jeudi, mars 05, 2015

Vivre sans Facebook

"J'essaie de trouver de nouveaux amis sans l'aide de facebook.  Depuis 2 jours, je descends dans la rue en gueulant ce que j’ai cuisiné, ce que j’ai mangé, comment je me sens, ce que je suis en train de faire, où je suis en ce moment, je photographie tout ce qui bouge et aussi ce qui ne bouge pas ! je touche les gens que je croise en hurlant « j’aime ».  J’ai déjà 7 personnes qui me suivent : 2 policiers, 1 psychiatre, 2 infirmiers, une ambulance et un docteur…. Pas mal non ? "

Le bonheur en brèves


"Vous croyez qu'il y a quelque chose après? demanda Flora d'une voix inhabituellement posée. Il y eut un silence, sans hululement, sans rien, sans rires ni soupirs. Et dans ce silence, c'est la voix de Lydie qui se fit entendre.
- Ce qui compte le plus, dit-elle tout doucement, c'est qu'il y ait quelque chose avant. Quelque chose de bien."
            Biefnot-Dannemark

"Si vous ne vivez pas au bon moment, alors vous ne mourrez jamais au bon moment non plus (I.Yalom)". A grandes interrogations, réponses courtes, et le dernier opus de Biefnot-Dannemark (qui sort aujourd'hui en librairie, clin d'oeil) s'en délecte. Road-movie littéraire à-travers l'Europe au volant d'une Opel hors d'âge, ce roman pointilliste nous fait redécouvrir que la soif de vivre n'a pas d'âge, ni l'amour. On en cueille quelques pépites, calligraphiées et enroulées sur un papier cigarettes qu'on dépose précieusement dans le creux de la main de patients ayant perdu espoir. Thérapie douce sans effet secondaire. 


Lu dans:
Biefnot-Dannemark. La route des coquelicots. Escales des lettres. Le Castor astral. 2015. 310 pages. Extrait pp 59-90
Ce roman et le recueil "Au tour de l'amour" seront en librairie ce 5 mars.
Irvin D. Yalom. Et Nietzsche a pleuré. Galaade. 2012. 480 pages.

mercredi, mars 04, 2015

La quête


"Rétractation revêche du passant qui me voit approcher, mais comme je ne veux ni une pièce ni une clope, juste lui demander poliment mon chemin, le voici tout miel, prodigue en informations détaillées et précises, la générosité incarnée, pour un peu il me ferait visiter la ville – merci !"
        Eric Chevillard

Qui de nous ne se reconnaît dans ce passant revêche? Quelle résistance éveille en nous la quête d'une piécette, pour laquelle nous ne nous baisserions même pas pour la ramasser en rue? L'agacement provoqué par la  mendicité révèle quelque chose de nous-même, mais quoi? 


Lu dans :
Eric Chevillard. L'autofictif. http://autofictif.blogspot.fr/

lundi, mars 02, 2015

Confiezo que he vivido


"Quand il ressent la plénitude des heures
 un éléphant part mourir seul.
 Et quand mes mains ne serviront
 plus à rien, ni pour caresser,

ni pour écrire ou travailler le bois,
 ni pour jouer avec mes petits-enfants,
 mon heure aussi sera arrivée.
 Ce sera une heure simple et juste.

Je monterai lentement les sentiers antiques
 de l’altiplano vers les sommets andins
 et au final, depuis le sommet de l’Illimani,

je verrai les blanches neiges d’antan,
 les nuages de toujours, la lune claire.
 seul, j’attendrai le dernier petit matin."

           Jan Antoon Mariën (25 mars 1953 - 28 février 2015)

Emouvant adieu à la vie, Confiezo que he vivido (J’avoue avoir vécu) que je vous invite à prolonger par la lecture de la dernière page de son blog (http://www.janantoon.be/adieu).

Les larmes de Nietsche


“Il est plus facile d'obéir à autrui que se commander soi-même.”
       Irvin D. Yalom . Et Nietzsche a pleuré

Si "le roman est de l'histoire qui aurait pu être (Gide)" le récit d'Irvin Yalom plaira à ceux qui aiment l'histoire, et les romans. Une intrigue habilement menée dans la Vienne d'un XIXe siècle finissant enchevètre les destins de Breuer et Freud (fondateurs de la psychanalyse), du philosophe Nietzsche et de sa houleuse amante Lou Andréa Salomé. Sort-on heureux de pareille réflexion en pareille compagnie? Pas nécessairement, mais on n'en sort pas le même non plus, avec quelques interrogations tenaces sur ce qui nous reste de vie à parcourir. 

"- Malgré tout, Josef, vous fuyez ma question. Avez-vous vécu votre vie ? Ou bien est-ce votre vie qui vous a vécu ? L’avez-vous choisie ? Ou avez-vous été choisi par elle ? L’avez-vous aimée ? Ou la regrettez-vous ? Voilà ce que j’entends lorsque je vous demande si vous avez vécu jusqu’au bout. […]
« Ces questions… Mais vous en connaissez la réponse ! Non, je n’ai pas choisi ! Non, je n’ai pas vécu la vie que j’ai voulue ! J’ai vécu celle que l’on m’a donnée. J’ai été, moi, le vrai moi… j’ai été enfermé dans ma propre vie.
- Et c’est là, Josef, j’en suis persuadé, la cause première de votre angoisse. Cette pression précordiale que vous ressentez est tout simplement due au fait que vous débordez d’une vie non vécue. Et votre cœur bat à l’unisson du temps qui passe, de ce temps qui ne cesse d’être vorace, qui engloutit, mais ne rend jamais rien. Qu’il est terrible de vous entendre dire que vous avez vécu la vie qu’on vous a donnée ! De vous voir affronter la mort sans avoir jamais réclamé votre liberté, si dangereuse fût-elle ! »



Lu dans:
Irvin D. Yalom. Et Nietzsche a pleuré. Galaade. 2012. 480 pages.
Compagnie Claude Volter. Les larmes de Nietzsche, d’Irvin YALOM, adaptation de Michel Wright. Du 25 février au 8 mars

dimanche, mars 01, 2015

Sagesse de Keaton


"Si l'homme descend du singe, il peut aussi y remonter."
    Buster Keaton


samedi, février 28, 2015

La mangue de midi est la grâce du jour


"Il faut attendre un midi de juillet
quand la chaleur devient insupportable.
Une cuvette blanche remplie d'eau fraîche
sur une petite table bancale,
sous un manguier.
Vous arrivez en sueur d'une demi-journée
agitée pour vous asseoir à l'ombre,
sans rien dire pendant un long moment,
jusqu'à ce que votre sieste
soit interrompue
par le bruit sourd d'une mangue
qui vient de tomber près de votre pied.
Il faut la respirer longuement
avant de la dévorer pour qu'il ne
reste plus une once de chair
ni non plus une goutte de jus.
Puis vous vous lavez le visage et le torse
dans la cuvette d'eau
avant de retourner à votre chaise.
La mangue de midi est la grâce du jour."

Lu dans:
Dany Laferrière. L'art presque perdu de ne rien faire. L'art de manger une mangue. Grasset. 2014. 425 pages. Extrait p. 11

vendredi, février 27, 2015

Simplexe


"Simplet, ce septième nain, pas aussi simple qu on croit. Il est comme le ravi de la crèche provençale, non pas l'idiot du village, mais le témoin et le sage, l'émerveillé, ouvert à tous les possibles? "
        Berthoz

Comment mieux décrire cette simplexité dont Berthoz décrit qu'elle est une nouvelle façon de vivre la complexité croissante du monde, de poser les problèmes parfois au prix de quelques détours, prenant en compte l’expérience passée et en anticipant l’avenir avec imagination, pour arriver à des actions plus rapides, plus élégantes, plus efficaces. Faire simple n’est jamais facile ; cela demande d’inhiber, de sélectionner, de lier, d’imaginer pour pouvoir ensuite agir au mieux. Une version actualisée de Blanche-Neige placerait sans aucun doute un smartphone dans les mains du nain Simplet, et je me plais à imaginer tout ce qu'il en tirerait avec émerveillement.


Lu dans:
Jean Michel Besnier. L'homme simplifié. Fayard. 2012. 205 pages. Extrait pp. 35-36
Alain Berthoz, La Simplexité. Paris, Éditions Odile Jacob, 2009. p. 42

jeudi, février 26, 2015

De la vie soudain


'Un château abandonné des Carpathes, dont soudain un jour s'échappe de la fumée..."

Je ne connais pas le livre de Jules Verne dont serait issue cette phrase, mais elle fait rêver à mille intrigues possibles. Et peut s'appliquer à quelques situations de vie.

mercredi, février 25, 2015

La seconde avant l'annonce


"Ce matin-là il avait commencé une phrase
    Il faudra pourtant se décider à...
et à ce moment le téléphone a sonné
C'était André qui lui apprenait la nouvelle et il est parti aussitôt
Nous ne l'avons pas revu vivant
Et je ne sais pas comment il aurait terminé la phrase
ni à quoi il pensait qu'il fallait pourtant se décider.
(..)
Qui finira pour nous malgré l'absence après l'arrêt subit
la vie qu'on avait pourtant l'intention de vivre?"
        Claude Roy . Kerdavid . Samedi 29 août 1992

Elle a trente-six ans, je l'ai vue naître. Veuve depuis le 2 janvier de cette année, un bloc de marbre dont on fait les tombes a fracassé son mari. Il avait pris congé ce lendemain de fête, mais il arrive qu'on doive changer ses plans, pour longtemps. Une fois de plus je tente d'imaginer ce à quoi on rêve la seconde avant qu'on ne meure. Et ce que dure la seconde qui suit l'annonce. 


Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. NRF Gallimard. 1993. 271 pages. Extrait pp.166-167

lundi, février 23, 2015

Moi je suis vintage


«Quand on regarde l’être humain, on sent bien que le chantier n’a pas été terminé…».
            Florence Foresti

L'humour dévastateur d'une femme qui se regarde dans la glace. Morceaux choisis.  Les femmes aussi ont leur Vietnam: "l’accouchement, avec ou sans péridurale, avec ou sans césarienne. Sans compter la grossesse, qui est «comme une gastro qui durerait neuf mois… à part qu’ici tu grossis».  Scènes de course avec sa fille de 7 ans sur le chemin de l’école, portrait de la mère parfaite, «toujours à l’heure, qui ne s’énerve pas et parle avec une voix tellement douce». 40 ans? «Tu arrêtes de boire, tu arrêtes de manger… tu arrêtes de vivre. On va tous crever. Ma prochaine aventure, c’est le cancer.» 50 ans, «l’adolescence avec une carte bleue… Moi, je suis longue conservation. Je ne suis pas vieille, je suis vintage». On attend avec impatience qu'elle fête ses 60 ans.



Lu dans :
Nicolas Crousse. Florence Foresti, les femmes lui disent merci. Le Soir. Lundi 23 février 2015
Flavie Gauthier. Le spectacle de la maturité décomplexée. Ibid

dimanche, février 22, 2015

Sagesse des arbres


"Imaginez un arbre
Regardez-le maintenant avec les yeux d'un architecte.
Il devient alors une véritable inspiration pour les bâtiments et les habitations d'après-demain."
        Luc Schuyten

Du bourgeon à la feuille morte


"Gloire à la branche maîtresse
honneur au rameau
et merci pour la feuille
de la feuille qui tombe
à la feuille qui vient."
    M. Delpastre

A un moment de l'année où les bourgeons sont guettés avec impatience, on se plaît à citer les arbres.

samedi, février 21, 2015

Et si c'était


"Et si c'était la dernière fois ...
Si c'était la dernière fois que je vois
dans les yeux d'un homme qu'il me trouve belle?
Si c'était la dernière fois que je suis belle?"
        Biefnot-Dannemark


Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Au tour de l'amour. Le Castor Astral. 2014. 120 pages.Extrait p.57
Ce recueil et le roman "La route des coquelicots" seront en librairie le 5 mars.
www.francisdannemark.be/biefnot-dannemark/

vendredi, février 20, 2015

Improbable renommée


"Une anecdote pour écrivains débutants. Kafka, malade, vint passer ses vacances d'été à Marienbad. Jetant un coup sur la fiche, l'aubergiste lui dit: « Votre nom me semble connu. - Impossible, répondit Kafka. C'est la première fois que je descends chez vous. » L'écrivain prit sa valise et monta se reposer dans sa chambre. A peine assoupi, il perçut des petits coups à la porte. C'était l'aubergiste: «Pardonnez-moi de vous déranger, mais j'ai une question à vous poser : seriez-vous écrivain? » Ahuri, Kafka répondit: «Pas vraiment... Mais pourquoi me demandez-vous cela? - Parce que mon fils me dit que vous l'êtes. - Dites-lui qu'il se trompe sur mon identité. » L'aubergiste sortit et Kafka essaya de se rendormir. A nouveau, des coups à la porte le réveillèrent: « C'est encore mon fils dit l'aubergiste. Il prétend que vous êtes un très grand écrivain et il souhaite vous saluer. C'est important pour lui. Si vous tenez à votre repos, dites oui, et qu'on en finisse. » Kafka accepta et l'aubergiste alla chercher son fils. Celui-ci, ému et intimidé, ne put que bafouiller: «Quel honneur ... quel bonheur ...   - Mais pourquoi? demanda Kafka. - Parce que ... parce que vous êtes Kafka ...
- Et après?
- Comment et après? Monsieur Kafka, ne savez-vous donc pas qui vous êtes? Vous êtes un grand écrivain, l'écrivain que j'admire le plus au monde ...
- Auriez-vous lu quelque chose de moi?
- Quelque chose, vous dites quelque chose? Votre ouvrage a changé ma vie...
- Lequel?
- La Métamorphose.
- Vous l'avez lu?
- Bien sûr que je l'ai lu, et relu.
- Où l'avez-vous trouvé?
- Mais je l'ai acheté ... »
Et Kafka de s'écrier: « Non ... c'était donc vous? »
        E. Wiesel


Lu dans
Elie Wiesel. Tous les fleuves vont à la mer. Mémoires. Seuil. 1994. 562 pages. Extrait p.418, 419

mercredi, février 18, 2015

L'art de changer de café


"La vie , voyez-vous,
c'est de changer de café."
        Aragon

Dès qu'on s'installe dans un café, tout le reste
de la ville s'efface. (..)
Tout ici ne se déroule pas toujours
de manière harmonieuse
mais nous sommes des animaux capables
d'endurer les situations les plus inconfortables.
J'ai vu des gens subir sans broncher
le mépris de serveurs maussades
ou l'indifférence de leurs voisins de table
alors qu'il suffisait de traverser la rue
pour se rendre au café d'en face et changer
ainsi de roman ou de vie."
        D. Laferrière


Lu dans:
Dany Laferrière. L'Art presque perdu de ne rien faire. L'art de changer de café. Grasset. 2014. 425 pages. Extrait p. 419

Chez nous


"C'est fou comme on s'habitue vite à tout. Y pensant aujourd'hui, j'ai du mal à l'admettre. Quelques heures après avoir respiré l'air nauséabond et suffocant du wagon, voilà que nous nous sentons chez nous. « Chez nous », c'est le bout de plancher sur lequel je suis assis. Je songe aux exilés juifs de l'Antiquité et du Moyen-Age; je suis leur frère. (..) Le principal, c'est que nous soyons entre nous. Si l'on nous avait dit que ce voyage durerait des semaines ou même des années, nous aurions tous répondu : plaise à Dieu qu'il en soit ainsi. Car rien n'est pire que l'inconnu. (..) La vie dans les wagons. La mort de mon adolescence. Comme je vieillis vite: enfant, j'aimais l'imprévu. Un visiteur venu de loin. Un événement inattendu. Un mariage, une tempête, une catastrophe. N'importe quoi plutôt que la routine. Maintenant, c'est le contraire. N'importe quoi plutôt que le changement. Accrochés au présent, nous redoutons l'avenir."
        Elie Wiesel.

Tous nos séjours de vacances, voyages, weekends prolongés portent en filigrane des noms de livres emportés. Les Vosges avec Elie Wiesel, cela donne indubitablement à la neige et au carnaval une coloration méditative que les seuls serpentins, turlututus et chapeaux pointus ne possèdent guère, et que j'apprécie. Cette longue méditation sur le sentiment de sécurité que peut procurer le plancher d'un wagon à bestiaux pour Auschwitz m'habite l'esprit de manière durable. 


Lu dans
Elie Wiesel. Tous les fleuves vont à la mer. Mémoires. Seuil. 1994. 562 pages. Extrait p.98

samedi, février 14, 2015

Les mots simples


"Quand on voit des ombres
c'est qu'il y a de la lumière
Quand tu es là, quand toi et moi sommes un,
la nuit sans fond épouse le jour sans fin. "
    Biefnot-Dannemark

On fredonnait avec Moustaki "Je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis", j'en découvre la suite ce matin au courrier dans le merveilleux petit recueil de Véronique Biefnot et Francis Dannemark. Les mots simples décrivent le mieux le mystère. 



Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Au tour de l'amour. Le Castor Astral. 2014. 120 pages.Extrait p.77
Ce recueil et le roman "La route des coquelicots" seront en librairie le 5 mars.
www.francisdannemark.be/biefnot-dannemark/


vendredi, février 13, 2015

Le retour


"Quant à ceux qui furent assez bêtes, ou du moins assez naïfs, pour rentrer dans leurs pays d'origine, ils se heurtèrent à l'animosité de leurs anciens voisins ou concitoyens. Au lieu d'accueillir les revenants avec des fleurs (comme ce fut le cas au Danemark), au lieu de fêter leur retour, leur survie, en leur demandant pardon, en les entourant d'égards et de chaleur, on les considérait avec suspicion et rancune : « Vous voilà de retour, vous aussi? Auschwitz n'était donc pas si terrible que ça, hein? » On refusait de leur restituer leurs foyers et leurs biens. En Hongrie, déclare un sociologue informé, l'antisémitisme d'après-guerre avait un mobile prédominant : les habitants craignaient le retour des déportés dont ils avaient confisqué les appartements et les entreprises. Kielce, en Pologne, fut le théâtre d'un véritable pogrom."
        Elie Wiesel.

Encore Elie Wiesel, dont je partage les réflexions douces-amères sur l'être humain depuis une semaine, racontant son retour "chez lui" après sa sortie d'Auschwitz. "Pendant des années je n'ai cessé de penser au retour dans la ville qui m'a vu naître. J'en étais obsédé. Il m'a fallu attendre vingt ans et, maintenant, ce retour fait aussi partie de mes obsessions. C'était la nuit. La ville dormait. La maison dormait. Elle n'avait pas changé: même portail, même jardin, même puits. La peur m'étouffait. Je me croyais pris dans un tourbillon d'hallucinations. Et si ce n'était qu'un rêve? Et si nos voisins juifs étaient toujours là? Et mes parents? Et mes soeurs? Une vague d'angoisse m'emporta et me ramena, je m'attendais à ce qu'une fenêtre s'ouvre et qu'un garçon ressemblant à celui que j'avais été m'interpelle: hé, monsieur l'étranger, que faites-vous donc dans mon rêve? J'anticipe: des inconnus habitent ma maison. Ils n'ont jamais entendu mon nom. A l'intérieur, rien n'a été transformé. Ce sont les mêmes meubles, le même poêle en faïence que mon père put acheter grâce à un emprunt. Les lits, les tables, les chaises : ce sont les nôtres, au même endroit. Mes yeux fiévreux se promènent à droite, à gauche, en haut, en bas: est-il possible qu'il n'y ait plus ici une seule trace de notre passé? Si, il en reste une, une seule. Sur le mur, au-dessus de mon lit, il y avait la photo de mon vieux Maître adoré, Rabbi Israël de Wizhnitz. Je me souviens: je l'avais accrochée le jour de son décès, le deuxième jour du mois de Sivan. Je me revois encore: avec un marteau très lourd, j'enfonce un clou et y suspends le cadre. (..) C'est en pleurant la mort du Rabbi que j'avais placé sa photo au-dessus de mon lit. Le clou y est toujours. Une grosse croix y est suspendue."

Lu dans
Elie Wiesel. Tous les fleuves vont à la mer. Mémoires. Seuil. 1994. 562 pages. Extrait pp. 94-95, 179

jeudi, février 12, 2015

Sagesse de Pierre Rhabi


"Nous avons besoin de ce qui est nécessaire à notre survie physique
mais aussi de ce qui nous enchante
    de la beauté
    du coassement des crapauds le soir
    du chant des oiseaux le matin."
            Pierre Rhabi

Lu dans:
Pierre Rabhi. De la beauté. Entretien avec Olivier Le Naire. Nos voies d'espérance. Actes Sud. LLL.  229 pages. Extrait p.127

mercredi, février 11, 2015

La vie à deux


"On a moisi ensemble."
   
Elle a de longues années de vie derrière elle, peu devant. Je m'interroge encore sur la raison pour laquelle elle a traversé la ville afin de consulter: pas d'affection mortelle, pas de douleur térébrante, rien de bouleversant dans un agenda morne. Mais l'évocation de son époux, mort vingt ans plus tôt me glace encore, ainsi que la forme que prenaient ses lèvres quand elle résume son existence. Un long silence s'est installé, suivi d'un imperceptible haussement d'épaules soulignant un "bah, c'est le passé". Et le ton redevient badin, comme si rien d'essentiel n'avait été dit.  D'où vient alors que ces mots me tournent en tête sans plus en sortir? 


mardi, février 10, 2015

Bel or


"Le luxe est l'effet des richesses et les rend nécessaires
il corrompt à la fois le riche et le pauvre
l'un par la possession
l'autre par la convoitise."
        Jean-Jacques ROUSSEAU

Courte réflexion d'un utopiste, qui me vient naturellement à l'esprit en découvrant "les nouvelles du journal" ce matin: les milliards grands-ducaux de SwissLeaks, les milliards de madame Bettencourt, son valet de chambre, son légataire, son gestionnaire, ses nombreux amis, les milliards spoliés à la Grèce lors des arrangements entre grands soldant le second conflit mondial et les milliards que n'auront jamais les milliards d'êtres humains que j'imagine en ce moment même dans les métros et les trains bondés, sur les routes, dans les ateliers, chantiers et bureaux pour rapporter de quoi payer leurs factures en souffrance le soir. On a tous ses soucis, comme disait ma grand-mère. 

Lu dans:
Dominique Méda. De l'audace. in Olivier Le Naire. Nos voies d'espérance. Actes Sud. LLL.  229 pages. Extrait p.101

dimanche, février 08, 2015

Le fuite du père


"Ton père est parti à la chasse
Car la bête il ne peut l'attacher
Et il laisse un bébé endormi
Et ses bénédictions derrière lui."
        Leonard Cohen
[«Your father's gone a-hunting
For the beast he cannot bind
And he leaves a baby sleeping
And his blessings all behind.]

"Je m'échappais toujours, une grande partie de ma vie a consisté à m'échapper. Quoi qu'il en soit, même quand la situation paraissait bonne, il fallait que je m'échappe, parce qu'à moi elle ne paraissait pas bonne."
        Léonard Cohen

Impressionnant aveu d'un artiste se retournant sur son passé et son rôle de père. Un homme en errance, pourchassé par une insatisfaction incurable, alternant les états d'âme, si peu conforme à l'image de sage impassible qu'il donne lorsqu'on le voit en scène aujourd'hui. Aurait-il pu composer sans cette déchirure, ou le fit-il pour y échapper? C'est par les failles que la lumière passe. 


Lu dans:
Jean-Dominique Brierre, Jacques Vassal. Léonard Cohen par lui-même. Ed. Cherche-Midi. 2014. 410 pages. Extrait page 323-324,337.
Leonard Cohen. Hunter's Lullaby, in album «Various Positions", 1984

Satchmo


"C'est la première seconde de l'année 1913. Un coup de feu retentit dans la nuit obscure. Un bref cliquetis, doigts tendus sur la gâchette, puis un second coup, plus sourd. La police, avertie, se précipite sur place et arrête immédiatement le tireur. Il s'appelle Louis Armstrong.  Le garçon, âgé de douze ans, avait voulu saluer la nouvelle année à la Nouvelle-Orléans avec un revolver volé. La police le jette dans une cellule et, dès le petit matin du 1er janvier, le renvoie dans un foyer pour enfants de couleur abandonnés où il a déjà fait de nombreux séjours en raison d'actes de délinquance. Il se comporte sur place de façon si insensée que le directeur de l'institution, Peter Davis lui met spontanément une trompette dans les mains."
        Florian Illies

La suite est connue. Celui qu'on surnommera Satchmo accepte l'instrument, et ses doigts qui avaient taquiné la gâchette se retrouvent de nouveau au contact d'un métal froid - si ce n'est qu'à la place d'un coup de feu, ce sont ses toutes premières notes, chaudes, folles, qu'il laisse s'échapper de la trompette. Il apprend à jouer du cornet à pistons dans l’orchestre de ce centre et ne cessera de nous enchanter durant quarante ans.

Lu dans :
Florian Illies. 2013 Chronique d'un monde disparu. Piranha 2014. 315 pages. Extrait p. 9

samedi, février 07, 2015

A malheur, bonheur


"Tante Giza a survécu à la déportation et je l'ai rencontrée en Israël. Elle pleurait de bonheur, elle pleurait de malheur. Elle avait perdu son mari et ses enfants. Mais, après la libération, elle avait retrouvé un ami d'enfance qu'elle aimait et qui l'aimait. Lui aussi avait perdu ses enfants et leur mère à Birkenau. Sourire ou ricanement du destin? A l'époque, leurs familles s'étaient opposées au mariage. A présent, il n'y avait plus d'opposition; il n'y avait plus de familles. Enfin mariés, ils me paraissaient heureux. D'un bonheur pur et entier, comme on dit? Comment l'aurait-il été? Ils devaient se sentir un peu coupables."
        Elie Wiesel

Qu'en peu de mots le drame et le bonheur d'une existence se voient ainsi écrits. On peut épiloguer une journée sur les réflexions que ce simple récit évoque en nous, sur la nature du bonheur, le poids du passé, les interdits familiaux et la place qu'occupe l'inattendu dans notre existence. Je me contenterai d'imaginer qu'il y a, quelque part en Israël, un vieux couple qui s'aime. 


Lu dans:
Elie Wiesel. Tous les fleuves vont à la mer. Mémoires. Seuil. 1994. 562 pages. Extrait p.15

vendredi, février 06, 2015

Va, vis, deviens

"Nous voulons t'éduquer parce que nous avons confiance en toi, parce que nous pensons que tu pourras mieux faire, infiniment mieux que ce que nous te laissons en héritage. Mais pour cela, tu dois aller. Nous quitter, oui, parce qu'en restant en la maison du père, en ses origines, on n'est pas prêt à affronter l'avenir. Tu dois aller, aller pour toi, pour ta vie et celle de tes frères humains. Tu vas t'éloigner. Mais si ton pas est sûr, si tu sais éviter les embûches et les pièges, si tu prends la relève, une relève meilleure, alors nous pourrons te regarder partir l'âme en paix, avec le sentiment du devoir accompli. Nous pourrons nous effacer et nous réjouir infiniment lorsque tu passeras nous saluer, nous raconter comment tu fais pour vivre en humain digne de ce nom. Va pour toi, enfant."
        Myriam Tonus

Beau texte sur la notion d' "élever" un enfant, comme on élève une offrande vers le ciel, ou encore comme on élève (construit) un mur. Le Baloo que je fus se souvient avec émotion du récit que nous faisions en fin de veillée en fin de camp aux louveteaux qui quitteraient bientôt la meute, tiré du Second livre de la Jungle, quand Mowgli l'enfant-loup quitte ses frères pour rejoindre les hommes. "— Allons, lève les yeux, Petit Frère, répéta Baloo. Il n’y a pas de honte à cette chasse-là. Lorsque le miel est mangé, on abandonne le rayon vide. — Lorsqu’on a jeté la peau, dit Kaa, on ne peut pas y rentrer de nouveau. - Mais souviens-toi pour toujours que Bagheera et les autres t'aimaient." Aimer c'est laisser aller.

Lu dans:
Myriam Tonus. Elève-moi!. Couleur Livres. 2014. 128 pages. Extrait p. 59

jeudi, février 05, 2015

Ceci est un message pour tous les cinglés, les malades mentaux qui décident de se déclarer islamistes, intégristes, djihadistes, pianistes, cyclistes, juste pour commettre leurs méfaits (…). Merci de choisir une autre religion!»
    Samia Orosemane


mardi, février 03, 2015

La petite fée espérance


"Il n'est jamais trop tard pour naître."
            Jean-Marie Alfroy.

Entendu ce matin "J'ai 47 ans et j'attends toujours que ma vie commence." L'existence peut être une longue attente, que désaltère l'espérance. C'est pourquoi, contre toute attente, l'espérance survit. Avec parfois quelques bonnes surprises.


Lu dans :
Jean-Marie Alfroy. La fugue du père. NRF Gallimard. 1984. 180 pages Extrait page 9

Une simplicité volontaire


«Avec Hydra (*), ce fut le coup de foudre. Les gens, l'architecture, le ciel, les mulets, l'odeur, la vie. Tout ce que vous regardiez était beau, chaque coin, chaque lampe, tout ce que vous touchiez, tout ce que vous utilisiez était à sa juste place. On n'avait pas d'eau courante, il fallait la capturer goutte par goutte, vous connaissiez chaque goutte. Vous connaissiez tout ce que vous utilisiez, chaque fois que vous allumiez la lampe, vous saviez qu'il vous faudrait la remplir et la nettoyer le lendemain. Les choses que vous utilisiez étaient riches ... C'était une sensation très agréable."
        Léonard Cohen

Lu dans:
Jean-Dominique Brierre, Jacques Vassal. Léonard Cohen par lui-même. Ed. Cherche-Midi. 2014. 410 pages. Extrait page 180

(*) Hydra, île grecque du golfe Saronique, au sud d’Athènes, dans la mer Égée, en face de la péninsule de l’Argolide. Cette île est sans voitures. Léonard Cohen y a vécu en partie.

dimanche, février 01, 2015

Picasso intime


"Déclaration de disparition. A disparu: la Mona Lisa de Léonard de Vinci. Volée au Louvre en 1911, elle n'a toujours pas réapparu. Pablo Picasso est entendu par la police parisienne, mais il a un alibi et est autorisé à rentrer chez lui. Au Louvre, les Français éplorés déposent des bouquets au pied du mur."
        Florian Illies.

J'ai cru à un canular d'auteur. Après vérification à de bonnes sources, rien que de la réalité: Picasso s'est bien retrouvé en 1911 au commissariat, suspecté de complicité du vol de la Joconde. Il lui manquait sans doute à l'époque la célébrité qui aurait donné à la scène l'impact qu'eut le cliché de DSK hagard, menotté à New York. Vous partager l'info un siècle plus tard ne nuira pas à la réputation du grand peintre. PS. Mona Lisa a été retrouvée. 


Lu dans:
Florian Illies. 2013 Chronique d'un monde disparu. Piranha. 2014. 315 pages. Extrait p.11

samedi, janvier 31, 2015

A l'écoute des monstres

"Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres."
        Antonio Gramsci

Comme l’écrivait déjà Voltaire en 1764 dans son Dictionnaire philosophique, « il est plus difficile qu’on ne pense de définir les monstres», le mot latin monstrum signifiant simplement présage sans connotation péjorative. Le monstre est de manière plus générale un individu qui par certaines de ses caractéristiques propres se démarque de façon significative de ses congénères, la monstruosité proprement dite n'étant pas forcément négative, mais se révélant parfois être un gain par rapport à une norme commune. Poussé à sa limite Albert Einstein, par exemple, de par ses capacités intellectuelles hors-normes pourrait être considéré comme un monstre. Ou ces tamagotchi dotés d'une intelligence artificielle telle qu'ils nous dépasseront un jour, non-limités comme l'être humain par le poids et le lenteur de sa nature biologique. Quand le soir tombe, la tête au repos, il me plaît de prêter l'oreille à ces monstres.

Lu dans :
Anne-Sophie Novel. De la lucidité. in Olivier Le Naire. Nos voies d'espérance. Actes Sud. LLL.  229 pages. Extrait p.64

jeudi, janvier 29, 2015

La couleur d'origine

Pour retrouver le rose initial
De ta joue, devenue pâle
Le bleu de nos baisers du début
Tant d'azur, perdu
Passez notre amour à la machine
Faites le bouillir
Pour voir si les couleurs d'origine
Peuvent revenir
Est-ce qu'on peut ravoir à l'eau de Javel ?
Des sentiments
La blancheur qu'on croyait éternelle
Avant
        Alain Souchon . L'amour à la machine

Une pépite parmi les mails, postée ce matin par un patient-ami. "J'ai été opéré de la cataracte de l'oeil droit - c'est extraordinaire de voir les couleurs beaucoup plus vives qu'auparavant et aussi de découvrir certains détails. J'ai l'impression de voir le linge plus blanc que blanc même sans Javel - mais aussi le tapis de neige samedi dernier. C'est même émotionnant, je vois la vie autrement." L'après-midi, un autre patient me décrit la palette sonore redécouverte grâce à sa récente prothèse auditive. Un opéré du pancréas me demande de transmettre ses remerciements au personnel hospitalier, "cette multitude de vêtements blancs qui gravitent au huitième nord. Merci pour les sourires et les paroles de réconfort, merci pour les explications nécessaires, pour le soin apporté aux soins." 
Deux mondes cohabitent. L'un paraît en permanence au bord du gouffre, chaotique, en ébullition permanente; on s'y branche dès notre lever, avide de saisir dès l'éveil la rumeur de la planète. L'autre, plus intimiste, distille ces perles qui font du bien et qu'il nous faut capter avec soin dans nos boîtes à messages, conversations, silences. Il me plaît à imaginer la multitude de ces semences d'espoir silencieuses, modestes, infinitésimales multipliées par l'infinité des hommes qu'elles atteignent. Face au chaos, ce sont sans doute elles qui maintiennent au monde une forme de cohésion. 

Ce qu'un lit peut dire

"Le lit a été fait comme il faut
et les vieilles mains passent
en un rite discret
sur le revers bien blanc du drap
c'est un geste qui ne sert à rien
et l'oeuvre sera détruite ce soir
comme tous les soirs innombrables
c'est un geste indispensable
quand plus personne ne le fera
un monde aura pris fin.
La croyance dans les lits bien faits
le désir du paradis
propre, lisse, blanc
les certitudes d'un siècle
les vieilles mains caressent le drap
doux au toucher."
             Murièle Camac. Sanctuaire

Lu dans :
Murièle Camac. Sanctuaire. La mer devrait suffire.-éd. Henry, 2014. - 114 p. 

mercredi, janvier 28, 2015

Moment propice

"Dans chaque conflit, il y a toujours, au moins, quelques secondes où les rivaux sont d'accord, et si, à ce moment opportun, ils s'en ouvraient l'un à l'autre au lieu de continuer de se renifler, une entente, inespérée, pourrait en résulter. "
         H. Grémillon

Moment d'équilibre parfois dû à un état d'épuisement partagé, ou à un événement si neuf qu'il modifie toutes les données du problème. Miracle s'il se trouve à ce moment des humains pour capter l'instant. 

 
Lu dans:
Hélène Grémillon. Le confident. Folio 5374. Plon Jc Lattès 2010.317 p. Extrait p 248

mardi, janvier 27, 2015


"Quand on met les soldats dans la rue et les sans-abris dans les casernes c'est que vraiment le monde change."
        La Une. Dimanche 25 janvier.


dimanche, janvier 25, 2015

Le temps qui glisse


"Maintenant les années ont passé
Et j'ai des jours heureux
Mais il suffit d'un parfum
D'un air et ..
Mon coeur se serre
Parfois d'aller dans les rues d'avant
Tu sais mon coeur se fend
Souffrir de se souvenir
Voilà le délice
Et je chante la douleur exquise
Du temps, du temps qui glisse
Souvent de fermer les yeux
De partir autrefois
Ça me rend malheureux
Et heureux à la fois
Comprenez-ça
Ainsi la joie et les sourires
Sont aux larmes mêlés
Souffrir de se souvenir
Voilà le délice
Et je chante la douleur exquise
Du temps, du temps qui glisse."
         Souffrir de se souvenir. Alain Souchon, Laurent Voulzy

Leurs visages, rires et pleurs mêlés, sont autant de paysages. Nos petits-enfants déroulent à nos pieds le futur et nous ramènent en même temps des brassées d'images passées, de jeux retrouvés, de livres de contes, de vagues, du vent, du sable, du chocolat chaud moustachant les lèvres, des granulés au chocolat tombant du pain en pistes de fourmis sur la nappe. Ils investissent le temps présent avec une telle légitimité qu'insensiblement nous devenons des occupants du balcon, des guetteurs de signes ou de souvenirs. Se méfier de la nostalgie, ce sentiment si doux pour le passé, si aigre pour l'avenir.

Vote en mer Egée


"D'abord il y eut la mer
je suis né entouré d'îles
je suis une île surgie
le temps de voir la lumière
dure comme la pierre
et puis sombrer.
Les montagnes sont venues après
je les ai choisies
il fallait bien que je partage un peu le poids
écrasant ce pays depuis des siècles."
        Titos Patrikios. Mai 1968

La plus ancienne démocratie vote ce jour. Petit Poucet européen, à qui soudain tous s'intéressent, découvrant que voter ne sert pas à rien.


Lu dans:
Titos Patrikios. Mai 1968. Kedros Publishers. trad. Michel Volhovitch. Gallimard
Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. Extrait p.199
Le Soir. Jeudi 22 janvier 2015. L’obligation pour la Grèce de rembourser sa dette n’est pas inconditionnelle.

samedi, janvier 24, 2015

Cantique

Un parfum s'impose      c'est ton nom
joie pour nous
joie par toi
toi que j'aime     moi
raconte-moi où est le pré
là où tu emmènes tes bêtes
là où tu les fais reposer à midi
et je ne serai désormais plus perdue
au milieu des troupeaux de tes amis
        inspiré du Cantique des Cantiques


Lu dans:
Olivier Cadiot, Michel Berder. Le poème. Trad du Cantique des cantiques. Bayard 2002. 80 pages . Extrait pp 12-13

jeudi, janvier 22, 2015

Sagesse de Roumi


« La vérité
ce miroir brisé dont chacun ramasse un fragment
et laisse croire ensuite que toute la vérité s'y trouve »
    Djalāl ad-Dīn Muḥammad Rūmī1 ou Roumi (1207 - 1273)

Roumi le mystique persan, féru de spiritualité, mais aussi le transcripteur des fables d'Esope reprises ensuite par Jean de La Fontaine, a profondément influencé le soufisme. Fréquentant les chrétiens et les juifs tout autant que ses coreligionnaires, il participa au rayonnement de cet âge d'or de la culture islamique dont il fut dit "qu'elle était la Renaissance avant le Moyen Age". Il en reste des écrits fondateurs dans lesquels tout être humain peut se retrouver, particulièrement dans les époques de transition que nous connaissons.

"Sois comme l'eau pour la générosité et l'assistance
sois comme le soleil pour l'affection et la miséricorde
sois comme la nuit pour la couverture des défauts d'autrui
sois comme la mort pour la colère et la nervosité
sois comme la terre pour la modestie et l'humilité
sois comme la mer pour la tolérance
mais surtout veille à paraître tel que tu es
et à être tel que tu parais.


Lu dans:
Jamel Balhi. Les routes de la foi. Le Cherche midi. 1999. Extrait p. 292
Lu dans :
Frédéric Lenoir. Du discernement. in Olivier Le Naire. Nos voies d'espérance. Actes Sud. LLL.  229 pages. Extrait p.96

Une liberté contrainte


" Le cerf-volant, à la fois libre de ses mouvements et en même temps, relié à un fil, prisonnier de celui qui le mène. Assez doux pour t'appeler le maître, assez fort pour t'appeler le fou ».
Léonard Cohen

L'allégorie est belle et l'envie nous prend, entamant une journée professionnelle tissée de contraintes, de sortir le cerf-volant de la cave poussiéreuse où nous l'avons abandonné depuis de longues années pour rejoindre les moines de Lhassa, qui en ont fait un exercice de prière. 


Lu dans:
Jean-Dominique Brierre, Jacques Vassal. Léonard Cohen par lui-même. Ed. Cherche-Midi. 2014. 410 pages. Extrait page 96.

mercredi, janvier 21, 2015

Sagesse de Cat Stevens

"Ce qu'on sait hurle en nous
comme une plaie ouverte
mais moindre
que la douleur de ne pas savoir."
    Cat Stevens . Father and Son

« AlI the times that I cried,
keeping all the things I knew inside
ir's hard, but it's harder to ignore it. »
)

mardi, janvier 20, 2015

Prière muette

"Oui, écrire ce serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage. Et, d’une voix presque muette — d’un souffle engendré par les mots et qui les porte —, ne cesser de célébrer cette beauté, répétant comme une prière muette cette phrase si simple de Beckett : « Je regarde passer le temps et c’est si beau »
        Jacques Ancet. Un homme assis et qui regarde. 

lundi, janvier 19, 2015

La nuit intérieure


"Il faut savoir se faire nuit pour éprouver l’étoilement du ciel intérieur."
C.G. Guez Ricord (1948-1988)

Né à Marseille, où il a vécu jusqu'à sa mort prématurée, Guez-Ricord incarne certainement le poète maudit de la fin du XXème siècle, à la croisée de Gérard de Nerval et Antonin Artaud. Comme eux, génie effervescent aux propos et vociférations parfois dispersées à tous les vents, d'une écriture parfois hermétique et difficile à l'image de sa souffrance mentale, il connaîtra des séjours en asile psychiatrique, des périodes de délire, mais aussi, archange, la capacité par l'écriture de se sauver provisoirement.  Sa superbe réflexion sur la nuit et le ciel intérieur étoilé n'en acquiert que plus de signification. Pareils à ces étoiles mortes dont on aperçoit le scintillement de longues années après qu'elles se soient éteintes, ses écrits ont continué lentement, depuis sa mort prématurée, de paraître sous la direction de son exécuteur testamentaire le poète Bernar Mialet.

samedi, janvier 17, 2015


"C'est parce que je me plante, que je pousse."
            Anne-Sophie Novel

Lu dans :
Anne-Sophie Novel. De la lucidité. in Olivier Le Naire. Nos voies d'espérance. Actes Sud. LLL.  229 pages. Extrait p.60

vendredi, janvier 16, 2015

Ces enfants sont les nôtres


"Cet enfant que je fus s'en vint à moi
Il ne dit mot, nous cheminâmes
chacun fixant l'autre en silence
Des racines nous ont réunis
au nom de ces feuilles qui voyagent dans le vent.
Nous nous sommes séparés
forêt écrite par la terre, contée par les saisons.
Toi, l'enfant que je fus, approche:
quoi, désormais, pour nous unir, et que nous dire?"
    Ali Ahmed Saïd Esber (Adonis), poète syrien (1930 - )

Superbes lignes, contemporaines, écrites sur les bords de l'Euphrate. Ce soir je pleure sur la Syrie, devenue notre fantasme de perdition, quelque part entre l'enfer, Sodome et Gomorrhe. Y être passé s'apparente à une escale à l'île de Molokai à l'époque du père Damien: on en revient lépreux pour la vie. Que ce pays martyrisé, qui abrita une des plus anciennes civilisations de notre histoire, devienne dans notre imaginaire la matrice unique d'où sortent les enragés à la Kalachnikov qui sèment la terreur dans nos villes me dérange.  Ces enfants-là sont les nôtres, nés dans nos villes, nos quartiers proprets ou nos foyers d'habitations sociales. Nous interrogeons-nous assez sur les raisons pour lesquelles ils sont partis un jour, délaissant la sécurité, la protection sociale, le confort douillet d'un pays où ils sont nés, où ils furent scolarisés, où vivent leurs parents, frères et soeurs? Sommes-nous suffisamment inquiétés par l'énigme d'une intégration ratée, le sentiment de rejet qui les habite peut-être, l'absence d'horizon d'existence ou simplement de repères culturels communs? Comme l'écrit joliment Le Clézio dans Le Monde ce matin "le premier souffle de vengeance qui passe les a embrasés, et ils ont pris pour de la religion ce qui n'était que de l'aliénation."
Leur conversion terroriste au retour est-elle aussi univoque qu'on l'imagine? Pour combien d'entre ces gosses perdus l'aventure ne se transforma-t-elle pas en un piège effrayant, dont ils sortirent terrorisés, voire meurtris à jamais?  Les condamner tous sans discrimination à la descente d'avion comme des djihadistes fait peu de cas des errances qui mènent de l'adolescence à l'âge adulte, avec les possibilités de maturation, de réflexion sur son expérience, de renoncement aux chemins de folie qui caractérisent l'aventure humaine. Ce soir, écoutant les bulletins d'information, je guette la parole courageuse qui se tracassera autant du pourrissement de nos quartiers suburbains, de la pénurie de crèches, d'écoles, de centres de santé mentales qui les caractérise, que de l'attraction morbide pour les entreprises suicidaires d'une jeunesse déboussolée. 


Lu dans:
Adonis. De la parole. Éditions de Nulle Part. Trad. Clzawki Abdelamit, Serge Sautreau.  Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. Extrait p.199
JMG Le Clezio. Lettre à ma fille, au lendemain du 11 janvier 2015. Le Monde 15 janvier 2015

jeudi, janvier 15, 2015

Différences


"Dans le monde des courses hippiques, le mot handicap indique un avantage."
        M. Andries

Le cheval le plus jeune et le moins expérimenté, ou celui n'ayant terminé qu'une piètre course, se verra retirer du poids pour la suivante, visant à une compétition la plus équilibrée possible. Saine réflexion partagée après un échange sur les potentialités insoupçonnées développées par des non-voyants ou des malentendants dans des domaines inaccessibles aux gens normaux. C'est toute la notion de différence qui se voit ainsi repensée, et c'est stimulant pour débuter sa journée. 


mardi, janvier 13, 2015

Entre le tout et le presque rien


"Notre vie entière, perdue dans l’éternité, se réduit à ce tranchant aigu, à cette finesse filiforme, à ce trait imperceptible : elle est un tout qui se réduit à rien, et elle est donc Presque-rien.
Aussi est-elle passionnante et infiniment précieuse."
Jankélévitch

On naît, on s'aime, on se perd. D'autres nous entourent, plus jeunes ou plus chanceux, s'imaginant encore éternels. Ce détail de perception crée une sacrée différence. 

lundi, janvier 12, 2015

Connivence


"Silence
    des soirées de fin d’été
    où l’on écoute ensemble
    unis par l’amitié
    le soleil s’enrouler dans le sommeil pour la nuit. "

Sortir un instant du vacarme et se laisser emporter au terme de sa journée vers la promesse de l'été, le bonheur d'une connivence et la nuit qui vient. A lire ces lignes écrites il y a 2500 ans on rêve à leur auteur dont on aurait pu se faire un ami.   


Lu dans :
Premier Livre des Rois chapitre 19, verset 15-16

dimanche, janvier 11, 2015

Quand la tête tourne


"Le temps tourne. Je tourne et ma tête avec. Il y a comme un vertige, un désordre de mots, scandales, crises, douleur, que d’autres recouvrent, sandales, cris, douceur. Comment s’y retrouver ?"
Jacques Ancet

Cherchant mes mots pour décrire l'incompréhension suscitée par les images de ces trois derniers jours, je préfère citer le traducteur-poète Jacques Ancet. Que pareille violence débouche sur pareille unanimité m'intrigue par son caractère irréel et précipité. En climatologie on évoquerait une tornade, est-ce rassurant? 

samedi, janvier 10, 2015

Gare aux fous, gare à nous


Que tu pleures     que tu chantes
quelle que soit la couleur de ta peau
pour traverser la tourmente
on est tous sur le même bateau
Gare au vent         gare au grain
gare aux fous     aux casse-cou
qui n'ont pas peur des remous
qui font tout pour couler le bateau
Gare à nous     méfions nous de nous
        Adamo. On est tous sur le même bateau.

vendredi, janvier 09, 2015

Matin de pluie


"Même un chat peut paraître chiffonné au réveil."
    Chantal Dellicour

Certains jours plus que d'autres, dont ce matin. Le ciel pleure à grosses pluies au lever, donnant à la rue une espèce de gravité. Un ami cher m'a envoyé du Benjamin Franklin (Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux) sans commentaire, on s'est compris.  Nos voisins historiques ont été placés ou sont morts, remplacés par Horia, Hinna, Zarina, Mohammed, Emil, Wissem, Wi'am, Logan, Hind, Hakim, Siham. Ils ont conscience que ce qui s'est passé à Paris les concerne autant que nous-mêmes, et même davantage car ils demeurent des Belges tolérés, vaguement suspects. Me reviennent les mots de l’acteur Ben Affleck lors d'un vif débat critique à l’encontre de l’islam: « Etes-vous expert en doctrine islamique? Il y a un milliard de personnes qui ne sont pas fanatiques, qui ne frappent pas les femmes, qui veulent aller à l’école, manger des sandwiches, prier cinq fois par jour et ne font rien de ce que vous dites que font les musulmans. C’est un cliché ». Un mur affiche "C'est l'encre qui doit couler, pas le sang."  Jusqu'ici, dans mon coin de ville à l'arôme de Barbès, les signaux en réponse au massacre de Charlie Hebdo sont positifs. 

Lu dans :
Chantal Dellicour. A quelle fête? Conversion. 2014. 30 pages. Extrait p.6

jeudi, janvier 08, 2015

L'humour est le plus court chemin entre les hommes


«J’ai dit à ma femme : tu jetteras les cendres dans les toilettes, comme ça je verrai tes fesses tous les jours. »
   Georges Wolinski (tué ce jour avec l'équipe de rédaction de Charlie Hebdo à Paris)

Ce soir je serai donc Charlie, appréciant que l'humour, même s'il est trash, est plus fort que la mort. Ils disposaient d'une arme qu'ils utilisèrent sans compter, le crayon de presse, et sans épargner personne. Ils n'étaient pas du monde de Sempé, Royer ou Plantu mais on riait quand même, un peu comme on blaguait potaches durant les années soixante à la récré dans nos collèges, d'un humour un peu vicelard dont les filles et les curés étaient les sujets principaux. Wolinski, redessinant le célèbre dessin de Royer le soir de la mort du Roi Baudouin, lui aurait sans aucun doute fait pincer les fesses, et fait rougir les milliers de personnes qui sont ce soir dans la rue. La provocation a un prix, qu'ils acceptaient de payer le jour où. On ne crie pas impunément "même pas peur" durant cinquante ans à tous les esprits siphonnés qu'on croise en rue, de toutes les chapelles, dans toutes les langues, sans risquer la baffe. Mais qu'il se trouve inlassablement des fous du roi, mesurant le risque encouru, pour crier que celui-ci est nu me rassure. 

mercredi, janvier 07, 2015

La musique, le bois

     "Tailler la matière que sent la main,
ne garder que ce qui est prévu
    pour la qualité de l’œuvre,
    peut-être pour la beauté de l'objet
mais surtout pour la qualité de l’œuvre.
Tailler la courbe que voit l’œil,
cette même courbe qui va de l'outil à la main
tailler et écouter le son que donne à l'oreille
la matière enlevée par le couteau aiguisé.
Toucher, œil, son
    l'obsession est là
la matière taillée répond au plan de l'esprit
et l'esprit sait que l’œuvre sera."
            Philippe Devuyst

Au billet d'hier sur les mots/le bois répond comme en écho ce poème sur la musique et le bois, belle méditation d'un père sur le travail de son fils, luthier. 

lundi, janvier 05, 2015

La force des mots


"J’ai vu le menuisier
tirer parti du bois
comparer plusieurs planches.
caresser la plus belle
approcher le rabot
donner la juste forme
Tu chantais, menuisier
en assemblant l’armoire
je garde ton image
avec l’odeur du bois.
Moi j’assemble des mots
et c’est un peu pareil.
              Eugène Guillevic

Croire au mots avec la même conviction qu'on travaille le bois. Le dramaturge d’origine libanaise Wajdi Mouawad, est actuellement en résidence à l’UCL sur le thème du conflit. Lors d’un débat il a expliqué avec une rare délicatesse l’importance du langage comme seule possibilité de déminer un conflit, avant qu’il ne soit trop tard et que l’humiliation lance les peuples dans la guerre.  En 2003, il a publié chez Actes Sud une pièce de théâtre tirée "Incendies", et en 2006 une autre appelée "Forêts". Les mots, le bois... 

Texte de guérison


"Avec joie mon intérieur s'apaise.
Avec joie mes membres retrouvent leur force.
Avec joie ma tête devient calme.
Avec joie j'entends à nouveau.
Avec joie je marche.
La lumière en moi, je marche.
Sentant la vie, je marche."
        Extrait de cérémonie de guérison Navajo, chanté et répété en mantra pendant des heures

La fête est finie, on reprend la route. Je cherchais un texte de guérison pour l'accompagner, je l'ai trouvé simple et beau.


Lu dans
Joseph Bruchac. Sagesse des Indiens d’Amérique. Éd. La Table Ronde. Poche. 1995. 114 pages.

mercredi, décembre 31, 2014

L'an neuf


"Le givre s'est invité au festin de l'hiver. Il est froid et beau, alors on l'a gardé comme un de ces convives dont on ne sait s'il est bien fréquentable, mais qui nous fait rêver. Passée dans l'alambic du temps, la dernière goutte de l'année s'évanouira devant celle de l'an neuf. Sa flamme ravivera le foyer des visages. Le réel des douze mois écoulés aura dévoré un peu de l'existence de chacun et au jour de l'an, ce sera l'heure des voeux."
    Viviane Montagnon. L'an nouveau.

Dernière journée d'une année. Je lisais hier "qu'aucun homme n'a jamais pu construire un seul arbre", mais il peut en replanter. Nous ne referons pas le monde en 2015, mais on peut le transmettre un rien meilleur. Que nous souhaiter de mieux ? 

Je vous souhaite une bonne année 2015.

Lu dans :
Viviane Montagnon. Le panier de Lucette. L'an nouveau. Aréopage. 2014. 120 pages. Extrait p. 49.50

jeudi, décembre 25, 2014

Joyeux Noël


"La lingua dell'Europa è la traduzione."
        Umberto Eco

Gëzuar Krishtlindja, fröhliche Weihnachten, merry Christmas, sretan Božić, весела коледа, sretan Božić, glædelig jul, feliz Navidad, häid jõule, hyvää joulua, joyeux Noël, Nollaig shona, kala christougenna, boldog karácsonyt, gleðileg jól, buon Natale, priecīgus Ziemassvētkus, su Kalėdomis, schéi Chrëschtdeeg, среќен Божиќ, il-milied it-tajjeb, vrolijk Kerstfeest, god jul, Wesołych Świąt, feliz Natal, un Crăciun fericit, Срећан Божић, vesele vianoce, vesel božič, god jul, veselé Vánoce. 

Lu en:
albanais, allemand, anglais, bosniaque, bulgare, croate, danois, espagnol, estonien, finnois, français, gaélique d'irlande, grec, hongrois, islandais, italien, letton, lituanien, luxembourgeois, macédonien, maltais, néerlandais, norvégien, polonais, portugais, roumain, serbe, slovaque, slovène, suédois, tchèque. 

mercredi, décembre 24, 2014

L'émerveillement d'une veillée


"Scène vécue à Paris, le 24 décembre dernier, dans l'après-midi précédant le réveillon de Noël. C'était une journée de froid et de ciel bas où les flocons épars voletaient dans l'espace, une journée d'avant neige, mélancolique à souhait. Je m'étais longuement promené à pied le long des quais, puis dans les petites rues avoisinant la place Saint-Michel, jouissant comme chaque année à la même période de l'accalmie dans la course aux vanités, de la bonhomie cordiale qui règne alors sur la ville pendant quelques heures. (..) Je me sentis parfaitement à ma place dans ce décor et cette atmosphère intemporelle d'un Paris soudain rendu à sa vocation poétique et désuète de haute civilisation, je veux dire une grande ville pour un moment redevenue languissante et où il était encore loisible de prêter une attention vétilleuse aux petits riens superflus qui sont le sel de la vie."
           Denis Grozdanovitch

Les premiers flocons annoncés, et l'émerveillement des lumières dans les jardins et au fond des yeux, suscitent parfois des vocations d'écrire. Ce court conte vous donnera sans aucun doute des idées.

Je vous souhaite une bonne veillée de Noël
CV

Lu dans:
Denis Grozdanovitch. Petit éloge du temps comme il va. Gallimard 2014. Folio 5820. 132 pages. Extraits pp 128-130.

mardi, décembre 23, 2014


 "Il est plus facile d'interdire l'entrée à un souvenir que de se libérer de lui, après qu'il a été enregistré."
    Primo Levi.

Débusquer les petits événements, lectures, rencontres, ces tout petits riens qui nous sont toxiques est un apprentissage. La phrase de Levi m'était apparue comme absurde en première lecture, et pourtant...

Lu dans:
Myriam Anissimov. Primo Levi ou la tragédie d'un optimiste. JC Lattès. 1996.696 pages. Extrait p 555

dimanche, décembre 21, 2014

Si je ne suis...


"Si je ne suis pas pour moi , qui le sera
Si je ne suis que pour moi, qui suis-je?
Et si ce n'est maintenant, quand? "
    Rabbi Hillel Hazaken. Aleph. Verset 14.  

Guérison bien ordonnée commence par un sursaut: reprendre les clés de sa vie, de son agenda, de ses pensées, de ses envies trop souvent déléguées. Et en même temps, paradoxe, par une mise en route vers l'autre: centré sur soi-même, le regard louche. La durée limitée de nos existences y ajoute un facteur: l'urgence. 

Lu dans:
Myriam Anissimov. Primo Levi ou la tragédie d'un optimiste. JC Lattès. 1996.696 pages. Extrait p 522.

samedi, décembre 20, 2014

Le cordonnier de nos âmes


"Vous me regardez et vous ne voyez en moi que les traits du vieil homme que je suis, mais, à l'intérieur, je suis empli d'une grande beauté: je suis assis au sommet d'une montage et je regarde vers le futur."
        Oren Lions. Sagesse amérindienne.

Rassasié d'années, l'abbé Joseph Kennes est mort cette nuit. Sa vie durant, il fut ce cordonnier de nos âmes "sans rien d'particulier / dans un village dont le nom m'a échappé / qui faisait des souliers si jolis, si légers / que nos vies semblaient un peu moins lourdes à  porter."  Hors d'âge, il restait le plus jeune de nous tous, le regard étonné d'être encore là. Présent quand c'est possible aux funérailles de mes patients, je l'ai entendu de nombreuses fois - on a chacun nos phrases en boucle - prendre congé d'eux en leur soufflant "tu as bien oeuvré sur terre, repose-toi maintenant". C'est ce que tous ceux qui l'ont connu souhaitent lui dire aujourd'hui.


Lu dans:
Steve Wall et Harvey Arden. Wisdomkeepers.' Meetings with Native American Spirituai Eiders. 1990.  
Jean Jacques Goldman. Il changeait la vie.

vendredi, décembre 19, 2014

Compréhension du quotidien


"On voit le faible secours qu'apportent les idées générales à la compréhension des cas particuliers."
    Primo Levi

Il m'arrive de parcourir le journal avant d'entamer la consultation. Les analyses politiques et sociétales retiennent toute mon attention, et j'admire leur pertinence. La confrontation avec le quotidien vécu illustre bien la phrase de Primo Levi. 


Lu dans:
Myriam Anissimov. Primo Levi ou la tragédie d'un optimiste. JC Lattès. 1996.696 pages. Extrait p 342

mercredi, décembre 17, 2014

The sky's the limit


"Si les Égyptiens n'ont pas été capables de voler il y a cinq mille ans, c'est, me direz-vous, parce qu'ils n'avaient pas la technologie pour cela. En aucun cas. Les premiers planeurs furent construits avec de la toile tendue sur des baguettes de bois et il aurait été parfaitement possible d'en concevoir il y déjà des millénaires. Non, si l'homme n'a pas volé plus tôt, c'est en raison de l'idée que le ciel était réservé aux dieux et qu'il ne fallait pas les déranger. Il a fallu attendre la fin du XIXème siècle pour enfin nous affranchir de cette croyance. De la même façon, ce ne sont pas des Népalais ou des Tibétains qui ont été les premiers à gravir l'Everest, montagne sacrée entre toutes, qu'ils avaient pourtant devant les yeux depuis des siècles, mais des étrangers venus de l'autre bout du monde."
    B. Piccard

Et aujourd'hui, de quelles croyances faisons-nous nos frontières?


Lu dans :
Bertand Piccard. Changer d'altitude. 2014. Stock. 295 pages. Extrait pp.82-83

Quand le parler-vrai se faufile par la fenêtre


"Une amie me disait au téléphone:
j'aurai un quart d'heure
de retard, ne m'en veux pas,
je dois encore lécher le singe.
Elle voulait dire,
on l'aura compris: une seconde,
je dois encore sécher le linge."
    F. Dannemark

Si le lapsus est, comme le suggèrent les psychanalystes,  le « parler-vrai » de l’inconscient qui contourne le barrage de la conscience pour se faufiler au dehors, régalons-nous. Nous en produisons semble-t-il en moyenne un tous les 600 à 900 mots, c'est-à-dire à peu près une dizaine dans une heure de parole continue, ce qui laisse la porte grande ouverte à l'expression de ce que nos pensons vraiment. 


Lu dans:
Francis Dannemark. Une fraction d'éternité. Le Castor Astral. 2005. 100 pages. Extrait p.13

mardi, décembre 16, 2014

Nul ne l'aurait cru


"Nous avons toujours eu beaucoup; nos enfants n'ont jamais pleuré la faim, notre peuple n'a jamais manqué de rien. Les rapides de Rock River nous fournissaient en abondance un excellent poisson, et la terre très fertile a toujours porté de bonnes récoltes de maïs, de haricots, de citrouilles et de courges. Ici était notre village depuis plus de cent ans pendant lesquels nous avons tenu la vallée du Mississippi sans qu'elle nous fût jamais disputée . Notre village était sain et nulle part, dans le pays, on ne pouvait trouver autant d'avantages ni de chasses meilleures que chez nous. Si un prophète  était venu à notre village en ce temps-là nous prédire ce qui devait advenir, et qui est advenu, personne dans le village ne l'aurait cru."
        Black Hawk (1767-1838), chef amérindien de la tribu Sauk et Foxdes

Amertume d'un discours de reddition. Faucon Noir sera exhibé avec d'autres chefs captifs dans une dizaine de grandes villes de la côte Est des Etats-Unis avant une longue captivité au Fort Monroe. A Détroit, la foule brûle et pend les effigies des prisonniers, ce qui lui fera écrire que "les hommes blancs savent pourquoi nous avons fait la guerre et ils devraient en avoir honte. Un Indien qui serait aussi mauvais que les blancs ne pourrait vivre parmi nous. Il serait mis à mort et dévoré par les loups.» 

Lu dans:
TC Mac Luhan, Edward S. Curtis. Pieds nus sur la terre sacrée. Denoël. 1971. 188 pages. Extrait page 11

dimanche, décembre 14, 2014

Un cheval flou


"Aujourd'hui la mémoire est beaucoup moins sûre d'elle-même, (..) la recherche du temps perdu se heurte à une masse d'oubli qui recouvre tout. "
                Patrick Modiano

Souvenir d'une promenade  à cheval avec papa, à 13 ans. Ce fut la seule. Nous fîmes une photo, floue. "Un" était une abondance. Actuellement on imprimerait tout un album, en pleine page. Le souvenir en serait-t-il plus net? 


vendredi, décembre 12, 2014

La voix humaine comme un paysage


«Chaque voix humaine est unique. Elle est notre visage sonore.
    Delphine Salkin

Youssef. Je ne l'ai entendu au téléphone depuis plusieurs années, il est de passage à Bruxelles et souhaite consulter. A sa surprise, je le nomme avant qu'il se soit annoncé, et lui demande comment cela se passe dans sa lointaine Algérie. Une vie de labeur défile en un instant, la mort de l'épouse, l'infarctus nocturne un soir de surcharge, l'ambulance et l'échelle des pompiers dans la petite rue proche du canal, la crise de nerfs de la locataire du premier au passage du lit au bout d'un filin devant sa propre fenêtre, la longue convalescence et le retour au pays lointain de ses origines. Le timbre d'une voix survit au silence et ne s'oublie guère. En quelques secondes, ce sont des images, des parfums, des sentiments et la bande sonore d'une vie qui ressurgissent, l'état de santé et le moral du moment, et par-dessus-tout l'énorme surprise de se savoir reconnu comme unique et important. La voix humaine est un paysage.

Lu dans :
Delphine Salkin. Intérieur Voix. Rideau de Bruxelles.
Delphine Salkin, la voix cassée. Catherine Makereel. Le Soir du 24 novembre 2014.
En 2001, alors qu’elle joue la déesse Athéna dans L’Orestie, Delphine Salkin sent soudain sa voix se briser sur le mot « loi ». Sur scène, personne ne remarque rien, et pourtant cette cassure la privera de sa voix pendant des années.

La rémanence des étoiles


"Lumière d'étoile morte
venue d'un présent trépassé
son aujourd'hui est l'hier
lumière-dépouille."
        Valerio Magrelli

On reste fasciné par la contemplation de ces étoiles au ciel, brillantes alors que certaines n'existent plus. Comment peut-on être et ne plus être? Comment ne pas devenir soi-même un astre mort, avec l'apparence du vivant alors que tout est déjà éteint à l'intérieur? Ou mieux, continuer d'éclairer alors qu'on a disparu? 

Lu dans:
Valerio Magrelli. Exergue de Didascalies pour la lecture dun journal. Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. Extrait p.739

jeudi, décembre 11, 2014

Sagesse de TS Eliot


"Où est la sagesse que nous avons perdue avec la connaissance?
Où est la connaissance que nous avons perdue avec l'inforrnation ?»
    TS. Eliot (1888-1965, poète dramaturge américain, Nobel de littérature 1948)

Saoulés d'informations et de débats politiques, en discernons-nous pour autant mieux les enjeux véritables? La même question - médicale - me taraude au soir de ma consultation. Il y a 20 ans, le patient retraité consultait pour renouveler ses lunettes car "ses verres faiblissaient". Aujourd'hui, il demande conseil car il a appris qu'il est atteint de DMLA (dégénerescence maculaire liée à l'âge), informé par Internet des diverses thérapies préconisées chez nous et à l'étranger et inquiet des bonnes adresses à consulter. En quelques années, la connaissance intime des pathologies qui nous accablent a sans aucun doute accru le degré de connaissances des patients et le pouvoir médical par la maîtrise des diverses techniques susceptibles d'en ralentir l'évolution. En a-t-elle pour autant amélioré le quotidien, diminué l'incertitude et calmé l'inquiétude? A une époque de l'existence où les semaines et les mois comptent, que d'heures médicalisées, que de temps d'attente de soins divers et parfois pénibles pour d'hypothétiques gains. Avec TS Eliot, où placer le curseur entre connaissance, information et sagesse? Il se fait tard: plein de ces doutes fondateurs, tentons de trouver le sommeil. 


Lu dans:
Valerio Magrelli. Exergue de Didascalies pour la lecture dun journal. Les Poètes de la Méditerranée. Gallimard Poésie. 2010. 955 pages. Extrait p.739

mercredi, décembre 10, 2014

Réchauffe-moi l'âme

« Ô David! c'en est fini pour moi des demeures. J'habite chez ceux dont le coeur est brisé.»
    Sohravardi (philosophe mystique perse, 1155-1191). La Langue des fourmis.


"Dans son bouge misérable de la rue Haute, la vieille Belleke raconte sa vie en quelques phrases. Une vie de misère qu'elle raconte avec fierté. C'était sa vie. Elle n'en avait pas d'autre. Personne ne l'obligerait à éprouver de la honte. Son café du matin, elle le chauffe à la bougie dans sa tasse en métal. Ce qu'elle fit devant la caméra avec un sourire, vêtue très correctement de vieux lainages. Le portrait qu'a fait R. en quelques minutes de Belleke en a fait une sainte au regard doux et perçant. Son regard ne me quitte pas."
André Dartevelle

Je me retrouve "chez moi" en lisant cette belle description de Belleke. Elle se place en filigrane de Molleke, qui elle possédait un bec à gaz mais l'utilisait les jours d'hiver pour se chauffer. Se chauffer est un des marqueurs essentiels de la pauvreté, évoquant tant de visages démunis habités pourtant d'une belle lumière.


Lu dans :
Chantal Dellicour transcrit André Dartevelle. A quelle fête? Cantare. 2014. 30 pages. Extrait p.19

mardi, décembre 09, 2014

Averse ensoleillée


"Marchant à grands pas pressés, je dépasse les enfants du lycée Jacqmain se traînant mollement par petits groupes dans le parc Léopold quand soudain sans crier gare, une averse nous tombe dessus. Comme une ruche bourdonnante, c'est la pagaille parmi les écoliers qui courent en tous sens pour se réfugier sous les grands arbres. Quelques-uns, dégoulinants, célèbrent en dansant la fête du soleil et de l'eau. Je ris avec mes jeunes compagnons improvisés, emplie du bonheur de vivre ensemble quelque chose d'intense, de vivant. Cette joyeuse effervescence me ranime et efface tous mes soucis."
     Chantal Dellicour

On aime ces averses qui font des souvenirs, ces inattendus magiques parce qu'ils sont gratuits. Une fraction de seconde, on ne connaît plus ni son âge, ni la date, ni le lieu. On ne traîne plus ni souvenirs ni projet, on est dans l'instant avec soi-même et les autres, toute menace effacée. On a chacun son parc Léopold. 


Chantal Dellicour. A quelle fête? Cantare. 2014. 30 pages. Extrait p.7

dimanche, décembre 07, 2014

Rêverie à bord du Breitling Orbiter


"N'importe qui peut éprouver à un moment ou l'autre la stupeur d'être."
Roger Vailland

"Le paysage défile lentement devant mon bonheur, mais aussi au devant mes interrogations. Comment peut-il y avoir des destin aussi différents pour les habitants d'une même planète? (..) Je ressens cruellemerment la fragilité, la précarité de mon état. À quoi sert tout cela, tout ce que je vis, tout ce que je vois, tout ce que je sais ou que j'ignore? Que reste-t-il de mes connaissances scientifiques, de mes convictions philosophiques, de mes points d'exclamations pleins d'assurance, lorsque je me demande à quoi sert la vie, à quoi sert leur vie, à quoi sert ma vie? (..) Il y a comme une vibration nouvelle qui me parcourt devant cette interrogation sans réponse et qui me fait mystérieusement ressentir que je suis entièrement vivant. La question est maintenant totale, ma présence à moi-même également. La lumière a quelque peu changé; elle est plus précise, les couleurs sont plus vives, tout comme les sons qui me parviennent avec davantage de clarté. (..) Je suis porté par ce mystère qui s'ouvre non seulement sur le sens de la vie mais sur le fait même d'être en train d'exister. Depuis un instant, j'accepte de ne pas trouver de réponses, j'accepte d'être bercé par le doute, de laisser l'inconnu prendre possession de mon paysage intérieur, et je me sens mieux sans certitudes. Dans cet état, il est facile de suivre une trace dans le ciel en ignorant totalement où elle me conduira. Mais mon intellect ne peut s'empêcher de se remettre au travail pour me murmurer: « Voilà, voilà, tu as trouvé. La  spiritualité, ce n'est pas une idée abstraite, c'est la sensation pleine et complète de te sentir exister. Et le sens de la vie, c'est de t'ouvrir à ce miracle à travers l'acceptation du doute et de l'inconnu. Seul le mystère peut t'ouvrir à cette dimension de l'existence. Très vite, cette pensée se transforme en réponses, en nouvelles certitudes, et se met à dissiper l'expérience comme un voile fragile qu'une tempête déchire. J'assiste, impuissant, à la disparition de ma sensation d'exister pour revenir, malgré moi, dans l'univers du connu. Seuls demeurent alors le déjà lointain souvenir d'un moment de vie totale et l'intense désir de retrouver le merveilleux mystère d'une question sans réponse. »
        Bertrand Piccard. Carnet de bord.

Lu dans :
Bertand Piccard. Changer d'altitude. 2014. Stock. 295 pages. Extrait p.238-239

vendredi, décembre 05, 2014

Les juges intègres


"J'aime qu'un tableau ait l'air de s'être peint lui-même."
Emil Nolde

Citation anodine de l'histoire de Charlotte Salomon, par David Foenkinos. Elle annonce, plusieurs pages plus tard, la récompense qui aurait dû être attribuée à la jeune artiste juive par l'Académie des Beaux-Arts de Berlin pour une de ses œuvres, et qui sera remise - par substitution d'identité - à son amie Barbara, infiniment plus aryenne qu'elle. Celle-ci se l'appropriera sans vergogne, lauréate blonde tout sourire, acceptant un prix qui n'est pas le sien sans paraître gênée comme si elle croyait vraiment être la gagnante. Elle remercie ses parents et ses amis. "Elle devrait aussi remercier son pays", pense Charlotte, qu s'enfuit de l'Académie où elle ne reviendra jamais.
       

Lu dans:
David Foenkinos. Charlotte. Gallimard. NRF. 2014. 222 pages. Extrait p. 64

jeudi, décembre 04, 2014

Le besoin d'être aimé


"C'est quoi au juste,
prendre un peu de distance ?
(..) j'ai répondu
qu'il suffisait de regarder le spectacle du monde
avec soi-même dedans en tout petit,
et de penser sans passion
mais avec intérêt
aux fourmis faisant leur travail de fourmis,
et elle a hoché la tête.

Les moments sont rares où l'on sent vraiment
à quel point les gens ont besoin d'être aimés.
Ce besoin-là est si vaste,
on ne peut même pas l'imaginer."

Lu dans:
Francis Dannemark. Une fraction d'éternité. Le Castor Astral. 2005. 100 pages. Extrait p.17

mercredi, décembre 03, 2014


"Surveille ce que tu ne vois pas."
Proverbe Inuit


Sagesse de Sun Tzu


"Attendre les ordres en toute circonstance, c'est comme informer un supérieur que vous voulez éteindre le feu : avant que l'ordre ne vous parvienne, les cendres sont déjà froides ; pourtant il est dit dans le code que l'on doit en référer à l'inspecteur en ces matières ! Comme si, en bâtissant une maison sur le bord de la route, on prenait conseil de ceux qui passent ; le travail ne serait pas encore achevé."
     Sun Tzu. L'Art de la guerre.

Lu dans
Sun Tzu. L'Art de la guerre. Les Treize Articles. Article III. Des propositions de la victoire et de la défaite. Book sur. http://www.ebooksgratuits.com/

lundi, décembre 01, 2014

L'hiver est là

"Le regretterait-on
même le son de la cloche
semble avoir changé:
après la rosée
c'est le givre
qui maintenant se dépose."
        佐藤 義清Satō Norikiyo, dit Le Moine Saigyo (1118-1190)

"Dans une manche
Ton petit bras
Et tout au bout
Tes petits doigts
Bonnet de laine
Echarpe de soie
L’hiver est là."
        Alice Guitton

Je vous souhaite une belle journée d'hiver naissant.


Lu dans:
Philippe Jaccottet. La seconde semaison. Carnets 1980-1994 NRF Gallimard. 1996. 233 pages. Extrait p.194
Alice Guitton. Ecrits de ma cabane. Ed.Pailles. 2011. 96 pages. Extrait p.45

dimanche, novembre 30, 2014

Une ombre devant soi


"Où qu'on aille
on s'emporte toujours avec soi."
    Rip Hopkins


(It doesn't matter where you go 
you always take yourself.)

Willkommen, bienvenue, welcome  au Cabaret


"Il y avait un cabaret, et il y avait un maître de cérémonie. Il y avait une ville appelée Berlin, dans un pays appelé l'Allemagne. C'était la fin du monde. "
            Cabaret. Willkommen (Reprise finale).

Dans un cabaret transgressif du Berlin des années trente, Fräulein Schneider et Herr Schultz fêtent leurs fiançailles,  Schultz lui chante que "toute personne est responsable de beauté, petite ou grande", confiant dans cette Allemagne dont il se croit encore citoyen malgré sa judéité. Un bruit de verre brisé de vitrine qu'on abat résonne comme un sinistre augure. Il la rasssure que ce ne sont que des enfants espiègles qui ont fait une bêtise. Dans la grande salle du Théâtre National, émerveillé par la magie de la comédie musicale qui fit les beaux jours de Broadway depuis sa création en 1966, je suis replongé sans l'avoir programmé le moins du monde dans ma lecture de Charlotte terminée la veille. L'art est un remue-méninges.


Vu dans:
Cabaret. Comédie musicale d’après la pièce de John Van Druten et l’histoire de Christopher Isherwood. Mise en scène Michel Kacenelenbogen. Par la compagnie Le Public au Théâtre National, boulevard E. Jacqmain 111, Bruxelles, 0800-944.44, www.theatrelepublic.be. Jusqu'au 7 décembre 2014.

vendredi, novembre 28, 2014

Une berceuse allemande de son enfance


"Les pessimistes ont fini à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz.»
    Billy Wilder

"Certains de leurs amis vont quitter l'Allemagne.
On les incite à faire de même.
Paula pourrait chanter aux États-Unis.
Albert pourrait facilement y trouver du travail.
Non, dit-il.
C'est hors de question.
C'est ici, leur patrie.
C' est l'Allemagne.
Il faut être optimiste, se dire que la haine est périssable.
(..)
Brunner, en personne, vient leur parler.
Il prend sa voix la plus affable.
Si chacun y met du sien, tout se passera bien.
On parle d'un État juif qui vient d'être créé, en Pologne.
Nous allons vous donner des reçus pour votre argent.
Il vous sera restitué sur place.
La grande communauté de Cracovie veillera à votre installation.
Chacun trouvera un emploi conforme à ses goûts.
Qui y croit vraiment?
Tous, peut-être.
Il faut garder espoir.
(..)
Le temps passe lentement.
Étrangement, une lueur d'espoir apparaît ici ou là.
De très rares et courts moments.
Charlotte se dit qu'elle va retrouver sa famille.
(..)
Alexander dit que sa femme est enceinte.
Alors, on fait en sorte de lui laisser une petite place.
Pour qu'elle puisse s'asseoir, les genoux dans le visage.
Personne ne peut l'entendre, mais elle chante en elle.
Une berceuse allemande de son enfance.
Le train démarre enfin, offrant un filet d'air."

Charlotte Salomon, peintre, est morte quelques jours plus tard à Auschwitz en 1943 à vingt-six ans. Peu avant sa déportation, elle confiait les gouaches de « Leben? oder Theater? » à un médecin-ami avec ces mots : «Gardez-les bien, c’est toute ma vie.» Depuis 1975, c'est le musée juif d'Amsterdam qui détient cette œuvre d’art autobiographique et unique en son genre. Le beau roman de David Foenkinos, pris Renaudot et Goncourt des lycéens 2014 lui rend vie. Je le referme avec émotion. 


Lu dans:
David Foenkinos. Charlotte. Gallimard. NRF. 2014. 222 pages. Extraits pp 55, 205-207

1938, départ sans retour


"Le quai de gare ressemble à un rivage
Le décor idéal à l'ultime
Alfred approche sa bouche de l'oreille de Charlotte
Elle pense qu'il va dire: je t'aime
Mais non
Il murmure une phrase plus importante
Une phrase à laquelle elle pensera sans cesse:
Puisses-tu ne jamais oublier que je crois en toi."
    D Foenkinos
Départ sans retour pour la jeune Charlotte, écrin pour les messages transmis qui habitent une vie, et la transforment parfois aussi.

Lu dans:
David Foenkinos. Charlotte. Gallimard. NRF. 2014. 222 pages. Extrait p. 129

jeudi, novembre 27, 2014

Sagesse de Charlot


"Pendant que son équipe tournait La Ruée vers l’or en 1923, une discussion animée se déroulait dans le studio à propos du scénario. Et une mouche n’arrêtait pas de distraire l’attention des participants, si bien que Chaplin, furieux, demanda une tapette et essaya de la tuer. En vain. Au bout d’un moment, la mouche atterrit sur la table à côté de lui, à sa portée. Il prit la tapette pour l’écraser, puis s’arrêta brusquement et la reposa. Lorsque les autres lui demandèrent pourquoi, il les regarda et répondit : « Ce n’est pas la même mouche. "

Une enfance passée dans des établissements publics, une maison de correction d’abord puis une école pour les enfants indigents, l'a peut-être rendu sensible aux punitions collectives. Hannah, sa mère, à laquelle il était profondément attaché, était incapable de s’occuper de lui et passa une grande partie de sa vie enfermée dans un hôpital psychiatrique. Roscoe Arbuckle, un de ses collaborateurs favoris avait déclaré que son copain Charlie était un "génie comique complet, sans aucun doute le seul de notre temps dont on parlera dans un siècle". Le siècle a passé et les propos d'Arbuckle se sont révélés vrais, les films de Charlot gardant la permanence « d'un commentaire intime sur le XXIe siècle ». Comme le présumait le gamin de 10 ans, " les mots manquent pour désigner ou expliquer le cours quotidien des ennuis, des besoins non satisfaits et du désir frustré."  Le clown sait que la vie est cruelle. L’énergie des pitreries de Chaplin se répète et augmente à chaque fois. A chaque fois qu’il tombe, c’est un homme nouveau qui retombe sur ses pieds, nouveau et unique. Comme sa mouche? 


Lu dans :
John Berger. L’art de la chute. Le Monde diplomatique. Décembre 2014. Extrait page 22.

mercredi, novembre 26, 2014

Se hâter avec lenteur


"Elle se hâte, avec lenteur."
     La Fontaine. 

   "Brian et moi sommes en train de survoler le Mali à 8 000 m d'altitude. Un fax de nos météorologues arrive pour nous demander de rester à cette altitude afin de conserver une vitesse de 60 km/h. Pas besoin d'ordinateur pour calculer que parcourir 45 000 km à cette vitesse-là sans épuiser nos réserves de gaz est impossible. (..) Nous décidons alors de désobéir et de monter à la recherche d'un courant plus rapide. Nous le trouvons à 9 000 mètres: un petit jet-stream de 120 km/h. Assez fièrement, j'empoigne le téléphone satellite pour appeler notre centre de mission: - Eh, les gars, vous ne trouvez pas que nous sommes de bons pilotes, là-haut? Nous volons deux fois plus vite que ce que vous avez calculé! Je m'attends à des félicitations, mais la réponse est cinglante: - Nous ne t'avons jamais demandé de voler aussi vite. (..) Ouvre tout de suite ta soupape pour redescendre de 1 000 mètres et ralentir. Je commence par protester: - Il n'en est pas question. À 60 km/h, nous serons à court de gaz avant d'avoir bouclé le tour complet. Laissez-nous voler vite! - Tu n'as vraiment rien compris à notre stratégie? Tu as une zone de basse pression sur ta gauche, et tu dois avancer à la même vitesse qu'elle. Sinon, tu voleras très vite pendant vingt-quatre heures, mais que se passera-t-il ensuite? Tu la dépasseras et quand tu arriveras devant, au lieu de continuer vers l'est, tu t'enrouleras autour d'elle dans le sens inverse des aiguilles d'une montre et tu seras poussé vers le pôle Nord. Le météorologue marque une courte pause avant de me poser une question qui changera ma vie. C'est probablement la première fois que je comprends vraiment ce que signifient vision à long terme et développement durable. Non pas intellectuellement, mais dans mes tripes: - Toi, le soi-disant bon pilote, là-haut, que veux-tu vraiment? Voler très vite dans la mauvaise direction, ou lentement dans la bonne? 
Le problème ainsi posé, la réponse devient évidente. J'ouvre la soupape et nous perdons à la fois 1 000 mètres et 60 km/h. Cela nous permet de rester sur la trajectoire optimale et de retrouver sur le Pacifique un jet-stream qui nous fera passer la ligne d'arrivée à 230 km/h. Nous n'aurions jamais réussi sans y avoir été forcés par nos météorologues. Sans eux, nous serions allégrement partis à haute vitesse vers le pôle Nord. Il est tellement gratifiant d'aller vite!"
    B. Piccard. Changer d'altitude.

Lu dans :
Bertand Piccard. Changer d'altitude. 2014. Stock. 295 pages. Extrait p.280-281

mardi, novembre 25, 2014

Sagesse de Rilke

«Lorsque les gens pieux disent: "Il est", et que les gens tristes disent: "Il fut", l'artiste dit dans un sourire: "Il sera".»
    Rainer Maria Rilke.  Journal florentin

Enfant, je me disais souvent qu'on cherchait Dieu où il n'était pas, dans le fracas de la tempête et du tonnerre alors que je l'imaginais plus dans le murmure d'un buisson. Les longues démonstrations sur son existence ne me convainquaient pas davantage que celles sur sa négation. Je souriais au récit de cet alpiniste accroché à son filin après une chute vertigineuse appelant "Y a quelqu'un?" et entendant une voix puissante lui répondre: "Lâche prise, fais confiance." Et lui de crier "Y aurait-il quelqu'un d'autre pour un second avis?" 60 ans ont passé et je me reconnais toujours dans ce sceptique heureux. Faute de connaître l'alpha de l'univers, j'aime rêver néanmoins à cette notion que Dieu est un concept en construction, non derrière mais devant, et que j'y participe. 

Lu dans:
Rilke, cité par Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages. Extrait p. 270
Rainer Maria Rilke, Sur l'art, in Oeuvres en prose. Récits et essais. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 678.

dimanche, novembre 23, 2014


"Vouloir être de son temps, c'est déjà être dépassé."
     Ionesco

samedi, novembre 22, 2014

Soins intensifs


"Peut-être n'est-il plus temps
de dire
ou de ne pas dire
de faire
ou de ne pas faire
Mais d'être."
    L. de Groot


Lu dans: 
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.40.

Sagesse d'Irving Penn


« Tout n'est qu'une même chose. »
    Irving Penn

La phrase du célèbre photographe " de mode et de beauté" comme l'écrit joliment Wikipedia (1917-2009) est accrochée en exergue de l’exposition que le Palazzo Grassi lui consacre à Venise, exposant cent trente photographies, de la fin des années 1940 au milieu des années 1980. Malgré la diversité apparente des sujets, ces oeuvres témoignent toutes d’une même volonté de capturer l’essence des choses pour mieux saisir l’éphémère: petits métiers de Londres, de New York ou de Paris, fleurs, détritus en décomposition, portraits des grands de ce monde.  Veste immaculée, chaussures cirées, sourire ultra bright, le vendeur de train américain vit là son heure de gloire. Les femmes de ménage britanniques posent, pleines de fierté. Les bouchers français, plus méfiants, gardent la main sur leurs couteaux. Leur emploi est amené à évoluer ou à disparaître, et c'est ce qui intéresse le photographe. Il va d'ailleurs explorer cette thématique très contemporaine de la mutation, de l'éphémère durant toute son existence,  retirant les mêmes images chaque fois différentes, chaque fois renouvelées 30 fois sur 30 années comme s'il était en fait en permanence à la poursuite de la même photo. Comme chacun de nous dans nos diverses entreprises. 


Lu dans :
Jusqu'au 31 décembre, Palazzo Grassi, Venise (Italie) | www.palazzograssi.it
www.connaissancedesarts.com/photo/diaporama/irving-penn-quand-l-ephemere-devient-eternite-107204.php

jeudi, novembre 20, 2014


"L'autodérision est une bonne stratégie. Le bouffon de François ler avait dérapé et s'était retrouvé condamné à mort. Comme le roi l'avait beaucoup apprécié, il lui laissa choisir sa mise à mort. À quoi le bouffon répondit: - je demande à mourir de vieillesse, Sire. Il fut, bien sûr, gracié sur-le-champ."
    B. Piccard

Lu dans :
Bertand Piccard. Changer d'altitude. 2014. Stock. 295 pages. Extrait p. 76


« Les jeunes vont en bandes,
les adultes par couples
et les vieux tout seuls. »
    Proverbe suédois


mercredi, novembre 19, 2014

Sagesse militaire

« Si vous ne pouvez pas résoudre un problème, amplifiez-le. Il se passera alors quelque chose qui fera évoluer la situation. »
     D. Eisenhower


mardi, novembre 18, 2014

Un jour léger

"N'aboie que si tu peux mordre."

Cet amusant proverbe arabe m'a habité la journée entière. En écho, l'enseignement de Matthieu Ricard "à quoi bon te tourmenter pour ce qui n'existe plus et pour ce qui n'existe pas encore?" Deux manières de dire la même chose et d'exorciser nos craintes de perdre le contrôle. On vit différemment des journées pareilles.


Lu dans :
Bertand Piccard. Changer d'altitude. 2014. Stock. 295 pages. Extrait p. 17

lundi, novembre 17, 2014


"Le bout de la nuit, ce n’est pas le fond d’un tunnel bouché, c’est depuis le commencement du monde la naissance d’un nouveau jour."
    M. Lobet


Lu dans
Marcel Lobet. Icare Laboureur. Journal 1962-1986. ACADÉMIE ROYALE DE LANGUE ET DE LITTÉRATURE FRANÇAISES DE BELGIQUE. 2007. 252 pages

vendredi, novembre 14, 2014

Sagesse de Julien Green


"Hier, le bonheur est entré tout à coup, comme jadis, et il s'est tenu un instant dans le grand salon silencieux et sombre. Nous étions debout devant une fenêtre et nous regardions la pluie qui tissait son voile dans le ciel obscurci ... J'ai senti que le bonheur était proche, humble comme un mendiant et magnifique comme un roi. Il est toujours là (mais nous n'en savons rien), frappant à la porte pour que nous lui ouvrions, et qu'il entre, et qu'il soupe avec nous. "
    J. Green

Je vous souhaite une belle journée, avec un bonheur  "humble comme un mendiant" derrière la porte et que vous pensiez à lui ouvrir.
CV

Lu dans:
Julien Green, Derniers beaux jours. Journal. 1935-1939. Fayard. 1940.

jeudi, novembre 13, 2014


"Rien n'irrite autant l'autorité qu'un silence qui la nie."
Sandor Maraï


lundi, novembre 10, 2014

Mort en 18


"Les maisons renaîtront sous leurs toits rouges, les ruines redeviendront des villes et les tranchées des champs, les soldats victorieux et las rentreront chez eux. Mais vous ne rentrerez jamais."
        Roland Dorgelès. Les Croix de bois

"Non, c’est affreux, la musique ne devrait pas jouer ça… L’homme s’est effondré en tas, retenu au poteau, par ses poings liés. Le mouchoir, en bandeau, lui fait comme une couronne. Livide, l’aumônier dit une prière, les yeux fermés pour ne plus voir. Jamais, même aux pires heures, on n’a senti la Mort présente comme aujourd’hui. On la devine, on la flaire, comme un chien qui va hurler. C’est un soldat, ce tas bleu ? Il doit être encore chaud. Oh ! Être obligé de voir ça, et garder, pour toujours dans sa mémoire, son ci de bête, ce cri atroce où l’on sentait la peur, l’horreur, la prière, tout ce que peut hurler un homme qui brusquement voit la mort là, devant lui. La Mort : un petit pieu de bois et huit hommes blêmes, l’arme au pied. Ce long cri s’est enfoncé dans notre cœur à tous, comme un clou. Et soudain, dans ce râle affreux, qu’écoutait tout un régiment horrifiée, on a compris des mots, une supplication d’agonie : « Demandez pardon pour moi…Demandez pardon au colonel… » Il s’est jeté par terre, pour mourir moins vite, et on l’a traîné au poteau par les bras, inerte, hurlant. Jusqu’au bout il a crié. On entendait : « Mes petits enfants…Mon colonel… » Son sanglot déchirait ce silence d’ép ouvante et les soldats tremblants n’avaient plus qu’une idée : » Oh ! vite…vite…que ça finisse. Qu’on tire, qu’on ne l’entende plus !... » Le craquement tragique d’une salve. Un coup de feu, tout seul : le coup de grâce. C’était fini…
Il a fallu défiler devant son cadavre, après. La musique s’était mise à jouer Mourir pour la Patrie et les compagnies déboîtaient l’une après l’autre, le pas mou. Berthier serrait les dents, pour qu’on ne voie pas sa mâchoire trembler. Quand il a commandé : « En avant ! » Vieublé, qui pleurait, à grands coups de poitrine, comme un gosse, a quitté les rangs en jetant son fusil, puis il est tombé, pris d’une crise de nerfs.
En passant devant le poteau, on détournait la tête. Nous n’osions pas même nous regarder l’un l’autre, blafards, les yeux creux, comme si nous venions de faire un mauvais coup.
Voilà la porcherie où il a passé sa dernière nuit, si basse qu’il ne pouvait s’y tenir qu’à genoux. Il a dû entendre, sur la route, le pas cadencé des compagnies descendant à la prise d’armes. Aura-t-il compris ?
C’est dans la salle de bal du Café de la Poste qu’on l’a jugé hier soir. Il y avait encore les branches de sapin de notre dernier concert, les guirlandes tricolores en papier, et, sur l’estrade, la grande pancarte peinte par les musicos : « Ne pas s’en faire et laisser dire ».
Un petit caporal, nommé d’office, l’a défendu, gêné, piteux. Tout seul sur cette scène, les bras ballants, on aurait dit qu’il allait « en chanter une », et le commissaire du gouvernement a ri, derrière sa main gantée.
— Tu sais ce qu’il avait fait ?
— L’autre nuit, après l’attaque, on l’a désigné de patrouille. Comme il avait déjà marché la veille, il a refusé. Voilà…
— Tu le connaissais ?
— Oui, c’était un gars de Cotteville. Il avait deux gosses."
            R. Dorgelès. id.

La France avec environ 600 fusillés pour l'exemple (1914-18) se situe en seconde position derrière l’Italie, qui a exécuté 750 de ses soldats, et devant le Royaume-Uni avec 306 fusillés dont le plus jeune exécuté durant la guerre, âgé de dix-sept ans. L’Allemagne indique officiellement 48 fusillés et le Canada 25 fusillés. La Belgique, 22. Il y eut aussi de nombreuses exécutions dans l’armée russe. L’armée américaine fait état de seulement 11 exécutions et essentiellement pour des viols et des meurtres ; ce petit nombre s’expliquerait par le meilleur encadrement médical des soldats, plus au fait des questions de psychiatrie. Seules les forces d’Australie n’exécutaient leurs soldats sous aucun motif. 

Comme le suggère l'inoubliable "Né en 17 à Leidenstadt" (J-J Goldman), "qu'on nous épargne à toi et moi si possible très longtemps / d'avoir à choisir un camp." 

Lu dans:
Roland Dorgelès, Les Croix de bois (1919), Albin Michel, chap. IX, « Mourir pour la Patrie », réédition Livre de poche, p. 149 à 151.