samedi, novembre 18, 2017

Sagesse du planeur

"Un planeur est conçu et construit pour voler. Il ne faut pas l'en empêcher par des manœuvres inutiles."
                         Anselm Grün

Le vol-à-voile comme école de vie. Comme le planeur est fait pour voler, la vie est faite pour être vécue sans manœuvres inutiles. Que d'énergie dépensée pour se donner l'impression qu'on la pilote. Le vol thermique nous rappelle qu'il suffit de peu de force pour adapter au vent le planeur qui prend alors la bonne direction, sans se mettre la pression pour atteindre sa destination. Cela passe bien sûr par une aide au décollage, une préparation minutieuse du trajet prenant en compte les vents favorables et les orages, une perception aiguë des ascendances et de la destination finale. Mais quelle sensation lorsque d'une chiquenaude son appareil se dirige en silence et sans turbulences vers la direction qu'on s'est choisie. On aimerait avoir pareils pilotes aux commandes de notre monde. 


Lu dans:
Anselm Grün. Nos vies rêvées. Parole et silence. 2017. 90 pages. Extrait pp 59,60 

vendredi, novembre 17, 2017

L'ombre de Procuste

"Les Grecs illustrent cette attitude par le lit de Procuste. Ce malfaiteur tronquait ou étirait les membres de ses victimes pour les adapter à un lit qui n'était pas à leur taille. Souvent, nous nous comportons en fonction d'images de nous-mêmes trop petites ou trop grandes. Nous mutilons nos possibilités, parce que nous avons de nous-mêmes une opinion trop modeste ou au contraire gonflée d'illusions."
                    Anselm Grün

  
Et si les images intérieures que nous véhiculons de nous-mêmes, avec les obligations qui y sont liées, étaient nos premiers persécuteurs? Une enseignante se rend à l'école en se voyant en dompteuse. Un DRH d'une grande entreprise s'identifie à un sandwich, comprimé par le haut et par le bas, un autre se perçoit comme un hamster dans sa cage. Un prêtre confie monter à l'autel comme à une potence. Bons élèves, certains partent au travail dans la hantise de tout faire selon les règles afin que personne ne puisse les critiquer et que leur vie se déroule comme un sans faute. Parmi eux, certains se voient en premiers de classe, s'évertuant à réaliser chaque jour quelque chose d'extraordinaire, tant dans leur famille que dans leur entreprise. On se défigure avec de telles images inappropriées, qui ne s'alimentent pas à notre fonds réel, nous obligeant à contrôler en permanence tous les interrupteurs. L'épuisement est proche.

Lu dans:
Anselm Grün. Nos vies rêvées. Parole et silence. 2017. 90 pages. Extrait pp 53,55
Xénophon, Mémorables, II, 38, 5.

jeudi, novembre 16, 2017

Mauvais genre

"Vous avez noté qu'on dit un steak de bœuf, une côte de bœuf, un rôti de bœuf. Mais dès que le bestiau semble suspect c'est la vache qui devient folle."
                         Guy Bedos
 

mercredi, novembre 15, 2017

Chez-soi

"Le chez-soi, c'est le paysage modeste, le quartier, le village où l'on tutoie l'artisan, le garagiste ou le postier puisqu'on a été jadis sur les bancs de la même école. Être chez soi, c'est savoir à quelle date fleurissent les lilas, arrivent les huppes ou le coucou, poussent les premières jonquilles. Être chez soi, c'est étalonner le temps qui passe, comme on cochait jadis l'âge et la taille des enfants d'un trait de crayon sur le chambranle d'une porte. Être chez soi, c'est se réinscrire dans une longue filiation d'ancêtres dont le paysage garde la trace des activités qu'ils menaient jadis: granges, chemins, creux, vergers, vignes, pommeraies dont les alignements survivent à leurs créateurs."
                    J-C Guillebaud

Ce chez-soi si bien décrit existe-t-il encore? Une autre version, actualisée, en a été faite qui définit le chez-soi comme l'endroit où on vit en sécurité et où on a un avenir, ainsi que nos enfants. Jean-Claude Guillebaud ne s'y est pas trompé, complétant sa définition surannée du chez-soi par un malicieux: "Il y a deux choses essentielles dont nous avons tous besoin : un chez-soi et le courage de le quitter."


Lu dans:
cité par Marion Muller-Colard. Le Complexe d'Elie. Ed. Labor et Fides. 2016. 176 pages. Extrait pp.26-27
Jean-Claude GUILLEBAUD, Je n'ai plus peur, Paris, Seuil (Points), 2015, pp. 87 et 88.

mardi, novembre 14, 2017

Sagesse d'Antonio Machado

"Passer ou rester
ton destin est de passer
fugace      comme un sillon sur la mer

Ton chemin     c'est l'empreinte de tes pas
que tu es seul à créer
sans avant     ni après

Ne te retourne donc pas
sur la trace laissée    déjà effacée
tu n'y reviendras pas . "
        Antonio Machado. Proverbios y Cantares.

Paroles âpres du poète espagnol Antonio Machado (1875-1939) prenant le chemin de l'exil lors de la guerre civile en 1936, évacué avec sa mère Ana Ruiz et deux autres  frères à Valence, puis en 1938 à Barcelone (déjà elle). À la chute de la Seconde République espagnole, ils se réfugient en France. Arrivé à Collioure, à quelques kilomètres de la frontière, épuisé, Antonio Machado y meurt le 22 février 1939, trois jours avant sa mère. Aragon, puis Ferrat, lui rendirent hommage par ces vers inoubliés: "Machado dort à Collioure / Trois pas suffirent hors d'Espagne / Que le ciel pour lui se fit lourd / Il s'assit dans cette campagne / Et ferma les yeux pour toujours."

 Lu dans:
Antonio Machado. Proverbios y Cantares.
Louis Aragon. Les poètes. 1960

dimanche, novembre 12, 2017

Couleurs d'automne

"Les feuilles des arbres entament leur ballet d'automne, des pluies d'or et de feu qui tomberont à mes pieds pour épaissir l'humus, la terre bonne et fertile. Il faut toujours mourir un peu pour se mettre au monde. Bientôt les branches reprendront leur allure hivernale de squelette. On annonce un hiver rude, impitoyable. Avec un peu de chance, la neige couvrira le chemin; elle me donnera le doux loisir de la regarder tomber par la fenêtre et me soumettre tranquillement aux éléments que je ne maîtrise pas."
                          Marion Muller-Colard

Douceur des saisons qui s'écoulent à travers nous, hors de portée des bonheurs et tourments qui nous agitent. Prendre la neige comme un cadeau, et tout ce que la vie a d'incontrôlable.
 
Lu dans:
Marion Muller-Colard. Le Complexe d'Elie. Ed. Labor et Fides. 2016. 176 pages. Extrait p. 173.

samedi, novembre 11, 2017

La mémoire amère

"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore: les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. Paradoxe: tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus."
                         Paul Valéry. La Crise de l'Esprit.

La démobilisation n'est pas un vain mot: l'armistice est la fin des combats mais n'est pas la paix, c'est plutôt la fin d'un monde et des valeurs qui le structuraient. À l’échelle des soldats démobilisables, comme l'écrivent Cabanes et Piketty, cette période s’apparente en outre à un véritable basculement identitaire. Il leur faut se dépouiller de leurs identités combattantes, faire le deuil des morts et de la compagnie des survivants et reprendre leur place dans la vie civile. Transition, qui passe aussi par une "déprise de la violence" après des années de folie meurtrière, entreprise qui prend du temps et dont la réussite n'est pas assurée. Les séquelles de 14-18 se lisent sur les visages des gueules cassées et les membres meurtris des invalides, mais aussi dans la vie quotidienne des survivants: le nombre de divorces triple entre 1915 et 1920, passant de 561 à 1 235 pour 10 000 mariages. On peut commémorer la fin d'un conflit armé, on ne saurait la célébrer. Il n'y a pas de héros de guerre, il n'y a que des victimes.

 
Lu dans:
Paul Valéry. La Crise de l’Esprit. Gallimard NRF 1919.
Ariane Nicolas (France Télévisions). Pourquoi l'armistice du 11 novembre 1918 n'a pas mis fin à la guerre. 11/11/2013.
Bruno Cabanes. La victoire endeuillée : La sortie de guerre des soldats français (1918-1920). Seuil. 2004. 576 pages. Bruno Cabanes et Guillaume Piketty sont aussi auteurs d'un article sur les sorties de guerre au XXe siècle, publié sur le site du Centre d'histoire de Sciences Po.

vendredi, novembre 10, 2017

Que la guerre était jolie

"Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête.
Si maintenant nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus."
                    Erich Maria Remarque. A l'Ouest rien de nouveau.

1918. Un armistice qui laisse l'Europe exsangue, vidée de ses forces vives, qu'on continue à commémorer comme pour exorciser la peur que l'horreur un jour revienne. Ce matin en visite, je surprend Josée perdue dans le dépoussiérage des décorations de son père, étalées sur la table. En 17, il tira le mauvais numéro, les pairs, qui envoyait les dernières recrues au front. Puis il tira le mauvais âge, celui des contingents de l'armée d'occupation sur le Rhin durant cinq ans. J'aperçois aussi la Croix de Feu du cadet de famille, enrôlé volontaire à 16 ans pour rejoindre son grand frère. Il revint quelques mois plus tard, messager à cheval qu'il était beau et qu'il était jeune, porteur de l'annonce de l'Armistice ce 11 novembre funeste où une balle perdue le frappa à mort. Josée fait partie de cette génération qui a grandi sans père, sans oncle, et qui ne trouve pas la guerre jolie.

 
Lu dans:Erich Maria Remarque. À l'Ouest, rien de nouveau. Stock. 1929. be

mercredi, novembre 08, 2017

Sagesse de Jean Grenier

"Dans quelle mesure un animal voyage-t-il ? Dans celle où il tend vers un but. Un perroquet dans sa cage ne fait que se déplacer avec son maître. Un oiseau migrateur voyage."
            Jean Grenier
 
Mots sans importance, quoique. Où en suis-je ce matin, dans le voyage de ma vie: oiseau migrateur ou perroquet?


Lu dans:
Jean Grenier. La Vie quotidienne. Gallimard. NRF. 1968. 256 pages.

Sagesse gitane

"Je n'ai pas encore compris comment fonctionne le monde
mais je sais très bien ce que le ciel exige de moi.
Le temps du gâchis est fini.
Maintenant, je pose la main sur tout ce qui est beau."
         A. Romanes

Le gitan-poète Romanès qui ne savait ni lire ni écrire répond-il à un siècle de distance au docteur Thibault, de Roger Martin du Gard: "Je suis terriblement esclave de ma profession, je n'ai plus jamais le temps de réfléchir. Réfléchir, ça n'est pas penser à mes malades, ni même à la médecine; réfléchir ce devrait être : méditer sur le monde. Je n'en ai pas le loisir, je croirais voler du temps à mon travail. Sous le docteur Thibault, je sens bien qu'il y a quelqu'un d'autre : moi, et ce quelqu'un-là est étouffé depuis longtemps. Depuis que j'ai passé mon premier examen, ce jour-là crac la ratière s'est refermée. Et tous mes confrères sont comme moi, qui acceptent l'exigence dévorante du travail professionnel. Nous sommes un peu comme des hommes libres qui se seraient vendus." Lignes terribles que je redécouvre la semaine passée, ayant lu  l'entièreté des Thibault avec passion il y a quarante ans, au mitan de mes études de médecine. De l'eau a coulé sous les ponts, et des patients dans ma vie, mais je crois avoir échappé à la malédiction de Roger Martin du Gard: la médecine reste la plus belle occasion de méditer sur le monde qui m'ait été donnée.
 

Lu dans:
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, 2010. 90 pages. p. 41.
Roger Martin du Gard. Les Thibault. Tome III. L'été 1914. Ed. Gallimard.  Collection Folio (n° 3938). 864 pages.

mardi, novembre 07, 2017

Pets de quarks

"Trop vieux         je n’aurai plus que les vents pour me bercer
et pour m’éclairer     quelques étoiles
moi l’éternel enfant      la boue d’atomes
les chatouilles d’électrons         les pets de quarks… "
        Claude Rahir


lundi, novembre 06, 2017

L'art de perdre

"Dans l'art de perdre     il n'est pas dur de passer maître,
tant de choses semblent si pleines d'envie
d'être perdues que leur perte n'est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L'affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l'heure gâchée qui suit.
Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître.

Puis entraîne-toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d'aller. Rien là qui soit un désastre.

J'ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l'avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître.

J'ai perdu deux villes, de jolies villes.
Et, plus vastes, des royaumes que j'avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n'y eut pas là de désastre."
                Elizabeth Bishop (1911-1979)

En quelques lignes sobres un art de vivre et un chemin vers la sérénité. Ces lignes m'ont habité depuis que je les ai découvertes, par leur simplicité et l'interpellation qu'elles nous adressent: que la route est longue encore pour y parvenir.

 
Lu dans:
Alice Zeniter. L'Art de perdre. Flammarion. 2017. 510 pages. Extrait page 496

samedi, novembre 04, 2017

Sagesse des chimères

"Il ne s'agit pas de savoir si un rêve est absurde ou irréalisable
        mais s'il vous aide à tenir le coup.
Il y a des chimères qui ont bâti des civilisations
et des vérités qui ont tout détruit et n'ont rien su mettre en place."
                    Romain Gary

 


vendredi, novembre 03, 2017

Quand la Méditerranée traversait la France

 "A l'école, Annie apprend que la Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris."   
                Alice Zeniter. L'Art de perdre

C'est une époque que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître, quand on pouvait traverser le Sahara en Peugeot 203 (comme le fit une de mes patientes, actuellement octogénaire) en sécurité avec son seul passeport français. Quand passer de Marseille à Alger équivalait à traverser l'embouchure de la Loire: on restait en France. Image que beaucoup crurent éternelle, y compris parmi les nombreux Algériens français qui avaient combattu pour la France, travaillaient pour elle, collaboraient avec les services publics, la considérant comme leur patrie. Vinrent les semaines où il fallut choisir son camp, parfois libres, parfois contraints par la peur, rapidement, définitivement. Sans trop savoir, un demi-siècle plus tard, lesquels firent le bon choix tant l'histoire fut compliquée. Le beau livre d'Alice Zeniter "L'Art de perdre" en fait le récit avec une sobriété et une subtilité rares, décrivant les conséquences pour un harki et sa famille d'un exil qu'ils imaginaient comme un simple déménagement dans leur pays, la France. Nominé au Goncourt, on peut espérer qu'il en soit lauréat. 


Lu dans:
Alice Zeniter. L'Art de perdre. Flammarion. 2017. 510 pages. Extrait page 76.

mercredi, novembre 01, 2017

Sagesse des morts

« Ce corps qui fut un rire
brûle à présent
cendres emportées par le vent jusqu’au fleuve
et l’eau les reçoit
comme les restes de larmes heureuses. »
         Tahar Ben Jelloun.

Trois jours chômés, sur les rives lumineuses du Douro, là où le Portugal prit naissance. Une douceur dans l'air bienvenue, entre Halloween, Toussaint et Jour des morts, période propice à une introspection sereine sur le fil de notre existence qui se déroule sans que nous sachions où se trouve le curseur. Endroit mythique où le fleuve se jette dans l'océan, et d'où partirent goélettes, caravelles pour ajouter un nouveau monde au monde existant. Lumière, douceur, réflexion et espoir d'un monde nouveau, l'hiver peut commencer.


Lu dans:
Tahar Ben Jelloun. La remontée des cendres suivi de Non identifiés. Edition bilingue français-arabe, trad. Kadhim Jihad. Points Poésie. 2011. 68 pages.

jeudi, octobre 26, 2017

Un jour

"Le matin il faut faire très vite. Tout est précis. Réglé. Tendu. Le réveil. La douche. Le petit-déjeuner de Noé. Le café. Passage de relais des informations de la radio aux dessins animés de la télé. Toilette de Noé. Habits de Noé. Manteau, cartable, voiture. Chanson de Noé. École de Noé. Bise rapide et baveuse de Noé. Retour à la radio. Voie rapide. Mouettes dans le rétroviseur. Parking de la bibliothèque. Moteur coupé. La trace sèche et invisible du bisou de Noé. Portière claquée. Collègues. Faux sourires. C’est parti jusqu’au soir. Toute la journée est réglée. Jusqu’au crépuscule qui recommence dans l’autre sens. Faux sourires. Parking. Voiture. Autoroute. Radio. École de Noé...
... On rentre à la maison. Voix de Noé. Là, les choses se défont. Se libèrent. Se dissolvent dans la langue de l’enfant. Dans le chemin du retour aussi. Petit à petit, le corps se détend. Et on commence à fondre."
                    Thomas Vinau

Que cela est bien décrit. Une jeune maman vue en consultation ne s'est pas levée ce matin, terrassée par un mal à la tête inattendu. J'ai tenté de lui faire décrire ses symptômes physiques et n'ai recueilli qu'un long récit similaire aux lignes de Thomas Vinau. Et si , au fond, dire "j'ai mal à la tête" était une autre manière d'exprimer que, même si tout fonctionne, la tête ne suit plus.

 
Lu dans:
Thomas Vinau. La part des nuages. Alma Editeur. 2014. 125 pages. Extrait p. 9, 15

mardi, octobre 24, 2017

Last Post

"Rien, jamais, en effet, ne remplacera le compagnon perdu. On ne crée point de vieux camarades. Rien ne vaut le trésor de tant de souvenirs communs, de tant de mauvaises heures vécues ensemble, de tant de brouilles, de réconciliations, de mouvements du cœur. On ne reconstruit pas ces amitiés -là. Il est vain, si l'on plante un chêne, d'espérer s'abriter bientôt sous son feuillage."
                Antoine de Saint-Exupéry. Terre des Hommes.

Alors qu'il voyait la guerre engloutir tant de ses proches, Saint-Ex décrit l'amitié. Paroles simples, éternelles et universelles. Où êtes-vous dans ce que je lis aujourd'hui?
  

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages.

Ils reviennent

"Tu vois, ils reviennent
observe bien
les mouvements     et la démarche lente
l'hésitation feinte     et l'agitation
Incertain       je vacille. "
        Ezra Pound. Le Retour


See, they return; ah, see the tentative
Movements, and the slow feet,
The trouble in the pace and the
uncertain
Wavering!
        EZRA POUND, The Return



Lu dans:
Thérèse Delpech. L'appel de l'ombre. Puissance de l'irrationnel. Grasset. 2010. 178 pages.  Exergue. 

lundi, octobre 23, 2017

L'appel de l'ombre

"Nous devons tous sortir de notre propre prison."
            Fiodor Dostoïevski

Existe-t-il pire enfermement que celui qu'on se crée? Dans une nouvelle de Platonov (1899-1951) - Le retour d'Ivanov - un soldat rentre de la guerre où il a passé de longues années. Quand il revient chez lui, il trouve ses enfants à la maison qui n'ont cessé de l'attendre, sont fous de bonheur et lui font fête. Mais la mère n'est pas là. Le prisonnier parvient à se convaincre qu'elle lui a été infidèle. Il reprend le chemin de la gare, suivi de ses enfants en pleurs qui lui jurent que leur mère travaillait pour subvenir à leurs besoins, et qu'elle a, elle aussi, passé toutes ces années à pleurer et à l'attendre. Le train arrive en gare. Il monte, et les petits courent en pleurant après le train qui s'en va. Le soldat ne peut plus quitter sa prison intérieure. La loyauté, l'amour, la chaleur d'un foyer lui sont interdits après les violences de la guerre. Au retour impossible à la liberté et à la vie antérieure, il préfère le retour au malheur de la solitude et de l'enfermement, au risque de condamner ses enfants en se condamnant lui-même.


Lu dans:
Thérèse Delpech. L'appel de l'ombre. Puissance de l'irrationnel. Grasset. 2010. 178 pages.  Extrait pages 151-152

samedi, octobre 21, 2017

L'homme et lui-même

"Au retour du bal costumé
    un peu ivre
    il se débarrassa de son déguisement devant le miroir de sa salle de bains
    et soudain se figea :
    ce n’était pas lui ! "
         Pierre Chevillard

... ou la découverte de cet étrange soi-même que nous sommes parfois.



Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. 3434. http://autofictif.blogspot.be/2017/10/3434.html

vendredi, octobre 20, 2017

Voyages

"Pour bien aimer un pays il faut
    le manger    
    le boire
    et l'entendre chanter."
         Michel Déon

jeudi, octobre 19, 2017

Lumineux

"Certains êtres, à mesure que le temps passe, deviennent de plus en plus libres : ils se redressent au lieu de s'affaisser. Il émane d'eux une énergie étonnante. Ils sont lumière pour qui les rencontre. J'aimerais savoir ce qu'ils ont fait des ombres de leur passé. De leurs regrets, de leurs déchirures. Comment ils s'en sont arrangés, ces êtres de lumière : comment font-ils ?"
                Laurence Tardieu

Lu dans:
Laurence Tardieu. Puisque rien ne dure. Stock. 2006. 127 pages  

mercredi, octobre 18, 2017

Fragile bonheur

Lui: "On ne choisit pas d’être heureux." Elle: "Promettez-moi au moins d’essayer."
           Dr Knock

Chiche, si on essayait le bonheur... Quand Omar Sy en Docteur Knock fatigué soliloque sur la recherche aléatoire du bonheur,  Ana (Girardot) lui propose l'utopie. Fort beau programme, car si la quête du bonheur n'est pas gagnée, celui qui s'y essaie a plus de chances d'y parvenir que celui qui renonce dès le départ. Chacun reste maître du regard qu'il porte sur la vie et d'inverser le chemin du désespoir. Rien ne résiste à l'arôme du café du matin dans lequel trempe un croissant frais, mais ce peut être aussi la lecture d'un mail inattendu, les trois notes d'une mélodie oubliée ou la lueur mordorée des feuilles d'automne sous le soleil couchant. Comme l'écrit joliment Yannick Haenel "les ténèbres attendent que nous perdions la lumière, mais il suffit d'une lueur, même la plus infime, la pauvre étincelle d'une tête d'allumette pour que le chemin s'ouvre."

 
Lu dans:
Knock. Film de Lorraine Levy, adapté de Jules Romains. Sort ce mercredi sur nos écrans.
Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne. Gallimard. 2017. 352 p.

mardi, octobre 17, 2017

"Chaque homme a trois caractères: celui qu'il a, celui qu'il montre et celui qu'il croit avoir."
                Alphonse Karr

lundi, octobre 16, 2017

Vous écouter est un voyage

"Respirer votre rire est un médicament, se taire et vous écouter un voyage, entendre vos silences un pèlerinage. Un jour, Charlotte, votre Charlotte et mon amie aussi, a réalisé un rêve, le mien, celui de vous rencontrer. Depuis ce jour je pense à vous comme on pense à un proche, à un être aimé. Depuis nous avons partagé des gâteaux, des éclats de rire, des effondrements, notre peur de la Grande Faucheuse (qui, elle, se moque bien des oeuvres d'arts...). J'ai deux lettres de votre main, mon trésor. Vos mots... que j'adore... Parce que vous êtes amoureux de l'autre, parce que vous êtes amoureux de la sincérité (celle qui n'échappe qu'aux vaniteux), vous êtes l'irrésistible. Vous êtes l'unique et l'irremplaçable. Là vous me diriez volontiers : 'Arrêtez Mylène, vous me faites rougir !' Mais voilà... Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi ! Vous me manquez déjà. Vous nous manquerez, c'est ça..."
                Mylène Farmer. Lettre à Jean
 


 
Lu dans:
Mylène Farmer. Lettre à Jean (Jean Rochefort, décédé la semaine passée). 

samedi, octobre 14, 2017

"La réussite se mesure au nombre de ses ennemis."
        Michel Claessens. Petit éloge de l'incompétence. 


Lu dans:
Michel Claessens. Petit éloge de l'incompétence. Ed. Quae Gie. Coll. Essais. 2013. 136 pages.

vendredi, octobre 13, 2017

Le retour du fleuve

"Quelle solitude
soif de toi
temps si long
temps si lent
penses-tu parfois encore à moi?

J'ai tant besoin de toi
comme un fleuve solitaire descend vers la mer
coeur ouvert         bras ouverts
je t'en prie            attends-moi 
je rentre à la maison."
    adapté de Oh My Love du film Ghost



Lu dans:
Oh My Love du film Ghost. Paroles Hy Zaret, mélodie Alex North, composée initialement sous le titre "Unchained Melody" pour le film "Unchained" (1955), elle sera reprise et popularisée par le film Ghost. Un des morceaux les plus interprétés du 20e siècle, on en compte plus de 500 interprétations.

jeudi, octobre 12, 2017

Le Bescherelle amoureux

"Le verbe aimer n'est pas facile à conjuguer; son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif, et son futur est toujours conditionnel."
            Jean Cocteau
 
 

mercredi, octobre 11, 2017

Pieux mensonges

"J’ai menti, mais c’était de bonne foi."
        Bernard Tapie. Procès du Match OM-Valenciennes. 1995

On souligne l'extrême richesse de la langue française. Mais que le même mot "mensonge" puisse couvrir le mensonge volontaire, malfaisant, cherchant à nuire et ses contraires que sont les mensonges par omission, par méconnaissance, par souci de protéger, par crainte ou  intimidation demeure un sujet d'étonnement. Où placer la confession candide de Bernard Tapie ouvre un autre débat.

Lu dans:
Michel Claessens. Petit éloge de l'incompétence. Ed. QUAE GIE. Coll. Essais. 2013. 136 pages. Exergue Chapitre 2

dimanche, octobre 08, 2017

Sagesse de Robert Desnos

"Un jour, je te décevrai,
Et ce jour-là, j'aurai bien besoin
de toi"
                        Robert Desnos. 

Une bien belle et émouvante déclaration d'amour.
 

samedi, octobre 07, 2017

Sagesse d'Alexandre Romanes

"Il était révolté
il voulait tout changer
sauf lui."
        Alexandre Romanes
Personnage d'exception, poète philosophe issu du monde du cirque, Alexandre Romanes est le premier Tzigane a avoir été décoré de la Légion d'Honneur, en 2016. Illettré, il apprend à lire et écrire sur le tard et est l'auteur de trois recueils de poèmes consacrés à la culture tzigane.

Lu dans:
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, 2010. 90 pages. p. 41.



vendredi, octobre 06, 2017

Un art éphémère

"Au fil des années, j'en suis venu à apprécier l'art culinaire. C'est un art tout aussi noble, j'en suis convaincu, que la peinture ou la poésie.
Si on ne l'apprécie pas, c'est simplement que le résultat en disparaît trop vite."
                 Kazuo Ishiguro, lauréat du Prix Nobel de littérature 2017


 
Lu dans:
Kazuo Ishiguro. Lumière pâle sur les collines (A Pale View of Hills, 1984, trad. de l’anglais par Sophie Mayoux). Gallimard. 2009. Collection Folio n° 4931.

mercredi, octobre 04, 2017

Sagesse de la Mishna

Un rabbin demandait : “à quoi peut-on reconnaître le moment précis où s’achève la nuit et où commence le jour ?” À cette question, une première réponse fut donnée, “quand on peut distinguer de loin un chien d’un mouton”. “Non”, dit le Rabbin. “Quand on distingue un dattier d’un figuier”. “Non”, dit-il encore. Mais alors, à quel instant ? “C’est, explique-t-il, lorsqu’en regardant le visage de n’importe quel être humain, tu reconnais en lui ton frère ou ta sœur. Alors tu peux être sûr que le jour s’est levé. Mais, jusque-là, il fait nuit dans ton cœur”.
            Sagesse de la Mishna

Message naïf par temps de folie violente. Mais si on le partage plus dans ces moments-là, quand le fera-t-on?


Lu dans:
La Mishna est la première et la plus importante des sources rabbiniques obtenues par compilation écrite des lois orales juives, considérée comme le premier ouvrage de littérature rabbinique.

mardi, octobre 03, 2017

Sagesse des bouquets

"Le premier homme de la préhistoire qui composa un bouquet de fleurs fut le premier à quitter l'état animal : il comprit l'utilité de l'inutile."
                                Claudie Gallay

Saisir les ilots de lumière pour que, soudain, ces trucs de rien dans nos journées brillent, ces petits riens, ces petites gens sans importance qui font les vies superbes, quand on les voit. 



Lu dans:
Claudie GALLAY. La beauté des jours. Actes Sud. 2017. 416 p.

lundi, octobre 02, 2017

 "Car ce poète, un soir auprès du feu dans le désert, racontait simplement son arbre."
                A. de Saint-Exupéry. Citadelle. X


Lu dans:
Jean-Claude Perrier. Les mystères de Saint-Exupéry. Stock 2009. La Table Ronde 2017 (nouvelle édition revue et augmentée). 206 pages. Extrait : exergue. 

vendredi, septembre 29, 2017

Merveilleux nuages

"Nous tenons chacun notre rôle dans l’histoire. Le mien, ce sont les nuages."
                Richard Brautigan

Bien beau. Très poétique. Phrase à utiliser avec circonspection quand on vous invite à participer aux tâches du ménage.

Lu dans:
Thomas Vinau, La part des nuages. Alma éditeur. 2014. Exergue 

jeudi, septembre 28, 2017

Roch Ha-Chana

 "Ce jour-là ne fut le jour de rien. Justement. Pourtant il n’était pas pire que les autres. Pas de changement notable. Pas d’événement. Aucune surprise naissante. Aucun début. Aucune fin. Aucun rebondissement. Rien de flagrant, si ce n’était sa concordance tiède avec hier et demain. Lui, ne s’est pas levé transformé en cafard. Personne ne venait de mourir. Il n’a pas décidé de changer quelque chose. Ni de faire comme avant. Ni de regarder autrement. Ni de regarder autre chose. Il s’est levé avec le jour. Il a suivi l’ascension graduée de la lumière. Il a couru derrière. Il a fait ce qu’il avait à faire. Conservé ce qui pouvait être conservé. Protégé les siens. Fait les courses. Mis un pied devant l’autre. Il a été un homme. Un peu pénible. Un peu bon. Il ne fut ni honteux ni fier. Fatigué. Comme chaque soir. À l’abri comme chaque soir. Plutôt content que les choses se passent normalement."
                        Thomas Vineau

Se résout-on jamais à ce que les choses se passent aussi "normalement"? La semaine passée fut fêtée Roch Ha-Chana *, fête de l'éveil selon une interprétation qu'en donne le rabbin Guigui: aucune vie ne saurait se réduire à une simple habitude, répétition lancinante et monotone de ce qu'elle fut la veille, et sera le lendemain. Chaque aube nous invite à nous diriger vers quelque chose d'entièrement neuf, l'être humain possédant cette capacité intrinsèque à se changer qui est source de toute espérance.



* Fête juive (21-22 septembre 2017). Littéralement, Roch Ha-Chanah signifie, «tête de l’année» considérée comme le Nouvel An juif et le jour anniversaire de la création du monde. 

Nulle au RER

"La vieillesse est comparable à l'ascension d'une montagne. Plus vous montez, plus vous êtes fatigué et hors d'haleine, mais combien votre vision s'est élargie!"
Ingmar Bergman.

Elle a l'allure d'un oiseau mazouté, récemment déstabilisée par une évaluation négative à son travail. Trop jeune pour bénéficier de la retraite, trop usée pour tenir le rythme. "Totalement nulle" selon l'échelle RER (Rapidité Efficacité Rendement) imaginée par son supérieur hiérarchique, elle est à la fois trop lente, trop hésitante, trop perfectionniste, trop unilingue, trop grosse, trop peu intéressée par les nouvelles techniques, trop ménopausée, trop mal au dos, trop tout en somme. Souffrante sans être malade, elle a épuisé ses jours de congés légaux, comment fait le médecin pour traduire en termes administratifs une réalité aussi simple? Je découvre en la quittant qu'elle lit Petit Pays de Gaël Faye, qu'elle écoute Klara, fréquente Bozar, télécharge des podcasts de Raphaël Enthoven et d'Anne Dufourmantelle sur son smartphone, pas nulle en tout, pas nulle du tout même. Connaît-on jamais quelqu'un, chaque patient contient dix patients.  
 


mercredi, septembre 27, 2017

Une patrie à modeler

« La patrie n’est pas l’endroit où tu nais et où tu vis, sans que tu puisses choisir, qui te dépouille de tes droits, qui pille ta liberté et ton honneur. Non, la patrie c’est la terre qui te fait sentir ton humanité, qui te donne la paix, la liberté, la dignité, une vie généreuse, du travail, l’éducation et la créativité. »
        Hoshang Ossi, réfugié syrien devant la mer à Ostende.

Bonne fête à la Communauté française de Belgique, une patrie en construction qu'on aimerait modeler selon le rêve de Hoshang Ossi.

Lu dans:
Flavie Gauthier. La Belgique, ses amours et ses tracas sous la plume des écrivains arabes. Le Soir. 26 septembre 2017. Extrait p. 18
Allal Bourquia et Hoshang Ossi. Ceci n'est pas une valise: Récits arabes sous un ciel belge.  Trad. Xavier Luffin. Editions La Croisée des chemins. 330 pages.

mardi, septembre 26, 2017

Mon fils passe une RMN

"Assise dans le couloir
un vieux magazine sur les genoux
j'écoute le buzz de l'énorme aimant
attirant et faisant tourner sur eux-mêmes
ces protons d'hydrogène
qui, autrefois, faisaient partie de moi

J'imagine cette poussière interstellaire intemporelle
ces restes d'étoiles et de galaxies
venus se poser dans son corps
à quelques mètres de moi, à plat sur la table d'examen

Je ne peux, à l'heure qu'il est, rien faire pour lui
réduite à l'attente, respirer, inspirer, expirer
immobile   
pendant que son univers intérieur tourne."
            Bonnie Salomon. Mon fils passe une IRM

Combien grande doit être notre peur de la maladie pour autoriser la médecine à nous fouiller de telle manière, avec quelle précision et si fréquemment. Pas un millimètre de notre être qui puisse échapper à l'inventaire de la RMN ou du Petscan, pas un orifice qui n'ait son endoscope, pas une addiction qui n'ait son test spécifique, pas une pensée qui ne soit localisable et interprétable par les neurosciences. Réaliser que toutes ces données recueillies, chiffrées, seront ensuite intégrées à de vastes banques de données - le big data - préfigure en quelque sorte la dispersion des cendres après une crémation, une dissolution de ce qu'on nomme l'intimité. La proximité physique du médecin qui dans son cabinet me palpe l'abdomen, ou du psychanalyste qui me palpe l'inconscient, ont quelque chose de rassurant: un être humain comme moi, ressentant les mêmes peurs et les mêmes émotions, m'approche en respectant ma frontière au monde constituée par mon enveloppe charnelle: passée cette limite, c'est chez moi. Mais confier l'état précis de ma prostate, de mon foie, de mes seins à quelqu'un que je n'aurai même pas vu, qui les scrutera avec une précision d'entomologiste, imaginera la vie et les pensées qui les sous-tendent, les émotions qu'elles suscitent, recèle quelque chose de profondément impudique et si communément accepté que je comprends le patient apeuré qui, sans aucune justification raisonnable sur le plan médical, refuse de se faire investiguer. 


Lu dans :
Bonnie Salomon. Mon fils a passé une RMN.  Hektoen International Newsletter. A journal of medical humanities. Poetry Automne 20016. L'auteur est médecin urgentiste au Northwestern Lake Forest Hospital, Illinois, États-Unis et conférencière en éthique médicale dans la région de Chicago.

dimanche, septembre 24, 2017

Lieux de pleine habitation

"Des lieux de pleine habitation
où se rencontrent ces moments vécus dont nous portons longtemps sur nous l'empreinte
ou cette ancienne chanson entendue avec des amis dans le bar de la plage
dans cette couleur du nuage au-dessus des toits après la fin de la moisson
dans ce repas partagé
dans la sensation de l'eau qui coule encore sur le corps longtemps après la pluie
dans ces fêtes populaires
dans ces langages particuliers qu'on ne parlait qu'ici
tous ces lieux où quelque chose a été vécu."
                Jean-Marc Besse.

Lu dans:
Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages. Extrait pp. 194,195

samedi, septembre 23, 2017

Sagesse de l'amphore

"Le cœur de la nuit cherche
un asile dans la lumière
chaque chose
se réfugie dans son contraire
c'est ainsi qu'existe ce qui existe

Si s'annulaient les oppositions
tout cesserait d'exister."
        R. Juarroz

Pour évoquer la vie et le jeu des contraires, rien ne vaut l'amphore dont la courbe est l'opposé exact de celle de son contenu. Imagine-t-on une cascade sans son rocher, la fraîcheur de l'oasis sans l'aridité du désert, la fragilité du coquelicot sans l'abondance du blé? Ma faiblesse se nourrit de ta force, et l'inverse.



Lu dans:
Roberto Juarroz. Quinzième poésie verticale. José Corti. Collection Ibériques. 2002. 89 pages

vendredi, septembre 22, 2017

Petits délits d'initiés

« Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela signifie quand on n'a plus où aller? »
La question que Marmeladov lui avait posée la veille lui revint tout à coup à l'esprit.
Car il faut que tout homme puisse aller quelque part."
                    Fiodor Dostoïevsk. Crime et châtiment 

Ce matin une minuscule araignée s'est vue emportée par le jet de ma douche. Je ne l'ai pas voulu, mais en fus indirectement responsable. Quand dans ma ville on "nettoie" le parc Maximilien de migrants soudanais  avec des comparses douteux, c'est tout pareil.


Lu dans:
Leïla Slimani. Chanson douce. Gallimard NRF. 2017. 230 pages . Exergue

jeudi, septembre 21, 2017

Régler la focale

"Voir le monde en un grain de sable
Un ciel en une fleur des champs,
Retenir l'infini dans la paume des mains
Et l'éternité dans une heure."
                William Blake

En photo on parle de profondeur de champ et de focale. Chaque objet, chaque personne sur lesquels se porte notre regard possède des épaisseurs différentes selon l'attention qu'on lui porte. Chaque patient est un roman, un pays, une légende à lui seul, enfouis dans le quotidien banal qui ne demandent qu'à se déployer si on leur laisse la place. Je suis entouré de gens exceptionnels qui l'ignorent eux-mêmes, et que notre regard illumine.

mercredi, septembre 20, 2017

Un métier sérieux

"Au-delà de l'apport primordial d'Orville et Wilbur Wright [concepteurs du premier avion qui ait volé, 1903, Dayton], ce qui me touche le plus est le temps qu'il leur a fallu pour être reconnus. Leurs travaux faisaient rire. Des citations d'époque se moquent de "ces deux illuminés qui voulaient développer un jouet sans aucune utilité, plutôt que de travailler dans un métier sérieux". Ils ont dû attendre leur tournée triomphale de 1908 en France pour devenir des héros aux États-Unis. (..) Le transport aérien moderne peut se résumer à l'apport de quelques pionniers qui ont ouvert les voies que l'industrie a développées plus tard: l'avion des frères Wright, la cabine pressurisée de mon grand-père et les vols longue distance de Charles Lindbergh et Jean Mermoz. Et maintenant on prend l'avion pour New York ou Singapour comme on monte dans un autobus... Arrivera-t-on à faire de même avec un avion de ligne solaire ? Je serais fou de répondre oui et idiot de répondre non. Nous n'avons pas la technologie pour transporter 200 passagers dans Solar Impulse, mais les frères Wright ne l'avaient pas non plus. Et pourtant c'est arrivé ! Il faut des explorateurs pour ouvrir la voie."
            Bertrand Piccard
 


 
Lu dans:
Bertrand Piccard, André Borschberg. Objectif Soleil: Deux hommes et un avion. L'aventure Solar Impulse. Stock. 2017. 364 pages. Extrait p. 298
Orville et Wilbur Wright https://fr.wikipedia.org/wiki/Orville_et_Wilbur_Wright

mardi, septembre 19, 2017

La boussole intérieure


"L''exploration n'est pas une action mais un état d'esprit face à la vie. C'est l'aiguille d'une boussole intérieure qui se met à indiquer systématiquement l'inconnu, ce qui n'a encore jamais été fait, ce qui est considéré comme impossible."
                 Bertrand Piccard.



Lu dans:
Bertrand Piccard, André Borschberg. Objectif Soleil: Deux hommes et un avion. L'aventure Solar Impulse. Stock. 2017. 364 pages. Extrait p. 14

dimanche, septembre 17, 2017

Libre échange

"Aussi sûrement que l'aiguille d'une boussole pointe vers le nord, le trajet des poubelles indique le sens de la domination: le faible recueille les restes du fort."
                                Pierre Rimbert

"Le commerce international n'échappe pas à la règle. Les États-Unis, qui achètent à la Chine des téléphones portables et du travail bon marché, lui revendent des ballots d'emballages défraîchis, des compressions de bouteilles en plastique, des chiffons et de la ferraille. Ces sous-produits de consommation destinés au recyclage représentent l'une des vitrines mondiales méconnues du made in USA: six des dix premières entreprises exportatrices américaines prospèrent dans ce secteur, qui a réalisé en 2016 un chiffre d'affaires de 5,6 milliards de dollars (4,8 milliards d'euros) rien qu'avec l'empire du Milieu. Et qui expédie sur les océans plus d'un million de conteneurs remplis de vieux papiers- le produit américain le plus exporté par ce mode de transport. Première importatrice mondiale, la Chine a pour sa part acheté pour 18 milliards de dollars de déchets l'année dernière, dont 7,3 millions de tonnes de plastique usagé. Lequel, une fois trié par des petites mains sous-payées, puis reconditionné, voguera à nouveau vers les supermarchés sous forme d'objets flambant neufs. Ces cargaisons de seconde main permettent aux compagnies maritimes de charger les porte-conteneurs qui, sinon, repartiraient à vide vers les ateliers du monde."
 
  
Lu dans:
Pierre Rimbert. Libre-échange des ordures. Le Monde diplomatique. Septembre 2017. Extrait. p 19
Top 100 importers and exporters. Journal of Commerce, vol. 18, n° 11, New York, 29 mai 2017.

vendredi, septembre 15, 2017

Proverbe anglais

"Chaque nuage a une doublure d'argent "
                ("Every cloud has a silver lining")
  

jeudi, septembre 14, 2017

Paradis lointain

"J’aimerais en être sûr : mon réveil entraîne bien de facto l’annulation du récital de chants liturgiques que dans mon rêve je devais donner ce soir à Acapulco ?"
                    Eric Chevillard. L'autofictif

Je réveillai un jour une vieille patiente endormie sur ses avants-bras dans sa chambre de clinique. Les cloches de la collégiale proche, un soleil frisant, une ambiance de dimanche matin et son rêve l'avaient emmenée loin dans son enfance. J'eus quelque remords à l'en avoir tirée. Elle pas. "C'était si beau que dès votre départ j'y retourne." Vers quel paradis, oubliant un court moment ses rhumatismes et son souffle court? Ce fut son secret, et mon imaginaire.
       
Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. http://autofictif.blogspot.be/ 3379

mercredi, septembre 13, 2017

Des sons qui deviennent paroles


"Me trouvant à l'hôpital de Bangor, dans le Maine, où j'étais hospitalisée, Jerry Wilson me mit entre les mains l'admirable plaque de malachite que j'avais marchandée à plusieurs reprises en 1983 et 1985 à New Delhi pour la lui offrir. Elle ne l'avait pas quitté depuis. Mais sans doute mes mains étaient faibles, ou moi-même un peu assoupie, car j'ai senti glisser quelque chose, un bruit léger, fatal, irréparable, qui me réveilla de mon sommeil. J'étais bouleversée d'avoir ainsi détruit à jamais cet objet qui avait tant compté pour nous, cette plaque de minéral au dessin parfait à peu près aussi antique que la terre. De quel dépôt cent fois millénaire était-elle venue pour nous attendre deux ans chez un bijoutier hindou, puis pour passer et repasser deux fois l'Atlantique, aux mains d'un ami qui n'avait peut-être plus longtemps à vivre ? De quel Himalaya, de quel Pamir? Mais le son même de sa fin avait été beau... Oui, me dit-il, la voix des choses.»
                   Marguerite Yourcenar. Exergue du recueil "La voix des choses".

Le tintement de la chute de la malachite devient signifiant pour Marguerite Yourcenar car il résonne en écho à sa propre vulnérabilité. Le minéral devient humain, le son devient mot: nos vies connaissent des instants irréparables. En irait-il de même de la communication humaine, quand noyés sous le flot des paroles celles-ci ne restent que des sons, ne rencontrant aucun écho dans nos vies quotidiennes? 

 

Lu dans:
Marguerite Yourcenar. La Voix des choses. © Jerry Wilson, 1987, pour les photographies. Éditions Gallimard. 1987. 104 pages.

mardi, septembre 12, 2017

Le coup de foudre, c'est vers la fin

 "J'ai été aimée."
            Maudie (film de Aisling Walsh, 2016)

Trois mots à peine audibles pour une une existence qui s'éteint dans la sérénité liée à une certitude: avoir été aimée. Une histoire sobre qui sonne juste, celle d'un coup de foudre à l'envers menant de l'ombre à la lumière, inversant le scénario cinématographique habituel de la passion amoureuse qui veut qu'à l'éblouissement des débuts succède inévitablement l'usure des jours.  On sort meilleur de la vision de Maudie, film intimiste à petit budget, qui nous décrit l'histoire d'amour improbable d'un couple dépareillé que tout sépare et que la vie commune fera se découvrir et aimer. Cela sonne juste, et reste présent longtemps après le générique final. Transcendée par l'interprétation inoubliable de Sally Hawkins dans le personnage de Maud Lewis, artiste peintre naïve déformée par l'arthrite, Maudie semble nous souffler une vérité méconnue: l'intensité d'un amour se mesure vers la fin et se moque de la perfection de la silhouette, ou de l'épiderme. C'est peu dire qu'on a apprécié. 
 

       
Lu dans:
Maudie. Film. Réalisation Aisling Walsh. 2016. Irlande/Canada. 1h 56 min. Avec Ethan Hawke, Sally Hawkins, Kari Matchett.

lundi, septembre 11, 2017

La boîte à clous


"L’argent hérité du père sera bientôt dépensé mais nous puiserons jusqu’à la fin de nos jours dans les petites boîtes de clous de sa caisse à outils."
            Eric Chevillard

Nous avons tous une boîte à outils quelque part, belle image de la transmission. Je garde précieusement, et l'utilise encore les jours de gel, un ancestral chargeur de batteries sans aucune sophistication récupéré au décès de nos parents, pièce éternelle car élémentaire. Sa simplicité d'utilisation, sa fiabilité quand les batteries sont à plat, sa modestie et son caractère hors d'âge constituent le plus beau souvenir des qualités que je garde des parents. Les transmettrai-je à mon tour?


Lu dans :
Eric Chevillard. L'autofictif. http://autofictif.blogspot.be/ 3397

samedi, septembre 09, 2017

Nouvelles idées, vieilles croyances


"Une pensée me console: ce ne sont pas les vendeurs de bougies qui ont inventé l'ampoule électrique."
                Bertrand Piccard.

Découragé par la frilosité des grands avionneurs Boeing, Airbus, Pilatus à s'engager dans l'aventure du Solar Impulse, premier avion solaire à avoir bouclé un tour du monde, son initiateur Bertrand Piccard se souvient avec humour que son  "Auguste" grand-père n'avait pas fait construire la cabine pressurisée de son invention par le biais de l'industrie aéronautique, mais... par un fabriquant de cuves de bière en aluminium. Il faut préciser que l'histoire s'est passée en Belgique, et que personne d'autre n'avait accepté de cautionner ce qui était considéré comme un suicide programmé. "Un spécialiste sait construire ce qu'il a appris à construire, pas autre chose. Pourquoi s'acharner à faire produire au monde de l'aviation un engin solaire qui ait l'envergure d'un jumbo-jet et le poids d'une voiture? L'innovation ne consiste pas à avoir de nouvelles idées, mais plutôt à se débarrasser de vieilles croyances. A nous donc d'agir." Ce récit tonique, écrit à quatre mains par les deux copilotes du Solar Impulse, nous incite à réactiver la petite flamme de projets qui brûlent en nous et ne demandent qu'à s'épanouir. 

Lu dans:
Bertrand Piccard, André Borschberg. Objectif Soleil: Deux hommes et un avion. L'aventure Solar Impulse. Stock. 2017. 364 pages. Extraits pp. 14, 29

vendredi, septembre 08, 2017

Signes de départ

"Le troupeau émerge des nuages bas. C'est une bannière dépenaillée d'oiseaux, montant et descendant, s'écartant, se rapprochant, avançant tout de même, sous le vent qui lutte amoureusement avec chaque aile vanneuse.
Quand le troupeau n'est plus qu'une tache confuse tout là-haut, j'entends sonner le clairon des funérailles de l'été."
             Aldo Léopold.


Ce matin soudain on change le décor, on sort la petite laine pour le café, on éloigne la nuit à la lampe, de la rue monte une rumeur qu'on avait oubliée. L'air ambiant redevient agité, la ville s'ébroue comme un soir de dimanche sans voiture. L'été prend congé et s'en va. 

 
Lu dans:
Aldo Leopold. Almanach d'un comté des sables. Traduit de l'américain par Anna Gibson. Flammarion. 2000. 290 pages. Publié à titre posthume. Extrait p. 94.

mercredi, septembre 06, 2017

Faire place

 « Je suis trop remplie du passé, il n’y a plus de place. "
                        Jane Birkin, citant un personnage de son film Boxes

Un jour on perd sa première dent de lait. On devrait se désencombrer d'un passé trop lourd de la même manière, confiant dans la petite souris du matin qui troque la dent détachée pour une friandise, et dans l'attente d'une nouvelle pousse plus vigoureuse. 


Lu dans:
Jane Birkin, interrogée par Julie Huon. Je me croyais sans intérêt. Le Soir. 23 août 2017

La pupille déshabitée


"Que ferais-je dans ce monde sans visage     sans questions
où un être ne dure qu'un instant
où chaque instant verse dans le vide
dans l'oubli d'avoir été."
        Samuel Beckett (1906-1989)

Étrange métier, mais est-ce un métier? En trois mois, accompagner la disparition d'une dizaine de patients, repus d'années mais bien vivants jusqu'au dernier jour. La plupart connus depuis quarante ans, dans la force de l'âge, laborieux, vigoureux comme cet éboueur qui racontait comment il rentrait surprendre son épouse pour un hommage à dix heures du matin  prétextant qu'il avait oublié ses clés, ou celui qui rentrait de son horaire de nuit dans le lit chaud sans toucher au petit-déjeuner, ou celle qui racontait comment on faisait l'amour dans un cercueil, ou celui qui se cuisinait une omelette au lard de 24 œufs. Les vieux n'ont pas toujours été vieux, et j'aime lire dans leurs vieilles pupilles de plus corses histoires que tous les Goncourt et Renaudot réunis. Et soudain, la pupille s'éteint, irrémédiablement. Un court instant on tente de croire à un au-delà meilleur, mais qu'il est dur à imaginer quand s'éteint soudain la lumière du regard de celui avec qui furent partagés polissonneries, rêves et misères. Quand vous trouverez demain votre médecin un peu moins drôle que de coutume, un peu moins à l'écoute, le diagnostic un peu moins sûr, ayant un peu moins le cœur à l'ouvrage, avant d'en changer demandez-vous s'il vous est déjà arrivé de perdre dix amis depuis le mois de juin. Et ce que cela vous ferait.

lundi, septembre 04, 2017

Septembre clair

"L'herbe n'a plus de couleurs
Le soleil blond de paille mûre
Le bleu du ciel presque cristal
La clarté vive de septembre
La chaleur douce dans la brise

Habiter le même matin
Respirer la même lumière
Partager le même chemin
Dans le même automne clair

Il ne faut pas demander trop
Juste un jour de douceur d'automne
et la lumière tellement belle
qui nous éclairera tous deux
jusqu'au coucher du soleil."
        Claude Roy. Septembre Clair. Belle-Île-en-Mer, 7 septembre 1989 


Jamais la fin d'été n'avait paru si belle, les vignes de l'année auront de beaux raisins... Septembre concentre les couleurs et les sentiments contraires, le pressenti que quelque chose va se terminer, qu'on aimerait voir durer juste un moment encore. Septembre est un mois de vendanges, avant la longue fermentation dans les cuves, les barriques et les caves. Caprins et bovins descendent en carillonnant des hauts alpages, et nous sortons les petites laines. Septembre est un mois de douceur. 
       
Lu dans :
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987-1989. NRF Gallimard.  378 pages. Extrait pp.251,252.

dimanche, septembre 03, 2017

L'inconnu du grenier

"Ce matin même, en venant à notre rendez-vous, j’ai lu dans le New York ­Times l’histoire d’une femme qui a découvert qu’un inconnu total, un étrange intrus, vivait dans son grenier à son insu."
            Don DeLillo.


Fait divers étrange, narré de manière prémonitoire par Don DeLillo dans son roman Body Art. Depuis, je ne pénètre plus dans les pièces de ma maison de la même manière, bureau, cave, chambre à coucher, sait-on jamais? Sans parler des intrus que nous portons en nous à notre insu: une tumeur silencieuse, un souvenir enfoui qui ne demande qu'à remonter à la surface précipitant notre existence paisible, la part d'ombre de notre personnalité prête à envahir l'espace au gré des circonstances, le coléreux, le médisant, l'envieux que nous pensions avoir terrassé au prix d'efforts et de résolutions répétées. Et pourtant.. si la saveur d'une vie tenait à cet inconnu total prêt à nous surprendre, pour le pire mais aussi pour le meilleur? Demain pourrait être le début du meilleur de notre vie, si nous lui laissons la place. Hier sur le mur de son école, un élève a écrit "Que la curiosité soit avec toi." Une bien belle résolution pour une rentrée scolaire.

Lu dans:
Don DeLillo: je suis prêt à disparaître. Florence Noiville. Le Monde des Livres. 30 août 2017.  

samedi, septembre 02, 2017

Semer l'avenir

"Quand le vent tourne, certains construisent des murs, d'autres des moulins à vent."
                    Valéria Luiselli.

Les chiffres qui effraient les uns stimulent les autres: notre commune (Anderlecht) a vu sa population croître de 15.000 habitants en quatre ans, et se trouve au huitième rang des plus jeunes du pays, multiculturelle, multilingue, économiquement défavorisée. Sur le plateau du Vlasendael tourne le seul moulin bruxellois en activité, le Luizenmolen. Vue sur les ailes qui tournent au vent et broient les grains mêlés (l'image est belle n'est-ce pas), naît ce matin une école chère au coeur d'une équipe enthousiaste qui porte le projet depuis plusieurs années. Longue vie au Lysem - Lycée Soeur Emmanuelle et ses semences d'avenir. Mes proches auront compris le petit clin d'oeil admiratif à mon épouse


Lu dans:
Valéria LUISELLI. L'histoire de mes dents. Traduit de l'anglais par Nicolas Richard. L'Olivier. 2017. 192 pages.
Lysem (Lycée Soeur Emmanuelle) http://www.lysem.be/

vendredi, septembre 01, 2017

L'apprentissage du bonheur, et vive-versa

« Je vous aime
vous qui partez avec pour bannière le vent
comme on respire
vous êtes le premier poème. »
            Nadia Tuéni

Une pensée pour tous nos petits lâchés une première fois dans les cours d'école, dans ces classes sentant le propre et la peinture fraîche. L'image de notre petite Cécilia, découvrant la joie de rouler en équilibre seule sur son vélo, dans la beauté infinie du Salar (le "Désert de sel" bolivien) m'accompagne: tout apprentissage est un bonheur pur.

vendredi, juillet 28, 2017

Le temps long

"Le mauvais temps, c’est trop longtemps le même temps."
         Etienne Ernoux, agriculteur

Il y a de l'Ecclesiaste là-dedans, "un temps pour naître, un temps pour mourir, un pour œuvrer, un pour se reposer." La Bible fut écrite par des gens de la terre et des champs.
Le moment paraît venu de prendre quelque temps pour lire plutôt que d'écrire, de flâner plutôt que se presser.
On se retrouve en septembre, avec bonheur.


Lu dans:
Bernard Padoan. Jamais contents de la météo, les agriculteurs? Le Soir 28 juillet 2017. page 12.

jeudi, juillet 27, 2017

La force du levant

"Je montais sur le mont Épomée de l'île d'Ischia la nuit pour assister à la naissance du jour. Sur le sommet, se trouve une petite terrasse de tuf creusé, un endroit pour se tenir accroupi et attendre. La première clarté fendait la nuit derrière le Vésuve, puis le soleil dépassait la bosse du volcan et éclairait la mer. Depuis lors, j'ai l'impression qu'une énergie naissante se dégage avec plus de force au levant qu'au couchant. Je m'explique cet effet par l'effort d'ascension du soleil au milieu du ciel. En descente, en revanche, l'effet est celui d'une énergie épuisée, en chute libre. Mon ami alpiniste Romano Benet a l'habitude de dire que même les pierres savent aller en descente. "
                    Erri de Luca

A longueur de temps, nous transformons le réel en un récit dont nous occupons le centre. Que le soleil se meuve autour d'une terrasse en tuf qui nous sert d'abri, qu'il ait une vigueur insoupçonnée le matin et marque de la fatigue le soir venu, que la pluie soit triste, la lune pensive et le vent capricieux piétine allégrement la plus élémentaire objectivité et la capacité de raisonnement dont on a dit qu'elle est le propre de l'homme. Sommes-nous moins humains pour autant, pas sûr. Placé dans un contexte donné, traversé par ses questions, ses craintes, ses attentes, l'homme n'a de cesse de tromper la raison avec laquelle il cohabite pour convoler avec son éternel compagnon le rêve. Et comme l'écrivait joliment Anne Dufourmantelle, "ce que peut le rêve est immense: réparer, se remémorer, prophétiser, écouter, terroriser, apaiser, libérer, dévoiler et nous permettre d'oublier." 

Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.178
Anne Dufourmantelle, théologienne, philosophe et psychanalyste est décédée la semaine passée en tentant de sauver ses enfants de la noyade. 

Un amour à l'imparfait

"Si vous n’aimez pas vos imperfections, quelqu’un les aimera pour vous."
                    Sagesse des publicitaires. Message d'accroche du site de rencontre Meetic

Mettre des années à découvrir une vérité occultée: notre imperfection est indispensable pour être aimé. On peut éprouver de l'admiration pour un homme parfait, - encore faut-il que cela se trouve ou existe - , mais comment vivre avec lui une relation amoureuse dans laquelle les manques communiquent et se complètent? Ma route a croisé un moment celle d'un couple atypique, patients fidèles que j'aimais beaucoup. Elle était bossue, il était borgne, étiqueté simplet à l'école. Ils m'ont beaucoup appris sur l'amour humain. Pour aimer quelqu'un ne faut-il pas avoir quelque chose à lui apporter, le partage équitable des manques fait les belles paires. L'occasion est belle de vous faire découvrir le chant "La beauté du geste" de Gérald Dalmas: 

Je me demande parfois à quoi je ressemble
A quoi je ressemble sans mon masque
Combien je mesure quand je suis pas à genoux
Ce que j’aurai pu faire du temps qui passe
Avant je faisais plus jeune que mon âge
Mais le passé m’a rattrapé
Maintenant je suis raccord c’est dommage
Tout cassé, tout froissé
Tout froissé

Je ne cherche plus la beauté du geste
Plus d’absolu, plus de noblesse
Je suis bien largué, je suis bien à l’ouest
T’es la seule chance qui me reste (..)
Si tu pouvais remplir un jour
Ce manque chevillé au corps que je trimballe depuis toujours

Quand j’en peux plus je m’assied sur un banc
Je regarde ces gens, ces gens qui assurent
C’est vrai qu’ils sont beaux mais c’est gênant
Ils ont les dents longues et le regard dur
Des peintures
        La beauté du geste" par Gérald De Palmas

mercredi, juillet 26, 2017

Comme une ombre sur un mur

"Quand viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres n'en seront pas moins verts qu'au printemps dernier.
La réalité n'a pas besoin de moi."
                              Fernando Pessoa 

Pessoa livre ici une vision embellie du sempiternel "nul n'est irremplaçable", que je commence parfois à considérer comme la plus stupide des sentences, niant toute responsabilité individuelle de l'humain sur la maison Terre et sur sa communauté de vie. L'absence qui succède à la vie peut se révéler présence, comme en musique ou dans un dialogue le silence intérieur laisse en nous la place pour la voix de l'autre. Nul n'est irresponsable de l'empreinte positive ou négative de son passage sur terre, si minime fut-elle. L'artiste Claudio Parmiggiani a illustré ceci dans sa Delocazione réalisée à Modène en 1970, quand il décida d'exposer dans une pièce qui servait de réserve au musée. En déplaçant les objets posés contre les murs (caisses, échelle), Parmiggiani aperçut les traces laissées par les objets qu'il manipulait. Remettant tout en place, il fit brûler des pneus dans la pièce, puis, la fumée étant dissipée, la vida: ne restaient alors sur les murs que les empreintes des objets, laissées par la fumée, traduction et recomposition active des empreintes de la poussière. Il s'agissait, selon l'artiste, d'exposer « des espaces nus, dépouillés, où la seule présence était l'absence, l'empreinte sur les murs de tout ce qui était passé là, les ombres des choses et des gens que ces lieux avaient abritées». Le temps, les lieux et les personnes que nous avons quittés survivront sans nous, mais pas à l'identique comme en témoignent les ombres sur les murs. Disparus, nous demeurons responsables de la qualité de leur survivance, d'infimes bonheurs ou d'un infini malheur. Notre vie en poussière nous prolonge sur les murs de leurs existences.   


Lu dans:
Claudio Parmiggiani, cité par Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages. Extrait p.126

mardi, juillet 25, 2017

Assise debout

"Venez dans nos nuages    disent les oiseaux
qui prêchent pour leur chapelle
et proposent à nos pesanteurs des légèretés nouvelles.
Osez marcher sur le vent
nier les évidences
crier des insolences.
Et nous         nous allions
comme de gros oiseaux de basse-cour."
                                  André SCHMITZ  

Combien mesure-t-on quand on n'est pas à genoux? A genoux devant la vie qui passe, et un quotidien qui nous englue. Un ami cher quitte ce lundi Bruxelles pour Vezelay par BlaBlaCar, d'où il poursuit sa route pour Assise sac au dos. Quand on a déjà parcouru trois-quart de siècle, 1200 kilomètres à pied ont une saveur particulière. Modeste, il semble se justifier en suggérant qu'Il est des périodes de la vie où si on n'y prend garde on s'assoupit, et de plus en plus tôt chaque année qui passe. Notre ami emporte une liseuse: sait-on jamais en cas d'insomnie..
  

dimanche, juillet 23, 2017

Beau comme de l'Angelus Silesius

"De la plante je dis     "c’est une plante"
de moi je dis     "c’est moi"
et je ne dis rien de plus
qu’y a-t-il à dire de plus  ?
            Fernando Pessoa. Poèmes païens.

Pendant de longues semaines de reconstruction personnelle après une chute qui l'a cassé, Sylvain Tesson parcourt les chemins noirs de l'Hexagone, tentant de "déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs. Jusqu’ici, j’avais appris à faire de la nature et des êtres une page où noter les impressions. Il m’était urgent à présent d’apprendre à jouir du soleil sans convoquer de Staël, du vent sans réciter Hölderlin et du vin frais sans voir Falstaff clapoter au fond du verre. Bref, à vivre comme un de ces chiens: ils goûtent la paix, langue pendante, donnant l’impression qu’ils vont avaler le ciel, la forêt ou la mer et même le soir qui tombe. Bien entendu, l’entreprise était vouée à l’échec. Un Européen ne se refait pas."

Ce regard épuré sur les choses et les gens est une invitation que l'on peut reprendre comme leçon de sagesse. Tu t'appelles comment? et tu vas où? Regarder celui qu'on croise comme on s'émerveille de la transparence de l'eau qui coule à la fontaine, sans tenter de tout percer, de tout comprendre, de cerner ce qui nous unit et nous divise pour simplement se réjouir qu'il soit là, est un art de vivre.


Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. Éditions Gallimard. 2016. 144 pages 

samedi, juillet 22, 2017

Pause


"Le soleil tapait
j’ai enlevé mon tee-shirt mes chaussures mes chaussettes
et j’ai posé sur ma tête ce chapeau ridicule de coupeur de coton
l’herbe sentait bon l’herbe
des fourmis couraient sur les dalles chaudes
j’ai attrapé un livre
et je me suis couché sur la pelouse
un bourdon s’est envolé
et l'herbe a écrit sur mon dos ."
    Thomas Vinau


Lu dans:
Thomas Vinau. Juste après la pluie. Alma éditeur.  2014 . 280 pages 

vendredi, juillet 21, 2017

Au pays vacances

"La saveur amère des huitres fraîches qu'on vient de tirer de l'eau
les invasions de termites au début du mois de mai
la cacophonie des grenouilles des marais en été
les grillons toute la journée        les criquets pendant la nuit
les averses éclairs de fin juillet     cinq minutes de pluie diluviennes
la guirlande des petites barques dans la baie
la minuscule constellation de leurs phares     brillant comme des lampions de Noël à l'horizon  Et l'étrange lueur verte     d'un éclat presque surnaturel     émanant des cyprès à l'heure du crépuscule."
            Tom Cooper

C'est un pays de nulle part, nommé vacances. Espace imaginaire et mythique, entre une journée à Pairi Daiza et un mois en Namibie, nos rêves n'ont pour frontière que nos moyens. On s'y reconstruit, déposant les contingences à la consigne, et François Pignon devient Robinson pour  une période de temps qu'on s'achète. Pas tous, ou pas cette année. Aujourd'hui, pas un seul des patients examinés n'avait de projet de vacances, sauf un qui emmènera les gosses demain à Bruxelles les Bains. Et on s'interroge: soit les gens n'ont pas tous les mêmes rêves, soit ces rêves sont mal répartis.


Lu dans:
Tom COOPER. Les maraudeurs. Traduit de l'anglais par Pierre Demarty. Albin Michel. 2016. 398 pages. Extrait p. 392

mercredi, juillet 19, 2017

Aube, aurore et crépuscule

"Où cours-tu , Aurore ?     Reste, si mince et bouleversante lueur
l'heure que je préfère 
où le monde s'apprête à être le plus pur     où l'air est le plus frais
où l'oiseau tire de son gosier     le chant le plus liquide et le plus miraculeux
où la feuille de l'arbre retombe dans la première pâleur 
couverte de la rosée que l'air mystérieusement pleure."
                        Pascal QUIGNARD

L’aurore, cette lueur fugace, brillante et rosée qui annonce le lever du soleil, court intervalle durant lequel le jour semble se ramasser comme un chat juste avant qu'il saute. Comme si toute notre vie se jouait dans les interstices, se chargeant d'une densité particulière  entre le jour et la nuit, entre deux saisons, entre deux anniversaires, entre deux phases de l'existence. Le temps se suspend, on retient son souffle, présumant qu'un instant plus tard on sera dans tout autre chose, d'inconnu mais qu'on aspire à découvrir.  L'aurore succède à l'aube,  première lueur du soleil qui blanchit l’horizon et annonce qu'aucune nuit n'est sans fin. Son frère jumeau le crépuscule rappelle discrètement qu'aucune vie n'est sans fin.  

Lu dans :
Pascal QUIGNARD. Une journée de bonheur.  Arléa poche. 2017. 142 pages

Saveurs du jour

"Souvent j’ai l’impression d’être un sachet de thé dans l’eau tiède du monde
mais parfois me rattrape
la sensation violente d’être une goutte d’eau saturée de saveurs dans une boîte de thé."
            Thomas Vineau


Lu dans:
Thomas Vinau. Juste après la pluie. Alma Editeur. 2014. 282 pages.

mardi, juillet 18, 2017

Le prix de l'usure

"Victor, descendant des Cosaques de l'Oural, à qui nous louons un side-car Oural  et signalons que le réservoir fuit et que manquent les freins, explique d'une voix très douce: «Chaque moto a sa vie propre ... »
            Sylvain Tesson

Il faudrait entamer les études de médecine par un stage de mécanique moto. J'ai relu hier quelques passages du mécanicien philosophe Matthew Crawford et son éloge du carburateur, qui m'a initié à une approche anthropomorphique de ma vieille moto Honda les jours où elle rechigne à la tâche. Comme la moto, chaque humain a sa vie propre, justifiant tant de misères apparues au fil du temps et qui ne relèvent guère d'un atavisme familial ou d'une hérédité faible. Chaque journée, avec son stress, sa fatigue, ses addictions, ses petits traumatismes crée l'usure de l'ensemble et prépare les points de ruptures futurs. Il semble vain de s'en lamenter, mieux vaut le considérer comme le prix payé pour vivre. 
 

Lu dans:
Sylvain Tesson. Géographie de l'instant. Pocket.15645. Editions des Equateurs. 407 pages.  Extrait p.71
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages.

dimanche, juillet 16, 2017

Rayon passeur

"Entre le mur et le volet
l’immensité         d'un rayon."
        Thomas Vinau.

On imagine, allongé contre ce mur, un désespéré guettant le volet clos dans l'obscurité. Et soudain l'inattendu rayon de soleil, dans lequel se réverbère la poussière du quotidien, soucis, peurs, découragement, douleur. Cette poussière danse, et l'obscur recule, rien n'a changé mais tout est différent. N'être que ce fugace rayon de lumière me satisfait pleinement, les jours où mon intelligence peine à donner du sens à mon passage sur terre. Surgit un souvenir ancien: une patiente émaciée revint un jour chez elle après une pénible hospitalisation, entre mort et vie. Une orchidée dont la tige s'était brisée avait miraculeusement survécu grâce à un minuscule cordon non-rompu par lequel la sève était passée. La vie regorge de symboles qui nous portent.  Comme me l'écrit un ami cher ce matin
"le vide fait le plein,
l'ombre, la lumière,
le désespoir attend l'amour..."

Lu dans:
Thomas Vinau. Juste après la pluie. Alma Editeur. 2014. 282 pages.

Sagesse du Dombass

 "Que sais-tu du soleil si tu n'as pas été à la mine?"
            Sagesse d'un mineur du Dombass.



Lu dans :
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.30

vendredi, juillet 14, 2017

Sagesse de Liu Xiabo

"Même si je suis réduit en poudre, j’utiliserai mes cendres pour t’étreindre".
            Liu Xiaobo

Mort en détention, Liu Xiaobo (prix Nobel de la Paix 2010) n'aura pas eu l'occasion d'étreindre son épouse la poétesse Liu Xia une dernière fois, elle-même gardée en résidence surveillée à Pékin depuis le lendemain de l'arrestation de son mari. Victime de délit d'opinion, il écrit n'avoir "ni ennemis ni haine" dans un texte lu lors de la cérémonie du Nobel.


Lu dans:
Véronique Kiesel. Lio Xiabo, esprit libre, mort détenu. Le Soir 14 juillet 2017. Extrait p.9

mardi, juillet 11, 2017

Belzec

"  Maman, pourtant j'étais sage !
                    Noir ! Noir ! "
                               Paroles d'un enfant enfermé dans la chambre à gaz de Belzec en 1942, selon le témoignage de Rudolf Reder, seul prisonnier survivant.

Il m'arrive d'imaginer ce que deviendront ces gosses de partout examinés en consultation. Ce soir j'essaie de deviner à qui aurait pu ressembler cet enfant gazé en 1942, mort étonné.


       
Lu dans:
Rudolf Reder. "Belzec ". 1946.​ Repris par Jerzy Ficowski Déchiffrer les cendres, poèmes, traduits du polonais par Jacques Burko, Postface Anne Kamienska, suivi de Photographies des lieux, par Marc Sagnol. Éditions Est Ouest internationales, 2005.

Que la vague m'emporte

"Je suis né sous de bons auspices. Ma mère la Lune pour sa lumière, mon père le Soleil pour sa chaleur, et la Terre pour son jardin immense."
                    Visages, villages. Sagesse du vieil ermite poète

On a apprécié le dernier film d'Agnès Varda, fruit de l'amitié entre une très vieille grande dame et un street-artist de cinquante ans son cadet. On s'est laissé surprendre par ces visages de rencontre à-travers la France profonde, par le déroulé des photos géantes d'inconnus sur les endroits les plus improbables, femmes de dockers en immensément haut sur les containers du Havre, pieds dodus de la réalisatrice sur les wagons citernes sillonnant l'hexagone, femme de mineur sur la dernière maison occupée d'un coron du Nord. Collages éphémères, que la marée emporte comme Guy Bourdin dont la position du corps épouse les formes d’un blockhaus comme dans un berceau, photo disparue à l'aube dans les vagues de la mer du Nord. "Nous disparaîtrons tous, et même nos photos peu de temps après nous. Mais quel beau moment!" 
Que retenir encore, si ce n'est la fierté de ce vieux marginal vivant au fond d’une campagne perdue et qui s’est construit avec des matériaux de récupération une demeure onirique à la croisée de la terre et du ciel, pleine de couleurs joyeuses et de sons cristallins. Il vit du minimex, n'a que cinq dents, mais "trouve qu'il s'en sort bien". On a le confort qu'on se construit dans la tête et d'aucuns vivent la vie de palace dans un salon récupéré à la décharge. Villageois du Sud, dockers du Havre, ouvriers, paysans, postiers ont ainsi les honneurs de la transfiguration ludique et artistique, un surréalisme réjouissant irriguant ce film interpellant qui nous laisse ce goût subtil qu'a le bonheur quand il est simple.


Lu dans:
Agnès Varda et JR. Visages, villages. France 2016. Musique : Matthieu Chedid. 2017.

dimanche, juillet 09, 2017

Tout doucement sans penser à demain

"Dis, quand tu seras bien vieux, bien lisse, peut-être enfin sage
te souviendras-tu parfois de nous    de ce que signifiait vivre dangereusement
de consumer nos vies         comme brûle un encens
de languir aux jours lointains     qu'on ne pourra atteindre
de bénir chaque jour l'instant présent        le merveilleux présent
et de moi te savourant toi        tout toi    rien que toi    
Imagines-tu que je pourrais te quitter ainsi     sans un adieu
sans lever nos verres
à toutes ces choses que tu dis perdues
et dont je ferais partie     je ne peux le croire.  "
            adapté de Lost on You      

Texte âpre, superbement interprété en duo par deux sœurs qu'on a connue bébés, calées en équilibre précaire sur le toit de leur maison, d'une spontanéité et d'une fraîcheur appréciées par les temps qui courent. Le clip officiel de la chanson, à l'esthétisme léché, d'un érotisme triste véritable vaccin contre l'amour, en deviendrait pâle.


Lu dans:
Laura Pergolizzi. Lost on you. Interprétation LP (2016).

Découvrir:
https://www.facebook.com/BlacMed/videos/459716207695562/ 
https://www.youtube.com/watch?v=hn3wJ1_1Zsg

vendredi, juillet 07, 2017

Goupil en disgrâce

"En floréal de l’an II [de la Révolution française], un perroquet fut même condamné à la guillotine pour s’être obstiné à chanter « Vive le Roi ! »
                Chronique révolutionnaire  

Si on ne tranche plus aujourd'hui les perroquets politiquement incorrects, l'élimination des "malfaisants et nuisibles" demeure la règle. Gaffe à ne pas figurer soi-même un jour dans la liste des insectes rongeurs et piqueurs à la mine douteuse, de l'innocente souris disputant sa croûte de fromage à l'homme, de ces innombrables "animaux prédateurs nuisibles à la chasse", du renard qui mange les poules que vous engraissez pour les cuire au pot. La malfaisance ne serait-elle qu'un partage inégal d'un territoire au mauvais endroit, au mauvais moment? Un prédateur grugé est impitoyable pour celui qui le vole.

Lu dans:
William Bourton. Quand les animaux passaient en procès. Le Soir 7 juillet 17. Extrait p.18

Road movie

"Hamlet descendant
à moto
une route obscure
porte un blouson
cuir noir et bottes
il n'a nulle part
où aller
et va rouler
toute la nuit."
      Richard Brautigan

Faute de destination il va errer toute la nuit sur Internet. Hier il a eu quarante ans, est-ce un hasard si l'expression "mise en quarantaine" signifie isolement? A une autre époque, il aurait pris un bateau avec de vrais voyageurs qui allaient loin, ou qui partaient sac au dos sur la route en terre, puis envoyaient de l'argent de là-bas, pas des cartes postales. Bien peu revenaient, mais c'était la vraie vie. Sa vie à lui, d'aujourd'hui, l'ennuie, sa femme l'ennuie, son boulot aussi. Il dit que son existence s'écoule dans le sable, et que le sable reste sec: il vit à l'oeil. S'il était un road movie, ce serait le ring de Charleroi parcouru durant des heures en tournant en rond, n'arrêtant que pour l'essence. Parfois la vie est trop grande pour ceux qui n'ont pas de mode d'emploi. 

Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait pp. 30-31
Trad. de : Hamlet on a motorcycle / coming down a dark road. He is wearing / a black leather jacket and boots. / l have nowhere to go. / l will ride all night. /

jeudi, juillet 06, 2017

Cuzco

"Dans Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankélévitch nous exhortait à nous maintenir « en équilibre à la fine pointe de l'instant ». Jamais ailleurs que sur une paroi de montagne, au sommet d'une « fine pointe » de granit ou de calcaire, j'atteins à ce point le sentiment d'habiter pleinement le temps. Là-haut, on ne fait que passer. On ne devrait pas se trouver là, on n'y restera pas, on n'y retournera jamais. Il est déjà temps de partir alors qu'on voudrait demeurer toute sa vie au sommet et qu'il fut difficile d'y parvenir. "
                Vladimir Jankélévitch, cité par Sylvain Tesson

Moment d'émotion cet après-midi. Nous conduisons à Bruxelles National  nos enfants Laurence et Pascal, et leurs quatre petits avec six vélos, trois tentes et les bagages pour un périple de six mois en Amérique du Sud. Dans la nuit calme de mon bureau, j'entends passer les avions et imagine la petite famille en vol vers Cuzco dans la cordillère des Andes où ils atterriront demain à 3500 mètres d'altitude. Les sentiments qui nous habitent en pareil moment sont contrastés, tant peut arriver, et c'est précisément pour cela qu'ils partent. Nous les interrogions hier sur le sens de pareille aventure, le moteur intime qui motive une telle préparation, de tels renoncements, une telle cassure avec un quotidien rassurant. "Pour vivre le moment exaltant et unique où la route se déroule devant nous le matin, soleil en face, chaque matin différent durant une longue période, sans préjuger de ce que nous verrons le soir. Et pour faire découvrir ce sentiment à nos enfants. " On rejoint Jankélévitch et son exhortation à vivre en équilibre à la fine pointe de l'instant, d'habiter pleinement le temps qui nous est alloué. Nos enfants nous confrontent à nos propres trajectoires, - qu'avons-nous fait de nos vingt ans? - , à notre capacité d'encore oser vivre l'inattendu, le projet fou qui nécessiterait de quitter nos sentiers balisés. Nourri au sens du devoir, du travail quotidien à réaliser le mieux possible, je me vois soudain confronté à une existence ayant déroulé les journées éreintantes, succession de tâches à accomplir en toute conscience professionnelle et orientées vers autrui en s'oubliant soi-même. Ce modèle a vécu. Comme le glisse mon fils dans la voiture vers Zaventem, "nous sommes tous imprégnés de notre époque", et jamais autant que ces derniers mois je n'aurai ressenti cette imperceptible mais inéluctable modification des cadres. Ce que j'imaginais être le monde n'était qu'un monde, qui s'endort doucement. Bonne route les petits, et prenez soin de vous. 
 

 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait pp.103,104

mercredi, juillet 05, 2017

Skotzel

 "Une vieille légende yiddish raconte avec esprit qu’un jour les femmes, fatiguées des injustices dont elles étaient victimes et en quête d’émancipation, décidèrent d’envoyer l’une d’entre elles plaider leur cause auprès de l’Eternel. Elles choisirent la plus érudite et la plus éloquente de toutes les femmes, une dénommée Skotzel, et lui demandèrent d’être leur avocate auprès du Tout-Puissant. Puis elles grimpèrent sur les épaules l’une de l’autre et placèrent Skotzel tout en haut de cette pyramide humaine pour tenter d’atteindre le ciel. Malheureusement, au bas de l’édifice, l’une d’entre elles trébucha et entraîna toutes les femmes dans sa chute. Une fois relevées, elles découvrirent avec stupeur que Skotzel avait disparu."
           Sagesse yiddish

La légende est belle. Nos qualités n'ont de sens qu'en lien avec celles de nos semblables, fussent-ils les plus faibles. Simone Veil, qui  fut tout à la fois la plus érudite et la plus éloquente, était aussi le symbole de la plus faible, tout au bas de la pyramide humaine. Elle sera inhumée ce jour au cimetière de Montparnasse auprès de son époux, simple humaine rejoignant la terre nourricière. En yiddish, un homme exemplaire, capable de guider et d’inspirer sa génération, est appelé un mensch. On ne connaît pas le féminin de ce terme. Mais comme l'écrit joliment Delphine Horvilleur, on peut aujourd'hui deviner à qui il ressemble.


Lu dans:
Delphine Horvilleur. Simone Veil, notre mensch. Le Monde 5 juillet 2017.  D. Horvilleur est rabbin au sein du Mouvement juif libéral de France.

mardi, juillet 04, 2017

"Quelques gouttes de rosée sur une toile d'araignée, et voilà une rivière de diamants. Le soleil paraît, et tout sombre."
        Jules Renard. Journal

lundi, juillet 03, 2017

Projets désespérément rêvés

"VLADIMIR : Alors, on y va ?
ESTRAGON : Allons-y.
(Ils ne bougent pas.)
RIDEAU ."
        Samuel Beckett. En attendant Godot.

Dans l'attente de vivre, la vie passe. Comme cet homme presque vieux, seul dans une roulotte après l'incendie de sa maison, qui a commandé des bottes. Elles tardent à arriver. En attendant, il se promène avec deux bottes de pied gauche. Se pourrait-il que l'espérance soit l'autre mot pour la résignation?



 
Lu dans:
Samuel Beckett. En attendant Godot. Les Editions de Minuit. 1952. 132 pages. Extrait p. 75
Henning Mankell. Les bottes suédoises. Le Seuil. Points. 2017. 384 pages. Extrait p. 200

samedi, juillet 01, 2017

La patte manquante

"Un petit chien boitait tantôt sur un trottoir du boulevard Saint-Germain. Il lui manquait une patte arrière et c'était grande pitié de le voir sautiller derrière ses maîtres. Il avançait courageusement. Soudain, un groupe de gens s'arrête et regarde le chien. Ils sont trois ou quatre à rigoler affreusement. Ils pointent la bête du doigt, ils se moquent, prennent des photos. Je les aurais jetés."
            Sylvain Tesson

Il nous manque à tous une patte, mais pas toujours la même. Pour les uns visible, pour les autres non, c'est mieux car pas vu pas moqué. Une consultation médicale est un catalogue de manques: trop gros, trop maigres, trop lents, trop agités, du gras où il ne faut pas, du tordu dans la colonne, du tordu dans la tête, trop de sommeil, trop peu de sommeil, des plis dans la peau, des taches dans la figure, de l'eau dans les jambes, de l'eau dans les poumons, toujours soif, pas assez soif, toujours faim, jamais faim. On traîne tous la peur de devenir un jour le petit chien moqué du boulevard Saint Germain. 
 

Lu dans :
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.106

jeudi, juin 29, 2017

So long

"Il était quatre heures et quart
Et l´on tournait les pages
Et puis tout s´effaçait
Comme s´il y avait un peu de craie
Dans l´encrier."
        Cathérine Lara. La craie dans l'encrier (1974). 

22 heures au clocher de la collégiale proche, passée cette limite, le silence d'une nuit s'installe. Dernier jour de juin, avant la longue césure des vacances. Dernières étreintes, promesses de se revoir, et merci pour tout, chaque année scolaire dont on ferme la porte a un parfum de nostalgie. Pour les enseignants qui plient leur tablier, une page blanche s'ouvre, and so what. Quoi qu'on dise c'était tout de même beau les rentrées, l'odeur des livres neufs, la peinture fraîche et les marrons. On répartissait entre les bancs du fond et ceux proches de l'estrade les Nobel et les cancres, mais dix ans  plus tard dans le métro De Brouckère ce sont les vieux cancres qui vous font la fête. Un de mes frères dépose la craie demain, un beau-frère itou, c'est drôle car dans ma tête c'étaient encore "les petits".  Une somme d'images me reviennent et disparaissent aussitôt, comme s'il y avait un peu de craie dans l'encrier. Le 30 juin est une porte qui bat au vent et ne se referme jamais tout-à-fait.