  Le bambin qui soudain marche seul, insouciant des bras tendus afin d'éviter sa chute, le soliste dont les notes s'envolent portées par l'orchestre qu'il n'entend plus, l'avion qui trace dans le ciel jusqu'à ne plus apercevoir la tour de contrôle, ceux de la météo et les citernes à kérosène. Vivre, c'est quand on oublie qu'on existe, et ceux par qui on y arrive. 


Lu dans:
Henning Mankell. Les Chaussures italiennes. Points. 2011. 384 pages

mardi, février 19, 2019

Ce qu'on doit aux bipolaires


"Les caractéristiques du maniaque, individu hyperactif, sûr de lui, agressif, hyperactif, qui ne dort presque pas, peuvent revêtir une dimension adaptative dans des situations extrêmes. Par exemple, en temps de guerre. C’est aussi à ces temps chaotiques et sanglants que se référait Albert Demaret quand il parlait des psychopathes en ces termes : « En temps de paix, on les enferme ; en temps de guerre, on compte sur eux et on les couvre de décorations… »
                        Albert Demaret, cité par Jérôme Englebert

Vrai? Faux? Quand les généraux ont quitté la Maison Blanche en fin d'année 2018, ce fut perçu comme le départ des derniers éléments modérés entourant un président incontrôlable. Mais il demeure que certaines pathologies psychiatriques présentent des aspects positifs: l'abbé Pierre, bipolaire notoire, aurait-il lancé son appel enfiévré le 1er février 54 pour loger les sans abri s'il n'avait connu l'alternance de périodes dépressives et maniaques durant lesquelles il ne doutait de rien? Les tableaux lumineux de Van Gogh, Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche furent des productions maniaques exaltées. Ernest Hemingway, Virginia Woolf, Edgar Allan Poe, Steve Jobs, Elon Musk connurent de semblables alternances de dépression et de créativité extrême. D’après son biographe François Kersaudy, Winston Churchill traînait derrière lui sept générations familiales de maniaco-dépressifs. Sujet à des pensées suicidaires lorsqu’il n’était pas au pouvoir, Winston Churchill vivait des phases d’exaltation, notamment dans le feu des combats de la Première Guerre mondiale. Sous la mitraille, il affirmait "ne s’être jamais senti aussi bien", ce que corrobora l'image du Premier Ministre sous les bombes dans le Londres ravagé de 1940. Sans être bipolaire, aurait-ce été possible? 


Lu dans:
Philippe Lambert . Bipolarité et animaux territoriaux. Le Journal du Médecin. 15 février 2019
Albert Demaret. Éthologie et psychiatrie, suivi d’Essai de psychopathologie éthologique par Jérôme Englebert et Valérie Follet. Mardaga.2014. 278 pages

dimanche, février 17, 2019

L'oiseau à l'aile brisée


" Faiblesse qui conserve surpasse force qui détruit."
                    Joseph Joubert


Un bel exemple nous en est  donné par le pluvier, échassier dont une des caractéristiques est de nicher au sol. Si un prédateur s’approche, plutôt que de fuir, l’oiseau feint d’avoir l’aile brisée et au moment où le danger se précise, il décolle pour se poser quelques mètres plus loin. Le prédateur suppute une proie facile, un oiseau incapable de voler correctement. Mais à chaque fois qu’il se rapproche, le pluvier fait mine d’être handicapé et s’envole un peu plus loin, emmenant le prédateur à plusieurs kilomètres de son point de départ, du nid et de la progéniture qu’il abrite. Comportement prodigieux, quand l’oiseau s’envole et finit par disparaître, il a réussi à assurer sa survie et celle de sa descendance.
Confronté à une menace et à un rapport de force qui nous dépassent, la ruse d'utiliser sa faiblesse comme un levier devient une force, débouchant sur une issue sans vainqueur ni vaincu. Il faut admirer le pluvier.  


Lu dans:
Philippe Lambert . Bipolarité et animaux territoriaux. Le Journal du Médecin. 15 février 2019
Joseph Joubert. Des gouvernements, XXXVI (1866)
Albert Demaret. Éthologie et psychiatrie, suivi d’Essai de psychopathologie éthologique par Jérôme Englebert et Valérie Follet. Mardaga.2014. 278 pages.