lundi, septembre 24, 2018

To be different

"Nos différences sont ce qui nous rassemble."

              Sagesse murale



 Lu sur les murs de l'aéroport international de Toronto, Les tout premiers mots d'une rencontre sont souvent ceux qu'on emporte  J'ai l'impression qu'on va s'entendre.

samedi, septembre 22, 2018

Brûler d'une impossible fièvre

"Comment dormir, pourtant,
sans retourner au potager
encore une fois,
reprenant le chemin comme on remonte
le temps, pour s’assurer que tout
a bien été quitté, dans les règles,
et paré, avant l’orage
l’arrière
parfois seule chance
pour demain."
           José-Flore Tappy

Comme on l'imagine, sur le départ pour un mois ou pour un an, le sac devant la porte. Il se lève une dernière fois pour s'assurer que ce qu'il laisse nourrira ceux qu'il laisse, et leur avenir commun. Une fièvre l'habite qui sera son chemin: la nécessité de quitter tout ce qu'il aime. Il est le contraire d'un aventurier.


Lu dans:
José-Flore Tappy. Trás-os-Montes. Ed La Dogana. 2018. Écrivaine, poète et traductrice vaudoise (1954- )

jeudi, septembre 20, 2018

Peur du jour, peur de tout

"Ils ne nous laissent pas chanter nos chansons
ils ont peur
peur du jour qui naît
peur d’aimer
peur de l’eau qui coule
peur de l’espoir. "
            Nâzim Hikmet

"Je suis au bout de ma vie". Je ne connaissais pas l'expression, ni son usage. Elle ferait fureur dans nos athénées et collèges, signe de ralliement le matin dans les cours de récréation entre élèves entamant la journée. Elle désigne à la fois un épuisement, l'absence d'envie, la lassitude des jours sans rien, le dégoût des cours et de leur cadre, une navigation morne sur une eau sans vagues, sans tirant, sans horizon. En ce début d'automne, ce serait comme déjà l'hiver, déroulant son long manteau givré dans une absence de limite entre la neige et le ciel pâle. 
Il y a sans doute un effet de posture dans cette affirmation désabusée, entendue déjà à d'autres époques. Mais tout de même... La France s'ennuie, écrivait Pierre Vianson-Ponté dans Le Monde deux semaines avant le début de Mai 68. Certaines phrases sont prémonitoires, et d'entendre la plus charmante de mes jeunes patientes déclarer "qu'elle est au bout de sa vie" m'inspire autant d'incrédulité que d'espérance. Toute jeune, les fées se sont penchées sur son berceau, et elle le leur a bien rendu. Elle ne croit plus aux fées, mais on ne perd rien pour attendre. Au bout du bout, il devrait y avoir autre chose. 
 

Sagesse de fin d'été


"Le soleil aime la terre
La terre aime le soleil
C’est comme ça.            
Le reste ne nous regarde pas."
                Jacques Prevert. Soyez polis. Histoires. 1963.

Dernier jour d'été météorologique, demain le bel automne nous fait préparer les petites laines, et de belles couleurs.
 

mardi, septembre 18, 2018

Le livre inachevé

"Un (bon) livre n’est jamais vraiment terminé. La dernière phrase lue, il continue à vivre en nous, on le médite, on le rêve, on le prolonge. Ses personnages poursuivent leur destin dans notre esprit : on les imagine, on les réécoute, ils sont devenus des amis. Il est donc malaisé, dès le mot fin d’un bouquin, d’entamer le premier chapitre d’un autre. Comme si l’eau du premier ne nous avait pas encore désaltérés de toutes ses richesses."
                 Jean-Claude Vantroyen
 
Lu dans:
Jean-Claude Vantroyen. De l’art de ne pas terminer un livre. Le Soir Livres.  15.9.18. Extrait p. 46

Aujourd'hui est une fête


"Quel jour on est ? dit Winnie . On est aujourd'hui, dit Porcelet. C'est mon jour préféré, dit Winnie. "
                Sagesse des albums pour enfants.
Aujourd’hui, jour de la braderie annuelle à Anderlecht. Les rues se peuplent de tout un cheptel de bovins, caprins, ovins sortis des fermes du Pajottenland. Jadis vrai jour de fête pour l'écolier que j'étais, se remplissant les poches de marrons et de bonbons acidulés, le marché annuel balisait la rentrée scolaire d'une pause appréciée. On ne se remplit plus les poches de marrons, mais il reste possible de vivre un bel aujourd'hui.


    Fichier
          15-10-17 11 22 13
   

lundi, septembre 17, 2018

Je veux passer une journée tranquille

" Si un signe n'a pas d'usage, il n'a pas de signification "
                Wittgenstein. Tractatus logico-philosophicus. 3.328

Ce que parler veut dire. Une courte pièce de théâtre de Pascal Chabot se déroule dans le sous-sol d'un aéroport. Dans la spirituality room, où les voyageurs de toutes confessions peuvent se recueillir, dialoguent un homme et une femme qui s'aimèrent dix ans plus tôt. Paroles denses, coeur-à-coeur, mots et silences confondus, ne nécessitant ni réponses, ni actions, phonèmes par lesquels la vie passe. Pour désigner cette activité, on utilise encore le vieux verbe " parler ". S'il demeure le même, son registre s'est actuellement élargi au langage de séduction, de menace, aux phrases pour instruire ou distraire, faire obéir ou désobéir. Plus récemment encore, nous "parlons" désormais aussi à nos téléphones, à nos enceintes connectées, nous leur donnons des  ordres de services, demandons des informations, commandons des produits. Nous parlons et le monde nous obéit.  Nous obéit? Illusoire mystification née d'algorithmes qui répondent avec discernement aux formulations émises par chacun. L'innocente phrase " Je veux passer une journée tranquille " débouchera aussitôt sur des propositions commerciales paramétrées sans que nous nous en apercevions à nos habitudes de lectures ou de choix musicaux, programmes télévisés, achats antérieurs, fréquentations de restaurants ou de sites de vacances enchanteurs. Une délicieuse impression de puissance - parler avec effet immédiat - débouche subrepticement sur une prise en charge douce jamais innocente. Parler est la clé dans la serrure de la prise en charge.


Lu dans:
Pascal Chabot. L'homme qui voulait acheter le langage. Presses Universitaires de France. 2018. 106 pages.
Ludwig Wittgenstein. Tractatus logico-philosophicus. Trad. de l'allemand par Gilles-Gaston Granger. Gallimard. NRF. Bibliothèque de philosophie. 1993. 128 pages.
Roger-Pol Droit. Pour parler, abonnez-vous au forfait langage. Le Monde des Livres. 14 septembre 2018

samedi, septembre 15, 2018

Barbara l'automne

“Ce matin j’ai écouté Barbara, c’est fou ce que sa voix s’accorde parfaitement avec l’automne, l’odeur de cette terre mouillée, pas de celle dans laquelle les racines repoussent, mais où elles s’endorment doucement pour mieux renaitre, se préparent à puiser leurs forces dans l’hiver.  L’automne est une berceuse pour la vie à revenir.  Toutes ces feuilles qui changent de couleur, on dirait un défilé de haute couture, comme les notes dans la voix de Barbara.”
                Valérie Perrin

L'automne, saison de diversité, de sérénité et d'abondance. Tout se met progressivement en repos dans une explosion de coloris et de fruits gorgés de saveurs. L'automne est une saison de don par excellence. Heure d'hiver, heure d'été? S'il faut faire un choix unifiant, pourquoi  pas heure d'automne? Merci Georges, qui de ta lointaine Amérique nous fait découvrir ces belles lignes qui repartiront aussitôt vers des amis et enfants tout aussi lointains. Et demeurés proches grâce à ces créneaux de communication si efficaces.


Lu dans:
Valérie Perrin. Changer l’eau des fleurs. Albin Michel. 2018. 560 pages. Extrait p. 421

vendredi, septembre 14, 2018

Le bonheur d'être

"Nous parlerions de la mer
et des étés lointains
Nous parlerions des déserts
de pays incertains
de Surcouf, des marins
des couchers d'équinoxe
qu'ils ont vu sur les îles
loin d'ici, loin de tout
Nous parlerions de la vie
(elle est là même si tu ne le veux pas)
sans doute de Dieu
parce qu'il n'est pas là
Nous lui dirions ensemble
Qu'on t'a fait tristesse
Qu'on me dit solitude
Mais qu'on a le bonheur
D'être là
            Jean-Louis Pestiaux. Apolline.

Belle réflexion sur le bonheur d'être, qui nous fait guetter impatiemment le jour qui se lève, parfois dans un état de souffrance ou de détresse indescriptibles. Comme si à chaque escale répondait un nouvel horizon. A vingt ans on rêve d'Amérique, à quatre-vingt d'arriver chez le fleuriste du bas de la rue. Le désir est pareil.



Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 45

mercredi, septembre 12, 2018

Croiser une gazelle

Te rappelles-tu ?
Nous marchions en silence
Les yeux sur le sable
Rien que nos pas
Sur une vague jaune
A l'ombre du Chiriet
Dans le bleu de l'azur une gazelle
A moins un mirage éblouissant
Nous regardait franche, dressée
Scintillante de grave sérénité
Tu dis, j'en ai souri longtemps
« Que c'est beau!
Pourquoi n'est-ce-pas l'éternité ? »
             Jean-Louis Pestiaux

Et si , comme le suggère Jean-Louis Pestiaux dans son dernier beau recueil "les seuls moments de raison étaient les moments de passion" ? On y cueille la magie des mots simples qui illuminent une journée, surprenants comme le regard croisé d'une gazelle.


Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 42

Mets et merveilles


"La cuisine d'un pays traduit le caractère de ses habitants et transfigure l'imagination. Visiter un supermarché est aussi instructif que parcourir un musée ou une salle d'exposition."
              Maryse CONDE

       
Lu dans :
Maryse Condé. Mets et merveilles. JC Lattès. 2015. 300 pages

mardi, septembre 11, 2018

La fatalité à sa fenêtre


"La fatalité triomphe dès que l'on croit en elle."
     Simone de Beauvoir

"Elle regrette d’être cette jeune femme-là, qui depuis toujours s’accoude aux événements pour les regarder passer, sans oser en changer le cours."  (Giulia, dans La Tresse)


Lu dans:
Simone de Beauvoir. L'Amérique au jour le jour. Gallimard. Collection Blanche NRF. 1954.  380 pages.
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait Kindle p.78 

lundi, septembre 10, 2018

L'odeur de la pomme blette

"Cette ville c’est mon enfance, mon adolescence, mon premier amour. Le coin de rue où ma sœur s’est fait tuer, le vieux libraire à qui je commandais des livres interdits, le café où je venais prendre un thé en sortant du travail, feuilleter les journaux et discuter à bâtons rompus avec deux ou trois amis, l’odeur de pomme blette du magasin de primeurs de mon père, les grands yeux noirs au regard profond de l’enfant blessé que je transportais dans mes bras ».
                    Oda Baydar

Une ville, une vie, alternance d'autant de moments éblouissants de bonheur que de drames. En 2016, et durant deux ans, Diyarbakır (ville du sud-est de la Turquie, considérée par les Kurdes comme la capitale du Kurdistan turc) a été partiellement détruite par l’armée du président Erdoğan, en particulier le quartier central et populaire de Sur. Progressivement, les réfugiés reviennent. Comment reconstruire au départ d'images heureuses un futur imprégné par tant de malheurs?

Lu dans:
Oda Baydarraduit. Dialogues sous les remparts. Trad. Valérie Gay-Aksoy. Phébus. 2018. 160 pages

samedi, septembre 08, 2018

Si la vie avance


 "Il disait qu'à son âge
c'est l'heure d'aller aux nuages
le sourire jusqu'au bout
La vie c'est pas grand chose, des rêves et de la prose
Mais fais-en ce que tu veux
Si la vie avance, si la vie avance
Elle se termine un jour
Et moi quand j'y pense, et moi quand j'y pense
Je suis rempli d'amour. "
            Boulevard des airs (groupe musical français).   Si la vie avance (2018)

Pour sûr, voila un paragraphe pétri de bienveillance qu'on retrouvera à l'avenir sur quelques avis de nécrologie pour saluer le départ de belles personnes. Quelques lignes comme antidote au cynisme, y a pas de mal.

vendredi, septembre 07, 2018

Nuages, merveilleux nuages

"Nuage un instant apprivoisé
Tu nous délivres de notre exil."
        François Cheng

Rue Haute, 14 août 2018. Maison de repos des Petites Soeurs des Pauvres. Il a placé sa chaise roulante dans l'axe précis de la fenêtre d'où il aperçoit les nuages. En aéronautique on évoquerait une fenêtre de tir, j'y vois davantage le cerf-volant dont, jeune encore, il maîtrisait le vol sur la plage d'Erquy. De la gravité à la légèreté, le corps devient esprit par la magie du rêve. Il n'est d'âge pour accompagner les arabesques d'un nuage dans le ciel.


Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard. Collection Blanche. 2018. 160 pages. Version Kindle Extrait p. 523.

mercredi, septembre 05, 2018

Fin de course pour le vieil éléphant


"Les faibles qu’elle devrait protéger, accompagner, elle leur tourne le dos, comme ces vieux éléphants que le troupeau laisse derrière lui, les condamnant à une mort solitaire. Dans un livre pour enfants sur les animaux, elle a lu un jour cette phrase : « Les carnivores sont utiles à la nature, car ils dévorent les faibles et les malades. » Sa fille s’est mise à pleurer. Sarah l’a consolée, en lui disant que les humains n’obéissaient pas à cette loi. Elle se croyait du bon côté de la barrière, dans un monde civilisé. Elle se trompait."
            Laetitia Colombani

Est-on jamais assuré de se trouver du bon côté de la barrière? En classe préparatoire d’un grand lycée parisien, l’écrivaine noire américaine Zora Neale Hurston écoute l’un de ses brillants professeurs assurer que « les classes sociales les plus défavorisées sont généralement les femmes, les jeunes et les Noirs »… Appartenant aux trois groupes, elle mesure soudain que sous la bannière Liberté, égalité, fraternité la frontière ténue de l'exclusion la frôle et qu'il importe de ne pas saigner quand on nage avec les requins. Un parcours d'athlète. Comment oublier que dès notre naissance, nous sommes le fruit de la course victorieuse d'un spermatozoïde plus résistant, plus agile, plus malin que les millions d'autres du même éjaculat? Que le vieil Akéla qui rate sa proie est condamné à quitter définitivement la protection de la meute pour une existence solitaire. Que nous nous amusions comme des fous à jouer chaise musicale excluant celui qui ne trouvait pas de siège? Notre enfance et ses récits, ses jeux, ses héros, ses squaws, ses scalps, ses sprints effrénés nous prépare-t-elle à construire une société solidaire ou une conquête de l'Ouest carnivore? Il est raconté qu'en transhumance, les troupeaux où on conserve les vieilles vaches à l'arrière gardent une cohésion et un rythme qui les fait avancer plus rapidement que ceux où elles sont éliminées. Ce qui est bon pour les (b)ovidés et les caprins ne serait-il pas d'application pour l'homme? 


Lu dans:
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait  p.188 (Kindle)
Valérie Cadignan. Fin de règne. Anne-Solitude de France. Présence africaine. 2017. 110 pages.

mardi, septembre 04, 2018

Amis lointains

"Cela te concerne, si la maison de ton voisin brûle."
            Horace, Épîtres, Livre I, v. 80

L'avenir se prépare de loin. Imaginer Horace rédigeant cette phrase au début de notre ère, et le temps mis pour qu'elle nous parvienne en toute pertinence, laisse rêveur. J'ai reçu en dépôt il y a une trentaine d'années la collection Budé d'un de mes titulaires de latin-grec, afin qu'ils inspirent ma pratique médicale. Ce furent de bons maîtres, et les éclairages de l'actualité qu'ils me procurent sont d'une grande sagesse, amis lointains avec qui j'aurais aimé dialoguer paisiblement le soir venu, avec qui je dialogue d'ailleurs en ouvrant au hasard leurs ouvrages. « On peut supprimer les classes de latin et de grec », déclarait l’académicien Jean d’Ormesson, « mais pas les siècles durant lesquels Socrate et Virgile ont irrigué nos intelligences. »


Lu dans:
Horace, Épîtres, Livre I, v. 80. Cité par Pascale Seys. Et vous qu'en pensez-vous? Ed. Racine. 2018. 224 pages. Exergue.

lundi, septembre 03, 2018

Les papillons inédits de la rentrée


"Smita s'éveille avec un sentiment étrange, une urgence douce, un papillon inédit dans le ventre.
Aujourd'hui est une journée dont elle se souviendra toute sa vie.
Aujourd'hui, sa fille va entrer à l'école."
        Laetitia Colombani

Premier matin de classe, la petite école communale bruisse de partout, repeuplée soudain de ses élèves multicolores. Je relis mentalement la superbe description du roman La Tresse où Smita l'Intouchable fuit, la petite main de sa fille Lalita dans la sienne, à travers la campagne endormie. Elle n’a pas le temps de parler, d’expliquer à sa fille que ce moment, "elle s’en souviendra toute sa vie comme de celui où elle a choisi, infléchi la ligne de leurs destins. Elles courent sans bruit, pour ne pas être vues ni entendues. Lorsque ils se réveilleront, elles seront loin déjà." Donner une école à son enfant pour lui éviter de nettoyer des chiottes toute sa vie. Des Smita, j'en ai reconnues quelques-unes ce matin, soucieuses de léguer au moins deux choses à leurs gosses: la santé et un diplôme. Échapper à la fatalité des "ménages" égrenés tout au long de la semaine, avoir la maîtrise de deux ou trois langues, conduire un jour sa propre voiture, s'acheter un appartement. J'éprouve une tendresse particulière pour ces mamans modestes qui ce matin "ont un papillon inédit dans le ventre" au moment de lâcher la main de leur petit(e) pour un avenir meilleur que le leur. Étudier est un privilège.


Lu dans:
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait  p. 135 (Kindle)

Buvard neuf

" Sous la main, un nouveau buvard."
        Pensée pour un premier septembre

J'ai remplacé le buvard de mon sous-main ce dimanche soir. Réminiscence des  cahiers neufs, des pages blanches incitant à l'écriture et à l'apprentissage, on n'oublie jamais entièrement ces émotions-là. Il s'étale au centre de mon bureau, vaste flaque d'un rouge carmin immaculé, l'année scolaire peut commencer. Il y a longtemps que je n'ai plus entendu sonner la cloche rassemblant les rangs, mais demeure tapie en moi cette envie de commencer quelque chose, d'imaginer une aventure, d'écrire un nouveau récit. Le buvard est une page blanche améliorée, heureux d'absorber la copie en négatif des lignes écrites à la main, d'absorber les chiures de bic à l'encre grasse, les ratures de mots diversement orthographiés, d'araignées au bout d'un fil ou de petits bonshommes pendus croqués durant les interminables attentes téléphoniques. Fleurs, flèches, quadrillés, spirales, signes de ponctuation rageurs, smileys, taches de formes et de couleurs diverses, tous les symboles d'une journée imparfaite s'y côtoient dans une apparence de désordre. Le buvard est notre cahier d'esquisses des temps morts et des mots biffés de notre existence. Contempler ce vaste espace immaculé à l'orée de l'année, tolérant de manière anticipée nos dérapages, nos impatiences, nos essais ratés me fait envie. Mon sous-main neuf est un véritable programme de vie.

Je vous souhaite une belle année scolaire, on a tous quelque chose à apprendre.
CV

samedi, juillet 14, 2018

La touche Pause/Break

"Certaines périodes du calendrier sont plus que d’autres propices aux bilans et aux résolutions. Parmi les moments-clés qui marquent un temps de rupture, il faut compter les dates d’anniversaire, les grandes vacances, les fêtes d’hiver et de printemps, les déménagements, les crises de santé, les temps de rémission, les premiers jours de l’année civile, les changements de saison ou les premiers jours de la rentrée des classes. Une routine se brise, un rythme ralentit et nous invite à élaborer de nouveaux projets : faire du sport, manger sainement, lire des livres difficiles, voyager, cesser de boire et de fumer, se coucher tôt, et changer au moins quelque chose dans sa vie. Changer, ne serait-ce que la couleur des rideaux du salon ou la place d’un canapé. Cela exige de l’audace, sans doute, tant nous sommes arrimés à nos habitudes. Mais ce que nous ne mesurons jamais avec suffisamment d’acuité, c’est que cette résolution en direction du changement est un acte fondamental de liberté."
                                Pascale Seys

C'est la touche oubliée de nos claviers, en haut à droite entre la PrintScreen et la ScrollLock, la touche Pause/Break qui met le CaféJournal en repos jusque septembre. Le temps d'une respiration, ou d'une re-création, d'un espace vide entre les bûches pour que l'air circule et ranime le feu. Un moment pour lire des livres difficiles et imaginer la couleur des rideaux à la rentrée.

Je vous souhaite un bel été.
CV

Lu dans:
Pascale Seys. Et vous, qu'en pensez-vous ? Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde. Racine Lannoo. 2018. 200 pages. Extrait p.20

vendredi, juillet 13, 2018

Utopie

"On fait bien des grands feux     en frottant des cailloux
et les plus beaux poèmes     avec des mots usés     
écrits à la craie             légers comme du vent
Un autre monde existe
peut-être avec le temps         à force d'y croire
on pourrait juste essayer pour voir."
        librement adapté de Jean-Jacques Goldman (Je te promets)

jeudi, juillet 12, 2018

Converser n'est pas débattre

"J’aimerais, j’avoue, que nous arrivions à avoir des assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de dire. Converser, cela voulait dire : vivre ensemble. Dans les débats, c’est le contraire : les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne l’étaient au début. On a perdu l’art de se parler."
            Ariane Mnouchkine



Lu dans:
Ariane Mnouchkine : « La censure se glisse partout, dans la trouille surtout ». Le Soir 21 février 2018

mercredi, juillet 11, 2018

Vive la France

"Non Jef t´es pas tout seul
Mais arrête de sangloter
Arrête de te répandre
Arrête de répéter
Qu’t’es bon à t’ foutre à l’eau
Qu’t´es bon à te pendre."
            Jacques Brel. Jef

1-0 pour la France, les choses rentrent dans l'ordre, ce n'était que le vent, qui gonfle un peu le sable. On rentre les drapeaux, demain reprennent les querelles. C'était beau quand même.

lundi, juillet 09, 2018

S'émerveiller

"Léonard de Vinci imaginait la montagne en regardant un caillou.
Dans la plus aride des steppes, trouver à s'émerveiller."
                            Sylvain Tesson


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs. Pocket. 2005. 168 p.

dimanche, juillet 08, 2018

C'est quoi la vie ?

 "C'est quoi la musique?
C'est du son qui se parfume
C'est quoi l'émotion?
C'est l'âme qui s'allume
C'est quoi un compliment?
Un baiser invisible
Et la nostalgie? Du passé comestible
C'est quoi l'insouciance?
C'est du temps que l'on sème

C'est quoi l'enthousiasme?
C'est des rêves qui militent
Et la bienveillance?
Les anges qui s'invitent
Et c'est quoi l'espoir?
Du bonheur qui attend
Et un arc-en-ciel?
Un monument vivant

C'est quoi un sourire?
C'est du vent dans les voiles
Et la poésie?
Une épuisette à étoiles
C'est quoi l'indifférence?
C'est la vie sans les couleurs."
               Aldebert . La vie c'est quoi.


 On dit qu'Aldebert écrit pour les enfants. Décidément les enfants sont gâtés.



 

samedi, juillet 07, 2018

Diable !


"Le bonheur         ce fleuve ensoleillé rompant ses digues."
                        Nâzim Hikmet

Quelle affaire! Cet incroyable sentiment d’euphorie qui en quelques minutes jette dans les rues des véhicules crissants et bruyants, voit se congratuler des voisins qui se connaissaient à peine, participant à une joie collective que le quotidien n'apporte plus, nous surprend à la vitesse d'une rivière quittant son lit. Un couple de patients âgés s'est réservé en cas de victoire une terrasse du centre ville où ils savoureront la gueuze en contemplant la course échevelée des voitures voilées de noir-jaune-rouge. Une jeune maman d'origine albanaise quitte la consultation à 19h en souhaitant bonne chance aux Belges. Une autre, d'origine guinéenne, écoute le match à sa manière: réseau coupé pour impécuniosité, elle ouvre les fenêtres à 20 heures et suit le match en écoutant les voisins. Je n'ai jamais eu le bonheur bruyant ni la joie explosive, véritable handicap en ces temps d'euphorie nationale, mais m'amuse de l'observer. Et de voir dans cette célébration des nationalités qu'est la Coupe du monde notre équipe si bariolée l'emporter en oubliant ses différences me rassure. 


jeudi, juillet 05, 2018

Shoah


"Ils ont essayé de nous enterrer
ils ne savaient pas que nous étions des graines."
                        Proverbe mexicain

Le cinéaste et journaliste Claude Lanzmann est mort à Paris ce jeudi 5 juillet, à l’âge de 92 ans. Il nous laisse le documentaire Shoah, d'une durée de neuf heures et demie, réalisé à partir de trois cent cinquante heures de prises de vues entre 1974 et 1981. Fruit de douze années de travail autour de la parole des protagonistes des camps de concentration et d’extermination et de quatre années de montage, il sort en 1985. Shoah est considéré comme un monument du cinéma : sans image d’archives, il parvient à dire l’indicible sur le génocide.

"C'était à la fin novembre 1942.
soudain l'un de nous se leva...
nous savions
qu'il était chanteur d'opéra à Varsovie.
Il s'appelait Salve
et devant ce rideau de flammes, il a commencé
à psalmodier
un chant qui m'était inconnu :
Mon Dieu, mon Dieu
pourquoi nous as-Tu abandonnés?

Il a chanté en yiddish,
tandis que derrière lui flambaient
les bûchers
sur lesquels on a commencé, alors, en novembre 1942,
à Treblinka, à brûler les corps.
C'était la première fois que cela arrivait :
nous sûmes cette nuit-là
que désormais les morts ne seraient plus enterrés,
ils seraient brûlés. 
                    Claude Lanzmann. Shoah.



Et après ?

"Souvent la vie invente."
            L. Salamé

"Dans l'exposition Melancholia à la Villa Empain, j'ai photographié cette phrase d'August Strindberg: "Arrivé à moitié chemin de ma vie, je m'assis pour me reposer et réfléchir. Tout ce que j'avais audacieusement désiré et rêvé, je l'avais eu. Abreuvé de honte et d'honneur, de jouissance et de souffrance, je me demandais et après ? Tout se répétait avec une monotonie désespérante, tout se ressemblait, tout revenait." Moi, cette année-là, j'ai eu tout ce dont je rêvais. J'ai dit merci la vie. Mais la question c'est: "Et après? ". C'est extrêmement déstabilisant. Un ami m'a dit un jour: « Souvent la vie invente. » Elle l'a beaucoup fait pour moi. Et cela a toujours été surprenant. "  

Qui de nous, même gavé de réussite professionnelle et familiale, n'a ressenti parfois ce désarroi devant l'inconnu. Ce court texte, enroulé soigneusement comme un talisman pour jours difficiles, est à garder à portée de main.


Lu dans:
Leila Salamé, interrogée par Béatrice Delvaux. Ma rage? Elle vient de mes liens au Liban, pays en guerre. Le Soir. Racines élémentaires. 30.6.2018.

mardi, juillet 03, 2018

La vie comme un roman

"Nous sommes une histoire de plus
quelqu'un la raconte
les autres l'oublient."
        Bernard Noël

Les patients sont mes romans. Le gamin qui à distance suit le sauvetage de 13 gosses thaïs, et le partage comme si c'était sa propre vie. Cette vieille amie patiente, en chaise roulante, qui a suivi seule dans sa chambre le match Belgique Japon et a crié de joie à la dernière  seconde. Sa voisine, patriote, qui ne suit les matches de la Belgique que pour le bonheur d'entendre la Brabançonne et se lève à son écoute. Ce patient coiffeur retraité à La Panne qui rejoint Anderlecht ce jour pour coiffer un ami client immobilisé par la maladie.  Ce couple séparé depuis trente ans qui se reconstitue estimant qu'il ne faut pas poursuivre indéfiniment une erreur de jeunesse, "car au fond on s'entend tellement bien". Cette maman octogénaire qui va passer une semaine au littoral avec ses deux filles, on ne sait laquelle des trois est la plus folle. Tout ça en une seule journée, comment ne pas le partager?

Lu dans:
Bernard Noël. La chute des temps, suivi de L'Été langue morte, La Moitié du geste, La Rumeur de l'air et de Sur un pli du temps. Collection Poésie/Gallimard (n° 274) 1993. 228 pages. Nouvelle édition augmentée d'une postface de Stefano Agosti en 2000.

Construire autrement

"La mairie
pour l'octroi des permis de construire
à défaut de plans
acceptait aussi des poèmes."
                Abbas Kiarostami

dimanche, juillet 01, 2018

Rire en cascade


"Un sot rit trois fois avec une blague
la première fois, lorsqu’on la lui raconte
la seconde fois, lorsqu’on la lui explique
et la troisième fois, lorsqu’il la comprend"
            Sagesse populaire

J'aimerais avoir pareil sot à ma table. La première fois on est deux à rire, lui et moi; la deuxième l'amusement gagne la moité des proches. Et à la fin tout le monde rit, que veut-on de plus?

Lu dans:
Mikhaël et Jean-Pierre Vandeuren. Théorie générale sur le rire et l'humour. CreateSpace Independent Publishing Platform. 2016. 168 pages.

samedi, juin 30, 2018

Sagesse du compagnon bâtisseur


"J’ai dit         Je suis prêt à toutes les questions
on m’a demandé l’heure."
          Abbas Kiarostami, cinéaste et peintre iranien

On sourit devant pareille autodérision. La modestie sied aux hommes comme l'anonymat va bien aux cathédrales. Aucune signature de personnage célèbre n'est associée à leur édification. Il n'y a que les pierres qui ont été déposées, pas les noms. Seuls, dissimulés dans les murs, les voûtes et les colonnes, quelques symboles sobres marquent une pierre d'angle, l'orientation à donner à la pierre pour éviter son effritement précoce, une technique innovante utilisée. Clin d'oeil du compagnon à celui qui poursuivra son oeuvre, en l'améliorant.

jeudi, juin 28, 2018

Flux migratoires


"Si l’on exclut la traite des esclaves à son point culminant, ce mouvement de masse de peuples et de personnes est maintenant plus important qu’il ne l’a jamais été. Il implique la distribution d’ouvriers, d’intellectuels, de réfugiés, de commerçants et d’armées, traversant tous océans et continents, que ce soit en passant devant les douanes ou par des voies clandestines, accompagnés de récits multiples racontés dans les langages multiples du commerce, de l’intervention militaire, de la persécution politique, de l’exil, de la violence, de la pauvreté, de la mort et de la honte. Il fait peu de doute que le déplacement volontaire ou involontaire de personnes dans le monde entier règne à l'avenir sur les ordres du jour des États, des conseils d’administration, des quartiers et des rues.
            Toni Morrison,  au Louvre en 2006."

Un jour les nomades devinrent bergers, la culture remplaça la cueillette des fruits sauvages, l'élevage la chasse, et on traça des frontières pour vivre en paix. En reviendrait-on insensiblement à une époque de nomadisme, bien décrit par Morrison dans un texte prémonitoire, volontaire ou involontaire, de survie ou de croissance, pacifique on guerrier, avec possibilité de retour ou exil définitif? Élargir le débat des flux migratoires en considérant toutes ses composantes transforme un problème de plomberie en un débat de société quasi philosophique qu'on ne saura longtemps esquiver. Le bonheur humain repose-t-il dans la stabilité, le droit du sol, la tranquillité ou dans le mouvement, l'inconnu et le risque du partage? 

Lu dans:
Toni Morrison. Prix Nobel de littérature 1993. Conférence au Louvre le 6 novembre 2006.
cité par Christiane Taubira. Baroque sarabande. Ed Philippe Rey. 2018. 173 pages.

La vie et ses veines


"La vie avec ses veines, ses artères, ses os qui craquent, sa chair, ses crises de nerfs, ses injustices et ses merveilles."
                    Christiane Taubira

Vies multiples dans une vie, vies multiples dans une rue, la vie telle qu'elle se raconte jour après jour. La vie comme une page blanche à chaque lever du jour qui nous est donné, faisant table rase d'hier et de l'an passé.

Je vous souhaite une belle journée. Qui sait?
CV

Lu dans :
Christiane Taubira. Baroque sarabande. Ed Philippe Rey. 2018. 173 pages.

mercredi, juin 27, 2018

Les mots semences


"Parfois je crois surprendre un écho dans l’oreille
de ces mots murmurés        que des voix de jadis
depuis longtemps perdues
disaient presque en silence.
Ainsi suinte la pluie de campagne en automne
à travers les feuilles mortes     avec tant de patience
puis s’enfuit goutte à goutte dans la terre
comme fait la semence."
        Claude Vigée

Hasard des lectures, je découvre dans la foulée de Claude Vigée et de Pascale Seys ces deux courtes réflexions sur les mots qu'on écrit le soir à ceux qu'on aime, porteurs du bien qu'on leur souhaite. "La qualité, la précision et la justesse des mots que l’on s’échange entre humains sont déterminantes. Même si certains se paient de mots et de grandes phrases, les mots – surtout les mots très simples – nous permettent de mieux vivre. C’est vrai du mot gentil, c’est vrai du «bonjour» du matin, du «merci» ou du «pardon», c’est vrai à plus forte raison du mot doux ou du mot d’amour, surtout du mot écrit à la main et laissé sur un coin de table ou caché dans un coin insolite de la maison. Parce que les mots, à la différence du rien et parfois du silence, font chanter le réel." (Pascale Seys)

Lu dans:
Claude Vigée. L'homme naît grâce au cri : Poèmes choisis. 1950-2012. Points Poésie. 2013. 336 pages.
Pascale Seys. Et vous, qu'en pensez-vous ? Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde. Racine Lannoo. 2018. 200 pages 

lundi, juin 25, 2018

L'intranquillité


«Le penchant naturel vers la sécurité, la perfection et la certitude est biologiquement nécessaire, mais il devient un facteur de destruction s'il nous fait éviter tout risque d'insécurité, d'imperfection et d'incertitude. Les dangers qui accompagnent le changement, le caractère inconnu des choses qui arrivent, l'obscurité de l'avenir, tout cela contribue à faire de l'homme un défenseur fanatique de l'ordre établi. »
                        Paul Tillich



Lu dans:
Paul TILLICH. Le Courage d'être. Genève, Labor et Fides. 2014. 220 pages. Extraits p. 105, 107

La pierre philosophale

"Je ne connais personne qui demanderait conseil à Hamlet."
            Jennifer Grotz. The Nunnery

On connaît le célèbre final de la pièce de Shakespeare, Hamlet s'interrogeant seul en scène "Etre ou non? Comment être, voila la question. (./.) Mourir, dormir / Dormir / rêver peut-être / se fondre dans le néant / de ce sommeil qui nous tient en suspens."
Bigre. Aux trois grandes interrogations philosophiques "qui suis-je, d'où viens-je, où vais-je?" le simple répond laconiquement "je suis Jean Dupont, je viens du travail et je rentre chez moi." Guère moins sage que la moyenne de ses contemporains, il vit ce mois au rythme de la Coupe du monde et de son équipe diabolique dans un petit pub de la place communale. Parfois je les envie.


Lu dans:
Adam Phillips. La meilleure des vies. Éloge de la vie non vécue. Éd. de l’Olivier. 2013. 224 pages. Extrait p.11 (Exergue)

samedi, juin 23, 2018

Sagesse d'Aimé Césaire


"Tous les hommes ont mêmes droits. Mais du commun lot il en est qui ont plus de devoirs que d’autres".
                        Aimé Césaire

Qu'en peu de mots, la réalité du monde peut se décrire.


Lu dans:
Christiane Taubira. Baroque sarabande. Ed Philippe Rey. 2018. 173 pages.
Aimé Césaire. La Tragédie du roi Christophe. Théâtre. 1963.

vendredi, juin 22, 2018

Sagesse de François Cheng

"Que par le long fleuve on aille à la mer
que par le nuage-pluie on retourne à la source
Toute vague cède à l’appel de l’estuaire
et tout saumon à l’attrait du retour."
                    François Cheng


Lu dans:  
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Collection Blanche. 160 pages.

mercredi, juin 20, 2018

Relisant Virgile


« Quel grief aura amené un homme d’une telle piété insigne à parcourir un pareil cycle de malheurs, à affronter autant d’épreuves ? »
                    Virgile. L'Enéide

20 juin, Journée mondiale des réfugiés. Vingt siècles plus tard, comme écrit à la première ligne de l'Enéide, l'exilé reste une réalité. Ils sont 68,5 million en 2017, l'équivalent de la France, de l'Italie ou du Royaume Uni. Imaginer la France vide, sa population répartie sur les routes, la mer et les ports. 


Lu dans :
Yann Moix, Dehors. Grasset. 2018. 368 pages. Extrait p.15

La belle étoile


Moment magique où la nature vous veut du bien, invitant à passer une nuit à la belle étoile enroulé dans le manteau d'un soir de printemps. Loin du monde et proche en pensée de ceux qu'on aime. Réveillé tôt, je guettais le chant du premier merle. Ce fut celui d'un avion migrateur rejoignant le Sud. Elancé, étoile lumineuse traçant sa route, il ne déparait en rien la voûte céleste. J'étais heureux.

lundi, juin 18, 2018

L'arbre abeille


"Les tilleuls, ces arbres savoureux, sont aimés des abeilles; et leur puissant murmure qui s’amplifiait dans le soir semblait la voix même de l’arbre."
             Pierre Michon

Mystérieuse alchimie qui unit le sort d'un arbre et les abeilles butineuses qui en vivent, et le font chanter. En s'en nourrissant elles le fécondent, à notre image sur notre planète mère. 


Lu dans:
Pierre Michon. Vies minuscules. Gallimard. Folio. 1996. 246 pages

dimanche, juin 17, 2018

Escales


"Tu te promènes seul le long des quais
et tu médites sur les fondements de la République
au loin deux voiliers prennent le vent du large
Aux cris des mouettes
les journaux annoncent
les dernières mesures gouvernementales
    en matière de sécurité publique
Les valeurs boursières sont en baisse
La poudre aux yeux
moi j’écoute Berlioz en regardant la mer."
            Paul Tojean

C'était une crique minuscule dans une île grecque. Le voilier a jeté l'ancre, juste avant la nuit. Soudain du rivage s'élèvent les premières notes de la Symphonie du Nouveau Monde. Clapotis des vagues, douceur de l'air, étrangeté du lieu, une impression d'éternité et de plénitude.  Tout part de l'étonnement, de l'émerveillement, une des formes de joie les plus pures qu'on puisse connaître. Les amis chers qui nous ont partagé ce moment unique ont abandonné la voile, mais le souvenir est vivace.  Les bateaux ça sert  à voyager, mais pas qu'en mer: les images laissées sont des escales sur lesquelles le temps n'a pas prise. 


vendredi, juin 15, 2018

Ce qu'est la vie des hommes

"Si vous voulez savoir
ce qu’est la vie des hommes
cherchez à retrouver
quand la mer se retire
les traces des passants
sur le sable mouillé."
            Lou Yeou, 1125-1210, surnommé Fangweng, « le vieillard sans entraves ». trad. Claude Roy

Les mots écrits, ces pensées éternelles qui ont traversé les temps jusqu'à nous, me fascinent. Le hasard des visites me mène ce matin dans un quartier d'Anderlecht où je n'étais plus allé depuis une dizaine d'années. Tout y est resté intact, la placette et ses arbres, la fontaine, l'empreinte laissée par l'incendie d'une vieille fabrique de bougies. J'y soignais une vingtaine de patients, tous morts ou disparus, remplacés par de nouveaux arrivants émigrés. J'en connais toutes les rues, me souviens de chaque maison, des noms, des récits familiaux, du chien, du canari, et même de l'arôme du café servi à la fin de la visite. Les habitants actuels, pas plus qu'ils ne me connaissant, n'ont la moindre idée de ces hommes et de ces femmes qui comme eux ont empli ces demeures de leurs espoirs, de leur labeur, de fleurs arrosées et de linge bien repassé. Comme le vieux poète chinois je tente vainement de retrouver leur trace sur le sable quand la mer se retire. N'en reste que mon souvenir qui leur sert - un court moment encore - d'immortalité.


Lu dans:
Claude Roy. Le voleur de poèmes. Mercure de France. 1991. 435 pages. p.331

Le mot joie


"Dans le jour encore gris
courent ici et là comme la crête d'un feu pâle
les branchages neufs des tilleuls."
        Philippe Jaccottet . Le mot joie

Quand le bonheur se respire : l'odeur entêtante du tilleul au mois de juin, véritable remue-mémoire autant qu'invitation à accueillir l'été comme il le mérite.

jeudi, juin 14, 2018

"Y a quelqu'un? "

"Je cherche un homme".
        Diogène de Sinope, 412-323 av. JC

Allô la non-tour, ici le non-pilote. Que verra-t-on en premier: une tour de contrôle entièrement automatique ou un avion sans commandant de bord ? Les avis sont partagés. Mais il est clair que dans l'air comme ailleurs, les systèmes entièrement automatiques sans intervention humaine, dématérialisés, ne sont plus une rêverie technologique. Caisses sans caissières, pompes sans pompistes, accueils sans accueillants, taxis sans taximen, banques sans banquiers, ne restera-t-il bientôt sur terre que des passagers, des clients, des convives, tous usagers de services sans prestataires, passant leur vie dans une sorte d'immense surface commerciale aux dimensions de la planète le smartphone à la main pour bénéficier des promotions, se découvrir des besoins, se faire débiter sans s'en apercevoir, oubliant jusqu'à la notion du désir. Une existence saturée, ne connaissant ni l'attente ni le vide, ni le temps qui sépare la faim de la satiété. 




mardi, juin 12, 2018

Une prière incarnée


"Prière des gens qui vivent au monastère, et prière de la vie des gens qui l'entourent, prière qui ressent par la porte ouverte les coups de vent et la brise. Prier, à Tibhirine comme ailleurs, n'est pas réciter mais bien ressentir et épouser les aspirations des êtres, et les présenter à Dieu."
                            Jean-Marie Lassausse.

Dans une autre vie je partageai le quotidien de Khaligat, premier centre d'accueil ouvert par les sœurs missionnaires de la Charité à Calcutta. Il est des moments où le besoin de revenir aux sources du métier se fait pressant, parenthèse nécessaire pour reprendre un sillon professionnel menacé d’essoufflement. La journée de travail débutait immanquablement par la prière des matines au 54 A Lower Circular Road, longue chapelle envahie dès potron-minet par une chaleur étouffante et par le vacarme assourdissant du ring de Calcutta où le trafic ne cesse jamais. Instants précieux gravés dans ma mémoire où se mêlaient le chant des religieuses, l'expression d'une spiritualité incarnée dans la réalité, les attentes des malades au mouroir et celles de mes patients d'Anderlecht que je retrouverais quelques jours plus tard. Si prier peut garder un sens dans nos existences traversées par les doutes, c'est incontestablement à de pareilles expériences qu'on le doit. J'ai oublié les paroles des psaumes, mais pas le bruit des camions, ni les râles des mourants de Khaligat. Étrange et précieuse prière qui m'habite encore.

Lu dans:
Jean-Marie Lassausse, Christophe Henning. Le Jardinier de Tibhirine. Bayard 2010. 158 pages. Points Vivre P3380. Extrait p.67

Du soleil à la lumière


"La lumière n'est belle qu'incarnée
à-travers un vitrail
ou le verre d'une bouteille de vin
Consentons donc au sort d'être qu'un œil fini
Qui se fait reflet de l’éclat infini."
            François Cheng
   
Humbles églises romanes, écrasées de soleil, dont les vitraux diffractent les teintes chaudes sur les dalles obscures. Ou comment humaniser la lumière. On rêve d'être ce vitrail. 
     


Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. NRF Gallimard. Coll Blanche. 2018. 160 pages. 

lundi, juin 11, 2018

Vie réelle, vies rêvées


"L’Histoire n’est pas simplement ce qui s’est produit.
C’est ce qui s’est produit dans le contexte de ce qui aurait pu se produire."
             Hugh Trevor-Roper, History and Imagination

Un jour, partant rejoindre mon épouse à Mozet (Namur), je me suis retrouvé devant l'impressionnant signal de Moeschal, immenses pylônes coiffés d'une main stylisée, le long de l'autoroute Bruxelles-Paris à hauteur de l'ancien poste frontière d'Hensies. Trente ans plus tard, la question posée par cet amusant épisode demeure intacte. "Comment suis-je arrivé ici?" Ayant placé mon véhicule sur des rails connus, j'avais franchi sans me poser trop de questions les divers embranchements autoroutiers dans un état de semi-rêverie favorisé par la solitude, le concerto pour violon de Brahms et les pensées virevoltant dans ma tête. On peut ainsi se retrouver dans un endroit non-choisi, au terme d'infinies possibilités sélectionnées librement et sans aucune contrainte. La leçon mérite qu'on s'y attarde. 

Trois amis chers m'ont confié ces deux dernières semaines, sans s'être concertés ni même rencontrés, leurs regrets des vies parallèles qu'ils auraient pu et souhaité vivre. Il y a la vie qu'on a menée, - paradoxalement dans les trois cas elle était superbement réussie aux yeux du monde-, et les vies imaginées, souhaitées, dont on n'arrête de redessiner les contours possibles. Les risques qu'on n'a pas pris, les occasions évitées ou qui ne nous ont pas été fournies. Sans négliger la part d'inconscient, de conduite automatique, d'actes manqués qui nous ont conduits là où on est: on aurait dû se retrouver à Mozet, et on est à Hensies. C'est Napoléon exilé à Sainte Hélène interrogeant pour la centième fois la carte de Waterloo: que se serait-il passé si, et si..  L'empereur déchu partageait ses journées avec celui qu'il avait échoué à être. La tentation existe de transformer ces vies imaginées en l'histoire de notre vie vécue, portant le deuil étiré de ce que nous avons été incapables de vivre. C'est un choix, il en existe d'autres, privilégiant le deuil court et la réalité vécue, comme le suggère Randall Jarrell pour qui «les manières de manquer nos vies sont la vie». On rejoint Zorba, son rire sur la plage de son projet dévasté, "patron, quelle superbe catastrophe! allez danse patron." Sirtaki endiablé, scène finale du film.  

Lu dans:
Hugh Trevor-Roper. History and Imagination. Holmes & Meier. 1982. 386 pages
cité en exergue par Adam Phillips. La meilleure des vies. Éloge de la vie non vécue. Éd. de l’Olivier. 2013. 224 pages. Extrait p.11

mardi, juin 05, 2018

Temps court, temps lent


"Une des maisons porte l'inscription: Maison bâtie en 948, rebâtie et 1787. Encore un de ces endroits où on serait resté bien volontiers assis à admirer. (..) Faut-il vraiment partir demain?"
                        Suzanne et André Linard-Dubois

Allez, un dernier billet pour la route. Celui ou celle qui parcourt le chemin de Compostelle note souvent que si sa marche modifie sa relation à l'espace, elle transforme bien plus fondamentalement son rapport au temps. Temps personnel qui se dilate alors que se concentre sa perception d'être au monde, mais aussi mise en perspective de sa propre étincelle de vie dans l'existence lente de la Terre. L'amusante observation de nos vieux amis Suzanne et André d'une habitation restaurée une fois en un millénaire fait sourire autant qu'elle questionne sur notre relation à la "vie courante". Savoure-t-on le temps qu'on gagne en se dépêchant? La longueur du chemin nécessite un bagage léger et un rythme soutenable, on ne court pas le Compostelle. Or une vie, c'est bien plus long qu'un chemin de Saint Jacques. Pourquoi alors, au retour, cette inflation prévisible, simultanée, du bagage et du rythme des jours? Le temps lent ne serait-il qu'une parenthèse, et courir une façon de rester en équilibre. Nous sommes des êtres paradoxaux. 

Je vous souhaite une bonne fin de semaine. Une courte parenthèse me permet de rejoindre ma pèlerine, et les "cerisiers burlat presque confits, gorgés du sucre qu'y a concentré un soleil désormais ardent."
CV

Lu dans:
Suzanne Dubois, André Linard. Compostelle. La mort d'un mythe? Couleur livres. 2010. 134 pages. Extrait p.99

lundi, juin 04, 2018

Les Justes de Moissac

"Arrivée à Moissac. Je chemine main­tenant dans ce qui ressemble à un jardin d'éden où coulent à flots le foie gras et tous les fruits capables de se former et d'arriver à maturité en Europe. La campagne est ici un jardin, les vergers de cerisiers, abricotiers, pruniers de différents types, kiwis, pêchers, brugnoniers alternent avec des vignes, des champs de pois et de melons, de haricots verts. Les serres occupent les vallées, les flancs des collines portent de beaux champs de tournesols, de blé, d'un peu de maïs. (..) Le paysage culinaire change. Aux cochonnailles du cassoulet du Languedoc s'ajoutent, omniprésents, le canard, son foie, les fruits, les vins. (..) Mon itinéraire me fait passer par une suc­cession de vergers, si bien que je compense ma dépense physique en me goinfrant d'abricots fabuleux et de prunes rafraîchissantes tombées à terre, je fais une halte pro­longée dans un verger de cerisiers de la variété burlat dont beaucoup d'arbres sont encore couverts de fruits bien trop mûrs pour être désormais récoltés, certains presque confits, gorgés du sucre qu'y a concentré un soleil désor­mais ardent."
                        Axel Kahn

Région fécondée par le soleil et l'eau mais aussi peut-être par l'Histoire et le courage de ses habitants, comme le raconte l'épopée inouïe des enfants juifs de Moissac entre 1939 et 1945. Ou comment de simples citoyens, un maire et l'administration municipale, ont sauvé cinq cents gosses issus de toutes les régions d'Europe répartis dans diverses familles d'accueil. A la Libération, orphelins pour la plupart, ils seront pris en charge jusqu'à l'âge adulte au Moulin, vaste bâtisse devenu centre sportif, éducatif, culturel et siège d'une chorale qui se produira dans le monde entier. La beauté architecturale du cloître de l'abbaye, sa sérénité, la fécondité de son sol, l'opulence de ses vergers ont-elles suscité cette attitude héroïque, ou s'en sont-elles nourries par la suite? Les deux peut-être, justifiant l'adage que parfois la beauté peut sauver le monde.


Lu dans:
Axel Kahn. Pensées en chemin. Stock. 2014.  290 pages. Extraits pp 231, 232, 239.

dimanche, juin 03, 2018

Au détour du chemin

"Pour le dire d'une formule qui n'est plaisante qu'en apparence: en partant pour Saint Jacques je ne cherchais rien, et je l'ai trouvé. (..) A la multitude des pensées qui ont poussé à prendre la route, se substitue la simple évidence de la marche. On est parti, voila tout."
                  Jean-Christophe Rufin

"Si les merveilles du chemin existent bien, elles ne sont pas permanentes. Il faut les chercher, certains diront les mériter. On n'a pas en permanence sur les lèvres le sourire extatique du sahdou indien. On grimace, peine, jure, se plaint et c'est sur ce fond de petites misères permanentes qu'on accueille de temps en temps le plaisir, d'autant plus apprécié qu'il est inattendu, d'une vue splendide, d'un moment d'émotion, d'une rencontre fraternelle." (id)

Aucune expérience n'est strictement superposable, mais ce qui m'est donné d'écouter à distance quand arrive le moment de l'étape de ma pèlerine recoupe ci et là des récits similaires. Alors pourquoi se priver de les citer, feuilletant les pages comme d'autres alignent les pas? Ce soir étape à Moissac (Tarn-et Garonne), superbe monastère roman avec cloître, dont je partage l'émotion en confrontant le récit téléphonique aux paysages de Wikipedia.


Lu dans:
Jean-Christophe Rufin. Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi. Ed Guerin. 2013. 258 pages.

samedi, juin 02, 2018

Régler ses pas

"Ce n'est pas par goût de la souffrance que j'use mes semelles mais parce que la lenteur révèle des choses cachées par la vitesse."
                Sylvain Tesson

"Les gens imaginent que l'errant va le nez au vent. Pourtant c'est avec rigueur qu'il trace sa route. Il faut de la discipline pour ne pas céder à l'envie d'une halte. Il faut de la méthode pour gagner le rythme nomade, cette cadence nécessaire à l'avancée et qui aide le marcheur à oublier sa lenteur: disposer toujours de la même façon ses effets au bivouac, réciter dans le même ordre sa cargaison de poèmes... Minuscules stratagèmes qui constituent la règle monastique du voyageur. Voyager, ce n'est pas choisir les ordres, c'est faire entrer l'ordre en soi. Le nomadisme est la meilleure réponse à l'échappée du temps: au tic-tac de l'horloge, le voyageur répond par le martèlement de sa semelle." (id)

Étrange expérience. Régler le tic-tac de sa montre au rythme de pas complices et lointains. Laisser la lenteur du chemin vous pénétrer à distance et découvrir les choses cachées par la vitesse. Marcher d'un même pas, chacun dans sa vie; la distance n'est qu'un concept de géographe. 


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Des Equateurs. 2005. 166 pages.

vendredi, juin 01, 2018

Découvertes transverses

«Pouvoir marcher ce n'est pas avoir seulement le loisir de marcher: c'est pouvoir créer un vide, creuser un intervalle dans nos occupations qui nous permette de rejoindre par d'autres voies ce qui oriente notre existence. La promenade ne serait-elle pas un moyen de découvrir ce que nous n'aurions jamais eu l'idée de chercher?» .
                Jean Grenier

Lu dans:
Jean Grenier. La Vie quotidienne. 1968. Nouvelle édition revue et augmentée en 1982. Collection Blanche. Gallimard. 256 pages. Extrait p. 33
Jean Grenier cité par Frédéric Debuyst. A la recherche de la simplicité. Publications de Saint André. Les Cahiers de Clerlande n° 13. 2015. 141 pages . Extrait p. 17

mercredi, mai 30, 2018

Projets citoyens


"Quand nous pensons l'avenir, nous le pensons comme le passé. Quand on est dans le tunnel, on n'y voit rien mais il est absurde de vouloir pour autant que le paysage à la sortie du tunnel soit le même qu'à l'entrée. »
                Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine

Pour imaginer l'avenir, peut-être faudra-t-il ouvrir les yeux sous la surface de la mer, dépassant le liseré sale que laissent les vagues sur le sable quand elles ramènent les râles et les nouvelles du monde. Je sors d'une réunion de sélection de projets citoyens aussi divers que créatifs, tous issus du tissu associatif anderlechtois. Je suis médusé par l'imagination, la prise en charge, le souhait de dépasser les clivages dont font preuve ces groupes hétérogènes, refusant le fatalisme et l'acceptation de situations bloquées. Dans les quartiers les plus divers de ma commune fleurissent les bas des arbres, se rénovent les murs borgnes, se créent des liens, des tables d'hôtes, des hôtels d'insectes et des ruches, des partages de lecture et d'invendus alimentaires. Dans l'extrême pauvreté on trie les pépites, et on crée de la beauté. Les budgets tombent au compte-goutte, mais est-ce essentiel? De nouvelles manières de vivre ensemble surgissent, créatives, non-lucratives, non-institutionnelles. Des projets se créent et puis meurent, comme tout ce qui est humain, laissant la place à de nouvelles initiatives, mais des vagues de pleine mer cette fois, successives, houleuses, porteuses, auxquelles se mesurent avec bonheur les surfeurs. Nos quartiers urbains sont comme nos rêves, peuplés de rêves et de peurs. Ce soir j'ai partagé les rêves.

Lu dans:
Jean-Marie Lassausse, Christophe Henning. Le Jardinier de Tibhirine. Bayard 2010. 158 pages. Points Vivre P3380. Extrait p14.

Ce qu'évoque la marche

"Demandez à quelqu'un de dire spontanément ce qu'évoque pour lui le mot marche. Le plus souvent, il répondra : sentier, soleil, vent, ciel, horizon, espace. J'ai été surpris par ces réponses. Car marche pourrait évoquer aussi bien pluie, tempête, sueur, fatigues, ampoules, cors aux pieds, entorse, chute, enlisement, engloutissement. Mais il semble que ces dernières associations ne viennent plus à l'esprit aujourd'hui, comme si le mot marche libérait des rêves inexprimés ou non vécus, des besoins d'espace et d'horizon, et surtout des désirs de liberté, d'imprévu, d'aventure."
                            Jacques Lacarrière

Lu dans:
Jacques Lacarrière. Chemin faisant. Le Livre de Poche 5105. Fayard 1977. 317 pages.

mardi, mai 29, 2018

Faire son sac


"Il parcourt les chemins, sans trop de possessions, il s'est approprié le monde et ses possibles.
Tout ce dont il a besoin, il le porte dans un sac sur son dos."
                    Tomas Espedal

Fascinant spectacle: faire son sac à dos. De tout ce qui est si nécessaire, n'emporter que l'indispensable. Renoncer pour mieux s'alléger le dos et la tête.  Celui qui fait son sac s'envole déjà. 


Lu dans :
Tomas Espedal. Marcher. ACTES SUD. 2012. 256 pages.

dimanche, mai 27, 2018

Feux


"On allait aux feux d'artifice
voir ces étoiles de pas longtemps
qui naissent     qui brillent     et puis qui glissent
en retombant vers l'océan
et ça fait des étoiles de mer
ça met dans les yeux des enfants
des constellations éphémères
et on s'en souvient quand on est grand
Nous sommes comme des feux d'artifice
vu qu'on est là pour pas longtemps
faisons en sorte         tant qu'on existe,
de briller dans les yeux des gens
de leur offrir de la lumière
comme un météore en passant
car même si tout est éphémère,
on s'en souvient pendant longtemps."
                Calogero

Lu dans:
Denis Munoz, Maurici Gioacchino, Maurici Joseph Calogero. Les Feux d'artifice © Warner Chappell Music France

samedi, mai 26, 2018

Radeau solidaire


"Le reflet de lune
    qui habite l'eau
        au creux d'une main
                réel ?     irréel ?
j'ai été cela au monde."
        Ki no Tsurayuki (dernier poème)

Le dernier patient raccompagné, la salle d'attente vide demeure un long moment habitée, colorée, diverse, multilingue, multi générationnelle, amicale. J'affectionne la modestie et la vulnérabilité extrêmes de ces habitants du monde, si semblables et si différents, aux attentes similaires : une école pour leurs enfants, un logement décent, échapper à la grande souffrance et à la dépendance, un travail qui les mette à l'abri de la misère, vivre en famille. M'interpelle aussi l'absence de commentaires déplacés, de querelles vaines ou d'impatience inutile, comme si les raisons communes de consulter, la conviction d'être considérés, l'espoir d'être soulagés les rendaient solidaires les uns des autres. L'image du frère Luc, de la communauté martyre de Tibhirine, dont l'infirmerie paraissait offrir un dernier rempart contre la violence et l'inhumanité m'habite dans ces moments-là. Leur fragilité est la mienne, nous partageons de similaires moments de découragement et de doute, mais notre aventure commune mérite d'être vécue. Entre naviguer sur un radeau solidaire et le Queen Mary, le choix est vite posé.


 Lu dans :
Jacques Roubaud. Mono No Aware, le sentiment des choses. Gallimard. NRF. 1970. 272 pages. Extrait p.232

vendredi, mai 25, 2018

Locataires


"Nous sommes tous, en un certain sens, des locataires des lieux que nous habitons. Habitants provisoires de ces lieux qui ne nous appartiennent pas et auxquels nous relient des sentiments parfois profonds, mais aussi parfois éphémères. Même si des liens existent avec les lieux où nous avons grandi et vécu, liens créés par les habitudes, par l'accumulation des histoires et des émotions, nous ne pouvons pas nous identifier totalement avec ces lieux. Habiter, c'est faire et défaire des mondes à l'intérieur d'autres mondes, sans cesse."
                    Michel Agier.

Rentrer chez soi, la clef dans la serrure familière, l'interrupteur juste après la porte qui rend la lumière, l'odeur ancienne de l'escalier mille fois gravi. Chez moi, l'endroit où je me pose, où je suis moi. Comment imaginer qu'un jour chez moi sera habité par d'autres, dans les mêmes murs, face aux mêmes arbres, le même escalier en colimaçon débouchant sur la même pièce d'eau. Chez moi poursuivra son existence comme si rien n'était, comme si rien n'avait été. On entendra rire des enfants, comme si le rire avait une vie propre, témoin passé de génération en génération entre personnes qui ne se connaîtront jamais. Et moi où serai-je?

Lu dans:
Michel Agier. Campement urbain. Payot et Rivages. 2013. 132 pages. Extrait p. 107

jeudi, mai 24, 2018

Gulliver heureux


"C'est effrayant comme la vie se complique quand on la veut simple."
André Baillon

Comment s'en dégager? A chaque jour son lien neuf, séduisant par les possibilités promises de contacts, de services, d'accès à la connaissance. A chaque objet sa connexion, à chaque proche son adresse mail, devenue une véritable identité remplaçant utilement les traditionnels nom, prénom, adresse et date de naissance. Une si douce servitude dont les contraintes cachées et multiples ne nous apparaissent presque plus, parsemant notre existence de petites poses paisibles se substituant à la cigarette. On s'en libérerait bien, mesurant l'assuétude qui s'installe, mais n'est-il pas déjà trop tard? Est-il possible d'exister sans ces objets et liens quotidiens qui nous donnent une visibilité, une accessibilité, une place dans le monde? Pratiquer mon métier de médecin sans mon identité électronique et mon ordinateur connecté est tout simplement devenu impossible. Payer mes factures itou, communiquer avec mes enfants et petits-enfants disséminés, consulter les horaires de mes moyens de déplacement, prendre mon abonnement à la STIB ou à mon journal. Je rêvais d'être Robinson, et me voilà Gulliver. Nul homme n'est une île, il reste à imaginer un Gulliver heureux.


Lu dans:
André Baillon. Un homme si simple. Ed F.Rieder. 1925. 211 pages

mercredi, mai 23, 2018

Sagesse d'Yves Bonnefoy


« Ce qui fait que ce même qui peut nous perdre a chance de nous sauver. »
                    Yves Bonnefoy

lundi, mai 21, 2018

La mer


"Les vagues vont et viennent,
battant doucement les algues contre les rochers,
et leurs chevelures s'emmêlent,
dans le clapotis du sable et de l'eau salée."   
                Jean-Pierre Martinez

Inoubliables images de sable et de mer, de dunes escaladées puis dévalées à perdre haleine jusqu'aux vagues, liées aux longs week-ends ensoleillés de printemps. On redevient enfant en évoquant ces souvenirs dont on ressent encore la saveur salée au bord des lèvres. La mer, la mer! Jaillit à nos oreilles le cri des soldats de Xénophon au terme d'un interminable repli militaire. "Et ils arrivent sur le mont le cinquième jour. À peine les premiers arrivés en eurent-ils atteint le sommet, qu'un grand cri s'éleva. A ce bruit Xénophon et ceux de l'arrière-garde s'imaginèrent que l'ennemi les attaquait. (..) Comme les cris grandissaient à mesure qu'on approchait, que les gens qui ne cessaient d'arriver se précipitaient en hâte vers ceux qui ne cessaient de crier, et que la clameur devenait plus retentissante à mesure que grandissait leur nombre, Xénophon jugea qu'il se passait quelque chose qui n'était pas ordinaire; il saute sur son cheval, prend avec lui Lykios et ses cavaliers, s'élance au secours. Et voilà que bientôt ils entendent les soldats qui criaient : « La mer ! La mer ! ». Le mot volait de bouche en bouche. Tous prennent alors leur élan, même ceux de l'arrière-garde; les attelages couraient, et aussi les chevaux. Quand tout le monde fut arrivé sur le sommet, alors ils s'embrassaient les uns les autres, ils embrassaient aussi les stratèges et les lochages, en pleurant. Et tout à coup, sans qu'on sût qui en avait donné l'ordre, les soldats apportent des pierres et dressent un grand tertre. Ils y accumulent en tas des peaux de bœuf non tannées, des bâtons et les boucliers d'osier qu'ils avaient capturés ». (Xénophon, L'Anabase, 4, 7)

Lu dans:
Jean-Pierre Martinez. Rimes orphelines.  TheBookEdition. 40 pages. https://www.thebookedition.com/fr/rimes-orphelines-p-345002.html?referer