dimanche, septembre 25, 2016

Gare au loup

"L'ail contre les vers et contre les esprits, les vieux bateaux ont plus de fantômes que de rats."
        E De Luca

Combattre les châteaux hantés qui nous empêchent de vivre: peurs pour l'avenir, pour les enfants, pour la fin de nos parents, pour l'alzheimer qui nous guette si ce n'est l'infarctus ou le mélanome, peur du gras, des vers, de la dioxine, du réchauffement, des ondes, de l'étranger qui arrive et du jeune radicalisé qui part. Tous ces risques, pour bien réels qu'ils fussent, s'effacent devant le pire d'entre eux: l'angoisse de ce qui peut arriver. Même pas peur, aujourd'hui une journée sans peur de rien. 

Lu dans :
Erri De Luca. Le dernier voyage de Sindbad. Traduit de l'italien par Danièle Valin. NRF Gallimard. 2016. 60 pages. Extrait page 41


vendredi, septembre 23, 2016

La demi-heure avant le bruit

"C'est beau, un jardin qui ne pense pas encore aux hommes."
Jean Anouilh. Antigone. 1942

Derniers jours d'un été qui joue les rallonges. En fin de nuit, on apprécie la dernière demi-heure avant le réveil du bruit, ce souffle continu de l'autoroute, ces premiers avions qui décollent par la route du canal, ces fourgonnettes blanches ramassant des ouvriers fatigués, tout ce monde qui se lève tôt pour ce qu'on appelle gagner sa vie. Le minuscule jardin s'ébroue, les arbres déplissent leurs écorces et les oiseaux s'essaient au chant choral. Pas de coq, on est en ville, mais une atmosphère d'entre soi que j'aime partager quand le sommeil me délaisse. Encore quelques instants monsieur le boulot, ma journée commence par un cadeau.  
 

De Cheverny à Bâle

"Seul le partage accroît la beauté du monde."
        Emily St. John Mandel

Les coquelicots flétrissent dans la main de qui les cueille. Des œuvres d'art de grande valeur reposent dans des bunkers climatisés de Singapour et de Bâle, jamais vues du public, attendant patiemment la croissance de leur valeur marchande. Cézanne, reviens! 

mercredi, septembre 21, 2016

Une douceur d'automne

"Habiter le même matin
Respirer la même lumière
Partager le même chemin
Dans le même automne clair
Si j'essaie de dire au temps
« Fais pour nous un petit miracle
Suspends ton vol juste un instant»
il fait celui qui n'entend pas
Il ne faut pas demander trop
juste un jour de douceur d'automne
et la lumière tellement belle
qui nous éclairera tous deux
jusqu'au coucher du soleil."
    Claude Roy. Septembre clair. Belle-île-en-mer. 7 septembre 1989.
 

Lu dans:
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. NRF. Gallimard. 1990. 398 pages. Extrait p. 251-252.

Bonjour l'automne

"L'effet numéro un du printemps pour moi c'est l'herbe coupée dans mon champ et son odeur qui réveille le nez.
L'automne est au contraire le premier feu allumé dans la cheminée et son odeur, sœur de la laine sur le dos."
        Erri de Luca



Lu dans:
Erri de Luca. Paolo Sassone-Corsi. Le cas du Hasard. Escarmouches entre un écrivain et un biologiste. Traduit de l'italien par Danièle Valin. Arcades Gallimard. 2014. 98 pages. Extrait p.68

mardi, septembre 20, 2016

Le petit souffle innommé


"Quatre vents donc : l'esprit de liberté et celui de sécurité, l'esprit de coopération et celui de compétition - " vents dominants " auxquels il faut adjoindre les " vents d'entre les vents " : l'esprit d'innovation, de conservation, d'intégration et d'exclusion. "
    Mireille Delmas-Marty

Un livre court et métaphorique (les 4 vents qui dominent notre planète) d'une juriste  pour tenter de comprendre ce qui forme, déforme ou transforme les systèmes de droit dans le monde actuel. L'essai se termine sur un dernier récit dans lequel l'auteure imagine un Congrès des vents où se sont réunis tous les acteurs de la mondialisation. Devant leur incapacité à élire l'un d'entre eux, un " petit souffle innommé " prend la parole et affirme que le réchauffement climatique est une chance pour l'humanité, " une chance, répète-t-il, malicieux et convaincu, ajoutant qu'il espère que ce ne serait pas la dernière chance ". Il évoque la mesure de l'espoir qui a soufflé dans la résolution finale de la Conférence sur le climat ou "accord de Paris", signé à l'heure précise où la peur de l'autre (le terroriste mais aussi l'étranger, fût-il demandeur d'asile) risque d'embraser la planète et de conduire à une sorte de guerre civile permanente. Affolement sécuritaire d'un côté, accord ambitieux de l'autre, ainsi va la marche de notre monde.



Lu dans :
Mireille Delmas-Marty. Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l'océan de la mondialisation. Seuil. 2016. 146 pages

lundi, septembre 19, 2016

Ces escales qui annoncent les nouveaux voyages

"L'auditoire était fasciné, littéralement pendu aux lèvres du vieux professeur."
Mallock

N'enjolivons pas trop le passé, tous les cours n'étaient pas de l'Agatha Christie, ni tous les profs Gérard Philipe dans la Cour d'honneur du Palais d'Avignon. Une époque pourtant est en train de disparaître, où les salles de cours vétustes ne connaissaient pas le Wifi et les étudiants pas le notebook. Où la conviction amenait des enseignants à prendre des risques, tel ce prof de physique admiré, quasi émérite, juché droit comme un I sur un tabouret tournant de plus en plus rapidement, les bras en croix pour nous apprendre le moment d'inertie et l'accélération angulaire. Ignorant tout ridicule, impavide devant la possibilité d'une chute ou d'un chahut devant 300 carabins éberlués par son culot, il nous enseignait et la physique et la joie de vivre. La "réalité améliorée" a envahi l'espace d'enseignement, offrant d'immenses possibilités souvent encore balbutiantes. Cela peut déboucher sur d'amusantes (?) innovations, tel ce dispositif qui permet la mesure en temps réel du niveau d'attention des élèves en les filmant avec deux caméras, et qui envoie une alerte au professeur sur son smartphone pour l'informer quand il n'a plus que 10 % d'étudiants attentifs à son cours. Les TIC c'est DAR (trad: Les techniques d'information et de communication en pédagogie, c'est trop bien) .

Il est écrit que je ne connaîtrai pas ce dernier programme s'inspirant du "buien alarm" bien connu des cyclistes (application de smartphone annonçant les averses). Ma tâche d'enseignant prend fin avec ce début d'année académique, une dernière journée m'ayant permis de mesurer à quel point j'y fus heureux. Le soir tombant avait les couleurs de l'escale, celle où on descend seul la passerelle, abandonnant sur le navire un équipage rajeuni dont on connaît le capitaine jusqu'au mousse, impatients à leur tour de découvrir les îles lointaines. Tout cela est bien.


Lu dans:
Pierre Dillenbourg. C'est déjà demain. Les nouvelles technologies ne doivent pas alourdir le travail de l'enseignant.  Le Monde du 7 septembre 2016.
Mallock. Les larmes de Pancrace. Fleuve Editions. 2016. 512 pages 

jeudi, septembre 15, 2016

Au loup!

 "L'homme est un loup pour l'homme."
Thomas Hobbes

Cette maxime témoigne d'une ignorance navrante de ce qu'est un loup et même de ce qu'est un homme. Les loups sont organisés en meutes au sein d'une organisation cohérente et rationnelle. Les louves sont, notamment, des éducatrices admirables. La preuve, c'est que l'empire romain a été fondé par des jeunes gens qui ont tété sous le ventre des louves. Le lycée, où nos élèves s'instruisent, c'est - dans la Grèce d'Aristote - le " lieu du loup ". Alors oui, en effet, et dans ce sens, l'homme est un loup pour l'homme, et c'est tant mieux !
 


Lu dans :
Michel Serres. Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l'histoire. Éditions Le Pommier. 2016. 250 pages 

mardi, septembre 13, 2016

Et la colombe ne revint pas

"Vu de la ruelle, le ciel était la fente d'une boîte aux lettres."
Erri de Luca

Irruption de la beauté dans le quotidien. Sur le trottoir ce matin, un pigeon avec une brindille dans le bec me dévisage, petit moment de bonheur instantané et réciproque. Il s'approche, dépose la petite branche à mes pieds, la reprend sans la moindre intention de fuite, la redépose. Ce symbole de paix se superpose au récit allégorique du déluge et de l'Arche d'où Noé lâche la colombe à trois reprises pour juger de la baisse des eaux. La première fois elle revient bredouille, la deuxième avec un rameau d'olivier signifiant le retour de la terre ferme, la troisième la colombe ne revint pas : la terre était devenue plus attirante que son refuge. Mystère de nos schémas mentaux, joyeux si nous croisons la colombe ou l'écureuil, sombres quand ce sont une corneille ou un rat. Aurions-nous des schémas préécrits similaires face aux humains que nous croisons? 
 

Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.37
Récit de la fin du déluge. Genèse VIII, 6-12

lundi, septembre 12, 2016

Tous des petits saints

"Dans les cimetières
y'a qu'à lire les pierres
ce sont tous de petits saints
Mais où est-ce qu'on les enterre
ceux qui sont méchants
qui faisaient pleurer leurs mères
battaient leurs enfants
Les antipathiques tous les renfrognés
Mais où est-ce qu'on les enterre
les vilains râleurs
que personne n'a jamais jamais jamais regrettés."
        Marie-Paule Belle. Mais où est-ce qu'on les enterre?

Longtemps cela me fit sourire. Jusqu'à découvrir que même les petits saints sont parfois de vrais grands méchants, et le contraire. Le repos éternel place dans la même bière la fraîcheur et son amertume.  

 
Lu dans:
Mais où est-ce qu'on les enterre. Paroles : Françoise Mallet-Joris - Musique: Marie-Paule Belle.

dimanche, septembre 11, 2016

Allez viens, on n'en parle plus


 "J’aime l’idée de réconciliation avec la vie."
Jean-Marc Ceci

Belle image, que j'ai réutilisée la semaine dernière pour conclure une démarche thérapeutique impliquant un nouveau départ. Il y dans le mot "réconciliation" une dynamique ouverte sur le futur qui ne solde pas le passé, aussi difficile fût-il, assumé sans arrière-pensée négative. Se réconcilier avec la vie implique parfois aussi se réconcilier avec un corps disgracieux, des facultés limitées, des projets fracassés pour accepter de n'être que ce qu'on est, imparfait dans un monde imparfait mais pas si mal tout de même.


Lu dans:
Jean-Marc Ceci. Monsieur Origami. Collection Blanche, Gallimard. 2016. 168 pages

vendredi, septembre 09, 2016

Une plus haute humanité

"La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ? – Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays. – Alors... ils n’ont pas la même langue ? – Si, ils parlent la même langue. – Alors, ils n’ont pas le même dieu ? – Si, ils ont le même dieu. – Alors... pourquoi se font-ils la guerre ? – Parce qu’ils n’ont pas le même nez. (..)
À partir de ce jour-là, j’ai commencé à regarder le nez et la taille des gens dans la rue. Quand on faisait des courses dans le centre-ville, avec ma petite sœur Ana, on essayait discrètement de deviner qui était Hutu ou Tutsi. On chuchotait : – Lui avec le pantalon blanc, c’est un Hutu, il est petit avec un gros nez. – Ouais, et lui là-bas, avec le chapeau, il est immense, tout maigre avec un nez tout fin, c’est un Tutsi. – Et lui, là-bas, avec la chemise rayée, c’est un Hutu. – Mais non, regarde, il est grand et maigre. – Oui, mais il a un gros nez !"
                    Gael Faye.

Achevant sa biographie d'Erasme, Stéphane Zweig écrit: « Ils seront toujours nécessaires, ceux qui indiquent aux peuples ce qui les rapproche par-delà ce qui les divise et qui renouvellent dans le cœur des hommes la croyance en une plus haute humanité.» Il aura sans doute manqué un Erasme, ou un Zweig, à notre époque troublée.


Lu dans:
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. Traduction d'Alzir Hella. Grasset 1935. Le Livre de Poche 14019. 185 pages. Extrait p.9
Gaël FAYE. Petit pays. Grasset. 2016. 224 pages. Extrait p 7

Instants avant l'orage


"Rien de plus doux que ce moment où le soleil décline derrière la crête des montagnes. Le crépuscule apporte la fraîcheur du soir et des lumières chaudes qui évoluent à chaque minute. A cette heure-ci, le rythme change. Les gens rentrent tranquillement du travail, les gardiens de nuit prennent leur service, les voisins s'installent devant leur portail. C'est le silence avant l'arrivée des crapauds et des criquets. Souvent le moment idéal pour une partie de football, pour s'asseoir avec un ami sur le muret au-dessus du caniveau, écouter la radio l'oreille collée au poste ou rendre visite à un voisin."
            Gael Faye

Lignes de bonheur tranquille, dans un petit pays bientôt déchiré par les massacres ethniques: quelques semaines plus tard commençait la "saison des machettes" au Rwanda, bouleversant l'existence quotidienne de son modeste voisin le Burundi. Lignes écrites d'un monde oublié, avec ses instants joyeux, "discrets comme des filles de bonnes familles: le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l’après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d’orages..."  On peine à imaginer que ces vies simples, ce train-train, ces bonheurs qui ne cherchaient qu’à le rester aient pu déboucher en quelques heures sur la destruction d'un ethnie par une autre, et l'exil pour beaucoup aux quatre coins du monde. Et si notre bonheur était tissé de la même fragilité? Cultivons ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous divise.

Lu dans:
Gaël FAYE. Petit pays. Grasset. 2016. 224 pages. Extrait page 81

mercredi, septembre 07, 2016

Choses entendues à l'entracte


"En janvier, la chancelière se rend avec son mari au concert d'un pianiste italien, à Berlin. Juste derrière eux est assis une vieille connaissance : le pasteur Rainer Eppelmann, cofondateur du Renouveau démocratique, le premier parti où elle s'était engagée en 1989 après la chute du Mur. Ils se saluent à l'entracte. Eppelmann lui dit : " Je sais que tu es dans une situation difficile avec les réfugiés. Je te laisse méditer cette phrase de Vaclav Havel qui me faisait du bien en Allemagne de l'Est... " Il lui récite de mémoire la phrase de l'ancien dissident et président tchèque. Elle prend l'air pensif et part se rasseoir. A la fin du concert, Angela Merkel revient vers lui. " Tu peux me redire la phrase de Havel ? " Le pasteur la lui répète : " L'espoir, ce n'est pas la conviction qu'une chose se termine bien, mais c'est la certitude que cette chose fait sens, quelle que soit la manière dont elle se termine. " Angela hoche la tête et lui dit merci."

La chose politique est faite de grandes décisions mais aussi de petites rencontres et influences. Une récente série du Monde consacrée à la chancelière Angela Merkel est éclairante sur les fondements de certains choix parfois incompréhensibles, qui pourraient être lourds de conséquences électorales. Nous ne sommes pas (encore) gouvernés par des ordinateurs en réseau, mais par des être humains qui échangent quelques mots à l'entracte, et c'est heureux.

Lu dans :
Marion Van Renterghem. Globale Mutti. Le monde 4 septembre

Tendres liens


« La menace pourrait-elle être une contrainte forte et la promesse une contrainte douce ? "
Céline Minard


... "ce sentiment funeste et doux, l'espérance", décrit par Raymond Aron qui rapporte que dans les premiers camps de la mort, un prisonnier était libéré chaque jour pour bonne conduite. A lui seul, il remplaçait utilement les barbelés, les clôtures et les miradors.  

Lu dans:
Céline Minard. Le grand jeu. Rivages. 2016. 192 pages.

mardi, septembre 06, 2016

Un nectar


"C'est tout à fait délicieux de penser qu'on peut être un régal pour les vautours. "
        Claude Régy

"Ce qui est intéressant chez le vautour c'est qu'il est dit très précisément qu'il commence par l’œil, qu'il trouve délicieux. Et ayant fini ce premier hors-d’œuvre qui est un régal, il nettoie complètement l'orbite à coups de bec et c'est par ce trou parfait qu'il atteint le cerveau, qui est un autre plat qu'il apprécie particulièrement. Et, ayant nettoyé la boîte crânienne, il commence à s'attaquer à toutes les parties du corps et c'est seulement quand il ne reste que les os qu'il a l'idée de les emporter très haut dans son vol et de les fracasser sur les rochers, là en bas, pour pouvoir délivrer la moelle et pouvoir se nourrir de la moelle qui est encore une fois un mets délicieux."

En voilà un qui n'est ni pour le fastfood, ni pour la malbouffe. Un vrai symbole de savoir-vivre pour notre époque, et ce rapace en devient sympa.


Lu dans :
Claude Régy. Du régal pour les vautours. Les Solitaires Intempestifs. 2016. 96 pages

dimanche, septembre 04, 2016

La miette de bonheur

"Elle arrive à l'improviste,
elle dure autant que les cercles dans l'eau après la pierre,
elle interrompt les pensées, la mélancolie,
elle est sans réservation, sans rendez-vous,
la mystérieuse miette du bonheur.
Celui qui la reconnaît trop tard
elle était là     il ne la connaissait pas
Il veut souffler dessus mais inutile
l'étincelle de la braise ne repart pas
La miette de bonheur
la voici, c'est maintenant."
    Erri de Luca.


Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.195

samedi, septembre 03, 2016

Le lexique des gens heureux

"Mamihlapinatapai"
  en yagan (langue amérindienne parlée en Terre de Feu)

Un des mots les plus difficiles à traduire qu'on connaisse. Il signifie "un regard échangé entre deux personnes dont chacune espère que l’autre va prendre l’initiative de quelque chose que toutes deux désirent, sans qu’aucune des deux y parvienne". Peut précéder "fargin", en yiddish, "la joie ressentie par quelqu’un à qui il arrive ou peut arriver quelque chose de bien". Peut aussi ne déboucher sur rien du tout, ce qui nourrit la mélancolie d'être passé à côté d'un bonheur possible.

Chercheur en psychologie positive appliquée à l’université de Londres-Est, Tim Lomas a lancé en janvier 2016 le lexicography positive project , un dictionnaire en ligne de mots « intraduisibles » décrivant le bonheur. L’idée lui est venue lors d’une conférence en Floride sur le mot situ, terme finnois qui désigne la ressource face à l’adversité, le courage et la ténacité, valeur partagée par tous les Finlandais, très importante dans le pays. Ce lexique en soixante-deux langues couvre toutes les nuances de l’amour et de l’affection. Certains mots intraduisibles manquent cruellement en français, comme l’allemand Vorfreude : l’anticipation joyeuse de celui qui imagine un plaisir futur. Dans ce dictionnaire en ligne, où les internautes peuvent proposer des mots et affiner les définitions, Tim Lomas réfléchit à ces mots qui pourraient exprimer des nuances que les autres langues ne connaissent pas. Le français est présent avec retrouvailles », qui n’existe pas par exemple en anglais, ou encore s’apprivoiser ou coup de foudre. Lomas rappelle que nous faisons déjà assez naturellement des emprunts à la langue du voisin. Savoir-faire est utilisé tel quel en anglais, de même que joie de vivre.


Lu dans:
Jean-Michel Déprats. Traduire Shakespeare. Le Monde diplomatique. septembre 2016. Extrait p.27

jeudi, septembre 01, 2016

Le foyer de tous nos rêves


"Chaque rond-point nous connecte avec le monde, dont il devient en quelque sorte le centre ou plus exactement le point originel. Par exemple, à partir du rond-point installé sur la D 6202, sortie nord du Plan-du-Var (06670), n'importe quel automobiliste peut se rendre à Brest, Sunndalsera, Mys-Kamenny, Dzerzhinskoye, Magadan, Dongtun, Gwangju, Pyam, Airgiin-Enger, Budhan Bhath, Thorame-Haute, Makshosh, Ezbet EI-Malah, Gabela, Thaba Bosiu, Rutba, El Khaoucha, Yvetot, Alcala-de-Ios-Cazules. Pokhara, Pontebernardo, Koluszki, Livron, Nankin, Andong, Saint- Pourçain-sur-Sioule. "
    Jean-Michel Espitallier

On rentre, jour +1. Retrouvailles bruyantes aux arrêts de bus, point de départ de tous les là-bas, de tous les ailleurs. On ralentit le pas pour mêler sa voix à ces bruissements joyeux, qui racontent autant les souvenirs de vacances qu'ils dessinent les rêves d'une année, d'une vie. Tisser le partage de nos existences à l'attente de nos ados pour les aider à quitter leur rond-point en toute confiance vers de lointaines destinations ne s'improvise pas, et nécessite de bannir les peurs inutiles et les mots d'exclusion. 


Lu dans:
Jean-Michel Espitallier. Tourner en rond. De l'art d'aborder les ronds-points. PUF. 2016. 128 pages. Extrait p. 120,121

mercredi, août 31, 2016


"Et soudain la lumière du matin      comme au début du monde
le chant du merle            comme un premier chant
quelle merveille que ce matin
merveille que ce monde
De la douceur de la pluie dans les rayons du soleil
à la première rosée sur l'herbe tendre
émoi d'un jardin humide
que foule un premier pas
Je fais mienne cette lumière    je fais mien ce matin
serais-je au paradis ?
l'esprit en fête
quelle merveille que ce nouveau matin
ce jour nouveau     ce monde nouveau ."
            Cat Stevens

On garde tous en nous un premier septembre, peur et espoir mêlés de savoirs neufs, envie folle de recommencer quelque chose au départ d'une page vierge. La petite Aurore, cinq ans, interrogée sur le plus beau jour de ses vacances cite sans hésiter ce jour de rentrée à l'école en troisième maternelle "parce que j'ai hâte d'apprendre le flamand".  On a une part d'aurore en nous.


Lu dans:
Morning Has Broken. Cat Stevens, reprise d'un cantique sur une mélodie traditionnelle gaélique.



vendredi, juillet 01, 2016

Vacances

"Être en vacances c'est n'avoir rien à faire et avoir toute la journée pour le faire."
     Robert Orben

Et si le principal bénéfice du travail était ...  que cela fatigue. Or la fatigue est au repos ce que la faim est au festin, vieille amie familière qui nous veut du bien. Le hasard des pages feuilletées me fait relire l'Ecclésiaste: "il est un temps pour tout, un temps pour lire et un temps pour écrire, un temps pour agir et un temps pour méditer, un temps pour courir, un temps pour se reposer.  Ce soir, ma faim de repos est bien là, ce besoin impérieux de recréer en soi un lieu silencieux et calme afin que d'autres puissent un jour s'y abriter: "si le cœur n'est pas paisible il ne peut accueillir" (Jean Vanier). Le CaféJournal entre donc en léthargie jusqu'à la rentrée. D'ici là, belles vacances pour ceux qui ont la chance de pouvoir en prendre.




Là où personne ne part

« Je cherche ce que je ne puis trouver. »
        Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion.

Toute quête a-t-elle besoin d'être légitimée par un objectif? On finit toujours par trouver ce que l'on ne cherchait pas. Colomb cherche la route des Indes et découvre l'Amérique, les archéologues savent rarement ce qu'ils vont déterrer. Nous sommes les archéologues de notre vie, creusant le quotidien à la main, parfois avec un bandeau sur les yeux. Un jour, par surprise, survient un fait capital dont on ne connaissait ni l'importance ni même l'existence: la sérendipité aime ceux qui, à l'instar du Grand Jacques partent "là où personne ne part à la poursuite de l'inaccessible étoile". 


Lu dans:
Chrétien de Troyes. Yvain ou le Chevalier au lion. L'Ecole des loisirs. 1992. 209 pages.
Jean-Paul Kauffmann. Outre-Terre. Equateurs. 2016. 334 pages. Extrait p. 244, 246. 

jeudi, juin 30, 2016

La douceur du feu au crépuscule

"La douceur de la mer un jour de printemps calme
quand les vagues sont sages et parlent presque bas
Le soleil va se coucher tard sans faire son théâtre
et la marée basse réfléchit un moment
La douceur du feu de bois au crépuscule
quand on l'a allumé il y a déjà longtemps
La chambre est réchauffée     le gros bois a brûlé
mais on a bien le temps de remettre des bûches
Dans le quatuor le mouvement lent     Un chant
de bonheur suspendu     Une mélancolie qui sourit
L'archet hésite et ralentit encore parce qu'il sait qu'à la fin
le cœur aurait voulu qu'il n'y ait pas de fin
Ou la fauvette     après l'ondée qui a tout fait reluire
son chant léger     qui dit merci à la très brève pluie
d'avoir rafraîchi l'air sans avoir tout trempé
Et parfois la douceur qui passe une main douce
sur le front de celui qui ne l'attendait pas."
                    Claude Roy . La douceur du temps. Paris, 9 juin 1992

Toutes les saisons de la vie possèdent leur saveur. Je suis sous le charme de la mienne, bien rendu par ce beau texte de Claude Roy.


Lu dans:
Claude Roy. Les rencontres des jours. NRF Gallimard. 1995. p.91,92

mercredi, juin 29, 2016

Epitaphe


"Tout cela est fini         il est vrai
mais tout  en est agrandi  rehaussé   libéré
J’admirais la beauté
    à présent je fais partie de la beauté
    j’erre dans l’air
    gaz et eau pour une grande part     et je flotte sur l’océan
    je vous touche et je touche l’Asie
    au même instant     j’ai ma main sur les aubes
    et les lueurs de ce gazon
J’ai laissé un léger précipité de cendres à la terre
    en gage d’amour."
            Robinson Jeffers
Lu dans :
Robinson Jeffers. Écrit pour une pierre tombale. Anthologie de la poésie américaine, Alain Bosquet, Stock.
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

mardi, juin 28, 2016

Ce qu'on emporte

« Un vieil homme était assis à l'entrée d'une ville. Un étranger venu de loin s'approche et lui demande : "]e ne connais pas cette cité. Comment sont les gens qui vivent ici?" Le vieil homme lui répond par une question : "Comment sont les habitants de la ville d'où tu viens?" "Égoïstes et méchants, lui dit l'étranger. C'est pour cette raison que je suis parti." "Tu trouveras les mêmes ici", lui répond le vieillard. Un peu plus tard, un autre étranger s'approche du vieil homme. "Je viens de loin, lui dit-il. Dis-moi, comment sont les gens qui vivent ici ?" Le vieil homme lui répond: "Comment sont les habitants de la ville d'où tu viens ?" "Bons et accueillants, lui dit l'étranger. J'avais de nombreux amis, j'ai eu de la peine à les quitter." Le vieil homme lui sourit: "Tu trouveras les mêmes ici." Un vendeur de chameaux avait suivi les deux scènes de loin. Il s'approche du vieillard: "Comment peux-tu dire à ces deux étrangers deux choses opposées ?" Et le vieillard lui répond : "Parce que chacun porte son univers dans son cœur. Le regard que nous portons sur le monde n'est pas le monde lui-même, mais le monde tel que nous le percevons. Un homme heureux quelque part sera heureux partout. Un homme malheureux quelque part sera malheureux partout.»
            Frédéric Lenoir

 
Lu dans:
Frédéric Lenoir. La puissance de la joie. Fayard. 2015. 217 pages. Extrait p.25.26

lundi, juin 27, 2016

Araignée, quel drôle de nom (J. Prévert)

"Le frittage, l'espargoute, la coccidie, le livet, la cloyère, le quartidi, le pureau, la bourse-à-pasteur, l'escourgeon ne sont pas choses très communes. Les nommer c'est pourtant nous apprendre leur existence. C'est aussi nous apprendre qu'elles ont des noms pour les nommer. "
                Jean-Michel Espitallier

Existe-t-il des noms rares d'objets courants?  Nommer un objet lui donne-t-il vie et existe-t-il des objets sans nom? Ce matin, j'imagine mon existence sans nom, prénom, surnom ou qualificatif d'aucune sorte. Serais-je à la même place? Pas sûr. L'innommé, à la différence de l'anonyme (qui possède une identité, mais peu ou guère connue) a-t-il encore une existence?

A contrario, se pourrait-il que certains noms aient été inventés avant l'objet qu'ils désignent? Cela s'appelle joliment l'utopie, ce pays, ou ce projet "qui ne sont encore nulle part".  Jean l'évangéliste a eu de belles lignes sur le sujet: "au commencement était la parole / toutes choses ont été faites par elle / et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle / en elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes."  Nommer une chose la crée, soit avant même sa naissance, soit juste après. J'étais un projet avant d'être un embryon, et nommer cet embryon me permit d'exister aux yeux des autres, me sortant du néant indifférencié. Et après ces belles pensées, on va essayer de dormir !

Lu dans:
Jean-Michel Espitallier. Tourner en rond. De l'art d'aborder les ronds-points. PUF. 2016. 128 pages. Extrait p. 28.

samedi, juin 25, 2016

Nul homme n'est une île

« Nul homme n’est une île, en soi suffisante; tout homme est une partie de continent, une part du tout. Si une parcelle de terre est emportée par les flots, pour l’Europe c’est une perte égale à celle d’un promontoire, mais pour vous c'est perdre votre manoir. Pareillement, la mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n'envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi. » (*)
        John Donne (1624)

John Donne, 47,9 %. Le Royaume-Uni quitte l'UE. Il y a peu de temps, un couple de vieux patients est réveillé par des malfrats. La femme s'inquiète: c'est quoi tout ce bruit, et le mari imperturbable répond: c'est rien Loulou, dors, c'est un mauvais rêve. Réaction salutaire qui leur évita la panique et les coups. On aurait aimé s'entendre répondre la même chose ce matin à l'annonce du Brexit. Mais le jour était trop avancé pour échapper aux mauvais rêves. Une heure plus tard, des zélotes du départ reconnaissaient avoir avancé des propositions exagérées: si vous m'avez compris, c'est que je me suis mal exprimé.  Dommage pour les autres.

Lu dans:
John Donne (1572-1631, poète et prédicateur anglais). -  Dévotions sur Emergent Occasions , 1624

(*)  « No man is an Iland, intire of it selfe; every man is a peece of the Continent, a part of the maine; if a Clod bee washed away by the Sea, Europe is the lesse, as well as if a Promontorie were, as well as if a Mannor of thy friends or of thine owne were; any mans death diminishes me, because I am involved in Mankinde; And therefore never send to know for whom the bell tolls; It tolls for thee. »

vendredi, juin 24, 2016

Terre patrie

"Depuis que je suis loin de toi
je suis comme loin de moi
et je pense à toi tout bas
tu es à six heures de moi
je suis à des années de toi
c'est ça être là bas ...
et la différence     c'est ce silence
parfois au fond de moi
qui peut dire l'avenir de nos souvenirs
j'ai le mal de toi
même si je ne le dis pas."
        Lettre à France. Michel Polnareff.

Une des plus belles lettres à la mère patrie jamais écrite. Ils sont 65 millions sur terre à rêver au pays qu'ils ont quitté. Ils sont parmi nous, ils ont emporté leur langue, leur religion, quelques images de sable et de mer, leurs épices et les ingrédients d'une nouvelle existence. Fuyant leur passé, ils nous enrichissent en rêvant d'un avenir avec nous. Le voyons-nous?

jeudi, juin 23, 2016

Quand un drap d'hôpital vous sépare

"Tu m´as dit cette fois, c´est le dernier voyage,
Pour nos cœurs déchirés, c´est le dernier naufrage,
Au printemps, tu verras, je serai de retour,
Le printemps, c´est joli pour se parler d´amour,
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
Et déambulerons dans les rues de Paris,
Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus,
Le printemps s´est enfui depuis longtemps déjà,
Craquent les feuilles mortes, brûlent les feux de bois,
A voir Paris si beau dans cette fin d´automne,
Soudain je m´alanguis, je rêve, je frissonne,
Je tangue, je chavire, et comme la rengaine,
Je vais, je viens, je vire, je me tourne, je me traîne,
Ton image me hante, je te parle tout bas,
Et j´ai le mal d´amour, et j´ai le mal de toi,
        BARBARA

Une longue vie à deux, un projet, et soudain la maladie clivante. Attention, pas une de ces affections courtes et rigolotes pleine de bénéfices induits au prix de quelques petits désagréments passagers, non la vraie, celle qui vous ronge la substance comme un rat, nuit et jour, pour toujours. Celle qui épuise le soigné et ronge le conjoint soignant, qui crée les nuits solitaires et les aubes blafardes. La pire des concubines, qui ne connaît aucun langage raisonnable et possède toujours un dernier tour caché dans son sac quand on croit l'avoir terrassée. Je la déteste, autant j'aime ceux qu'elle visite.

mercredi, juin 22, 2016

"Toujours et jamais, aussi longs l’un que l’autre."
Elsa Triolet



mardi, juin 21, 2016

Le visage de la haine

"Une bouche, des crocs, entourés d'un chien."
            Julien Green

Puissance des mots.


dimanche, juin 19, 2016

Danser avec les elfes

"Un jeune paysan tombe amoureux d'une fille arrivée pieds nus dans son village. Sa grâce et son rire l'ensorcellent. Il doit lui promettre en l'épousant de ne pas chercher à savoir d'où elle vient et de la laisser, une fois l'an, disparaître seule quelques jours. Il respecte son vœu. Ils sont heureux. Des enfants leur naissent, leurs vaches vêlent chaque année, leurs récoltes sont belles. Un jour pourtant, la curiosité vient à le tarauder. Il n'y tient plus: il la suit en catimini dans la forêt. Il la surprend qui danse avec les elfes, ses sœurs. Mais, par ce serment rompu, il la perd: elle se dissout dans un chiffon de brume."
Christiane Singer.
Dans l'étreinte la plus amoureuse, c'est un être libre avec sa part de mystère qu'on tient dans ses bras.

Lu dans :
Christiane Singer. Les âges de la vie. Albin Michel. 1984. 214 pages. Extrait pp 168 169

jeudi, juin 16, 2016

Les rencontres des jours

"La grâce du bonheur, c'est qu'il est souvent sans raison, quand la douleur en a mille."
            Claude Roy.

«Les rencontres des jours ont rafraîchi ma vie.» C'est la réponse que fit le sage Kirman à son disciple qui lui demandait le secret de sa sérénité. Rencontres inattendues dans ce paradis terrestre d'une nature vierge entre la Margueride et l'Aubrac comme le décrit Marie-France en quelques lignes sobres (que tes œuvres sont belles!). Rencontres des multiples lésions humaines dans l'intimité d'un cabinet médical, quand le patient est fatigué de vie et dépose le sac; le quitter apaisé est un cadeau de l'existence. «J'ai contemplé la sagesse divine, poursuit Kirman. Mais j'ai su aussi prendre plaisir à respirer le parfum des violettes de Deïlam, à sourire aux jeunes filles de Chiraz, à me désaltérer aux quatrains des ghazals de Hafiz, à me réjouir d'une idée qui m'est venue en observant la brillance des joyaux de la nuit, à lire avec bonheur un livre plein de lumière. Et chaque soir je rends grâce à Dieu, qui m'a fait don des mille rencontres des jours. »


Lu dans:
Claude Roy. Les rencontres des jours. NRF. Gallimard. 1993. 340 pages. Extrait p.247
Ubayd- I Zakami. 1300-1371. Diwan des hommes remarquables.  Exergue de "La rencontre des jours."


mercredi, juin 15, 2016

Ce que la forêt peut dire

"Tu regardes la forêt
le bruit vivant des arbres
des souches des sentiers
un rien de tiède ou de chaleur oublié dans l'humus.
C'est ainsi qu'il faudrait vivre sous la neige
dans la confiance de l'hiver
la lumière atténuée     la lointaine lumière. 
Tu regardes les yeux des enfants
qui semblent si bien être les yeux de la terre
et tout ce qui rêve dans ces yeux
des villes    des lacs    les grands vitraux de l'avenir
la précieuse force des montagnes
et les ponts à peine sortis de la nuit avec des douceurs de soie
rien de lourd rien de froid
dans des yeux d'ombre."
    Lionel Ray

Faire confiance au jour qui se lève, à l'étape qui vient, à l'escale lointaine, avec nos yeux d'enfants et tout ce qui rêve dans ces yeux. Nous ne sommes pas maîtres de l'étape, de la pluie, du vent, du brigand, mais bien des projets que nous y mettons. 

Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 128 pages. Extrait p.12.

lundi, juin 13, 2016

Entre épis et étoiles


"Vers le soir
abandonne-toi
à ton double destin :
habiter le cœur du paysage
et faire signe
aux filantes étoiles."
    François Cheng

Certains soirs le paysan envie son grand-père, le berger. Et rêve d'une vie nomade, d'une année rythmée par les transhumances, du rythme lent d'un pas économe de ses efforts, d'une pensée libre qui s'expanse dans une longue journée jamais pareille à la veille. Il rêve aux filantes étoiles qui relient les êtres qui les contemplent, les époques, les métiers. Puis dans un même geste, il détache un épi de la terre qu'il travaille pour en évaluer la maturité et la sécheresse. On a tous des étoiles dans nos champs et des épis dans nos cieux. 


Lu dans:
François Cheng. A l'orient de tout. Oeuvres poétiques. Préface d'André Velter. Poésie. Gallimard. 2005

Le soleil, comme un berger


"Nous eûmes un remarquable crépuscule. Je marchais dans une prairie près de la source d'un petit ruisseau, quand le soleil enfin, juste avant de se coucher, atteignit une strate claire dans l'horizon, et la nuit la plus douce tomba sur l'herbe sèche, sur les troncs des arbres à l'horizon, tandis que nos ombres s'étendaient sur la prairie comme si nous étions les atomes dans ses rayons. (..) Nous marchions dans une lumière si pure et si brillante, dorant l'herbe et les feuilles blanchies, d'une clarté si douce et si sereine, que je pensais que je ne m'étais jamais baigné dans un flot aussi doré, sans une ride ni un murmure. Le versant ouest de chaque bois et chaque butte de terre chatoyaient comme l'orée de l'Élysée , et le soleil dans nos dos ressemblait à un gentil berger nous ramenant chez nous le soir. "
            Henry Thoreau.


Lu dans:
Henry David Thoreau. Walden. De la marche.  Ed. Mille et une nuits. 2003. 78 pages. Extrait p 66.

samedi, juin 11, 2016

Icare

"Un pas de moins
et il aurait fait
un pas de plus
il aurait pris une autre voie
et ne se serait pas abîmé
dans le tout
pour devenir néant."
            Pedro Vianna

Une assistante sociale se désole, avec raison, de retrouver la trace d'un patient qui n'a plus donné signe de vie à son travail depuis le début du mois. C'était l'adolescent le plus rieur qu'on puisse imaginer, jeune mari, jeune papa, ouvrier modèle. Depuis quelques années il fait carrière dans l'alcool, d'abord en heures supplémentaires, puis à temps partiel, maintenant à temps-plein. Je vais ce soir, comme d'autres, me mettre à sa recherche au commissariat, aux urgences, à son standcafé, espérant le retrouver mais à quel taux? On ne sait même pas en vouloir à ce genre de patient, ne connaissant rien du chemin d'existence qui a pu le mener si loin, si bas. Qui suis-je pour le juger? Mais on sait où finit ce chemin, et c'est désolant.  

vendredi, juin 10, 2016

La route vers soi


"Cette montagne a son double dans mon cœur
je m'adosse à son ombre
je recueille dans mes mains son silence
afin qu'il gagne en moi et hors de moi,
qu'il s'étende, qu'il apaise et purifie
la frêle clef du sourire."
        Philippe Jaccottet . Le mot joie

L'heure de la transhumance approche. Du plus jeune au plus claudiquant, on porte en soi un lieu de vacances où il fait bon se projeter, jardin d'enfance, paysage où déposer son sac, espace de rêverie où l'esprit s'envole quand le quotidien devient pesant. Même les patients se font moins souffrants, ils viennent renouveler les prescriptions pour deux mois, les yeux pleins d'un soleil espéré, de sable, de sapins, de torrents lumineux, de glaces à deux boules fondantes sur les doigts. On part pour Coxyde, Conques, Almeria, ou Tamanrasset là n'est pas l'important: on part vers soi-même.

mercredi, juin 08, 2016

Une passion anglaise

"Ah le bonheur de ces journées-là... bien des années plus tard, il me hantait encore. Parfois, quand j'écoute de la musique, je retourne là-bas, et j'y retrouve tout intact. Cet été qui n'en finissait pas. Le beau temps, jour après jour, les voix qui s'appelaient à la nuit tombante, à l'heure où les fenêtres s'éclairaient ici et là, trouant l'obscurité. Et le murmure des blés sous le vent de l'aube, et l'odeur chaude des épis prêts pour la moisson. Et ma jeunesse. Si j'étais resté là-bas, y aurais-je vécu heureux ? Non, je ne le pense pas. Tout change, ceux que nous aimions s'en vont, vieillissent, disparaissent, et peu à peu retombe cette ardeur qui nous faisait croire à chaque instant que l'instant d'après serait encore plus beau. C'est maintenant ou jamais ; il faut prendre le bonheur quand il passe."
                J.L. Carr.

Au dire malicieux de J. L Carr, ce court roman est "une histoire d’amour sans importance racontée plus de cinquante ans après". Ce délicieux oxymore ("amour sans importance", aussi contradictoire que l'"obscure clarté tombant des étoiles" de Corneille ) initie une réflexion douce-amère sur le temps qui ne reviendra pas, le bonheur qui est là sans qu'on le sache dans l'écoulement des jours et dans la plénitude des minutes heureuses. C'est aussi un merveilleux hommage d'un écrivain à la campagne anglaise qui l'a vu naître et qu'il retrouve, émerveillé, au terme de sa vie. Nous sommes les gardiens de trésors enfouis qui ne demandent qu'à renaître.

Lu dans :
James Carr. Un mois à la campagne. Traduit de l'anglais par Pierre Girard. Actes sud. 1992. 144 p. Extrait page 105

mardi, juin 07, 2016

Paroles de beauté

"Au grand soleil d'été qui courbe la Provence
Des genêts de Bretagne aux bruyères d'Ardèche
Quelque chose dans l'air a cette transparence
Et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche."
    Jean Ferrat. Ma France.

"Ce pays offre de la beauté à profusion. Une luxuriance de paysages qui varient les charmes d'une arrière-saison à l'autre. Des cours d'eau familiers aux reliefs rocheux. Des plaines aux forêts, des vallons aux collines de Jean Ferrat. La mer, enragée par moments, autour des phares ou contre les jetées, ses reflets d'argent et ses marées d'équinoxe. La montagne encerclant le regard de Victor Segalen le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Un firmament où le soleil poudroie, des étendues où l'herbe verdoie. Et en superbe, une architecture qui trace les périodes et marque les lieux, joue avec les ombres et les angles, pointe des aspérités sous les courbes, marie le bois et la pierre, lustre la brique, polit le verre, fait étinceler et danser la céramique. Les peintres en ont témoigné en styles divers et tous pigments. Les photographes les fixent en noir en blanc en demi-teinte et en phosphorescence. Cette beauté rayonne en façade et en intérieur des bâtiments et monuments, y compris les lieux de culte, cathédrales, temples, synagogues, mosquées; elle est dans les sculptures de place publique, les musées, sous les porches, dans les cours et jardins. Elle est sous les voûtes de cloîtres, sur le plancher des bordels, les rainures des rues pavées, les arabesques des balcons, les chambranles des fenêtres, les rosaces, les vitraux, les gargouilles, les nefs de caserne. Elle est à portée de regard si la vie rude laisse le temps de lever les yeux, de faire place à la légèreté ne serait-ce que quelques brèves minutes chaque jour. Elle est là, en prodigalité, à portée d'intuition et de sensibilité. Elle est là, nue ou suggestive, prête à offrir du bonheur à qui se donne la peine de vouloir. Par-dessus tout, elle parade dans ces lieux, théâtres, cinémas, opéras, salles de concert et de jazz, de danse et d'acrobatie, de conversations poétiques, là où les mots et le corps la disent, la clament, la chantent, la partagent. Dans tous les arts. Par toutes les formes. Et d'abord dans la littérature. Elle scintille dans les flaques et sur les filets de pluie luisante qui habillent les trottoirs gris. Il y a urgence à enseigner comment accueillir la beauté, pour qu'elle entre en écho avec cette beauté de l'âme que ceux qui vivent dans ces lieux balafrés croient parfois, à tort, avoir perdue."  Christiane Taubira.

De Jean Ferrat à Christine Taubira, une même passion française. A les lire, on prend le sac et on s'en va sur les chemins de France. On en rêve, certains le font.


Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp. 73, 74, 75

Larmes pour mon chien

"On pourrait tenir la dépouille animale pour plus sacrée que la dépouille humaine, puisque l’animal fait si bien corps avec son corps qu’il se confond avec lui. Lorsqu’il meurt, c’est bien uniquement ce corps qui meurt – ce corps qui, sauf pour quelques mammifères évolués, était sa seule manière d’être au monde. De l’homme défunt, nous pleurons l’esprit original, l’idiosyncrasie, la personnalité évanouis dont le corps ne fut qu’une représentation. Mais le corps de l’animal était l’animal même – ce corps était aussi son âme."
        Eric Chevillard

Les larmes de Basile hier, 4 ans, à l'annonce de la mort de son chien sont à la mesure de la perte qu'il ressent, totale, définitive et l'évocation d'un paradis pour chien où son compagnon vivrait désormais ne lui est d'aucune consolation: inventions pour adultes que tout cela. Pour la première fois de sa courte existence il saisit ce que veut dire "être anéanti", passer en une fraction de seconde des jappements joyeux, de la course derrière un lapin, du vautrement dans la prairie chaude après l'averse au rien, à l'inexistant, au silence à jamais. Premiers deuils, plus intenses peut-être encore que ceux ressentis lors de la perte d'un humain car dégagés de l'alibi de l'âme qui survivrait et accompagne ceux qui restent. On apprend vite tout cela à quatre ans. 


Lu dans :
Eric Chevillard. L'Autofictif. http://autofictif.blogspot.be/post n°2530

lundi, juin 06, 2016

Les murs de Nanterre


"  Il y a une autre fin du monde possible  "
            Sagesse des murs de Nanterre

Les réseaux sociaux ont fait circuler ces mots tracés sur un mur de Nanterre, au cœur d'une nuit qui tenait à rester debout  : "  Il y a une autre fin du monde possible.  " Formule magnifique, profonde, dont la gravité bravache résume bien l'angoisse du moment, afin que ne se confirme pas la vieille prophétie amérindienne :

"Quand le dernier arbre sera abattu
    la dernière rivière empoisonnée
    le dernier poisson capturé
alors vous vous apercevrez
    que l'argent ne se mange pas."


Lu dans:
Jean Birnbaum, commentant Georges Didi-Huberman.  L'appel aux larmes. Le Monde des Livres. Vendredi 3 juin 2016.
Prophétie amérindienne affichée dans un écomusée breton.

samedi, juin 04, 2016

Ma vie pour une ruche


"Les hasards de notre vie nous ressemblent."
    Elsa Triolet

Un homme est mort, emporté par l'eau alors qu'il portait secours à ses ruches. On invoquera la fatalité, il s'en trouvera peut-être même pour se gausser de perdre sa vie pour des abeilles. Je crois pourtant peu au hasard dans la genèse de ce drame. Tant qu'il se trouvera des humains pour penser que le sort d'une ruche vaut qu'on se mobilise, j'aimerai croiser la route des hommes. 


jeudi, juin 02, 2016

Le désert de l'âme


« ERSEL: être absolument à bout de forces, souffrir, être tourmenté, être fatigué."
            Charles de Foucauld. Dictionnaire touareg

Un dictionnaire peut être autobiographique. Le désert parcouru au péril de sa vie. Rien n'a changé. Personne n'est venu. Ses cheveux tombent. Il n'a presque plus de dents. Il a faim, ayant donné ses derniers sacs de grains à des hors-caste méprisés, noirs ou métis, à l'écart des prestigieuses tribus nobles. À présent qu'il n'a plus rien à donner, les Haratins ne viennent même plus le voir. Il reste absolument seul. Depuis trois mois il n'a reçu aucune lettre de France. Il a obtenu l'autorisation de dire la messe sans servant, à la condition qu'un chrétien y assiste. Il n'en viendra aucun. Le 1er décembre 1916, le père Charles de Foucauld est assassiné à la porte de son ermitage, ayant vécu ses dernières semaines comme un long, long naufrage. 

Tout humain rencontre la nuit, et certains plus que d'autres. Le désert n'a rien à y voir, le désespoir est aussi urbain. A l'un ou l'autre que je connais mieux je confierais bien ces quelques lignes du Père de Foucauld  au creux de la paume, afin qu'ils s'en imprègnent. ERSEL est une perception de la réalité plus que la réalité elle-même, et le temps qui passe replace les échecs et les réussites en perspective. En d'autres temps on écrivait que tout est grâce. 

Lu dans:
François Sureau. Je ne pense plus voyager. NRF Gallimard.. 2016. 154 pages. Extrait P. 78, 79

La vie comme une course

"Le mouton court à perdre la laine."
    Sagesse de potache

La course du mouton devant le loup. Celle du lion derrière la gazelle. Je cours, tu cours, mais le même mot n'a pas la même signification pour tout le monde.

mercredi, juin 01, 2016

Utopia


"L'homme descend du songe."
    Georges Moustaki

et du songe Monet fit les Nymphéas
Ravel le Boléro
un inconnu crée l'internet et le courrier électronique
un autre la Google Car
un enfant naîtra peut-être
et chacun de nous réalisera demain ce qu'il porte en lui depuis des mois

"Au commencement était la parole" écrit Jean. Il n'est de réalisation humaine, de la plus anodine à la plus gigantesque, qui ne débute par une représentation mentale. Le plus beau diamant du monde n'imagine pas le collier qu'il sertira, l'homme le plus modeste vaut plus qu'un diamant. 

lundi, mai 30, 2016

Une grogne lasse

"L'amer monte".
        Sagesse des murs

Le patient est en souffrance, mais quelle est sa maladie? Les matons, les magistrats, les contrôleurs du ciel, les policiers, les profs, les conducteurs de train, de tram, de métro, les chauffeurs de taxi, les riverains du piétonnier, les hôteliers, rejoints outre-Quiévrain par les pilotes d'Air France, les ingénieurs nucléaires, les viticulteurs, les raffineurs, les victimes des inondations, les casseurs, les paysans, les harcelées, les députés frondeurs, cela fait du monde en rue, et en alerte phase trois s'il vous plaît. La solution: référender, si on suit le Premier. Quelle était encore la question? 

dimanche, mai 29, 2016

Anthropomorphisme

"C'est vers la fin de l'automne qu'il se fait dans le ciel de grands semis d'oiseaux."
            Marcel Havrenne

Edith, la classe et l'influence, en d'autres temps. Elle finit sa tartine dans ce qu'on nomme pudiquement une institution psycho-gériatrique. J'aime l'interroger sur ce qu'elle a retenu du journal télévisé de la veille, et m'étonne de la justesse et de l'actualité de ses réponses. On est parfois moins sot qu'on vous l'accorde. Et hier Edith? "Hier deux lions se sont battus pour la maîtrise du territoire et des femelles, des éléphants se sont vautrés dans la boue, un écureuil a caché ses noisettes dans une ruche abandonnée, des singes se sont épouillés et puis disputés, un paon a fait la roue devant un public de Japonais, un chat a joué durant une demi-heure avec une souris avant de la manger." Désarçonné, je comprends avec retard qu'elle me décrit un film animalier visionné sur Discovery, et non les informations télévisées. A moins que, un étrange sourire aux lèvres, elle ne se soit amusée à me berner par le récit de la vraie réalité de notre monde, de ses jeux de pouvoir, de séduction, de petites et grandes turpitudes racontés comme une visite à Pairi Daiza. Elle plisse les yeux, feint de s'endormir, comme pour signifier que tout cela est sans importance. 

Lu dans :
Marcel Havrenne. Du pain noir et des roses. Ed Phantomas. 1984. 84 pages. Extrait p.46


samedi, mai 28, 2016

Comme aux Marquises


"Sauve qui pleut".
       Sagesse des murs

Ce soir, première pluie d'été, longue, avec des grondements et des lueurs lointaines favorisant la rêverie. Des images surgissent de pluie sous la tente, ou abrité par une bâche en forêt d'Ardenne, sur la plage face à la mer immense en Espagne, pluie indienne faisant de Calcutta Venise en quelques minutes, pluie du Nord comme des pleurs, pluie du Sud comme des rires. Pluie au chaud dans la voiture aux vitres embuées propice aux confidences, pluie d'un gris sans nuance où se perd jusqu'au souvenir du soleil, pluie après le sec prolongé vécue comme une naissance, pluie traversière des Marquises de Brel qui fredonne Gauguin, pluie de Bécaud qui nous enroule par vagues de blé, de bagues et de colliers, pluie douce comme un réveil dans le jardin chinois de Singapour où je m'étais endormi sur l'herbe. 

Une pluie, pleine d'images, qui font que lorsque je te dis "il pleut",  ces deux mots n'ont rien en commun avec ceux que tu entends.


vendredi, mai 27, 2016

Asouf


"Ceux qui ont quitté ce lieu pour changer de campement
Y ont laissé le vide de leur absence et une tristesse brûlante."
        Poésie touareg.

Asouf, la solitude. Le père de Foucauld lui consacre l'une des plus longues notices de son dictionnaire touareg, l'une des plus belles et sur laquelle on peut rêver. Solitude et silence du campement, hier encore bruissant de compagnons, qui poursuivent leur route sans vous. Comme la musique apprivoise les silences entre les notes, mêlant les pauses aux soupirs en gardant le meilleur pour la fin: le point d'orgue, redevenir son propre compagnon et cheminer seul avec son ombre sur la partition de sa vie est un apprentissage. Un jour vient où Akéla dans le Livre de la Jungle quitte ses loups, où Mowgli quitte le clan, où Obama quittera la Maison Blanche. Même un pape, enfin, le fit. Ce qui reste du feu porte un joli nom: les braises.

Je vous souhaite une bonne fin de semaine, émouvante pour deux amis chers qui se reconnaîtront.

Lu dans:
François Sureau. Je ne pense plus voyager. NRF Gallimard. 2016. 154 pages. Extrait p. 76

jeudi, mai 26, 2016

Effluves

Tu vas mourir
    que d’autres te disent ce qu’ils veulent     je ne peux mentir,
    tu ne peux pas y échapper
    doucement je pose ma main droite sur toi     tu la sens à peine 
    je penche la tête tout près et la cache à moitié
    je suis assis tout contre         silencieux,
Le soleil perce en directions imprévues
    de fortes pensées t'emplissent         et la confiance
    tu souris
    tu oublies que tu es malade     comme j'oublie que tu es malade 
    tu ne vois pas les médicaments     tu ne remarques pas les amis qui pleurent
    je suis avec toi. "
            Walt Whitman

Il y a dix minutes à peine, je constatais le décès d'une très ancienne patiente. Elle avait 96 ans, je la connaissais depuis 63 ans, son jardin jouxtant celui de mon enfance. Une fois par an, en famille, ils soutiraient un Porto du Douro dont les vapeurs parfumées nous grisait, et c'était fête. Ne retiendrais-je que cette image, cela valait la peine de vivre. Il y a six semaines, je lui annonçai le décès de son fils unique, juste mon âge, était-ce une bonne idée que de le lui dire? Elle n'eut que quelques mots: laisse-moi seule maintenant, que je pleure à l'aise. Une fois encore, je fus le messager du malheur, rôle que je connais maintenant à merveille. Elle est morte doucement, sans qu'on sache de quoi. Compléter le certificat de décès, et ses causes, m'a renvoyé à toutes les incertitudes d'une pratique déjà longue: on meurt de quoi quand on est en fin de vie, et que rien ne vous rattache plus à rien. Il était minuit, et je garde un souvenir ému de la manière dont le portier de la maison de repos du CPAS d'Anderlecht, et les infirmières de nuit, m'ont accueilli. Tout était illuminé, alors qu'à cette heure habituellement c'est le Bronx, hommage discret rendu à une très vieille pensionnaire qui partait par la grande porte. 


Lu dans:
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998
Walt Whitman. À un qui va bientôt mourir. Les cent plus beaux poèmes du monde, par Alain Bosquet. Le Cherche-Midi. 1979.

mercredi, mai 25, 2016

La fugue du père


"Me voilà dans la forêt d'Ardenne.
Quel fou je fais!
J'étais si tranquille à la maison. "
        Shakespeare. "

"Dans sa cabane, Gabriel a recroquevillé sur le sol son corps courbatu: il peine à s'endormir malgré sa fatigue. Il a froid mais un espoir réchauffe sa poitrine: la route du lendemain."  Un vieil homme fugue, laissant derrière lui la sécurité de la maison de repos où sa famille l'a placé, et trouve refuge dans un abri de chasse en forêt. Qui de nous n'a du Gabriel en lui? 


Lu dans :
Jean-Marie Alfroy. La fugue du père. NRF Gallimard. 1984. 180 pages Extrait page 63
Shakespeare. Comme il vous plaira. acte III scène 4, trad J Anouilh. Exergue.

mardi, mai 24, 2016

La couleur du jardin


"Les papillons sont les fleurs vivantes de nos jardins."
            
Aujourd'hui, nous croiserons un certain nombre de personnes. Et parmi eux, quelques papillons. 

dimanche, mai 22, 2016

Faire confiance


"En parfaite confiance au non-familier
    proche ici de l'étranger
    là de l'éloigné
je pose mes mains dans les tiennes."
            Hannah Arendt

Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.166

samedi, mai 21, 2016

 Comme un rayon de miel
sur la neige d'argent
c'est l'aurore dorée à présent qui s'éveille
revoilà le soleil
revoici le beau temps
   Christophe GOARANT
 


vendredi, mai 20, 2016

Sagesse des Denkas


"Au temps où Dieu créa toutes choses
Il créa le soleil.
Et le soleil naît, meurt et revient.
Il créa la lune.
Et la lune naît, meurt et revient.

Il créa les étoiles.
Et les étoiles naissent, meurent et reviennent.
Il créa l’homme.
Et l’homme naît, meurt et ne revient pas."
       
L'être humain, cet instantané dans la vie de l'univers. Il griffe à peine la surface de la terre sur laquelle il pose un pied léger, on dirait une feuille sèche. Et pourtant, la lune et les étoiles ne rêvent pas, ne s'interrogent guère, ne se projettent pas non plus dans le lendemain d'autres enfants qui comme nous rêveront, s'interrogeront, se projetant dans la vision fugace d'autres feuilles sèches dansant sur la mer. Nous sommes la vie sur terre. 



Lu dans :
Chant sacré attribué aux Denkas de la basse vallée du Nil. Le Livre d’or de la Prière. Alfonso M. di Nola. Marabout.
cité dans Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

jeudi, mai 19, 2016

Survivre n'est pas vivre

"- Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler?
- Au colonel Chabert.
-Lequel?
- Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard ."
        Balzac, Le Colonel Chabert.

Chabert, ou l'histoire d'un "mort" survivant à la charge de cavalerie à Eylau en 1807, enfoui sous une montagne de cadavres. Il passera une vie entière à justifier son existence à son retour, car il n'est pire morts  que ceux qu'on ne s'attend pas à revoir. Livre après livre, sans jamais parler de sa propre expérience d'otage à Beyrouth, Jean-Paul Kauffmann raconte une indicible expérience de solitude et d'abandon. 

Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. Outre-Terre. Equateurs. 2016. 334 pages. Extrait p.7 Exergue


mercredi, mai 18, 2016

Habiter l'absence

"Si je meurs survis-moi par tant de force pure
que soient mis en fureur le froid et le livide
que ton rire et ton pied surtout n'hésitent pas
et comme une maison habite mon absence."
            Pablo Neruda
Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extraits pp. 81,82.

mardi, mai 17, 2016


"Chaque endroit imprègne son envers. Et vice versa,"

Lu cette semaine, amusant, idéal au jeu des petites phrases qui ne veulent rien dire, à placer entre la poire et le fromage. 



lundi, mai 16, 2016

A mi-Transat la réussite


"Un bon marin, c’est quelqu’un qui sait faire autre chose que du bateau."
                Loïck Peyron

Arrivé à mi-course de la Transat 2016 sur le mythique Pen Duick II d'Eric Tabarly avec une instrumentation d'époque, Loïck Peyron se voit contraint de rebrousser chemin vers Quiberon pour bris de matériel. Echec, réussite? Le triple vainqueur de la Transat aura cette fois parcouru la distance prévue sans atteindre son terme, améliorant au passage les temps à mi-course de Tabarly lui-même, et atteint son double objectif: des retrouvailles avec lui-même, l'absence des moyens de communication actuels le confrontant durant deux semaines aux seuls vent et houle, et le rappel des acquis de navigateurs prestigieux grâce auxquels le temps de la traversée Plymouth - New York à la voile a été progressivement réduit de 40 jours (Francis Chichester, 1960) à 8. 

dimanche, mai 15, 2016

Parler en langues

« une langue raison une langue légion une langue dieu dans les langues une langue feu ou à sable une pentecôte et une à litote une langue plaisir et une à gémir une langue beau temps mauvais temps une langue pour tous les temps »
        Philippe Solers (écrit le 29 mai 1977, jour de Pentecôte)



La Bible comme un roman. Entre Babel ou l'éclatement du langage humain et le récit de la pentecôte où chacun - Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, ... - s'entend interpellé dans son propre idiome, une boucle se referme.  On s'émerveille de voir franchie la barrière de la langue, du différent, de l'inconnu. Champollion cassant le mystère de la Pierre de Rosette, Emanuelle Laborit poussant son premier cri en langage des Sourds ainsi que la reconnaissance balbutiante   du langage des dauphins et des grands singes participent de la même quête: (se) comprendre est une joie. En témoigne ce couple de patients, tous deux malentendants, débutant chaque journée par un long face à face destiné à harmoniser leurs prothèses auditives afin de se  comprendre sans difficulté. Et ça marche. On rêve de voir chaque couple débuter sa journée en réglant ses canaux de communication avec autant de patience. Certains diront avec humour qu'il est plus aisé de percer le langage cunéiforme.


Lu dans:
Philippe Sollers. Paradis. Seuil. Collection Tel Quel. 1981. 246 pages. Extrait p.148.


samedi, mai 14, 2016

Ce peut être long des cigarettes

"Au printemps, tu verras, je serai de retour,
Le printemps, c´est joli pour se parler d´amour,
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
Et déambulerons dans les rues de Paris

Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus."
     Barbara

Elle est vieille maintenant, et paraît espérer encore. Il l'a quittée sur un "je vais acheter des cigarettes" et elle ne l'a jamais revu. On a dit qu'il avait pris le bateau pour l'Amérique, mais on dit tant de choses. Ce printemps qui éclate soudain lui rappelle qu'elle fut heureuse un jour. La vie est étrange, et les gens. 

vendredi, mai 13, 2016

Merci au fruit

"Tu ramasses le fruit, le croques à belles dents.
Le teint, la senteur, le jus, la saveur,
Dans ton palais de la métamorphose,
Lentement se muent en délice aérien.
Et tu cherches à dire ce que tu ressens:
Plus que la jouissance, la reconnaissance !
Merci donc au sol, merci à la pluie,
Au soleil, au vent, aux morts, aux vivants,
À tous ceux qui donnent, à la Création
Qui du Rien a fait advenir le Tout.
À toi-même aussi, à ta bouche qui goûte,
À ton cœur qui bat, à ta mine béate
À ton cri d'extase! "
        François Cheng

Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait pp. 27,28

jeudi, mai 12, 2016


"Le livre est dans son genre un objet parfait: petit, pas cher, maniable, utile, solide. Il a de beaux jours devant lui. "
                Bruno Racine (Bibliothèque Nationale de France)


Lu dans:
Bruno Racine. interviewé par Michel Guerrin dans Le Monde du 15 avril 2016.

mercredi, mai 11, 2016

Enfin on me croira

"Ce n'est pas parce qu'on est paranoïaque qu'on n'est pas persécuté."
                E. Keret

Mieux, une petite dose de persécution nourrit la névrose en lui offrant une crédibilité.


Lu dans:
7 années de bonheur, Etgar Keret, traduit de l'anglais (Israël) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Points, 2015, 185 p.
 


mardi, mai 10, 2016

Chansons douces et moins

« La lucidité ne nous empêchera pas d’être heureux."
                 Eric Orsenna

On croyait tout savoir sur eux et on les découvre. Mireille Dumas amène cinq politiques français de premier plan à se raconter sous des aspects inattendus, jalonnés par les chansons qu'ils ont choisies et aimées. François Bayrou, Rachida Dati, Jean-Pierre Raffarin, Cécile Duflot et Jean-Luc Mélenchon évoquent l’enfance, l’amour, la politique entre rire et larmes, oscillant entre légèreté et profondeur pour évoquer par petites touches lucides les bonheurs et déchirements de leur engagement politique. Entre paroles et musique, c’est une jolie gamme de sentiments et une partition sans fausse note que nous fait vivre ce film avec des moments de télévision rare. L'aurions-nous oublié, la chanson est politique, telle "Ma France" de Jean Ferrat, aujourd'hui presque hymne national mais interdite d'antenne  durant deux ans en 1968 et 1970. Et on se prend  à aimer la politique, la chanson et la télévision. 


Vu dans:
Mireille Dumas. Politiques : ils connaissent la chanson!  Lundi en Histoires. France 3. 9 mai 2016. 

lundi, mai 09, 2016

Habiter le présent

"Si tu veux nous dirons la mémoire des hommes
Nous serons deux nous serons tous
Et la mémoire au front de bronze
Du fond des eaux nous sourira.
Si tu veux nous aurons des racines profondes
Pour humblement
Habiter le présent."
        Antoinette Dalcq

Images peu connues de l'état dans lequel le second conflit mondial a laissé l'Europe en 45, diffusées ce soir sur France 2. Jamais l'adage "éclairer le passé pour mieux comprendre l'avenir" ne me parut plus juste. L'Europe d'après-guerre n'était pas euphorique comme le laissent entendre les séquences convenues filmées en mai 45, et secrétait les mêmes exclusions et les mêmes incertitudes que celles qui plombent l'horizon de notre monde actuel, même si celles-ci se sont déplacées.

Lu dans:
Antoinette Dalcq. Estampes et médailles. 1983.
Après Hitler. David Korn-Brzoza et Olivier Wieviorka. France 12. 8 mai 2016.

samedi, mai 07, 2016

Vies subies


"Dans une petite ville au fond de l'Argentine un homme et une jeune femme attendent un autobus dans un café. Mais celui-ci passe comme une trombe, sans marquer l'arrêt. Quatre jours durant, la même scène se reproduit... (..) L'inquiétude devient sourde, enserrant les esprits dans l'ombre de vies subies..."
            Eugenia Almedia. L'autobus.

Ce jeudi, sur France 2, bref témoignage d'une quinqua, secrétaire de direction sans emploi depuis un an. Le mauvais âge sans doute, un mauvais endroit, au mauvais moment. Une non-vie s'égrène dans la contemplation de l'existence des autres, à guetter le bus en espérant qu'il stoppe. La fiction demeure parfois la meilleure description de la réalité.


Lu dans:
Eugenia Almeida. L'autobus. Traduction de l'espagnol par René Solis. Métailié. 2012. 126 p.

vendredi, mai 06, 2016

Réflexion légère sur la fête de l'Ascension

“Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? ”
    Actes des Apôtres 1,9

S'il ne doit plus y avoir grand monde pour imaginer l'ascension de Jésus de Nazareth dans les nuées, on peut rester sensible à la symbolique du récit. La stupéfaction de voir disparaître en un instant tout ce qui fait un humain: le regard qui cherche notre regard, la chaleur d'une main, la densité d'un passé partagé, la somme de connaissances, de récits, de souvenirs collectés durant une vie. Ainsi que l'attente de l'avenir: "il est une chose que j'aurais encore aimé faire...",  "j'aimerais te dire ceci...", "il faudrait qu'on pense à ..." Parfois l'être aimé s'éteint avant d'avoir pu terminer sa phrase et on reste avec le regret d'une question sans réponse, mais qui donne sens à ces derniers moments partagés. La vie est devant comme le rappelle utilement la question des Actes des Apôtres et cette symbolique d'espoir transcende les religions.

mercredi, mai 04, 2016

Des lunettes au Monde


"Mettre des lunettes au Monde, qu'il me voie comme je suis."

Enseigner, c'est aussi apprendre. Lumineuse présentation hier soir d'une étudiante sur la problématique trans-genre, par laquelle je découvre n'avoir été que peu concerné jusqu'ici. Ou comment être "quelqu'un" lorsqu'on est à la fois "quelqu'un" ET "quelqu'une", Eve ET Adam sans avoir à choisir sans cesse. Par-delà cette sexualisation obligatoire, se profile une vraie question de société: si "être" c'est se sentir reconnu, on aimerait parfois aussi être reconnu pour ce qu'on est, sans avoir à se couler dans les habits de ce que le Monde souhaite qu'on soit, quitter le théâtre pour entrer dans la vie. Il y a là un vrai progrès de civilisation à inventer, que la réflexion trans-genre initie de belle manière et qui lui donne une place essentielle. 


mardi, mai 03, 2016

Papillon


"Va où va ta joie."
            Delphine Roux

Une petite fille à la poursuite d'un papillon, son frère taquine un chiot et fusent les rires. Tout le bonheur du monde peut tenir en quelques images. Un bonheur enfoui en nous, souvent oublié sous des couches de tourments quotidiens, et qui ne demande qu'à revenir à la surface. Pour retrouver ses sensations d'enfance, le navigateur Loïck Peyron a pris le départ ce lundi de la Transat anglaise sur Pen Duick 2, le bateau de légende d’Eric Tabarly, vainqueur de cette course en 1964. Entouré de concurrents aux embarcations de haute technologie, il fait le pari de naviguer "à l'ancienne", avec une voile réduite, sans électronique, sans fichier météo car "la beauté de la mer, c’est l’élasticité du temps". Cela aussi, c'est de la joie. 


Lu dans:
Les petits sentiers d'Obaasan. Texte de Delphine Roux et illustrations de Pascale Moteki. Picquier jeunesse. 2016.

dimanche, mai 01, 2016


"Nous nous sommes libérés. L’inconvénient, c’est qu’en tant qu’individus autonomes nous sommes amenés à errer dans un labyrinthe d’options."
            M. Crawford

Lu dans:
Matthew B. Crawford. Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet. 2016

samedi, avril 30, 2016

Bonheur en fleur

"Cerisiers, cerisiers,
À travers le ciel de printemps,
Aussi loin qu'on peut voir.
Est-ce du brouillard ou des nuages ?
Parfum dans l'air.
Viens maintenant, viens,
Regardons enfin !"
           Delphine Roux

Il reste quelques jours à peine pour nous laver le regard de la grisaille en levant les yeux vers les arbres en fleurs, vraies fiançailles avec la nature. A chacun ses images d'enfance, mais cette floraison me ramène sans que j'en aie la moindre explication à l'Annonce faite à Marie de Claudel (j'avais 15 ans, et le doux imaginaire au sommet) et à la rue Charles de Tollenaere à Anderlecht, dont la cime resplendissait de superbes Prunus serrulata (Cerisiers du Japon). Ce bonheur ne durait guère, si ce n'est le souvenir qu'on en gardait, et donnait à l'existence une intensité que l'âge estompe.



Lu dans:
Les petits sentiers d'Obaasan. Texte de Delphine Roux et illustrations de Pascale Moteki. Picquier jeunesse. 2016.

mercredi, avril 27, 2016

Paroles qui font vivre


"Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis. "
          Paul Eluard

Comme un verre d'eau fraîche, ces quelques lignes me parviennent, tissées de "mots innocents, mots qui font vivre". Elles accompagneront demain l'au revoir à une belle personne au terme d'une vie de qualité. Étrange paradoxe de cueillir dans un livret de funérailles les paroles de réconfort qu'on cherche en vain dans nos journaux écrits et télévisés, d'une sinistralité étouffante.  


Lu dans:
Paul Eluard. Des mots qui font vivre. Extrait d'un poème à Gabriel Péri

Ces mots si rares qu'on les comprend

"L'intelligence des choses simples, comme celle du conducteur de la voiture derrière moi quand il comprend tout de suite que je vais me garer et donc faire marche arrière. Il s'arrête à quelques mètres de distance et attend."
                Francesco PICCOLO

Lu dans:
Francesco PICCOLO. Petits moments de bonheur volés.  Denoël. 2014. 144 pages. Extrait p. 45

lundi, avril 25, 2016

Parfum d'éternité


"Si je veux posséder un objet parce qu'il a de la valeur, pour qu'il ait de la valeur il faut aussi que je ne le possède point."
                Gregory Bateson

Ivry Gitlis disait de son Stradivarius qu'il était tellement précieux qu'on ne possède  jamais pareil objet, qui ne fait que transiter par notre vie. Il a connu plusieurs virtuoses auparavant, et en connaîtra d'autres. L'avoir en prêt nous confère un peu de sa valeur, savoir qu'il nous survivra nous donne un avant-goût de l'éternité.


Leçon de conduite


« Que sait du désert celui qui ne regarde qu’un grain de sable ? »
            Erik Orsenna

La pratique de la moto nous apprend l'importance de bien porter le regard, au loin de préférence. Si les yeux se fixent sur un obstacle au milieu de la route, on est certain de le heurter car vision et locomotion sont liées sur le plan fonctionnel. Cela porte un joli nom: l'intentionnalité. Cette intégration devient un handicap lorsque vous conduisez une moto, et doit être délibérément neutralisée. Apprendre à détourner le plus vite possible les yeux des obstacles et fixer son regard sur la trajectoire désirée constitue le b.a-ba du motard. C'est aussi une belle piste de réflexion pour la conduite de son existence. 

Lu dans:
Erik Orsenna. Madame Bâ. Fayard. 2003. 496 pages

samedi, avril 23, 2016

Une petite dispute?

"- Oui, je suis épuisée.
- Tu vois, je le sentais.
- Quoi?
- Tu ne m'aimes plus, Delphine. Tu ne m'aimes plus.
- Pourquoi tu dis ça?
- Même une dispute, tu me la refuses."
            David Foenkinos

Évitez donc lui demander sans cesse : « Me désires-tu encore? » Comme disait Maurice Blanchot: "La réponse fait le malheur de la question."

Lu dans:
David Foenkinos. Le mystère Henri Pick. NRF Gallimard. 2016. 288 pages. Extrait p.115
Bernard Geberowicz. Les 7 vertus du couple. Odile Jacob. 2015. 240 pages. Extrait p.110

jeudi, avril 21, 2016

Flaque de lumière


"Flaque de lumière
flaque d'eau
au sein de l'éternelle rotation des astres
cette brève flamme chasse la lente grisaille
d'un après-midi.
Flaque de lumière
flaque d'eau
attirant quelques moineaux:
leurs gazouillis
rappellent un instant le bonheur terrestre:
la soif étanchée."
        François Cheng

Aucune saison ne mêle autant que celle-ci les flaques d'eau et de lumière. Aucune journée autant que celle-ci n'ai-je croisé autant de rires et de larmes, d'espoirs et de craintes. Avril et ses giboulées.   



Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p. 61

mercredi, avril 20, 2016

C'est tes vrais cheveux?

  "C'est tes vrais cheveux ? Je peux toucher ? Ils sont super lisses, et tout blonds, on dirait des poils de chiens. Tu les coupe parfois?"
    # Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs

Nul n'est raciste. Mais on parle bizarre parfois, et nos phrases les plus anodines nous trahissent comme la main étonnée dans les cheveux crépus des petits enfants Noirs. Et si on retournait les clichés sur les Noirs pour mieux les appliquer aux Blancs? comme le fait sur Twitter # Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs . Désopilant et révélateur.


Lu dans:
# Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs. Twitter.

mardi, avril 19, 2016

Un ami

"Lazare adorait son père. D'ailleurs, il n'avait que lui. Et Paul, son ami Paul.
- Papa,demanda Lazare avant que Sauveur éteigne la lumière, est-ce que c'est grave si je n'ai que UN ami?
- UN ami? Mais c'est beaucoup, ça!"
            Marie Aude Murail

C'est beau comme du Montaigne, évoquant son ami Etienne de la Boétie par le merveilleux "parce que c'était lui, parce que c'était moi".  Aujourd'hui il y aurait 125 milliards de liens d'amis sur Facebook. Un monde d'amour, dont on peine à croire qu'il puisse encore donner naissance à conflit. L'unique a été remplacé par l'abondance de tout - biens, diplômes, destinations de voyage, photos, articles de consommation, amis, voitures - débouchant comme le note Cioran sur «le cauchemar de l'opulence, une accumulation fantastique de tout, une abondance qui inspire la nausée ».


Lu dans:
Marie Aude Murail. Sauveur & Fils (saison 1). L'école des loisirs. 329 pages. 

Ici et déjà ailleurs

"J'épluchais une pomme rouge du jardin quand j'ai soudain compris que la vie ne m'offrirait jamais qu'une suite de problèmes merveilleusement insolubles.
Avec cette pensée est entré dans mon cœur l'océan d'une paix profonde."
            Christian Bobin

Elle a 95 ans. Je lui annonce la mort de son fils. Elle se tasse, et des larmes coulent silencieuses. Puis soudain demande: "Mais où sont donc mes lunettes? J'ai la bouche sèche, n'auriez-vous pas un peu d'eau?" Face à l'incompréhensible, nos grands vieillards oscillent en permanence entre le drame et les minimes contraintes du quotidien, devenues refuge.



Lu dans :
Christian Bobin. Noireclaire. NRF Gallimard. 2015. 78 pages. Extrait p. 70

dimanche, avril 17, 2016

Averse

"Et puis certains après-midi de pluie
    où les gens qui attendent qu'il cesse de pleuvoir sous les porches
    font connaissance, se parlent.
Le nombre exact de baisers qui se donnent en ce moment...
J'aimerais qu'aucune porte ne claque, qu'aucun être humain ne tousse et, toujours en ce moment précis, que quelqu'un dise :
qu'il est bon de vivre ici."
        Francesco Piccolo.

Lu dans:
Francesco PICCOLO. Petits moments de bonheur volés. Denoël. 2014. 144 pages. Extrait p. 135

samedi, avril 16, 2016

Un chemin de lumière


  «La nuit est ma lumière».
      Etienne De Greeff

Le hasard et l'amitié me font découvrir le dernier ouvrage, posthume, du Professeur Léon Cassiers qui enseigna la psychiatrie - et la vie - à plusieurs générations de médecins dont je suis. Citant le criminologue Etienne De Greef en fin d'ouvrage, il s'interroge sur les mobiles du progrès d'une conscience humaine. Comme le souligne Michel Dupuis en préface, "c'est au cœur même du trouble, de la confusion, des incertitudes que l'être humain est appelé à trouver la lumière, le chemin de l'émancipation et de la libération." On ne saurait trouver plus belle réflexion pour un weekend ensoleillé dans une période trouble. 


Lu dans:
Léon Cassiers. Ni ange ni bête. Préface de Michel Dupuis. Cerf. 2010. 390 pages. Extrait p.8

jeudi, avril 14, 2016

"J'adore parler, mais je déteste répondre."
                    Bernard Geberowicz

.

Lu dans :
Bernard Geberowicz. Les 7 vertus du couple. Odile Jacob. 2015. 240 pages. Extrait p.110

Cachez ce sein


"Le mérite revient à saint Augustin d'avoir décrit dans Les Confessions cette horrible expérience, celle de voir son frère appendu au sein maternel et portant sur le visage tous les signes de la béatitude. Nous pouvons imaginer que ce frère de lait, s'il avait lui-même écrit sa propre biographie - et s'il avait eu le talent de son aîné -, aurait symétriquement confessé sa jalousie envers Augustin en vertu d'on ne sait quel attribut devenu primordial."
        Gérard Haddad.

C'est comme du Freud, or c'est du Saint Augustin. Insatisfaction séculaire de sa propre image amputée de l'objet de ses désirs, emporté par un frère ou un autre proche, admirablement décrite par Thomas Mann dans "Joseph et ses frères".  On aimerait lire un jour le récit d'une scène similaire qui procure du bonheur à celui qui l'observe, et non de la souffrance. Se réjouir du plaisir de l'autre est un chemin de plénitude. 



Lu dans:
Gérard Haddad. Dans la main droite de Dieu. Ed Premier Parallèle. 2015. 123 pages. Extrait p.78

mercredi, avril 13, 2016

Le vent vers demain


"Nous avons connu le feu et la trahison et nous avons fixé le monde de nos yeux ardents."
                Nazim Hikmet

"Est-il possible que personne ne sache dire, avec les mots de la vie publique, que nous vivons et résistons ensemble? S'il en est ainsi, que l'on s'empare alors des mots des poètes! Les mots de Louis Aragon qui mêle dans de mêmes amours et les mêmes actes de résistance ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas. Ou les mots d'Antoine de Saint-Exupéry qui sait faire créer le navire non en enseignant à hisser les voiles, forger les clous, lire les astres, mais en faisant naître dans le cœur des hommes le désir de la mer, le goût d'être ensemble. Avons-nous à ce point désappris à dire?"

Les mots de Christine Taubira, beaux comme le vent dans les voiles, susceptibles de faire à nouveau rêver les enfants rieurs de nos rues, de les mettre en projet d'un nouveau vivre ensemble?  Le désir de prendre la mer n'est-il vraiment qu'un désir d'enfant? 


Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extraits pp.68-69, p.80

dimanche, avril 10, 2016

Mots simples


     "Avant de nous dire au revoir
Avant que sur notre histoire le rideau tombe
On ne dit jamais assez aux gens qu'on aime
Par peur de les gêner    
                                   qu'on les aime
On ne leur dit jamais assez
Que sans eux, sans elles
On ne serait même pas la moitié       
                                    de nous-mêmes."
            Louis Chedid


samedi, avril 09, 2016


"Où va le poing
quand se tend la main ?"
        Sagesse murale


vendredi, avril 08, 2016

Le miroir brisé

"L’homme est un animal qui se crée une image de lui-même et qui finit par ressembler à cette image."
                Iris Murdoch

Son père était un aigle, sa mère une souris. Il a fait ce qu'il a pu et cela a donné un employé modèle. Il y a peu , on lui a demandé de prendre l'habit du frère aîné admiré, décédé prématurément. L'image patiemment construite a volé en éclat et il consulte après faute grave au boulot. Il se demande s'il ne l'a pas inconsciemment recherchée et rêve de devenir dans une autre vie chat de gouttière. Le quotidien d'une consultation est tissé de romans de vie, et de certificats divers baptisés rapidement fraude sociale. La réalité est moins simple. 



Lu dans :
Iris Murdoch, cité par Matthew B. Crawford. Contact. Editions La Découverte. 2016