vendredi, juillet 01, 2016

Vacances

"Être en vacances c'est n'avoir rien à faire et avoir toute la journée pour le faire."
     Robert Orben

Et si le principal bénéfice du travail était ...  que cela fatigue. Or la fatigue est au repos ce que la faim est au festin, vieille amie familière qui nous veut du bien. Le hasard des pages feuilletées me fait relire l'Ecclésiaste: "il est un temps pour tout, un temps pour lire et un temps pour écrire, un temps pour agir et un temps pour méditer, un temps pour courir, un temps pour se reposer.  Ce soir, ma faim de repos est bien là, ce besoin impérieux de recréer en soi un lieu silencieux et calme afin que d'autres puissent un jour s'y abriter: "si le cœur n'est pas paisible il ne peut accueillir" (Jean Vanier). Le CaféJournal entre donc en léthargie jusqu'à la rentrée. D'ici là, belles vacances pour ceux qui ont la chance de pouvoir en prendre.




Vacances

"Être en vacances c'est n'avoir rien à faire et avoir toute la journée pour le faire."
     Robert Orben

Et si le principal bénéfice du travail était ...  que cela fatigue. Or la fatigue est au repos ce que la faim est au festin, vieille amie familière qui nous veut du bien. Le hasard des pages feuilletées me fait relire l'Ecclésiaste: "il est un temps pour tout, un temps pour lire et un temps pour écrire, un temps pour agir et un temps pour méditer, un temps pour courir, un temps pour se reposer.  Ce soir, ma faim de repos est bien là, ce besoin impérieux de recréer en soi un lieu silencieux et calme afin que d'autres puissent un jour s'y abriter: "si le cœur n'est pas paisible il ne peut accueillir" (Jean Vanier). Le CaféJournal entre donc en léthargie jusqu'à la rentrée. D'ici là, belles vacances pour ceux qui ont la chance de pouvoir en prendre.




Là où personne ne part

« Je cherche ce que je ne puis trouver. »
        Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion.

Toute quête a-t-elle besoin d'être légitimée par un objectif? On finit toujours par trouver ce que l'on ne cherchait pas. Colomb cherche la route des Indes et découvre l'Amérique, les archéologues savent rarement ce qu'ils vont déterrer. Nous sommes les archéologues de notre vie, creusant le quotidien à la main, parfois avec un bandeau sur les yeux. Un jour, par surprise, survient un fait capital dont on ne connaissait ni l'importance ni même l'existence: la sérendipité aime ceux qui, à l'instar du Grand Jacques partent "là où personne ne part à la poursuite de l'inaccessible étoile". 


Lu dans:
Chrétien de Troyes. Yvain ou le Chevalier au lion. L'Ecole des loisirs. 1992. 209 pages.
Jean-Paul Kauffmann. Outre-Terre. Equateurs. 2016. 334 pages. Extrait p. 244, 246. 

jeudi, juin 30, 2016

La douceur du feu au crépuscule

"La douceur de la mer un jour de printemps calme
quand les vagues sont sages et parlent presque bas
Le soleil va se coucher tard sans faire son théâtre
et la marée basse réfléchit un moment
La douceur du feu de bois au crépuscule
quand on l'a allumé il y a déjà longtemps
La chambre est réchauffée     le gros bois a brûlé
mais on a bien le temps de remettre des bûches
Dans le quatuor le mouvement lent     Un chant
de bonheur suspendu     Une mélancolie qui sourit
L'archet hésite et ralentit encore parce qu'il sait qu'à la fin
le cœur aurait voulu qu'il n'y ait pas de fin
Ou la fauvette     après l'ondée qui a tout fait reluire
son chant léger     qui dit merci à la très brève pluie
d'avoir rafraîchi l'air sans avoir tout trempé
Et parfois la douceur qui passe une main douce
sur le front de celui qui ne l'attendait pas."
                    Claude Roy . La douceur du temps. Paris, 9 juin 1992

Toutes les saisons de la vie possèdent leur saveur. Je suis sous le charme de la mienne, bien rendu par ce beau texte de Claude Roy.


Lu dans:
Claude Roy. Les rencontres des jours. NRF Gallimard. 1995. p.91,92

mercredi, juin 29, 2016

Epitaphe


"Tout cela est fini         il est vrai
mais tout  en est agrandi  rehaussé   libéré
J’admirais la beauté
    à présent je fais partie de la beauté
    j’erre dans l’air
    gaz et eau pour une grande part     et je flotte sur l’océan
    je vous touche et je touche l’Asie
    au même instant     j’ai ma main sur les aubes
    et les lueurs de ce gazon
J’ai laissé un léger précipité de cendres à la terre
    en gage d’amour."
            Robinson Jeffers
Lu dans :
Robinson Jeffers. Écrit pour une pierre tombale. Anthologie de la poésie américaine, Alain Bosquet, Stock.
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

mardi, juin 28, 2016

Ce qu'on emporte

« Un vieil homme était assis à l'entrée d'une ville. Un étranger venu de loin s'approche et lui demande : "]e ne connais pas cette cité. Comment sont les gens qui vivent ici?" Le vieil homme lui répond par une question : "Comment sont les habitants de la ville d'où tu viens?" "Égoïstes et méchants, lui dit l'étranger. C'est pour cette raison que je suis parti." "Tu trouveras les mêmes ici", lui répond le vieillard. Un peu plus tard, un autre étranger s'approche du vieil homme. "Je viens de loin, lui dit-il. Dis-moi, comment sont les gens qui vivent ici ?" Le vieil homme lui répond: "Comment sont les habitants de la ville d'où tu viens ?" "Bons et accueillants, lui dit l'étranger. J'avais de nombreux amis, j'ai eu de la peine à les quitter." Le vieil homme lui sourit: "Tu trouveras les mêmes ici." Un vendeur de chameaux avait suivi les deux scènes de loin. Il s'approche du vieillard: "Comment peux-tu dire à ces deux étrangers deux choses opposées ?" Et le vieillard lui répond : "Parce que chacun porte son univers dans son cœur. Le regard que nous portons sur le monde n'est pas le monde lui-même, mais le monde tel que nous le percevons. Un homme heureux quelque part sera heureux partout. Un homme malheureux quelque part sera malheureux partout.»
            Frédéric Lenoir

 
Lu dans:
Frédéric Lenoir. La puissance de la joie. Fayard. 2015. 217 pages. Extrait p.25.26

lundi, juin 27, 2016

Araignée, quel drôle de nom (J. Prévert)

"Le frittage, l'espargoute, la coccidie, le livet, la cloyère, le quartidi, le pureau, la bourse-à-pasteur, l'escourgeon ne sont pas choses très communes. Les nommer c'est pourtant nous apprendre leur existence. C'est aussi nous apprendre qu'elles ont des noms pour les nommer. "
                Jean-Michel Espitallier

Existe-t-il des noms rares d'objets courants?  Nommer un objet lui donne-t-il vie et existe-t-il des objets sans nom? Ce matin, j'imagine mon existence sans nom, prénom, surnom ou qualificatif d'aucune sorte. Serais-je à la même place? Pas sûr. L'innommé, à la différence de l'anonyme (qui possède une identité, mais peu ou guère connue) a-t-il encore une existence?

A contrario, se pourrait-il que certains noms aient été inventés avant l'objet qu'ils désignent? Cela s'appelle joliment l'utopie, ce pays, ou ce projet "qui ne sont encore nulle part".  Jean l'évangéliste a eu de belles lignes sur le sujet: "au commencement était la parole / toutes choses ont été faites par elle / et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle / en elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes."  Nommer une chose la crée, soit avant même sa naissance, soit juste après. J'étais un projet avant d'être un embryon, et nommer cet embryon me permit d'exister aux yeux des autres, me sortant du néant indifférencié. Et après ces belles pensées, on va essayer de dormir !

Lu dans:
Jean-Michel Espitallier. Tourner en rond. De l'art d'aborder les ronds-points. PUF. 2016. 128 pages. Extrait p. 28.

samedi, juin 25, 2016

Nul homme n'est une île

« Nul homme n’est une île, en soi suffisante; tout homme est une partie de continent, une part du tout. Si une parcelle de terre est emportée par les flots, pour l’Europe c’est une perte égale à celle d’un promontoire, mais pour vous c'est perdre votre manoir. Pareillement, la mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n'envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi. » (*)
        John Donne (1624)

John Donne, 47,9 %. Le Royaume-Uni quitte l'UE. Il y a peu de temps, un couple de vieux patients est réveillé par des malfrats. La femme s'inquiète: c'est quoi tout ce bruit, et le mari imperturbable répond: c'est rien Loulou, dors, c'est un mauvais rêve. Réaction salutaire qui leur évita la panique et les coups. On aurait aimé s'entendre répondre la même chose ce matin à l'annonce du Brexit. Mais le jour était trop avancé pour échapper aux mauvais rêves. Une heure plus tard, des zélotes du départ reconnaissaient avoir avancé des propositions exagérées: si vous m'avez compris, c'est que je me suis mal exprimé.  Dommage pour les autres.

Lu dans:
John Donne (1572-1631, poète et prédicateur anglais). -  Dévotions sur Emergent Occasions , 1624

(*)  « No man is an Iland, intire of it selfe; every man is a peece of the Continent, a part of the maine; if a Clod bee washed away by the Sea, Europe is the lesse, as well as if a Promontorie were, as well as if a Mannor of thy friends or of thine owne were; any mans death diminishes me, because I am involved in Mankinde; And therefore never send to know for whom the bell tolls; It tolls for thee. »

vendredi, juin 24, 2016

Terre patrie

"Depuis que je suis loin de toi
je suis comme loin de moi
et je pense à toi tout bas
tu es à six heures de moi
je suis à des années de toi
c'est ça être là bas ...
et la différence     c'est ce silence
parfois au fond de moi
qui peut dire l'avenir de nos souvenirs
j'ai le mal de toi
même si je ne le dis pas."
        Lettre à France. Michel Polnareff.

Une des plus belles lettres à la mère patrie jamais écrite. Ils sont 65 millions sur terre à rêver au pays qu'ils ont quitté. Ils sont parmi nous, ils ont emporté leur langue, leur religion, quelques images de sable et de mer, leurs épices et les ingrédients d'une nouvelle existence. Fuyant leur passé, ils nous enrichissent en rêvant d'un avenir avec nous. Le voyons-nous?

jeudi, juin 23, 2016

Quand un drap d'hôpital vous sépare

"Tu m´as dit cette fois, c´est le dernier voyage,
Pour nos cœurs déchirés, c´est le dernier naufrage,
Au printemps, tu verras, je serai de retour,
Le printemps, c´est joli pour se parler d´amour,
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
Et déambulerons dans les rues de Paris,
Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus,
Le printemps s´est enfui depuis longtemps déjà,
Craquent les feuilles mortes, brûlent les feux de bois,
A voir Paris si beau dans cette fin d´automne,
Soudain je m´alanguis, je rêve, je frissonne,
Je tangue, je chavire, et comme la rengaine,
Je vais, je viens, je vire, je me tourne, je me traîne,
Ton image me hante, je te parle tout bas,
Et j´ai le mal d´amour, et j´ai le mal de toi,
        BARBARA

Une longue vie à deux, un projet, et soudain la maladie clivante. Attention, pas une de ces affections courtes et rigolotes pleine de bénéfices induits au prix de quelques petits désagréments passagers, non la vraie, celle qui vous ronge la substance comme un rat, nuit et jour, pour toujours. Celle qui épuise le soigné et ronge le conjoint soignant, qui crée les nuits solitaires et les aubes blafardes. La pire des concubines, qui ne connaît aucun langage raisonnable et possède toujours un dernier tour caché dans son sac quand on croit l'avoir terrassée. Je la déteste, autant j'aime ceux qu'elle visite.

mercredi, juin 22, 2016

"Toujours et jamais, aussi longs l’un que l’autre."
Elsa Triolet



mardi, juin 21, 2016

Le visage de la haine

"Une bouche, des crocs, entourés d'un chien."
            Julien Green

Puissance des mots.


dimanche, juin 19, 2016

Danser avec les elfes

"Un jeune paysan tombe amoureux d'une fille arrivée pieds nus dans son village. Sa grâce et son rire l'ensorcellent. Il doit lui promettre en l'épousant de ne pas chercher à savoir d'où elle vient et de la laisser, une fois l'an, disparaître seule quelques jours. Il respecte son vœu. Ils sont heureux. Des enfants leur naissent, leurs vaches vêlent chaque année, leurs récoltes sont belles. Un jour pourtant, la curiosité vient à le tarauder. Il n'y tient plus: il la suit en catimini dans la forêt. Il la surprend qui danse avec les elfes, ses sœurs. Mais, par ce serment rompu, il la perd: elle se dissout dans un chiffon de brume."
Christiane Singer.
Dans l'étreinte la plus amoureuse, c'est un être libre avec sa part de mystère qu'on tient dans ses bras.

Lu dans :
Christiane Singer. Les âges de la vie. Albin Michel. 1984. 214 pages. Extrait pp 168 169

jeudi, juin 16, 2016

Les rencontres des jours

"La grâce du bonheur, c'est qu'il est souvent sans raison, quand la douleur en a mille."
            Claude Roy.

«Les rencontres des jours ont rafraîchi ma vie.» C'est la réponse que fit le sage Kirman à son disciple qui lui demandait le secret de sa sérénité. Rencontres inattendues dans ce paradis terrestre d'une nature vierge entre la Margueride et l'Aubrac comme le décrit Marie-France en quelques lignes sobres (que tes œuvres sont belles!). Rencontres des multiples lésions humaines dans l'intimité d'un cabinet médical, quand le patient est fatigué de vie et dépose le sac; le quitter apaisé est un cadeau de l'existence. «J'ai contemplé la sagesse divine, poursuit Kirman. Mais j'ai su aussi prendre plaisir à respirer le parfum des violettes de Deïlam, à sourire aux jeunes filles de Chiraz, à me désaltérer aux quatrains des ghazals de Hafiz, à me réjouir d'une idée qui m'est venue en observant la brillance des joyaux de la nuit, à lire avec bonheur un livre plein de lumière. Et chaque soir je rends grâce à Dieu, qui m'a fait don des mille rencontres des jours. »


Lu dans:
Claude Roy. Les rencontres des jours. NRF. Gallimard. 1993. 340 pages. Extrait p.247
Ubayd- I Zakami. 1300-1371. Diwan des hommes remarquables.  Exergue de "La rencontre des jours."


mercredi, juin 15, 2016

Ce que la forêt peut dire

"Tu regardes la forêt
le bruit vivant des arbres
des souches des sentiers
un rien de tiède ou de chaleur oublié dans l'humus.
C'est ainsi qu'il faudrait vivre sous la neige
dans la confiance de l'hiver
la lumière atténuée     la lointaine lumière. 
Tu regardes les yeux des enfants
qui semblent si bien être les yeux de la terre
et tout ce qui rêve dans ces yeux
des villes    des lacs    les grands vitraux de l'avenir
la précieuse force des montagnes
et les ponts à peine sortis de la nuit avec des douceurs de soie
rien de lourd rien de froid
dans des yeux d'ombre."
    Lionel Ray

Faire confiance au jour qui se lève, à l'étape qui vient, à l'escale lointaine, avec nos yeux d'enfants et tout ce qui rêve dans ces yeux. Nous ne sommes pas maîtres de l'étape, de la pluie, du vent, du brigand, mais bien des projets que nous y mettons. 

Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 128 pages. Extrait p.12.

lundi, juin 13, 2016

Entre épis et étoiles


"Vers le soir
abandonne-toi
à ton double destin :
habiter le cœur du paysage
et faire signe
aux filantes étoiles."
    François Cheng

Certains soirs le paysan envie son grand-père, le berger. Et rêve d'une vie nomade, d'une année rythmée par les transhumances, du rythme lent d'un pas économe de ses efforts, d'une pensée libre qui s'expanse dans une longue journée jamais pareille à la veille. Il rêve aux filantes étoiles qui relient les êtres qui les contemplent, les époques, les métiers. Puis dans un même geste, il détache un épi de la terre qu'il travaille pour en évaluer la maturité et la sécheresse. On a tous des étoiles dans nos champs et des épis dans nos cieux. 


Lu dans:
François Cheng. A l'orient de tout. Oeuvres poétiques. Préface d'André Velter. Poésie. Gallimard. 2005

Le soleil, comme un berger


"Nous eûmes un remarquable crépuscule. Je marchais dans une prairie près de la source d'un petit ruisseau, quand le soleil enfin, juste avant de se coucher, atteignit une strate claire dans l'horizon, et la nuit la plus douce tomba sur l'herbe sèche, sur les troncs des arbres à l'horizon, tandis que nos ombres s'étendaient sur la prairie comme si nous étions les atomes dans ses rayons. (..) Nous marchions dans une lumière si pure et si brillante, dorant l'herbe et les feuilles blanchies, d'une clarté si douce et si sereine, que je pensais que je ne m'étais jamais baigné dans un flot aussi doré, sans une ride ni un murmure. Le versant ouest de chaque bois et chaque butte de terre chatoyaient comme l'orée de l'Élysée , et le soleil dans nos dos ressemblait à un gentil berger nous ramenant chez nous le soir. "
            Henry Thoreau.


Lu dans:
Henry David Thoreau. Walden. De la marche.  Ed. Mille et une nuits. 2003. 78 pages. Extrait p 66.

samedi, juin 11, 2016

Icare

"Un pas de moins
et il aurait fait
un pas de plus
il aurait pris une autre voie
et ne se serait pas abîmé
dans le tout
pour devenir néant."
            Pedro Vianna

Une assistante sociale se désole, avec raison, de retrouver la trace d'un patient qui n'a plus donné signe de vie à son travail depuis le début du mois. C'était l'adolescent le plus rieur qu'on puisse imaginer, jeune mari, jeune papa, ouvrier modèle. Depuis quelques années il fait carrière dans l'alcool, d'abord en heures supplémentaires, puis à temps partiel, maintenant à temps-plein. Je vais ce soir, comme d'autres, me mettre à sa recherche au commissariat, aux urgences, à son standcafé, espérant le retrouver mais à quel taux? On ne sait même pas en vouloir à ce genre de patient, ne connaissant rien du chemin d'existence qui a pu le mener si loin, si bas. Qui suis-je pour le juger? Mais on sait où finit ce chemin, et c'est désolant.  

vendredi, juin 10, 2016

La route vers soi


"Cette montagne a son double dans mon cœur
je m'adosse à son ombre
je recueille dans mes mains son silence
afin qu'il gagne en moi et hors de moi,
qu'il s'étende, qu'il apaise et purifie
la frêle clef du sourire."
        Philippe Jaccottet . Le mot joie

L'heure de la transhumance approche. Du plus jeune au plus claudiquant, on porte en soi un lieu de vacances où il fait bon se projeter, jardin d'enfance, paysage où déposer son sac, espace de rêverie où l'esprit s'envole quand le quotidien devient pesant. Même les patients se font moins souffrants, ils viennent renouveler les prescriptions pour deux mois, les yeux pleins d'un soleil espéré, de sable, de sapins, de torrents lumineux, de glaces à deux boules fondantes sur les doigts. On part pour Coxyde, Conques, Almeria, ou Tamanrasset là n'est pas l'important: on part vers soi-même.

mercredi, juin 08, 2016

Une passion anglaise

"Ah le bonheur de ces journées-là... bien des années plus tard, il me hantait encore. Parfois, quand j'écoute de la musique, je retourne là-bas, et j'y retrouve tout intact. Cet été qui n'en finissait pas. Le beau temps, jour après jour, les voix qui s'appelaient à la nuit tombante, à l'heure où les fenêtres s'éclairaient ici et là, trouant l'obscurité. Et le murmure des blés sous le vent de l'aube, et l'odeur chaude des épis prêts pour la moisson. Et ma jeunesse. Si j'étais resté là-bas, y aurais-je vécu heureux ? Non, je ne le pense pas. Tout change, ceux que nous aimions s'en vont, vieillissent, disparaissent, et peu à peu retombe cette ardeur qui nous faisait croire à chaque instant que l'instant d'après serait encore plus beau. C'est maintenant ou jamais ; il faut prendre le bonheur quand il passe."
                J.L. Carr.

Au dire malicieux de J. L Carr, ce court roman est "une histoire d’amour sans importance racontée plus de cinquante ans après". Ce délicieux oxymore ("amour sans importance", aussi contradictoire que l'"obscure clarté tombant des étoiles" de Corneille ) initie une réflexion douce-amère sur le temps qui ne reviendra pas, le bonheur qui est là sans qu'on le sache dans l'écoulement des jours et dans la plénitude des minutes heureuses. C'est aussi un merveilleux hommage d'un écrivain à la campagne anglaise qui l'a vu naître et qu'il retrouve, émerveillé, au terme de sa vie. Nous sommes les gardiens de trésors enfouis qui ne demandent qu'à renaître.

Lu dans :
James Carr. Un mois à la campagne. Traduit de l'anglais par Pierre Girard. Actes sud. 1992. 144 p. Extrait page 105

mardi, juin 07, 2016

Paroles de beauté

"Au grand soleil d'été qui courbe la Provence
Des genêts de Bretagne aux bruyères d'Ardèche
Quelque chose dans l'air a cette transparence
Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche."
    Jean Ferrat. Ma France.

"Ce pays offre de la beauté à profusion. Une luxuriance de paysages qui varient les charmes d'une arrière-saison à l'autre. Des cours d'eau familiers aux reliefs rocheux. Des plaines aux forêts, des vallons aux collines de Jean Ferrat. La mer, enragée par moments, autour des phares ou contre les jetées, ses reflets d'argent et ses marées d'équinoxe. La montagne encerclant le regard de Victor Segalen le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Un firmament où le soleil poudroie, des étendues où l'herbe verdoie. Et en superbe, une architecture qui trace les périodes et marque les lieux, joue avec les ombres et les angles, pointe des aspérités sous les courbes, marie le bois et la pierre, lustre la brique, polit le verre, fait étinceler et danser la céramique. Les peintres en ont témoigné en styles divers et tous pigments. Les photographes les fixent en noir en blanc en demi-teinte et en phosphorescence. Cette beauté rayonne en façade et en intérieur des bâtiments et monuments, y compris les lieux de culte, cathédrales, temples, synagogues, mosquées; elle est dans les sculptures de place publique, les musées, sous les porches, dans les cours et jardins. Elle est sous les voûtes de cloîtres, sur le plancher des bordels, les rainures des rues pavées, les arabesques des balcons, les chambranles des fenêtres, les rosaces, les vitraux, les gargouilles, les nefs de caserne. Elle est à portée de regard si la vie rude laisse le temps de lever les yeux, de faire place à la légèreté ne serait-ce que quelques brèves minutes chaque jour. Elle est là, en prodigalité, à portée d'intuition et de sensibilité. Elle est là, nue ou suggestive, prête à offrir du bonheur à qui se donne la peine de vouloir. Par-dessus tout, elle parade dans ces lieux, théâtres, cinémas, opéras, salles de concert et de jazz, de danse et d'acrobatie, de conversations poétiques, là où les mots et le corps la disent, la clament, la chantent, la partagent. Dans tous les arts. Par toutes les formes. Et d'abord dans la littérature. Elle scintille dans les flaques et sur les filets de pluie luisante qui habillent les trottoirs gris. Il y a urgence à enseigner comment accueillir la beauté, pour qu'elle entre en écho avec cette beauté de l'âme que ceux qui vivent dans ces lieux balafrés croient parfois, à tort, avoir perdue."  Christiane Taubira.

De Jean Ferrat à Christine Taubira, une même passion française. A les lire, on prend le sac et on s'en va sur les chemins de France. On en rêve, certains le font.


Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp. 73, 74, 75

Larmes pour mon chien

"On pourrait tenir la dépouille animale pour plus sacrée que la dépouille humaine, puisque l’animal fait si bien corps avec son corps qu’il se confond avec lui. Lorsqu’il meurt, c’est bien uniquement ce corps qui meurt – ce corps qui, sauf pour quelques mammifères évolués, était sa seule manière d’être au monde. De l’homme défunt, nous pleurons l’esprit original, l’idiosyncrasie, la personnalité évanouis dont le corps ne fut qu’une représentation. Mais le corps de l’animal était l’animal même – ce corps était aussi son âme."
        Eric Chevillard

Les larmes de Basile hier, 4 ans, à l'annonce de la mort de son chien sont à la mesure de la perte qu'il ressent, totale, définitive et l'évocation d'un paradis pour chien où son compagnon vivrait désormais ne lui est d'aucune consolation: inventions pour adultes que tout cela. Pour la première fois de sa courte existence il saisit ce que veut dire "être anéanti", passer en une fraction de seconde des jappements joyeux, de la course derrière un lapin, du vautrement dans la prairie chaude après l'averse au rien, à l'inexistant, au silence à jamais. Premiers deuils, plus intenses peut-être encore que ceux ressentis lors de la perte d'un humain car dégagés de l'alibi de l'âme qui survivrait et accompagne ceux qui restent. On apprend vite tout cela à quatre ans. 


Lu dans :
Eric Chevillard. L'Autofictif. http://autofictif.blogspot.be/post n°2530

lundi, juin 06, 2016

Les murs de Nanterre


"  Il y a une autre fin du monde possible  "
            Sagesse des murs de Nanterre

Les réseaux sociaux ont fait circuler ces mots tracés sur un mur de Nanterre, au cœur d'une nuit qui tenait à rester debout  : "  Il y a une autre fin du monde possible.  " Formule magnifique, profonde, dont la gravité bravache résume bien l'angoisse du moment, afin que ne se confirme pas la vieille prophétie amérindienne :

"Quand le dernier arbre sera abattu
    la dernière rivière empoisonnée
    le dernier poisson capturé
alors vous vous apercevrez
    que l'argent ne se mange pas."


Lu dans:
Jean Birnbaum, commentant Georges Didi-Huberman.  L'appel aux larmes. Le Monde des Livres. Vendredi 3 juin 2016.
Prophétie amérindienne affichée dans un écomusée breton.

samedi, juin 04, 2016

Ma vie pour une ruche


"Les hasards de notre vie nous ressemblent."
    Elsa Triolet

Un homme est mort, emporté par l'eau alors qu'il portait secours à ses ruches. On invoquera la fatalité, il s'en trouvera peut-être même pour se gausser de perdre sa vie pour des abeilles. Je crois pourtant peu au hasard dans la genèse de ce drame. Tant qu'il se trouvera des humains pour penser que le sort d'une ruche vaut qu'on se mobilise, j'aimerai croiser la route des hommes. 


jeudi, juin 02, 2016

Le désert de l'âme


« ERSEL: être absolument à bout de forces, souffrir, être tourmenté, être fatigué."
            Charles de Foucauld. Dictionnaire touareg

Un dictionnaire peut être autobiographique. Le désert parcouru au péril de sa vie. Rien n'a changé. Personne n'est venu. Ses cheveux tombent. Il n'a presque plus de dents. Il a faim, ayant donné ses derniers sacs de grains à des hors-caste méprisés, noirs ou métis, à l'écart des prestigieuses tribus nobles. À présent qu'il n'a plus rien à donner, les Haratins ne viennent même plus le voir. Il reste absolument seul. Depuis trois mois il n'a reçu aucune lettre de France. Il a obtenu l'autorisation de dire la messe sans servant, à la condition qu'un chrétien y assiste. Il n'en viendra aucun. Le 1er décembre 1916, le père Charles de Foucauld est assassiné à la porte de son ermitage, ayant vécu ses dernières semaines comme un long, long naufrage. 

Tout humain rencontre la nuit, et certains plus que d'autres. Le désert n'a rien à y voir, le désespoir est aussi urbain. A l'un ou l'autre que je connais mieux je confierais bien ces quelques lignes du Père de Foucauld  au creux de la paume, afin qu'ils s'en imprègnent. ERSEL est une perception de la réalité plus que la réalité elle-même, et le temps qui passe replace les échecs et les réussites en perspective. En d'autres temps on écrivait que tout est grâce. 

Lu dans:
François Sureau. Je ne pense plus voyager. NRF Gallimard.. 2016. 154 pages. Extrait P. 78, 79

La vie comme une course

"Le mouton court à perdre la laine."
    Sagesse de potache

La course du mouton devant le loup. Celle du lion derrière la gazelle. Je cours, tu cours, mais le même mot n'a pas la même signification pour tout le monde.

mercredi, juin 01, 2016

Utopia


"L'homme descend du songe."
    Georges Moustaki

et du songe Monet fit les Nymphéas
Ravel le Boléro
un inconnu crée l'internet et le courrier électronique
un autre la Google Car
un enfant naîtra peut-être
et chacun de nous réalisera demain ce qu'il porte en lui depuis des mois

"Au commencement était la parole" écrit Jean. Il n'est de réalisation humaine, de la plus anodine à la plus gigantesque, qui ne débute par une représentation mentale. Le plus beau diamant du monde n'imagine pas le collier qu'il sertira, l'homme le plus modeste vaut plus qu'un diamant. 

lundi, mai 30, 2016

Une grogne lasse

"L'amer monte".
        Sagesse des murs

Le patient est en souffrance, mais quelle est sa maladie? Les matons, les magistrats, les contrôleurs du ciel, les policiers, les profs, les conducteurs de train, de tram, de métro, les chauffeurs de taxi, les riverains du piétonnier, les hôteliers, rejoints outre-Quiévrain par les pilotes d'Air France, les ingénieurs nucléaires, les viticulteurs, les raffineurs, les victimes des inondations, les casseurs, les paysans, les harcelées, les députés frondeurs, cela fait du monde en rue, et en alerte phase trois s'il vous plaît. La solution: référender, si on suit le Premier. Quelle était encore la question? 

dimanche, mai 29, 2016

Anthropomorphisme

"C'est vers la fin de l'automne qu'il se fait dans le ciel de grands semis d'oiseaux."
            Marcel Havrenne

Edith, la classe et l'influence, en d'autres temps. Elle finit sa tartine dans ce qu'on nomme pudiquement une institution psycho-gériatrique. J'aime l'interroger sur ce qu'elle a retenu du journal télévisé de la veille, et m'étonne de la justesse et de l'actualité de ses réponses. On est parfois moins sot qu'on vous l'accorde. Et hier Edith? "Hier deux lions se sont battus pour la maîtrise du territoire et des femelles, des éléphants se sont vautrés dans la boue, un écureuil a caché ses noisettes dans une ruche abandonnée, des singes se sont épouillés et puis disputés, un paon a fait la roue devant un public de Japonais, un chat a joué durant une demi-heure avec une souris avant de la manger." Désarçonné, je comprends avec retard qu'elle me décrit un film animalier visionné sur Discovery, et non les informations télévisées. A moins que, un étrange sourire aux lèvres, elle ne se soit amusée à me berner par le récit de la vraie réalité de notre monde, de ses jeux de pouvoir, de séduction, de petites et grandes turpitudes racontés comme une visite à Pairi Daiza. Elle plisse les yeux, feint de s'endormir, comme pour signifier que tout cela est sans importance. 

Lu dans :
Marcel Havrenne. Du pain noir et des roses. Ed Phantomas. 1984. 84 pages. Extrait p.46


samedi, mai 28, 2016

Comme aux Marquises


"Sauve qui pleut".
       Sagesse des murs

Ce soir, première pluie d'été, longue, avec des grondements et des lueurs lointaines favorisant la rêverie. Des images surgissent de pluie sous la tente, ou abrité par une bâche en forêt d'Ardenne, sur la plage face à la mer immense en Espagne, pluie indienne faisant de Calcutta Venise en quelques minutes, pluie du Nord comme des pleurs, pluie du Sud comme des rires. Pluie au chaud dans la voiture aux vitres embuées propice aux confidences, pluie d'un gris sans nuance où se perd jusqu'au souvenir du soleil, pluie après le sec prolongé vécue comme une naissance, pluie traversière des Marquises de Brel qui fredonne Gauguin, pluie de Bécaud qui nous enroule par vagues de blé, de bagues et de colliers, pluie douce comme un réveil dans le jardin chinois de Singapour où je m'étais endormi sur l'herbe. 

Une pluie, pleine d'images, qui font que lorsque je te dis "il pleut",  ces deux mots n'ont rien en commun avec ceux que tu entends.


vendredi, mai 27, 2016

Asouf


"Ceux qui ont quitté ce lieu pour changer de campement
Y ont laissé le vide de leur absence et une tristesse brûlante."
        Poésie touareg.

Asouf, la solitude. Le père de Foucauld lui consacre l'une des plus longues notices de son dictionnaire touareg, l'une des plus belles et sur laquelle on peut rêver. Solitude et silence du campement, hier encore bruissant de compagnons, qui poursuivent leur route sans vous. Comme la musique apprivoise les silences entre les notes, mêlant les pauses aux soupirs en gardant le meilleur pour la fin: le point d'orgue, redevenir son propre compagnon et cheminer seul avec son ombre sur la partition de sa vie est un apprentissage. Un jour vient où Akéla dans le Livre de la Jungle quitte ses loups, où Mowgli quitte le clan, où Obama quittera la Maison Blanche. Même un pape, enfin, le fit. Ce qui reste du feu porte un joli nom: les braises.

Je vous souhaite une bonne fin de semaine, émouvante pour deux amis chers qui se reconnaîtront.

Lu dans:
François Sureau. Je ne pense plus voyager. NRF Gallimard. 2016. 154 pages. Extrait p. 76

jeudi, mai 26, 2016

Effluves

Tu vas mourir
    que d’autres te disent ce qu’ils veulent     je ne peux mentir,
    tu ne peux pas y échapper
    doucement je pose ma main droite sur toi     tu la sens à peine 
    je penche la tête tout près et la cache à moitié
    je suis assis tout contre         silencieux,
Le soleil perce en directions imprévues
    de fortes pensées t'emplissent         et la confiance
    tu souris
    tu oublies que tu es malade     comme j'oublie que tu es malade 
    tu ne vois pas les médicaments     tu ne remarques pas les amis qui pleurent
    je suis avec toi. "
            Walt Whitman

Il y a dix minutes à peine, je constatais le décès d'une très ancienne patiente. Elle avait 96 ans, je la connaissais depuis 63 ans, son jardin jouxtant celui de mon enfance. Une fois par an, en famille, ils soutiraient un Porto du Douro dont les vapeurs parfumées nous grisait, et c'était fête. Ne retiendrais-je que cette image, cela valait la peine de vivre. Il y a six semaines, je lui annonçai le décès de son fils unique, juste mon âge, était-ce une bonne idée que de le lui dire? Elle n'eut que quelques mots: laisse-moi seule maintenant, que je pleure à l'aise. Une fois encore, je fus le messager du malheur, rôle que je connais maintenant à merveille. Elle est morte doucement, sans qu'on sache de quoi. Compléter le certificat de décès, et ses causes, m'a renvoyé à toutes les incertitudes d'une pratique déjà longue: on meurt de quoi quand on est en fin de vie, et que rien ne vous rattache plus à rien. Il était minuit, et je garde un souvenir ému de la manière dont le portier de la maison de repos du CPAS d'Anderlecht, et les infirmières de nuit, m'ont accueilli. Tout était illuminé, alors qu'à cette heure habituellement c'est le Bronx, hommage discret rendu à une très vieille pensionnaire qui partait par la grande porte. 


Lu dans:
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998
Walt Whitman. À un qui va bientôt mourir. Les cent plus beaux poèmes du monde, par Alain Bosquet. Le Cherche-Midi. 1979.

mercredi, mai 25, 2016

La fugue du père


"Me voilà dans la forêt d'Ardenne.
Quel fou je fais!
J'étais si tranquille à la maison. "
        Shakespeare. "

"Dans sa cabane, Gabriel a recroquevillé sur le sol son corps courbatu: il peine à s'endormir malgré sa fatigue. Il a froid mais un espoir réchauffe sa poitrine: la route du lendemain."  Un vieil homme fugue, laissant derrière lui la sécurité de la maison de repos où sa famille l'a placé, et trouve refuge dans un abri de chasse en forêt. Qui de nous n'a du Gabriel en lui? 


Lu dans :
Jean-Marie Alfroy. La fugue du père. NRF Gallimard. 1984. 180 pages Extrait page 63
Shakespeare. Comme il vous plaira. acte III scène 4, trad J Anouilh. Exergue.

mardi, mai 24, 2016

La couleur du jardin


"Les papillons sont les fleurs vivantes de nos jardins."
            
Aujourd'hui, nous croiserons un certain nombre de personnes. Et parmi eux, quelques papillons. 

dimanche, mai 22, 2016

Faire confiance


"En parfaite confiance au non-familier
    proche ici de l'étranger
    là de l'éloigné
je pose mes mains dans les tiennes."
            Hannah Arendt

Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.166

samedi, mai 21, 2016

 Comme un rayon de miel
sur la neige d'argent
c'est l'aurore dorée à présent qui s'éveille
revoilà le soleil
revoici le beau temps
   Christophe GOARANT
 


vendredi, mai 20, 2016

Sagesse des Denkas


"Au temps où Dieu créa toutes choses
Il créa le soleil.
Et le soleil naît, meurt et revient.
Il créa la lune.
Et la lune naît, meurt et revient.

Il créa les étoiles.
Et les étoiles naissent, meurent et reviennent.
Il créa l’homme.
Et l’homme naît, meurt et ne revient pas."
       
L'être humain, cet instantané dans la vie de l'univers. Il griffe à peine la surface de la terre sur laquelle il pose un pied léger, on dirait une feuille sèche. Et pourtant, la lune et les étoiles ne rêvent pas, ne s'interrogent guère, ne se projettent pas non plus dans le lendemain d'autres enfants qui comme nous rêveront, s'interrogeront, se projetant dans la vision fugace d'autres feuilles sèches dansant sur la mer. Nous sommes la vie sur terre. 



Lu dans :
Chant sacré attribué aux Denkas de la basse vallée du Nil. Le Livre d’or de la Prière. Alfonso M. di Nola. Marabout.
cité dans Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

jeudi, mai 19, 2016

Survivre n'est pas vivre

"- Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler?
- Au colonel Chabert.
-Lequel?
- Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard ."
        Balzac, Le Colonel Chabert.

Chabert, ou l'histoire d'un "mort" survivant à la charge de cavalerie à Eylau en 1807, enfoui sous une montagne de cadavres. Il passera une vie entière à justifier son existence à son retour, car il n'est pire morts  que ceux qu'on ne s'attend pas à revoir. Livre après livre, sans jamais parler de sa propre expérience d'otage à Beyrouth, Jean-Paul Kauffmann raconte une indicible expérience de solitude et d'abandon. 

Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. Outre-Terre. Equateurs. 2016. 334 pages. Extrait p.7 Exergue


mercredi, mai 18, 2016

Habiter l'absence

"Si je meurs survis-moi par tant de force pure
que soient mis en fureur le froid et le livide
que ton rire et ton pied surtout n'hésitent pas
et comme une maison habite mon absence."
            Pablo Neruda
Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extraits pp. 81,82.

mardi, mai 17, 2016


"Chaque endroit imprègne son envers. Et vice versa,"

Lu cette semaine, amusant, idéal au jeu des petites phrases qui ne veulent rien dire, à placer entre la poire et le fromage. 



lundi, mai 16, 2016

A mi-Transat la réussite


"Un bon marin, c’est quelqu’un qui sait faire autre chose que du bateau."
                Loïck Peyron

Arrivé à mi-course de la Transat 2016 sur le mythique Pen Duick II d'Eric Tabarly avec une instrumentation d'époque, Loïck Peyron se voit contraint de rebrousser chemin vers Quiberon pour bris de matériel. Echec, réussite? Le triple vainqueur de la Transat aura cette fois parcouru la distance prévue sans atteindre son terme, améliorant au passage les temps à mi-course de Tabarly lui-même, et atteint son double objectif: des retrouvailles avec lui-même, l'absence des moyens de communication actuels le confrontant durant deux semaines aux seuls vent et houle, et le rappel des acquis de navigateurs prestigieux grâce auxquels le temps de la traversée Plymouth - New York à la voile a été progressivement réduit de 40 jours (Francis Chichester, 1960) à 8. 

dimanche, mai 15, 2016

Parler en langues

« une langue raison une langue légion une langue dieu dans les langues une langue feu ou à sable une pentecôte et une à litote une langue plaisir et une à gémir une langue beau temps mauvais temps une langue pour tous les temps »
        Philippe Solers (écrit le 29 mai 1977, jour de Pentecôte)



La Bible comme un roman. Entre Babel ou l'éclatement du langage humain et le récit de la pentecôte où chacun - Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, ... - s'entend interpellé dans son propre idiome, une boucle se referme.  On s'émerveille de voir franchie la barrière de la langue, du différent, de l'inconnu. Champollion cassant le mystère de la Pierre de Rosette, Emanuelle Laborit poussant son premier cri en langage des Sourds ainsi que la reconnaissance balbutiante   du langage des dauphins et des grands singes participent de la même quête: (se) comprendre est une joie. En témoigne ce couple de patients, tous deux malentendants, débutant chaque journée par un long face à face destiné à harmoniser leurs prothèses auditives afin de se  comprendre sans difficulté. Et ça marche. On rêve de voir chaque couple débuter sa journée en réglant ses canaux de communication avec autant de patience. Certains diront avec humour qu'il est plus aisé de percer le langage cunéiforme.


Lu dans:
Philippe Sollers. Paradis. Seuil. Collection Tel Quel. 1981. 246 pages. Extrait p.148.


samedi, mai 14, 2016

Ce peut être long des cigarettes

"Au printemps, tu verras, je serai de retour,
Le printemps, c´est joli pour se parler d´amour,
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
Et déambulerons dans les rues de Paris

Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus."
     Barbara

Elle est vieille maintenant, et paraît espérer encore. Il l'a quittée sur un "je vais acheter des cigarettes" et elle ne l'a jamais revu. On a dit qu'il avait pris le bateau pour l'Amérique, mais on dit tant de choses. Ce printemps qui éclate soudain lui rappelle qu'elle fut heureuse un jour. La vie est étrange, et les gens. 

vendredi, mai 13, 2016

Merci au fruit

"Tu ramasses le fruit, le croques à belles dents.
Le teint, la senteur, le jus, la saveur,
Dans ton palais de la métamorphose,
Lentement se muent en délice aérien.
Et tu cherches à dire ce que tu ressens:
Plus que la jouissance, la reconnaissance !
Merci donc au sol, merci à la pluie,
Au soleil, au vent, aux morts, aux vivants,
À tous ceux qui donnent, à la Création
Qui du Rien a fait advenir le Tout.
À toi-même aussi, à ta bouche qui goûte,
À ton cœur qui bat, à ta mine béate
À ton cri d'extase! "
        François Cheng

Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait pp. 27,28

jeudi, mai 12, 2016


"Le livre est dans son genre un objet parfait: petit, pas cher, maniable, utile, solide. Il a de beaux jours devant lui. "
                Bruno Racine (Bibliothèque Nationale de France)


Lu dans:
Bruno Racine. interviewé par Michel Guerrin dans Le Monde du 15 avril 2016.

mercredi, mai 11, 2016

Enfin on me croira

"Ce n'est pas parce qu'on est paranoïaque qu'on n'est pas persécuté."
                E. Keret

Mieux, une petite dose de persécution nourrit la névrose en lui offrant une crédibilité.


Lu dans:
7 années de bonheur, Etgar Keret, traduit de l'anglais (Israël) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Points, 2015, 185 p.
 


mardi, mai 10, 2016

Chansons douces et moins

« La lucidité ne nous empêchera pas d’être heureux."
                 Eric Orsenna

On croyait tout savoir sur eux et on les découvre. Mireille Dumas amène cinq politiques français de premier plan à se raconter sous des aspects inattendus, jalonnés par les chansons qu'ils ont choisies et aimées. François Bayrou, Rachida Dati, Jean-Pierre Raffarin, Cécile Duflot et Jean-Luc Mélenchon évoquent l’enfance, l’amour, la politique entre rire et larmes, oscillant entre légèreté et profondeur pour évoquer par petites touches lucides les bonheurs et déchirements de leur engagement politique. Entre paroles et musique, c’est une jolie gamme de sentiments et une partition sans fausse note que nous fait vivre ce film avec des moments de télévision rare. L'aurions-nous oublié, la chanson est politique, telle "Ma France" de Jean Ferrat, aujourd'hui presque hymne national mais interdite d'antenne  durant deux ans en 1968 et 1970. Et on se prend  à aimer la politique, la chanson et la télévision. 


Vu dans:
Mireille Dumas. Politiques : ils connaissent la chanson!  Lundi en Histoires. France 3. 9 mai 2016. 

lundi, mai 09, 2016

Habiter le présent

"Si tu veux nous dirons la mémoire des hommes
Nous serons deux nous serons tous
Et la mémoire au front de bronze
Du fond des eaux nous sourira.
Si tu veux nous aurons des racines profondes
Pour humblement
Habiter le présent."
        Antoinette Dalcq

Images peu connues de l'état dans lequel le second conflit mondial a laissé l'Europe en 45, diffusées ce soir sur France 2. Jamais l'adage "éclairer le passé pour mieux comprendre l'avenir" ne me parut plus juste. L'Europe d'après-guerre n'était pas euphorique comme le laissent entendre les séquences convenues filmées en mai 45, et secrétait les mêmes exclusions et les mêmes incertitudes que celles qui plombent l'horizon de notre monde actuel, même si celles-ci se sont déplacées.

Lu dans:
Antoinette Dalcq. Estampes et médailles. 1983.
Après Hitler. David Korn-Brzoza et Olivier Wieviorka. France 12. 8 mai 2016.

samedi, mai 07, 2016

Vies subies


"Dans une petite ville au fond de l'Argentine un homme et une jeune femme attendent un autobus dans un café. Mais celui-ci passe comme une trombe, sans marquer l'arrêt. Quatre jours durant, la même scène se reproduit... (..) L'inquiétude devient sourde, enserrant les esprits dans l'ombre de vies subies..."
            Eugenia Almedia. L'autobus.

Ce jeudi, sur France 2, bref témoignage d'une quinqua, secrétaire de direction sans emploi depuis un an. Le mauvais âge sans doute, un mauvais endroit, au mauvais moment. Une non-vie s'égrène dans la contemplation de l'existence des autres, à guetter le bus en espérant qu'il stoppe. La fiction demeure parfois la meilleure description de la réalité.


Lu dans:
Eugenia Almeida. L'autobus. Traduction de l'espagnol par René Solis. Métailié. 2012. 126 p.

vendredi, mai 06, 2016

Réflexion légère sur la fête de l'Ascension

“Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? ”
    Actes des Apôtres 1,9

S'il ne doit plus y avoir grand monde pour imaginer l'ascension de Jésus de Nazareth dans les nuées, on peut rester sensible à la symbolique du récit. La stupéfaction de voir disparaître en un instant tout ce qui fait un humain: le regard qui cherche notre regard, la chaleur d'une main, la densité d'un passé partagé, la somme de connaissances, de récits, de souvenirs collectés durant une vie. Ainsi que l'attente de l'avenir: "il est une chose que j'aurais encore aimé faire...",  "j'aimerais te dire ceci...", "il faudrait qu'on pense à ..." Parfois l'être aimé s'éteint avant d'avoir pu terminer sa phrase et on reste avec le regret d'une question sans réponse, mais qui donne sens à ces derniers moments partagés. La vie est devant comme le rappelle utilement la question des Actes des Apôtres et cette symbolique d'espoir transcende les religions.

mercredi, mai 04, 2016

Des lunettes au Monde


"Mettre des lunettes au Monde, qu'il me voie comme je suis."

Enseigner, c'est aussi apprendre. Lumineuse présentation hier soir d'une étudiante sur la problématique trans-genre, par laquelle je découvre n'avoir été que peu concerné jusqu'ici. Ou comment être "quelqu'un" lorsqu'on est à la fois "quelqu'un" ET "quelqu'une", Eve ET Adam sans avoir à choisir sans cesse. Par-delà cette sexualisation obligatoire, se profile une vraie question de société: si "être" c'est se sentir reconnu, on aimerait parfois aussi être reconnu pour ce qu'on est, sans avoir à se couler dans les habits de ce que le Monde souhaite qu'on soit, quitter le théâtre pour entrer dans la vie. Il y a là un vrai progrès de civilisation à inventer, que la réflexion trans-genre initie de belle manière et qui lui donne une place essentielle. 


mardi, mai 03, 2016

Papillon


"Va où va ta joie."
            Delphine Roux

Une petite fille à la poursuite d'un papillon, son frère taquine un chiot et fusent les rires. Tout le bonheur du monde peut tenir en quelques images. Un bonheur enfoui en nous, souvent oublié sous des couches de tourments quotidiens, et qui ne demande qu'à revenir à la surface. Pour retrouver ses sensations d'enfance, le navigateur Loïck Peyron a pris le départ ce lundi de la Transat anglaise sur Pen Duick 2, le bateau de légende d’Eric Tabarly, vainqueur de cette course en 1964. Entouré de concurrents aux embarcations de haute technologie, il fait le pari de naviguer "à l'ancienne", avec une voile réduite, sans électronique, sans fichier météo car "la beauté de la mer, c’est l’élasticité du temps". Cela aussi, c'est de la joie. 


Lu dans:
Les petits sentiers d'Obaasan. Texte de Delphine Roux et illustrations de Pascale Moteki. Picquier jeunesse. 2016.

dimanche, mai 01, 2016


"Nous nous sommes libérés. L’inconvénient, c’est qu’en tant qu’individus autonomes nous sommes amenés à errer dans un labyrinthe d’options."
            M. Crawford

Lu dans:
Matthew B. Crawford. Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet. 2016

samedi, avril 30, 2016

Bonheur en fleur

"Cerisiers, cerisiers,
À travers le ciel de printemps,
Aussi loin qu'on peut voir.
Est-ce du brouillard ou des nuages ?
Parfum dans l'air.
Viens maintenant, viens,
Regardons enfin !"
           Delphine Roux

Il reste quelques jours à peine pour nous laver le regard de la grisaille en levant les yeux vers les arbres en fleurs, vraies fiançailles avec la nature. A chacun ses images d'enfance, mais cette floraison me ramène sans que j'en aie la moindre explication à l'Annonce faite à Marie de Claudel (j'avais 15 ans, et le doux imaginaire au sommet) et à la rue Charles de Tollenaere à Anderlecht, dont la cime resplendissait de superbes Prunus serrulata (Cerisiers du Japon). Ce bonheur ne durait guère, si ce n'est le souvenir qu'on en gardait, et donnait à l'existence une intensité que l'âge estompe.



Lu dans:
Les petits sentiers d'Obaasan. Texte de Delphine Roux et illustrations de Pascale Moteki. Picquier jeunesse. 2016.

mercredi, avril 27, 2016

Paroles qui font vivre


"Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis. "
          Paul Eluard

Comme un verre d'eau fraîche, ces quelques lignes me parviennent, tissées de "mots innocents, mots qui font vivre". Elles accompagneront demain l'au revoir à une belle personne au terme d'une vie de qualité. Étrange paradoxe de cueillir dans un livret de funérailles les paroles de réconfort qu'on cherche en vain dans nos journaux écrits et télévisés, d'une sinistralité étouffante.  


Lu dans:
Paul Eluard. Des mots qui font vivre. Extrait d'un poème à Gabriel Péri

Ces mots si rares qu'on les comprend

"L'intelligence des choses simples, comme celle du conducteur de la voiture derrière moi quand il comprend tout de suite que je vais me garer et donc faire marche arrière. Il s'arrête à quelques mètres de distance et attend."
                Francesco PICCOLO

Lu dans:
Francesco PICCOLO. Petits moments de bonheur volés.  Denoël. 2014. 144 pages. Extrait p. 45

lundi, avril 25, 2016

Parfum d'éternité


"Si je veux posséder un objet parce qu'il a de la valeur, pour qu'il ait de la valeur il faut aussi que je ne le possède point."
                Gregory Bateson

Ivry Gitlis disait de son Stradivarius qu'il était tellement précieux qu'on ne possède  jamais pareil objet, qui ne fait que transiter par notre vie. Il a connu plusieurs virtuoses auparavant, et en connaîtra d'autres. L'avoir en prêt nous confère un peu de sa valeur, savoir qu'il nous survivra nous donne un avant-goût de l'éternité.


Leçon de conduite


« Que sait du désert celui qui ne regarde qu’un grain de sable ? »
            Erik Orsenna

La pratique de la moto nous apprend l'importance de bien porter le regard, au loin de préférence. Si les yeux se fixent sur un obstacle au milieu de la route, on est certain de le heurter car vision et locomotion sont liées sur le plan fonctionnel. Cela porte un joli nom: l'intentionnalité. Cette intégration devient un handicap lorsque vous conduisez une moto, et doit être délibérément neutralisée. Apprendre à détourner le plus vite possible les yeux des obstacles et fixer son regard sur la trajectoire désirée constitue le b.a-ba du motard. C'est aussi une belle piste de réflexion pour la conduite de son existence. 

Lu dans:
Erik Orsenna. Madame Bâ. Fayard. 2003. 496 pages

samedi, avril 23, 2016

Une petite dispute?

"- Oui, je suis épuisée.
- Tu vois, je le sentais.
- Quoi?
- Tu ne m'aimes plus, Delphine. Tu ne m'aimes plus.
- Pourquoi tu dis ça?
- Même une dispute, tu me la refuses."
            David Foenkinos

Évitez donc lui demander sans cesse : « Me désires-tu encore? » Comme disait Maurice Blanchot: "La réponse fait le malheur de la question."

Lu dans:
David Foenkinos. Le mystère Henri Pick. NRF Gallimard. 2016. 288 pages. Extrait p.115
Bernard Geberowicz. Les 7 vertus du couple. Odile Jacob. 2015. 240 pages. Extrait p.110

jeudi, avril 21, 2016

Flaque de lumière


"Flaque de lumière
flaque d'eau
au sein de l'éternelle rotation des astres
cette brève flamme chasse la lente grisaille
d'un après-midi.
Flaque de lumière
flaque d'eau
attirant quelques moineaux:
leurs gazouillis
rappellent un instant le bonheur terrestre:
la soif étanchée."
        François Cheng

Aucune saison ne mêle autant que celle-ci les flaques d'eau et de lumière. Aucune journée autant que celle-ci n'ai-je croisé autant de rires et de larmes, d'espoirs et de craintes. Avril et ses giboulées.   



Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p. 61

mercredi, avril 20, 2016

C'est tes vrais cheveux?

  "C'est tes vrais cheveux ? Je peux toucher ? Ils sont super lisses, et tout blonds, on dirait des poils de chiens. Tu les coupe parfois?"
    # Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs

Nul n'est raciste. Mais on parle bizarre parfois, et nos phrases les plus anodines nous trahissent comme la main étonnée dans les cheveux crépus des petits enfants Noirs. Et si on retournait les clichés sur les Noirs pour mieux les appliquer aux Blancs? comme le fait sur Twitter # Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs . Désopilant et révélateur.


Lu dans:
# Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs. Twitter.

mardi, avril 19, 2016

Un ami

"Lazare adorait son père. D'ailleurs, il n'avait que lui. Et Paul, son ami Paul.
- Papa,demanda Lazare avant que Sauveur éteigne la lumière, est-ce que c'est grave si je n'ai que UN ami?
- UN ami? Mais c'est beaucoup, ça!"
            Marie Aude Murail

C'est beau comme du Montaigne, évoquant son ami Etienne de la Boétie par le merveilleux "parce que c'était lui, parce que c'était moi".  Aujourd'hui il y aurait 125 milliards de liens d'amis sur Facebook. Un monde d'amour, dont on peine à croire qu'il puisse encore donner naissance à conflit. L'unique a été remplacé par l'abondance de tout - biens, diplômes, destinations de voyage, photos, articles de consommation, amis, voitures - débouchant comme le note Cioran sur «le cauchemar de l'opulence, une accumulation fantastique de tout, une abondance qui inspire la nausée ».


Lu dans:
Marie Aude Murail. Sauveur & Fils (saison 1). L'école des loisirs. 329 pages. 

Ici et déjà ailleurs

"J'épluchais une pomme rouge du jardin quand j'ai soudain compris que la vie ne m'offrirait jamais qu'une suite de problèmes merveilleusement insolubles.
Avec cette pensée est entré dans mon cœur l'océan d'une paix profonde."
            Christian Bobin

Elle a 95 ans. Je lui annonce la mort de son fils. Elle se tasse, et des larmes coulent silencieuses. Puis soudain demande: "Mais où sont donc mes lunettes? J'ai la bouche sèche, n'auriez-vous pas un peu d'eau?" Face à l'incompréhensible, nos grands vieillards oscillent en permanence entre le drame et les minimes contraintes du quotidien, devenues refuge.



Lu dans :
Christian Bobin. Noireclaire. NRF Gallimard. 2015. 78 pages. Extrait p. 70

dimanche, avril 17, 2016

Averse

"Et puis certains après-midi de pluie
    où les gens qui attendent qu'il cesse de pleuvoir sous les porches
    font connaissance, se parlent.
Le nombre exact de baisers qui se donnent en ce moment...
J'aimerais qu'aucune porte ne claque, qu'aucun être humain ne tousse et, toujours en ce moment précis, que quelqu'un dise :
qu'il est bon de vivre ici."
        Francesco Piccolo.

Lu dans:
Francesco PICCOLO. Petits moments de bonheur volés. Denoël. 2014. 144 pages. Extrait p. 135

samedi, avril 16, 2016

Un chemin de lumière


  «La nuit est ma lumière».
      Etienne De Greeff

Le hasard et l'amitié me font découvrir le dernier ouvrage, posthume, du Professeur Léon Cassiers qui enseigna la psychiatrie - et la vie - à plusieurs générations de médecins dont je suis. Citant le criminologue Etienne De Greef en fin d'ouvrage, il s'interroge sur les mobiles du progrès d'une conscience humaine. Comme le souligne Michel Dupuis en préface, "c'est au cœur même du trouble, de la confusion, des incertitudes que l'être humain est appelé à trouver la lumière, le chemin de l'émancipation et de la libération." On ne saurait trouver plus belle réflexion pour un weekend ensoleillé dans une période trouble. 


Lu dans:
Léon Cassiers. Ni ange ni bête. Préface de Michel Dupuis. Cerf. 2010. 390 pages. Extrait p.8

jeudi, avril 14, 2016

"J'adore parler, mais je déteste répondre."
                    Bernard Geberowicz

.

Lu dans :
Bernard Geberowicz. Les 7 vertus du couple. Odile Jacob. 2015. 240 pages. Extrait p.110

Cachez ce sein


"Le mérite revient à saint Augustin d'avoir décrit dans Les Confessions cette horrible expérience, celle de voir son frère appendu au sein maternel et portant sur le visage tous les signes de la béatitude. Nous pouvons imaginer que ce frère de lait, s'il avait lui-même écrit sa propre biographie - et s'il avait eu le talent de son aîné -, aurait symétriquement confessé sa jalousie envers Augustin en vertu d'on ne sait quel attribut devenu primordial."
        Gérard Haddad.

C'est comme du Freud, or c'est du Saint Augustin. Insatisfaction séculaire de sa propre image amputée de l'objet de ses désirs, emporté par un frère ou un autre proche, admirablement décrite par Thomas Mann dans "Joseph et ses frères".  On aimerait lire un jour le récit d'une scène similaire qui procure du bonheur à celui qui l'observe, et non de la souffrance. Se réjouir du plaisir de l'autre est un chemin de plénitude. 



Lu dans:
Gérard Haddad. Dans la main droite de Dieu. Ed Premier Parallèle. 2015. 123 pages. Extrait p.78

mercredi, avril 13, 2016

Le vent vers demain


"Nous avons connu le feu et la trahison et nous avons fixé le monde de nos yeux ardents."
                Nazim Hikmet

"Est-il possible que personne ne sache dire, avec les mots de la vie publique, que nous vivons et résistons ensemble? S'il en est ainsi, que l'on s'empare alors des mots des poètes! Les mots de Louis Aragon qui mêle dans de mêmes amours et les mêmes actes de résistance ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas. Ou les mots d'Antoine de Saint-Exupéry qui sait faire créer le navire non en enseignant à hisser les voiles, forger les clous, lire les astres, mais en faisant naître dans le cœur des hommes le désir de la mer, le goût d'être ensemble. Avons-nous à ce point désappris à dire?"

Les mots de Christine Taubira, beaux comme le vent dans les voiles, susceptibles de faire à nouveau rêver les enfants rieurs de nos rues, de les mettre en projet d'un nouveau vivre ensemble?  Le désir de prendre la mer n'est-il vraiment qu'un désir d'enfant? 


Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extraits pp.68-69, p.80

dimanche, avril 10, 2016

Mots simples


     "Avant de nous dire au revoir
Avant que sur notre histoire le rideau tombe
On ne dit jamais assez aux gens qu'on aime
Par peur de les gêner    
                                   qu'on les aime
On ne leur dit jamais assez
Que sans eux, sans elles
On ne serait même pas la moitié       
                                    de nous-mêmes."
            Louis Chedid


samedi, avril 09, 2016


"Où va le poing
quand se tend la main ?"
        Sagesse murale


vendredi, avril 08, 2016

Le miroir brisé

"L’homme est un animal qui se crée une image de lui-même et qui finit par ressembler à cette image."
                Iris Murdoch

Son père était un aigle, sa mère une souris. Il a fait ce qu'il a pu et cela a donné un employé modèle. Il y a peu , on lui a demandé de prendre l'habit du frère aîné admiré, décédé prématurément. L'image patiemment construite a volé en éclat et il consulte après faute grave au boulot. Il se demande s'il ne l'a pas inconsciemment recherchée et rêve de devenir dans une autre vie chat de gouttière. Le quotidien d'une consultation est tissé de romans de vie, et de certificats divers baptisés rapidement fraude sociale. La réalité est moins simple. 



Lu dans :
Iris Murdoch, cité par Matthew B. Crawford. Contact. Editions La Découverte. 2016

mercredi, avril 06, 2016

Solitude, solitudes

"Comme ermite, je ne valais pas un clou : j'étais monté là-haut pour rester seul et n'arrêtais pas de me chercher des amis. A moins que ce fût justement la solitude qui rendît chaque rencontre aussi précieuse."
                Paolo Cognetti

Solitude erémitique, solitudes branchées... et si la question posée était davantage celle de la possibilité d'une rencontre de qualité? Le romancier Jonathan Franzen y fait allusion lorsqu’il se décrit arpentant la Troisième Avenue un samedi soir, complètement désorienté et entouré de jeunes gens séduisants qui sont tous penchés sur l’écran de leur StarTac ou de leur Nokia, l’air tourmenté comme s’ils étaient aux prises avec un féroce mal de dent… "Pourtant, tout ce que je leur demande, c’est qu’ils me voient et qu’ils se laissent voir… »

Faute de chalet de haute montagne où trouver refuge, quêtant le passage d'amis chers, n'est-ce pas tout l'espace public qu'il conviendrait de réenchanter? Un espace où les gens ne seraient pas renfermés sur eux-mêmes mais offrant un large éventail de possibilités de rencontres spontanées, où l'attention flotte librement, disponible à la présence d’autrui sans qu'elle lui soit imposée. Être confronté à la réserve ou à la réticence de nos semblables est tout à fait différent d’être invisible à leurs yeux; l’absence de communication orale n’exclut pas l’expérience aiguë d’avoir fait une rencontre. C’est d’ailleurs ce qui rend certaines grandes villes aussi envoûtantes qu'excitantes, et l'émotion dégagée par le mémorial de fleurs spontané de la place de la Bourse à Bruxelles en est un bel exemple. Pour démentir Michel Berger et son superbe chant "les uns contre les autres, au bout du compte, on se rend compte qu'on n'est pas toujours seuls au monde." 


Lu dans:
Paolo Cognetti. Le garçon sauvage. Carnet de montagne. Traduit de l'italien par Anita Rochedy. Editions Zoé. 2016. 144 p. Extrait p. 66
Matthew B. Crawford. Contact. Editions La Découverte. 2016
_________________________________________________________________________________

Afin de ne pas encombrer votre boîte de courrier électronique quotidiennement, vous avez la possibilité de vous désinscrire de cette liste et d'en découvrir le contenu dans le blog qui lui est dédicacé à l'adresse suivante: http://entrecafejournal.blogspot.com/
Pour vous désinscrire, envoyez un simple mail (sans contenu ni sujet de message)à l'adresse électronique suivante : entrecafejournal-unsuscribe@yahoo.fr

Précieux mail


"QWERTYUIOP tomlinson@arpanet"
            Ray Tomlinson

En 1971, Ray Tomlinson fait passer le premier mail entre deux machines côte à côte, reprenant les dix premières lettres de son clavier, utilisant l'antique @ comme lien d'une première adresse électronique. Des décennies ont passé, les récompenses ont plu sur cet homme modeste qui s'est éteint dans le silence des médias le mois passé. Il n'utilisait paradoxalement les courriels qu'avec parcimonie, leur préférant l'élevage de moutons nains à Lincoln (Massachusetts).


Lu dans :
Stéphane Lauer. Disparition de Raymond Samuel Tomlinson, l’inventeur de l’e-mail. Le Monde 7 mars 2016.

mardi, avril 05, 2016

Un jour sans


"Je ne suis pas très fier de ce concert-là. La salle était vaste et à moitié vide, la Toccata y sonnait avec un écho, et je jouai le reste du programme sans particulière inspiration. Nela était seule dans sa loge. Audrey Parr vint me féliciter avec l'ambassadeur et sa femme, ce qui me fit trouver que j'avais encore plus mal joué. Sonnenschein s'encadrait silencieusement dans la porte sans oser approcher."
        Arthur Rubinstein.

Qui n'a rêvé d'être Arthur Rubinstein? Enfant prodige du piano, salles debout pour l'acclamer, critiques élogieuses, une vie aventureuse tissée des rencontres avec tout ce que la terre compte de célèbre. On est rassurés de lire dans son autobiographie que, comme nous ce matin peut-être, la journée pouvait s'annoncer sans grande inspiration, Nele (sa femme) seule dans sa loge et la salle à moitié vide.  



Lu dans:
Arthur Rubinstein. Mes longues années. Tome 3 Ma jeune vieillesse. Robert Laffont. 1980. 340 pages. Extrait p. 19

lundi, avril 04, 2016

Les racines et les jambes


«Au lieu d’écouter les vaines prétentions des roitelets, des sectateurs et des égoïsmes nationaux, la mission de l’Européen est au contraire de toujours insister sur ce qui lie et ce qui unit les peuples, d’affirmer la prépondérance de l’européen sur le national, de l’humanité sur la patrie.»
            Erasme, cité par Stefan Zweig.

Erasme, Zweig, deux voix fortes dont notre Europe actuelle, à la fois différente et similaire à l'image qu'ils en avaient, peut s'inspirer. Une citoyenneté liée à l’universel et non pas à des traditions locales, accessible à tous indépendamment de leur origine. Substituer aux «racines», ou à la «souche» - métaphore agricole illustrant la germination d’une graine à l’endroit où elle a été semée - par une adhésion à un code partagé. Nous, les humains, comme le dit si bien George Steiner, n’avons pas des racines mais des jambes pour aller et venir où bon nous semble. Le projet européen, comme en son temps la démocratie elle-même, naît du déracinement: il n’existe pas d’Européens de souche mais de lois communes. 


 
Lu dans :
Stéphane Zweig. Érasme. Grandeur et décadence d'une idée. Le Livre de Poche. 1996. 185 pages.
Fernando Savater. La citoyenneté menacée. Le  Soir. 14 mars 2016. Extrait page 12

samedi, avril 02, 2016

La peur se dissout dans le café


"Elle entend toutes les voix apaisantes qui lui serinaient quand elle était petite : "N'aie pas peur, ni des monstres, ni des sorcières, ni des gros chiens." Et les mêmes, qui aboient à présent : "Méfie-toi ! Aie peur de tout !"
                    Tana French


Nous pouvons peu, et nous pouvons tout. Contre la terreur, dans cette forêt perdue qu'est devenue la ville, créer des clairières où il fait bon vivre, où l'air est différent, frais, apaisant. On n'y entend que les battements d'ailes du cœur et le roucoulement paresseux des mots simples proposant un café, une bière ou un temps de parole à partager avant de reprendre la route. Ne pas transmettre la peur est un investissement sûr. 



Lu dans:
Tana French. La cour des secrets. Traduit de l'anglais (Irlande) par François Thibaux. Calmann Lévy. 2015. 520 pages. Extrai

lundi, mars 28, 2016

"Le printemps est là.
J’entends le bruit des vagues
De dessous mon bureau."
                       Imai SEI



mercredi, mars 23, 2016

Etrange époque


"Trois assassins, nés et grandis en France, ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. Mais ils ne sont pas des barbares. Ils sont tels qu'on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, au métro, dans la vie quotidienne."
        Le Clezio. Lettre à ma fille.

Des bombes et un carnage à l'aéroport et dans le métro Maelbeek. C'est étrange mais nous aurions aimé être là en ce moment, près de vous, plutôt qu'ici entre ces sommets enneigés et ensoleillés, si beaux et si paisibles qu'on a l'impression d'une autre planète, d'autres humains, ce qui accentue le sentiment d'incompréhension de ce qui se vit pour le moment à Bruxelles, près de chez nous. Jusqu'ici, en un sens, l'horreur c'était les autres: des "returnees" syriens frappant une synagogue, un journal satirique un peu bête et méchant, des fans de rock au bataclan, comment dire? c'était horrible mais c'était pas nous, c'était pas moi. Et puis il y eut cette traque à la rue des Quatre-Vents à Molenbeek, ces façades connues, ce "tout près de chez moi", ces populations côtoyées depuis tant d'années dans le croissant pauvre bruxellois, soupçonnées de n'être qu'un vaste territoire conspiratif. Et enfin ce matin ces explosions dans "notre" aéroport familier, puis dans ce métro Maelbeek à l'heure précise où - quand on n'est pas en Suisse - on se trouve. On a exhibé aux news Salah Abdeslam, il avait la tête du marchand de glaces ou du soepket de ma rue, puis trois gars poussant avec nonchalance leur chariot à bagages, qui seraient les auteurs de l'attentat. Il nous faudra désormais, comme nos petits-enfants paraissent l'avoir compris avant nous, vivre dans un monde où on peut vous tuer parce qu'on part travailler, sans autre raison, et où votre agresseur est peut-être votre marchand de glaces. Où l'embonpoint de votre voisin de bus est peut-être une ceinture d'explosifs et où devant l'hôpital Erasme sont prévues des places pour les bus et des places pour les automitrailleuses. Et continuer à sourire des blagues de la fleuriste, du guano des pigeons sur la casquette de l'agent et de la petite fille en robe rouge qui danse en avançant. Sourire parce que demain sans doute, ces mêmes petits-enfants prendront ces problèmes par un autre bout, les comprenant mieux que nous ne le fîmes car ayant grandi dedans. 

Lu dans:
JMG Le Clezio. Lettre à ma fille, au lendemain du 11 janvier 2015.


dimanche, mars 20, 2016

La part inconnue

"La grande aventure, c'est de voir surgir quelque chose d'inconnu, chaque jour, dans un même visage."

                   Daniel Bergezan, à propos de Giacometti


Secret de séduction: ne se dévoiler que ce qu'il faut. 




Lu dans:
Daniel Berghezan. Les Admirés. Création graphique Mnique Lucchini. Ed Musimot. 2016.

vendredi, mars 18, 2016

"Quand fond la neige
où va le blanc? "
     W. Shakespeare

jeudi, mars 17, 2016

Instantané

"Au centre exact de la clairière
une fois par millions d’années
la lumière toute se condense
dans l’étincelle d’un papillon."
    Jean Mambrino

N'être qu'un papillon, hasard fragile et unique au monde.




Lu dans:
Jean Mambrino. L’oiseau Cœur. Stock. 1979. Extrait page 29 

mercredi, mars 16, 2016

Chut !

" On nous propose aujourd’hui de jouir du silence comme d’un produit de luxe."
                    Matthew B. Crawford

"Certaines ressources, comme l’air que nous respirons ou l’eau que nous buvons, sont des biens communs. (..) De mon point de vue, l’absence de bruit est aussi une ressource de ce type. Plus précisément, le fait de ne pas être interpellé est un bien précieux qui nous semble aller de soi. De même que l’air pur nous permet de respirer, le silence, au sens large que je viens de définir, est ce qui nous permet de penser. Nous y renonçons volontiers lorsque nous sommes en compagnie de personnes avec lesquelles nous entretenons une relation, ou bien quand nous sommes d’humeur à échanger avec des inconnus. Mais c’est une tout autre affaire que d’être l’objet d’une interpellation automatisée. 

Les bienfaits du silence sont difficiles à évaluer ; ils ne sont pas mesurables en termes économétriques par des outils tels que le produit intérieur brut. Et pourtant, la quantité de silence disponible contribue certainement à la créativité et à l’innovation. Même si cela n’apparaît pas au niveau des statistiques de la réussite scolaire, par exemple, tout au long de son cursus éducatif un élève ou un étudiant consomme certainement une grande quantité de silence. (..)

On nous propose aujourd’hui de jouir du silence comme d’un produit de luxe. Dans le salon classe affaires de l’aéroport Charles-de-Gaulle, le seul bruit susceptible de vous déranger est le tintement occasionnel d’une petite cuillère contre la porcelaine : pas de télévision, pas de publicité sur les murs. Et c’est avant tout ce silence, plus que les autres dimensions de cet espace d’exclusivité, qui donne à ses usagers une sensation de luxe. Lorsque vous pénétrez dans ce sanctuaire et que les portes automatiques se referment hermétiquement derrière vous avec un chuintement discret, la différence est presque tactile, comme si l’on passait d’un habit de crin à un vêtement de satin. Vous vous sentez moins crispé, les muscles de votre cou se détendent ; au bout de vingt minutes, la fatigue s’est dissipée. Vous êtes délivré. Dans le reste de l’aéroport règne la cacophonie habituelle. Parce que nous avons permis à notre attention d’être transformée en marchandise, il nous faut désormais payer pour la retrouver."



 
Lu dans:
Matthew B. Crawford. Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet. 2016

mardi, mars 15, 2016


« Le vie éternelle, si elle existe, ne consiste pas à prolonger indéfiniment la durée de notre existence, mais sa profondeur. "
                 Kathleen Dean Moore




Lu dans:
Kathleen Dean Moore. Petit traité de philosophie naturelle, Holdfast,. Traduit de l’américain par Camille Fort-Cantoni. Gallmeister. Nature writing. 2006. 185 p. Extrait. p.69

lundi, mars 14, 2016

Votre attention s'il vous plaît


"La dernière découverte du capitalisme: passer d'une économie de l’information (la publicité traditionnelle pour des produits de consommation) à une économie de l’attention captant notre intérêt de manière consciente ou inconsciente le plus longtemps et le plus fréquemment possible pour nous suggérer ces mêmes produits de consommation."
                    Matthew B. Crawford.

Les passagers des bus de Séoul, en Corée du Sud, sont ainsi désormais confrontés au nec plus ultra du marketing : la publicité leur monte littéralement au nez. Chaque fois que les haut-parleurs du bus vantent la chaîne de restauration rapide Dunkin’ Donuts – chaque fois que le véhicule est sur le point de faire une halte près de l’un de ses établissements –, le système de ventilation diffuse une odeur de café de chez Dunkin’ Donuts. Et la voix d’un annonceur renchérit en vous signalant la chose, au cas où l’arôme vous aurait échappé. Ce type de publicité est particulièrement agressif et envahissant, mais on peut aussi considérer qu’il est particulièrement bien ciblé, dans la mesure où il vise les passagers qui commencent leur journée de travail et déclenche leur envie de café par le biais de cette exposition olfactive juste au moment où, comme par hasard apparaît un Dunkin’ Donuts à proximité de l’arrêt de bus. L’agence de créatifs responsable de cette merveille a été récompensée par ses pairs par un Lion de Bronze pour la « meilleure utilisation de la publicité ambiante ».  Un Lion aurait aussi pu être attribué aux terminaux bancaires les plus récents utilisant les quelques secondes de chaque intervalle entre l’introduction de la carte, la confirmation du montant des achats et la saisie du code confidentiel pour faire défiler des publicités à l’écran. La durée même de ces intervalles trahit leur caractère prémédité, utilisant à des fins purement publicitaires l'attention captivée pour effectuer correctement le paiement. Ce type d’intrusion constitue un véritable vol de l'attention que nous n'avons pas choisi et contre lequel nous sommes impuissants. Nous sommes désormais à la merci des exploiteurs de « temps de cerveau disponible ».

Lu dans:
Matthew B. Crawford. Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet. 2016

samedi, mars 12, 2016

La vie en radeau immobile


"Une fille et un garçon
au bord du ruisseau et dans la forêt
d'abord ils sont jeunes ensemble
puis ensemble ils sont vieux.
Dehors les années s'étendent
et ce qu'on nomme la vie 
l'être-ensemble     habite dedans
qui ne connaît ni la vie       ni les ans."
        Hannah Arendt

Amusant clin d’œil aux années qui passent, hier soir à la caisse du cinéma Vendôme: Marie-France me souffle de demander la réduction senior. J'avais complètement zappé ce détail, dans ma tête j'étais au même endroit 45 ans plus tôt faisant la file pour découvrir Le Messager (The Go-Between) de Joseph Losey. Où en sommes-nous sur le sentier de notre existence, semblables et différents dans notre relation à nos proches, mais aussi dans notre relation au temps? Passagers d'un radeau en apparence immobile sur un fleuve dont ce seraient les berges qui se déplacent. Tout ceci n'est évidemment qu'illusion pure, mais cela aide à vivre. 



Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.159

vendredi, mars 11, 2016

N'être que par soi-même


"Je cherchais à savoir si Érasme de Rotterdam était de ce parti-là. Mais quelqu'un me répondit: « Erasmus est homo pro se. »
          Erasme. Epistolae obscurorum virorum, 1515.



Lu dans:
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. 1935. Le Livre de Poche. 14019. 188 pages. Exergue.

jeudi, mars 10, 2016

L'avenir en partage

"Faire l'amour avec un homme qui se cherche encore, c'est serrer l'avenir dans ses bras."
                Franck Pavloff

Humour second degré? Sans aucun doute. Ce qu'en racontent les femmes paraît plus critique.
 


 
Lu dans:
Franck Pavloff. L'Enfant des Marges. Albin Michel. 2014. 240 pages. Extrait p.230

mardi, mars 08, 2016

Matins mutins


«Celui qui maîtrise les odeurs, maîtrise le cœur des hommes».
Suskind. Le Parfum

Elle a pris de l'âge, mais pas le morne ennui. Tout passe, le rire des enfants, une passion, l'amitié des collègues de travail, les paysages somptueux, les repas de fête et l'attente de projets. Seuls lui restent de superbes souvenirs et son eau de toilette. Matin après matin, elle va se lover quelques minutes aux endroits de sa vie passée, aubette de bus, café-tabac, croissanterie, ascenseur, local des copies, afin d'y laisser son empreinte olfactive, discret rappel d'un passé heureux. Pour s'enfuir aussitôt et rejoindre sa propre journée qui commence, entre lessives et repas. Elle ne connaît plus son âge, ni le prénom de l'aimé même si elle en rêve encore. La mémoire est un roman poreux.


Ces objets qui nous dessinent


"J'ai couru nu-pieds tant de chemins     de chemins
j'ai couru     je les prends dans ma main
je les chauffe     ils sont encore froids
je les chauffe en les gardant sur moi
O miracle         les petits souliers
ô miracle         sont juste à mon pied . "
        Guy Béart. Dans la neige.

Et si les objets avec lesquels se tisse une relation privilégiée devenaient une part de nous-mêmes et prenaient vie? Un soir, rentré tard, j'aperçois au pied de l'escalier une paire de minuscules bottillons qui aussitôt me font dire: chouette, Aurore est là. Petites chaussures d'enfant dont les plis du cuir épouseront exactement le pied le matin au lever, lui procurant cet indispensable sentiment de sécurité de retrouver un objet pour elle unique au monde, moulé comme une caresse. Il en est d'autres, du matelas creusé par les longues lectures au fauteuil du père disparu dont l'empreinte est comme un refuge, de la pipe de bruyère qui fut de toutes les confidences à la lampe de bureau qui fut de toutes les veilles. Comme le soulignent joliment Biefnot-Dannemark dans leur superbe Kyrielle Blues "tu sais, Nina, dans cette kyrielle d'objets, quelques-uns seulement ont une vague valeur matérielle; la plupart n'ont que celle du souvenir, qui est si subjective..." Et d'énumérer avec tendresse le testament d'un père resté mystérieux qui lègue à sa fille bout à bout, "la volière, la cage de Kiki, le hamac en toile rayée qu'on tendait entre deux arbres du jardin, un ensemble à cocktail en verre de Biot, la carafe et les six flûtes qui ont miraculeusement traversé le temps. Une crêpière électrique (bien utile lors des goûters d'anniversaire), un pick-up Radiola, des billets d'entrée dans des musées, des petits cailloux définitivement anonymes, la carapace vert émeraude d'un scarabée. Ce sont les traces de moments privilégiés. Cette période où nous ne nous quittions pas. J'aurais tant aimé qu'elle dure davantage."

Kyrielle d'objets et de souvenirs. Un bien beau mot, Kyrielle, dont il a été écrit "que c'était le prénom d'une elfe très jolie qui vivait au fond du jardin dans le creux d'un très vieil arbre, et dont il était amoureux". Comment échapper en effet à son inévitable séduction quand cette somme d'objets mineurs tisse le fil même de nos existences, permettant à ceux qui ne nous ont que peu connus de découvrir des qualités insoupçonnées, des secrets inavoués, des rencontres lumineuses. C'est le thème du dernier ouvrage de Véronique Biefnot et de Francis Dannemark dont le travail de re-création permanente force l'admiration, dédaignant superbement les canons de la réussite littéraire préformatée pour s'aventurer dans l'édition d'ouvrages ciselés proposant une double voire une triple lecture: un texte d'une écriture limpide, illustré par de superbes dessins qui font chanter les pages et - omniprésente - la musique qui égrène tour-à-tour les notes de Bill Evans, de Charlie Parker, de Nat King Cole, ambiances jazzy, bandes sonores de films ou sons du carillon de Hazebrouck. Un roman de va-et-vient permanent et précurseur entre écriture, peinture et sonorités musicales qui réinvente une littérature étonnamment en phase avec notre époque où ne survivent que les voies métisses et le multimédia. Une littérature à l'image de ses auteurs qui prennent plaisir à brouiller les cartes jusque dans leur double patronyme - je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis - délicieusement non-conventionnels.



Lu dans :
Biefnot-Dannemark. Kyrielle Blues. Escales des lettres. Le Castor astral. 2016. 284 pages. Extraits pp. 61,62, 75