vendredi, mai 26, 2017

Un silence d'étoile


"J’aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
et tu m’entends au loin, et ma voix ne t’atteint pas.
On dirait que tes yeux se sont envolés,
et on dirait qu’un baiser t’a clos la bouche.
Laisse-moi aussi te parler avec ton silence,
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, silencieuse et constellée,
ton silence est d’étoile, si lointain et si simple."
        P. Neruda

Et si le silence était une forme ultime de communication? Un "silence habité qui témoigne d'un authentique cœur à cœur. Haut dans le ciel printanier, le vol d'un grand oiseau attire mon regard. Vite, les jumelles. Oui, c'est bien elle: une cigogne noire, tout juste rentrée d'Afrique où elle a passé l'hiver. Je la contemple longuement, en la regardant profiter des thermiques qui lui permettent de monter de plus en plus haut dans l'azur. Elle est magnifique. Il y a en moi beaucoup de joie par rapport à sa beauté et par rapport à la synchronicité de notre présence mutuelle. Je ne peux pas lui exprimer ma gratitude avec des mots. Si je me prends à espérer que ce qu'elle a mis en mouvement en moi puisse se répercuter en écho dans le souffle qui la porte,  n'est-ce pas mon ego qui me joue un nouveau tour? Ne puis-je pas tout simplement faire confiance à ce qui nous unit, elle et moi, même si c'est indicible? A ce qui, en nous, est au-delà de l'espace et du temps. Stopper le moulin à paroles de notre mental, se centrer dans notre cœur, entendre le silence vivant, débordant, joyeux qui n'attend que nous, et le partager. Un silence qui ne soit pas rien, mais qui soit plénitude." (C. Boly)


Lu dans:
Pablo NERUDA. Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée.
Cécile Boly. Donner et recevoir, le temps d'une respiration. Entre dette et reconnaissance, quelle place pour la gratitude? Ed. Weyrich. Collection Printemps de l'éthique. 2017. 168 pages. Extrait p.28

jeudi, mai 25, 2017

Une présence dans l'absence

"Elle se déplace comme un fantôme
Elle n'est plus en vie
Elle doit avoir pas loin de soixante-dix ans
Elle est petite et trapue
comme un stéréotype japonais.

Elle s'occupe du couloir de l'hôtel
        vide les cendriers
        fait la poussière      et nettoie les choses
Elle se déplace comme un fantôme
Elle n'a pas d'expression humaine. "
                Richard Brautigan

Soudain il me semble la reconnaître, elle doit être morte maintenant. Elle avait été chambrière toute sa vie dans un hôtel du centre-ville, et refusait que je lui rende sa monnaie à la fin de la consultation, ce geste lui remémorant trop les pourboires qui amélioraient son salaire. "Aujourd'hui, ici, j'existe, et je paie mon dû." C'était sa fierté, et ces deux pièces qu'elle abandonnait sur le bureau signifiait qu'elle avait définitivement quitté le monde des silencieux, des sans-nom, des fantômes croisés sans être regardés. L'Ascension des chrétiens n'est plus guère fêtée, pas plus que n'est encore partagé le récit des pèlerins d'Emmaüs en réponse à tant de souffrances quotidiennes et actuelles. "Il marchait à nos côtés, et nous ne le voyions pas, il nous parlait et nous ne l'entendions pas." Mystère de la "présence dans l'absence" de ceux qui nous quittent, mais aussi des plus modestes entre tous, qui partagent un quotidien anonyme. Un patient musulman, naturalisé de longue date, m'avouait qu'il fêtait tout, l’Aïd el-Kébir, la Noël, le 1er mai, le 11 novembre, le jour de l'an chrétien comme le musulman, car chaque fête possède une signification universelle. Je lui souhaite une belle fête de l'Ascension.  


       
Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p.379

mercredi, mai 24, 2017

La multiplicité de l'être

 "Être soi-même, c'est accepter d'être multiple et que notre noyau soit constitué de cette somme d'identités. La plus grande liberté, celle qui distingue l'être humain de toutes les autres espèces, c'est précisément de pouvoir à tout moment se réinventer en exploitant chaque possibilité qui nous est offerte."
           Jan Kjærstad

La vie humaine, cette longue course à pied entre équilibres et déséquilibres. On songe au merveilleux "tomber sept fois, se relever huit" de Philippe Labro. Chaque chute donne la possibilité d'une aventure neuve, inédite, qui est le propre de l'être humain. De chute en chute, l'enfant apprend à se tenir debout et à marcher, les notes malhabiles au clavier deviennent sonate, l'adolescente gourde devient danseuse, l'ouvrier aux mains calleuses construit des cathédrales. De chaque échec naît un être neuf qui réinvente tous les autres et les contient.


Lu dans:
Jan Kjærstad. Le séducteur.  Éd Monsieur Toussaint Louverture. 2017. 640 pages. 

lundi, mai 22, 2017

Beau comme un canard

« Certes, les pattes du canard sont courtes, mais les allonger ne lui apporterait rien. »
Tchouang-Tseu

Quand elle entre dans la pièce, c'est un rayon de soleil qui la porte. Elle a la grâce, la gentillesse, l'intelligence discrètes. Sous la toise au moment de l'examen, elle fond en larmes en avouant un mètre cinquante cinq, "À  l'école, j'étais Mimie Mathy ".  Evoquerai-je Tchouang-Tseu? Je ne l'ose de peur d'accentuer sa peine en espérant la dissiper. Demeure néanmoins cette évidence: à tant de qualités réunies, qu'apporteraient dix centimètres supplémentaires?


Lu dans:
Francis Dannemark. Martha ou la plus grande joie. Escales des lettres. Le Castor Astral. 2017. 192 pages. Exergue page 7.  Sortie annoncée le 1.6.2017

dimanche, mai 21, 2017

L'anglais tel qu'on l'aime

"From two to two to two two."
            Traduction: "De 1H58 à 2H02."

"La beauté de l'anglais réside dans sa simplicité", comme cette information horaire de quai de gare (à lire à haute voix pour mieux la savourer) en atteste.
 

samedi, mai 20, 2017

Et puis tout est fini


"Samedi 25 août 1888    17 h 20
est le nom d'une photo de deux vieilles femmes dans un jardin,
à côté d'une maison blanche.
Une des femmes est assise sur une chaise
avec un chien sur les genoux.
L'autre femme regarde des fleurs.
Peut-être ces femmes sont-elles heureuses
mais ensuite on est samedi 25 août 1888     17 h 21
et tout est fini. "
        Richard Brautigan

Un ami-patient meurt, rassasié d'années, entre sa femme et ses enfants. Arrivé une demi-heure plus tôt, j'espère l'avoir aidé à franchir la frontière dans la sérénité. Mystère du passage: un homme, dont la vie se lit sur le visage et sur les photos des murs de la chambre, un dernier souffle, une attente et puis une à une les photos qui s'éteignent. Plus d'homme. Une dernière étreinte, un dernier baiser à l'enveloppe tant aimée, et dont l'essentiel désormais habite en nous. J'apprends qu'une de ses petites-filles est enceinte d'une semaine. Une photo apparaît au mur. 


Texte original.
Saturday, August 25, 1888.5:20 P.M.
is the name of a photograph of two
old women in a front yard, beside
a white house. One of the women is
sitting in a chair with a dog in her
lap. The other woman is looking at
sorne flowers. Perhaps the women are
happy, but then it is Saturday, August
25, 1888. 5:21 P.M., and aIl over.


Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p. 93

vendredi, mai 19, 2017

Le rêveur

"Aujourd'hui comme hier
où que ce soit dans le monde     et même dans le monde des jeunes
tout ne finit pas nécessairement dans le spectacle et dans le bruit
Qu'on ferme les salons     qu'on éteigne les lustres
La fête continue dans le cœur du petit Mozart ..."
        H. Ghéon. 

C'est beau comme du Prévert, dont le cancre au fond de la classe "dessinait le visage du bonheur". Tout ceci n'appartient-il pas à un monde suranné car être décrit comme un doux rêveur ne pose plus guère son homme. A quand remonte notre dernier moment de solitude silencieuse, déconnecté des réseaux et de la pression du courrier électronique? La fête intime est devenue une fête partagée en permanence, dont la privation même brève insécurise: le silence des sons et des mots écrits effraie. L'oubli de notre smartphone à une réunion nous fait traverser la ville le jour même. "Qu'on ferme les salons     qu'on éteigne les lustres" a pris une signification délicieusement obsolète.


Lu dans:
Frédéric Debuyst. A la recherche de la simplicité. Publications de Saint André. Les Cahiers de Clerlande n° 13. 2015. 141 pages . Extrait p. 17
H. Ghéon. Promenade avec Mozart. p. 29.

jeudi, mai 18, 2017

La gratitude

"Soyons reconnaissants aux personnes qui nous donnent du bonheur ; elles sont les charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries. »
            Marcel PROUST 



Lu dans:
Rébecca Shankland. Les pouvoirs de la gratitude.  Éditions Odile Jacob. 2016. 169 pages. Extrait p.20

mercredi, mai 17, 2017

Futur incertain

«  Ça ne marchera jamais  !  » En assénant de telles affirmations, avec l’aplomb cynique de ceux qui en ont vu d’autres, de célèbres capitaines d’industrie sont joliment passés à côté de l’histoire. Le producteur Pascal Nègre, longtemps patron français d’Universal Music, avait déclaré lors d’une convention, en 2001  : «  Internet, on s’en fout, ça ne marchera jamais. » Autre visionnaire malheureux, l’ancien PDG de Microsoft, Steve Ballmer, éclata de rire quand un journaliste du quotidien américain USA Today l’interrogea, en 2007, sur l’intérêt que le public portait au premier iPhone d’Apple, qui s’apprêtait à être commercialisé  : «  Il n’y a aucune chance que l’iPhone prenne une part de marché significative, aucune chance », lâcha-t-il, confiant. Neuf ans plus tard, à l’été 2016, il s’en était écoulé plus d’un milliard.
            Stéphane Loignon

Lu dans:
Stéphane Loignon. Big Bang Blockchain: La seconde révolution d'internet. Tallandier. 2017. Édition Kindle.

lundi, mai 15, 2017

Modeste comme la lune

"Elle est si pure
la lune qui traverse et éclaire le ciel
que même voilée par les nuages
sa lumière nous parvient."
            Kyöshin

Image allégorique de ces infiniment modestes, à peine aperçus dans le monde, grands dans les petites choses, et dont la lumière nous éclaire pourtant d'un reflet durable. 


Lu dans:
Ingrid Astier. Petit éloge de la nuit. Gallimard. 2017

La perfection donne-t-elle accès au bonheur?

"On peut commencer     à être en paix avec soi-même
à partir du moment     où l'on sait que personne ne possède tout
que nous manquons tous de quelque chose
et que fort probablement    
la chose qui nous manque le plus
            c'est la chose que nous voudrions.

Là démarre une existence à peu près équilibrée:
savoir que ce que nous aurions voulu
c'est exactement     ce que nous n'aurons jamais. "
            Michela Marzano; La perfection nous donne-t-elle accès au bonheur?
 
 

       
Lu dans:
Luc FERRY, Sylvain TESSON, Claudia SENIK, Boris CYRULNIK, Michela MARZANO, Leili ANVAR et Karol BEFFA. Sept voix sur le bonheur. Equateurs. 2017. 179 pages.

samedi, mai 13, 2017

Sagesse postélectorale

"La promesse de la chenille n'engage pas le papillon."
         André Gide

«Le soutien qu’on a pu apporter à un moment donné ne signifie pas qu’on a un droit de tirage éternel». Ce vendredi l’eurodéputée Sylvie Goulard (pressentie comme possible ministre d'Emmanuel Macron), commente la déception de Bayrou de ne pas voir respectés les engagements de campagne. Ils paraissent rabibochés depuis. Qui a dit que la politique est la guerre, mais sans les armes? 

 

vendredi, mai 12, 2017

Les tweets de Marc-Aurèle

"En un mot, toujours considérer les choses humaines comme éphémères et sans valeur : hier, un peu de glaire, demain, momie ou cendre. En conséquence, passer cet infime moment de la durée conformément à la nature, finir avec sérénité, comme une olive qui, parvenue à maturité, tomberait en bénissant la terre qui l’a  portée, et en rendant grâces à l’arbre qui l’a produite."
            Marc-Aurèle

On l'oublierait presque, mais Marc Aurèle le philosophe stoïcien fut aussi empereur, à la tête de l'Empire romain à son apogée. Il accède au pouvoir le 8 mars 161 et règne jusqu'à sa mort qui correspond à la fin de la Pax Romana. Pouvoir et haute réflexion morale peuvent cohabiter. Ses "pensées pour moi-même" ont la forme et la taille des tweets quotidiens et matinaux du président Donald Trump. Seul leur contenu les en distingue. Lira-t-on ces derniers avec le même émerveillement dans deux mille ans?


Lu dans:
cité par Jean-Michel Longneaux. Misère et grandeur de la gratitude. 11ème Printemps de l’éthique : entre dette et reconnaissance, quelle place pour la gratitude? (27 avril 2017).
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris, G.F. Flammarion, 1992, livre IV, XLVIII, p. 68-9

mercredi, mai 10, 2017

La soupe au bonheur

Lorsque nous étions réunis à table
Et que la soupière fumait
Maman disait parfois:
"Cessez un instant de boire et de parler."
Nous obéissions
"Regardez-vous", disait-elle doucement
Nous nous regardions sans comprendre amusés
"C'est pour vous faire penser au
Bonheur" ajoutait-elle.
Nous n'avions plus envie de rire.
"Une maison chaude, du pain sur la nappe
Des coudes qui se touchent
Voilà le bonheur" répétait-elle à table. 
Puis le repas reprenait tranquillement,
Nous pensions au bonheur qui sortait
Des plats fumants et qui nous attendait
Dehors au soleil et nous étions heureux.
Papa tournait la tête comme nous,
Pour voir le bonheur jusque dans le fond
Du corridor en riant parce qu'il
Se sentait visé il disait à ma mère:
"Pourquoi est-ce que tu nous y fais penser
A c'bonheur", elle répondait
"Pour qu'il reste avec nous le
Plus longtemps possible".
            Félix Leclerc. Extrait de Pieds nus dans l'aube. 


Cité par :
Michel Kesteman. Je t'écris de nulle part. Edition d'auteur. 2017. Extrait p.30

mardi, mai 09, 2017

Petit éloge de la nuit

 "Le rêve est l’aquarium de la nuit."
Victor Hugo

"Je regarde en moi cette vie souterraine qui s’agite en silence et projette sa fascination. (..) L’envers du moi s’y fait jour. Le jour ne crée pas cette intimité avec soi-même, cette sensation d’être au plus près de qui l’on est."  (Ingrid Astier)

Longtemps j'ai souri de l'insistance des patients à ne pas oublier leur somnifère lors du renouvellement de leurs prescriptions. Je ne souris plus. Avec les nuits sans sommeil réapparaissent les soucis sans fin que le jour charrie, potentialisés par un insidieux effet de boucle dont se nourrit l'imaginaire d'un avenir pire encore que la réalité. Le sommeil leur permet de se retrouver au plus près d'eux-mêmes, à des âges de l'existence où ils furent heureux, où ils avaient un avenir, où aimer avait un visage. Dormir est le cadeau d'une journée.


Lu dans:
Ingrid Astier. Petit éloge de la nuit. Éditions Gallimard. Coll. Folio. 2017. Extrait : Exergue et pp.17,18

Feeling Good


"Oiseaux tout là-haut      vous sentez comment je me sens
Poissons dans la mer     vous vivez ce que je vis
C'est une aube nouvelle      c'est un nouveau jour
c'est une nouvelle vie qui s'ouvre à moi
et je me sens bien."
        Newley & Bricuse. Feeling Good.

Force des mots lorsqu'ils collent aux images, comme le couple complice Hollande-Macron se retrouvant au bas des Champs-Élysées pour la commémoration du 8 mai. On ne sait lequel des deux savoure le plus l'instant, l'un que cela finisse, l'autre que cela commence. L'extrait de Feeling Good sert d'exergue au nouveau roman de Francis Dannemark, encore sous presse. Magnifique teaser pour nous mettre l'eau à la bouche d'en découvrir la chair... et de commencer la journée. 


  
Birds flying high, you know how I feel.
Fish in the sea, you know how I feel.
It’s a new dawn, it’s a new day,
It’s a new life for me,
And I’m feeling good.
        NEWLEY & BRICUSSE, « Feeling Good »

 
Lu dans:
Francis Dannemark. Martha ou la plus grande joie. Escales des lettres. Le Castor Astral. 2017. 192 pages. Exergue page 7.  Sortie annoncée le 1.6.2017

lundi, mai 08, 2017

Bonheur du marin

"Qu'y a-t-il de plus beau
que l'étrave d'un bateau
abordant un monde nouveau?"
         Richard Brautigan

 
Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p.37

jeudi, mai 04, 2017

La mer comme une bouteille

"L'enfant se tient immobile
il tient une bouteille     dans ses mains
il y a un bateau     dans la bouteille.
Il regarde sans cligner
        des yeux.
Il demande où le petit bateau
peut naviguer     s'il est retenu
prisonnier  dans une bouteille.
Dans cinquante ans
tu le sauras,     capitaine Martin,
car la mer     (vaste comme elle est)
n'est qu'une autre bouteille. "
        Richard Brautigan. La Bouteille.

L'enfant se tient immobile, ne dit rien, écoute, regarde
soudain il demande        c'est long faire médecine?
je réponds         "très long".         Il ne dit rien.
Je ne saurai jamais pourquoi cette question lui est venue.


Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p. 171

Sagesse de Primo Levi


« A supposer qu’il y ait un sens à vouloir expliquer pourquoi ce fut justement moi, parmi des milliers d’autres êtres équivalents, qui pus résister à l’épreuve, je crois que c’est justement à Lorenzo que je dois d’être encore vivant aujourd’hui, non pas tant pour son aide matérielle que pour m’avoir constamment rappelé, par sa présence, par sa façon si simple et facile d’être bon, qu’il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n’avaient contaminés, qui étaient demeurés étrangers à la haine et à la peur; quelque chose d’indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant. (…) Lorenzo était un homme : son humanité était pure et intacte, il n’appartenait pas à ce monde de négation. C’est à Lorenzo que je dois de n’avoir pas oublié que moi aussi j’étais un homme. »
                Primo Levi.           

,Jean-Michel Longneaux, évoquant la gratitude lors d'une récente journée consacrée à l'éthique dans les soins, rapproche le double récit des chandeliers volés-donnés à Jean Valjean dans Les Misérables et l'amitié entre Primo Levi et Lorenzo à Auschwitz. 
"Nous avons tous un chandelier à donner. En voici deux exemples particulièrement significatifs. Primo Levi, dans son célèbre ouvrage, Si c’est un homme, témoigne de sa gratitude à l’égard d’un certain Lorenzo. Juifs, ils sont tous deux déportés, en 1943, dans un camp de concentration. Ils sont dépossédés de tout, jusqu’à leur nom. Et pourtant, Lorenzo a encore des chandeliers. Pourquoi Primo Levi a-t-il été touché par Lorenzo, pourquoi ces qualités dont il parle l’ont aidé à vivre ? Primo Levi ne s’est pas conditionné pour accueillir dans cet enfer des camps le peu d’humanité qui y restait. Il n’a pratiqué aucune psychologie positive. Mais Lorenzo a donné ses chandeliers. Primo Levi y a trouvé la force de survivre. Lorenzo est mort dans le camp. Primo Levi lui sera à tout jamais reconnaissant."

Lu dans:
Primo Levi, Si c’est un homme, Paris, Julliard, Pocket, n° 3117, 1987, p. 190
Jean-Michel Longneaux. Misère et grandeur de la gratitude. 11ème Printemps de l’éthique : entre dette et reconnaissance, quelle place pour la gratitude? (27 avril 2017).

mercredi, mai 03, 2017

Le temps des cerisiers


"Ton jouet quotidien     c’est la clarté du monde
L’univers est à toi
toi qui es comme le sont au printemps
            les cerisiers.
        inspiré par P. Neruda

Pour Jeanne, 8 ans hier sur la belle terre d'Afrique où elle est née, quelque chose de joli qui lui va merveilleusement et ajoute un peu de poésie au traditionnel échange téléphonique. On ne sait pas tout dire par What's App :)
 

Lu dans:
Pablo Neruda. Recueil : "Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée"

mardi, mai 02, 2017

Cibler juste

"Au hockey, on enseigne au joueur de ne pas foncer sur le palet, mais là où il se dirige."
Thomas Friedman

La même consigne fait partie du b.a.-ba de la conduite à moto: porter le regard sur le point de la route où on souhaite aller plutôt que sur le véhicule garé sur le côté, on s'y écraserait immanquablement. Bonne occasion de relire Le joueur d'échecs de Stefan Zweig. 


Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p. 40 

lundi, mai 01, 2017

Rêves de cobalt


"Il y avait de la terre en eux, et ils creusaient des tombes.
Ils creusaient et creusaient des tombes, leur jour s’en allait ainsi, leur nuit.
(..) Ils creusaient des tombes et n’entendaient plus rien
ils ne devenaient pas plus sages, ne trouvaient aucun chant,
n’inventaient aucune langue.
ils creusaient des tombes."
    Paul Celan

C'était une courte séquence de journal télévisé la semaine passée, qui m'a laissé une empreinte tenace.  Au sud du Rwanda, pour quelques dollars par mois, ils sont des dizaines à se casser les ongles à la recherche d'un peu de ce cobalt qui donne de la mémoire à nos smartphones. Ils crèvent l'écran de nos salons, aussi nets que s'ils étaient au jardin. Ils nous voient aussi, le soir sur TV5 Monde, débattre de nos problèmes, contre lesquels ils échangeraient volontiers les leurs. La nuit, il leur arrive de rêver de bateaux et d'un avenir. Quels rêves d'avenir laissons-nous à nos propres enfants?

Lu dans:
Paul CELAN. La Rose de personne. Paris. Points. 2007. 192 pages. Extrait p 188.

dimanche, avril 30, 2017

La somme des autres


"L'un des problèmes qui m'inquiétait profondément en prison, concernait la fausse image que j'avais sans le vouloir projetée dans le monde; on me considérait comme un saint. Je ne l'ai jamais été, même si l'on se réfère à la définition terre à terre selon laquelle un saint est un pécheur qui essaie de s'améliorer ."
            Nelson Mandela


Qui sommes-nous? La somme des innombrables réflexions, rencontres, petits bonheurs, désenchantements jalonnant les 30.000 jours d'une existence? Un événement fondateur qui résume tous les autres, les annonce ou les conclut? Le récit que nous nous faisons et délivrons de notre existence? Le récit que d'autres en font, enjolivé ou destructeur pour de bonnes et moins bonnes raisons? Victor Hugo et Louis Pasteur devinrent des icônes de leur vivant afin de servir l'image d'une France en quête de reconnaissance littéraire et scientifique internationale. Dans un récent roman de Jan Kjærstad, son héros Jonas Wergeland devenu amnésique se reconstruit une identité au départ du récit de sa vie antérieure délivré par ses multiples interlocuteurs. Amant merveilleux il se serait enrichi à chaque aventure des qualités de ses multiples compagnes: de l'une il a acquis la beauté, de l'autre la souplesse, d'une troisième la détermination. Il devient ainsi une création merveilleuse... dont rien ne lui est propre. Ne serions-nous en définitive que la somme d'innombrables vérités et d'autant de petits mensonges? Pas nécessairement, si la chance nous est donnée de croiser des interlocuteurs dans le regard desquels nous nous découvrons tels qu'en nous-mêmes, sans apprêts ni masques ni costumes. Il faut cultiver ces rencontres rares et précieuses.


Lu dans:
Nelson Mandela. Conversations avec moi-même. Lettres de prison, notes et carnets intimes. Editions de la Martinière. 2010. 512 pages.
Jan Kjærstad. Le séducteur.  Éd Monsieur Toussaint Louverture. 2017. 640 pages.

samedi, avril 29, 2017

Age and Aging

"Ne craignez pas votre âge, ce n'est qu'un chiffre, ni ami ni ennemi, une simple mesure de notre finitude, du genre: "bonne nouvelle, votre compte a été crédité de 30.000 jours!".  Chaque saison de la vie nous ajoute un peu de force, beaucoup de savoirs et une certaine sagesse. La force, certes, diminue avec les années, remplacée par la technique. Mais - comme un capital dont on jouit - vous aurez pris de la joie à la dépenser sans compter en soulevant vos enfants, les pierres qui font votre maison, à courir, nager, danser et escalader les montagnes. Les années ne doivent pas être redoutées, c'est du vent qui souffle, c'est de l'eau qui coule, c'est de la vie qu'on savoure au jour le jour. L'âge est une mesure objective, vieillir est subjectif. Le premier se mesure au calendrier, le second à notre volonté et à notre capacité de dépasser notre simple être physique. Vieillir c'est s'enrichir en vie intérieure. "
    Librement inspiré par un poème de Myron F. Weiner, Age and Aging

Ses nombreux enfants et [arrière]petits-enfants se réunissent aujourd'hui pour fêter leur Papito, largement octogénaire et plus jeune d'esprit que jamais. Il est un exemple et ce texte lui est affectueusement dédicacé.



Age, a mere number,
is neither enemy
nor friend.
Aging
Stirs us from primordium
Though maturation
To our universal fate.
Age measures our finitude
Aging, our fortitude.
Adding strength when young
Stripping when old
Of sensibilities
Of strength
Leaving only lassitude.
The years are not to be feared,
Rather, our decrepitude.
Age is objective
Aging, subjective.
Age is measured by the calendar
Aging by our strength of will
And our ability to look beyond our physical being…
            Age and Aging. Myron F. Weiner, M.D.. Dallas, Texas  

Lu dans:
 Age and Aging. Myron F. Weiner, M.D.. Dallas, Texas. Hektoen International Spring 2017 Issue. 

jeudi, avril 27, 2017

Avec le pied

  "Dire merci avec le pied, l’expression amuse parce que c’est du cœur qu’est supposée s’exprimer la reconnaissance, et aussi parce que si le visage ou les mains sont les vecteurs naturels des interactions humaines brèves, les pieds sont rarement employés."
                R. Shankland

Les motards me comprendront: entre eux, la communication passe par le pied. Sur deux roues avec casque, il est inutile d'exprimer quoi que ce soit avec le visage, et dangereux avec les mains. D'où la persistance de ce petit signe de reconnaissance, ou de complicité, que se font les motards lorsqu'ils se croisent ou se dépassent, étendant la jambe plutôt que le bras. Je mis quelques jours à en comprendre le code, discret signe de connivence comme cela se pratiquait entre chauffeurs au temps des premières automobiles sur les routes campagnardes. Le jour où les motocyclistes l'abandonneront signera la fin d'une époque. 


Lu dans:
Rébecca Shankland. Les pouvoirs de la gratitude.  Éditions Odile Jacob. 2016. 169 pages. Extrait pp. 20-21.

La gratitude

 «  La gratitude est un second plaisir, qui en prolonge un premier: comme un écho de joie à la joie éprouvée, comme un bonheur en plus pour un plus de bonheur.  »
            André Comte-Sponville

Il dépose sur le bureau ce que sa terre natale produit de meilleur, une fiole d'huile d'olive, quelques grammes de truffe et son sourire. Il donne un visage à la gratitude, ce "mélange subtil de surprise, de joie, d’émerveillement, de connexion nous faisant prendre conscience que les êtres humains peuvent être une source de bien-être les uns pour les autres (Rebecca Shankland)". Je partage son émotion, procurée par une générosité non-intentionnelle et désintéressée: la gratitude n'est pas un plaisir solitaire, et encore moins une rémunération, mais se range parmi les bienfaits d'un quotidien partagé, transformant nos lieux de vie en enclaves paisibles et complices. En une fraction de seconde jaillit une étincelle de plénitude comme face à un paysage infini, un repas savoureux, un vin d'exception, la reconnaissance de vivre un instant unique. Elle est "ce qui nous permet de reconnaître au mieux la part de l’autre dans notre bonheur, la part de ce qui nous transcende aussi. Développer la gratitude constitue donc un moyen efficace d’aiguiser notre attention à mieux percevoir les intentions, gestes et égards dont nous sommes si souvent bénéficiaires au cours d’une journée, mais que nous oublions en général presque aussitôt (Ibid)."  Que nous souhaiter de plus? 

Lu dans:
Rébecca Shankland. Les pouvoirs de la gratitude.  Éditions Odile Jacob. 2016. 169 pages. Extrait pp. 20-21.
André Comte-Sponville. Petit traité des grandes vertus. Presses Universitaires de France. Collection : Perspectives critiques. 1995. 391 pages. 

mercredi, avril 26, 2017

Là où s'estompent les frontières

"Tandis que je monte à quatre pattes le long des pistes qui conduisent au sommet, les lignes vers le haut se réduisent à un petit bouquet, jusqu'à converger en un seul point. Escalader une montagne, c'est atteindre le terme où le sol cesse face au ciel. Pas de grillages, de barbelés ni de clôtures pour surveiller la frontière, l'air suffit." 
                Erri de Luca.

Ainsi, deux positions s'affronteraient désormais sur la belle terre de France: monde ouvert, monde fermé. Comme l'écrit joliment Guy Duplat dans sa présentation du dernier bouquin d'Eric Orsenna, "quand on entend Marine Le Pen ou Trump décréter le retour des frontières, les moustiques doivent rire sous cape." 

  
Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.165.
Eric Orsenna avec Isabelle de Saint Aubin. Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV. Fayard. 2017. 280 pages. 

mardi, avril 25, 2017

Silence apparent

«Quand on appuie sur le bouton PAUSE d'une machine, elle s'éteint. Sur celui d'un être humain, il s'allume. Il se met à réfléchir, à reconsidérer ses hypothèses, à envisager d'autres solutions. Surtout, il renoue avec ses convictions les plus profondes. Alors, il peut explorer de meilleures pistes. »
            D. Seidman
 
 

Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.145

lundi, avril 24, 2017

Beaucoup d'appelés, peu d'élus

«Il y aura un berger à l’Elysée»
                Jean Lasalle (candidat au 1er tour de l'élection présidentielle en France)
Tous les rêves ne sont pas suivis d'effet, même si le berger a fait un score fort honorable.  Son accent du terroir nous manquera.



vendredi, avril 21, 2017

рыбный суп

« Il est plus facile de transformer un aquarium en soupe de poissons que l'inverse »
             Proverbe russe
 

 
Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.257

mercredi, avril 19, 2017

La Sybille de Cumes

« L’expérience de l’éternité, n’a rien à voir avec la perpétuation indéfinie de l’existence, mais consiste dans l’éclat miraculeux de chaque instant. "
        Spinoza. L’Éthique.

La doyenne de l'humanité est morte samedi à l'âge de 117 ans. Je n'ose évoquer avec Elise (90 ans) l'éventualité d'affronter 27 années supplémentaires, elle qui supplie le ciel chaque jour qu'on la délivre de l'ennui de vivre. Connaissez-vous la Sybille de Cumes? "Nous voulons l’éternel. Vous connaissez l’histoire de la Sybille de Cumes, aimée d’Apollon, qui avait reçu du dieu, en hommage pour sa beauté, le don d’immortalité. La mort lui fut donc épargnée, mais comme elle avait oublié de demander aussi une perpétuelle jeunesse, elle vieillit indéfiniment, ce qui est une assez bonne définition de l’enfer. Desséchée et rabougrie par le poids des siècles, elle devint progressivement insecte, une cigale qu’on conservait pieusement dans une cage, dans le temple d’Apollon que les hommes avaient édifié à Cumes, en mémoire de l’étreinte divine. On raconte que les enfants demandaient à la Sybille : « Cigale, que veux-tu ? » ; « je veux mourir, je veux mourir », répondait obstinément l’insecte. Les modernes voient plus loin encore : ils soupçonnent que la jeunesse inaltérable – tous en rêvent pourtant – ne suffirait pas même à les sauver. N’y a-t-il pas, lové dans le secret du temps, au creux de son écoulement, un insurmontable ennui qui viendrait à bout, avec le Temps, de notre désir de vivre ? Combien de siècles pour que l’emporte la lassitude ? Je vous laisse en estimer le nombre… Viendrait bientôt le temps où, fatigués de vivre, nous souhaiterions, avec la Sibylle, nous endormir pour toujours. Non ! Ce n’est pas l’immortel, cette prolongation absurde d’un temps qui n’en finirait pas, que nous désirons ; c’est l’éternel, qui nous affranchit de la servitude du Temps et nous transporte dans la béatitude d’un perpétuel présent."


Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.

Sagesse d'Eluard

"La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours, puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire,
Un cœur généreux
Une main tendue, une main ouverte,
Des yeux attentifs
Une vie,
La vie
A se partager.

oh non, la nuit n'est jamais complète!
Oh oui, il y a toujours...
Toujours l'espoir qui tinte au vent
Toujours la vie qui fait la nique au temps
Toujours des yeux qui nous apprennent à voir
Toujours demain pour racheter ce soir!

oh non! la nuit n'est jamais complète!
avec cette infime étoile accrochée
tout au bord des nuits ébréchées
pour encore nous surprendre
pour qu'on la guette
pour qu'on surprenne sa silhouette
et redevienne tendre
et beau
et riche
et prêt à tendre encore ses mains
ses yeux
son cœur amoureux
à partager sans fin."
        Paul Eluard.

Lu dans:
Paul Eluard. Et un sourire. Le Phénix. 1951.

mardi, avril 18, 2017

Les pépites du quotidien

"Ces égouttements de soleil constellent la vision de Vermeer, par exemple sur la croûte du pain, dans le panier sur la table de La Laitière, ou bien encore sur la Vue de Delft, parsemés sur les coques des navires amarrés l’un à l’autre. L’association de la pierre ruisselante de soleil et du ciel sans nuage, de l’azur et de l’or, est caractéristique de l’art de Vermeer."
        Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat

Une jeune fille rêve près de la fenêtre. Le jour entre à flots, caresse les surfaces, épouse les reliefs et dore son visage. Le monde est beau, encore faut-il ouvrir les yeux, fût-ce en réinventant  une réalité qui puisse nous enchanter. Je crois que c'est Denis Grozdanovitch qui décrit son émerveillement devant le plus bel oiseau-mouche qu'il ait jamais rencontré, tapi contre un caniveau dans une flaque de soleil. S'en approchant, il reconnaît un paquet froissé de Gitanes bleues, qu'importe: le souvenir d'une étincelle de beauté reste une grâce.


Lu dans :
Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.  

samedi, avril 15, 2017

Sagesse de Pâques des enfants du Hasard

"Le rêve de l’enfant, c’est la Paix,
Le rêve de la mère, c’est la Paix,
Des mots d’amour sous les arbres…
C’est la Paix…

Le père qui rentre le soir un long sourire dans les yeux
Dans ses mains un panier rempli de fruits
Et sur son front des gouttes de sueur qui ressemblent
Aux gouttes d’eau gelées de la cruche posée sur la fenêtre…
C’est la Paix….

Quand se referment les cicatrices sur le visage blessé du monde
Et que dans les cratères creusés, on plante des arbres;
Quand, dans les cœurs carbonisés par la fournaise,
L’espoir fait ressurgir les premiers bourgeons
Et que les morts peuvent enfin se coucher sur le côté
Et dormir sans aucune plainte, assurés que leur sang
N’a pas coulé en vain…
C’est la Paix….

La Paix, c’est la bonne odeur des repas,
Le soir quand l’arrêt d’une voiture sur la route
Ne provoque aucune peur,
Et que celui qui frappe à la porte, ne peut être qu’un ami
Et qu’à n’importe quelle heure, la fenêtre ne peut s’ouvrir
Que sur le ciel et laissant nos yeux refléter comme une fête
Des cloches lointaines de ses couleurs…
C’est la Paix….

Quand les prisons deviennent des bibliothèques
Et que de porte en porte, une chanson s’en va dans la nuit…
Quand la lune du printemps sort des nuages semblables
A l’ouvrier qui le samedi soir sort fraîchement rasé
De chez le coiffeur du quartier…
C’est la Paix…

La Paix, ce sont des meules rayonnantes dans les champs de l’été
C’est l’alphabet de la beauté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis, mon frère, demain, nous construirons,
Quand nous construisons et que nous chantons…
C’est la Paix…

Quand la nuit ne prend que peu de place dans le cœur
Et que les cheminées nous montrent du doigt le chemin du bonheur,
Quand le poète et le prolétaire peuvent à égalité
Respirer le parfum du grand œillet du crépuscule…
C’est la Paix…

Mes frères, c’est dans la Paix que nous respirons à pleins poumons
L’univers entier avec tous ses rêves…
Mes frères, mes sœurs, donnez-vous  la main…
C’est cela la Paix."
            Yánnis Rítsos (poète grec, 1909-1990)


En cette veille de Pâques 2017, encore sous l'émotion du superbe film "Les enfants du Hasard" de Thierry Michel et Pascal Colson, découvert cet après-midi  au Vendôme, que vous partager qui puisse prolonger le récit de ces 8 élèves musulmans, issus de l’immigration turque en fin d'enseignement primaire à Cheratte? A part Lucas, la plupart sont des petits-enfants de mineurs ayant travaillé dans le charbonnage du Hasard, situé juste en face de leur école. Durant un an, ils ont été accompagnés et se sont ouverts avec leurs mots à eux sur leurs rêves, leurs doutes et leurs craintes. Le 22 mars 2016, c'était aussi le jour des attentats à Bruxelles. Les enfants ont pu s'exprimer à chaud sur ces pénibles événements. "Le bonheur après tout cela? Me trouver à table avec ma famille et entendre à nouveau leurs rires." Les années ont développé chez moi une sensibilité extrême aux problématiques de l'intégration de seconde et troisième génération, ainsi qu'aux discours clivants nés du 11 septembre et des haines que cette désolation a suscitées. Ce film qui constitue un merveilleux hommage à l'école a prolongé mes consultations quotidiennes, laissant sourdre des larmes de bonheur à certains moments. Le beau texte de Yánnis Rítsos m'est apparu comme la meilleure prolongation qui soit de cette émotion, et un bon résumé de ce qu'on vous souhaite pour cette fête de Pâques 2017.  
  

Je vous souhaite une bonne fête de Pâques.
     
Vu dans:
Les enfants du Hasard. Thierry Michel et Pascal Colson. Les films de la Passerelle.  A noter la soirée spéciale lundi 24 avril 2017 à 19h30 au cinéma Vendôme "L’école joue-t-elle encore son rôle d’ascenseur social ?" avec Bernard DE VOS, Pierre SMETS, Henry LANDROIT et Michèle MASIL.

Du lourd

" A force de faire des miniatures, on finit par faire une fresque "
            Patrick Rambaud
 
Ubu inaugure GBU-4/B3, "la mère de toutes les bombes" pour débusquer des djihadistes des trois tunnels où ils se terrent. Curieuse idée d'associer le mot "mère" à pareil monstre. Au même moment, un ami penché sur ses figurines en étain utilise un pinceau à un seul poil pour y peindre des yeux et un coquelicot à la boutonnière. On détruit avec du lourd, on crée avec du minuscule. L'issue est incertaine, mais j'ai choisi. 

vendredi, avril 14, 2017

Petite philosophie gravée sur un banc

"J'existe."
    Sagesse des bancs publics

Au centre de Bruxelles survit un espace de cloche, de camelots, de petits commerces et restos d'ambiance,  de vieilles façades Art Nouveau que j'apprécie par-dessus tout. On y bouquine, on y croise une planète de personnages étranges et il y reste de la place pour rêver. Sur un banc, gravée au canif, cette inscription étrange: "J'existe". Me reviennent comme un cri ces quelques mots lus je ne sais plus où, ni quand : "Si je ne suis moi, qui le sera?"  C'est le bon moment et le bon endroit pour relire Henning Mankel à voix basse, pour soi seul, assis au soleil sur le banc gravé en rêvassant un court moment au sens des choses.

"Alors que je me tiens debout là, dans le froid, à regarder les affiches, je vis l'un des instants décisifs de mon existence, un instant qui la marquera à tout jamais. Je m'en souviens avec une acuité presque surnaturelle. Soudain, je suis assailli par une idée totalement neuve. Une idée inouïe. C'est comme une décharge électrique qui me traverse. Les mots se forment tout seuls dans ma tête: « Je suis moi et personne d'autre. » C'est à ce moment précis que j'acquiers mon identité. Jusqu'à cet instant, mes pensées et réflexions étaient à peu près celles qu'on peut attendre de la part d'un garçon de mon âge. À présent, voilà qu'un état tout différent prend le relais. L'identité suppose un état de conscience. Je suis moi et personne d'autre. Je ne peux échanger ma place avec personne. La vie devient une question sérieuse. J'ignore combien de temps je suis resté figé sur le trottoir, dans l'obscurité, en présence de cette découverte bouleversante. Je me souviens juste que je suis arrivé en retard à l'école."


 

Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 23, 24

mercredi, avril 12, 2017

Rétablir une vérité

“Il est tout à fait sûr que l'ancienne régularité des saisons est en train de disparaître. Ici, en Italie, les gens ne cessent de dire qu'il n'y a plus de saisons intermédiaires. Et dans cet effacement des différences, il n'est pas douteux que le froid gagne du terrain. J'ai entendu dire à mon père que dans sa jeunesse à Rome, le matin de Pâques, tout le monde portait une tenue estivale. Aujourd'hui, que celui qui n'est pas obligé de mettre sa chemise en gage se garde bien de s'alléger du moindre vêtement d'hiver.”
            Magalotti. Lettres familières. 1683

La moitié de moi se moque de l'autre (Joubert). L'encre de mon billet sur "les phrases creuses qui font la conversation" n'était pas encore sèche que des amis chers m'apprennent l'existence du Petit âge glaciaire, période climatique froide survenue en Europe et en Amérique du Nord du début du XIVème à la fin du XIXème siècle approximativement. Loin d'être un discoureur, Magalotti s'avère ainsi être un observateur avisé, auquel il convient de rendre cette justice. Il nous reste quant à nous trois jours pour découvrir quel climat nous réserve le matin de Pâques 2017 en période de réchauffement climatique.


Lu dans:
Magalotti. Lettres familières. 1683. Cité par Giacomo Leopardi (1798-1837). Pensées. Ed Allia. 2014. 128 pages. p.30
Le petit âge glaciaire: http://glaciers-climat.fr/PAG/petit_age_glaciaire.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Petit_âge_glaciaire

Merveilleuses puces


"Tout ordinateur devient obsolète au plus tard le jour de son déballage."
        Corollaire à la loi de Moore

Cofondateur de la société Intel, Gordon Moore avait affirmé dès 1965 que le nombre de transistors par circuit de même taille allait doubler, à prix constant, tous les ans. Il rectifia par la suite en portant à dix-huit mois le rythme de doublement et en déduisit que la puissance des ordinateurs allait croître de manière exponentielle, et ce pour des années. Figurer pareille croissance s'avère difficile. Pour expliquer l'impact de la loi de Moore, l'actuel PDG d'Intel, Brian Krzanich a recours à une analogie. Il applique à la Coccinelle de Volkswagen les performances obtenues sur les microprocesseurs d'Intel depuis 1971. Entre la première génération de puces (la 4004) et la plus récente, leur puissance a été multipliée par 3500, leur consommation d'énergie divisée par 90.000 et leur coût de production par 60.000. Une Coccinelle améliorée au même rythme roulerait aujourd'hui à 180.000 km/h, consommerait un litre au 800.000 km et coûterait trois centimes à la production. De quoi donner raison à Michel Serres qui affirme que la petite Poucette tient le monde dans ses mains.


Lu dans:
Loi de Moore. http://www.futura-sciences.com/tech/definitions/informatique-loi-moore-2447/
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.37

mardi, avril 11, 2017

Le bonheur des lilas

“Il est tout à fait sûr que l'ancienne régularité des saisons est en train de disparaître. Ici, en Italie, les gens ne cessent de dire qu'il n'y a plus de saisons intermédiaires. Et dans cet effacement des différences, il n'est pas douteux que le froid gagne du terrain. J'ai entendu dire à mon père que dans sa jeunesse à Rome, le matin de Pâques, tout le monde portait une tenue estivale. Aujourd'hui, que celui qui n'est pas obligé de mettre sa chemise en gage se garde bien de s'alléger du moindre vêtement d'hiver.”
            Magalotti. Lettres familières. 1683

Telles s'en vont les saisons, de plus en plus perturbées comme le médite déjà en 1683 le littérateur philosophe Lorenzo Magalotti. "Y'a plus d'saison docteur", que la floraison soit en avance, les vaches en retard, que l'Ascension tombe tôt cette année et la date des élections tombe mal ne seraient-ils en définitive que sujets de conversation fourre-tout, utilisés depuis des siècles pour meubler le silence quand on n'a finalement rien de fondamental à échanger, et qu'on ne souhaite pas entamer un débat à chaque rencontre qu'une belle journée nous donne. Phrases ne nécessitant guère de réponse, mâchonnées pour donner consistance au silence, habillées parfois d'un peu de science mais creuses comme un jour sans pain, elles font partie de ce qu'on appelle "la conversation". Il leur existe néanmoins des alternatives à la fois simples, évidentes et jolies telles ce "regarde comme le lilas est beau ce matin" qui m'a accueilli aujourd'hui au petit déjeuner. Si cela n'est pas du bonheur, qu'est-ce? 
 
Lu dans:
Magalotti. Lettres familières. 1683. Cité par Giacomo Leopardi (1798-1837). Pensées. Ed Allia. 2014. 128 pages. p.30

dimanche, avril 09, 2017

Sagesse de Leopardi

 « Les vieillards me semblent être comme ces voyageurs qui, en quittant le port, fixent encore la terre du regard et ont l'impression que leur navire reste immobile et que c'est la rive qui s'éloigne."
            Giacomo LEOPARDI

Une patiente âgée m'a amusé en rapportant que "ses verres de lunettes faiblissaient avec le temps", expliquant ainsi sa difficulté à lire le journal. On est dans un récit du même ordre que la réflexion de Leopardi (1798-1837) opposant la permanence de soi ressentie par l'homme qui vieillit face à la ligne du temps qui défilerait sans cesse, au vélo qui paraît plus lourd, aux côtes qui se font plus raides, la viande plus dure, les couleurs de la ville plus ternes sans réaliser qu'en fait c'est la pompe cardiaque qui faiblit, le souffle qui se fait court, la denture qui déchausse, la cataracte qui guette. Le concept d'un temps extérieur qui s'écoule, comme le paysage paraît défiler aux yeux de l'observateur qui le contemple par la fenêtre du train qui l'emporte, apparaît bien comme une invention occidentale, anthropocentrique, dont la culture chinoise traditionnelle par exemple n'a que faire. Pas plus que le paysage ne bouge la fuite du temps n'existe, seuls nos regards se transforment selon une transition que nous nous plaisons à mesurer, et à extrapoler à l'échelle de la planète. 


       
Lu dans:
Giacomo Leopardi. Joël GAYRAUD, traduction. Pensées. Ed Allia. 2014. 128 pages. 

samedi, avril 08, 2017

"L'alcool dégrise. Après quelques gorgées de Cognac je ne pense plus à toi."
            Marguerite Yourcenar



Lu dans :
Marguerite Yourcenar. Feux. Grasset. 1936. 221 pages.

vendredi, avril 07, 2017

A nous la liberté

"Aux États-Unis, six vaches se sont échappées d’un abattoir de la ville de Saint Louis (Missouri) en se frayant un chemin par une porte non sécurisée. Les bovins ont perturbé la circulation mais ont été rapidement maîtrisés et capturés par la police."
             Sagesse des petites gazettes (Le Soir, 5 mars 2017)

Je m'imagine participant à cette fuite éperdue, échappant à une mort inéluctable. Quelle folie ce dut être dans la tête de ces fuyardes, découvrant soudain la brèche vers la liberté. Y eut-il complicité externe ou simple hasard entre l'observation d'une plus futée et une porte mal fermée? On ne le saura jamais, sauf enquête parlementaire sur les négligences sécuritaires, mais je pense qu'honnêtement cette cavalcade digne des plus grandes épopées mérite qu'elle échappent à l'abattage et puissent terminer une existence paisible dans une verte prairie du Missouri. 

jeudi, avril 06, 2017

Sagesse du quotidien

"Savoir comment vivre
la question a l'air très compliquée
(..) au contraire, c'est extrêmement simple
la réponse ne dépend de rien qui doive être déduit,
élaboré, trouvé au terme d'un long travail

savoir ce qu'est le bien

comprendre comment se comporter envers les autres
ne dépendent en fin de compte d'aucune réflexion
ni même d'aucune pensée
les réponses s'imposent comme évidences sensibles,
sensations, faits aussi présents que la couleur du ciel,
la force du vent, la chaleur du feu ...

il n'y a rien à comprendre et tout à ressentir,
(..) semblable au bête fait de respirer, de manger, de voir, de vivre
aussi fortement, de façon aussi injustifiable
que se donnent à vivre, irréfutablement,
l'éclat du soleil [et] la matité de la nuit."
         Roger-Pol Droit


Lu dans:
Roger-Pol Droit. Si je n’avais plus qu’une heure à vivre. Odile Jacob. 2014. 98 pages. Extrait pages 97, 98, 99

samedi, avril 01, 2017

Le sourire des petits poissons

"Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : " Voyez les petits poissons qui frétillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! " Hui Zi objecta : " Vous n'êtes pas un poisson ; d'où tenez-vous que les poissons sont heureux ? - Vous n'êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ? - Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n'êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux. - Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m'avez demandé "d'où tenez-vous que les poissons sont heureux" la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d'où je le sais - eh bien, je le sais du haut du pont."
                Simon Leys.


Lu dans :
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p14


vendredi, mars 31, 2017

Pause

 "Da boit son café. J'observe les fourmis. Le temps n'existe pas."
             Dany Laferrière.


Bref moment d'éternité, dont le souvenir tenace persiste des années plus tard. Peut-être aujourd'hui? 


Lu dans:
Dany Laferrière. L'odeur du café. Zulma. 2016. 240 p.  Extrait p.16

jeudi, mars 30, 2017

L'espace d'une flûte

"A quoi bon la liberté, sans espace vide sur la carte ?"
         Aldo Léopold

Cet air de liberté que possède la voûte céleste zébrée par le vol des oiseaux migrateurs, ou la mer dont la ligne d'horizon avale les bateaux, a peut-être quelque chose à voir avec l'absence de frontières, ces espaces vides où tout peut s'écrire. Enfant il m'arrivait après l'école d'aller me perdre dans "les terrains vagues", vierges de toute construction, no man's land entre ces deux structures que sont la ville et la campagne. Espaces livrés au ciel et à l'eau, omniprésente en de vastes marécages habités par des poules sauvages, des canards, quelques rares échassiers en pause migratoire et des petits rongeurs. J'y ressentais une impression de liberté rarement retrouvée ultérieurement, une dilatation de l'esprit et du temps qui à l'époque me servait de voyages. On ne quittait guère sa commune en ces années-là et pourtant que de pays superbes découverts, que de traquenards éventés, que de grottes explorées, que d'oiseaux devenus mes compagnons de vol. Je ne retrouvais jamais cette impression de grand large lors des jeux dans les parcs voisins, si sages, si propres, territoire de prédilection des jeunes mamans laissant jouer en toute sécurité les gosses, et les chiens. Il ne reste guère de terrains vagues, où sont donc allées les poules d'eau et où se sont évaporés les rêves dans ma tête? Il n'y a plus de grottes à explorer, peu de traquenards contre lesquels je ne sois assuré et l'espace céleste où volent les oiseaux a les limites que leur ont laissées les buildings. Je ne vole désormais avec eux qu'en pointillé, les perdant de vue sans cesse et le plus souvent pour de bon. Il n'existe plus guère d'espace vide sur la carte, et même lorsque je contemple la lune il me semble y distinguer quelques traces de pas. Dans la rue où le printemps renaît, quelqu'un apprend à jouer de la flûte. Étrangement, soudain me revient l'impression d'un envol, d'une liberté qu'apportent ces notes balbutiantes, cet enfant au seuil de son existence qui crée de la beauté du bout des doigts malhabiles. Les terrains vagues sont de retour. 


Lu dans:
Aldo Leopold. Almanach d'un comté des sables. Traduit de l'américain par Anna Gibson. Préface de JMG Le Clézio. Flammarion. 2000. Publié pour la première fois à titre posthume en 1949. 290 pages. Extrait p. 192

mercredi, mars 29, 2017

Google, le troisième lobe de notre cerveau

 "De ses pépins, faire des semences."
    Roger-Pol Droit

Avec pareil conseil, on peut démarrer dans l'existence. Deux raisons d'espérer m'habitent ce matin.
D'abord, le beau texte de Roger-Pol Droit "Une dernière heure à vivre" mis en scène hier soir par des étudiants en médecine passionnés par les questions fondamentales de l'existence, du pur bonheur. Je n'ai plus peur d'être malade demain. 
Ensuite la coïncidence entre la phrase sur les pépins et les semences et ma consultation du même jour durant laquelle un patient, fraîchement retraité, me narre qu'il cultive des légumes sur sa terrasse. Il me dit trouver ses connaissances horticoles sur Internet, et je m'étonne: cet homme ne sait ni lire ni écrire. "Je parle à Google sur mon smartphone, et il me répond. Google met mes phrases par écrit, ce qui me permet aussi d'apprendre à lire, et depuis peu je me mets à les recopier."  On ne peut plus voir notre monde avec les mêmes yeux quand on entend pareil récit, et on s'émerveille. 


 
Lu dans:
Roger-Pol Droit. Si je n’avais plus qu’une heure à vivre. Odile Jacob. 2014. 98 pages.

mardi, mars 28, 2017

La bicyclette rouge

"Cet été encore, je n’aurai pas la bicyclette tant rêvée, la bicyclette rouge promise. Bien sûr, je n’aurais pas pu la monter à cause de mes vertiges, mais il n’y a rien de plus vivant qu’une bicyclette contre un mur. Une bicyclette rouge. "
            Dany Laferrière.

Et s'il était plus important de garder un rêve que de les réaliser? On a tous sa bicyclette rouge, un weekend en amoureux à Heyst, voir Bali, construire son chalet avec un feu de bois, descendre la Semois en radeau, rencontrer le Dalaï Lama, se réveiller mince, jouer de la guitare comme Django Reinhardt, parler l'anglais, participer aux 20 Km, boire un verre de Sancerre en contemplant Chavignoles, devenir aviateur, chanter dans une chorale... La liste en trente secondes est longue, ce n'est plus une bicyclette, cela devient un parking pour vélos!   
 


Lu dans:
Dany Laferrière. L'odeur du café. Zulma. 2016. 240 p. 

lundi, mars 27, 2017

L'ami Tchang

"Votre mur va-t-il être plus grand et plus profond que la Méditerranée ?"
                Thomas Friedman.

Ce weekend, je me suis souvenu de Tchang retrouvant son ami Hergé, 20 ans après Tintin au Tibet. Un congrès médical à Paris a permis à un ami médecin burkinabé de voir l'Europe, et de me rencontrer, pour la première fois. J'avais encouragé son parcours à distance depuis une quinzaine d'années sans jamais l'avoir vu. Cruelle aventure que de quitter Ouagadougou pour Paris quand on n'a ni les fonds, ni les visas, ni la carte de crédit nécessaire pour régler en ligne ses frais d'inscription, son Ibis budget et son billet d'avion. De retard en retard, de refus en refus, il a rejoint les Journées françaises d'hépato-gastro-entérologie... le dernier jour. 600.000 personnes se trouvent dans les nuages en permanence chaque jour que le bon dieu fait, mus par la passion de découvrir des paysages lointains, mais combien d'Africains de souche? Ce continent ne serait-il peuplé que de réfugiés en puissance, prêts à abandonner femme, enfants et vieux parents dès qu'on leur entrouvre les portes de la liberté? L'Afrique est une prison.

Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages.

samedi, mars 25, 2017

Le souvenir de la blancheur

"Il n'est point de défaite qui ne soit que défaite
qu'un monde perdu
puisque le monde qu'elle ouvre
est toujours un lieu jusque-là insoupçonné
qui fait appel à des espace nouveaux.
Nulle blancheur n'est aussi blanche
que le souvenir de la blancheur . "
         William Carlos Williams (1883-1963)

(No defeat is made up entirely of defeat-since / the world it opens is always a place formerly unsuspected. / A world lost, a world unsuspected / beckons to new places / and no whiteness is so white as the memory of whiteness .)

Ceux qui ont vu le beau film Paterson de Jim Jarmusch se souviennent des poèmes qui le ponctuent. Ils sont inspirés par le poète William Carlos Williams.



       
Lu dans:
William Carlos Williams. Aubier Montaigne. 2001. 383 pages.

vendredi, mars 24, 2017

"Patience ! Avec le temps l'herbe devient du lait."
             Proverbe chinois

jeudi, mars 23, 2017

Douceur d'Alep

"Savon d'Alep. 25% d'huile de baie de laurier. Deux achetés, plus un offert. Produits d'hygiène, entretien, épicerie bio. Offre jusqu'au 22 mars dans la limite des stocks disponibles."
                Encart publicitaire  


La lecture du journal recèle des rapprochements insolites, qui feraient sourire si la réalité n'était dramatique. Un article documenté sur la récente chute de la ville d'Alep, devenue champ de ruines habité par des civils hagards, côtoie la publicité pour ce qui en fut sa principale richesse et son emblème, le célèbre savon si apprécié par les peaux sensibles. La coïncidence des deux est-elle fortuite, allez savoir. 

mercredi, mars 22, 2017

Ressusciter

“Au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été.”
            Albert Camus

Le hasard des lectures me fait croiser hier mon confrère Mikhael Boulgakov, installé depuis peu en Sibérie à la sortie de ses études. La ville la plus proche est à une cinquantaine de kilomètres.  Il a soigné il y a deux semaines une petite fille de trois ans, Lidka, étouffant en raison d'une angine diphtérique apparue 24 heures plus tôt et que seule une trachéotomie en urgence était susceptible de sauver. Encore sous l'émotion, volubile, il raconte sa terreur du moment. "Du camphre est injecté pour l'anesthésier, et avec le scalpel, il lui a fait une incision verticale sur le devant de la gorge. Pas une goutte de sang n'a émergé, et il a dû s'y reprendre une seconde fois, en vain. Lentement, essayant de se rappeler les illustrations de ses études, il a alors commencé à séparer les tissus délicats avec une sonde et aussitôt un sang noir a jailli de l'extrémité inférieure de la plaie, inondant instantanément le champ opératoire en dégoulinant dans le cou de la petite patiente. Il a tenté d'étancher en vain la plaie avec des compresses, sans y parvenir, pas plus qu'en posant ça et là force pinces aux endroits où le sang jaillissait par petites saccades. Le front dégoulinant de sueur, il me dit qu'il a amèrement regretté à ce moment d'avoir entamé la médecine. Serrant plus large, plus fort, avec la fureur du désespoir et un peu au hasard il parvient enfin à étancher ce maudit saignement mais sans parvenir à trouver quoi que ce soit qui ressemble à la trachée. Cette plaie ne ressemblait à rien de ce qu'il avait étudié. Il passe ainsi deux à trois minutes à fouiner dans les chairs avec le scalpel, puis avec la sonde, en désespérant de trouver le maudit conduit et se demandant comment il allait annoncer la mort de l'enfant à ses parents, en attente dans la pièce d'à côté. L'infirmière lui essuie le front en silence, il dépose le scalpel ne sachant plus que faire d'autre, terrorisé à l'idée d'affronter le regard de la maman. Il reprend le bistouri, change l'orientation du trait d'incision, largement et en oblique vers le côté du cou, sépare les tissus et à sa grande surprise la trachée apparaît enfin.  Il la fixe de chaque côté avec un crochet, y plonge le scalpel et y enfonce une canule. Un silence de mort règne dans la petite infirmerie, l'enfant vire au bleu, est secouée par une violente convulsion au moment où la plaie expulse une fontaine de matière grumeleuse dégoûtante à travers le tube. Soudain, l'air siffle à nouveau dans sa trachée. En temps voulu, le tube d'argent a été enlevé et Lidka s'est complètement rétablie."

Petit récit édifiant pour ceux qui persistent à penser que décidément la médecine était plus belle avant. On comprend ce que Camus voulait dire quand il découvre en lui un invincible été au cœur de l'hiver: j'aime à imaginer la vie de Lidka ressuscitée, ses amours, ses enfants, ses activités quotidiennes au cours d'une vie qu'on lui souhaite aussi longue et belle que possible.


Lu dans :
Albert Camus. L'Eté. Retour à Tipasa. 1952

Mikhael Boulgakov (1891-1940). La trachée Steel. Cité par Michael Bloor dans la revue Hektoen International, numéro de printemps 2015 dans la rubrique Vignettes littéraires. www.hektoen.org

mardi, mars 21, 2017

Repeint au vin blanc

"Matin de printemps
même mon ombre
déborde de vie
A l'ombre des fleurs de cerisier
il n'est plus d'étrangers."
        Kobayashi Issa  ( 1763-1828 )

Comme un friselis dans l'air, un timide début de chaleur et la semaine prochaine la mort de l'heure d'hiver. On se sent déjà mieux.


dimanche, mars 19, 2017

Journée de l'eau


 "Sois une goutte d'eau, et bois l'océan."
Mohammed Iqbal (1873-1938)


Ce 20 mars est la journée de l'eau, et des moyens de la sauvegarder. Dans cette optique je livre pour nourrir votre réflexion l'information suivante qui paraît fort innovante. «Lorsque nous mourons, nous n'avons, en Belgique, que deux options pour notre corps: l'enterrement et l'incinération. Or, l'une et l'autre sont très polluantes. Mais il existe une troisième solution, que nous appelons l' humusation: il s'agit d'un processus contrôlé de transformation des corps par les micro-organismes dans un compost composé de broyats de bois d'élagage, qui transforme, en douze mois, les dépouilles mortelles en humus sain et fertile [ ... ] En une année, l'humusation du défunt, réalisée sur un terrain réservé et protégé qui aura pour nom Jardin-Forêt de la métamorphose, produira +/ - 1,5 m3 de "super-compost".»



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Abdennour Bidar. Les Tisserands. Ed Les liens qui libèrent. 2017. 192 pages. Extrait: Exergue et pp 49-50
Jean-François Mattei et Israël Nisand, Où va l'humanité?, Ed. Les Liens qui libèrent, 2013, p. 27,28.  http://www.humusation.org/

samedi, mars 18, 2017

Pigeon

"La plus belle couleur au monde est celle qui vous va bien."
                Coco Chanel

Sur le mur du jardinet, deux pigeons habillés de gris cendré, d'une touche de vert et de blanc neige. Une seule parure pour la vie, mais elle leur va bien.



vendredi, mars 17, 2017

La fin comme un commencement

"Austères glaciers
tendre filet d'eau
voici que le fleuve retourne à sa source
que nous terminons notre grand périple (..)
Austères glaciers
tendre filet d'eau
où toute fin est commencement."
            François Cheng

On ne peut vivre en expansion permanente. Après des années d'exploration, le besoin de se recentrer guette. François Cheng décrit ceci en mots ciselés, comme le fait la nature. J'ai toujours éprouvé une tendresse particulière pour le destin du saumon anadrome qui, au terme d'une vie passée à découvrir la mer dans son immensité remonte la rivière dont il est issu pour s'y reproduire, et mourir. Belle image de la transmission et de la sérénité que procurent les cycles de l'existence quand on les accepte.

 

Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p.13

jeudi, mars 16, 2017

Offre d'emploi

« Malheureusement, nous n’avons pas de postes de travail relax, faciles ou ennuyeux disponibles à ce jour. »
                Sagesse des offres d'emploi

Comment recruter avec humour. Trad. Recherche employé(e)s flexibles, ambitieux, connectés jour et nuit, sans attache et aimant voyager, ne comptant pas leurs heures. 
 


mercredi, mars 15, 2017

L'écho du silence

"Aujourd'hui le silence est de plus en plus rare. Je me dis parfois que le silence est, lui aussi, en voie d'extinction."
                Henning Mankell

Un silence de qualité, un air pur et une eau propre sont les richesses de demain. Le silence n'est pas l'absence de bruit, anxiogène, signe de solitude et de mort, devenu parfois moyen de torture raffiné, mais l'espace habité dans nos têtes quand le son s'éteint. C'est ce qui reste quand le musicien virtuose a plaqué son dernier accord, quand on vous a dit pour la première fois "je t'aime", quand le dernier patient quitte le cabinet le soir venu, quand le merle lance ses dernières notes dans le jardin au crépuscule. Un silence habité par le bruissement du vent, le souffle lointain de la houle, le pépiement des oiseaux, le ruissellement d'une source est un cadeau. Comme le sont quelques paroles bienveillantes quand s'estompe le bruit des querelles . Le silence est une mélodie intérieure.

Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 260-261

mardi, mars 14, 2017

Danser l'éphémère


"Je te danserai
la flamboyance de la mer
La goutte d'eau puisée
La vague qui fait les mondes
L'empreinte de ton pied sur le sable mouillé

Je te danserai les couleurs à peine rencontrées
les livres qu'on n'écrira jamais
La poésie enfermée dans la main
Les mots, et les oiseaux, la trace et le rien

Et, au milieu de la nuit du monde
L'heure bleue, celle des hommes en prières
L'immensité de ce qui s'écoute."
        d'après Mariem Mint Derwich. L'éphémère et la silhouette, texte inédit, 2016

Sur la place de Ronda l'andalouse, une femme s'est mise à danser, parce que la musique est belle, parce que le vin est bon et qu'il y encore du soleil juste avant le soir. Légère, elle redevient une de ces petites filles qui dansent sur la route parce que la vie est belle, que leurs cousines sont là et que le soleil est doux. La danse est une célébration du bonheur éphémère, insouciant de l'éternité.


Lu dans:
Bruno Doucey, Nimrod et Christian Poslaniec. 120 nuances d'Afrique. L’anthologie du 19ème Printemps des Poètes. Tissages. 288 pages. 2016

dimanche, mars 12, 2017

Sagesse d'hier

" Nul ne sait de quoi hier sera fait."
            Proverbe russe

1913. La première du Sacre du printemps avec Stravinski, Nijinski, Diaghilev et les Ballets russes se passe mal. Un remue-ménage tel que Nijinski en coulisse n'entend pas la musique et  doit compter les temps dans sa tête pour entrer en scène. Stravinski furieux part avant la fin sous les vociférations. Un siècle plus tard le ballet est considéré comme une des œuvres les plus représentatives du XXème siècle. 

Cette même année 1913 vivent à Vienne deux hommes dont l'un était originaire de Linz et l'autre de Géorgie. Ils ne se sont sans doute jamais adressé la parole mais se sont fort vraisemblablement croisés dans un parc de la ville auprès duquel ils habitaient tous deux. Le jeune homme de Linz s'appelait Adolf Hitler. Le Géorgien, qui était un peu plus âgé, prendrait plus tard le nom de Staline. Le jeune Autrichien peignait des aquarelles et venait souvent dans ce parc pour y croquer différents points de vue. Staline, lui, était à Vienne pour étudier la relation du marxisme à l'État-nation. Ni Staline ni Hitler n'avaient conscience d'avoir arpenté le même parc viennois, quotidiennement peut-être, au début de cette année 1913. Il se peut que Staline ait remarqué la présence d'un homme mal habillé qui peignait méthodiquement arbres, fontaines et façades. Hitler, de son côté, avait peut-être levé les yeux vers un petit homme trapu qui se promenait toujours en fumant des cigarettes russes. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, ils vont conclure l'un avec l'autre un pacte que Hitler dénoncera, précipitant le conflit qui opposera leurs peuples. 

On ne sait jamais de quoi hier sera fait, et c'est réconfortant à double titre. Si nos échecs passés n'étaient que l'envers de la réussite? Quant à nos rencontres quotidiennes, si banales, de personnages étranges et différents, la perspective que parmi eux se trouvera demain peut-être un Poutine, un Depardieu ou un Obama laisse rêveur.  Et nous-mêmes, qui serons-nous ? 


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 357, 360, 361

samedi, mars 11, 2017

Sagesse du coucher


"Le déclin du jour     le seuil du soir
il ne fait pas nuit encore     l'oiseau s'élève encore     l'arbre s'étire encore
Bientôt souffle un vent plus froid
la nuit et le rêve.
    Hannah Arendt

Sagesse des valeurs sûres et des plaisirs de choix: se laisser gagner par la fin du jour et la nuit nous envahir, en savourant l'instant.

Texte original:
Die Neige des Tages    die Schwelle des Abends
noch ist es nicht Nacht      noch hebt sich der V ogel      noch streckt sich der Baum.

Bald wehet es kâlter
die Nacht und der Traum.



Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.171

jeudi, mars 09, 2017

Pigeons

"Nous vivons dans un monde où ceux qui gagnent 100.000€ par mois persuadent ceux qui en gagnent 1800 que tout va mal à cause de ceux qui vivent avec 536€. Et ça marche."
             Félix Lobo (homme de scène et humoriste français)

Scène de jardin. Deux pigeons, perchés sur le mur, célèbrent la montée de la sève. Une pie s'approche pour occuper la place, qu'ils abandonnent sans demander leur reste. La même pie décampe dès qu'apparaît la noiraude corneille. L'ordre règne dans le minuscule jardin. Tout cela est dans l'ordre des choses, chez les pigeons comme chez les hommes: selon que vous serez puissant ou misérable.  Si ce n'est que ce qui fait sourire pour les pigeons, le fait moins pour les humains.  
 

Un chien nocturne

" Quand j'étais enfant, une nuit - c'était une nuit d'hiver glaciale, je n'arrivais pas à dormir -, j'ai vu apparaître un chien solitaire qui courait dans la rue, éclairé par un lampadaire qui oscillait dans le vent. Puis l'obscurité l'a avalé. Il me semble parfois que toutes mes questions sur la vie et la mort, le passé et l'avenir, ont partie liée avec ce chien filant à pas feutrés de la nuit à la nuit. ".
            Henning Mankel
 
L'image de ce chien nocturne " filant à pas feutrés de la nuit à la nuit" m'habite alors que je cherche le sommeil. Il a le visage de ces nombreux patients croisés pendant une étape plus ou moins longue de leur vie, et partis dans leur nuit. Il n'est de maison de mon village anderlechtois qui n'ait son histoire, ses drames et ses naissances. Leurs bonheurs et leurs détresses ont déteint sur moi sans qu'ils aient jamais pu s'en douter, et les prolongent. Ils n'ont rien d'effrayant, ils ont fait partie de ma vie pendant un bref instant et me précèdent simplement. Certains continuent à éclairer mon chemin, et c'est pur bonheur. 
  
Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 241-242 

mercredi, mars 08, 2017

La chance d'être imparfait

" N'aie pas honte d'être homme, sois-en fier
car en toi une voûte s'ouvre sur une voûte, jusqu'à l'infini
jamais tu ne seras parfait, et c'est très bien ainsi. "
            Tomas Transtromer

Quelle âme est sans défauts? rappelle Rimbaud. Heureuse imperfection qui fait les belles rencontres, espace vide dans celui ou celle qu'on croise permettant d'y verser une eau qui apaise. On donne, on reçoit: on ne peut aimer un être parfait. 

 

Lu dans :
Tomas Transtromer. Arcs romans. Pour les vivants et les morts. Le Castor astral. 2004. trad. de Jacques Outin. Cité en exergue par Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages.

mardi, mars 07, 2017

Leadership

"Hélas ! Combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte."
            Victor Hugo

Lu dans:
Gérard Dave, Fabrice Lhomme. Un président ne devrait pas dire ça. Stock. 2016. 672 pages. Exergue 

lundi, mars 06, 2017

Je rêve d'une ville

"L’intérieur de votre tête n’est pas cette masse grise et blanche que l’on vous a dite
c’est un paysage de sources et de branches
une maison de feu
mieux encore la ville miraculeuse qu’il vous plaira d’inventer.»
        Paul Nougé (1895-1967)

samedi, février 25, 2017

Le jour de tous les possibles

"Soudain une dispute a éclaté à une table voisine. Un homme et une femme se plaignaient bruyamment auprès du serveur. Cela concernait le dessert qu'ils avaient commandé. L'homme a repoussé avec ostentation son assiette en affirmant qu'il était immangeable et que c'était un scandale de servir une horreur pareille. Le serveur écoutait en silence. Il ne baissait pas la tête tel un écolier pris en faute, au contraire: il regardait le couple bien en face, ne le quittait pas des yeux. Quand l'homme s'est trouvé à court d'arguments, la jeune femme a pris le relais. Elle avait une voix aiguë. J'ai eu l'impression qu'elle ne faisait que répéter les paroles de son compagnon. Depuis le début de la scène, le serveur tenait en équilibre sur sa main levée un plateau rempli de verres et de tasses qu'il venait de débarrasser. Tout est allé très vite. La femme n'était pas encore au bout de sa harangue et s'égosillait de sa voix criarde. Soudain, le serveur a levé le plateau au-dessus de sa tête et l'a projeté au sol, faisant valser tasses et verres qui se sont brisés en mille morceaux. Puis, calmement, il a ôté son tablier blanc et l'a jeté au sol avec le reste. Et il est parti. Il a quitté le restaurant en bras de chemise, sans se retourner. Il a disparu. (..)
Je suis ressorti dans la nuit veloutée. En bifurquant dans une petite rue pour rejoindre mon hôtel, j'ai soudain aperçu le serveur. Il se tenait devant la vitrine éclairée d'une agence de voyages en fumant une cigarette. Il paraissait perdu dans ses pensées. Je me suis arrêté pour mieux l'observer. La devanture était pleine d'affiches vantant des destinations aux quatre coins du monde. Je ne sais pas s'il les regardait, ou s'il était seulement pensif. Il a fini sa cigarette. Il a écrasé le mégot sous son talon et il est parti. Je l'ai vu disparaître dans l'ombre entre deux lampadaires. Cette nuit-là, je suis resté longtemps éveillé. J'éprouvais le besoin impérieux de prendre une décision. Tout à fait comme si le brusque départ du serveur, son « maintenant ça suffit », cette sortie spectaculaire, était un défi qui s'adressait aussi à moi. J'étais dans cette période de la vie où l'on dit que les enjeux, les risques aussi bien que les possibilités sont les plus élevés. Il m'est apparu clairement qu'il me fallait une nouvelle fois décider à quoi j'allais consacrer ma vie. Cette courte vie bordée par deux éternités, deux grandes bouches d'ombre. Le temps alloué n'était plus aussi long qu'il avait pu l'être dix ans auparavant. Cette nuit-là, dans la vieille cité celtique où je suis resté éveillé jusqu'à l'aube, j'ai jeté mon plateau, j'ai arraché mon tablier et je suis sorti dans la nuit tiède."                                                                    Henning Mankell


Un jour il se passe quelque chose, qui bouleverse les cadres de notre existence. Henning Mankell m'a remis en mémoire le récit en tout point semblable d'un patient officiant à la Maison du Cygne à la Grand-Place de Bruxelles. Licencié pour un geste d'humeur provoqué par l'attitude d'un couple de riches touristes, il venait chercher un sédatif pour la nuit. "Si on m'avait dit ce matin que ce soir je serais sans emploi, je n'aurais pu le croire. Le plus étrange est de ne pas regretter mon geste, me posant la seule question qui compte en fait dans la vie: et maintenant que fais-tu?"  La multiplicité des possibles, sa soudaineté, la liberté née d'un geste de rupture donnent le tournis. Imaginer qu'aujourd'hui est peut-être ce jour. 



Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 187-188

vendredi, février 24, 2017

 
"N'envions pas ceux qui tiennent les hauts rangs: leur apparente élévation n'est que le versant d'un précipice."
                      Sénèque

jeudi, février 23, 2017

Boucs émissaires


"Paris 1348. La peste. La surpopulation au cœur de la ville rendait la situation particulièrement difficile. Seule la fuite pouvait permettre d'échapper à l'épidémie. Personne ne savait d'où provenait la peste ni comment elle se propageait de foyer en foyer.  Dans ce cas précis, la rumeur se répandit que les responsables étaient les chats. On avait déjà désigné les juifs. Cette fois, on a accusé les chats. Une razzia en règle s'ensuivit. Tous les chats qu'on put capturer furent mis à mort et jetés dans la Seine. Autrement dit, les véritables responsables de l'épidémie, à savoir les rats, furent débarrassés en un tournemain de leur seul ennemi naturel. Leur nombre explosa, de même que l'épidémie. Bientôt, on put dénombrer jusqu'à huit cents décès par jour dans la capitale."
               Henning Mankel

Il est plus simple de trouver un bouc émissaire qu'une solution à un problème. Ne nous précipitons pas sur le chat qui passe. Il fait peut-être partie de la solution. 


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 168-169

mercredi, février 22, 2017

Lord's Prayer

"Donne-moi la sagesse
de laisser parfois aller les choses
de ne pas privilégier plus qu'il ne faut l'innovation sur ce qui a déjà fait preuve
de mettre la réflexion avant le savoir
                le bon sens avant l'habileté
de ne pas traiter mes patients comme des cas ou des problèmes
et de garder à l'esprit qu'accompagner une souffrance est déjà une thérapie. "
                        Robert Hutchison (1871-1960)  Lord’s Prayer.

Sobre prière sans âge d'un médecin, qu'on aurait aimé connaître. Quelle réécriture en proposer aujourd'hui face à des problématiques sociétales neuves, à des questions médicales inconnues à l'époque et à un humain dont la souffrance, elle, est éternelle? 


Lu dans:
Hunter D.  Centenary of the Birth of Robert Hutchison. British Medical Journal 1971; 2:222. 

mardi, février 21, 2017

La lueur qui change tout

"Je regarde les gens autour de moi et je pense que tous portent avec eux une forme ou une autre d'espoir. Que quelque chose réussisse, ou commence, ou cesse, ou se laisse expliquer, ou se révèle être faux ... "
            Henning Mankel

L'homme peut-il survivre sans espoir? Le récit de la création du célèbre "Radeau de la Méduse" de Géricault est surprenant à cet égard.

"Au début, il tâche de représenter l 'horreur. Le cannibalisme, ceux qu'on jette encore vivants par-dessus bord, la mer où l'on n'aperçoit pas l'ombre d'une embarcation, le désespoir qui gagne et efface à la fin tout autre sentiment. Il imagine un radeau dérivant sur une mer où aucun dieu ne se préoccupe de la souffrance des naufragés. Dieu ne peut exister en l'absence de tout espoir. Le ciel est aussi vide que la mer. Le continent africain, invisible dans la brume, est distant de six kilomètres à peine. Mais il n'offre aucun salut. Ce pourrait tout aussi bien être l'enfer qui les attend. Les naufragés du radeau sont condamnés à mourir. Géricault est pris d'une hésitation. Il multiplie les croquis mais, à mesure que le travail avance, il atténue de plus en plus l'aspect tragique. Il semble se poser la question suivante: qu'advient-il d'êtres humains qui ont perdu tout espoir? Quand il ne leur reste rien ? Il ne donne aucune réponse. En fait, la question est mal posée, car ce n'est pas possible. Il n'existe pas de vie humaine là où tout espoir a disparu. Il reste toujours quelque chose. La toile qu'il choisit enfin de peindre donne corps à l'espoir humain qui subsiste malgré tout alors que tout devrait être fini. Au dernier plan de la composition, dans la mer déchaînée, on aperçoit la forme minuscule de L'Argus: tandis qu'à bord du radeau les survivants tentent d'attirer son attention, rien ne permet d'affirmer que sur le bateau on ait repéré leur présence. C'est d'ailleurs quelques heures plus tard, à son second passage, qu'ils seront secourus. "

Laissez-vous surprendre: allez découvrir ce minime point lumineux à l'horizon, à droite au centre du tableau de Géricault, qui en change toute la perspective  ( http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-radeau-de-la-meduse )


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 102-103

dimanche, février 19, 2017

Ces clairières d'où on repart

"Je n’ai pas de mots.
Mais la question est venue, je l’ai posée.
Qui veux-tu être, maintenant ?"
            Biefnot-Dannemark

Est-ce un hasard si refermant le dernier ouvrage diptyque de Véronique Biefnot et Francis Dannemark nous demeure la petite musique d'un appel au large, « ce que la chenille appelle fin, le reste du monde l’appelle papillon (Lao-Tseu )». Roman jubilatoire, élaboré, qui voit se succéder deux récits de vie que vingt années séparent, écrits l'un par Biefnot, l'autre par Dannemark à deux âmes et quatre mains. On s'éloigne ici de la ligne claire qui avait caractérisé leurs premiers ouvrages pour adopter une construction fantastique où il n'est pas un indice, pas un lieu, pas un personnage qui ne trouve son avatar au moment où l'intrigue se complexifie. On est pris par la main sans savoir où cela nous mène, on croise un tendre bestiaire d'animaux étranges et familiers, dans un récit rythmé par de courts fragments poétiques qui relient les chapitres comme une ponctuation. Les lecteurs les plus anciens rechercheront vainement - à part une citation d'Emily Dickinson et une interprétation de The Dream sur une marimba - les références littéraires, musicales et cinématographiques multiples auxquelles nous avait habitué Francis Dannemark depuis quarante ans, ce qui confirme bien qu'il s'est laissé gagner par la tentation d'une création duale totalement originale, ne dédaignant guère un zeste de surnaturel. Au terme de ce labyrinthe digne d'un roman policier où chaque porte s'ouvre sur un escalier en colimaçon, où chaque échelle est posée contre une fenêtre et où chaque sentiment en évoque un autre déjà vécu précédemment, on se pose, ébloui, dans une clairière paisible où se voit posée la seule question qui compte vraiment: qui voulons-nous être, maintenant, pour quel envol? Le mot FIN ne fait décidément pas partie des scénarios imaginés par Biefnot-Dannemark, pour notre plus grand bonheur. 

 
Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Place des ombres, après la brume. Kyrielle. 2017. 503 pages. Extraits p.499 et p.503. Sort en librairie ce 17 février 2017

jeudi, février 16, 2017

Pays étrange

"La vieillesse est un pays étranger
Quand je suis arrivé ici
je n'en connaissais ni la langue
ni les coutumes difficiles à saisir.

Mais on apprend vite
et déjà je commence à rêver
dans ma nouvelle langue
bien que de nombreux idiomes m'en échappent encore.

J'ai voulu interroger des indigènes
sur ce que chaque chose voulait dire
sans en trouver un seul
cet étrange pays ne compte que des migrants.

J'ai demandé à voir un docteur
on m'a dit de patienter
j'ai attendu, attendu.
sans doute n'avions-nous pas
la même horloge
ou n'étais-je pas dans le bon local

La vieillesse est un pays étranger
et j'apprends, j'apprends toujours."

            Eric Pfeiffer
 


Lu dans:
Eric Pfeiffer, MD. University of South Florida College of Medicine, Tampa, United States. Hektoen International. A Journal of medical Humanities. Poetry. Volume 9, Issue 1 - Winter 2017