lundi, juin 25, 2018

La pierre philosophale

"Je ne connais personne qui demanderait conseil à Hamlet."
            Jennifer Grotz. The Nunnery

On connaît le célèbre final de la pièce de Shakespeare, Hamlet s'interrogeant seul en scène "Etre ou non? Comment être, voila la question. (./.) Mourir, dormir / Dormir / rêver peut-être / se fondre dans le néant / de ce sommeil qui nous tient en suspens."
Bigre. Aux trois grandes interrogations philosophiques "qui suis-je, d'où viens-je, où vais-je?" le simple répond laconiquement "je suis Jean Dupont, je viens du travail et je rentre chez moi." Guère moins sage que la moyenne de ses contemporains, il vit ce mois au rythme de la Coupe du monde et de son équipe diabolique dans un petit pub de la place communale. Parfois je les envie.


Lu dans:
Adam Phillips. La meilleure des vies. Éloge de la vie non vécue. Éd. de l’Olivier. 2013. 224 pages. Extrait p.11 (Exergue)

samedi, juin 23, 2018

Sagesse d'Aimé Césaire


"Tous les hommes ont mêmes droits. Mais du commun lot il en est qui ont plus de devoirs que d’autres".
                        Aimé Césaire

Qu'en peu de mots, la réalité du monde peut se décrire.


Lu dans:
Christiane Taubira. Baroque sarabande. Ed Philippe Rey. 2018. 173 pages.
Aimé Césaire. La Tragédie du roi Christophe. Théâtre. 1963.

vendredi, juin 22, 2018

Sagesse de François Cheng

"Que par le long fleuve on aille à la mer
que par le nuage-pluie on retourne à la source
Toute vague cède à l’appel de l’estuaire
et tout saumon à l’attrait du retour."
                    François Cheng


Lu dans:  
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Collection Blanche. 160 pages.

mercredi, juin 20, 2018

Relisant Virgile


« Quel grief aura amené un homme d’une telle piété insigne à parcourir un pareil cycle de malheurs, à affronter autant d’épreuves ? »
                    Virgile. L'Enéide

20 juin, Journée mondiale des réfugiés. Vingt siècles plus tard, comme écrit à la première ligne de l'Enéide, l'exilé reste une réalité. Ils sont 68,5 million en 2017, l'équivalent de la France, de l'Italie ou du Royaume Uni. Imaginer la France vide, sa population répartie sur les routes, la mer et les ports. 


Lu dans :
Yann Moix, Dehors. Grasset. 2018. 368 pages. Extrait p.15

La belle étoile


Moment magique où la nature vous veut du bien, invitant à passer une nuit à la belle étoile enroulé dans le manteau d'un soir de printemps. Loin du monde et proche en pensée de ceux qu'on aime. Réveillé tôt, je guettais le chant du premier merle. Ce fut celui d'un avion migrateur rejoignant le Sud. Elancé, étoile lumineuse traçant sa route, il ne déparait en rien la voûte céleste. J'étais heureux.

lundi, juin 18, 2018

L'arbre abeille


"Les tilleuls, ces arbres savoureux, sont aimés des abeilles; et leur puissant murmure qui s’amplifiait dans le soir semblait la voix même de l’arbre."
             Pierre Michon

Mystérieuse alchimie qui unit le sort d'un arbre et les abeilles butineuses qui en vivent, et le font chanter. En s'en nourrissant elles le fécondent, à notre image sur notre planète mère. 


Lu dans:
Pierre Michon. Vies minuscules. Gallimard. Folio. 1996. 246 pages

dimanche, juin 17, 2018

Escales


"Tu te promènes seul le long des quais
et tu médites sur les fondements de la République
au loin deux voiliers prennent le vent du large
Aux cris des mouettes
les journaux annoncent
les dernières mesures gouvernementales
    en matière de sécurité publique
Les valeurs boursières sont en baisse
La poudre aux yeux
moi j’écoute Berlioz en regardant la mer."
            Paul Tojean

C'était une crique minuscule dans une île grecque. Le voilier a jeté l'ancre, juste avant la nuit. Soudain du rivage s'élèvent les premières notes de la Symphonie du Nouveau Monde. Clapotis des vagues, douceur de l'air, étrangeté du lieu, une impression d'éternité et de plénitude.  Tout part de l'étonnement, de l'émerveillement, une des formes de joie les plus pures qu'on puisse connaître. Les amis chers qui nous ont partagé ce moment unique ont abandonné la voile, mais le souvenir est vivace.  Les bateaux ça sert  à voyager, mais pas qu'en mer: les images laissées sont des escales sur lesquelles le temps n'a pas prise. 


vendredi, juin 15, 2018

Ce qu'est la vie des hommes

"Si vous voulez savoir
ce qu’est la vie des hommes
cherchez à retrouver
quand la mer se retire
les traces des passants
sur le sable mouillé."
            Lou Yeou, 1125-1210, surnommé Fangweng, « le vieillard sans entraves ». trad. Claude Roy

Les mots écrits, ces pensées éternelles qui ont traversé les temps jusqu'à nous, me fascinent. Le hasard des visites me mène ce matin dans un quartier d'Anderlecht où je n'étais plus allé depuis une dizaine d'années. Tout y est resté intact, la placette et ses arbres, la fontaine, l'empreinte laissée par l'incendie d'une vieille fabrique de bougies. J'y soignais une vingtaine de patients, tous morts ou disparus, remplacés par de nouveaux arrivants émigrés. J'en connais toutes les rues, me souviens de chaque maison, des noms, des récits familiaux, du chien, du canari, et même de l'arôme du café servi à la fin de la visite. Les habitants actuels, pas plus qu'ils ne me connaissant, n'ont la moindre idée de ces hommes et de ces femmes qui comme eux ont empli ces demeures de leurs espoirs, de leur labeur, de fleurs arrosées et de linge bien repassé. Comme le vieux poète chinois je tente vainement de retrouver leur trace sur le sable quand la mer se retire. N'en reste que mon souvenir qui leur sert - un court moment encore - d'immortalité.


Lu dans:
Claude Roy. Le voleur de poèmes. Mercure de France. 1991. 435 pages. p.331

Le mot joie


"Dans le jour encore gris
courent ici et là comme la crête d'un feu pâle
les branchages neufs des tilleuls."
        Philippe Jaccottet . Le mot joie

Quand le bonheur se respire : l'odeur entêtante du tilleul au mois de juin, véritable remue-mémoire autant qu'invitation à accueillir l'été comme il le mérite.

jeudi, juin 14, 2018

"Y a quelqu'un? "

"Je cherche un homme".
        Diogène de Sinope, 412-323 av. JC

Allô la non-tour, ici le non-pilote. Que verra-t-on en premier: une tour de contrôle entièrement automatique ou un avion sans commandant de bord ? Les avis sont partagés. Mais il est clair que dans l'air comme ailleurs, les systèmes entièrement automatiques sans intervention humaine, dématérialisés, ne sont plus une rêverie technologique. Caisses sans caissières, pompes sans pompistes, accueils sans accueillants, taxis sans taximen, banques sans banquiers, ne restera-t-il bientôt sur terre que des passagers, des clients, des convives, tous usagers de services sans prestataires, passant leur vie dans une sorte d'immense surface commerciale aux dimensions de la planète le smartphone à la main pour bénéficier des promotions, se découvrir des besoins, se faire débiter sans s'en apercevoir, oubliant jusqu'à la notion du désir. Une existence saturée, ne connaissant ni l'attente ni le vide, ni le temps qui sépare la faim de la satiété. 




mardi, juin 12, 2018

Une prière incarnée


"Prière des gens qui vivent au monastère, et prière de la vie des gens qui l'entourent, prière qui ressent par la porte ouverte les coups de vent et la brise. Prier, à Tibhirine comme ailleurs, n'est pas réciter mais bien ressentir et épouser les aspirations des êtres, et les présenter à Dieu."
                            Jean-Marie Lassausse.

Dans une autre vie je partageai le quotidien de Khaligat, premier centre d'accueil ouvert par les sœurs missionnaires de la Charité à Calcutta. Il est des moments où le besoin de revenir aux sources du métier se fait pressant, parenthèse nécessaire pour reprendre un sillon professionnel menacé d’essoufflement. La journée de travail débutait immanquablement par la prière des matines au 54 A Lower Circular Road, longue chapelle envahie dès potron-minet par une chaleur étouffante et par le vacarme assourdissant du ring de Calcutta où le trafic ne cesse jamais. Instants précieux gravés dans ma mémoire où se mêlaient le chant des religieuses, l'expression d'une spiritualité incarnée dans la réalité, les attentes des malades au mouroir et celles de mes patients d'Anderlecht que je retrouverais quelques jours plus tard. Si prier peut garder un sens dans nos existences traversées par les doutes, c'est incontestablement à de pareilles expériences qu'on le doit. J'ai oublié les paroles des psaumes, mais pas le bruit des camions, ni les râles des mourants de Khaligat. Étrange et précieuse prière qui m'habite encore.

Lu dans:
Jean-Marie Lassausse, Christophe Henning. Le Jardinier de Tibhirine. Bayard 2010. 158 pages. Points Vivre P3380. Extrait p.67

Du soleil à la lumière


"La lumière n'est belle qu'incarnée
à-travers un vitrail
ou le verre d'une bouteille de vin
Consentons donc au sort d'être qu'un œil fini
Qui se fait reflet de l’éclat infini."
            François Cheng
   
Humbles églises romanes, écrasées de soleil, dont les vitraux diffractent les teintes chaudes sur les dalles obscures. Ou comment humaniser la lumière. On rêve d'être ce vitrail. 
     


Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. NRF Gallimard. Coll Blanche. 2018. 160 pages. 

lundi, juin 11, 2018

Vie réelle, vies rêvées


"L’Histoire n’est pas simplement ce qui s’est produit.
C’est ce qui s’est produit dans le contexte de ce qui aurait pu se produire."
             Hugh Trevor-Roper, History and Imagination

Un jour, partant rejoindre mon épouse à Mozet (Namur), je me suis retrouvé devant l'impressionnant signal de Moeschal, immenses pylônes coiffés d'une main stylisée, le long de l'autoroute Bruxelles-Paris à hauteur de l'ancien poste frontière d'Hensies. Trente ans plus tard, la question posée par cet amusant épisode demeure intacte. "Comment suis-je arrivé ici?" Ayant placé mon véhicule sur des rails connus, j'avais franchi sans me poser trop de questions les divers embranchements autoroutiers dans un état de semi-rêverie favorisé par la solitude, le concerto pour violon de Brahms et les pensées virevoltant dans ma tête. On peut ainsi se retrouver dans un endroit non-choisi, au terme d'infinies possibilités sélectionnées librement et sans aucune contrainte. La leçon mérite qu'on s'y attarde. 

Trois amis chers m'ont confié ces deux dernières semaines, sans s'être concertés ni même rencontrés, leurs regrets des vies parallèles qu'ils auraient pu et souhaité vivre. Il y a la vie qu'on a menée, - paradoxalement dans les trois cas elle était superbement réussie aux yeux du monde-, et les vies imaginées, souhaitées, dont on n'arrête de redessiner les contours possibles. Les risques qu'on n'a pas pris, les occasions évitées ou qui ne nous ont pas été fournies. Sans négliger la part d'inconscient, de conduite automatique, d'actes manqués qui nous ont conduits là où on est: on aurait dû se retrouver à Mozet, et on est à Hensies. C'est Napoléon exilé à Sainte Hélène interrogeant pour la centième fois la carte de Waterloo: que se serait-il passé si, et si..  L'empereur déchu partageait ses journées avec celui qu'il avait échoué à être. La tentation existe de transformer ces vies imaginées en l'histoire de notre vie vécue, portant le deuil étiré de ce que nous avons été incapables de vivre. C'est un choix, il en existe d'autres, privilégiant le deuil court et la réalité vécue, comme le suggère Randall Jarrell pour qui «les manières de manquer nos vies sont la vie». On rejoint Zorba, son rire sur la plage de son projet dévasté, "patron, quelle superbe catastrophe! allez danse patron." Sirtaki endiablé, scène finale du film.  

Lu dans:
Hugh Trevor-Roper. History and Imagination. Holmes & Meier. 1982. 386 pages
cité en exergue par Adam Phillips. La meilleure des vies. Éloge de la vie non vécue. Éd. de l’Olivier. 2013. 224 pages. Extrait p.11

mardi, juin 05, 2018

Temps court, temps lent


"Une des maisons porte l'inscription: Maison bâtie en 948, rebâtie et 1787. Encore un de ces endroits où on serait resté bien volontiers assis à admirer. (..) Faut-il vraiment partir demain?"
                        Suzanne et André Linard-Dubois

Allez, un dernier billet pour la route. Celui ou celle qui parcourt le chemin de Compostelle note souvent que si sa marche modifie sa relation à l'espace, elle transforme bien plus fondamentalement son rapport au temps. Temps personnel qui se dilate alors que se concentre sa perception d'être au monde, mais aussi mise en perspective de sa propre étincelle de vie dans l'existence lente de la Terre. L'amusante observation de nos vieux amis Suzanne et André d'une habitation restaurée une fois en un millénaire fait sourire autant qu'elle questionne sur notre relation à la "vie courante". Savoure-t-on le temps qu'on gagne en se dépêchant? La longueur du chemin nécessite un bagage léger et un rythme soutenable, on ne court pas le Compostelle. Or une vie, c'est bien plus long qu'un chemin de Saint Jacques. Pourquoi alors, au retour, cette inflation prévisible, simultanée, du bagage et du rythme des jours? Le temps lent ne serait-il qu'une parenthèse, et courir une façon de rester en équilibre. Nous sommes des êtres paradoxaux. 

Je vous souhaite une bonne fin de semaine. Une courte parenthèse me permet de rejoindre ma pèlerine, et les "cerisiers burlat presque confits, gorgés du sucre qu'y a concentré un soleil désormais ardent."
CV

Lu dans:
Suzanne Dubois, André Linard. Compostelle. La mort d'un mythe? Couleur livres. 2010. 134 pages. Extrait p.99

lundi, juin 04, 2018

Les Justes de Moissac

"Arrivée à Moissac. Je chemine main­tenant dans ce qui ressemble à un jardin d'éden où coulent à flots le foie gras et tous les fruits capables de se former et d'arriver à maturité en Europe. La campagne est ici un jardin, les vergers de cerisiers, abricotiers, pruniers de différents types, kiwis, pêchers, brugnoniers alternent avec des vignes, des champs de pois et de melons, de haricots verts. Les serres occupent les vallées, les flancs des collines portent de beaux champs de tournesols, de blé, d'un peu de maïs. (..) Le paysage culinaire change. Aux cochonnailles du cassoulet du Languedoc s'ajoutent, omniprésents, le canard, son foie, les fruits, les vins. (..) Mon itinéraire me fait passer par une suc­cession de vergers, si bien que je compense ma dépense physique en me goinfrant d'abricots fabuleux et de prunes rafraîchissantes tombées à terre, je fais une halte pro­longée dans un verger de cerisiers de la variété burlat dont beaucoup d'arbres sont encore couverts de fruits bien trop mûrs pour être désormais récoltés, certains presque confits, gorgés du sucre qu'y a concentré un soleil désor­mais ardent."
                        Axel Kahn

Région fécondée par le soleil et l'eau mais aussi peut-être par l'Histoire et le courage de ses habitants, comme le raconte l'épopée inouïe des enfants juifs de Moissac entre 1939 et 1945. Ou comment de simples citoyens, un maire et l'administration municipale, ont sauvé cinq cents gosses issus de toutes les régions d'Europe répartis dans diverses familles d'accueil. A la Libération, orphelins pour la plupart, ils seront pris en charge jusqu'à l'âge adulte au Moulin, vaste bâtisse devenu centre sportif, éducatif, culturel et siège d'une chorale qui se produira dans le monde entier. La beauté architecturale du cloître de l'abbaye, sa sérénité, la fécondité de son sol, l'opulence de ses vergers ont-elles suscité cette attitude héroïque, ou s'en sont-elles nourries par la suite? Les deux peut-être, justifiant l'adage que parfois la beauté peut sauver le monde.


Lu dans:
Axel Kahn. Pensées en chemin. Stock. 2014.  290 pages. Extraits pp 231, 232, 239.

dimanche, juin 03, 2018

Au détour du chemin

"Pour le dire d'une formule qui n'est plaisante qu'en apparence: en partant pour Saint Jacques je ne cherchais rien, et je l'ai trouvé. (..) A la multitude des pensées qui ont poussé à prendre la route, se substitue la simple évidence de la marche. On est parti, voila tout."
                  Jean-Christophe Rufin

"Si les merveilles du chemin existent bien, elles ne sont pas permanentes. Il faut les chercher, certains diront les mériter. On n'a pas en permanence sur les lèvres le sourire extatique du sahdou indien. On grimace, peine, jure, se plaint et c'est sur ce fond de petites misères permanentes qu'on accueille de temps en temps le plaisir, d'autant plus apprécié qu'il est inattendu, d'une vue splendide, d'un moment d'émotion, d'une rencontre fraternelle." (id)

Aucune expérience n'est strictement superposable, mais ce qui m'est donné d'écouter à distance quand arrive le moment de l'étape de ma pèlerine recoupe ci et là des récits similaires. Alors pourquoi se priver de les citer, feuilletant les pages comme d'autres alignent les pas? Ce soir étape à Moissac (Tarn-et Garonne), superbe monastère roman avec cloître, dont je partage l'émotion en confrontant le récit téléphonique aux paysages de Wikipedia.


Lu dans:
Jean-Christophe Rufin. Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi. Ed Guerin. 2013. 258 pages.

samedi, juin 02, 2018

Régler ses pas

"Ce n'est pas par goût de la souffrance que j'use mes semelles mais parce que la lenteur révèle des choses cachées par la vitesse."
                Sylvain Tesson

"Les gens imaginent que l'errant va le nez au vent. Pourtant c'est avec rigueur qu'il trace sa route. Il faut de la discipline pour ne pas céder à l'envie d'une halte. Il faut de la méthode pour gagner le rythme nomade, cette cadence nécessaire à l'avancée et qui aide le marcheur à oublier sa lenteur: disposer toujours de la même façon ses effets au bivouac, réciter dans le même ordre sa cargaison de poèmes... Minuscules stratagèmes qui constituent la règle monastique du voyageur. Voyager, ce n'est pas choisir les ordres, c'est faire entrer l'ordre en soi. Le nomadisme est la meilleure réponse à l'échappée du temps: au tic-tac de l'horloge, le voyageur répond par le martèlement de sa semelle." (id)

Étrange expérience. Régler le tic-tac de sa montre au rythme de pas complices et lointains. Laisser la lenteur du chemin vous pénétrer à distance et découvrir les choses cachées par la vitesse. Marcher d'un même pas, chacun dans sa vie; la distance n'est qu'un concept de géographe. 


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Des Equateurs. 2005. 166 pages.

vendredi, juin 01, 2018

Découvertes transverses

«Pouvoir marcher ce n'est pas avoir seulement le loisir de marcher: c'est pouvoir créer un vide, creuser un intervalle dans nos occupations qui nous permette de rejoindre par d'autres voies ce qui oriente notre existence. La promenade ne serait-elle pas un moyen de découvrir ce que nous n'aurions jamais eu l'idée de chercher?» .
                Jean Grenier

Lu dans:
Jean Grenier. La Vie quotidienne. 1968. Nouvelle édition revue et augmentée en 1982. Collection Blanche. Gallimard. 256 pages. Extrait p. 33
Jean Grenier cité par Frédéric Debuyst. A la recherche de la simplicité. Publications de Saint André. Les Cahiers de Clerlande n° 13. 2015. 141 pages . Extrait p. 17

mercredi, mai 30, 2018

Projets citoyens


"Quand nous pensons l'avenir, nous le pensons comme le passé. Quand on est dans le tunnel, on n'y voit rien mais il est absurde de vouloir pour autant que le paysage à la sortie du tunnel soit le même qu'à l'entrée. »
                Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine

Pour imaginer l'avenir, peut-être faudra-t-il ouvrir les yeux sous la surface de la mer, dépassant le liseré sale que laissent les vagues sur le sable quand elles ramènent les râles et les nouvelles du monde. Je sors d'une réunion de sélection de projets citoyens aussi divers que créatifs, tous issus du tissu associatif anderlechtois. Je suis médusé par l'imagination, la prise en charge, le souhait de dépasser les clivages dont font preuve ces groupes hétérogènes, refusant le fatalisme et l'acceptation de situations bloquées. Dans les quartiers les plus divers de ma commune fleurissent les bas des arbres, se rénovent les murs borgnes, se créent des liens, des tables d'hôtes, des hôtels d'insectes et des ruches, des partages de lecture et d'invendus alimentaires. Dans l'extrême pauvreté on trie les pépites, et on crée de la beauté. Les budgets tombent au compte-goutte, mais est-ce essentiel? De nouvelles manières de vivre ensemble surgissent, créatives, non-lucratives, non-institutionnelles. Des projets se créent et puis meurent, comme tout ce qui est humain, laissant la place à de nouvelles initiatives, mais des vagues de pleine mer cette fois, successives, houleuses, porteuses, auxquelles se mesurent avec bonheur les surfeurs. Nos quartiers urbains sont comme nos rêves, peuplés de rêves et de peurs. Ce soir j'ai partagé les rêves.

Lu dans:
Jean-Marie Lassausse, Christophe Henning. Le Jardinier de Tibhirine. Bayard 2010. 158 pages. Points Vivre P3380. Extrait p14.

Ce qu'évoque la marche

"Demandez à quelqu'un de dire spontanément ce qu'évoque pour lui le mot marche. Le plus souvent, il répondra : sentier, soleil, vent, ciel, horizon, espace. J'ai été surpris par ces réponses. Car marche pourrait évoquer aussi bien pluie, tempête, sueur, fatigues, ampoules, cors aux pieds, entorse, chute, enlisement, engloutissement. Mais il semble que ces dernières associations ne viennent plus à l'esprit aujourd'hui, comme si le mot marche libérait des rêves inexprimés ou non vécus, des besoins d'espace et d'horizon, et surtout des désirs de liberté, d'imprévu, d'aventure."
                            Jacques Lacarrière

Lu dans:
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages.

mardi, mai 29, 2018

Faire son sac


"Il parcourt les chemins, sans trop de possessions, il s'est approprié le monde et ses possibles.
Tout ce dont il a besoin, il le porte dans un sac sur son dos."
                    Tomas Espedal

Fascinant spectacle: faire son sac à dos. De tout ce qui est si nécessaire, n'emporter que l'indispensable. Renoncer pour mieux s'alléger le dos et la tête.  Celui qui fait son sac s'envole déjà. 


Lu dans :
Tomas Espedal. Marcher. ACTES SUD. 2012. 256 pages.

dimanche, mai 27, 2018

Feux


"On allait aux feux d'artifice
voir ces étoiles de pas longtemps
qui naissent     qui brillent     et puis qui glissent
en retombant vers l'océan
et ça fait des étoiles de mer
ça met dans les yeux des enfants
des constellations éphémères
et on s'en souvient quand on est grand
Nous sommes comme des feux d'artifice
vu qu'on est là pour pas longtemps
faisons en sorte         tant qu'on existe,
de briller dans les yeux des gens
de leur offrir de la lumière
comme un météore en passant
car même si tout est éphémère,
on s'en souvient pendant longtemps."
                Calogero

Lu dans:
Denis Munoz, Maurici Gioacchino, Maurici Joseph Calogero. Les Feux d'artifice © Warner Chappell Music France

samedi, mai 26, 2018

Radeau solidaire


"Le reflet de lune
    qui habite l'eau
        au creux d'une main
                réel ?     irréel ?
j'ai été cela au monde."
        Ki no Tsurayuki (dernier poème)

Le dernier patient raccompagné, la salle d'attente vide demeure un long moment habitée, colorée, diverse, multilingue, multi générationnelle, amicale. J'affectionne la modestie et la vulnérabilité extrêmes de ces habitants du monde, si semblables et si différents, aux attentes similaires : une école pour leurs enfants, un logement décent, échapper à la grande souffrance et à la dépendance, un travail qui les mette à l'abri de la misère, vivre en famille. M'interpelle aussi l'absence de commentaires déplacés, de querelles vaines ou d'impatience inutile, comme si les raisons communes de consulter, la conviction d'être considérés, l'espoir d'être soulagés les rendaient solidaires les uns des autres. L'image du frère Luc, de la communauté martyre de Tibhirine, dont l'infirmerie paraissait offrir un dernier rempart contre la violence et l'inhumanité m'habite dans ces moments-là. Leur fragilité est la mienne, nous partageons de similaires moments de découragement et de doute, mais notre aventure commune mérite d'être vécue. Entre naviguer sur un radeau solidaire et le Queen Mary, le choix est vite posé.


 Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. 272 pages. Extrait p.232

vendredi, mai 25, 2018

Locataires


"Nous sommes tous, en un certain sens, des locataires des lieux que nous habitons. Habitants provisoires de ces lieux qui ne nous appartiennent pas et auxquels nous relient des sentiments parfois profonds, mais aussi parfois éphémères. Même si des liens existent avec les lieux où nous avons grandi et vécu, liens créés par les habitudes, par l'accumulation des histoires et des émotions, nous ne pouvons pas nous identifier totalement avec ces lieux. Habiter, c'est faire et défaire des mondes à l'intérieur d'autres mondes, sans cesse."
                    Michel Agier.

Rentrer chez soi, la clef dans la serrure familière, l'interrupteur juste après la porte qui rend la lumière, l'odeur ancienne de l'escalier mille fois gravi. Chez moi, l'endroit où je me pose, où je suis moi. Comment imaginer qu'un jour chez moi sera habité par d'autres, dans les mêmes murs, face aux mêmes arbres, le même escalier en colimaçon débouchant sur la même pièce d'eau. Chez moi poursuivra son existence comme si rien n'était, comme si rien n'avait été. On entendra rire des enfants, comme si le rire avait une vie propre, témoin passé de génération en génération entre personnes qui ne se connaîtront jamais. Et moi où serai-je?

Lu dans:
Michel Agier. Campement urbain. Payot et Rivages. 2013. 132 pages. Extrait p. 107

jeudi, mai 24, 2018

Gulliver heureux


"C'est effrayant comme la vie se complique quand on la veut simple."
André Baillon

Comment s'en dégager? A chaque jour son lien neuf, séduisant par les possibilités promises de contacts, de services, d'accès à la connaissance. A chaque objet sa connexion, à chaque proche son adresse mail, devenue une véritable identité remplaçant utilement les traditionnels nom, prénom, adresse et date de naissance. Une si douce servitude dont les contraintes cachées et multiples ne nous apparaissent presque plus, parsemant notre existence de petites poses paisibles se substituant à la cigarette. On s'en libérerait bien, mesurant l'assuétude qui s'installe, mais n'est-il pas déjà trop tard? Est-il possible d'exister sans ces objets et liens quotidiens qui nous donnent une visibilité, une accessibilité, une place dans le monde? Pratiquer mon métier de médecin sans mon identité électronique et mon ordinateur connecté est tout simplement devenu impossible. Payer mes factures itou, communiquer avec mes enfants et petits-enfants disséminés, consulter les horaires de mes moyens de déplacement, prendre mon abonnement à la STIB ou à mon journal. Je rêvais d'être Robinson, et me voilà Gulliver. Nul homme n'est une île, il reste à imaginer un Gulliver heureux.


Lu dans:
André Baillon. Un homme si simple. Ed F.Rieder. 1925. 211 pages

mercredi, mai 23, 2018

Sagesse d'Yves Bonnefoy


« Ce qui fait que ce même qui peut nous perdre a chance de nous sauver. »
                    Yves Bonnefoy

lundi, mai 21, 2018

La mer


"Les vagues vont et viennent,
battant doucement les algues contre les rochers,
et leurs chevelures s'emmêlent,
dans le clapotis du sable et de l'eau salée."   
                Jean-Pierre Martinez

Inoubliables images de sable et de mer, de dunes escaladées puis dévalées à perdre haleine jusqu'aux vagues, liées aux longs week-ends ensoleillés de printemps. On redevient enfant en évoquant ces souvenirs dont on ressent encore la saveur salée au bord des lèvres. La mer, la mer! Jaillit à nos oreilles le cri des soldats de Xénophon au terme d'un interminable repli militaire. "Et ils arrivent sur le mont le cinquième jour. À peine les premiers arrivés en eurent-ils atteint le sommet, qu'un grand cri s'éleva. A ce bruit Xénophon et ceux de l'arrière-garde s'imaginèrent que l'ennemi les attaquait. (..) Comme les cris grandissaient à mesure qu'on approchait, que les gens qui ne cessaient d'arriver se précipitaient en hâte vers ceux qui ne cessaient de crier, et que la clameur devenait plus retentissante à mesure que grandissait leur nombre, Xénophon jugea qu'il se passait quelque chose qui n'était pas ordinaire; il saute sur son cheval, prend avec lui Lykios et ses cavaliers, s'élance au secours. Et voilà que bientôt ils entendent les soldats qui criaient : « La mer ! La mer ! ». Le mot volait de bouche en bouche. Tous prennent alors leur élan, même ceux de l'arrière-garde; les attelages couraient, et aussi les chevaux. Quand tout le monde fut arrivé sur le sommet, alors ils s'embrassaient les uns les autres, ils embrassaient aussi les stratèges et les lochages, en pleurant. Et tout à coup, sans qu'on sût qui en avait donné l'ordre, les soldats apportent des pierres et dressent un grand tertre. Ils y accumulent en tas des peaux de bœuf non tannées, des bâtons et les boucliers d'osier qu'ils avaient capturés ». (Xénophon, L'Anabase, 4, 7)

Lu dans:
Jean-Pierre Martinez. Rimes orphelines.  TheBookEdition. 40 pages. https://www.thebookedition.com/fr/rimes-orphelines-p-345002.html?referer

samedi, mai 19, 2018

Comme un journal replié


"A l'heure du coucher
Replier le journal
Feu le journal, feu la journée."
            extrait d'un texte d'Antoinette Dalcq

Écoulée dans le sable anonyme de la vie ou quotidien enchanté? Les heures partagées ne se perdent pas, ma journée a croisé des immortels. Moments d'écoute d'une détresse, création de montages floraux beaux à couper le souffle, emplettes hebdomadaires de la vieille voisine ou de la grand-maman, patience au téléphone, harmonie des gestes du jardinier, de la tailleuse de robes de mariée, magie de l'homme à tout faire qui répare comme il respire. Les heures prélevées sur notre capital de vie et données sans réserve comptent double: tout ce qui n'est pas donné est perdu, et ce don n'est pas triste. En visite dans une maison de retraite hier matin, je me laisse bercer par une mélodie connue; un pensionnaire joue du piano dans le hall d'entrée et le bâtiment entier résonne de ses notes. Soudain cette maison, habituellement assoupie, paraît revivre, et lui aussi. Le quotidien n'est ni bon ni mauvais, mais original.


Lu dans:
Antoinette Dalcq. Nommer les choses comme Adam. Ed. J.Dieu-Brichart. 1340 Ottignies Louvain-la-Neuve. 1988. 56 pages.

vendredi, mai 18, 2018

Au revoir à jamais


"Le discours d'adieux c'est la main du noyé qui se dresse une dernière fois à la surface de l'eau parce qu'il sait que dans quelques instants si l'on parle encore de lui, ce sera uniquement au passé."
                    Gilles Marchand



Lu dans:
Gilles MARCHAND. Une bouche sans personne. Points . 2017. Extrait p. 40

jeudi, mai 17, 2018

Une vie trop grande


"Parfois la vie est trop grande pour nous."
                Milena Agus

On fait d'étranges rencontres. Une vache au repos au soleil, ruminant inlassablement, le regard paisible, on dirait heureux. D'où vient-il que mes pareils n'aient plus qu’exceptionnellement  cette expression de bonheur tranquille, jouissant du moment présent dans sa plénitude? La faute sans doute au besoin de "vivre une vie qui vaille la peine", tissée d'objectifs et de projets aussi enthousiasmants que valorisants, qui nous portent et nous font grandir. Pas tous hélas, et pas tout le temps. Une barre trop haute, un pont trop long, une cime trop escarpée peuvent s'avérer redoutables. Accepter de voir sa vie rétrécie à notre juste taille est parfois une résurrection.  

Lu dans:
Milena AGUS. Sens dessus dessous. Traduit de l'italien par Marianne Faurobert. Editions Liana Levi. 2016. 146 pages

mardi, mai 15, 2018

Notre terre


"La terre est une fosse commune dans laquelle le Roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte."
            Stig Dagerman


Lu dans:
Stig Dagerman. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Babel. Poche. 1993. 21 pages

Sagesse de Sénèque


"Tu ne seras jamais heureux tant que tu seras torturé par un plus heureux."
                    Sénèque


Lu dans:
Frédéric Lenoir. Du bonheur. Un voyage philosophique. Fayard . 2013. 240 pages

dimanche, mai 13, 2018

Quand les yeux parlent


« Je ne pleure pas, je transpire des yeux »
            Philippe Geluck

Hospitalisée, une amie patiente pleure sa vie passée, et se fait rabrouer par une soignante. "Ne pleurez pas tout le temps madame, cela ne sert a-b-s-o-l-u-m-e-n-t  à rien qu'à énerver le monde." Elle a raison, bien sûr. Mais la tristesse...


samedi, mai 12, 2018

Bancs publics


" Sous un marronnier
six chats
Sous un marronnier
quatre canards
Sous un marronnier
deux amants
Sous un marronnier
le souffle divin."
    Emmanuel Moses

Je n'ai plus vu d'amoureux sous un marronnier depuis un bon moment. Un long hiver en serait-il la cause, ou une époque moins romantique? J'ai par contre ce matin entrevu les chats. Rien n'est perdu. 


Lu dans:
Emmanuel Moses. Dieu est à l'arrêt du tram. Collection Blanche. NRF. Gallimard. 2017. 120 pages.

vendredi, mai 11, 2018

Sagesse des Simples


 "En amour, croire n'est pas céder, mais renforcer."
                Erri De Luca

J'aime les jours où survient l'inattendu, l'ensoleillée. Un texte d'amour par exemple, ou de confiance aveugle comme ce court récit de nativité d'Erri De Luca. "Et voilà que le ciel lui tombe sur la tête, sa fiancée est enceinte, et pas de lui. Très rude épreuve pour un homme (..) probablement jeune, beau et très amoureux. C'est pour ça que losèf croit Miriàm, (..) accueillie sans un cri d effroi. Iosèf croit à l'invraisemblable nouvelle parce qu'il aime Miriàm. En amour, croire n'est pas céder, mais renforcer, ajouter quelques poignées de confiance ardente. C'est l'hiver, et losèf, "celui qui ajoute" (*), ajoute sa foi seconde à la foi incandescente de sa fiancée transformée. C'est l'hiver en Galilée, mais entre eux deux, c'est un solstice d'été, le jour de la lumière la plus longue."

Sagesse des messages éternels, aux vertus médicinales des Simples de nos monastères. Au "je te crois" de Iosèf, répond la gratitude du "ne me quitte pas" de Miriàm, s'épargnant "le temps perdu / à savoir comment / oublier ces heures / qui tuent parfois à coups de pourquoi  / le cœur du bonheur / Je ne vais plus parler / je me cacherai là / à te regarder danser et sourire/ et à t'écouter chanter et puis rire".

(*) En hébreu Joseph se dit Iosèf, du verbe iasàf, "ajouter"

Lu dans:
Erri De Luca. Une tête de nuage. La faccia delle nuvole. Trad. de l'italien par Danièle Valin. NRF Gallimard. 2018. 104 pages. Extrait p.10
Jacques Brel. Ne me quitte pas. 1959.

mercredi, mai 09, 2018

Loup, loup, où es-tu?


"Au lieu de chasser le loup, apprivoise-le
il ne cherche peut-être qu'un ami."      
            Biefnot-Dannemark

Bien sûr, il serait intéressant de connaître aussi le point de vue des brebis, mais qui sait vraiment ce qu'un loup a dans la tête quand il s'approche du village. Dans l'ancestral jeu de rôles, le regard du chasseur et son fusil racontent l'histoire avant même qu'elle ait commencé. Avec Biefnot-Dannemark, actualisant de jolie manière le Petit Prince, sa rose et le Renard, on rêve de réécrire l'histoire du loup. Et de tous ces "autres-que-nous" bêtes féroces en puissance. 

Je vous souhaite une belle fête de l'Ascension, le grand pont vers l'été.
CV

Lu dans:
Chut. Hier suist den Duvel comme il est écrit sur les murs d'une brasserie célèbre. Un roman se conçoit dans le silence et la lenteur, mais parfois une bonne phrase s'en évade.  

Everything will be OK


"Et à la fin    que tout soit bien
ou alors
que ce ne soit pas     la fin."
                John Lennon

Comment faire de ce qui se termine         un psaume à la vie
la disparition d'un être cher                 la fin d'une carrière ou d'une amitié
la fin d'un projet            la vente d'un objet cher        le sillon d'une ride
Célébrer la fin ne s'improvise jamais
toute douleur s'efface quand on lui donne sens.

"Everything will be ok in the end
If it's not ok, it's not the end. "
            John Lennon

mardi, mai 08, 2018

Sagesse murale

"Quand tu émets un jugement sur autrui, on n'apprend rien sur lui. Mais tout sur toi."
                    Sagesse des graffitis

dimanche, mai 06, 2018

Honneurs mondains


"Le singe qui monte à l'arbre expose son derrière."
                Jean Sulivan

On attribue à madame de Staël la réflexion que "la gloire est le deuil éclatant du bonheur". La célébrité est un combat qui a un prix, disproportionné parfois aux attentes qu'on lui prêtait.


Lu dans :
Jean Sulivan. L'écart et l'alliance. NRF. Gallimard. 1981.155 pages. Extrait p. 79

vendredi, mai 04, 2018

Thalassa


"La vieillesse. Je vois en toi l'estuaire qui s'élargit et s'ouvre grandiosement au moment où son flot se verse dans la mer."
            Walt Whitman. Pour la vieillesse.

Moment précieux et inoubliable où soudain le fleuve découvre la mer. Le tournant d'une vie, pareil à la baie de Somme entre Le Crotoy et Saint Valéry, quand la marée descend. Libéré du goulot du quotidien, s'ouvre un moment précieux où la vision prend du recul et embrasse un horizon plus vaste, serein, aux couleurs adoucies du soleil frisant. Les projets relèvent dorénavant davantage du rêve réalisable que de l'ambitieux défi. A l'alchimie des peaux fait doucement place l'alchimie des âmes. Le sablier des années qui s'écoulent n'est pas une chanson triste. 

Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 380

jeudi, mai 03, 2018

O Captain! My Captain!


"Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Notre effroyable voyage est terminé
Le vaisseau a franchi tous les caps, la récompense recherchée est gagnée
Le port est proche, j'entends les cloches, la foule qui exulte,
Pendant que les yeux suivent la quille franche, le vaisseau lugubre et audacieux.
Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Ô les gouttes rouges qui saignent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu, froid et sans vie."
        Walt Whitman (1819-1892)

La célèbre apostrophe qui ouvre le Le Cercle des poètes disparus, demeurée dans toutes les mémoires, fut reprise dans plusieurs films, séries télévisées et jeux vidéos. Je redécouvre ce jour la beauté du poème de Walt Whitman dans sa version originale, intégré dans une série de textes intitulés "Images du Président Abraham Lincoln dans nos mémoires".  Composé en hommage au président des États-Unis, assassiné le 14 avril 1865, il rend compte du choc créé par cet événement fondateur pour la jeune Amérique. À la suite de l'assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin en 1995, la célèbre compositrice israélienne Naomi Shemer traduisit le poème en hébreu et le mit en musique. La chanson devint un succès, mais pas la cause que défendait l'homme d'état israélien. 

Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe (Leaves of Grass, trad. Jacques Darras). Collection Poésie. NRF Gallimard. 2002. 800 pages. Extrait p. 454


O Captain! My Captain! our fearful trip is done;
The ship has weather'd every rack, the prize we sought is won;
The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring
But O heart! heart! heart!
O the bleeding drops of red,
Where on the deck my Captain lies,
Fallen cold and dead.

mercredi, mai 02, 2018

L'empreinte de l'oiseau


"Mais l'oiseau     point d'empreinte ne laisse.
Son empreinte est son vol même.
Nulle trace autre que l'instant-lieu     joie du pur avènement :
Lieu         deux ailes qui s'ouvrent,
Instant         un cœur qui bat."
            François Cheng

Quelle trace laisse l'enfant mort-né si ce n'est dans la mémoire de ses parents? Ou le vieillard extrême, isolé, découvert sans vie sans que personne ne s'en tracasse? Ou le migrant disparu sans identité en Méditerranée? 
Et nous tous, quand les marées auront lavé le sable qui nous recouvre? 
Accepter de ne guère laisser d'empreinte nous détache de l'obsession de se créer un destin, libération pareille à celle de l'oiseau dans son envol, et rend une valeur similaire à tout être humain. 


Lu dans:
François Cheng, Kim En Joong. Quand les âmes se font chant. Bayard Culture. 2014. 120 pages.

mardi, mai 01, 2018

Les livres buissonniers

"Je fais prendre l'air aussi à mes bouquins, je les offre en lecture, je fais office de bibliothèque municipale qui n'existe pas. (..)  Ils [les livres] ne sont pas fragiles, ils se laissent maltraiter. Ils résistent mieux que nous à l’usure, au gel, aux exils et aux naufrages. Leur prodige est de savoir prendre le temps de celui qui lit." 
                    Erri De Luca

Un jour les poissons sont morts. Depuis vingt ans ils égayaient les vieux et calmaient les enfants. L'attente de la consultation redevint fastidieuse. En replacement de l'aquarium on descendit les livres les plus récents, ceux qui nous avaient le plus ému, les plus annotés dans les marges. Bref, les livres les plus appréciés d'un passé récent. Un carnet incite à les emprunter, et à les rapporter. Ce fut une résurrection pour ces ouvrages endormis dans notre salon qui se mirent à voyager, devinrent support d'échanges et de confidences, les bonnes lectures font les bonnes conversations. La guérison commence par la salle d'attente.

Je vous souhaite un bon premier mai.
CV

Lu dans:
Erri De Luca. La nature exposée.  Trad. Danièle Valin. Gallimard. Coll. Du monde entier. 2017. 176 pages. Extrait pp.17, 157

lundi, avril 30, 2018

Ce qui nous vient de loin

"De l'autre oreille     j'entends
le bruit amplifié de la vague     qui passe et repasse sur le gravier
le plus vieux bruit du monde         là depuis les premiers âges de la terre
il y était quand personne ne pouvait l'entendre
des millions d'années         avant de se glisser dans mon ouïe. "
            Erri de Luca

Ce matin, le  bruit de la pluie drue réveille mon oreille encore dans l'oreiller. La musique des oiseaux en contrepoint. Hier le vent dans la cime des arbres du jardin, le ouaté que donne la brume à la campagne proche. Toutes voix venues de temps immémoriaux, apaisantes et émouvantes. Une économie du gratuit, du don qu'il suffit de cueillir et de partager.

Lu dans:
Erri De Luca. La nature exposée.  Trad. Danièle Valin. Gallimard. Coll. Du monde entier. 2017. 176 pages. Extrait p. 56

samedi, avril 28, 2018

Comme la foudre

"Attends que ta colère
comme le vent se fatigue."
            Jean-Pierre Siméon

Sage conseil, que celui qui n'a connu la colère ne peut comprendre. Pas plus que ne comprendra le migraineux celui qui n'a connu la migraine, l'ébrieux celui que ne terrassa jamais le vertige paroxystique, l'anxieux celui qui ne vécut jamais une attaque de panique. On a dit de la colère qu'elle est une petite mort, une folie passagère, un orage au milieu de nulle part. Tapie en nous, elle bondit sans sommation, sans crainte aucune ni de la mort, ni des conséquences, décuplant les forces, bouchant les oreilles aux conseils, aux pleurs et aux menaces. La colère est une violence à l'état pur, une négation de tout conseil. Que l'être le moins violent au monde puisse en être atteint relève du mystère absolu: la colère serait-elle génétique, comme les yeux bleus ou la blondeur? Une certitude: pas plus que les prières n'éloignent l'orage, seuls le vent, la pluie et l'écoulement du temps en viendront à bout, spontanément. La colère n'a rien à faire de la raison.


Lu dans:
Jean-Pierre Siméon, Ming Meng. Le livre des petits étonnements du sage Tao Li Fu. Cheyne éditeur. 2016. 60 pages.

vendredi, avril 27, 2018

De passage

"Même sédentaires         même carnassiers
nous ne sommes jamais que des nomades
ce monde ne nous est que prêté.
Il faudrait apprendre à perdre."
            Philippe Jaccottet

Inspirés par le voyage, la promenade, la rêverie sur des noms de lieux, les itinéraires de campagne de Philippe Jaccotet débouchent inlassablement sur l'exploration intérieure, l'émerveillement et l'émotion de n'être que de passage.


Philippe Jaccottet. A travers un verger. Gallimard NRF. 1984. 112 pages

jeudi, avril 26, 2018

Confiante encolure

"Le cheval blanc pose son cou
sur le cou du cheval roux
Ils cherchent l'ombre amicale
à la lisière du pré d'été.
Il n'a besoin de rien d'autre
celui qui pose ses pensées
sur la confiance d'une épaule
dans le silence de l'été."
            Claude Roy. Sainte-Mesme. Chevaux dans un champ. 24 juillet 1989


Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. Gallimard. NRF. 1990. Extrait p.145

mercredi, avril 25, 2018

Une goutte d'éternité

"Cette minute même qui m'arrive
    portée par des dizaines et des dizaines de milliards d'années passées
    rien ne la vaut
    rien ne vaut ce maintenant."
                Walt Whitman

Paraphrasant Spinoza, l'expérience de l’éternité n’a rien à voir avec la perpétuation indéfinie de l’existence, mais consiste dans l’éclat miraculeux de chaque instant.


Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe. Michele Ferri (Illustrations), Philippe Delerm (Préface). Albin Michel 2001. 146 pages
Spinoza cité par Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.

mardi, avril 24, 2018

Tant d'eau


"J'ai pris mon courage à deux mains et lui ai demandé s'il pleurait. Il a eu l'air étonné avant de m'expliquer que non, d'ailleurs il n'avait aucune raison de pleurer. C'était juste que son visage n'était pas étanche. Il n'y pouvait rien et ça n'était pas bien grave. C'est le genre de choses qui arrive de temps en temps, avec toute cette eau qu'on a dans le corps."
                Gilles Marchand


Lu dans:
Gilles Marchand. Une bouche sans personne. Points . 2017. 264 pages. Extrait p. 124

lundi, avril 23, 2018

Depardieu


"Ma grand-mère habitait en bout de piste à Orly, elle était dame pipi. Dans les chiottes d'Orly j'adorais ça: «Départ à destination de Rio de Janeiro...» Putain, ils s'en vont à Rio! Et je courais voir. J'allais aussi regarder ceux qui revenaient. «Arrivée en provenance de...» Je voyais toutes les villes du monde défiler : Saigon, Addis-Abeba, Buenos Aires... (..) J'ai longtemps voyagé depuis les chiottes d'Orly d'où j'entendais des noms, des destinations qui me faisaient rêver. Je me disais : «Un jour j'irai là-bas moi aussi et un jour je reviendrai.»
                            Gérard Depardieu

Les fêlures d'un monument, phénomène vivant dont les excès ont irrité plus d'un. Quelle humanité pourtant tout au long de ces pages empreintes des fragilités initiales, rescapé des aiguilles à tricoter utilisées par sa maman pour l'éliminer avant sa naissance. On ne regarde plus Gérard Depardieu avec le même regard après l'avoir lu se raconter.


Lu dans:
Ça s'est fait comme ça. Gérard Depardieu (coll. Lionel Duroy). Xo Editions 2014. Le Livre de Poche. 34049. 190 pages. Extrait pp 7-8

samedi, avril 21, 2018

Voix/e


"Je suis votre voix
elle était nouée chez vous
en moi elle commence à parler. "
        Walt Withman, Feuilles d’herbe.

Elle a quinze ans, mutique, calée sur sa chaise par des maux que je peine à cerner. Tu as mal ou tu vas mal? Pas de réponse, rien à voir, je n'avais pas envie de venir, c'est ma mère. On se quitte dix minutes plus tard, parole zéro. Et soudain "excusez-moi, j'ai vraiment été pestouille, mais personne ne m'aime." On se reverra c'est sûr, mais à partir d'ici on peut se comprendre.


Lu dans:
Walt Whitman. Feuilles d'herbe. Michele Ferri (Illustrations), Philippe Delerm (Préface). Albin Michel 2001. 146 pages

jeudi, avril 19, 2018

Le condor est à l'homme ce que le canari est au mineur


" Il faut sauver les condors, non pas seulement parce que nous avons besoin des condors, mais parce que nous avons besoin de développer les qualités humaines nécessaires pour les sauver; car ce sont ces qualités là dont nous aurons besoin pour nous sauver nous-mêmes".
                    Ian MacMillan, ornithologue américain (1870)

Transmettre


"Je ne suis qu'un vieux tuyau rouillé. Mais l'eau pure peut sortir même d'un tuyau rouillé."
                       Maurice Bellet

Une autre définition de la transmission.


mercredi, avril 18, 2018

Au printemps


"Mes enfants sont dans les arbres.
j'ai ouvert la cage
la maison respire dans la lumière
et le soleil pénètre par la porte
qui ouvre les bras
la poussière chante dans les rayons obliques
de ce matin léger."
        Colette Nys Mazure

Soudain on cille les yeux: le vrai beau temps est de retour, "et mon cœur et ton cœur / sont repeints au vin blanc".



mardi, avril 17, 2018

Rêves entre débris et semences


"Que faisait-on des débris de rêves ?
Est-ce qu'on les ramassait pour les recoller et en faire quelque chose d'autre
ou bien est-ce qu'on laissait les éclats joncher le sol pour s'écorcher les pieds dessus jusqu'au sang ?"
        Ray Valentin

Un avenir brisé. Rêver de devenir joueur de football professionnel et ranger ses studs en raison de claquages répétés fait mal. C'est du Vincent Kompany pur jus, mais sans avoir été Kompany. A dix huit ans, il a repris des études d'entraîneur sportif et portera les rêves de plus jeunes que lui. Il ignore à quel point je l'admire, patient anonyme qui mériterait plus que quiconque le titre de sportif de l'année. 

Lu dans:
Mascarade, Ray Célestin, traduit de l'anglais pas Jean Szlamowicz, 10/18, février 2018, 614 p.

lundi, avril 16, 2018

Bye Theo


« Ce corps qui fut un rire
brûle à présent
cendres emportées par le vent jusqu’au fleuve
et l’eau les reçoit
comme les restes de larmes heureuses. »
                Tahar Ben Jelloun

Un homme simple et bon nous a quittés. Il nous était apparenté par ce joli terme qu'est la "belle famille", et son rire mêlé à celui de mon papa quand ils se retrouvaient m'habite encore après de si longues années. On a besoin d'exemples sur la route. 


Lu dans:
Tahar Ben Jelloun. La Remontée des cendres, suivi de Non identifiés (Anglais). Points Poésie. 2011. 2011. 144 pages.

samedi, mars 31, 2018

Une lueur dans la nuit


"Au seuil de l'invisible
qu'a donc été ta vie?
Dans le soleil couchant
un haut nuage en feu
porté par le vent froid,
qui lentement s'éteint
en plongeant dans la nuit."
            Claude Vigée

Je n'ai rien trouvé de plus beau que ces quelques lignes pour illustrer ce moment étrange de la liturgie chrétienne représenté par le samedi avant Pâques, le jour du grand silence qui suit la disparition d'un être aimé. Enfants, le récit qui nous en était fait - dans toute sa noirceur - débouchait invariablement  sur la même image et la même musique: la lumière du soleil levant illuminant le tombeau vide et les cloches "revenues de Rome" avec les œufs largués dans les jardins carillonnant dans nos oreilles. "Je n’enseigne pas, je raconte"  écrivait Montaigne, je mesure aujourd'hui à quel point ce récit simple, cette féerie de sons et de lumière nous vaccinaient contre la désespérance. Devenus croyants ou mécréants, comment cultiver une lucidité sereine? On peut s'en inspirer en détaillant le Radeau de la Méduse (Géricault) où, perdus sur une mer d'encre, seuls quelques naufragés perçoivent au loin une infime lueur, celle de l'Argus venant les sauver. N'être que cette lueur pour ceux qui nous entourent, ces quelques braises dans un feu qui se meurt, constitue déjà un beau programme. 

Je vous souhaite une belle fête de Pâques.
CV

vendredi, mars 30, 2018

La peur, sans laquelle il n'est de courage


"Le courage et la peur sont inextricablement liés. Il faut du courage pour vivre, et du courage pour mourir."
                            Henning Mankell

Il faut imaginer Arnaud Beltrame, l'officier de police devenu héros après avoir pris la place d'une otage, effrayé par le geste qu'il posait. Il devient ainsi notre semblable, et dépassant sa peur il nous laisse imaginer qu'en pareille circonstance nous pourrions faire de même. N'est vraiment courageux que l'homme qui a peur et décide en toute liberté de ne pas se laisser arrêter par elle.


Lu dans:Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait p.122

jeudi, mars 29, 2018

Indice de satisfaction


"Si c'est gratuit, c'est que vous êtes le produit."
                    Sagesse du publicitaire

Google, un ami qui vous veut du bien. Ce samedi, un couple ami passe un bout de soirée chez nous. Dimanche matin, un message bienveillant de googlemybusiness s'enquiert auprès d'eux de leur indice de satisfaction après leur passage à ma consultation (recommanderiez-vous cet établissement à vos amis?). J'ignore leur réponse, et tente de découvrir où se découvrent les résultats de ce sondage. Vivons heureux, vivons cachés, c'était en quelle année encore?  

mercredi, mars 28, 2018

Sagesse d'un expert-comptable

"Je compte parce que c'est mon métier. En fin de journée, pour profiter de ma lancée, je compte les stations de métro : seize. Je compte le nombre de passagers dans mon wagon : trente-deux. Je compte le nombre de baguettes posées verticalement derrière la boulangère : quatorze. Je compte le nombre d'événements surprenants qui se sont produits depuis ce matin : zéro. Mon rêve était bien mieux que cette journée. Comme me le répétait mon grand-père, la réalité est un peu surfaite."
                    Gilles Marchand



Lu dans :
Gilles MARCHAND. Une bouche sans personne. Points . 2017. 264 pages.

mardi, mars 27, 2018

Quel âge dans vos rêves?

« Je ne l’ai jamais perdue de vue, je nous revois marchant côte à côte à l’enterrement de son deuxième mari, elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer. « Dans quelle manif on est ? », m’a-t-elle demandé. »
                            Marcelline Loridan

Oscar Wilde a suggéré que le drame de la vieillesse n'était pas qu'on se fasse vieux, mais qu'on qu’on reste jeune. Porteurs d'images, de rêves, de révoltes, d'utopies d'un monde qui n'est plus. Réaliser que Mai 68 est quinquagénaire, que lorsqu'on évoque le concile Vatican II nos petits-enfants ne savent ni ce qu'est un concile, ni ce qu'est le Vatican. Ou que la chute du Mur de Berlin n'est pas contemporaine de la Commune de Paris. Se faire à l'idée que la Citroën DS ou le Concorde ne seront pas les attractions du prochain salon de l'automobile ou du meeting du Bourget, et qu'il ne sert à rien de siffler le jupon en rue car elle vous proposera un bras secourable pour traverser au passage clouté. Et ne pas être dupe que celui qui vous répète que vous ne faites pas votre âge pense en lui-même "cela lui fait tant plaisir." Les plus beaux rêves éveillés ne font pas la réalité.


Lu dans:
Marceline Loridan-Ivens, Judith Perrignon. L'amour après. Grasset. 2018. 162 pages.

lundi, mars 26, 2018

Parole vole


"On écrit autant avec la gomme qu'avec le crayon."
                Lucien Noullez

Ce qui est vrai pour l'écrit ne l'est pas pour la parole, instantanée et incorrigible. Et comme il a été joliment dit "avant qu'elles soient sorties de ta bouche, tu restes le maître de tes paroles. Quand elles ont été prononcées, elles volent librement." 

samedi, mars 24, 2018

Connivence


"Un moment, j'ai vu que  nous regardions ensemble la lune ronde, laiteuse, nous avons vu la même chose et ressenti la lueur d'un monde qui n'est pas le nôtre, qui nous inonde parfois, dont nous percevons l'étrangeté ensemble. (...) Mais nous partageons l'inconnaissable du monde, l'épreuve poétique du monde. (...) Et nous nous sommes regardés, yeux dans les yeux, regard à regard. Un moment ténu le fil de l'humain à l'animal est reconstitué."
                Jane Sautière. Communion avec un chat, à regarder la lune.

Il est aussi vieux et courbé que son chien est jeune et jouette. A son approche ce dernier jappe de joie et se met à tournoyer en tentant de se saisir la queue. Connivence. 


Lu dans: Jane Sautière.
Mort d'un cheval dans les bras de sa mère. Verticales. 2018. 192 pages. Extrait p.61

vendredi, mars 23, 2018

Sagesse du cabri


Le plus important est d’arriver à passer 70 à 80 ans de vie sur cette terre en ayant le sentiment qu’on s’est trouvé. Non pas qu’on "a réussi" mais qu’on "s’est réussi."
                        Azouz Begag

Une courte phrase lue dans son journal au petit-déjeuner peut vous habiter une journée entière, comme ces ritournelles qui tournent en boucle dans vos oreilles. Ce fut le cas de cette réflexion simple sur le sens d'une réussite humaine. Comment passer d'une vie réduite à une suite de performances, - course épuisante qui ne rassasie jamais -, à la seule recherche de ce qui donne à la vie son merveilleux contenu: une rencontre inattendue, une aide précieuse à un moment critique,  une promenade en bord de mer, la joie que l'on donne, une guérison qu'on apporte, le frisson devant la beauté, toutes choses qui ne se comptabilisent guère et échappent au fardeau des choses à réussir. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont une performance, et la mer n'est pas faite pour porter les bateaux. Certes elle le fait, mais en conservant sa liberté. L'homme aurait-il moins droit à cette liberté que le cabri, le soleil ou la mer et serait-il moins fait pour autre chose que pour simplement vivre? Comment se libérer du fardeau du temps imparti, de l'infinité de choses qu'on s'impose à réussir en l'espace limité d'une existence humaine? La mer et le vent ne manqueront pas de nous survivre, et l'éternité se soucie peu de nous. Mais qui nous impose de nous soucier de l'éternité? 



Lu dans :
Béatrice Delvaux. Il faut retrouver de nouveaux psaumes. Le Soir Culture. 21 mars 2018.  Béatrice Delvaux rencontre Azouz Begag, écrivain et ancien ministre français de la Promotion de l’égalité des chances de 2005 à 2007. Il est l'invité de la "Psalms experience" organisée au sein du Klara Festival  (21-22 mars 2018).

jeudi, mars 22, 2018

Bonheur inculpé

"La gloire est le deuil éclatant du bonheur."
    Madame de Stael (1766-1817)

Observant la mine déconfite et fatiguée de l'ex-président Sarkozy à la sortie de sa garde à vue prolongée, resurgissent les images similaires de Bernard Tapie et de DSK. La relation entre pouvoir, renommée et épanouissement personnel est décidément chose compliquée.

mercredi, mars 21, 2018

Le retour du printemps

"Peindre d'abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
(..) se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger...
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
(..) attendre s'il le faut
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre
que l'oiseau se décide à chanter"
            Jacques Prévert

On dit que le printemps commence quand la durée du jour vaut exactement celle de la nuit. Peut-être. Mais observer ce matin notre voisin nonagénaire déposer avec un soin extrême des graines pour les oiseaux, - sa première sortie au jardin après le long hiver - , revoir les pigeons pleins d'hormones et de ruses amoureuses sur la pergola de lierre, se laisser surprendre par les plants de jonquilles qui soudain enjolivent l'avenue annoncent l'équinoxe de plus tendre manière que toutes les éphémérides.

Lu dans:
Jacques Prévert. Pour faire le portrait d'un oiseau. Paroles. Gallimard. 1946

mardi, mars 20, 2018

Même pas peur

« Pas peur de mourir, juste de ne pas vivre. »
                Gérard Garouste. L’intranquille.

Vivre: respirer et un cœur qui bat, plus quelques ondes cérébrales. Chacun de nous y ajoute quelques ingrédients jugés indispensables. Cela peut faire une sacrée différence.


dimanche, mars 18, 2018

Quand la viande était fête


"Faut pas que ça vous inquiète
J'ai bien connu l'animal mort dans votre assiette."
        Cabrel. Le monde est sourd (2000)

Sale temps pour les steaks Chateaubriand et tournedos Rossini, produits dans les mêmes usines que le minerai de viande, les queues de vaches douteuses et les surgelés 15 ans d'âge destinés au Kosovo. La poule au pot familière qui nous avait donné ses œufs durant de longs mois et le coq au vin dont le cri ne nous réveillera plus le matin appartiennent-ils au passé ... ou à l'avenir? Étrange pouvoir de vie et de mort, totalement industrialisé, que s'est attribué l'homme sur ces animaux qui peuplent nos vie et nos univers, ceux qui surgissent inopinément, les animaux domestiques, les comestibles, les nuisibles,  .. Ils partagent nos vies, occupent nos espaces, disparaissent selon notre bon vouloir souvent à notre insu dans de vastes remorques bâchées qui les soustraient à notre regard. Leur simple présence dans notre univers familier contribuait pourtant à une meilleure perception de notre propre existence, nous apprenant être pleinement là, sans projection vers l'avenir, offerts à ce qui se présente. Indiscutablement vivants. 

Lu dans:
Jane Sautière. Mort d'un cheval dans les bras de sa mère. Verticales. 2018. 192 pages. Extrait p.61

samedi, mars 17, 2018

Sagesse de Stephen Hawking


"Un trou noir, c'est troublant."
        Raymond Devos

Clin d'oeil souriant à Stephen Hawking, spécialiste des trous noirs, absorbant toute matière et lumière passant à proximité pour les transformer en un rayonnement thermique (« radiations de Hawking »), trous noirs appelés eux-mêmes à disparaître définitivement. Fin irrémédiable pour toute l'information véhiculée par la matière? La question n'est pas résolue au plan scientifique, mais son aspect métaphysique interpelle le mortel à qui elle rappelle sa finitude. Cette conscience de ne pas être éternel peut s'avérer bénéfique. Un premier film (1985) adapté de son livre "Une brève histoire du temps" décrit l'enfance assez quelconque d'un adolescent non-encore atteint par la maladie gaspillant sa vie et ses potentialités énormes en activités ludiques et festives. Il n'aurait pris conscience de la nécessité d'utiliser pleinement ses capacités intellectuelles qu'en apprenant son pronostic de vie réduit à quelques brèves années. "La maladie fut ma chance, me faisant toucher du doigt ma finitude et l'impérieuse nécessité de ne plus perdre de temps." 

mercredi, mars 14, 2018

"Tes amis croient en toi, et moi aussi. Il ne te reste plus qu'à croire en toi-même. "
                     William Bayer

Lu dans:
William Bayer. La Photographie de Lucerne. Payot & Rivages. 2018

L'envers de la démocratie


"Il n'y a qu'une chose que les hommes préfèrent à la liberté, c'est la dictature. Pour un dictateur il importe que le peuple s'imprègne de la conviction que la misère est une souffrance pire que la servitude."
                Richard Malka

Et pire encore que la misère: le désordre. Rien n'effraie davantage que le chaos des frontières, des monnaies, des valeurs. Que règne l'ordre,  et pour cela rien ne surpasse un tyran élu. " Sire... sur quoi régnez-vous ? Sur tout, répondit le roi, avec une grande simplicité. Sur tout? Le roi d'un geste discret désigna sa planète, les autres planètes et les étoiles. Sur tout ça ? dit le petit prince. Sur tout ça... répondit le roi." (Le Petit Prince. Le Roi.)

Lu dans:
Richard Malka. Tyrannie. Grasset. 2018. 386 pp.

mardi, mars 13, 2018

Plénitude


"Ici        loin de la course préméditée des hommes
je peux étreindre l'air et ses oiseaux
fendre l'herbe     saisir la lumière et l'espace
où seuls règnent le soleil et l'eau."
      adapté d'un poème de Lotte Kramer
   

Moments de plénitude. L'existence nous en fait le cadeau à quelques reprises, inattendues le plus souvent, qu'on se remémore en période morne. L'Aubrac entre printemps et été sur le chemin de Compostelle, la Bretagne entre été et automne quand les migrateurs la quittent, Paris dans sa magnificence de la Saint Sylvestre. Le bonheur surgit au croisement d'un fragment de temps et d'un espace, soudain et fugace. Et puis la vie reprend, au jour le jour.



Lu dans:
Géraldine Schwarz. Les Amnésiques Flammarion 2017 350 pages Extrait page 347

dimanche, mars 11, 2018


"Une grande palette et une boîte de couleurs richement fournie ne font pas le peintre"
                Jef Verheyen


Lu dans:
Jef Verheyen cité par Denys Riout. La peinture monochrome. Gallimard 1996. Folio Essais 475 (2006). 630 pages. Extrait p. 265.
Jef Verheyen. Essentialisme. 1958. Catalogue de l'exposition qui lui est consacrée au palais des Beaux-Arts en 1979

samedi, mars 10, 2018

Modestie de l'artisan


"Il y a un petit cordonnier
qui travaille devant de douces vitres vertes
pourquoi fabrique-t-il des souliers    marchant peu ?
il fait son devoir         et fait marcher les autres."
            Francis JAMMES.

Ciel la grippe, une amie patraque appelle à l'aide. Hier encore elle abattait quinze kilomètres dans le vent et la brume. Il y a longtemps que moi-même je n'affronte plus pareille épreuve, et pourtant mes baumes et décoctions font merveille pour les autres. Nos faiblesses ne concernent que nous. 


jeudi, mars 08, 2018

La carte immense de la mer


"Il avait, de la mer, acheté une carte
Ne figurant pas le moindre vestige de terre.
Et les marins, ravis, trouvèrent que c'était
Une carte qu'enfin ils pouvaient tous comprendre."
        Lewis Carroll

Il n'est que peu de moments dans une existence -  la naissance, l'adolescence, la retraite. - où se déroulent devant nous une page blanche, une vaste mer sans le moindre vestige de terre, un espace où tout est à écrire. Cette étendue des possibles crée parfois bien des turbulences.



Lu dans:
Lewis Carroll cité dans:  Denys Riout. La peinture monochrome. Gallimard 1996. Folio Essais 475 (2006). 630 pages. Extrait p. 265.
Lewis Carroll. La Chasse au Snark. Tout Alice. trad. Henri Parisot. Flammarion. 1979. 442 pages. p. 346

Merveilleuses Gitanes bleues


"La beauté se trouve partout
dans un marteau     un clou 
un cageot     un trait
la beauté est dans l'œil qui contemple."
                Pascal Rabate et Kokor

Le regard s'éduque, comme les papilles de la langue, le toucher ou la palettes des parfums. Denis Grozdanovitch raconte ce moment magique de la découverte, inerte au milieu de la route, d'un oiseau extraordinaire de beauté, au plumage bleu merveilleux, des gris et des blancs d'une délicatesse incomparable. "Je me suis approché en poussant un cri d'admiration et me suis penché pour le ramasser. C'était, froissé, un paquet de Gitanes bleues."  Comment préserver cette capacité d'émerveillement qui enchante le quotidien?


Lu dans:
Pascal Rabate et Kokor. Alexandrin ou l'art de faire des vers à pied. Futuropolis. BD. 2017. 96 pages
Denis Grozdanovitch. La puissance discrète du hasard. Denoël. 2013. 336 pages. Extrait pp.70, 71

mercredi, mars 07, 2018

Les ongles de Luis


"Il est des défauts tellement liés à de belles qualités qui les annoncent qu'on ferait bien de ne pas s'en corriger."
                 Joseph Joubert

J'ai cru reconnaître hier en consultation le cancre de Jacques Prévert. Depuis deux semaines il se ronge les ongles et fait mine de s'en délecter. Son espièglerie en classe n'est que moyennement appréciée. "On le questionne et le fou rire le prend, il efface tout, les chiffres et les mots, les dates et les noms, les phrases et les pièges et malgré les menaces du maître, sous les huées des enfants prodiges avec des craies de toutes les couleurs, il dessine le visage du bonheur." Que deviendra le petit Luis nul ne le sait, mais l'imaginer sur scène au Festival du rire de Montreux m'amuse. 


mardi, mars 06, 2018

Eloge du citoyen modèle


"Enfant modèle", trad. "Model child".

Le score chinois de crédit social sera-t-il bientôt d'application chez nous? D’ici deux ans, la Chine assignera à chaque citoyen un score. Obligatoire et accessible à tous, il évaluera le degré auquel chacun est digne de confiance. Un des objectifs,  mais pas le seul, est la lutte contre la fraude dans la vie économique. Il sera calculé par un algorithme tenant compte du fait d’avoir ou non remboursé une dette, traversé au feu rouge, critiqué le parti unique, pris plus ou moins bien soin de ses parents, etc. Un bon score se traduira par la possibilité d’emprunts à un taux préférentiel, des facilités de visa pour voyager à l’étranger, un accès privilégié aux emplois publics, etc. Des projets pilotes sont déjà en cours. Dès 2010, le Xian de Suining a mis en place un tel score pour ses résidents. A partir d’un maximum s’élevant à 1 000 points, une violation du code de la route vous coûte 20 points et participer à l’exercice d’un culte, 50 points. En résultent quatre classes de citoyens, les A bénéficiant d’avantages importants alors que les D voient, par exemple, leur emploi menacé. D’autres systèmes existent, privés et sur base volontaire. Un score élevé chez Sesame Credit vous permettra ainsi d’emprunter une voiture sans dépôt en garantie ou d’augmenter vos chances de succès sur les sites de rencontre en ligne. Pas de ça chez nous ! Pas sûr. Peut-être fichés sur une liste noire de la Banque nationale en matière de crédit, coté en nombre d'étoiles chez Airbnb ou Uber, likés sur Facebook, les occasions de collecter les gommettes distribuées par nos instituteurs aux enfants sages connaissent un succès réel dans notre quotidien. Elles ne choquent pas autant, chacun d’entre gardant la possibilité de cloisonner son lieu de travail, sa chambre à coucher, son bulletin de vote. Pour le moment. 


Lu dans:
Le score chinois de crédit social :bientôt chez nous ? Le Soir. 6 mars 2018

lundi, mars 05, 2018

Étrangers sur la terre


"Chacun est un migrant dans l’absolu."
                Hamid Mohsin

J'avais six ans quand j'ai quitté le pays la première fois: en vacances à La Panne, nous avons marché jusque Bray Dunes. La rue de mon enfance demeure intacte dans mon souvenir: même véhicule devant l'entrée, mêmes voisins durant vingt ans. J'ai cru reproduire ce cadre rassurant à l'âge adulte: même profession, même adresse, mêmes voisins et amis proches un bon nombre d'années. Et progressivement, c'est le monde qui a migré. Les rares voisins familiers de nos débuts sont morts ou en sursis, toutes les couleurs de la planète animent la salle d'attente, des enfants rieurs récemment arrivés se bousculent à nouveau sur les trottoirs, les cuisines du monde garnissent notre table. L'étranger venu de loin habite à nos côtés, nos enfants ont eux-mêmes parfois migré sur d'autres continents pour de plus ou moins longues périodes. Dans le train de la vie, le nez à la fenêtre, on peut ressentir ce sentiment d'étrangeté: sans jamais avoir quitté sa cabine, le paysage qui nous entoure varie sans cesse, méconnaissable, faisant de nous des autochtones migrants.


Lu dans:
Hamid Mohsin, un optimiste de la nature humaine. Entretien avec Nicolas Crousse. Le Soir 3 mars 2018.
Hamid Mohsin. Exit West. Traduit de l'anglais (Pakistan) par Bernard Cohen. Grasset. 2018. 208 pages

samedi, mars 03, 2018

Tri continu


"L'art d'écrire consiste autant à enlever des mots qu'à en rajouter."
Paul Auster

"Excuse-moi, je n'ai pas eu le temps de faire court." Ce mot d'esprit de journalistes remettant leur copie m'a enchanté. Narrer c'est trier parmi les innombrables faits, paroles, textes, personnages croisés durant une journée ce qui mérite d'être retenu et raconté. A tout vouloir partager, on ne nourrit pas, on noie. J'ai à cet égard connu de bons maîtres pour lesquels E=MC2, νῶθι σεαυτόν ("connais-toi toi-même") et Μηδὲν ἄγαν ("fuis l'excès", au fronton du temple de Delphes) résumaient le monde.



Lu dans:
Le manuscrit dans le livre Entretien avec Michel Contat. Genesis 9. 1996. Extrait p.117

vendredi, mars 02, 2018

Traîner sous la pluie


"Il faut être joyeux pour être un bon médecin. J'entends par joyeux: porter l'espérance au fond des yeux."
         Richard Bohringer

L'auteur arrive aux Urgences un soir sous la pluie. Il a connu la dépression, une vie marquée par la souffrance, un père soldat allemand, une mère légère, l'errance urbaine, l'alcool, les femmes. La fièvre le fait délirer et la phrase "traîne pas trop sous la pluie" revient sans arrêt. Il se croit sur un bateau dans la tempête et prend l'infirmier pour un grand singe.  Quand la fièvre s'apaise, il a besoin d'écrire, évoque ce qu'il en attend de la personne qui le prend en charge. L'aspiration au bonheur se prescrirait-elle donc, plus efficace que les perfusions? Porter l'espérance au fond des yeux pour qui touche le fond ne guérit peut-être pas de la perte de la santé physique, mais peut rendre du sens à une vie considérée comme perdue. 

Lu dans:
Richard Bohringer. Traîne pas trop sous la pluie. Flammarion. 2009. 169 pages.

jeudi, mars 01, 2018

Il y a bise et bise

"Dans une manche
Ton petit bras
Et tout au bout
Tes petits doigts
Bonnet de laine
Echarpe de soie
L’hiver est là."
        Alice Guitton

Café chaud, pain grillé, je trouve qu'il fait plus froid que d'habitude. Le thermostat indique 18°C. Le seuil de "froid ressenti" est devenu bien bas pour le nanti.

Lu dans:
Alice Guitton. Ecrits de ma cabane. Ed.Pailles. 2011. 96 pages. Extrait p.45

mercredi, février 28, 2018

Sir Winston



"Que voulez-vous, ces gens ont enduré tant de choses."
                Winston Churchill

Vainqueur en 45, il est vaincu quelques semaines plus tard aux élections et perd son poste de Premier. A son médecin qui évoque l'ingratitude humaine, il soliloque "que voulez-vous, ces gens on enduré tant de choses", le besoin de tourner la page après une épreuve explique bien des reniements. Médecin, on connaît bien cet abandon des patients après un deuil, un divorce, une lourde épreuve de la vie: le souhait de repartir à zéro nécessite quelques renoncements. Sir Winston y ajoute sa touche personnelle "si vous appréciez avant toute chose l'amitié, l'affection, la fidélité ne vous lancez pas en politique, achetez-vous un chien."


Lu dans:
Winston devient Churchill. Podcast.   http://fr-be.radioline.co/podcast-1940-winston-devient-churchill
Les Heures sombres. Darkest Hour. Film de Joe Wright. Working Title Films. 125 minutes. 2017

mardi, février 27, 2018

La marche en montagne


"Dans votre ascension professionnelle, soyez toujours très gentil pour ceux que vous dépassez en montant. Vous les retrouverez au même endroit en redescendant."
             Woodie Allen

Phrase prémonitoire en ce qui concerne son auteur, dont l'étoile pâlit au firmament suite aux remugles d'un passé équivoque. Côté soleil, côté ombre, mais cela n'ôte rien à l'ironie douce amère qui caractérise son talent.

lundi, février 26, 2018

Sagesse de la météo


"Lundi soir et pendant la nuit, les éclaircies s’élargiront."
            La météo de ce lundi 26 janvier 2018

Mystères de la langue, ce soir la nuit s'éclaircira. Il paraît que le froid est dû au Moscou-Paris. Tout est codes.


samedi, février 24, 2018

Sagesse de Thoreau


"Ce qu’il y a devant nous et ce que nous laissons derrière,
ceci est peu de chose comparativement à ce qui est en nous.
Et lorsque nous amenons dans le monde ce qui dormait en nous,
des miracles se produisent."
            H D Thoreau 
   

Lu dans:
Invitation au 12ème Printemps de l'éthique: Un travail qui nous relie: utopie ou réalité ? Centre culturel de Libramont, 4 mai 2018
https://ressort.hers.be/

vendredi, février 23, 2018

Sagesse d'André Gorz


"L'humanité a su accomplir des progrès techniques et scientifiques foudroyants, mais elle reste toujours aussi impuissante à résoudre son problème essentiel : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? Comment les inciter à coopérer tout en leur permettant de s'opposer sans se massacrer ?"
                André Gorz 

 
Lu dans:
Christophe Fourel. Lettre à G. André Gorz en héritage. Ed Le bord de l'eau. 2017. 144 pages. Extrait p.130 

mercredi, février 21, 2018

Sagesse du petit Nicolas


"Les arbres, les villes, les chats et les vélos, et surtout les musiciens, je dessine ce que j'aurais voulu être. Je ne m'en remettrai pas, de ne pas être musicien. Vous vous rendez compte qu'à mon âge je prends des leçons de piano. Et j'en bave. Et je souffre pour mon pauvre professeur ! Quand je vois passer une jeune fille avec un étui à violon, je me dis : " Quelle merveille de se déplacer avec l'objet de son plaisir ! "
                Sempé

Une longue et belle rencontre dans Le Monde de Sempé, d'une modestie confondante. Admirateur de Duke Ellington, il aurait voulu devenir musicien mais se mit à dessiner "car des crayons et du papier coûtaient moins cher qu'un piano". Se décrivant comme un laborieux sans talent, alors qu'il a dessiné 106 "Une" du New  Yorker: "Je recommence sans arrêt, maintenant encore. Je suis à ma table de dessin et je réfléchis jusqu'à ce que ça vienne. Ça vient ou ça ne vient pas. Je dessine des musiciens, en attendant, pour me faire plaisir. Il faut des jours, même parfois des mois pour trouver une idée. Affreux ! Qui travaillerait autant que moi ferait mieux."
On se sent meilleur en refermant pareil article. 



Lu dans:
Sempé. Je dessine ce que j'aurais voulu être. Je ne serais pas arrivé là si… " Le Monde " interroge une personnalité avec, pour point de départ, un moment décisif pour la suite de sa vie. Cette semaine, le dessinateur dont l'album " Musiques " est exposé à Paris. Propos recueillis par Pascale Kremer. Le Monde 18.2.18.

mardi, février 20, 2018

Tout ce qui ne reviendra plus

"Devant la poste, la fête foraine
Des camions rouges échoués qui se traînent
Et un cheval la bave aux dents
Crevé, devenir, tourné tous les ans

Un stylo plume qui rate
Et le buvard qui boit les pintes
De mouche sur un cahier qui teint
C'est comme un petit carreau blanc
Tout ce qui ne reviendra plus

Rue de l'école Madame Case
Nous offre nos premières phrases
Ces mots qu'on accroche comme des trains
Ces fautes qu'on pique chez le voisin
Ces cours, ces meilleurs copains
Sur le cœur jusqu'à la fin
Partager jusqu'au dernier coup
Toutes ses joies, tous ses chagrins
Tout, tout, tout
Tout ce qui ne reviendra plus

Le mot rugby sur mes 10 ans
Et mes 6 ans dans tes robes
Mes bras qui ne te lâchent plus
Et quelqu'un qui ferme la porte
Où es-tu maman, où es-tu?"
                Cali. Tout ce qui ne reviendra plus


Lu dans:
Cali. Tout ce qui ne reviendra plus. Paroliers : David-Francois Moreau / Bruno Caliciuri.

lundi, février 19, 2018

La tache aveugle


" On sait tout regarder
dans l'univers
sauf soi-même."
        Willem M. Rogggeman. L'impuissance de l’œil.


Lu dans:
Willem M. Rogggeman. L'utilité de la poésie. L'arbre à paroles. 2003.

samedi, février 17, 2018

Essence et existence

« Les idées sont intéressantes, mais les gens le sont bien plus. »
Sarah Bakewell


Lu dans:
Sarah Bakewell. Au café existentialiste. La liberté, l'être & le cocktail à l'abricot. Albin Michel. 2018. 512 pages.

vendredi, février 16, 2018

This is your land


"Ce pays est ton pays, ce pays est mon pays
De la Californie, à l'île de New York
De la forêt de séquoias, aux eaux du Gulf Stream
Ce pays a été fait pour toi et moi (..)
Et certains se plaignent et certains se demandent
Si ce pays est encore fait pour toi et moi."
        Woody Guthrie. This Land Is Your Land.
Chaque jour nous parviennent des images de cette Amérique qui ne nous fait plus rêver, on a peine à le croire. Me revient l'émotion d'avoir atterri une première fois à la Guardia, au coeur de la grosse pomme scintillante dans la nuit, cristallisant tous mes clichés d'enfant. Tant de beauté !  Avec Claude Vigée, je rêve d'un jour pouvoir encore "leur rendre visite comme autrefois au début du printemps / aller vers eux depuis l’Amérique autrement lointaine de  l’enfance / pour leur signifier qu’entre nous le pacte n’est point rompu."

Lu dans:
Claude Vigée. L'homme naît grâce au cri : Poèmes choisis (1950-2012). Points. 2013. 366 pages.  Extrait p.68
Woody Guthrie. This Land Is Your Land. Une des plus célèbres chansons folkloriques des États-Unis, dont les paroles ont été écrites par Woody Guthrie en 1940 sur une musique existante, en réponse à God Bless America de Irving Berlin qu'il considérait comme peu réaliste et suffisante.

jeudi, février 15, 2018

Solitude


"Tous ont dû s’écarter de lui. Rien ne pousse à l’ombre d’un grand homme."
                 Alain Beuve-Méry

Autre version de la légendaire solitude du pouvoir.

mercredi, février 14, 2018

Quand danse la lumière

"Car tu es poussière et retourneras en poussière." ( כי עפר אתה ואל עפר תשוב )
            Genèse 3,19

A tout carnaval son mercredi des cendres. Ce sont les mêmes humains pourtant, qui dansent, s'esclaffent, s’enivrent, oublient durant une journée leur destinée. Par une étrange confusion, la tradition chrétienne n'a gardé du lumineux "afar" , cette poussière légère qui danse dans le soleil, que la traduction "cendres" symbole calciné de mort et de mortification. La symbolique hébraïque initiale d'un homme composé de terre et de lumière, appelé à retourner à la seule lumière, dansant, léger, heureux, prolonge bien les fêtes carnavalesques. Et quand se célèbre le même jour la fête des amoureux, que les sombres cendres paraissent lointaines.


mardi, février 13, 2018

Le nez à la vitre

"Un enfant près de sa mère, les yeux tournés vers la vitre,
Attend le départ du tram 
Souvent je voudrais n'avoir rien d'autre à faire 
Faire le silence, comme auprès d'un feu."         
                      Ariane Dreyfus
Moment perdu, peut-être. Mais aussi creuset de tous les projets.

Lu dans:
Ariane Dreyfus. Le dernier livre des enfants. Poésie  Flammarion. 2016. 192 pages

lundi, février 12, 2018

Qui est juif?

"Ce qui reste, c'est ce qui vient."      Maurice Bellet

Au départ d'une histoire juive rapportée par Victor Malka, une intéressante réflexion sur la transmission. Trois rabbins échangent sur l'éternelle question: qui est juif? Le premier, de tendance orthodoxe, rappelle la règle claire et nette de la Torah: est juif celui qui a une mère juive. Le deuxième, plus libéral, explique que si la loi privilégie en effet la filiation maternelle, dans l'esprit de cette règle le rôle du père demeure prépondérant. Chacun commence à argumenter sans fin. Intervient le troisième rabbin: est juif celui qui a des enfants juifs. Dépassant le cadre du débat talmudique des filiations en amont et en aval, l'essence d'un être ne réside-t-elle pas dans sa capacité de transmettre?

Lu dans:
Jean-Claude Guillebaud. La foi qui reste. Ed. L'iconoclaste. 2017. 246 pages. Extrait pp 228 et 242 (citation Maurice Bellet)