samedi, février 24, 2018

Sagesse de Thoreau


"Ce qu’il y a devant nous et ce que nous laissons derrière,
ceci est peu de chose comparativement à ce qui est en nous.
Et lorsque nous amenons dans le monde ce qui dormait en nous,
des miracles se produisent."
            H D Thoreau 
   

Lu dans:
Invitation au 12ème Printemps de l'éthique: Un travail qui nous relie: utopie ou réalité ? Centre culturel de Libramont, 4 mai 2018
https://ressort.hers.be/

vendredi, février 23, 2018

Sagesse d'André Gorz


"L'humanité a su accomplir des progrès techniques et scientifiques foudroyants, mais elle reste toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? Comment les inciter à coopérer tout en leur permettant de s'opposer sans se massacrer ?"
                André Gorz 

 
Lu dans:
Christophe Fourel. Lettre à G. André Gorz en héritage. Ed Le bord de l'eau. 2017. 144 pages. Extrait p.130 

mercredi, février 21, 2018

Sagesse du petit Nicolas


"Les arbres, les villes, les chats et les vélos, et surtout les musiciens, je dessine ce que j'aurais voulu être. Je ne m'en remettrai pas, de ne pas être musicien. Vous vous rendez compte qu'à mon âge je prends des leçons de piano. Et j'en bave. Et je souffre pour mon pauvre professeur ! Quand je vois passer une jeune fille avec un étui à violon, je me dis : " Quelle merveille de se déplacer avec l'objet de son plaisir ! "
                Sempé

Une longue et belle rencontre dans Le Monde de Sempé, d'une modestie confondante. Admirateur de Duke Ellington, il aurait voulu devenir musicien mais se mit à dessiner "car des crayons et du papier coûtaient moins cher qu'un piano". Se décrivant comme un laborieux sans talent, alors qu'il a dessiné 106 "Une" du New  Yorker: "Je recommence sans arrêt, maintenant encore. Je suis à ma table de dessin et je réfléchis jusqu'à ce que ça vienne. Ça vient ou ça ne vient pas. Je dessine des musiciens, en attendant, pour me faire plaisir. Il faut des jours, même parfois des mois pour trouver une idée. Affreux ! Qui travaillerait autant que moi ferait mieux."
On se sent meilleur en refermant pareil article. 



Lu dans:
Sempé. Je dessine ce que j'aurais voulu être. Je ne serais pas arrivé là si… " Le Monde " interroge une personnalité avec, pour point de départ, un moment décisif pour la suite de sa vie. Cette semaine, le dessinateur dont l'album " Musiques " est exposé à Paris. Propos recueillis par Pascale Kremer. Le Monde 18.2.18.

mardi, février 20, 2018

Tout ce qui ne reviendra plus

"Devant la poste, la fête foraine
Des camions rouges échoués qui se traînent
Et un cheval la bave aux dents
Crevé, devenir, tourné tous les ans

Un stylo plume qui rate
Et le buvard qui boit les pintes
De mouche sur un cahier qui teint
C'est comme un petit carreau blanc
Tout ce qui ne reviendra plus

Rue de l'école Madame Case
Nous offre nos premières phrases
Ces mots qu'on accroche comme des trains
Ces fautes qu'on pique chez le voisin
Ces cours, ces meilleurs copains
Sur le cœur jusqu'à la fin
Partager jusqu'au dernier coup
Toutes ses joies, tous ses chagrins
Tout, tout, tout
Tout ce qui ne reviendra plus

Le mot rugby sur mes 10 ans
Et mes 6 ans dans tes robes
Mes bras qui ne te lâchent plus
Et quelqu'un qui ferme la porte
Où es-tu maman, où es-tu?"
                Cali. Tout ce qui ne reviendra plus


Lu dans:
Cali. Tout ce qui ne reviendra plus. Paroliers : David-Francois Moreau / Bruno Caliciuri.

lundi, février 19, 2018

La tache aveugle


" On sait tout regarder
dans l'univers
sauf soi-même."
        Willem M. Rogggeman. L'impuissance de l’œil.


Lu dans:
Willem M. Rogggeman. L'utilité de la poésie. L'arbre à paroles. 2003.

samedi, février 17, 2018

Essence et existence

« Les idées sont intéressantes, mais les gens le sont bien plus. »
Sarah Bakewell


Lu dans:
Sarah Bakewell. Au café existentialiste. La liberté, l'être & le cocktail à l'abricot. Albin Michel. 2018. 512 pages.

vendredi, février 16, 2018

This is your land


"Ce pays est ton pays, ce pays est mon pays
De la Californie, à l'île de New York
De la forêt de séquoias, aux eaux du Gulf Stream
Ce pays a été fait pour toi et moi (..)
Et certains se plaignent et certains se demandent
Si ce pays est encore fait pour toi et moi."
        Woody Guthrie. This Land Is Your Land.
Chaque jour nous parviennent des images de cette Amérique qui ne nous fait plus rêver, on a peine à le croire. Me revient l'émotion d'avoir atterri une première fois à la Guardia, au coeur de la grosse pomme scintillante dans la nuit, cristallisant tous mes clichés d'enfant. Tant de beauté !  Avec Claude Vigée, je rêve d'un jour pouvoir encore "leur rendre visite comme autrefois au début du printemps / aller vers eux depuis l’Amérique autrement lointaine de  l’enfance / pour leur signifier qu’entre nous le pacte n’est point rompu."

Lu dans:
Claude Vigée. L'homme naît grâce au cri : Poèmes choisis (1950-2012). Points. 2013. 366 pages.  Extrait p.68
Woody Guthrie. This Land Is Your Land. Une des plus célèbres chansons folkloriques des États-Unis, dont les paroles ont été écrites par Woody Guthrie en 1940 sur une musique existante, en réponse à God Bless America de Irving Berlin qu'il considérait comme peu réaliste et suffisante.

jeudi, février 15, 2018

Solitude


"Tous ont dû s’écarter de lui. Rien ne pousse à l’ombre d’un grand homme."
                 Alain Beuve-Méry

Autre version de la légendaire solitude du pouvoir.

mercredi, février 14, 2018

Quand danse la lumière

"Car tu es poussière et retourneras en poussière." ( כי עפר אתה ואל עפר תשוב )
            Genèse 3,19

A tout carnaval son mercredi des cendres. Ce sont les mêmes humains pourtant, qui dansent, s'esclaffent, s’enivrent, oublient durant une journée leur destinée. Par une étrange confusion, la tradition chrétienne n'a gardé du lumineux "afar" , cette poussière légère qui danse dans le soleil, que la traduction "cendres" symbole calciné de mort et de mortification. La symbolique hébraïque initiale d'un homme composé de terre et de lumière, appelé à retourner à la seule lumière, dansant, léger, heureux, prolonge bien les fêtes carnavalesques. Et quand se célèbre le même jour la fête des amoureux, que les sombres cendres paraissent lointaines.


mardi, février 13, 2018

Le nez à la vitre

"Un enfant près de sa mère, les yeux tournés vers la vitre,
Attend le départ du tram 
Souvent je voudrais n'avoir rien d'autre à faire 
Faire le silence, comme auprès d'un feu."         
                      Ariane Dreyfus
Moment perdu, peut-être. Mais aussi creuset de tous les projets.

Lu dans:
Ariane Dreyfus. Le dernier livre des enfants. Poésie  Flammarion. 2016. 192 pages

lundi, février 12, 2018

Qui est juif?

"Ce qui reste, c'est ce qui vient."      Maurice Bellet

Au départ d'une histoire juive rapportée par Victor Malka, une intéressante réflexion sur la transmission. Trois rabbins échangent sur l'éternelle question: qui est juif? Le premier, de tendance orthodoxe, rappelle la règle claire et nette de la Torah: est juif celui qui a une mère juive. Le deuxième, plus libéral, explique que si la loi privilégie en effet la filiation maternelle, dans l'esprit de cette règle le rôle du père demeure prépondérant. Chacun commence à argumenter sans fin. Intervient le troisième rabbin: est juif celui qui a des enfants juifs. Dépassant le cadre du débat talmudique des filiations en amont et en aval, l'essence d'un être ne réside-t-elle pas dans sa capacité de transmettre?

Lu dans:
Jean-Claude Guillebaud. La foi qui reste. Ed. L'iconoclaste. 2017. 246 pages. Extrait pp 228 et 242 (citation Maurice Bellet)

samedi, février 10, 2018

Notes de consultation


"Au prochain vent
tombera
quelle feuille?"
        Abbas Kiarostami

Son cancer en rémission, octogénaire, toute angoisse calmée, il est heureux. Un an gagné.
Même bureau, même âge, préservée des maux de dos et maladies sournoises, elle angoisse: une si belle santé, et statistiquement si proche de ma fin. Tristesse infinie. 

Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.58

jeudi, février 08, 2018

Mort de quelqu'un


"L'administration les appelle pudiquement " les morts isolés ". Ils ne sont pas SDF, pour la plupart. Ils avaient un toit, des habitudes. Mais nul parent ou proche ne s'est signalé après l'annonce de leur décès."
                Le Monde. 4 février 2018

"Mardi 30  janvier, sous une pluie froide, deux personnes ont accompagné, de l'Institut médico-légal de Paris au cimetière de Thiais, Alain Poux (17  juin 1963-25  décembre 2017), Carmen Chavet (15  mai 1927-1er  janvier 2018), Geneviève Bouley (1932-2017) et Serge Vildeuil (1960-2017). Elles ont lu un petit texte devant la tombe de ces défunts dont elles ignoraient jusque-là l'existence. Elles ont déposé une fleur pour réchauffer la pierre. Puis elles se sont rendues dans un café, ont consigné dans un classeur ce sobre cérémonial et publié un hommage sur Facebook. Deux fois par semaine depuis 2004, cinquante bénévoles du collectif Les Morts de la rue se relaient pour accorder à des inconnus cette dernière courtoisie, cette ultime civilité : qu'ils ne partent pas seuls, corps et âme. " 

Il arrive que la vie se télescope avec nos lectures. Lundi, je découvre ce court article du Monde au petit-déjeuner, avant d'entamer ma tournée. Un vieux patient habitué m'attend vers dix heures, ma visite sera sans doute la seule qu'il recevra de la semaine, mais ce matin il ne répond pas. Je reviens une heure plus tard, puis lui téléphone, en vain, m'inquiète. La suite se devine sans peine, la mort au pied du lit, la recherche d'une famille qu'il n'a plus, le transport de la dépouille vers la morgue du cimetière en attendant une inhumation anonyme. Étrange monde tout de même où on peut disparaître sans une larme écrasée au coin de l’œil, sans un avis mortuaire, sans une cérémonie d'adieu fut-elle succincte. Un rond dans l'eau, qui s'efface dans la minute, et puis rien. 

Lu dans:
Benoît Hopquin. Mort de quelqu'un. Le Monde. 4 février 2018, page 28.


"Il n'est de mauvais climat, mais bien d'habits inadaptés."
            Sagesse canadienne

mercredi, février 07, 2018

Ainsi s'écrit l'histoire


"L'Histoire est une tapisserie tissée de légendes et de faits réels. "
            Marie-Francine Mansour


Enfant j'imaginais Buffalo Bill en héros indien aux côtés de Sitting Bull, Cochise et Geronimo, m'y identifiant volontiers dans de longues cavalcades autour de cow-boys retranchés. La lecture du livre qu'Eric Vuillard y consacre m'a dessaoulé.  S'il participa bien aux guerres indiennes, ce fut en tant que chasseur de bisons employé par la Kansas Pacific Railway pour dégager la voie ferrée de troupeaux incontrôlables. Une légende veut qu'il gagna un duel en tuant 69 bêtes en une journée, les carcasses n'étant dépecées que du côté non en contact avec le sol évitant aux chasseurs l'effort de les retourner.

 [Petite] fortune faite, il recréa la conquête de l'Ouest dans un spectacle mythique, le Wild West Show, où  des Indiens rescapés jouaient le récit de leurs propres malheurs au milieu de cavaliers, de fusillades et d’attaques de diligences. L'illusion étant parfaite, le spectacle incarna progressivement une version falsifiée et flatteuse de l'Histoire américaine.  D'Amérique en Europe, la troupe passa par plus de cent villes françaises jusqu'au pied de la tour Eiffel où elle attira trois millions de spectateurs. Un Far West mythique était né, qui ne s’éteindra plus et que le cinéma contribuera à développer, le vrai se mêlant au faux pour autant que l'image soit belle. Le chapeau à larges bords, le bandana et la chemise à carreaux devinrent ainsi emblématiques du cow-boy alors que seul un petit nombre d'entre eux en portaient, pas plus que les chefs indiens n'arboraient tous de grandes coiffes à plumes. Créés de tout pièce aussi afin de rythmer les scènes héroïques, les célèbres youyous indiens des attaques de diligences, repris dans leurs jeux par les enfants de partout. Comme l'écrit l'auteur, "le spectacle est à l'origine du monde", réécrivant le tragique afin de servir la légende de ceux qui gagnèrent.



Lu dans:
Marie-Francine Mansour. Ruses et plaisirs de la séduction. Albin Michel. 2018. 384 pages.
Eric Vuillard. Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill. Actes Sud. Babel. 2014. 160 pages.

mardi, février 06, 2018

La beauté du vent


Ce qu'il trouve le plus beau, le plus saisissant, ce sont toutes ces choses qui fondent, qui coulent, qui ruissellent, qui brûlent, qui dégèlent, qui s'éteignent, qui se cachent, qui s'évanouissent, ces choses qu'on ne peut regarder très longtemps, qui ne se répètent pas, qui n'arrivent qu'une fois, là, pour vous, une seule fois, et ne durent qu'un instant. Puis disparaissent. Vieillissant, il tenta l'impossible, il voulut photographier le vent."
                Eric Vuillard          

La beauté de l'éphémère serait-elle ce qui rend la vie si désirable? Mouvement insaisissable, qui meurt quand on le fige: on ne maîtrise pas le vent.


Lu dans:
Eric Vuillard. Tristesse de la terre. Une histoire de Buffalo Bill. Actes Sud. Babel. 2014.160 pages. Extrait pp 153-156.

dimanche, février 04, 2018

Dulcinea


"Moi je t'offrirai      des perles de pluie
Venues de pays où il ne pleut pas (..)
Je ferai un domaine      où l'amour sera roi
où l'amour sera loi     où tu seras reine."
             Jacques Brel. Ne me quitte pas

Pendant cinq ans, la minuscule île de Mana (Nouvelle-Zélande) n'a abrité qu'un fou de Bassan solitaire entouré de quatre-vingts statues de ses congénères en béton, installées pour tenter d’y attirer une colonie de repeuplement. Plumages blanc et becs noirs, enregistrements de chants mélodieux, fausses déjections, le leurre fonctionna si bien que Nigel s'énamoura de l’une d’entre elles. Le bec chargé d'algues et de brindilles, il commença par lui construire un nid, lui faisant sa toilette et communiquant avec elle. A la fin de 2017, trois autres fous de Bassan — des vrais, en plumes et en os — rejoignirent l'île mais, pas volage, l'oiseau solitaire les délaissa pour celle en plâtre avec laquelle il partageait ses jours. On l'a retrouvé mort à ses côtés ce mercredi 31 janvier.  Au loin résonne la voix rauque du de l'Homme de la Mancha "oh non / ne t'en va pas / tu n'es plus une image / un mirage / un nuage / tu es là / Dulcinéa, ma Dulcinéa."


Lu dans:
L’histoire tragique de Nigel, le fou de Bassan épris d’oiseaux de béton. Le Monde. 2 février 2018.

samedi, février 03, 2018


"L’homme n’est ni grand ni petit
Il a la taille de ce qu’il sait aimer et respecter."
        I Muvrini

vendredi, février 02, 2018

Les métiers de demain

"Comme c’est beau
ce bûcheron
là-bas au loin
qui abat un arbre
pour faire des planches
pour le menuisier
qui doit faire un grand lit
pour la petite marchande de fleurs
qui va se marier
avec l’allumeur de réverbères
qui allume tous les soirs les lumières
pour que le cordonnier puisse voir clair
en réparant les souliers du cireur
qui brosse ceux du rémouleur
qui affûte les ciseaux du coiffeur
qui coupe le ch’veu au marchand d’oiseaux
qui donne ses oiseaux à tout le monde
pour que tout le monde soit de bonne humeur."
        Jacques Prévert. Chanson du vitrier

Jusqu'ici, interrogeant mes jeunes patients volontiers perplexes sur leur choix d'études, je leur suggérais de lire Prévert. Je rangerai désormais ce beau texte, au bénéfice de l'article du Soir recensant les métiers de demain. "D’ici 2020, la liste des métiers en pénurie évoluera indique le Forem. Quelques exemples: (..) consultant green IT, domoticien, technicien de production en culture cellulaire, concepteur de solution globale 4.0, juriste dans le secteur de la robotique, responsable e-commerce, community manager, manager logistique, coordinateur logistique IT, ambassadeur numérique de territoire, infographiste 3D, motion et game designer, digital marketer, etc. "

Lu dans :
Jacques Prévert. Histoires et autres histoires. Gallimard. 1963. 248 pages.
Pascal Lorent. Le Forem a identifié les métiers de demain. Le Soir 2 février 2018. Pages 1-3

jeudi, février 01, 2018

Ce que se disent les mones


"Le langage est le propre de l'homme."
            Idées reçues et croyances à reconsidérer

Plongé dans mes lectures un après-midi d'été, je fus intrigué par l'étrange dialogue de deux oiseaux que séparaient une trentaine de mètres, chant modulé par le répons manifeste de deux mélodies parfois similaires, parfois originales mais systématiquement en harmonie, se rejoignant parfois en un duo charmant. Si ces deux-là ne communiquaient pas, que faisaient-ils donc? Une étude récente des cris d’alarme des mones sauvages (un cercopithèque, chimpanzé d'Afrique équatoriale) découvre un florilège d’expressions variées respectant des règles sémantiques et syntaxiques. Si le mâle émet une série de « boom » pour rassembler ses femelles et amorcer un déplacement, une série de « krakoo » signale un prédateur. Si dans cette séquence, il place des « krak », le prédateur est un léopard ; s’il place des « hok », c’est un aigle. Si ces « hok » sont ­espacés, il n’a pas l’intention d’attaquer : les ­femelles se cachent. Mais s’ils sont serrés, toutes les femelles arrivent pour l’aider dans son attaque. Plus étrange encore, si  deux espèces cohabitent, la mone de Campbell et le cercopithèque Diane, elles sont capables d’échanger et de comprendre leur « cri de prédateur léopard » respectif. En captivité, en revanche, les cris ­anti-prédateurs ne sont plus utilisés mais les mones ont innové en développant une alarme antivétérinaire ! 

Lu dans:
Marie-Laure Théodule. Alban Lemasson, décodeur du langage animal. Le Monde Science et techno. 28 janvier 2018.

mercredi, janvier 31, 2018


"Lorsqu'on ment encore faut-il être crédible."
                    Callimaque

dimanche, janvier 28, 2018

Diversifier ses placements


"Ils nous survivront, j'en suis convaincue."
                Emmanuelle Pouydebat

"Ces petits oiseaux sont capables de cacher leur nourriture dans des centaines, voire des milliers de cachettes situées dans des lieux séparés et dispersés à travers leur territoire. Ils accomplissent ainsi des exploits en termes de mémorisation et de planification, capables de retrouver leurs cachettes plusieurs heures, plusieurs jours, voire plusieurs mois plus tard. Ce stockage de nourriture fait clairement intervenir les notions de temps, d'espace et de mémoire. En Amérique, le casse-noix de Clark (Nucifraga columbiana) cache ainsi 4 à 5 graines dans près de 10 000 cachettes (sol, trous, rochers, écorce, souches...) pour faire ses réserves à plus de 2 000 mètres d'altitude en automne. Il se déplace ensuite à des altitudes inférieures pour l'hiver, où il trouve de la nourriture disponible. Il retrouve et récupère ses provisions au printemps, plus de six mois après, parfois même sous la neige. Cette récupération s'effectue donc à la fois dans le temps et dans l'espace. Comment font-ils?"

Quand on dit d'un semblable qu'il a une cervelle d'oiseau, ce n'est guère flatteur. L'être humain surpasserait-il donc à ce point le casse-noix de Clark aux 10.000 cachettes? Pas sûr quand on apprend qu'en 2017 plusieurs dizaines de millions d’euros ont été consignés à la Caisse des dépôts et consignations, avoirs dormants oubliés sur divers comptes en banque et dont beaucoup ne font jamais l’objet de la moindre demande de remboursement. Ce sont ainsi 457 millions d’euros qui sont détenus par le SPF Finances, patientant sur les comptes de l’État en attendant que leurs propriétaires viennent les récupérer.


Lu dans:
Emmanuelle Pouydebat. L'Intelligence animale. Cervelle d'oiseaux et mémoire d'éléphants. Odile Jacob. 2017. 216 pages. Extrait pp.109-110
Sherry D. F., Hoshooley J. S. Neurobiology of spatial behavior . K. Otter. The Ecology and Behavior of Chickadees and Titmice : An Integrated Approach. Oxford University Press, 2007, p. 9-23.
Morgane Kubickie. L’argent qui dort se fait rarement réveiller. Le Soir du 27 janvier 2018. Extrait p.22

samedi, janvier 27, 2018

Demain et devant


"Papa dit que nous avons une fausse idée de la stabilité. Que la stabilité pour nous c'est rester sans bouger. Alors qu'être stable c'est être stable dans le mouvement."
            Milena Agus

Comme le port retient la mer, et les bateaux quand le vent leur gonfle les voiles, il n'est plus rassurante image qu'un homme qui prend la route, un gosse qui fait ses premiers pas, un malade qui quitte l'hôpital, un virtuose qui accorde son instrument, un cycliste qui gonfle ses pneus. Ressentir l'émerveillement, le matin, de la route qui s'offre au regard est un plaisir rare. 


Lu dans:
Milena Agus. Quand le requin dort. traduit de l’italien par Françoise Brun. Ed Liana Levi. Littérature étrangère. 2010. 160 pages

vendredi, janvier 26, 2018

Sur un filin

"Le rassurant de l'équilibre, c'est que rien ne bouge. Le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour faire tout bouger."
    Julien Gracq

Enfants nous adorions les châteaux de cartes, si hauts qu'ils nous dépassaient, et si fragiles. Comme nos vies sur un filin appelé bonheur. Attiré par le vide, le funambule ferme les yeux, nous aussi . 


Lu dans:
Julien Gracq. Le rivage des Syrtes. Ed J.Corti. 1951. 311 pages. Extrait p. 44

mercredi, janvier 24, 2018

L'Europe, c'est loin?

"Qu'est donc lire un poème ?
C'est voir danser ma voix
pour entendre chanter tes yeux."
            Claude Vigée.

Natalia, 12 ans, n'a plus mal à l'oreille, je lui demande en échange un poème. L'an passé, elle récita Le Renard et le corbeau en français et suivi de Lis i Raven, sa traduction en polonais. Cette année, surprise, c'est en néerlandais qu'elle remercie, "We waren bijna echt vergeten / Hoe schoon de zomer wel kan zijn / Zonder zorgen en zonder regen / Hoe schoon de zomer hier kan zijn / We waren uit het oog verloren / Hoe warm een weiland wel kan zijn / Open de vensters en open de ogen / Zie hoe schoon de zomers zijn / Ik hou van u / Ik hou van u /  Geef me een kus / Geef me een kus / Geef me een kus en vlug / voor de laatste bus." Je n'échangerais cette leçon d'Europe pour aucun ouvrage savant.

Lu dans:
Claude Vigée. L'homme naît grâce au cri : Poèmes choisis (1950-2012). 2013. Points Poésie. 336 pages. Extrait p.211.
Trad. Scala. On avait vraiment presque oublié / Comme l'été peut être joli / Sans soucis et sans pluie / Comme l'été peut être joli / On était perdu dans le regard / Comme il peut être chaud et fleuri / Les fenêtres ouvertes et les yeux aussi / Et regarde comme les étés sont jolis / Je t'aime, je t'aime /Je t'aime, je t'aime / Je t'aime, je t'aime / Embrasse-moi, embrasse-moi / Embrasse-moi, et vite / Avant le dernier bus.

L'oiseau de feu


"Entendons-nous bien : un chimpanzé ne vous emmènera pas nécessairement où vous le souhaitez. En revanche ce qui est sûr, c'est que lui n'est pas perdu ! "
                        Emmanuelle Pouydebat

On connaissait la légende du colibri éteignant l'incendie goutte à goutte, aurait-il un rival de taille dans sa propre espèce? Des scientifiques australiens assurent que le milan noir propage volontairement des incendies en transportant des branches incandescentes, provoquant la panique des gros insectes qui sont sa nourriture favorite. Saisissant des branchages partiellement enflammés dans ses serres ou dans son bec, il les transporte sur parfois plusieurs centaines de mètres afin d’aider le feu à franchir une route, une rivière ou même un col. Nos ancêtres ont-ils compris l’usage du feu en observant les rapaces ? Selon la légende aborigène, ce sont eux qui auraient offert le feu aux hommes, et l'ornithologie semble conforter le mythe. 

Lu dans :
Le milan noir, oiseau pyromane. Nathaniel Herzberg. Le Monde. Science et techno. 21 janvier 2018. 
Emmanuelle Pouydebat. L'Intelligence animale. Cervelle d'oiseaux et mémoire d'éléphants. Odile Jacob. 2017. 216 pages. Extrait p.105

mardi, janvier 23, 2018

Quand Marianne se trouvait laide

"Enfant, j'étais convaincue d'être très laide. A un moment, j'ai porté des lunettes, un appareil dentaire, une coiffure ridicule, j'étais réellement disgracieuse. Je me souviens de m'être longuement examinée dans une glace, un jour, et de m'être dit : " Bon, moi qui rêvais d'être belle, c'est raté ; je suis moche, il vaut mieux que je l'accepte. " Ce sentiment m'a poursuivie toute ma vie."
                Brigitte Bardot

"J'ai une histoire merveilleuse avec Marguerite Yourcenar. Figurez-vous que lorsqu'elle a été élue à l'Académie française, en  1980, on lui a demandé qui elle aimerait rencontrer. " Brigitte Bardot ", a-t-elle répondu. Alors on m'a téléphoné à La Madrague : " Marguerite Yourcenar voudrait vous voir. " Je ne la connaissais pas, je me suis dit que c'était encore une de ces mondanités à la con que je fuyais, et j'ai décliné l'invitation à Paris. Et puis quelque temps après, un soir de tempête, tandis que je rentrais toute crottée de ma petite ferme vers La Madrague, entourée de mes chiens, mon gardien m'a appelée: " Il y a une dame, au portail, qui voudrait vous voir. " Une visite ? Sous cette pluie et alors qu'il fait nuit ? Qui est-ce ? " Elle a dit : Mme  Yourcenar. " Eh bien nous avons passé un moment extraordinaire ! Je l'ai fait entrer, aussi trempée et crottée que moi, on s'est réchauffées devant un bon feu de cheminée, avec un petit coup de champagne. Et on a parlé, parlé, parlé, comme si on se connaissait depuis toujours."

Lu dans:
Brigitte Bardot" Sans les animaux, je me serais suicidée ". Annick Cojean Le Monde.  21 janvier 2018. Extrait p. 22

lundi, janvier 22, 2018

La lumière du soir

"La nuit
Les regards des hommes s’éteignent un peu
On dit que la lumière est à l’intérieur
Dans un village, au fond d’un port, en haut d’une montagne, un phare dans l’océan ou bien une étoile dans le ciel."
                I Muvrini. Dans la main de la Terre.

La nuit, lumière et beauté se font intérieures illuminant nos maisons et tous ces endroits où on se se rassemble. La lumière de l'homme aussi se fait intérieure quand descend  la nuit de l'extrême détresse et de l'extrême solitude: son silence à ce moment se fait clarté tamisée, à jour frisant, exaltant les teintes nuancées et les ombres infiniment mieux que le soleil de midi dans sa plénitude. Que j'aime cette clarté sans fard. Réflexion inspirée par un beau texte récité par Jean-François Bernardini, du groupe I Muvrini, en prélude à l'hymme corse Piu vi salve Regina lors des nuits celtiques au stade de France en 2004.

Lu dans:
I Muvrini. Dans la main de la Terre.


samedi, janvier 20, 2018

Débranche


"A n'importe quel âge de la vie
si ta vie s'endort
risque-la."
extrait d'un poème de Jean Malrieu, cité par Yvon Le Men

On était lundi, et c'est déjà samedi. Une semaine écoulée dans le sable de la vie, qu'en retiendrai-je demain? Quel confort ai-je pu quitter, pour quelle découverte? Une vie, pas désagréable, sur mon voilier en rade d'Ostende à écouter les mouettes et toutes les voix chères qui se sont tues. On rêve de grand large mais on vérifie les amarres. Prendre de l'âge, c'est craindre le vent plutôt que l'espérer. 



Lu dans:
Yvon Le Men. Besoin de poème. Lettre à mon père. Le Seuil. 2006. 300 pages.

jeudi, janvier 18, 2018

Lu dans ma cuillère

"Café en terrasse
au fond de ma cuillère
le bleu du ciel."
        Damien Gabriels

Le bleu du ciel, qui n'en rêve?, et la fugace saveur d'un café en terrasse y aide. Voici longtemps, se présenta un patient apeuré qui me demanda de garder un secret pour son épouse. Chaque matin, prétextant l'achat de sa gazette, il savourait en terrasse un café-crème onctueux, et sucré même, délit caché à sa femme préoccupée par son taux de cholestérol. S'il mesurait l'énormité de la transgression, il m'assurait que cela lui permettait d'affronter "le reste". Je ne sus jamais ce qu'il évoquait, et qu'importe. Il est mort peu de temps après, emportant sa cuillère clandestine "et le reste". J'y pense encore en dépassant le café L'horloge, les jours où le ciel est gris.

mercredi, janvier 17, 2018

Comme un vent saute-muraille

"Bienheureux les fleuves
qui n’ont pas de frontières
et bienheureux les vents
qui sautent les murailles :
ils sont du pays où ils respirent

Bienheureuse la nuit,
que partout on accueille
comme une amie de toujours
et bienheureux le chêne
qui partage son hasard
avec le tremble et l’églantier

Faites de moi un homme
comme une rivière  comme un vent  comme un arbre
jouissant du droit du ciel   où son regard se pose."
    Jean-Pierre Siméon
 

       
Lu dans:
Jean-Pierre Siméon . Sans frontières fixes. Cheyne Ed. 2004. 48 pages 

Le visage caché des fleurs

"Apprendre à ignorer des choses est l'un des grands chemins vers la paix intérieure."
Robert J. Sawyer

Je découvris un vendredi soir en fin de consultation un superbe bouquet de fleurs anonyme devant la porte de mon cabinet. Tous mes efforts pour en découvrir l'auteur furent vains et je me résolus à considérer que chaque patient(e) croisé(e) par la suite pouvait l'être. Un peu de mystère peut transformer le regard porté sur ceux qu'on croise.


mardi, janvier 16, 2018

Peremption

  "Sans renouvellement de la concession, ce lieu sera dégagé."
                Lu sur une épitaphe.

Rude rappel: même morts nous sommes soumis à la péremption, les défunts sont en quelque sorte périssables. 

dimanche, janvier 14, 2018

La lettre manquante

"Où est la lettre ?
cette question vient d'un mourant       puis il se tait
tant qu'un homme vit        il n'a pas besoin de compter sa langue
quand un homme meurt     il doit rendre son alphabet
De chaque mort      nous attendons le secret de la vie
le dernier souffle emporte la lettre manquante."
                    Bernard Noël. Portrait. La rumeur de l'air.


On se remet difficilement de n'avoir pu prendre congé d'un défunt. Le sentiment d'avoir laissé échapper un ultime conseil comme viatique pour éclairer notre route, un dernier secret partagé, un remerciement pour tant de bonté reçue, donne au départ de l'être cher un sentiment d'inachevé qui rend le deuil difficile. Mais connaît-on l'heure précise de l'instant ultime? Il nous reste à partager l'essentiel bien avant de quitter ce monde, et faire de chaque instant un moment précieux. 


Lu dans:
Bernard Noël. La chute des temps, suivi de L'Été langue morte, La Moitié du geste, La Rumeur de l'air et de Sur un pli du temps.
Collection Poésie/Gallimard (n° 274) 1993. 228 pages. Nouvelle édition augmentée d'une postface de Stefano Agosti en 2000.

samedi, janvier 13, 2018

Migrations

"Ils reprochent au noir
d’être plus noir que le blanc
comme si on reprochait au feu
d’être plus chaud que la neige
et au miel d’être plus sucré que la vague
Et s’ils ont peur de leur ombre
c’est qu’ils se doutent un peu
que haïr l’étranger
c’est avoir peur de soi. "
        Jean Pierre Siméon.
 

vendredi, janvier 12, 2018

Quand tout sombre

"Il est pour moi plus qu'un simple auteur
(..) comme un éclaireur
quelqu'un qui, à la lumière frêle d'une simple bougie
indique la possibilité encore d'un chemin
quand dans l'existence tout s'est assombri et vacille ."
                Jean Claude Pinson, à propos de Philippe Jaccottet.

 
Lu dans:
Jean-Claude PINSON. Habiter en poète. Champ Vallon, 1995. 279 pages
Philippe Jaccottet. Poésie : 1946 - 1967. Gallimard. 1971. 190 pages. 

mercredi, janvier 10, 2018

Gratitude

"Mario Rigoni Stern (..) raconte qu'il avait un chien, Cimbro, qui laissait pendant les hivers les plus enneigés les oiseaux affamés becqueter dans son écuelle. La nuit, il leur donnait asile dans sa niche et les gardait au chaud entre ses pattes et sa poitrine. Quand il se sentait triste, il venait se frotter contre ses jambes."
                Charles Juliet. Gratitude.

Comme une couverture sur les épaules quand l'humidité du soir nous surprend, certains mots nous réchauffent l'âme. La simple description de ce chien m'a donné envie de lui ressembler.

Lu dans:
Charles Juliet. Journal, IX : Gratitude. P.O.L. 2017. 400 pages. Extrait p.251 

"La vie quotidienne est une discipline de haut niveau".
                     Alice Zeniter


Lu dans:
Alice Zeniter. L'Art de perdre. Flammarion. 2017. 510 pages.

mardi, janvier 09, 2018

Suivre une ombre

"Ne me suivez pas. Comme vous je suis perdu."
         Lu sur un t-shirt   

J'ai souri, évoquant un personnage de Sempé portant pareil t-shirt, s'amusant de découvrir qu'il était suivi par une foule immense. Puis j'ai été inondé par les news du jour, nos dirigeants aux abois sommés de définir une ligne à suivre qu'ils n'ont pas, nos emblèmes du monde des arts, de la politique et de la culture n'ayant en tête qu'aller voir sous les jupes des filles, nos champions sportifs adulés évacués du palmarès quant a parlé leur urine. Suivre, mais son propre chemin.

dimanche, janvier 07, 2018

Les impostures de l'histoire

"Lorsque l’humour incline à tant de noirceur, il dit la vérité."  
                 Eric Vuillard           

J'avais à peine laissé "L'ordre du jour", lu à un rythme haletant que m'est tombé dans les mains "Zinc" de David Van Reybrouck. Deux livres courts, ce qui ne veut pas dire léger, pour détricoter "l’aspect poisseux des combinaisons et des impostures qui font l’histoire". S'en est-il fallu de peu que je naisse sous l'identité d'Emil Blixen à La Calamine en 1903 ? Citoyen d'un minuscule territoire protégé par les nations avoisinantes depuis la chute de l'empire napoléonien en raison de son gisement de zinc, sans avoir déménagé une seule fois de ma vie, j'aurais pu comme lui "avoir été successivement citoyen d'un État neutre, sujet de l'Empire allemand, habitant du royaume de Belgique et citoyen du Troisième Reich. Avant de redevenir belge, cinquième changement de nationalité, et emmené comme prisonnier de guerre allemand." Comme le suggère sobrement l'auteur de "Zinc", "il n'a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l'ont traversé." Deux ouvrages qui nous incitent à réfléchir sur la fin de l'utopie européenne et le retour des frontières.


Lu dans:
Eric Vuillard. L'ordre du jour. Éditions Actes Sud. 2017. 2017. 151 pages. Prix Goncourt 2017.
David Van Reybrouck. Zinc. Actes Sud. 2016. 76 pages. Extrait p.63.

jeudi, janvier 04, 2018

Et la vie recommence

"Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie."
         Paul Eluard. Liberté.

Il a connu le pire, je lui annonce le meilleur: la guérison. Moment précieux dans ma journée, qui rachète tous les autres.
 

mercredi, janvier 03, 2018

Sagesse de Kazuo Ishiguro

"Je pense toujours à cette rivière quelque part, avec cette eau qui coule vraiment vite. Et tous ces gens dans l'eau, qui essaient de se raccrocher les uns aux autres, qui s'accrochent aussi fort qu'ils peuvent, mais à la fin c'est trop difficile. Le courant est trop puissant. Ils doivent lâcher prise, se laisser emporter chacun de son côté. Je pense que c'est ce qui nous arrive à nous. C'est dommage, parce que nous nous sommes aimés toute notre vie. Mais, à la fin, nous ne pouvons pas rester ensemble pour toujours."
                  Kazuo Ishiguro



Lu dans:
Kazuo Ishiguro. Auprès de moi toujours (Never Let Me Go). Trad. de l'anglais par Anne Rabinovitch. Nouvelle édition en 2015. Collection Folio n° 4659. Gallimard. 448 pages.  Kazuo Ishiguro a reçu le prix Nobel de littérature 2017.

mardi, janvier 02, 2018

Nouveau véhicule, même files

"Au mur, un calendrier tout neuf
pendu au même vieux clou."
            Marc-René Henry. Soliloques amers.

Entre haïku et aphorisme, elle m'a fait sourire ce matin.  Et vous?

dimanche, décembre 31, 2017

Saint Sylvestre

"Pour rentrer chez vous, une seule adresse: la vôtre."    
                Pierre Dac

Si tu conduis, ne bois pas, surtout cette nuit. "Hep taxi, chez moi, cool." Faire simple quand la mémoire s'embrume. 

Bon passage d'année 2018 !

samedi, décembre 30, 2017

Happy days

"Cela fait un peu Noël."

Le passage de l'an neuf a participé à l'obsolescence programmée bien avant que le concept existe. Aux douze coups, tout ce qui était avant devient ringard, tout ce qui vient sera progrès. Peut-on échapper à ce rituel immuable? Version cheap, une patiente âgée trompe sa solitude en étrennant un petit arbre de Noël plastic sur bois, sorti du placard où il s'empoussière depuis des années: "J'essaie que cela fasse tout de même un peu Noël." Hasard des programmes, son téléviseur diffuse la version strass des fêtes de fin d'année, les cent feux d'artifices tirés tous les soirs de l'année à Liuyang en Chine pour convaincre les acheteurs internationaux qu'il n'est de fête sans feux. 
 
Je regagne ma voiture, pensif devant pareil contraste. Ainsi s'en ira une fois de plus une année, dont les derniers jours s'écoulent rapidement dans le sablier avant qu'on le retourne sous les vivats et les tirs de Bengale. Un passant peu informé s'interrogera sans doute: mais que fête-t-on donc? L'humanité a sans doute connu en 2017 de grands progrès que je n'ai pu discerner. 
 

vendredi, décembre 29, 2017

Et le bonheur ?

"Qu'est ce que je serais heureux si j'étais heureux !"
                 Woody Allen

Comme une mouche au plafond, les quelques mots mi-figue-mi raisin de Woody Allen excitent mon imagination depuis leur lecture. Le bonheur: construction patiente, don des fées à la naissance ou équilibre précaire sans cesse soumis à la bourrasque des événements extérieurs? La Saint Sylvestre et ses voeux de bonheur déclinés cent fois nous permettra d'en tester les multiples significations, pour autant qu'on pose la question à ceux à qui on les adresse. Apprêtons-nous dans ce cas à être surpris par les réponses.


jeudi, décembre 28, 2017

Sagesse du coeurdonnier

"Le monde a le cœur déchiré
(..) Je te vois monsieur le cœurdonnier
Oui je te vois dans ton atelier
Tu répares avec l'innocence d'un enfant
Tu recouds avec le sourire d'un passant
Tu recolles avec la douceur d'une maman
Tu tisses avec du jaune, noir et du blanc
Mais quand je regarde ce monde de fou
Je me dis que le cœurdonnier     c'est nous."
                     Soprano.  Le coeurdonnier


mercredi, décembre 27, 2017

Mon thé ma prière

"Arbre sur la montagne
Bravant la pluie et le vent.
En quête, en chasse,
Je trouve enfin sa trace.
Arbre sur la montagne,
Bourgeons près d’éclore.
Cueillies pour être acheminées,
On nomme ses feuilles thé.
        Lao Shu.

D'une tasse de thé peut naître un monde. Les routes que parcourt l'homme dans sa tête, de son jardin jusqu'au bout de la planète lorsqu'il se laisse envahir par la première gorgée de bière, la senteur du thé, l'arôme du café, le nez d'un grand vin mènent au paradis. Ces menus plaisirs constituent autant de prières.


Lu dans:
Lao Shu. Un monde simple et tranquille. Traduit par Jean-Claude Pastor. Éditions Philippe Picquier. Collection Beaux livres. 2017. 200 pages. Extrait p. 11.

samedi, décembre 23, 2017

Sagesse de l'échec

"Il se peut que le progrès soit le développement d'une erreur."
         Jean Cocteau. Voeux à la jeunesse pour l'an 2000

Comme le relève le mathématicien Daniel Tammet, gagner aux échecs c'est simple: la victoire appartient à celui qui commet l'avant-dernière erreur. Faire de nos échecs des ferments de réussite suppose modestie et créativité, une bonne école de vie.

 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.82
Daniel Tammet. L'éternité dans une heure. Les Arènes. 2012. 304 pages. Extraits p.241

vendredi, décembre 22, 2017

Tombée du jour

"La nuit mêlée de brume         ces lumières qui tremblent
et on ne sait plus si ce qui brille en clignotant
est une étoile ou un Boeing ou une maison sur la colline
ou une voiture arrêtée avec ses phares en code

À la tombée du jour on ne sait pas non plus
si on a le cœur triste d'un jour déjà passé     d'une journée de moins
ou le cœur calme parce qu'on a vécu près de ceux qu'on aime
ou simplement des sentiments brouillés vaguement métaphysiques."
Les lumières de la nuit tremblent dans la brume. "
           Claude Roy


Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. NRF Gallimard.1990. 152 pages. Extrait p.117

jeudi, décembre 21, 2017

A marée basse

"L'espace est grand ouvert devant nous
Nous courons      nos pieds tapant contre une mince surface d'eau     la font jaillir en étincelles
rien ni personne ne nous dépasse        sauf l'ombre des nuages qui court sur le sol."
                    Chantal Thomas

Images lumineuses d'étés sur la plage, pleines d'histoires imaginées en construisant des châteaux de sable. Clapotis des flaques recouvrant les coquillages crissant sous les pieds, chiens fous devant pareils espaces de jeu. Un court moment, les enfants et les vieux sont rassemblés par le sable chaud, interstices dans lesquels se glisse le souvenir du bonheur.


Lu dans:
Chantal THOMAS. Souvenirs de la marée basse. Seuil. 2017. 224 pages

mercredi, décembre 20, 2017

La petite fée Espérance

"On peut obtenir n'importe quoi d'un être humain qui espère."  
                Eric Faye
"Ce sentiment funeste et doux, l'espérance" décrit Raymond Aron, qui rapporte que dans les premiers camps de la mort, un prisonnier était libéré chaque jour pour bonne conduite. A lui seul, il remplaçait utilement les barbelés, les clôtures et les miradors.  Connaissez-vous ce conte de la mythologie grecque: le jour de son mariage, on remit à Pandore une jarre dans laquelle se trouvaient tous les maux de l’humanité, en lui interdisant de l'ouvrir. Sa curiosité étant la plus forte, elle en entrebâilla le couvercle et tous les maux s’évadèrent pour se répandre sur la Terre. Seule la petite espérance resta obstinément au fond du récipient, ne permettant donc même pas aux hommes de supporter les malheurs qui s’abattaient sur eux.
 


Lu dans :
Eric Faye . Eclipses japonaises. Seuil. Coll Cadre Rouge. 2016. 240 pages

mardi, décembre 19, 2017

Homme et loup

"Il faut remplacer la formule de Hobbes "L'homme est un loup pour l'homme" par "L'homme est un homme pour l'homme". L'histoire nous a appris que l'homme a été de tout temps le pire ennemi de son semblable."
                    Tahar Ben Jelloun sur Lepoint.fr

dimanche, décembre 17, 2017

Sagesse de Lao Shu

"Une tasse de thé à la main
face à un ami cher
le thé se refroidit doucement
le crépuscule est infini
une journée s’estompe
Demain     à nouveau
l’agitation."   
           d'après Lao Shu, poète et critique d'art chinois

Une pause amicale, la saveur du thé partagé au crépuscule, silence après l'échange. L'être humain est-il si divers qu'on veut le prétendre? 
 

Lu dans:
Lao Shu. Un monde simple et tranquille. Traduit par Jean-Claude Pastor. Éditions Philippe Picquier. Collection Beaux livres. 2017. 200 pages. Extrait p. 15.

samedi, décembre 16, 2017

Sagesse de Kosho Uchiyama

Quand tu puises de l’eau dans un seau,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau vient à la vie ;
C’est l’eau de l’univers entier
Que tu puises dedans le seau.

Quand l’eau du seau est tarie,
Dispersée sur la terre mère,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau disparaît,
C’est l’eau de l’univers entier
Répandue jusque dans l’entièreté de l’univers.

L’homme naît :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie vient à la vie ;
C’est la vie de l’univers entier
Puisée dans cette parcelle de pensée
Que je nomme « je ».

L’homme meurt :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie disparaît :
C’est la vie de l’univers entier
Répandue de la parcelle de pensée que je nomme « je »
Jusqu’au sein de l’entièreté de l’univers.

    Kosho Uchiyama
 

vendredi, décembre 15, 2017

Robinson

"Quel que soit le bien que l'on dise de vous, on ne vous apprend rien de nouveau."
                    La Rochefoucauld

"Robinson est en réalité mon huitième roman. Les sept autres, je n’ai pas réussi à les faire publier." Laurent Demoulin, lauréat du Prix Rossel 2017 garde la bonne distance avec le succès et La Rochefoucauld, qu'il cite avec gourmandise par autodérision. "J’avais du mal à respirer pendant le discours de Pierre Mertens. Il disait « Demoulin, Demoulin » et je n’étais plus sûr que c’était moi. Je me disais : « Il parle de mon père, non ? » Il y a une phrase de La Rochefoucauld qui est vraiment horrible mais que je trouve vraie : « Quel que soit le bien que l’on dise de vous, on ne vous apprend rien de nouveau ». On est tous tellement narcissiques qu’on a tous pensé qu’on était des génies. Donc, une part de moi était stupéfaite. Et une autre se disait : « Mais oui, il a raison ! » (rires).
On apprécie ce genre de confidence.

Lu dans:
Laurent Demoulin, Prix Rossel 2017 : La société devient de plus en plus complexe et la pensée de plus en plus simpliste. Christophe Berti , Corentin Di Prima et Jean-Claude Vantroyen. Le Soir. 12 décembre 2017 /12/2017 à 10:50  
Laurent Demoulin. Robinson. Gallimard. Collection Blanche. 2016. 240 pages.

mercredi, décembre 13, 2017

Sagesse d'André Gorz

 "Plus le travail devient une marchandise, plus les travailleurs rêvent de marchandises."
                    André Gorz

Je lis, j'y réfléchis et j'en souris: André Gorz était un visionnaire. Côte-à-côte dans mes signets Internet je retrouve le site d'Amazon.fr où je peux acquérir tout ce qui s'achète, livré chez moi le lendemain, et le site listminute.be où je peux louer tous les services nécessaires, tarifés à l'heure, et prestés à mon domicile. La boucle est bouclée, le futur est arrivé.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans :
Christophe Fourel. Lettre à G. André Gorz en héritage. Ed Le bord de l'eau. 2017. 144 pages. Extrait p. 92

André Gorz
(1923-2007), philosophe et journaliste français mérite d'être relu, dix ans après sa mort volontaire. Adepte de la sobriété, également appelée simplicité volontaire, comme une nécessité pour lutter contre la misère. L'énergie étant limitée, la surconsommation des uns condamne les autres à la misère. "On est pauvre au Viêt Nam quand on marche pieds nus, en Chine quand on n'a pas de vélo, en France quand on n'a pas de voiture, et aux États-Unis quand on n'en a qu'une petite. Selon cette définition, être pauvre signifierait donc « ne pas avoir la capacité de consommer autant d'énergie qu'en consomme le voisin » : tout le monde est le pauvre (ou le riche) de quelqu'un. En revanche on est miséreux quand on n'a pas les moyens de satisfaire des besoins primaires : manger à sa faim, boire, se soigner, avoir un toit décent, se vêtir. À la différence de la misère, qui est l'insuffisance de ressources pour vivre, la pauvreté est par essence relative.
Le samedi 22 septembre 2007, il se suicide à l'âge de 84 ans en même temps que son épouse, Dorine, atteinte d'une grave maladie. C'est à elle qu'il avait consacré en 2006 le livre Lettre à D. Histoire d'un amour, une ode à Dorine. Le livre commence par ces mots : « Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. » Ce passage est repris presque mot pour mot dans la dernière page, qui ajoute : « Récemment, je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien […] Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

La neige qui vient

"Un vieil homme se repose, seul sur la grève
Il sent le vent dans ses cheveux, la nuit et la neige qui vient.
Depuis la rive plongée dans l'ombre il regarde vers la clarté
Là-bas, entre nuages et lac
Il fixe du regard cette image lumineuse,
Repense à son pays, aux années de bonheur,
Voit pâlir l'or, le voit disparaître,
Se détourne, quitte les saules
Et marche lentement vers l'intérieur des terres."
        Herman Hesse. Eloge de la vieillesse

Frédéric, notre vieil ami bénédictin du monastère de Clerlande, nous a quittés hier à pas feutrés au terme d'une existence lumineuse, sans laisser d'adresse. Le beau monastère de Clerlande, où nous avions jadis quelques amis chers, se dépeuple pour nous peu à peu, les visages et les sourires laissant la place aux souvenirs, aux murs ocres et aux grands pins. 
 

mardi, décembre 12, 2017

Un destin français

"C'était plus qu'à chanteur, c'était une part de la France."
                    Emmanuel Macron, aux funérailles de Johnny Hallyday

Comment ne pas établir le parallèle entre les hommages nationaux rendus par la France lors de la disparition de Victor Hugo et de Louis Pasteur, quasi déifiés de leur vivant, et celles de Jean d'Ormesson et de Johnny Hallyday? Hommage de masse officialisé pour l'un, hommage national aux Invalides pour l'autre, en présence de trois présidents et de tout ce que la République compte de ministres, représentants, personnalités. L'image est forte et destinée à marquer les esprits. A plus d'un siècle de distance, la nécessité pour un pays meurtri par une guerre (celle de 1870) ou miné par le doute (les attentats, une crise qui s'éternise) de se reconstruire une identité autour de personnalités emblématiques non-clivantes constitue une opportunité à saisir. Les faiblesses reconnues furent occultées au bénéfice de la raison d 'Etat, comme elles le furent pour Johnny et d'Ormesson, et il ne s'est trouvé personne pour s'en offusquer. L'idole des jeunes devient soudain "plus qu'un chanteur, un destin français", comme le rappellera opportunément le président Macron, ravi de l'aubaine, et qui ergotera sur le souffle d'un destin ? 

dimanche, décembre 10, 2017

Leçons de vie

"J'étais, à tous égards, la plus formidable ratée que j'aie jamais connue."
            J. K Rowling

On peut avoir écrit Harry Potter et garder la mémoire de la période qui précéda. Issue d'un milieu défavorisé, mère célibataire et sans emploi à 28 ans, Joanne Rowling raconte son expérience de la pauvreté et de l'échec qui lui fut, dit-elle, bénéfique. "Ce fut une libération : ma plus grande crainte dans la vie s'était réalisée, et j'étais toujours vivante, et j'avais toujours ma fille adorée, et j'avais toujours ma vieille machine à écrire – et une grande idée. " Laquelle devint la saga et le succès planétaire que l'ont sait. Ces humains sortis de nulle part qui purent défier un destin mal parti conservent une place particulière dans le cœur de leurs semblables, comme nous l'ont rappelé les étonnantes funérailles de Johnny Hallyday ce samedi. Ces pieds-de-nez à la fatalité constituent parfois pour beaucoup l'unique lueur au fond du tunnel d'un quotidien parfois bien sombre. Et rendre une lueur d'espoir n'est jamais anodin.
 
 
Lu dans:
Macha Séry. Une leçon de vie signée J. K.  Rowling. Le Monde des Livres. 8 décembre 2017. Extrait page 7
J.K Rowling. La meilleure des vies (Very Good Lives). Illustr. Joel Holland. Trad. Pierre Demarty. Ed Grasset. 2017. 77 p.

samedi, décembre 09, 2017

Comme une tulipe dans le désert

“Tu m’interdis d’aller à l’école. Je ne deviendrai jamais médecin.
Pense à une chose : un jour, tu tomberas malade.” 
                            Zarmina, poète afghane. 

Trop jeune pour mourir, Zarmina s'est pourtant immolée à l'essence parce que sa famille ne voulait pas la laisser épouser l’homme qu’elle aimait. Lorsqu'on lui demande son âge, elle répond par un proverbe: “Je suis comme une tulipe dans le désert. Je meurs avant de m’ouvrir, et la brise du désert éparpille mes pétales.” Elle n’est pas certaine de son âge mais pense avoir 17 ans. “Comme je suis une fille, personne ne connaît ma date de naissance. Mon village est comme une cage."


Lu dans:
Eliza Griswold. Je hurle mais tu ne réponds pas. The New York Times. 07/09/2012.

jeudi, décembre 07, 2017

L'alchimie des peaux

"L'amour sera-t-il toujours
La croisée d'une main qui va
Et d'une autre main qui vient?

Ou sera-t-il simplement
La foulée de deux rêves qui se croisent? "
            Juarroz. Douzième poésie verticale
Que n'a-t-on dit sur la relation amoureuse, cette "alchimie des peaux" comme le décrivait joliment une patiente âgée déçue par son expérience. A l'aléatoire alchimie de la peau lui aurait-il manqué l'alchimie des rêves? L'avenir d'un premier regard ébloui demeure un grand mystère.


Lu dans:
Roberto Juarroz. Douzième poésie verticale. Michel Camus, préfacier. Fernand Verhesen, traducteur. Editions de La Différence. 1997

Ce jardin qu'on aimait

"J'étais bouleversée d'avoir ainsi détruit à jamais cet objet qui avait tant compté pour nous, cette plaque de minéral au dessin parfait à peu près aussi antique que la terre. (..) Mais le son même de sa fin avait été beau... la voix des choses."
                Marguerite Yourcenar

Le révérend Simeon Pease Cheney, dans les années 1860-1880, dévasté par le décès en couches de son épouse, passe d'interminables journées dans le jardin qu'ils aimaient.  Il conçoit le projet fou de retranscrire les moindres sons d'un quotidien qui fut heureux, du chant d'oiseau au bruit de l'eau du robinet qui goutte dans le seau à demi plein. Les choses inanimées ont leur musique si on leur tend l'oreille. Œuvre difficile, oubliée et méconnue, rééditée à compte d’auteur par son fils après sa mort, ce livre sera remarqué quelques années plus tard par le compositeur Anton Dvorák et lui inspirera, en 1893, le « Quatuor à cordes n° 12 ». Ce destin double - celui de ce vieux musicien passionné par la musique de la nature et son fils qui a lutté pour faire reconnaitre son œuvre - a inspiré à Pascal Quignard un émouvant texte de souvenir, de mélancolie et de beauté, hybride entre pièce de théâtre et chant poétique.


Lu dans:
John Vance Cheney,‎ Simeon Pease Cheney. Wood Notes Wild, Notations of Bird Music. Edition originale (1892), rééditée par Palala Press en 2016.
Anton Dvorák. Quatuor à cordes n° 12. 1893
Pascal Quignard. Dans ce jardin qu'on aimait. Grasset. 2017. 176 pages.

mercredi, décembre 06, 2017

Eau éternelle

"Le rêve a besoin d'eau."
        Gaston Bachelard

Surpris par l'averse, j'imagine d'où vient cette eau sur mon visage, son trajet à-travers les siècles et les continents pour aboutir à cet instantané que je vis. Un court instant j'écoute ces gouttes me raconter qu'elles portèrent peut-être Moïse dans son couffin, purifièrent Néfertiti, connurent la source du Gange ou le fracas des chutes du Niagara. S'écoulèrent goutte à goutte sur une placette andalouse ou inondèrent les rues de Phnom-Penh à la mousson. Cette eau me raconte l'histoire des hommes, et me constitue aussi à 60%, aussi éternelle que celle sur mon visage, aussi essentielle à mes cellules, totalement identique dans son destin à celle qui constitue les 60% de la voisine maghrébine voilée qui me croise en me saluant d'une sourire. Il est décidément bien étrange d'imaginer qu'elle et moi partageons le même patrimoine essentiel pour plus de la moitié de notre être. Il ne faut pas être à la Sorbonne pour philosopher paisiblement sur l'étrangeté des choses, en philosophe souriant.



Lu dans:
Gaston Bachelard. Essai sur l'imagination de la matière. José Corti. 1985. 222 pages. 

lundi, décembre 04, 2017

En route

"En route pour les montagnes vertes
    pour le verbe d’automne
    pour les fruits et les feuilles mortes
    en route pour le vent
    qui pousse les écoliers sur le chemin de l’école
    en route pour l’océan rugissant
    pour les nuages revenus comme des oiseaux migrateurs (..)
Quand j’étais gamin dans le car
    qui nous emmenait en excursion scolaire
    on n’arrêtait pas de chanter
    maintenant dans le car de la vie
    dans l’excursion de la vie
    je continue de chanter
    en regardant par la fenêtre (..)
Bâton contre bâton
    en route vers la pluie tendre qui creusera la terre
    les chaussures seront boueuses,
    et l’herbe des prés, les arbres alignés
    s'éveilleront à la gratitude de la nature créée."
                      d'après Emmanuel Moses. En route.

Au bout de la nuit, le matin, et ces deux mots: en route. Je n'en connais de plus beaux, ni de plus multiples. A chacun son chemin, son allure, sa destination, et son ardeur d'arriver à son terme. Deux mots, mille significations, ou une seule: vis aujourd'hui ce que tu as à vivre.

Lu dans:
Emmanuel Moses. Sombre comme le temps. Collection Blanche. Gallimard. 2014. 120 pages . Extrait p. 16.

dimanche, décembre 03, 2017

La mémoire des humbles

"... leur vie ne sera pas sauvée
mais qu'elle reste dans nos mémoires
pour vous      hommes     femmes
blottis          écrasés
(..)
Vous avez été
même trop vite
même pas assez
vous avez été."
        Laurent Gaudé


Ils rasent les murs faute de se raser encore eux-mêmes, esseulés pour la plupart, pas trop propres, pas trop sains. Pas nécessairement sans-abri, mais sans futur, dans des appartements sans ascenseur qu'ils ne quittent dès lors plus guère. L'hôpital la semaine dernière pour une nonagénaire, dernière issue, les jambes en plaies, le souffle court, jaunasse dans les yeux. Sa petite coiffeuse sicilienne et son compagnon m'ont aidé à l'y amener. "C'est dans cet état-là que vous nous l'amenez!". Ben oui, dans cet état-là, ce fut son choix: en bonne santé croyez-moi elle ne serait pas venue... La vie tourne parfois, elle racontait la Libération mieux que je ne l'entendis jamais, "on était tous fous, fous vous entendez. J'ai suivi en Toscane un riche Italien qui m'a épousée peu de temps après une soirée de délire. On vivait en ces temps-là." Rien ne dure et l'Italie n'eut qu'un temps, mais je présume que ses jambes étaient belles à l'époque, et le reste pareil. Elle est morte ce weekend, et la raconter permet au moins une chose: lui redire qu'elle a été.


Lu dans:
Laurent Gaudé. De sang et de lumière. Actes Sud. 2017. 110 pages. Extrait pp.15-16

samedi, décembre 02, 2017

Trouver une cabane

"Ce qu'on ne déteste pas:
    étant affamé, trouver un repas grossier
    allant à pied, trouver un mauvais cheval
    après une longue marche, trouver un gîte
    étant altéré, trouver une boisson froide
    pressé, en voyage, trouver une barque
    surpris par la pluie, trouver une cabane."
                Li Yi-chan. Notes.

Transcrivant ces lignes sobres dont 12 siècles me séparent, je tente d'en imaginer l'auteur. Qu'ai-je appris de fondamental qu'il n'ait intégré? En termes de bonheur, pas grand-chose il me semble. Une chose peut-être: pour Li l'homme est fragile, la Terre est sa cabane protectrice. Aujourd'hui on mesure que la Terre est fragile.
 


Lu dans:
Li Yi-chan. Notes. Ed Le Promeneur. 1955. Gallimard 1992. 74 pages. Extrait p.24

jeudi, novembre 30, 2017

Bariloche

"La route est longue jusqu'à Bariloche. A la pampa vert épinard succèdent la steppe rocailleuse, des ciels immenses bigarrés d'hirondelles mauves et d'aigles noirs, des kilomètres et des kilomètres de pistes épineuses à travers le pays infini, puis la route s'élève, surgissent des montagnes à triple dentition, des mâchoires de requins, émergent les Andes hirsutes, le Tyrol argentin, et les Mengele longent un lac céleste lavé de neige quand enfin s'esquissent Bariloche et leur palace. Tout est merveilleux au Llao Llao, un bouquet de fleurs et des chocolats attendent les jeunes mariés dans leur chambre, démesurée et sobrement meublée, comme il se doit. Leur terrasse offre une vue panoramique des lacs Nahuel Huapi et Moreno qui enlacent la péninsule et la colline où est perché l'hôtel, un écrin de belles bâtisses aux toits pentus, comme une bourgade allemande médiévale, protégée des turpitudes et de l'agitation du monde. Le premier soir, l'agneau de Patagonie, cuit à la broche, est succulent. Martha est heureuse. À l'aube, lorsque la brume s'évanouit, elle frissonne devant tant de beauté, le paysage titanesque, les pitons violacés, les rais de lumière qui transpercent les forêts de hêtres antarctiques et de rouvres enneigés."
                Olivier Guez. La Disparition de Jozef Mengele.


Bariloche, le nom m'était inconnu jusque dimanche, quand le hasard des lectures me fit découvrir l'arrivée de Jozef Mengele dans cette petite ville de Patagonie au pied des Andes, à 1650 kilomètres au sud-ouest de Buenos-Aires. Trois jours plus tard, Marie-France y retrouve nos enfants et petits-enfants cyclistes au terme de leur périple sud-américain. Nos vies sont tissées de pareilles coïncidences: à deux jours d'intervalle, mes yeux lisent ce que leurs yeux voient, la beauté commence par un partage. 
 
Lu dans:
Olivier Guez. La Disparition de Jozef Mengele. Grasset. 2017. 240 pages. Extrait p. 140

L'infiniment voisin

L'aventure lointaine
n'est jamais loin de l'aventure intérieure
partir     rester
meubles ou valises?

Le même regard pour découvrir le glacier éternel
ou sa rue  
l'étranger infiniment loin
ou infiniment voisin

Tout est découverte.

mardi, novembre 28, 2017

Au ciel

"Au ciel tout est vraiment bizarre
Le soleil est ton voisin
Les nuages passent et repassent devant toi
Comme un banc de poissons curieux derrière les parois de verre d'un aquarium
Au ciel ta vie est légère
Tu flottes joyeusement dans l'infini."
            Emmanuel Moses. Vol Air France 1856

Mardi, 23h55. 5000 avions et 500.000 passager(e)s se trouvent dans le ciel en même temps à l'heure qu'il est. Une seule occupe ma pensée (Vol KLM 701).
 

Lu dans:
Emmanuel Moses. Dieu est à l'arrêt du tram. Collection Blanche. NRF. Gallimard. 2017. 120 pages.

Inactivité heureuse

"Vous vous souvenez du fameux mot de Pascal: « Tout le mal de l'homme vient du fait qu'il ne peut se tenir seul dans une chambre. » Notre chambre était une cellule sombre, sans aucun meuble. Le dallage était froid, les murs nus. C'est dans cette nudité et ce dénuement absolu qu'il a fallu organiser cette vie intérieure nécessaire à la survie. Je dis « il a fallu », mais c'est justement l'indigence qui a favorisé cette organisation. C'est dans le silence et dans le noir, rivé à ma chaîne, que j'ai rassemblé tout ce qui était éparpillé auparavant dans ma vie d'homme libre. Enfin, je pouvais faire le ménage dans ma tête. J'en parle comme si je bénéficiais d'un privilège, alors que c'était l'horreur, mais je reconnais que dans ma vie d'homme libre, je n'avais pas eu le temps - ou l'envie - de faire ce nettoyage. Je m'aperçois ainsi qu'avant mon enlèvement, j'avais du mal à me retrouver face à moi-même. Pour le moindre temps libre, je me munissais d'un livre ou d'un journal : chez le dentiste ou voyageant dans le train ou en avion. Rester seul : c'est une chose que je ne parvenais pas à faire. Je croyais que le fait de rester seul avec ses pensées sans l'appui ou le secours d'un livre était une façon de perdre son temps..."
                            Jean-Paul Kauffmann


Sur la petite route menant à notre verger dans le Pajottenland, un vieil homme se repose dès que le soleil le lui permet. Immobile durant des heures, les yeux et la tête au repos, qui sait ce à quoi il rêve. Le tableau rustique qu'il forme avec son vieux banc vermoulu est rassurant: une inactivité heureuse demeure possible en ce monde.


Lu dans:
La maladie. Recueil de textes. Les Editions de l'atelier. 1995. 112 pages. Extrait page 20
Jean-Paul Kauffmann. La solitude qui nettoie. Le Figaro Magazine. 3 décembre 1988.

dimanche, novembre 26, 2017

La traque de soi-même

"Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s'étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s'éclipse et des hommes reviennent propager le mal. Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit. Méfiance, l'homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes."
             Olivier Guez

Dépouillé comme son titre, rigoureux comme un livre d'histoire, lisible comme un roman "La Disparition de Jozef Mengele" ne dépare guère le Prix Renaudot qui lui a été attribué. Œuvre de mémoire également, à découvrir lorsque se font entendre les petites musiques de repli sur soi et de haine de l'autre. On a cru jusqu'ici à l'impunité d'un tortionnaire passant une fin de vie paisible et dorée sous les cieux de pays accueillants, on découvre un homme dont le passé criminel traque la fin de vie de manière indélébile, réduit à l'errance dans la peur de justiciers, en quête d'un peu d'affection monnayée. On peut échapper à toutes les justices de la terre mais pas à soi-même.


Lu dans:
Olivier Guez. La Disparition de Jozef Mengele. Grasset. 2017. 240 pages. Extrait p. 231

samedi, novembre 25, 2017

"Tout le passionne"

«Qui sait tout souffrir peut tout oser. »
                    Vauvenargues

L'oeuvre littéraire de Jean-Paul Kauffmann m'habite depuis de longues années. Enlevé et détenu comme otage au Liban durant 3 ans (1985-1988) avec le journaliste Michel Seurat, lequel sera tué durant sa captivité, il vit la traumatisante expérience de voyager en plusieurs occasions enroulé dans un tapis d'Orient où l'asphyxie l'amenait jusqu'à perdre connaissance. Il n'évoque sa captivité pour la première fois qu'en 2007 dans La Maison du retour (NiL éditions, 2007), sa position d'otage et les moments qui ont suivi son retour, le douloureux réapprentissage d'une vie normale, son impossibilité à lire, lui le passionné de littérature. Comme dans tous ses précédents ouvrages, tout est écrit ici sur un ton feutré au travers de l'histoire de l'achat d'une maison, tanière ou sas pour revenir vers sa famille, vers la vie. Si chacun de ses livres ont l'enfermement, l'extrême solitude, l'impression d'oubli de ses proches pour thématique commune, aucun n'évoque jamais directement son expérience d'otage: tout est écrit entre les lignes. D'où l'intérêt de découvrir ce témoignage paru le 3 décembre 1988 dans Le Figaro Magazine:

"Cette épreuve  m'a nettoyé l'âme, mais à quel prix ! Avant le 22 mai 1985, je partais dans tous les sens, comme beaucoup d'hommes de ma génération : curieux mais finalement insatisfait de tout, éparpillé. Peut-être avais-je un moi trop multiple. Certes, on pourrait prendre cette diversité pour une vertu. Notre époque tient le disparate pour une richesse. Mais je crois que c'est plutôt un signe d'indigence. A vouloir être trop, nous ne sommes rien. Cette terreur des gens à ne pas être dans le coup! Ils courent, ils courent mais le vieux monde est toujours devant eux. Cette plasticité aux humeurs du temps, je la refuse. C'est fatigant d'être un comédien. Beaucoup de gens ressemblent à la profession de foi de ce personnage de Sartre: «II faut avoir le courage de faire comme tout le monde pour n'être comme personne. » Je me méfie de quelqu'un dont on dit: «Tout le passionne. » Moi aussi, avant mon enlèvement, je me passionnais pour tout. Je crois avoir perdu cette versatilité. Aujourd'hui, je me sens apaisé, pacifié de l'intérieur. La proximité de la mort m'a remis les idées en place. Les choses m'apparaissent plus clairement qu'avant. J'ai perdu le goût du détail."


Lu dans:
La maladie. Recueil de textes. Les Editions de l'atelier. 1995. 112 pages. Extrait page 15.
Jean-Paul Kauffmann. Un passage décapant. Le Figaro Magazine. 3 décembre 1988.


vendredi, novembre 24, 2017

A voix basse

"Mon père dit :
J'aimerais ne plus peser sur tes épaules
Si tu me descendais à terre
on pourrait marcher côte à côte
Je ne suis pas aveugle ni paralytique
seulement un peu mort
Pour le moment
peut-être qu'on pourrait se donner la main
comme quand tu étais petit
maintenant c'est moi qui suis petit
Mais je grandirai
j'ai l'éternité pour ça."
        Emmanuel Moses.

 
Lu dans :
Emmanuel Moses. Sombre comme le temps. Collection Blanche, Gallimard. 2014. 120 pages

jeudi, novembre 23, 2017

Le néant gai

« Se préparer
au néant gai
adieu les choses     adieu les gens
soyez contents
je me repose. »
            Jean Rebuffat

Une patiente est morte hier, sevrée d'années et d'envie de vivre, la légèreté du matin n'était plus que lourdeur et la nuit absence de repos. Parfois la mort est une douceur.

mercredi, novembre 22, 2017

Qui sait pourquoi l'oiseau chante?

"Tu ne sortiras pas de ta prison , petite âme
comme le canari ne sortira pas de l'échoppe du cordonnier au bas de chez moi
il chante sans discontinuer
est-ce d'espoir, de désespoir
de tristesse, de bonheur de vivre?
Qui sait?
Oui, qui sait pourquoi un oiseau chante dans sa cage?"

Cueillies au Furet du Nord à Lille samedi passé quelques mots simples qui ont enchanté ma journée comme le canari.



Lu dans:
Emmanuel Moses. Dieu est à l'arrêt du tram. Collection Blanche. NRF. Gallimard. 2017. 120 pages.

mardi, novembre 21, 2017

Thiamine

"Aminométhylpyrimidinylhydroxyéthylméthythiazolium"

Mot le plus long de la langue française, on le connaît tous: c'est la dénomination scientifique de la thiamine, ou vitamine B1.

lundi, novembre 20, 2017

Même pas peur

"Parfois on apprend
que tous les morts ne sont pas vieux
est-ce pour autant
que nous devrions être condamnés à vivre dans la peur?

Chaque jour nous nous réveillons face aux mêmes choix
entre projets et inaction
entre l'aventure et la sécurité
entre vivre sa vie et se ménager une survie

Ce que j'ai appris ce jour-là
c'est qu'une vie d'évitement des risques
de peur de l'inconnu
mène à une existence déficiente

Moi j'ai choisi
parce que, à la fin,
la survie est insuffisante."
            d'après Arya Shah. Defining dead.

Lu dans :
Arya Shah. Defining dead. Rochester, 2017. Hektoen International. A Journal of Médical Humanities. Volume 9, Issue 4 – Fall 2017. Poetry.
ARYA SHAH est étudiante en 4ème année de médecine à la Mayo Clinic School of Medicine de Rochester, Minnesota.

samedi, novembre 18, 2017

Sagesse du planeur

"Un planeur est conçu et construit pour voler. Il ne faut pas l'en empêcher par des manœuvres inutiles."
                         Anselm Grün

Le vol-à-voile comme école de vie. Comme le planeur est fait pour voler, la vie est faite pour être vécue sans manœuvres inutiles. Que d'énergie dépensée pour se donner l'impression qu'on la pilote. Le vol thermique nous rappelle qu'il suffit de peu de force pour adapter au vent le planeur qui prend alors la bonne direction, sans se mettre la pression pour atteindre sa destination. Cela passe bien sûr par une aide au décollage, une préparation minutieuse du trajet prenant en compte les vents favorables et les orages, une perception aiguë des ascendances et de la destination finale. Mais quelle sensation lorsque d'une chiquenaude son appareil se dirige en silence et sans turbulences vers la direction qu'on s'est choisie. On aimerait avoir pareils pilotes aux commandes de notre monde. 


Lu dans:
Anselm Grün. Nos vies rêvées. Parole et silence. 2017. 90 pages. Extrait pp 59,60 

vendredi, novembre 17, 2017

L'ombre de Procuste

"Les Grecs illustrent cette attitude par le lit de Procuste. Ce malfaiteur tronquait ou étirait les membres de ses victimes pour les adapter à un lit qui n'était pas à leur taille. Souvent, nous nous comportons en fonction d'images de nous-mêmes trop petites ou trop grandes. Nous mutilons nos possibilités, parce que nous avons de nous-mêmes une opinion trop modeste ou au contraire gonflée d'illusions."
                    Anselm Grün

  
Et si les images intérieures que nous véhiculons de nous-mêmes, avec les obligations qui y sont liées, étaient nos premiers persécuteurs? Une enseignante se rend à l'école en se voyant en dompteuse. Un DRH d'une grande entreprise s'identifie à un sandwich, comprimé par le haut et par le bas, un autre se perçoit comme un hamster dans sa cage. Un prêtre confie monter à l'autel comme à une potence. Bons élèves, certains partent au travail dans la hantise de tout faire selon les règles afin que personne ne puisse les critiquer et que leur vie se déroule comme un sans faute. Parmi eux, certains se voient en premiers de classe, s'évertuant à réaliser chaque jour quelque chose d'extraordinaire, tant dans leur famille que dans leur entreprise. On se défigure avec de telles images inappropriées, qui ne s'alimentent pas à notre fonds réel, nous obligeant à contrôler en permanence tous les interrupteurs. L'épuisement est proche.

Lu dans:
Anselm Grün. Nos vies rêvées. Parole et silence. 2017. 90 pages. Extrait pp 53,55
Xénophon, Mémorables, II, 38, 5.

jeudi, novembre 16, 2017

Mauvais genre

"Vous avez noté qu'on dit un steak de bœuf, une côte de bœuf, un rôti de bœuf. Mais dès que le bestiau semble suspect c'est la vache qui devient folle."
                         Guy Bedos
 

mercredi, novembre 15, 2017

Chez-soi

"Le chez-soi, c'est le paysage modeste, le quartier, le village où l'on tutoie l'artisan, le garagiste ou le postier puisqu'on a été jadis sur les bancs de la même école. Être chez soi, c'est savoir à quelle date fleurissent les lilas, arrivent les huppes ou le coucou, poussent les premières jonquilles. Être chez soi, c'est étalonner le temps qui passe, comme on cochait jadis l'âge et la taille des enfants d'un trait de crayon sur le chambranle d'une porte. Être chez soi, c'est se réinscrire dans une longue filiation d'ancêtres dont le paysage garde la trace des activités qu'ils menaient jadis: granges, chemins, creux, vergers, vignes, pommeraies dont les alignements survivent à leurs créateurs."
                    J-C Guillebaud

Ce chez-soi si bien décrit existe-t-il encore? Une autre version, actualisée, en a été faite qui définit le chez-soi comme l'endroit où on vit en sécurité et où on a un avenir, ainsi que nos enfants. Jean-Claude Guillebaud ne s'y est pas trompé, complétant sa définition surannée du chez-soi par un malicieux: "Il y a deux choses essentielles dont nous avons tous besoin : un chez-soi et le courage de le quitter."


Lu dans:
cité par Marion Muller-Colard. Le Complexe d'Elie. Ed. Labor et Fides. 2016. 176 pages. Extrait pp.26-27
Jean-Claude GUILLEBAUD, Je n'ai plus peur, Paris, Seuil (Points), 2015, pp. 87 et 88.

mardi, novembre 14, 2017

Sagesse d'Antonio Machado

"Passer ou rester
ton destin est de passer
fugace      comme un sillon sur la mer

Ton chemin     c'est l'empreinte de tes pas
que tu es seul à créer
sans avant     ni après

Ne te retourne donc pas
sur la trace laissée    déjà effacée
tu n'y reviendras pas . "
        Antonio Machado. Proverbios y Cantares.

Paroles âpres du poète espagnol Antonio Machado (1875-1939) prenant le chemin de l'exil lors de la guerre civile en 1936, évacué avec sa mère Ana Ruiz et deux autres  frères à Valence, puis en 1938 à Barcelone (déjà elle). À la chute de la Seconde République espagnole, ils se réfugient en France. Arrivé à Collioure, à quelques kilomètres de la frontière, épuisé, Antonio Machado y meurt le 22 février 1939, trois jours avant sa mère. Aragon, puis Ferrat, lui rendirent hommage par ces vers inoubliés: "Machado dort à Collioure / Trois pas suffirent hors d'Espagne / Que le ciel pour lui se fit lourd / Il s'assit dans cette campagne / Et ferma les yeux pour toujours."

 Lu dans:
Antonio Machado. Proverbios y Cantares.
Louis Aragon. Les poètes. 1960

dimanche, novembre 12, 2017

Couleurs d'automne

"Les feuilles des arbres entament leur ballet d'automne, des pluies d'or et de feu qui tomberont à mes pieds pour épaissir l'humus, la terre bonne et fertile. Il faut toujours mourir un peu pour se mettre au monde. Bientôt les branches reprendront leur allure hivernale de squelette. On annonce un hiver rude, impitoyable. Avec un peu de chance, la neige couvrira le chemin; elle me donnera le doux loisir de la regarder tomber par la fenêtre et me soumettre tranquillement aux éléments que je ne maîtrise pas."
                          Marion Muller-Colard

Douceur des saisons qui s'écoulent à travers nous, hors de portée des bonheurs et tourments qui nous agitent. Prendre la neige comme un cadeau, et tout ce que la vie a d'incontrôlable.
 
Lu dans:
Marion Muller-Colard. Le Complexe d'Elie. Ed. Labor et Fides. 2016. 176 pages. Extrait p. 173.

samedi, novembre 11, 2017

La mémoire amère

"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore: les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. Paradoxe: tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus."
                         Paul Valéry. La Crise de l'Esprit.

La démobilisation n'est pas un vain mot: l'armistice est la fin des combats mais n'est pas la paix, c'est plutôt la fin d'un monde et des valeurs qui le structuraient. À l’échelle des soldats démobilisables, comme l'écrivent Cabanes et Piketty, cette période s’apparente en outre à un véritable basculement identitaire. Il leur faut se dépouiller de leurs identités combattantes, faire le deuil des morts et de la compagnie des survivants et reprendre leur place dans la vie civile. Transition, qui passe aussi par une "déprise de la violence" après des années de folie meurtrière, entreprise qui prend du temps et dont la réussite n'est pas assurée. Les séquelles de 14-18 se lisent sur les visages des gueules cassées et les membres meurtris des invalides, mais aussi dans la vie quotidienne des survivants: le nombre de divorces triple entre 1915 et 1920, passant de 561 à 1 235 pour 10 000 mariages. On peut commémorer la fin d'un conflit armé, on ne saurait la célébrer. Il n'y a pas de héros de guerre, il n'y a que des victimes.

 
Lu dans:
Paul Valéry. La Crise de l’Esprit. Gallimard NRF 1919.
Ariane Nicolas (France Télévisions). Pourquoi l'armistice du 11 novembre 1918 n'a pas mis fin à la guerre. 11/11/2013.
Bruno Cabanes. La victoire endeuillée : La sortie de guerre des soldats français (1918-1920). Seuil. 2004. 576 pages. Bruno Cabanes et Guillaume Piketty sont aussi auteurs d'un article sur les sorties de guerre au XXe siècle, publié sur le site du Centre d'histoire de Sciences Po.

vendredi, novembre 10, 2017

Que la guerre était jolie

"Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête.
Si maintenant nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus."
                    Erich Maria Remarque. A l'Ouest rien de nouveau.

1918. Un armistice qui laisse l'Europe exsangue, vidée de ses forces vives, qu'on continue à commémorer comme pour exorciser la peur que l'horreur un jour revienne. Ce matin en visite, je surprend Josée perdue dans le dépoussiérage des décorations de son père, étalées sur la table. En 17, il tira le mauvais numéro, les pairs, qui envoyait les dernières recrues au front. Puis il tira le mauvais âge, celui des contingents de l'armée d'occupation sur le Rhin durant cinq ans. J'aperçois aussi la Croix de Feu du cadet de famille, enrôlé volontaire à 16 ans pour rejoindre son grand frère. Il revint quelques mois plus tard, messager à cheval qu'il était beau et qu'il était jeune, porteur de l'annonce de l'Armistice ce 11 novembre funeste où une balle perdue le frappa à mort. Josée fait partie de cette génération qui a grandi sans père, sans oncle, et qui ne trouve pas la guerre jolie.

 
Lu dans:Erich Maria Remarque. À l'Ouest, rien de nouveau. Stock. 1929. be

mercredi, novembre 08, 2017

Sagesse de Jean Grenier

"Dans quelle mesure un animal voyage-t-il ? Dans celle où il tend vers un but. Un perroquet dans sa cage ne fait que se déplacer avec son maître. Un oiseau migrateur voyage."
            Jean Grenier
 
Mots sans importance, quoique. Où en suis-je ce matin, dans le voyage de ma vie: oiseau migrateur ou perroquet?


Lu dans:
Jean Grenier. La Vie quotidienne. Gallimard. NRF. 1968. 256 pages.

Sagesse gitane

"Je n'ai pas encore compris comment fonctionne le monde
mais je sais très bien ce que le ciel exige de moi.
Le temps du gâchis est fini.
Maintenant, je pose la main sur tout ce qui est beau."
         A. Romanes

Le gitan-poète Romanès qui ne savait ni lire ni écrire répond-il à un siècle de distance au docteur Thibault, de Roger Martin du Gard: "Je suis terriblement esclave de ma profession, je n'ai plus jamais le temps de réfléchir. Réfléchir, ça n'est pas penser à mes malades, ni même à la médecine; réfléchir ce devrait être : méditer sur le monde. Je n'en ai pas le loisir, je croirais voler du temps à mon travail. Sous le docteur Thibault, je sens bien qu'il y a quelqu'un d'autre : moi, et ce quelqu'un-là est étouffé depuis longtemps. Depuis que j'ai passé mon premier examen, ce jour-là crac la ratière s'est refermée. Et tous mes confrères sont comme moi, qui acceptent l'exigence dévorante du travail professionnel. Nous sommes un peu comme des hommes libres qui se seraient vendus." Lignes terribles que je redécouvre la semaine passée, ayant lu  l'entièreté des Thibault avec passion il y a quarante ans, au mitan de mes études de médecine. De l'eau a coulé sous les ponts, et des patients dans ma vie, mais je crois avoir échappé à la malédiction de Roger Martin du Gard: la médecine reste la plus belle occasion de méditer sur le monde qui m'ait été donnée.
 

Lu dans:
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, 2010. 90 pages. p. 41.
Roger Martin du Gard. Les Thibault. Tome III. L'été 1914. Ed. Gallimard.  Collection Folio (n° 3938). 864 pages.