lundi, avril 24, 2017

Beaucoup d'appelés, peu d'élus

«Il y aura un berger à l’Elysée»
                Jean Lasalle (candidat au 1er tour de l'élection présidentielle en France)
Tous les rêves ne sont pas suivis d'effet, même si le berger a fait un score fort honorable.  Son accent du terroir nous manquera.



vendredi, avril 21, 2017

рыбный суп

« Il est plus facile de transformer un aquarium en soupe de poissons que l'inverse »
             Proverbe russe
 

 
Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.257

mercredi, avril 19, 2017

La Sybille de Cumes

« L’expérience de l’éternité, n’a rien à voir avec la perpétuation indéfinie de l’existence, mais consiste dans l’éclat miraculeux de chaque instant. "
        Spinoza. L’Éthique.

La doyenne de l'humanité est morte samedi à l'âge de 117 ans. Je n'ose évoquer avec Elise (90 ans) l'éventualité d'affronter 27 années supplémentaires, elle qui supplie le ciel chaque jour qu'on la délivre de l'ennui de vivre. Connaissez-vous la Sybille de Cumes? "Nous voulons l’éternel. Vous connaissez l’histoire de la Sybille de Cumes, aimée d’Apollon, qui avait reçu du dieu, en hommage pour sa beauté, le don d’immortalité. La mort lui fut donc épargnée, mais comme elle avait oublié de demander aussi une perpétuelle jeunesse, elle vieillit indéfiniment, ce qui est une assez bonne définition de l’enfer. Desséchée et rabougrie par le poids des siècles, elle devint progressivement insecte, une cigale qu’on conservait pieusement dans une cage, dans le temple d’Apollon que les hommes avaient édifié à Cumes, en mémoire de l’étreinte divine. On raconte que les enfants demandaient à la Sybille : « Cigale, que veux-tu ? » ; « je veux mourir, je veux mourir », répondait obstinément l’insecte. Les modernes voient plus loin encore : ils soupçonnent que la jeunesse inaltérable – tous en rêvent pourtant – ne suffirait pas même à les sauver. N’y a-t-il pas, lové dans le secret du temps, au creux de son écoulement, un insurmontable ennui qui viendrait à bout, avec le Temps, de notre désir de vivre ? Combien de siècles pour que l’emporte la lassitude ? Je vous laisse en estimer le nombre… Viendrait bientôt le temps où, fatigués de vivre, nous souhaiterions, avec la Sibylle, nous endormir pour toujours. Non ! Ce n’est pas l’immortel, cette prolongation absurde d’un temps qui n’en finirait pas, que nous désirons ; c’est l’éternel, qui nous affranchit de la servitude du Temps et nous transporte dans la béatitude d’un perpétuel présent."


Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.

Sagesse d'Eluard

"La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours, puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire,
Un cœur généreux
Une main tendue, une main ouverte,
Des yeux attentifs
Une vie,
La vie
A se partager.

oh non, la nuit n'est jamais complète!
Oh oui, il y a toujours...
Toujours l'espoir qui tinte au vent
Toujours la vie qui fait la nique au temps
Toujours des yeux qui nous apprennent à voir
Toujours demain pour racheter ce soir!

oh non! la nuit n'est jamais complète!
avec cette infime étoile accrochée
tout au bord des nuits ébréchées
pour encore nous surprendre
pour qu'on la guette
pour qu'on surprenne sa silhouette
et redevienne tendre
et beau
et riche
et prêt à tendre encore ses mains
ses yeux
son cœur amoureux
à partager sans fin."
        Paul Eluard.

Lu dans:
Paul Eluard. Et un sourire. Le Phénix. 1951.

mardi, avril 18, 2017

Les pépites du quotidien

"Ces égouttements de soleil constellent la vision de Vermeer, par exemple sur la croûte du pain, dans le panier sur la table de La Laitière, ou bien encore sur la Vue de Delft, parsemés sur les coques des navires amarrés l’un à l’autre. L’association de la pierre ruisselante de soleil et du ciel sans nuage, de l’azur et de l’or, est caractéristique de l’art de Vermeer."
        Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat

Une jeune fille rêve près de la fenêtre. Le jour entre à flots, caresse les surfaces, épouse les reliefs et dore son visage. Le monde est beau, encore faut-il ouvrir les yeux, fût-ce en réinventant  une réalité qui puisse nous enchanter. Je crois que c'est Denis Grozdanovitch qui décrit son émerveillement devant le plus bel oiseau-mouche qu'il ait jamais rencontré, tapi contre un caniveau dans une flaque de soleil. S'en approchant, il reconnaît un paquet froissé de Gitanes bleues, qu'importe: le souvenir d'une étincelle de beauté reste une grâce.


Lu dans :
Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.  

samedi, avril 15, 2017

Sagesse de Pâques des enfants du Hasard

"Le rêve de l’enfant, c’est la Paix,
Le rêve de la mère, c’est la Paix,
Des mots d’amour sous les arbres…
C’est la Paix…

Le père qui rentre le soir un long sourire dans les yeux
Dans ses mains un panier rempli de fruits
Et sur son front des gouttes de sueur qui ressemblent
Aux gouttes d’eau gelées de la cruche posée sur la fenêtre…
C’est la Paix….

Quand se referment les cicatrices sur le visage blessé du monde
Et que dans les cratères creusés, on plante des arbres;
Quand, dans les cœurs carbonisés par la fournaise,
L’espoir fait ressurgir les premiers bourgeons
Et que les morts peuvent enfin se coucher sur le côté
Et dormir sans aucune plainte, assurés que leur sang
N’a pas coulé en vain…
C’est la Paix….

La Paix, c’est la bonne odeur des repas,
Le soir quand l’arrêt d’une voiture sur la route
Ne provoque aucune peur,
Et que celui qui frappe à la porte, ne peut être qu’un ami
Et qu’à n’importe quelle heure, la fenêtre ne peut s’ouvrir
Que sur le ciel et laissant nos yeux refléter comme une fête
Des cloches lointaines de ses couleurs…
C’est la Paix….

Quand les prisons deviennent des bibliothèques
Et que de porte en porte, une chanson s’en va dans la nuit…
Quand la lune du printemps sort des nuages semblables
A l’ouvrier qui le samedi soir sort fraîchement rasé
De chez le coiffeur du quartier…
C’est la Paix…

La Paix, ce sont des meules rayonnantes dans les champs de l’été
C’est l’alphabet de la beauté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis, mon frère, demain, nous construirons,
Quand nous construisons et que nous chantons…
C’est la Paix…

Quand la nuit ne prend que peu de place dans le cœur
Et que les cheminées nous montrent du doigt le chemin du bonheur,
Quand le poète et le prolétaire peuvent à égalité
Respirer le parfum du grand œillet du crépuscule…
C’est la Paix…

Mes frères, c’est dans la Paix que nous respirons à pleins poumons
L’univers entier avec tous ses rêves…
Mes frères, mes sœurs, donnez-vous  la main…
C’est cela la Paix."
            Yánnis Rítsos (poète grec, 1909-1990)


En cette veille de Pâques 2017, encore sous l'émotion du superbe film "Les enfants du Hasard" de Thierry Michel et Pascal Colson, découvert cet après-midi  au Vendôme, que vous partager qui puisse prolonger le récit de ces 8 élèves musulmans, issus de l’immigration turque en fin d'enseignement primaire à Cheratte? A part Lucas, la plupart sont des petits-enfants de mineurs ayant travaillé dans le charbonnage du Hasard, situé juste en face de leur école. Durant un an, ils ont été accompagnés et se sont ouverts avec leurs mots à eux sur leurs rêves, leurs doutes et leurs craintes. Le 22 mars 2016, c'était aussi le jour des attentats à Bruxelles. Les enfants ont pu s'exprimer à chaud sur ces pénibles événements. "Le bonheur après tout cela? Me trouver à table avec ma famille et entendre à nouveau leurs rires." Les années ont développé chez moi une sensibilité extrême aux problématiques de l'intégration de seconde et troisième génération, ainsi qu'aux discours clivants nés du 11 septembre et des haines que cette désolation a suscitées. Ce film qui constitue un merveilleux hommage à l'école a prolongé mes consultations quotidiennes, laissant sourdre des larmes de bonheur à certains moments. Le beau texte de Yánnis Rítsos m'est apparu comme la meilleure prolongation qui soit de cette émotion, et un bon résumé de ce qu'on vous souhaite pour cette fête de Pâques 2017.  
  

Je vous souhaite une bonne fête de Pâques.
     
Vu dans:
Les enfants du Hasard. Thierry Michel et Pascal Colson. Les films de la Passerelle.  A noter la soirée spéciale lundi 24 avril 2017 à 19h30 au cinéma Vendôme "L’école joue-t-elle encore son rôle d’ascenseur social ?" avec Bernard DE VOS, Pierre SMETS, Henry LANDROIT et Michèle MASIL.

Du lourd

" A force de faire des miniatures, on finit par faire une fresque "
            Patrick Rambaud
 
Ubu inaugure GBU-4/B3, "la mère de toutes les bombes" pour débusquer des djihadistes des trois tunnels où ils se terrent. Curieuse idée d'associer le mot "mère" à pareil monstre. Au même moment, un ami penché sur ses figurines en étain utilise un pinceau à un seul poil pour y peindre des yeux et un coquelicot à la boutonnière. On détruit avec du lourd, on crée avec du minuscule. L'issue est incertaine, mais j'ai choisi. 

vendredi, avril 14, 2017

Petite philosophie gravée sur un banc

"J'existe."
    Sagesse des bancs publics

Au centre de Bruxelles survit un espace de cloche, de camelots, de petits commerces et restos d'ambiance,  de vieilles façades Art Nouveau que j'apprécie par-dessus tout. On y bouquine, on y croise une planète de personnages étranges et il y reste de la place pour rêver. Sur un banc, gravée au canif, cette inscription étrange: "J'existe". Me reviennent comme un cri ces quelques mots lus je ne sais plus où, ni quand : "Si je ne suis moi, qui le sera?"  C'est le bon moment et le bon endroit pour relire Henning Mankel à voix basse, pour soi seul, assis au soleil sur le banc gravé en rêvassant un court moment au sens des choses.

"Alors que je me tiens debout là, dans le froid, à regarder les affiches, je vis l'un des instants décisifs de mon existence, un instant qui la marquera à tout jamais. Je m'en souviens avec une acuité presque surnaturelle. Soudain, je suis assailli par une idée totalement neuve. Une idée inouïe. C'est comme une décharge électrique qui me traverse. Les mots se forment tout seuls dans ma tête: « Je suis moi et personne d'autre. » C'est à ce moment précis que j'acquiers mon identité. Jusqu'à cet instant, mes pensées et réflexions étaient à peu près celles qu'on peut attendre de la part d'un garçon de mon âge. À présent, voilà qu'un état tout différent prend le relais. L'identité suppose un état de conscience. Je suis moi et personne d'autre. Je ne peux échanger ma place avec personne. La vie devient une question sérieuse. J'ignore combien de temps je suis resté figé sur le trottoir, dans l'obscurité, en présence de cette découverte bouleversante. Je me souviens juste que je suis arrivé en retard à l'école."


 

Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 23, 24

mercredi, avril 12, 2017

Rétablir une vérité

“Il est tout à fait sûr que l'ancienne régularité des saisons est en train de disparaître. Ici, en Italie, les gens ne cessent de dire qu'il n'y a plus de saisons intermédiaires. Et dans cet effacement des différences, il n'est pas douteux que le froid gagne du terrain. J'ai entendu dire à mon père que dans sa jeunesse à Rome, le matin de Pâques, tout le monde portait une tenue estivale. Aujourd'hui, que celui qui n'est pas obligé de mettre sa chemise en gage se garde bien de s'alléger du moindre vêtement d'hiver.”
            Magalotti. Lettres familières. 1683

La moitié de moi se moque de l'autre (Joubert). L'encre de mon billet sur "les phrases creuses qui font la conversation" n'était pas encore sèche que des amis chers m'apprennent l'existence du Petit âge glaciaire, période climatique froide survenue en Europe et en Amérique du Nord du début du XIVème à la fin du XIXème siècle approximativement. Loin d'être un discoureur, Magalotti s'avère ainsi être un observateur avisé, auquel il convient de rendre cette justice. Il nous reste quant à nous trois jours pour découvrir quel climat nous réserve le matin de Pâques 2017 en période de réchauffement climatique.


Lu dans:
Magalotti. Lettres familières. 1683. Cité par Giacomo Leopardi (1798-1837). Pensées. Ed Allia. 2014. 128 pages. p.30
Le petit âge glaciaire: http://glaciers-climat.fr/PAG/petit_age_glaciaire.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Petit_âge_glaciaire

Merveilleuses puces


"Tout ordinateur devient obsolète au plus tard le jour de son déballage."
        Corollaire à la loi de Moore

Cofondateur de la société Intel, Gordon Moore avait affirmé dès 1965 que le nombre de transistors par circuit de même taille allait doubler, à prix constant, tous les ans. Il rectifia par la suite en portant à dix-huit mois le rythme de doublement et en déduisit que la puissance des ordinateurs allait croître de manière exponentielle, et ce pour des années. Figurer pareille croissance s'avère difficile. Pour expliquer l'impact de la loi de Moore, l'actuel PDG d'Intel, Brian Krzanich a recours à une analogie. Il applique à la Coccinelle de Volkswagen les performances obtenues sur les microprocesseurs d'Intel depuis 1971. Entre la première génération de puces (la 4004) et la plus récente, leur puissance a été multipliée par 3500, leur consommation d'énergie divisée par 90.000 et leur coût de production par 60.000. Une Coccinelle améliorée au même rythme roulerait aujourd'hui à 180.000 km/h, consommerait un litre au 800.000 km et coûterait trois centimes à la production. De quoi donner raison à Michel Serres qui affirme que la petite Poucette tient le monde dans ses mains.


Lu dans:
Loi de Moore. http://www.futura-sciences.com/tech/definitions/informatique-loi-moore-2447/
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.37

mardi, avril 11, 2017

Le bonheur des lilas

“Il est tout à fait sûr que l'ancienne régularité des saisons est en train de disparaître. Ici, en Italie, les gens ne cessent de dire qu'il n'y a plus de saisons intermédiaires. Et dans cet effacement des différences, il n'est pas douteux que le froid gagne du terrain. J'ai entendu dire à mon père que dans sa jeunesse à Rome, le matin de Pâques, tout le monde portait une tenue estivale. Aujourd'hui, que celui qui n'est pas obligé de mettre sa chemise en gage se garde bien de s'alléger du moindre vêtement d'hiver.”
            Magalotti. Lettres familières. 1683

Telles s'en vont les saisons, de plus en plus perturbées comme le médite déjà en 1683 le littérateur philosophe Lorenzo Magalotti. "Y'a plus d'saison docteur", que la floraison soit en avance, les vaches en retard, que l'Ascension tombe tôt cette année et la date des élections tombe mal ne seraient-ils en définitive que sujets de conversation fourre-tout, utilisés depuis des siècles pour meubler le silence quand on n'a finalement rien de fondamental à échanger, et qu'on ne souhaite pas entamer un débat à chaque rencontre qu'une belle journée nous donne. Phrases ne nécessitant guère de réponse, mâchonnées pour donner consistance au silence, habillées parfois d'un peu de science mais creuses comme un jour sans pain, elles font partie de ce qu'on appelle "la conversation". Il leur existe néanmoins des alternatives à la fois simples, évidentes et jolies telles ce "regarde comme le lilas est beau ce matin" qui m'a accueilli aujourd'hui au petit déjeuner. Si cela n'est pas du bonheur, qu'est-ce? 
 
Lu dans:
Magalotti. Lettres familières. 1683. Cité par Giacomo Leopardi (1798-1837). Pensées. Ed Allia. 2014. 128 pages. p.30

dimanche, avril 09, 2017

Sagesse de Leopardi

 « Les vieillards me semblent être comme ces voyageurs qui, en quittant le port, fixent encore la terre du regard et ont l'impression que leur navire reste immobile et que c'est la rive qui s'éloigne."
            Giacomo LEOPARDI

Une patiente âgée m'a amusé en rapportant que "ses verres de lunettes faiblissaient avec le temps", expliquant ainsi sa difficulté à lire le journal. On est dans un récit du même ordre que la réflexion de Leopardi (1798-1837) opposant la permanence de soi ressentie par l'homme qui vieillit face à la ligne du temps qui défilerait sans cesse, au vélo qui paraît plus lourd, aux côtes qui se font plus raides, la viande plus dure, les couleurs de la ville plus ternes sans réaliser qu'en fait c'est la pompe cardiaque qui faiblit, le souffle qui se fait court, la denture qui déchausse, la cataracte qui guette. Le concept d'un temps extérieur qui s'écoule, comme le paysage paraît défiler aux yeux de l'observateur qui le contemple par la fenêtre du train qui l'emporte, apparaît bien comme une invention occidentale, anthropocentrique, dont la culture chinoise traditionnelle par exemple n'a que faire. Pas plus que le paysage ne bouge la fuite du temps n'existe, seuls nos regards se transforment selon une transition que nous nous plaisons à mesurer, et à extrapoler à l'échelle de la planète. 


       
Lu dans:
Giacomo Leopardi. Joël GAYRAUD, traduction. Pensées. Ed Allia. 2014. 128 pages. 

samedi, avril 08, 2017

"L'alcool dégrise. Après quelques gorgées de Cognac je ne pense plus à toi."
            Marguerite Yourcenar



Lu dans :
Marguerite Yourcenar. Feux. Grasset. 1936. 221 pages.

vendredi, avril 07, 2017

A nous la liberté

"Aux États-Unis, six vaches se sont échappées d’un abattoir de la ville de Saint Louis (Missouri) en se frayant un chemin par une porte non sécurisée. Les bovins ont perturbé la circulation mais ont été rapidement maîtrisés et capturés par la police."
             Sagesse des petites gazettes (Le Soir, 5 mars 2017)

Je m'imagine participant à cette fuite éperdue, échappant à une mort inéluctable. Quelle folie ce dut être dans la tête de ces fuyardes, découvrant soudain la brèche vers la liberté. Y eut-il complicité externe ou simple hasard entre l'observation d'une plus futée et une porte mal fermée? On ne le saura jamais, sauf enquête parlementaire sur les négligences sécuritaires, mais je pense qu'honnêtement cette cavalcade digne des plus grandes épopées mérite qu'elle échappent à l'abattage et puissent terminer une existence paisible dans une verte prairie du Missouri. 

jeudi, avril 06, 2017

Sagesse du quotidien

"Savoir comment vivre
la question a l'air très compliquée
(..) au contraire, c'est extrêmement simple
la réponse ne dépend de rien qui doive être déduit,
élaboré, trouvé au terme d'un long travail

savoir ce qu'est le bien

comprendre comment se comporter envers les autres
ne dépendent en fin de compte d'aucune réflexion
ni même d'aucune pensée
les réponses s'imposent comme évidences sensibles,
sensations, faits aussi présents que la couleur du ciel,
la force du vent, la chaleur du feu ...

il n'y a rien à comprendre et tout à ressentir,
(..) semblable au bête fait de respirer, de manger, de voir, de vivre
aussi fortement, de façon aussi injustifiable
que se donnent à vivre, irréfutablement,
l'éclat du soleil [et] la matité de la nuit."
         Roger-Pol Droit


Lu dans:
Roger-Pol Droit. Si je n’avais plus qu’une heure à vivre. Odile Jacob. 2014. 98 pages. Extrait pages 97, 98, 99

samedi, avril 01, 2017

Le sourire des petits poissons

"Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : " Voyez les petits poissons qui frétillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! " Hui Zi objecta : " Vous n'êtes pas un poisson ; d'où tenez-vous que les poissons sont heureux ? - Vous n'êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ? - Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n'êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux. - Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m'avez demandé "d'où tenez-vous que les poissons sont heureux" la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d'où je le sais - eh bien, je le sais du haut du pont."
                Simon Leys.


Lu dans :
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p14


vendredi, mars 31, 2017

Pause

 "Da boit son café. J'observe les fourmis. Le temps n'existe pas."
             Dany Laferrière.


Bref moment d'éternité, dont le souvenir tenace persiste des années plus tard. Peut-être aujourd'hui? 


Lu dans:
Dany Laferrière. L'odeur du café. Zulma. 2016. 240 p.  Extrait p.16

jeudi, mars 30, 2017

L'espace d'une flûte

"A quoi bon la liberté, sans espace vide sur la carte ?"
         Aldo Léopold

Cet air de liberté que possède la voûte céleste zébrée par le vol des oiseaux migrateurs, ou la mer dont la ligne d'horizon avale les bateaux, a peut-être quelque chose à voir avec l'absence de frontières, ces espaces vides où tout peut s'écrire. Enfant il m'arrivait après l'école d'aller me perdre dans "les terrains vagues", vierges de toute construction, no man's land entre ces deux structures que sont la ville et la campagne. Espaces livrés au ciel et à l'eau, omniprésente en de vastes marécages habités par des poules sauvages, des canards, quelques rares échassiers en pause migratoire et des petits rongeurs. J'y ressentais une impression de liberté rarement retrouvée ultérieurement, une dilatation de l'esprit et du temps qui à l'époque me servait de voyages. On ne quittait guère sa commune en ces années-là et pourtant que de pays superbes découverts, que de traquenards éventés, que de grottes explorées, que d'oiseaux devenus mes compagnons de vol. Je ne retrouvais jamais cette impression de grand large lors des jeux dans les parcs voisins, si sages, si propres, territoire de prédilection des jeunes mamans laissant jouer en toute sécurité les gosses, et les chiens. Il ne reste guère de terrains vagues, où sont donc allées les poules d'eau et où se sont évaporés les rêves dans ma tête? Il n'y a plus de grottes à explorer, peu de traquenards contre lesquels je ne sois assuré et l'espace céleste où volent les oiseaux a les limites que leur ont laissées les buildings. Je ne vole désormais avec eux qu'en pointillé, les perdant de vue sans cesse et le plus souvent pour de bon. Il n'existe plus guère d'espace vide sur la carte, et même lorsque je contemple la lune il me semble y distinguer quelques traces de pas. Dans la rue où le printemps renaît, quelqu'un apprend à jouer de la flûte. Étrangement, soudain me revient l'impression d'un envol, d'une liberté qu'apportent ces notes balbutiantes, cet enfant au seuil de son existence qui crée de la beauté du bout des doigts malhabiles. Les terrains vagues sont de retour. 


Lu dans:
Aldo Leopold. Almanach d'un comté des sables. Traduit de l'américain par Anna Gibson. Préface de JMG Le Clézio. Flammarion. 2000. Publié pour la première fois à titre posthume en 1949. 290 pages. Extrait p. 192

mercredi, mars 29, 2017

Google, le troisième lobe de notre cerveau

 "De ses pépins, faire des semences."
    Roger-Pol Droit

Avec pareil conseil, on peut démarrer dans l'existence. Deux raisons d'espérer m'habitent ce matin.
D'abord, le beau texte de Roger-Pol Droit "Une dernière heure à vivre" mis en scène hier soir par des étudiants en médecine passionnés par les questions fondamentales de l'existence, du pur bonheur. Je n'ai plus peur d'être malade demain. 
Ensuite la coïncidence entre la phrase sur les pépins et les semences et ma consultation du même jour durant laquelle un patient, fraîchement retraité, me narre qu'il cultive des légumes sur sa terrasse. Il me dit trouver ses connaissances horticoles sur Internet, et je m'étonne: cet homme ne sait ni lire ni écrire. "Je parle à Google sur mon smartphone, et il me répond. Google met mes phrases par écrit, ce qui me permet aussi d'apprendre à lire, et depuis peu je me mets à les recopier."  On ne peut plus voir notre monde avec les mêmes yeux quand on entend pareil récit, et on s'émerveille. 


 
Lu dans:
Roger-Pol Droit. Si je n’avais plus qu’une heure à vivre. Odile Jacob. 2014. 98 pages.

mardi, mars 28, 2017

La bicyclette rouge

"Cet été encore, je n’aurai pas la bicyclette tant rêvée, la bicyclette rouge promise. Bien sûr, je n’aurais pas pu la monter à cause de mes vertiges, mais il n’y a rien de plus vivant qu’une bicyclette contre un mur. Une bicyclette rouge. "
            Dany Laferrière.

Et s'il était plus important de garder un rêve que de les réaliser? On a tous sa bicyclette rouge, un weekend en amoureux à Heyst, voir Bali, construire son chalet avec un feu de bois, descendre la Semois en radeau, rencontrer le Dalaï Lama, se réveiller mince, jouer de la guitare comme Django Reinhardt, parler l'anglais, participer aux 20 Km, boire un verre de Sancerre en contemplant Chavignoles, devenir aviateur, chanter dans une chorale... La liste en trente secondes est longue, ce n'est plus une bicyclette, cela devient un parking pour vélos!   
 


Lu dans:
Dany Laferrière. L'odeur du café. Zulma. 2016. 240 p. 

lundi, mars 27, 2017

L'ami Tchang

"Votre mur va-t-il être plus grand et plus profond que la Méditerranée ?"
                Thomas Friedman.

Ce weekend, je me suis souvenu de Tchang retrouvant son ami Hergé, 20 ans après Tintin au Tibet. Un congrès médical à Paris a permis à un ami médecin burkinabé de voir l'Europe, et de me rencontrer, pour la première fois. J'avais encouragé son parcours à distance depuis une quinzaine d'années sans jamais l'avoir vu. Cruelle aventure que de quitter Ouagadougou pour Paris quand on n'a ni les fonds, ni les visas, ni la carte de crédit nécessaire pour régler en ligne ses frais d'inscription, son Ibis budget et son billet d'avion. De retard en retard, de refus en refus, il a rejoint les Journées françaises d'hépato-gastro-entérologie... le dernier jour. 600.000 personnes se trouvent dans les nuages en permanence chaque jour que le bon dieu fait, mus par la passion de découvrir des paysages lointains, mais combien d'Africains de souche? Ce continent ne serait-il peuplé que de réfugiés en puissance, prêts à abandonner femme, enfants et vieux parents dès qu'on leur entrouvre les portes de la liberté? L'Afrique est une prison.

Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages.

samedi, mars 25, 2017

Le souvenir de la blancheur

"Il n'est point de défaite qui ne soit que défaite
qu'un monde perdu
puisque le monde qu'elle ouvre
est toujours un lieu jusque-là insoupçonné
qui fait appel à des espace nouveaux.
Nulle blancheur n'est aussi blanche
que le souvenir de la blancheur . "
         William Carlos Williams (1883-1963)

(No defeat is made up entirely of defeat-since / the world it opens is always a place formerly unsuspected. / A world lost, a world unsuspected / beckons to new places / and no whiteness is so white as the memory of whiteness .)

Ceux qui ont vu le beau film Paterson de Jim Jarmusch se souviennent des poèmes qui le ponctuent. Ils sont inspirés par le poète William Carlos Williams.



       
Lu dans:
William Carlos Williams. Aubier Montaigne. 2001. 383 pages.

vendredi, mars 24, 2017

"Patience ! Avec le temps l'herbe devient du lait."
             Proverbe chinois

jeudi, mars 23, 2017

Douceur d'Alep

"Savon d'Alep. 25% d'huile de baie de laurier. Deux achetés, plus un offert. Produits d'hygiène, entretien, épicerie bio. Offre jusqu'au 22 mars dans la limite des stocks disponibles."
                Encart publicitaire  


La lecture du journal recèle des rapprochements insolites, qui feraient sourire si la réalité n'était dramatique. Un article documenté sur la récente chute de la ville d'Alep, devenue champ de ruines habité par des civils hagards, côtoie la publicité pour ce qui en fut sa principale richesse et son emblème, le célèbre savon si apprécié par les peaux sensibles. La coïncidence des deux est-elle fortuite, allez savoir. 

mercredi, mars 22, 2017

Ressusciter

“Au milieu de l'hiver, j'ai découvert en moi un invincible été.”
            Albert Camus

Le hasard des lectures me fait croiser hier mon confrère Mikhael Boulgakov, installé depuis peu en Sibérie à la sortie de ses études. La ville la plus proche est à une cinquantaine de kilomètres.  Il a soigné il y a deux semaines une petite fille de trois ans, Lidka, étouffant en raison d'une angine diphtérique apparue 24 heures plus tôt et que seule une trachéotomie en urgence était susceptible de sauver. Encore sous l'émotion, volubile, il raconte sa terreur du moment. "Du camphre est injecté pour l'anesthésier, et avec le scalpel, il lui a fait une incision verticale sur le devant de la gorge. Pas une goutte de sang n'a émergé, et il a dû s'y reprendre une seconde fois, en vain. Lentement, essayant de se rappeler les illustrations de ses études, il a alors commencé à séparer les tissus délicats avec une sonde et aussitôt un sang noir a jailli de l'extrémité inférieure de la plaie, inondant instantanément le champ opératoire en dégoulinant dans le cou de la petite patiente. Il a tenté d'étancher en vain la plaie avec des compresses, sans y parvenir, pas plus qu'en posant ça et là force pinces aux endroits où le sang jaillissait par petites saccades. Le front dégoulinant de sueur, il me dit qu'il a amèrement regretté à ce moment d'avoir entamé la médecine. Serrant plus large, plus fort, avec la fureur du désespoir et un peu au hasard il parvient enfin à étancher ce maudit saignement mais sans parvenir à trouver quoi que ce soit qui ressemble à la trachée. Cette plaie ne ressemblait à rien de ce qu'il avait étudié. Il passe ainsi deux à trois minutes à fouiner dans les chairs avec le scalpel, puis avec la sonde, en désespérant de trouver le maudit conduit et se demandant comment il allait annoncer la mort de l'enfant à ses parents, en attente dans la pièce d'à côté. L'infirmière lui essuie le front en silence, il dépose le scalpel ne sachant plus que faire d'autre, terrorisé à l'idée d'affronter le regard de la maman. Il reprend le bistouri, change l'orientation du trait d'incision, largement et en oblique vers le côté du cou, sépare les tissus et à sa grande surprise la trachée apparaît enfin.  Il la fixe de chaque côté avec un crochet, y plonge le scalpel et y enfonce une canule. Un silence de mort règne dans la petite infirmerie, l'enfant vire au bleu, est secouée par une violente convulsion au moment où la plaie expulse une fontaine de matière grumeleuse dégoûtante à travers le tube. Soudain, l'air siffle à nouveau dans sa trachée. En temps voulu, le tube d'argent a été enlevé et Lidka s'est complètement rétablie."

Petit récit édifiant pour ceux qui persistent à penser que décidément la médecine était plus belle avant. On comprend ce que Camus voulait dire quand il découvre en lui un invincible été au cœur de l'hiver: j'aime à imaginer la vie de Lidka ressuscitée, ses amours, ses enfants, ses activités quotidiennes au cours d'une vie qu'on lui souhaite aussi longue et belle que possible.


Lu dans :
Albert Camus. L'Eté. Retour à Tipasa. 1952

Mikhael Boulgakov (1891-1940). La trachée Steel. Cité par Michael Bloor dans la revue Hektoen International, numéro de printemps 2015 dans la rubrique Vignettes littéraires. www.hektoen.org

mardi, mars 21, 2017

Repeint au vin blanc

"Matin de printemps
même mon ombre
déborde de vie
A l'ombre des fleurs de cerisier
il n'est plus d'étrangers."
        Kobayashi Issa  ( 1763-1828 )

Comme un friselis dans l'air, un timide début de chaleur et la semaine prochaine la mort de l'heure d'hiver. On se sent déjà mieux.


dimanche, mars 19, 2017

Journée de l'eau


 "Sois une goutte d'eau, et bois l'océan."
Mohammed Iqbal (1873-1938)


Ce 20 mars est la journée de l'eau, et des moyens de la sauvegarder. Dans cette optique je livre pour nourrir votre réflexion l'information suivante qui paraît fort innovante. «Lorsque nous mourons, nous n'avons, en Belgique, que deux options pour notre corps: l'enterrement et l'incinération. Or, l'une et l'autre sont très polluantes. Mais il existe une troisième solution, que nous appelons l' humusation: il s'agit d'un processus contrôlé de transformation des corps par les micro-organismes dans un compost composé de broyats de bois d'élagage, qui transforme, en douze mois, les dépouilles mortelles en humus sain et fertile [ ... ] En une année, l'humusation du défunt, réalisée sur un terrain réservé et protégé qui aura pour nom Jardin-Forêt de la métamorphose, produira +/ - 1,5 m3 de "super-compost".»



Lu dans :
Abdennour Bidar. Les Tisserands. Ed Les liens qui libèrent. 2017. 192 pages. Extrait: Exergue et pp 49-50
Jean-François Mattei et Israël Nisand, Où va l'humanité?, Ed. Les Liens qui libèrent, 2013, p. 27,28.  http://www.humusation.org/

samedi, mars 18, 2017

Pigeon

"La plus belle couleur au monde est celle qui vous va bien."
                Coco Chanel

Sur le mur du jardinet, deux pigeons habillés de gris cendré, d'une touche de vert et de blanc neige. Une seule parure pour la vie, mais elle leur va bien.



vendredi, mars 17, 2017

La fin comme un commencement

"Austères glaciers
tendre filet d'eau
voici que le fleuve retourne à sa source
que nous terminons notre grand périple (..)
Austères glaciers
tendre filet d'eau
où toute fin est commencement."
            François Cheng

On ne peut vivre en expansion permanente. Après des années d'exploration, le besoin de se recentrer guette. François Cheng décrit ceci en mots ciselés, comme le fait la nature. J'ai toujours éprouvé une tendresse particulière pour le destin du saumon anadrome qui, au terme d'une vie passée à découvrir la mer dans son immensité remonte la rivière dont il est issu pour s'y reproduire, et mourir. Belle image de la transmission et de la sérénité que procurent les cycles de l'existence quand on les accepte.

 

Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p.13

jeudi, mars 16, 2017

Offre d'emploi

« Malheureusement, nous n’avons pas de postes de travail relax, faciles ou ennuyeux disponibles à ce jour. »
                Sagesse des offres d'emploi

Comment recruter avec humour. Trad. Recherche employé(e)s flexibles, ambitieux, connectés jour et nuit, sans attache et aimant voyager, ne comptant pas leurs heures. 
 


mercredi, mars 15, 2017

L'écho du silence

"Aujourd'hui le silence est de plus en plus rare. Je me dis parfois que le silence est, lui aussi, en voie d'extinction."
                Henning Mankell

Un silence de qualité, un air pur et une eau propre sont les richesses de demain. Le silence n'est pas l'absence de bruit, anxiogène, signe de solitude et de mort, devenu parfois moyen de torture raffiné, mais l'espace habité dans nos têtes quand le son s'éteint. C'est ce qui reste quand le musicien virtuose a plaqué son dernier accord, quand on vous a dit pour la première fois "je t'aime", quand le dernier patient quitte le cabinet le soir venu, quand le merle lance ses dernières notes dans le jardin au crépuscule. Un silence habité par le bruissement du vent, le souffle lointain de la houle, le pépiement des oiseaux, le ruissellement d'une source est un cadeau. Comme le sont quelques paroles bienveillantes quand s'estompe le bruit des querelles . Le silence est une mélodie intérieure.

Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 260-261

mardi, mars 14, 2017

Danser l'éphémère


"Je te danserai
la flamboyance de la mer
La goutte d'eau puisée
La vague qui fait les mondes
L'empreinte de ton pied sur le sable mouillé

Je te danserai les couleurs à peine rencontrées
les livres qu'on n'écrira jamais
La poésie enfermée dans la main
Les mots, et les oiseaux, la trace et le rien

Et, au milieu de la nuit du monde
L'heure bleue, celle des hommes en prières
L'immensité de ce qui s'écoute."
        d'après Mariem Mint Derwich. L'éphémère et la silhouette, texte inédit, 2016

Sur la place de Ronda l'andalouse, une femme s'est mise à danser, parce que la musique est belle, parce que le vin est bon et qu'il y encore du soleil juste avant le soir. Légère, elle redevient une de ces petites filles qui dansent sur la route parce que la vie est belle, que leurs cousines sont là et que le soleil est doux. La danse est une célébration du bonheur éphémère, insouciant de l'éternité.


Lu dans:
Bruno Doucey, Nimrod et Christian Poslaniec. 120 nuances d'Afrique. L’anthologie du 19ème Printemps des Poètes. Tissages. 288 pages. 2016

dimanche, mars 12, 2017

Sagesse d'hier

" Nul ne sait de quoi hier sera fait."
            Proverbe russe

1913. La première du Sacre du printemps avec Stravinski, Nijinski, Diaghilev et les Ballets russes se passe mal. Un remue-ménage tel que Nijinski en coulisse n'entend pas la musique et  doit compter les temps dans sa tête pour entrer en scène. Stravinski furieux part avant la fin sous les vociférations. Un siècle plus tard le ballet est considéré comme une des œuvres les plus représentatives du XXème siècle. 

Cette même année 1913 vivent à Vienne deux hommes dont l'un était originaire de Linz et l'autre de Géorgie. Ils ne se sont sans doute jamais adressé la parole mais se sont fort vraisemblablement croisés dans un parc de la ville auprès duquel ils habitaient tous deux. Le jeune homme de Linz s'appelait Adolf Hitler. Le Géorgien, qui était un peu plus âgé, prendrait plus tard le nom de Staline. Le jeune Autrichien peignait des aquarelles et venait souvent dans ce parc pour y croquer différents points de vue. Staline, lui, était à Vienne pour étudier la relation du marxisme à l'État-nation. Ni Staline ni Hitler n'avaient conscience d'avoir arpenté le même parc viennois, quotidiennement peut-être, au début de cette année 1913. Il se peut que Staline ait remarqué la présence d'un homme mal habillé qui peignait méthodiquement arbres, fontaines et façades. Hitler, de son côté, avait peut-être levé les yeux vers un petit homme trapu qui se promenait toujours en fumant des cigarettes russes. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, ils vont conclure l'un avec l'autre un pacte que Hitler dénoncera, précipitant le conflit qui opposera leurs peuples. 

On ne sait jamais de quoi hier sera fait, et c'est réconfortant à double titre. Si nos échecs passés n'étaient que l'envers de la réussite? Quant à nos rencontres quotidiennes, si banales, de personnages étranges et différents, la perspective que parmi eux se trouvera demain peut-être un Poutine, un Depardieu ou un Obama laisse rêveur.  Et nous-mêmes, qui serons-nous ? 


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 357, 360, 361

samedi, mars 11, 2017

Sagesse du coucher


"Le déclin du jour     le seuil du soir
il ne fait pas nuit encore     l'oiseau s'élève encore     l'arbre s'étire encore
Bientôt souffle un vent plus froid
la nuit et le rêve.
    Hannah Arendt

Sagesse des valeurs sûres et des plaisirs de choix: se laisser gagner par la fin du jour et la nuit nous envahir, en savourant l'instant.

Texte original:
Die Neige des Tages    die Schwelle des Abends
noch ist es nicht Nacht      noch hebt sich der V ogel      noch streckt sich der Baum.

Bald wehet es kâlter
die Nacht und der Traum.



Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.171

jeudi, mars 09, 2017

Pigeons

"Nous vivons dans un monde où ceux qui gagnent 100.000€ par mois persuadent ceux qui en gagnent 1800 que tout va mal à cause de ceux qui vivent avec 536€. Et ça marche."
             Félix Lobo (homme de scène et humoriste français)

Scène de jardin. Deux pigeons, perchés sur le mur, célèbrent la montée de la sève. Une pie s'approche pour occuper la place, qu'ils abandonnent sans demander leur reste. La même pie décampe dès qu'apparaît la noiraude corneille. L'ordre règne dans le minuscule jardin. Tout cela est dans l'ordre des choses, chez les pigeons comme chez les hommes: selon que vous serez puissant ou misérable.  Si ce n'est que ce qui fait sourire pour les pigeons, le fait moins pour les humains.  
 

Un chien nocturne

" Quand j'étais enfant, une nuit - c'était une nuit d'hiver glaciale, je n'arrivais pas à dormir -, j'ai vu apparaître un chien solitaire qui courait dans la rue, éclairé par un lampadaire qui oscillait dans le vent. Puis l'obscurité l'a avalé. Il me semble parfois que toutes mes questions sur la vie et la mort, le passé et l'avenir, ont partie liée avec ce chien filant à pas feutrés de la nuit à la nuit. ".
            Henning Mankel
 
L'image de ce chien nocturne " filant à pas feutrés de la nuit à la nuit" m'habite alors que je cherche le sommeil. Il a le visage de ces nombreux patients croisés pendant une étape plus ou moins longue de leur vie, et partis dans leur nuit. Il n'est de maison de mon village anderlechtois qui n'ait son histoire, ses drames et ses naissances. Leurs bonheurs et leurs détresses ont déteint sur moi sans qu'ils aient jamais pu s'en douter, et les prolongent. Ils n'ont rien d'effrayant, ils ont fait partie de ma vie pendant un bref instant et me précèdent simplement. Certains continuent à éclairer mon chemin, et c'est pur bonheur. 
  
Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 241-242 

mercredi, mars 08, 2017

La chance d'être imparfait

" N'aie pas honte d'être homme, sois-en fier
car en toi une voûte s'ouvre sur une voûte, jusqu'à l'infini
jamais tu ne seras parfait, et c'est très bien ainsi. "
            Tomas Transtromer

Quelle âme est sans défauts? rappelle Rimbaud. Heureuse imperfection qui fait les belles rencontres, espace vide dans celui ou celle qu'on croise permettant d'y verser une eau qui apaise. On donne, on reçoit: on ne peut aimer un être parfait. 

 

Lu dans :
Tomas Transtromer. Arcs romans. Pour les vivants et les morts. Le Castor astral. 2004. trad. de Jacques Outin. Cité en exergue par Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages.

mardi, mars 07, 2017

Leadership

"Hélas ! Combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte."
            Victor Hugo

Lu dans:
Gérard Dave, Fabrice Lhomme. Un président ne devrait pas dire ça. Stock. 2016. 672 pages. Exergue 

lundi, mars 06, 2017

Je rêve d'une ville

"L’intérieur de votre tête n’est pas cette masse grise et blanche que l’on vous a dite
c’est un paysage de sources et de branches
une maison de feu
mieux encore la ville miraculeuse qu’il vous plaira d’inventer.»
        Paul Nougé (1895-1967)

samedi, février 25, 2017

Le jour de tous les possibles

"Soudain une dispute a éclaté à une table voisine. Un homme et une femme se plaignaient bruyamment auprès du serveur. Cela concernait le dessert qu'ils avaient commandé. L'homme a repoussé avec ostentation son assiette en affirmant qu'il était immangeable et que c'était un scandale de servir une horreur pareille. Le serveur écoutait en silence. Il ne baissait pas la tête tel un écolier pris en faute, au contraire: il regardait le couple bien en face, ne le quittait pas des yeux. Quand l'homme s'est trouvé à court d'arguments, la jeune femme a pris le relais. Elle avait une voix aiguë. J'ai eu l'impression qu'elle ne faisait que répéter les paroles de son compagnon. Depuis le début de la scène, le serveur tenait en équilibre sur sa main levée un plateau rempli de verres et de tasses qu'il venait de débarrasser. Tout est allé très vite. La femme n'était pas encore au bout de sa harangue et s'égosillait de sa voix criarde. Soudain, le serveur a levé le plateau au-dessus de sa tête et l'a projeté au sol, faisant valser tasses et verres qui se sont brisés en mille morceaux. Puis, calmement, il a ôté son tablier blanc et l'a jeté au sol avec le reste. Et il est parti. Il a quitté le restaurant en bras de chemise, sans se retourner. Il a disparu. (..)
Je suis ressorti dans la nuit veloutée. En bifurquant dans une petite rue pour rejoindre mon hôtel, j'ai soudain aperçu le serveur. Il se tenait devant la vitrine éclairée d'une agence de voyages en fumant une cigarette. Il paraissait perdu dans ses pensées. Je me suis arrêté pour mieux l'observer. La devanture était pleine d'affiches vantant des destinations aux quatre coins du monde. Je ne sais pas s'il les regardait, ou s'il était seulement pensif. Il a fini sa cigarette. Il a écrasé le mégot sous son talon et il est parti. Je l'ai vu disparaître dans l'ombre entre deux lampadaires. Cette nuit-là, je suis resté longtemps éveillé. J'éprouvais le besoin impérieux de prendre une décision. Tout à fait comme si le brusque départ du serveur, son « maintenant ça suffit », cette sortie spectaculaire, était un défi qui s'adressait aussi à moi. J'étais dans cette période de la vie où l'on dit que les enjeux, les risques aussi bien que les possibilités sont les plus élevés. Il m'est apparu clairement qu'il me fallait une nouvelle fois décider à quoi j'allais consacrer ma vie. Cette courte vie bordée par deux éternités, deux grandes bouches d'ombre. Le temps alloué n'était plus aussi long qu'il avait pu l'être dix ans auparavant. Cette nuit-là, dans la vieille cité celtique où je suis resté éveillé jusqu'à l'aube, j'ai jeté mon plateau, j'ai arraché mon tablier et je suis sorti dans la nuit tiède."                                                                    Henning Mankell


Un jour il se passe quelque chose, qui bouleverse les cadres de notre existence. Henning Mankell m'a remis en mémoire le récit en tout point semblable d'un patient officiant à la Maison du Cygne à la Grand-Place de Bruxelles. Licencié pour un geste d'humeur provoqué par l'attitude d'un couple de riches touristes, il venait chercher un sédatif pour la nuit. "Si on m'avait dit ce matin que ce soir je serais sans emploi, je n'aurais pu le croire. Le plus étrange est de ne pas regretter mon geste, me posant la seule question qui compte en fait dans la vie: et maintenant que fais-tu?"  La multiplicité des possibles, sa soudaineté, la liberté née d'un geste de rupture donnent le tournis. Imaginer qu'aujourd'hui est peut-être ce jour. 



Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 187-188

vendredi, février 24, 2017

 
"N'envions pas ceux qui tiennent les hauts rangs: leur apparente élévation n'est que le versant d'un précipice."
                      Sénèque

jeudi, février 23, 2017

Boucs émissaires


"Paris 1348. La peste. La surpopulation au cœur de la ville rendait la situation particulièrement difficile. Seule la fuite pouvait permettre d'échapper à l'épidémie. Personne ne savait d'où provenait la peste ni comment elle se propageait de foyer en foyer.  Dans ce cas précis, la rumeur se répandit que les responsables étaient les chats. On avait déjà désigné les juifs. Cette fois, on a accusé les chats. Une razzia en règle s'ensuivit. Tous les chats qu'on put capturer furent mis à mort et jetés dans la Seine. Autrement dit, les véritables responsables de l'épidémie, à savoir les rats, furent débarrassés en un tournemain de leur seul ennemi naturel. Leur nombre explosa, de même que l'épidémie. Bientôt, on put dénombrer jusqu'à huit cents décès par jour dans la capitale."
               Henning Mankel

Il est plus simple de trouver un bouc émissaire qu'une solution à un problème. Ne nous précipitons pas sur le chat qui passe. Il fait peut-être partie de la solution. 


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 168-169

mercredi, février 22, 2017

Lord's Prayer

"Donne-moi la sagesse
de laisser parfois aller les choses
de ne pas privilégier plus qu'il ne faut l'innovation sur ce qui a déjà fait preuve
de mettre la réflexion avant le savoir
                le bon sens avant l'habileté
de ne pas traiter mes patients comme des cas ou des problèmes
et de garder à l'esprit qu'accompagner une souffrance est déjà une thérapie. "
                        Robert Hutchison (1871-1960)  Lord’s Prayer.

Sobre prière sans âge d'un médecin, qu'on aurait aimé connaître. Quelle réécriture en proposer aujourd'hui face à des problématiques sociétales neuves, à des questions médicales inconnues à l'époque et à un humain dont la souffrance, elle, est éternelle? 


Lu dans:
Hunter D.  Centenary of the Birth of Robert Hutchison. British Medical Journal 1971; 2:222. 

mardi, février 21, 2017

La lueur qui change tout

"Je regarde les gens autour de moi et je pense que tous portent avec eux une forme ou une autre d'espoir. Que quelque chose réussisse, ou commence, ou cesse, ou se laisse expliquer, ou se révèle être faux ... "
            Henning Mankel

L'homme peut-il survivre sans espoir? Le récit de la création du célèbre "Radeau de la Méduse" de Géricault est surprenant à cet égard.

"Au début, il tâche de représenter l 'horreur. Le cannibalisme, ceux qu'on jette encore vivants par-dessus bord, la mer où l'on n'aperçoit pas l'ombre d'une embarcation, le désespoir qui gagne et efface à la fin tout autre sentiment. Il imagine un radeau dérivant sur une mer où aucun dieu ne se préoccupe de la souffrance des naufragés. Dieu ne peut exister en l'absence de tout espoir. Le ciel est aussi vide que la mer. Le continent africain, invisible dans la brume, est distant de six kilomètres à peine. Mais il n'offre aucun salut. Ce pourrait tout aussi bien être l'enfer qui les attend. Les naufragés du radeau sont condamnés à mourir. Géricault est pris d'une hésitation. Il multiplie les croquis mais, à mesure que le travail avance, il atténue de plus en plus l'aspect tragique. Il semble se poser la question suivante: qu'advient-il d'êtres humains qui ont perdu tout espoir? Quand il ne leur reste rien ? Il ne donne aucune réponse. En fait, la question est mal posée, car ce n'est pas possible. Il n'existe pas de vie humaine là où tout espoir a disparu. Il reste toujours quelque chose. La toile qu'il choisit enfin de peindre donne corps à l'espoir humain qui subsiste malgré tout alors que tout devrait être fini. Au dernier plan de la composition, dans la mer déchaînée, on aperçoit la forme minuscule de L'Argus: tandis qu'à bord du radeau les survivants tentent d'attirer son attention, rien ne permet d'affirmer que sur le bateau on ait repéré leur présence. C'est d'ailleurs quelques heures plus tard, à son second passage, qu'ils seront secourus. "

Laissez-vous surprendre: allez découvrir ce minime point lumineux à l'horizon, à droite au centre du tableau de Géricault, qui en change toute la perspective  ( http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-radeau-de-la-meduse )


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 102-103

dimanche, février 19, 2017

Ces clairières d'où on repart

"Je n’ai pas de mots.
Mais la question est venue, je l’ai posée.
Qui veux-tu être, maintenant ?"
            Biefnot-Dannemark

Est-ce un hasard si refermant le dernier ouvrage diptyque de Véronique Biefnot et Francis Dannemark nous demeure la petite musique d'un appel au large, « ce que la chenille appelle fin, le reste du monde l’appelle papillon (Lao-Tseu )». Roman jubilatoire, élaboré, qui voit se succéder deux récits de vie que vingt années séparent, écrits l'un par Biefnot, l'autre par Dannemark à deux âmes et quatre mains. On s'éloigne ici de la ligne claire qui avait caractérisé leurs premiers ouvrages pour adopter une construction fantastique où il n'est pas un indice, pas un lieu, pas un personnage qui ne trouve son avatar au moment où l'intrigue se complexifie. On est pris par la main sans savoir où cela nous mène, on croise un tendre bestiaire d'animaux étranges et familiers, dans un récit rythmé par de courts fragments poétiques qui relient les chapitres comme une ponctuation. Les lecteurs les plus anciens rechercheront vainement - à part une citation d'Emily Dickinson et une interprétation de The Dream sur une marimba - les références littéraires, musicales et cinématographiques multiples auxquelles nous avait habitué Francis Dannemark depuis quarante ans, ce qui confirme bien qu'il s'est laissé gagner par la tentation d'une création duale totalement originale, ne dédaignant guère un zeste de surnaturel. Au terme de ce labyrinthe digne d'un roman policier où chaque porte s'ouvre sur un escalier en colimaçon, où chaque échelle est posée contre une fenêtre et où chaque sentiment en évoque un autre déjà vécu précédemment, on se pose, ébloui, dans une clairière paisible où se voit posée la seule question qui compte vraiment: qui voulons-nous être, maintenant, pour quel envol? Le mot FIN ne fait décidément pas partie des scénarios imaginés par Biefnot-Dannemark, pour notre plus grand bonheur. 

 
Lu dans:
Biefnot-Dannemark. Place des ombres, après la brume. Kyrielle. 2017. 503 pages. Extraits p.499 et p.503. Sort en librairie ce 17 février 2017

jeudi, février 16, 2017

Pays étrange

"La vieillesse est un pays étranger
Quand je suis arrivé ici
je n'en connaissais ni la langue
ni les coutumes difficiles à saisir.

Mais on apprend vite
et déjà je commence à rêver
dans ma nouvelle langue
bien que de nombreux idiomes m'en échappent encore.

J'ai voulu interroger des indigènes
sur ce que chaque chose voulait dire
sans en trouver un seul
cet étrange pays ne compte que des migrants.

J'ai demandé à voir un docteur
on m'a dit de patienter
j'ai attendu, attendu.
sans doute n'avions-nous pas
la même horloge
ou n'étais-je pas dans le bon local

La vieillesse est un pays étranger
et j'apprends, j'apprends toujours."

            Eric Pfeiffer
 


Lu dans:
Eric Pfeiffer, MD. University of South Florida College of Medicine, Tampa, United States. Hektoen International. A Journal of medical Humanities. Poetry. Volume 9, Issue 1 - Winter 2017  

Parole contagieuse

"Les politiques pourvus d’autorité qui s’expriment en insultant, éveillent des sentiments éprouvés en silence par beaucoup de gens, et les rendent légitimes. (…) En politique, une parole est toujours un acte » .
            Herman Van Rompuy.

Herman Van Rompuy, connu pour une prudence qui doit peu aux émotions, s’étonne de sa propre véhémence dans une interview donnée jeudi dernier au magazine belge Knack. Sa réflexion sur les limites que doit s'imposer un responsable politique peut être adressée à quiconque jouit du pouvoir d'influence soit par voie hiérarchique soit par poids moral (enseignants, médecins, juges..). 

mercredi, février 15, 2017

Caresse du matin

"Le plaisir du rasage à l’ancienne, la douceur en plus, se travaille au blaireau et au savon à barbe artisanal pour une mousse abondante, stable et onctueuse. "
                Publicité Bulledemalice, savons et traditions

Une journée réussie commence par une caresse, et je n'en connais de plus douce que celle du blaireau étalant sa mousse fraîche sur ma barbe d'un jour. Plus il est vieux, plus il est tendre car son poil se rôde (on parle du blaireau bien sûr, pas du rasé): à l'usage les pointes se séparent, ce qui en adoucit le toucher. Souvent dans le miroir se profile fugacement le visage de ce patient amical qui nous quitta soudainement en se rasant, et je me dis que tout compte fait même si toute mort est irréparable, être emporté par la camarde venue me caresser le visage est préférable à tomber en avion ou à périr dans un incendie.


lundi, février 13, 2017

Réinventer le monde


"Détendue     l'étendue me fait signe derrière des collines amoncelées
et le lointain perce    lumineux comme la lune dans la nuit."
            Hannah Arendt

Opéré de la cataracte, il revoit l'horizon, ses couleurs et sa lumière. Celle-ci pénètre à nouveau par ses pupilles et il se sent comme illuminé de l'intérieur. L'instant d'avant, c'était le même monde pourtant,  mais tout gris. Le voilà soudain paré soudain d’oripeaux comme pour une fête. Le pouvoir des lentilles sur la réalité est surprenant. Notre regard transforme le monde.



Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.179

dimanche, février 12, 2017

Angoisse de la pièce manquante


"Dans la salle d'attente
du centre de cancérologie
deux personnes penchées
sur un puzzle
Mille pièces
annonce la photo
du puzzle terminé,
un château en ruine à la campagne
dans un pays lointain
Ils sont deux, et seuls
concentrés à la tâche
anxieux d'apprendre
combien et quelles sont
les pièces qui manquent."
        A. J. Wright

Une semaine s'ouvre, pareilles aux autres passées. Il y aura des enfants qui toussent, quelques grippes, des douleurs et des fatigues. Peut-être un décès. Et aussi des patients penchés sur le puzzle avec quelques pièces manquantes, essentielles, qu'il faudra expliquer avec gravité sans désespérer. Comme le suggérait Prévert, il faut tenter d'être heureux ne serait-ce que pour donner l'exemple, et le médecin plus que quiconque. Mais l'hiver est long parfois.



Lu dans
A. J. Wright.MLS. University of Alabama at Birmingham, Pelham, United States. Hektoen International . A Journal of medical Humanities. Poetry. Volume 9, Issue 1 - Winter 2017  

vendredi, février 10, 2017

Imposture sociale

"Il y a une imposture sociale, entre ceux qui travaillent dur pour peu et ceux qui ne travaillent pas et reçoivent de l’argent public."
                François Fillon 

Le lire, c'est rire et on rejoint Maurice Maréchal (directeur fondateur du Canard enchaîné) qui raconte que « mon premier mouvement, quand je vois quelque chose de scandaleux, c’est de m’indigner ; mon second mouvement, c’est de rire ; c’est plus difficile mais plus efficace. »


Lu dans:
Discours de F. Fillon à la Villette (29 janvier 2017) cité par Jean-François Kahn.  Par ici la sortie. Le Soir 7 février 2017

Les deux façons de souffrir

  "Savoir s'il est plus difficile de courir dans le sable que dans la neige. "
        Fabrice Tassel

Il ne trouve plus le sommeil. Sa vie a croisé le soleil, plus jeune que lui, passion brève. Sa femme vient de l'apprendre, et s'effondre. Il quête un somnifère et un avis: soit il reste, et il perd tout. Soit il part, il perd plus encore. Il est des consultations de peu de mots, il en occupe seul le silence, je lui réponds des yeux. En me quittant, il affirme qu'il voit plus clair maintenant. Deux couples, cinq enfants à eux quatre. J'ai mal pour eux.


Lu dans:
Fabrice Tassel. Courir dans la neige. Les Escales. 2017. 240 pages

jeudi, février 09, 2017

Ego

" Ego est le nom de l'histoire que je me raconte en permanence "
                François De Smet.

L'homme et son ombre. Celui qu'on habite, fatras de petits secrets, de petites angoisses, petits bonheurs qui cohabitent en permanence, petites gerçures, petites chatouilles, petites douleurs, ongles à couper, poils à tailler... pas toujours un chef d’œuvre. Petits secrets du corps et de l'âme, dont on ne connaît jamais que 2 à 3 % même chez l'être le plus aimé. On est dans l'intime, poétiquement appelé jardin secret. 
Et puis il y a Ego, ce récit de soi dont on fait les belles histoires, partagé dans les récits de comptoirs, de coins de rue, de réseaux sociaux, de repas de famille. Démarche vieille comme l'homme lui-même, vrai faux qui n'existe que dans le regard des interlocuteurs auxquels elle s'adresse, et à laquelle on finit par croire soi-même. Celui qui parvient à régler sa focale de manière à ce que l'ombre coïncide avec le promeneur est un homme heureux.


Lu dans:
François De Smet. Lost Ego, la tragédie du « Je suis ». Presses universitaires de France. 2017

mardi, février 07, 2017

Bleu, saignant, à point

"Son problème c’est que, bien qu’émouvant et pugnace dans sa défense, les gens ne le croient pas. Or, quand on n’est pas cru, on est cuit."
                 Jean-François Kahn.




Lu dans:                
Jean-François Kahn. Par ici la sortie. Le Soir. 7 février 2017. p.21

Le silence est d'or


"Après « Non » et « Bonjour », le mot le plus souvent prononcé aux enfants en Suisse est : « Chut ».
                        David Hesse. Lettre d'Europe

Amusante réflexion sur ce qui fait une nation. La Suisse est silencieuse, et tente de l'être plus encore comme le note avec humour une récente tribune parue dans cinq journaux européens. "Récemment, j’ai eu la visite d’amis venus d’Espagne. Nous leur avons montré Zurich. Ils étaient à la fois charmés et inquiets. « C’est très joli. Mais pourquoi le centre-ville est-il si calme ? » Nous investissons des sommes importantes dans des rails de tram qui ne grincent pas et méprisons les concierges qui préfèrent les souffleurs à feuilles aux râteaux. Zurich teste également les véhicules de nettoyage électriques. (..) Mais l’électrification des véhicules à elle seule ne suffit pas. Sur le pavé, même les tricycles électriques et silencieux des facteurs émettent un bruit désagréable. La meilleure solution serait d’asphalter les villes suisses avec du béton silencieux (..) qui réduit le bruit de contact entre les pneus et la chaussée. Le calme s’invite aussi à la campagne. Les litiges relatifs au tintement des cloches de vache se multiplient, le bruit du bétail dérange, les cloches sont trop bruyantes et les fermiers se les font voler la nuit. Tout comme le sont les clochers : de plus en plus se battent contre le vacarme religieux dans le pays entre 22 heures et 7 heures. La liste des sensibilités suisses pourrait être prolongée à souhait : bruit des avions, fêtards bruyants, voitures de sport : tout est source d’énervement. Après « Non » et « Bonjour », le mot le plus souvent prononcé aux enfants en Suisse est : « Chut ». Et souvent, les systèmes d’alarme de voiture qui animent des rues entières pendant la nuit ne sont pas du tout installés en Suisse. C’est clair : l’envie de réduire le bruit est un caprice national." 
La promotion du "Chut" dès le plus jeune âge fera sourire - mais ce n'était pas le thème de l'article - les humoristes enclins à considérer que le silence suisse est aussi de parole et de secrets financiers bien gardés. Mais ce sont choses qu'on chuchote.


Lu dans:
David Hesse. Silence, s’il vous plaît. Lettre d’Europe - «Tages-Anzeiger». Le Soir. 6 février 2017.

dimanche, février 05, 2017

Le ressac du sac

"L'enfer est dans le sac."
        Clara Georges.

Les sacs en plastique de caisse font désormais partie des choses qu'on dissimule, tassés dans un polochon en attendant des jours meilleurs. Responsables tout à la fois de la mort de baleines qu'ils étouffent par leur quantité dans l'estomac, d'un septième continent de déchets aggloméré dans l'océan, d'arbres défigurés par ces fruits décolorés flottant au vent, de bébés suffoquant la tête enserrée dans ce jouet dangereux, qui souhaite encore s'afficher avec un compagnon pareil? Bizarrement, ils représentent pourtant aujourd'hui exactement l'inverse de l'idéal qu'ils incarnaient quand ils ont envahi le monde, dans les années 1970 : insouciance, liberté, légèreté, durabilité. Autant de qualités soudain devenues des tares. Autre époque. 
La rédemption passerait aujourd'hui par le papier kraft. Jusqu'à cette petite phrase, cet été dans Le Monde : " Plusieurs grandes enseignes testent le sac en papier, dont l'empreinte environnementale est pourtant pire que celle du plastique. " On ne sera jamais tranquille.


Lu dans:
Clara Georges. Le sac en plastique. Le Monde L'époque. Dimanche 5 février 2017. Page 8. 

samedi, février 04, 2017

Brelitude

"Il attendait la guerre
elle attendait mon père
ils étaient gais comme le canal
Et on voudrait que j'aie le moral."
       Jacques Brel. Bruxelles

Emouvant documentaire sur la Une consacré à Jacques Brel. Immortel quand il chante, cabotin quand il parle, une vie privée tortueuse où on se perd, difficile en amitié comme le suggère son ami Brassens après sa mort. Un humain en somme, avec des sommets et des ravins sombres. On s'y retrouve pourtant, et de quelle manière: un pays - le nôtre -, une époque, une description maniaque d'une certaine vie de famille pas si étrangère à celle que nous connaissions. Et le souffle d'une période où on imaginait que la liberté est un choix possible, rêve qu'il poursuivra comme une chimère pour se retrouver en fin de vie, quelques images cruelles, pourchassé par la presse de clinique en clinique jusqu'à sa mort.
 


Vu dans
Philippe Kohly. Jacques Brel. Fou de vivre. Morgane Production. 2017. RTBF 3 février 2017, France 3 17 février 2017

jeudi, février 02, 2017

La modestie de la pierre d'angle

"La vie privée d'Érasme présente d'ailleurs peu d'intérêt: la vie matérielle d'un homme de paix, d'un travailleur infatigable donne rarement matière à une biographie. Son action proprement dite échappe même à notre temps et demeure cachée comme la première pierre d'un édifice."
            Stefan Zweig.

Pensée amicale à tous ces proches et amis qui accomplirent de fort belles et grandes choses, modestement, maintenant dans l'ombre. Aux autres aussi qui furent grands dans les petites choses du quotidien, si indispensables. Il m'a été demandé récemment si j'avais connu ou croisé dans ma vie - école, métier, relations - une personnalité célèbre. Sincèrement, non. Mais beaucoup de belles personnes. C'est mieux.


Lu dans:
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. Traduction d'Alzir Hella. Grasset 1935. Le Livre de Poche 14019. 185 pages. Extrait p.13 

En avant!

"Le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti tweete : " Nous sommes tous derrière François Fillon. " Eric, un conseil : quand ça canarde, ce n'est pas derrière le chef qu'il faut se tenir pour le protéger, mais devant…"
        Philippe Ridet

Tous derrière, tous derrière et lui devant, comme on le chantait. Quel est le prof qui apprécierait de donner cours avec tant de monde dans le dos: on n'est jamais sûr, même avec les têtes de classe.


Lu dans:
Philippe Ridet. Plan B, C ou G. Le Monde 3 février 2017.

mercredi, février 01, 2017

Le jardin des simples

"Parfois la vie daigne te faire un signe,
Un bruit, une senteur,
Une voix, un éclair.
Tu te retournes,
Tu ne vois rien,
N'entends plus rien,
Sinon cette ombre portée d'une présence,
Sinon le poignant reflet d'une lumière,
Tu ne vois rien,
N'entends plus rien,
Sinon peut-être
Ce prénom d'un enfant
Crié dans le square voisin,
Enfant que cherche sa mère."  
        François Cheng. À Jacqueline de Romilly

Une après-midi comme tant d'autres, des hommes, des femmes de tous âges dans un endroit un rien vétuste où on prend soin. Ils apportent leurs maux, et l'ombre portée de leurs absents, père, mère, parfois un enfant, les cours d'école au soleil, les pays et les métiers rêvés, les deuils et peines dont ils ont fait leurs migraines et leurs maux de dos. Des "strotjes" qui enserrent la collégiale si proche aux collines de la Transylvanie, de la Cappadoce au Haut Atlas, ce sont toutes les senteurs, bonheurs et malheurs du monde qui se bousculent dans cet endroit clos qui leur est devenu si familier, comme une réminiscence de la cuisine ou de la courette quittées il y a longtemps. L'instant est fait de silences pour écouter, ausculter, palper les zones où se niche la douleur, ou l'inquiétude. Entre le potager et l'église se nichait jadis le "jardin des simples", plantes médicinales douces à tous les maux. Existe-t-il plus belle expression pour définir la médecine de proximité qu'on aime?


Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p.90

mardi, janvier 31, 2017

Faites de cette ville un espace sûr


"Entourez la ville de haies piquantes. Gardes ! placez nos étoiles sur les maisons dont j'ai l'intention de m'occuper. Vous, chère amie, commencez de dresser nos listes et faites établir nos certificats d'existence !"
                Albert Camus. Caligula

On frissonne devant ces bégaiements de l'Histoire. Dans un projet d'épilogue, Camus nous éclaire sur la portée qu'il attribue à son œuvre: « Non, Caligula n'est pas mort. Il est là, et là. Il est en chacun de vous."


Lu dans:
Albert Camus. Caligula. Gallimard. 1972. 256 pages

dimanche, janvier 29, 2017

Pensée brève

"Puis je courrai comme autrefois je courais
à travers prés, champs et forêts
puis tu t'arrêteras comme un jour tu t'es arrêté
puis on comptera nos pas
à travers le lointain et la proximité
puis on racontera cette vie
devenue rêve à jamais."
    Hannah Arendt

Certes. Certes on puise encore dans la réserve de beaux jours de beaux projets, des levers du jour quêtés avec la même impatience, des regards neufs croisés par surprise. Mais revient avec insistance l'entêtante petite musique de Groult "un seul ennui, les jours raccourcissent". 


Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.186
Flora Groult. Un seul ennui, les jours raccourcissent. Flammarion. 1977. 230 pages.


Texte original: Dann werd' ich laufen, wie ich einstens lief
Durch Gras und Wald und Feld;
Dann wirst Du stehen, wie Du einmal standst,
Der innigste GruB von der Welt.

Dann werden die Schritte gezählt sein
Durch die Ferne und durch die Näh;
Dann wird dieses Leben erzählt sein
Als der Traum von eh und je.


vendredi, janvier 27, 2017

Liberty Enlightening The World


"Amenez-moi vos foules pauvres, épuisées,
Blotties dans l'espoir de respirer libres,
Le misérable rebut qui fourmille sur vos plages.
Envoyez-les moi, ces sans-abri, ces dés jetés par le naufrage,
Je leur tiens ma lampe allumée à la Porte d'Or."
                Emma Lazarus ( poétesse juive américaine - 1849-1887 )

Le texte original, en anglais, est gravé depuis 1903 sur le piédestal de la Statue de la Liberté, cadeau de la France à la jeune Amérique qui fut la première vision des États-Unis pour des millions d'immigrants. Triste évolution d'un beau et grand pays, épris de liberté, dont le président récemment élu exalte les vertus d'une barrière de 3200 km à ériger de la Californie au Texas, mur "impénétrable, costaud, grand, puissant et beau" (Donald Trump), couplée à la mise en place d'une base de données où seraient enregistrés les musulmans et de filtres à l'immigration fondés sur la religion des candidats. Une première contre laquelle s'est élevée avec fermeté Madeleine Albright, ex-secrétaire d’État de Bill Clinton, d'origine juive et prête à être enregistrée comme musulmane par solidarité. 

Lu dans:
http://www.huffingtonpost.fr/2017/01/26/la-reponse-tres-forte-de-lex-ministre-madeleine-albright-au-decret-anti-musulmans-donald-trump/?utm_hp_ref=fr-Donald-Trump (transmis ce matin par une amie lectrice fidèle qui a aussi traduit le poème).
Texte original :  Give me your tired, your poor, / Your huddled masses yearning to breathe free, / The wretched refuse of your teeming shore. / Send these, the homeless, tempest-tossed, to me: / I lift my lamp beside the golden door.

Hôpital Fin de nuit

"Cette nuit-là     une nuit de souffrance rongeuse
je ne pouvais dormir     et la veilleuse bleue
des chambres d'hôpital     chuchotait une clarté triste
Je respirais mal et je savais à chaque aspiration
que jamais plus je n'aurais le bonheur du souffle
Alors     une main    sur une vitre embuée
a effacé ce peu d'humidité qui brouillait la vue
J'ai découvert soudain un ciel très clair
avec juste un léger nuage blanc qui se reflétait
dans la rivière calme comme le cours du temps
quand le temps se suspend pour refléter le ciel.

J'avais encore mal     Pourtant j'ai redormi
seul mais tenant ta main     dans la paix du silence."
        Claude Roy. Chanter dans le noir.

Dans l'extrême souffrance trouver la brèche qui rend soudain la vie à nouveau supportable. Je ne connais pas de joie plus grande. 


       
Lu dans:
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait pp.86-87

jeudi, janvier 26, 2017

Ami, amis

« Si vous recevez un petit nombre de parents ou d'amis, vous les ferez asseoir à votre table et vous leur servirez vous-mêmes ce que vous avez de meilleur. Si vous recevez vingt-cinq personnes, auxquelles vous êtes diversement lié, vous leur servirez, je suppose, un buffet froid. Si vous recevez cinquante personnes, auxquelles vous êtes encore plus diversement lié, vous déplacerez l'heure de la réception, vous les inviterez à une garden party et vous leur ferez servir des rafraîchissements. Si vous recevez deux cents personnes, vous leur servirez peut-être encore un repas, mais vous en remettrez le soin à un restaurateur de profession. Pour votre part, vous vous contenterez de saluer personnellement quelques-uns de vos invités, et vous ferez à tout le monde un petit discours d'accueil et de bienvenue ... Le nombre change obligatoirement la forme et le contenu des relations humaines. »
             Jean-Paul Audet

Perd-on en densité ce qu'on gagne en volume? Réécouter Maria Bodin, vieille paysanne coriace de 87 ans expliquant à son benêt de fils Christian qu'elle a plus de mille amis sur Face de Bouc, "on ne les voit pas mais c'est comme les hémorroïdes, on ne les voit pas non plus et pourtant on les a. Et l'avantage avec ces amis-là, c'est qu'ils ne t'ennuient pas. J'ai même comme ami un grand Noir, aux Etats-Unis - comment s'appelle-t-il encore? - on le voit tout le temps à la télévision."   Et son benêt de fils de lui répondre qu'"il préfère un seul ami, mais un vrai." L'ironie n'est jamais qu'une forme popularisée de la philosophie, et j'aime.  


Lu dans:
Frédéric Debuyst. A la recherche de la simplicité. Publications de Saint André. Les Cahiers de Clerlande n° 13. 2015. 141 pages . Extrait p. 91 
Les Bodins. Face de Bouc pour les Nuls. https://www.youtube.com/watch?v=CWW05O05ypA. Vaut la peine d'une découverte.


mardi, janvier 24, 2017

Du besoin de transgression


"Il est dangereux de se pencher au dehors, dit l'écriteau officiel des temps modernes. Il est nécessaire de le faire."
            Erri de Luca

Des enfants doivent compléter la phrase "Le chat a… pattes et l’oiseau en a…". Consciencieusement, les élèves rajoutent un 4 et un 2 dans les espaces pointillés. Mais l’un d’entre eux répond autre chose. Sur sa feuille le professeur lit : "Le chat a mal aux pattes et l’oiseau en a de la peine"(*). Inventer, c'est penser à côté aurait dit Einstein.


Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.162
* Rapporté par Luc de Brabandere

lundi, janvier 23, 2017

Partages

"Je ne suis pas toujours de mon avis. "
    Madame de Sévigné.

L'occasion est belle de décrire le plaisir qu'on prend à échanger avec un ami. On a son avis propre sur une question qui vous tient à cœur, on échange avec conviction les meilleurs arguments et partages d'expérience et on se quitte en constatant qu'on est désormais davantage de son avis que du nôtre. La concision de la marquise de Sévigné à résumer ces choses est exemplaire. 

dimanche, janvier 22, 2017

Isthmes

«Aucun homme n'est une île, un tout, complet en soi, tout homme est le fragment d'un continent»
        John Donne (1572-1631)

"Etre c'est être relié. Quelle que soit sa combativité, ou ses dons exceptionnels, le petit moi qui tente de vivre «seul contre tous» ne pourra jamais réaliser son potentiel d'humanité. Tout au contraire, il ne réussira qu'à s'épuiser. En cherchant à s'affirmer uniquement par lui-même et pour lui-même, il vivra comme l'ombre de lui-même et non en être humain authentique. Nous ne sommes rien sans les autres. Pourquoi? Parce qu'au sortir du ventre de notre mère, nous sommes démunis, nous n'avons pas les moyens physiques pour nous débrouiller tout seul. «Loin d'être bénis des dieux, nous sommes marqués par le manque et l'avoir-moins. [ ... ] L'homme est un néotène, un être mal fait, terriblement incomplet à la naissance» (*). Mais le moins est un plus, la faiblesse naturelle exigeant le développement de la culture, et au cœur de celle-ci de la solidarité et de la fraternité, grâce auxquelles l'être humain originellement nu, ignorant et impuissant devient ce coeur de liens qui le rend capable des plus grands accomplissements."
        Abdennour Bidar


Lu dans :
Abdennour Bidar. Les Tisserands. Ed Les liens qui libèrent. 2017. 192 pages. Extrait pp 49-50
* Jean-François Mattei et Israël Nisand, Où va l'humanité?, Ed. Les Liens qui libèrent, 2013, p. 17.

samedi, janvier 21, 2017

Soir de victoire


"Ne t’enfle jamais d’orgueil si tu l’emportes sur autrui par la vigueur de ton bras ou par l’amas d’insondables richesses.
Un jour suffit pour abattre comme pour élever toute chose humaine."

C'est en ces termes que la déesse Athéna, selon Sophocle, s’adresse à Ulysse, vainqueur d'Achille au terme d'un combat épuisant.


Lu dans:
Sophocle.  Ajax.  Traduction de Robert Davreu. Actes Sud. 

vendredi, janvier 20, 2017

Forever Young

"Puisse Dieu te bénir et te garder en vie
puissent tes souhaits se réaliser
puisses-tu toujours œuvrer pour les autres
et laisser les autres agir pour toi
construire une échelle jusqu'aux étoiles
et en monter chacun des barreaux
puisses-tu rester jeune à jamais
Puisses-tu grandir et devenir vertueux
puisses-tu grandir et rester tel que tu es
puisses-tu compter sur des bases solides
quand les vents annonceront les changements
puisse ton cœur rester joyeux
et ta chanson toujours chantée
puisses-tu rester jeune à jamais
éternellement jeune, éternellement jeune."
         Bob Dylan. Forever Young.
 

jeudi, janvier 19, 2017

Nul n'est irremplaçable, mais un peu quand même

« Veillons à être chacun le protecteur de notre frère, de notre sœur, et à traiter les autres comme nous voudrions être traités. Ces valeurs ne servent pas seulement à guider sa famille dans la foi chrétienne, mais également les juifs américains, les Américains musulmans, les non-croyants, et les Américains de tous profils et de toutes origines ».
        Vœux de Noël du couple Obama à quelques jours de quitter la Maison Blanche.
  

mardi, janvier 17, 2017

La multiplication des possibles

"Quand on parcourt un rivage, on demeure les pieds sur terre. Mais la proximité de la mer et du ciel impose à l'esprit des images d'ailleurs. Les perceptions s'élargissent, les possibles se multiplient. C'est comme si le principe de réalité se faisait moins pressant et que, au lieu de toujours se laisser contrôler par le surmoi social, la conscience s'autorisait un peu plus d'audace et de rêverie. Toute transition débute par la conviction que les choses pourraient être différentes. Pour qu'elle ne meure pas dans l'œuf, aucun rappel à l'ordre ne doit intervenir, ni aucune réfutation au nom du réalisme économique. Il faut juste du possible. C'est pourquoi les rivages sont propices, avec leurs mouettes et leurs cailloux. "
        Pascal Chabot

Lu dans:
Pascal Chabot. L'âge des transitions.  PUF. 2015. 191 pages. Extrait p.28

Aliments nomades

"En 2004 le Royaume-Uni a importé 17.2 millions de kilos de gaufres et gaufrettes enrobées de chocolat et en a exporté 17.6 millions de kilos."
         Rob Hopkins

Certes, il y a gaufre et gaufre, ce qui semble justifier qu'un produit alimentaire parcoure en moyenne deux mille kilomètres pour arriver dans notre assiette. SI l'individu moyen mange à peu près dix produits par jour (et la plupart d'entre nous en mangent plus), en l'espace d'une année sa nourriture aura parcouru presque huit millions de kilomètres sur la terre, sur la mer et dans les airs. (*). Bon appétit.
 
Lu dans:
Rob Hopkins. Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale. Ed Ecosociété. 2010. 212 pages
(*) Barbara Kingsolver. Petit miracle et autres essais. Traduit de l'anglais par Valérie Morlot, Rivages poche, août 2010, 352 p., 9.15 euros

dimanche, janvier 15, 2017

Haiku

"Parc du centre ville -
à la radio du SDF
les cours de la bourse."
            Damien Gabriels

Ou comment en quelques mots brefs célébrer l'évanescence des choses. Nos journées sont truffées de ces situations qui s'entrechoquent, drôles ou tragiques selon le regard qu'on leur porte. Le poète en fait son miel. 



samedi, janvier 14, 2017

Infiniment blanc


"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
     Abbas Kiarostami

A nouveau l'émerveillement devant cette page blanche vers l'infini où chacun rêve de s'envoler. La neige est un enchantement.

Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12

vendredi, janvier 13, 2017

Clivages


"Car c'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer."
    Amin Maalouf  

Ce Belge de souche n'aime pas "les singes", qu'il appelle aussi les bronzés ou les basanés. Son voisin préfère le terme "Norvégiens". Ce Français installé à Bruxelles n'apprécie guère les Algériens, mon épicier turc se méfie des Kurdes de Saint Josse, les Flamands se récrient quand on les rapproche des Hollandais émigrés à Anvers. Ce qui les unit est qu'ils redoutent tous de rencontrer un Noir dans l'obscurité. Ils partagent les mêmes misères de corps et d'âme, les mêmes espoirs pour l'avenir de leurs enfants, les mêmes plaies secrètes. Ils possèdent presque tous une carte d'identité belge, bénéficient d'une sécurité sociale et habitent dans un rayon d'un kilomètre autour du cabinet.  Sauf ce couple de Polonais en attente impatiente de naturalisation et qui se lance dans une virulente diatribe "contre ces Albanais à qui tout est accordé ici en Belgique". Ou comment une banale consultation permet de mesurer avec effroi l'émiettement d'une société qui part en capilotade, et qui n'enrobe désormais plus son discours clivant d'aucune précaution oratoire. La peur de l'autre coule à l'air libre.


Lu dans:
Amin Maalouf. Les Identités meurtrières. Grasset. 1998. 216 pages    

jeudi, janvier 12, 2017

Meryl Streep aux Golden Globe Awards

«L’irrespect amène l’irrespect. La violence incite à la violence. Et quand les puissants se servent de leur rang pour brutaliser les autres, nous sommes tous perdants. »
        Meryl Streep, lors de la réception de son Golden Globe le 9 janvier 2017.

L'actrice aux trois Oscars taxait avec ironie de "meilleure performance artistique de l'année" l’imitation moqueuse faite en réunion publique par Donald Trump d’un journaliste du New York Times atteint d’une maladie articulaire limitant les mouvements de ses bras. Il s'est trouvé des esprits critiques pour déplorer que Meryl Streep sorte ainsi de son rôle, assurément un des plus dignes qu'elle ait assumé au cours de sa prestigieuse carrière.   

mardi, janvier 10, 2017

Rêves d'aventure

 "Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir où personne ne part."
         Jacques Brel. La Quête.

On a les rêves qu'on peut. Rêver d'une sieste au soleil, de lâcher prise, d'un bon bouquin. Ou comme dans cette pub déjantée de l'agence de voyage Neckermann, "rêver de mâles aventures, de cavalcades dans les steppes arides, de grands espaces vierges à découvrir, chérie je te laisse, je vais commencer par l'exploration du bar de la piscine."

Du bonheur et des voeux


"Beaucoup d'hommes font la même erreur. Imaginer que bonheur veut dire réalisation de tous les vœux."
            Léon Tolstoï.

Un de mes vieux patients a dû lire Tolstoï. Il boite bas, tousse gras, gravit son seul étage avec grand-peine et se gratte à longueur de nuit. Interrogé hier sur ce que pouvais lui souhaiter pour l'an neuf, "que vous m'ameniez à la fin de l'année dans le même état de santé que maintenant me comblerait au-delà de toute espérance." L'horizon est une construction individuelle.