samedi, décembre 16, 2017

Sagesse de Kosho Uchiyama

Quand tu puises de l’eau dans un seau,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau vient à la vie ;
C’est l’eau de l’univers entier
Que tu puises dedans le seau.

Quand l’eau du seau est tarie,
Dispersée sur la terre mère,
Ce n’est pas à ce moment que l’eau disparaît,
C’est l’eau de l’univers entier
Répandue jusque dans l’entièreté de l’univers.

L’homme naît :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie vient à la vie ;
C’est la vie de l’univers entier
Puisée dans cette parcelle de pensée
Que je nomme « je ».

L’homme meurt :
Ce n’est pas à ce moment, que la vie disparaît :
C’est la vie de l’univers entier
Répandue de la parcelle de pensée que je nomme « je »
Jusqu’au sein de l’entièreté de l’univers.

    Kosho Uchiyama
 

vendredi, décembre 15, 2017

Robinson

"Quel que soit le bien que l'on dise de vous, on ne vous apprend rien de nouveau."
                    La Rochefoucauld

"Robinson est en réalité mon huitième roman. Les sept autres, je n’ai pas réussi à les faire publier." Laurent Demoulin, lauréat du Prix Rossel 2017 garde la bonne distance avec le succès et La Rochefoucauld, qu'il cite avec gourmandise par autodérision. "J’avais du mal à respirer pendant le discours de Pierre Mertens. Il disait « Demoulin, Demoulin » et je n’étais plus sûr que c’était moi. Je me disais : « Il parle de mon père, non ? » Il y a une phrase de La Rochefoucauld qui est vraiment horrible mais que je trouve vraie : « Quel que soit le bien que l’on dise de vous, on ne vous apprend rien de nouveau ». On est tous tellement narcissiques qu’on a tous pensé qu’on était des génies. Donc, une part de moi était stupéfaite. Et une autre se disait : « Mais oui, il a raison ! » (rires).
On apprécie ce genre de confidence.

Lu dans:
Laurent Demoulin, Prix Rossel 2017 : La société devient de plus en plus complexe et la pensée de plus en plus simpliste. Christophe Berti , Corentin Di Prima et Jean-Claude Vantroyen. Le Soir. 12 décembre 2017 /12/2017 à 10:50  
Laurent Demoulin. Robinson. Gallimard. Collection Blanche. 2016. 240 pages.

mercredi, décembre 13, 2017

Sagesse d'André Gorz

 "Plus le travail devient une marchandise, plus les travailleurs rêvent de marchandises."
                    André Gorz

Je lis, j'y réfléchis et j'en souris: André Gorz était un visionnaire. Côte-à-côte dans mes signets Internet je retrouve le site d'Amazon.fr où je peux acquérir tout ce qui s'achète, livré chez moi le lendemain, et le site listminute.be où je peux louer tous les services nécessaires, tarifés à l'heure, et prestés à mon domicile. La boucle est bouclée, le futur est arrivé.

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans :
Christophe Fourel. Lettre à G. André Gorz en héritage. Ed Le bord de l'eau. 2017. 144 pages. Extrait p. 92

André Gorz
(1923-2007), philosophe et journaliste français mérite d'être relu, dix ans après sa mort volontaire. Adepte de la sobriété, également appelée simplicité volontaire, comme une nécessité pour lutter contre la misère. L'énergie étant limitée, la surconsommation des uns condamne les autres à la misère. "On est pauvre au Viêt Nam quand on marche pieds nus, en Chine quand on n'a pas de vélo, en France quand on n'a pas de voiture, et aux États-Unis quand on n'en a qu'une petite. Selon cette définition, être pauvre signifierait donc « ne pas avoir la capacité de consommer autant d'énergie qu'en consomme le voisin » : tout le monde est le pauvre (ou le riche) de quelqu'un. En revanche on est miséreux quand on n'a pas les moyens de satisfaire des besoins primaires : manger à sa faim, boire, se soigner, avoir un toit décent, se vêtir. À la différence de la misère, qui est l'insuffisance de ressources pour vivre, la pauvreté est par essence relative.
Le samedi 22 septembre 2007, il se suicide à l'âge de 84 ans en même temps que son épouse, Dorine, atteinte d'une grave maladie. C'est à elle qu'il avait consacré en 2006 le livre Lettre à D. Histoire d'un amour, une ode à Dorine. Le livre commence par ces mots : « Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. » Ce passage est repris presque mot pour mot dans la dernière page, qui ajoute : « Récemment, je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien […] Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

La neige qui vient

"Un vieil homme se repose, seul sur la grève
Il sent le vent dans ses cheveux, la nuit et la neige qui vient.
Depuis la rive plongée dans l'ombre il regarde vers la clarté
Là-bas, entre nuages et lac
Il fixe du regard cette image lumineuse,
Repense à son pays, aux années de bonheur,
Voit pâlir l'or, le voit disparaître,
Se détourne, quitte les saules
Et marche lentement vers l'intérieur des terres."
        Herman Hesse. Eloge de la vieillesse

Frédéric, notre vieil ami bénédictin du monastère de Clerlande, nous a quittés hier à pas feutrés au terme d'une existence lumineuse, sans laisser d'adresse. Le beau monastère de Clerlande, où nous avions jadis quelques amis chers, se dépeuple pour nous peu à peu, les visages et les sourires laissant la place aux souvenirs, aux murs ocres et aux grands pins. 
 

mardi, décembre 12, 2017

Un destin français

"C'était plus qu'à chanteur, c'était une part de la France."
                    Emmanuel Macron, aux funérailles de Johnny Hallyday

Comment ne pas établir le parallèle entre les hommages nationaux rendus par la France lors de la disparition de Victor Hugo et de Louis Pasteur, quasi déifiés de leur vivant, et celles de Jean d'Ormesson et de Johnny Hallyday? Hommage de masse officialisé pour l'un, hommage national aux Invalides pour l'autre, en présence de trois présidents et de tout ce que la République compte de ministres, représentants, personnalités. L'image est forte et destinée à marquer les esprits. A plus d'un siècle de distance, la nécessité pour un pays meurtri par une guerre (celle de 1870) ou miné par le doute (les attentats, une crise qui s'éternise) de se reconstruire une identité autour de personnalités emblématiques non-clivantes constitue une opportunité à saisir. Les faiblesses reconnues furent occultées au bénéfice de la raison d 'Etat, comme elles le furent pour Johnny et d'Ormesson, et il ne s'est trouvé personne pour s'en offusquer. L'idole des jeunes devient soudain "plus qu'un chanteur, un destin français", comme le rappellera opportunément le président Macron, ravi de l'aubaine, et qui ergotera sur le souffle d'un destin ? 

dimanche, décembre 10, 2017

Leçons de vie

"J'étais, à tous égards, la plus formidable ratée que j'aie jamais connue."
            J. K Rowling

On peut avoir écrit Harry Potter et garder la mémoire de la période qui précéda. Issue d'un milieu défavorisé, mère célibataire et sans emploi à 28 ans, Joanne Rowling raconte son expérience de la pauvreté et de l'échec qui lui fut, dit-elle, bénéfique. "Ce fut une libération : ma plus grande crainte dans la vie s'était réalisée, et j'étais toujours vivante, et j'avais toujours ma fille adorée, et j'avais toujours ma vieille machine à écrire – et une grande idée. " Laquelle devint la saga et le succès planétaire que l'ont sait. Ces humains sortis de nulle part qui purent défier un destin mal parti conservent une place particulière dans le cœur de leurs semblables, comme nous l'ont rappelé les étonnantes funérailles de Johnny Hallyday ce samedi. Ces pieds-de-nez à la fatalité constituent parfois pour beaucoup l'unique lueur au fond du tunnel d'un quotidien parfois bien sombre. Et rendre une lueur d'espoir n'est jamais anodin.
 
 
Lu dans:
Macha Séry. Une leçon de vie signée J. K.  Rowling. Le Monde des Livres. 8 décembre 2017. Extrait page 7
J.K Rowling. La meilleure des vies (Very Good Lives). Illustr. Joel Holland. Trad. Pierre Demarty. Ed Grasset. 2017. 77 p.

samedi, décembre 09, 2017

Comme une tulipe dans le désert

“Tu m’interdis d’aller à l’école. Je ne deviendrai jamais médecin.
Pense à une chose : un jour, tu tomberas malade.” 
                            Zarmina, poète afghane. 

Trop jeune pour mourir, Zarmina s'est pourtant immolée à l'essence parce que sa famille ne voulait pas la laisser épouser l’homme qu’elle aimait. Lorsqu'on lui demande son âge, elle répond par un proverbe: “Je suis comme une tulipe dans le désert. Je meurs avant de m’ouvrir, et la brise du désert éparpille mes pétales.” Elle n’est pas certaine de son âge mais pense avoir 17 ans. “Comme je suis une fille, personne ne connaît ma date de naissance. Mon village est comme une cage."


Lu dans:
Eliza Griswold. Je hurle mais tu ne réponds pas. The New York Times. 07/09/2012.

jeudi, décembre 07, 2017

L'alchimie des peaux

"L'amour sera-t-il toujours
La croisée d'une main qui va
Et d'une autre main qui vient?

Ou sera-t-il simplement
La foulée de deux rêves qui se croisent? "
            Juarroz. Douzième poésie verticale
Que n'a-t-on dit sur la relation amoureuse, cette "alchimie des peaux" comme le décrivait joliment une patiente âgée déçue par son expérience. A l'aléatoire alchimie de la peau lui aurait-il manqué l'alchimie des rêves? L'avenir d'un premier regard ébloui demeure un grand mystère.


Lu dans:
Roberto Juarroz. Douzième poésie verticale. Michel Camus, préfacier. Fernand Verhesen, traducteur. Editions de La Différence. 1997

Ce jardin qu'on aimait

"J'étais bouleversée d'avoir ainsi détruit à jamais cet objet qui avait tant compté pour nous, cette plaque de minéral au dessin parfait à peu près aussi antique que la terre. (..) Mais le son même de sa fin avait été beau... la voix des choses."
                Marguerite Yourcenar

Le révérend Simeon Pease Cheney, dans les années 1860-1880, dévasté par le décès en couches de son épouse, passe d'interminables journées dans le jardin qu'ils aimaient.  Il conçoit le projet fou de retranscrire les moindres sons d'un quotidien qui fut heureux, du chant d'oiseau au bruit de l'eau du robinet qui goutte dans le seau à demi plein. Les choses inanimées ont leur musique si on leur tend l'oreille. Œuvre difficile, oubliée et méconnue, rééditée à compte d’auteur par son fils après sa mort, ce livre sera remarqué quelques années plus tard par le compositeur Anton Dvorák et lui inspirera, en 1893, le « Quatuor à cordes n° 12 ». Ce destin double - celui de ce vieux musicien passionné par la musique de la nature et son fils qui a lutté pour faire reconnaitre son œuvre - a inspiré à Pascal Quignard un émouvant texte de souvenir, de mélancolie et de beauté, hybride entre pièce de théâtre et chant poétique.


Lu dans:
John Vance Cheney,‎ Simeon Pease Cheney. Wood Notes Wild, Notations of Bird Music. Edition originale (1892), rééditée par Palala Press en 2016.
Anton Dvorák. Quatuor à cordes n° 12. 1893
Pascal Quignard. Dans ce jardin qu'on aimait. Grasset. 2017. 176 pages.

mercredi, décembre 06, 2017

Eau éternelle

"Le rêve a besoin d'eau."
        Gaston Bachelard

Surpris par l'averse, j'imagine d'où vient cette eau sur mon visage, son trajet à-travers les siècles et les continents pour aboutir à cet instantané que je vis. Un court instant j'écoute ces gouttes me raconter qu'elles portèrent peut-être Moïse dans son couffin, purifièrent Néfertiti, connurent la source du Gange ou le fracas des chutes du Niagara. S'écoulèrent goutte à goutte sur une placette andalouse ou inondèrent les rues de Phnom-Penh à la mousson. Cette eau me raconte l'histoire des hommes, et me constitue aussi à 60%, aussi éternelle que celle sur mon visage, aussi essentielle à mes cellules, totalement identique dans son destin à celle qui constitue les 60% de la voisine maghrébine voilée qui me croise en me saluant d'une sourire. Il est décidément bien étrange d'imaginer qu'elle et moi partageons le même patrimoine essentiel pour plus de la moitié de notre être. Il ne faut pas être à la Sorbonne pour philosopher paisiblement sur l'étrangeté des choses, en philosophe souriant.



Lu dans:
Gaston Bachelard. Essai sur l'imagination de la matière. José Corti. 1985. 222 pages. 

lundi, décembre 04, 2017

En route

"En route pour les montagnes vertes
    pour le verbe d’automne
    pour les fruits et les feuilles mortes
    en route pour le vent
    qui pousse les écoliers sur le chemin de l’école
    en route pour l’océan rugissant
    pour les nuages revenus comme des oiseaux migrateurs (..)
Quand j’étais gamin dans le car
    qui nous emmenait en excursion scolaire
    on n’arrêtait pas de chanter
    maintenant dans le car de la vie
    dans l’excursion de la vie
    je continue de chanter
    en regardant par la fenêtre (..)
Bâton contre bâton
    en route vers la pluie tendre qui creusera la terre
    les chaussures seront boueuses,
    et l’herbe des prés, les arbres alignés
    s'éveilleront à la gratitude de la nature créée."
                      d'après Emmanuel Moses. En route.

Au bout de la nuit, le matin, et ces deux mots: en route. Je n'en connais de plus beaux, ni de plus multiples. A chacun son chemin, son allure, sa destination, et son ardeur d'arriver à son terme. Deux mots, mille significations, ou une seule: vis aujourd'hui ce que tu as à vivre.

Lu dans:
Emmanuel Moses. Sombre comme le temps. Collection Blanche. Gallimard. 2014. 120 pages . Extrait p. 16.

dimanche, décembre 03, 2017

La mémoire des humbles

"... leur vie ne sera pas sauvée
mais qu'elle reste dans nos mémoires
pour vous      hommes     femmes
blottis          écrasés
(..)
Vous avez été
même trop vite
même pas assez
vous avez été."
        Laurent Gaudé


Ils rasent les murs faute de se raser encore eux-mêmes, esseulés pour la plupart, pas trop propres, pas trop sains. Pas nécessairement sans-abri, mais sans futur, dans des appartements sans ascenseur qu'ils ne quittent dès lors plus guère. L'hôpital la semaine dernière pour une nonagénaire, dernière issue, les jambes en plaies, le souffle court, jaunasse dans les yeux. Sa petite coiffeuse sicilienne et son compagnon m'ont aidé à l'y amener. "C'est dans cet état-là que vous nous l'amenez!". Ben oui, dans cet état-là, ce fut son choix: en bonne santé croyez-moi elle ne serait pas venue... La vie tourne parfois, elle racontait la Libération mieux que je ne l'entendis jamais, "on était tous fous, fous vous entendez. J'ai suivi en Toscane un riche Italien qui m'a épousée peu de temps après une soirée de délire. On vivait en ces temps-là." Rien ne dure et l'Italie n'eut qu'un temps, mais je présume que ses jambes étaient belles à l'époque, et le reste pareil. Elle est morte ce weekend, et la raconter permet au moins une chose: lui redire qu'elle a été.


Lu dans:
Laurent Gaudé. De sang et de lumière. Actes Sud. 2017. 110 pages. Extrait pp.15-16

samedi, décembre 02, 2017

Trouver une cabane

"Ce qu'on ne déteste pas:
    étant affamé, trouver un repas grossier
    allant à pied, trouver un mauvais cheval
    après une longue marche, trouver un gîte
    étant altéré, trouver une boisson froide
    pressé, en voyage, trouver une barque
    surpris par la pluie, trouver une cabane."
                Li Yi-chan. Notes.

Transcrivant ces lignes sobres dont 12 siècles me séparent, je tente d'en imaginer l'auteur. Qu'ai-je appris de fondamental qu'il n'ait intégré? En termes de bonheur, pas grand-chose il me semble. Une chose peut-être: pour Li l'homme est fragile, la Terre est sa cabane protectrice. Aujourd'hui on mesure que la Terre est fragile.
 


Lu dans:
Li Yi-chan. Notes. Ed Le Promeneur. 1955. Gallimard 1992. 74 pages. Extrait p.24

jeudi, novembre 30, 2017

Bariloche

"La route est longue jusqu'à Bariloche. A la pampa vert épinard succèdent la steppe rocailleuse, des ciels immenses bigarrés d'hirondelles mauves et d'aigles noirs, des kilomètres et des kilomètres de pistes épineuses à travers le pays infini, puis la route s'élève, surgissent des montagnes à triple dentition, des mâchoires de requins, émergent les Andes hirsutes, le Tyrol argentin, et les Mengele longent un lac céleste lavé de neige quand enfin s'esquissent Bariloche et leur palace. Tout est merveilleux au Llao Llao, un bouquet de fleurs et des chocolats attendent les jeunes mariés dans leur chambre, démesurée et sobrement meublée, comme il se doit. Leur terrasse offre une vue panoramique des lacs Nahuel Huapi et Moreno qui enlacent la péninsule et la colline où est perché l'hôtel, un écrin de belles bâtisses aux toits pentus, comme une bourgade allemande médiévale, protégée des turpitudes et de l'agitation du monde. Le premier soir, l'agneau de Patagonie, cuit à la broche, est succulent. Martha est heureuse. À l'aube, lorsque la brume s'évanouit, elle frissonne devant tant de beauté, le paysage titanesque, les pitons violacés, les rais de lumière qui transpercent les forêts de hêtres antarctiques et de rouvres enneigés."
                Olivier Guez. La Disparition de Jozef Mengele.


Bariloche, le nom m'était inconnu jusque dimanche, quand le hasard des lectures me fit découvrir l'arrivée de Jozef Mengele dans cette petite ville de Patagonie au pied des Andes, à 1650 kilomètres au sud-ouest de Buenos-Aires. Trois jours plus tard, Marie-France y retrouve nos enfants et petits-enfants cyclistes au terme de leur périple sud-américain. Nos vies sont tissées de pareilles coïncidences: à deux jours d'intervalle, mes yeux lisent ce que leurs yeux voient, la beauté commence par un partage. 
 
Lu dans:
Olivier Guez. La Disparition de Jozef Mengele. Grasset. 2017. 240 pages. Extrait p. 140

L'infiniment voisin

L'aventure lointaine
n'est jamais loin de l'aventure intérieure
partir     rester
meubles ou valises?

Le même regard pour découvrir le glacier éternel
ou sa rue  
l'étranger infiniment loin
ou infiniment voisin

Tout est découverte.

mardi, novembre 28, 2017

Au ciel

"Au ciel tout est vraiment bizarre
Le soleil est ton voisin
Les nuages passent et repassent devant toi
Comme un banc de poissons curieux derrière les parois de verre d'un aquarium
Au ciel ta vie est légère
Tu flottes joyeusement dans l'infini."
            Emmanuel Moses. Vol Air France 1856

Mardi, 23h55. 5000 avions et 500.000 passager(e)s se trouvent dans le ciel en même temps à l'heure qu'il est. Une seule occupe ma pensée (Vol KLM 701).
 

Lu dans:
Emmanuel Moses. Dieu est à l'arrêt du tram. Collection Blanche. NRF. Gallimard. 2017. 120 pages.

Inactivité heureuse

"Vous vous souvenez du fameux mot de Pascal: « Tout le mal de l'homme vient du fait qu'il ne peut se tenir seul dans une chambre. » Notre chambre était une cellule sombre, sans aucun meuble. Le dallage était froid, les murs nus. C'est dans cette nudité et ce dénuement absolu qu'il a fallu organiser cette vie intérieure nécessaire à la survie. Je dis « il a fallu », mais c'est justement l'indigence qui a favorisé cette organisation. C'est dans le silence et dans le noir, rivé à ma chaîne, que j'ai rassemblé tout ce qui était éparpillé auparavant dans ma vie d'homme libre. Enfin, je pouvais faire le ménage dans ma tête. J'en parle comme si je bénéficiais d'un privilège, alors que c'était l'horreur, mais je reconnais que dans ma vie d'homme libre, je n'avais pas eu le temps - ou l'envie - de faire ce nettoyage. Je m'aperçois ainsi qu'avant mon enlèvement, j'avais du mal à me retrouver face à moi-même. Pour le moindre temps libre, je me munissais d'un livre ou d'un journal : chez le dentiste ou voyageant dans le train ou en avion. Rester seul : c'est une chose que je ne parvenais pas à faire. Je croyais que le fait de rester seul avec ses pensées sans l'appui ou le secours d'un livre était une façon de perdre son temps..."
                            Jean-Paul Kauffmann


Sur la petite route menant à notre verger dans le Pajottenland, un vieil homme se repose dès que le soleil le lui permet. Immobile durant des heures, les yeux et la tête au repos, qui sait ce à quoi il rêve. Le tableau rustique qu'il forme avec son vieux banc vermoulu est rassurant: une inactivité heureuse demeure possible en ce monde.


Lu dans:
La maladie. Recueil de textes. Les Editions de l'atelier. 1995. 112 pages. Extrait page 20
Jean-Paul Kauffmann. La solitude qui nettoie. Le Figaro Magazine. 3 décembre 1988.

dimanche, novembre 26, 2017

La traque de soi-même

"Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s'étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s'éclipse et des hommes reviennent propager le mal. Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit. Méfiance, l'homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes."
             Olivier Guez

Dépouillé comme son titre, rigoureux comme un livre d'histoire, lisible comme un roman "La Disparition de Jozef Mengele" ne dépare guère le Prix Renaudot qui lui a été attribué. Œuvre de mémoire également, à découvrir lorsque se font entendre les petites musiques de repli sur soi et de haine de l'autre. On a cru jusqu'ici à l'impunité d'un tortionnaire passant une fin de vie paisible et dorée sous les cieux de pays accueillants, on découvre un homme dont le passé criminel traque la fin de vie de manière indélébile, réduit à l'errance dans la peur de justiciers, en quête d'un peu d'affection monnayée. On peut échapper à toutes les justices de la terre mais pas à soi-même.


Lu dans:
Olivier Guez. La Disparition de Jozef Mengele. Grasset. 2017. 240 pages. Extrait p. 231

samedi, novembre 25, 2017

"Tout le passionne"

«Qui sait tout souffrir peut tout oser. »
                    Vauvenargues

L'oeuvre littéraire de Jean-Paul Kauffmann m'habite depuis de longues années. Enlevé et détenu comme otage au Liban durant 3 ans (1985-1988) avec le journaliste Michel Seurat, lequel sera tué durant sa captivité, il vit la traumatisante expérience de voyager en plusieurs occasions enroulé dans un tapis d'Orient où l'asphyxie l'amenait jusqu'à perdre connaissance. Il n'évoque sa captivité pour la première fois qu'en 2007 dans La Maison du retour (NiL éditions, 2007), sa position d'otage et les moments qui ont suivi son retour, le douloureux réapprentissage d'une vie normale, son impossibilité à lire, lui le passionné de littérature. Comme dans tous ses précédents ouvrages, tout est écrit ici sur un ton feutré au travers de l'histoire de l'achat d'une maison, tanière ou sas pour revenir vers sa famille, vers la vie. Si chacun de ses livres ont l'enfermement, l'extrême solitude, l'impression d'oubli de ses proches pour thématique commune, aucun n'évoque jamais directement son expérience d'otage: tout est écrit entre les lignes. D'où l'intérêt de découvrir ce témoignage paru le 3 décembre 1988 dans Le Figaro Magazine:

"Cette épreuve  m'a nettoyé l'âme, mais à quel prix ! Avant le 22 mai 1985, je partais dans tous les sens, comme beaucoup d'hommes de ma génération : curieux mais finalement insatisfait de tout, éparpillé. Peut-être avais-je un moi trop multiple. Certes, on pourrait prendre cette diversité pour une vertu. Notre époque tient le disparate pour une richesse. Mais je crois que c'est plutôt un signe d'indigence. A vouloir être trop, nous ne sommes rien. Cette terreur des gens à ne pas être dans le coup! Ils courent, ils courent mais le vieux monde est toujours devant eux. Cette plasticité aux humeurs du temps, je la refuse. C'est fatigant d'être un comédien. Beaucoup de gens ressemblent à la profession de foi de ce personnage de Sartre: «II faut avoir le courage de faire comme tout le monde pour n'être comme personne. » Je me méfie de quelqu'un dont on dit: «Tout le passionne. » Moi aussi, avant mon enlèvement, je me passionnais pour tout. Je crois avoir perdu cette versatilité. Aujourd'hui, je me sens apaisé, pacifié de l'intérieur. La proximité de la mort m'a remis les idées en place. Les choses m'apparaissent plus clairement qu'avant. J'ai perdu le goût du détail."


Lu dans:
La maladie. Recueil de textes. Les Editions de l'atelier. 1995. 112 pages. Extrait page 15.
Jean-Paul Kauffmann. Un passage décapant. Le Figaro Magazine. 3 décembre 1988.


vendredi, novembre 24, 2017

A voix basse

"Mon père dit :
J'aimerais ne plus peser sur tes épaules
Si tu me descendais à terre
on pourrait marcher côte à côte
Je ne suis pas aveugle ni paralytique
seulement un peu mort
Pour le moment
peut-être qu'on pourrait se donner la main
comme quand tu étais petit
maintenant c'est moi qui suis petit
Mais je grandirai
j'ai l'éternité pour ça."
        Emmanuel Moses.

 
Lu dans :
Emmanuel Moses. Sombre comme le temps. Collection Blanche, Gallimard. 2014. 120 pages

jeudi, novembre 23, 2017

Le néant gai

« Se préparer
au néant gai
adieu les choses     adieu les gens
soyez contents
je me repose. »
            Jean Rebuffat

Une patiente est morte hier, sevrée d'années et d'envie de vivre, la légèreté du matin n'était plus que lourdeur et la nuit absence de repos. Parfois la mort est une douceur.

mercredi, novembre 22, 2017

Qui sait pourquoi l'oiseau chante?

"Tu ne sortiras pas de ta prison , petite âme
comme le canari ne sortira pas de l'échoppe du cordonnier au bas de chez moi
il chante sans discontinuer
est-ce d'espoir, de désespoir
de tristesse, de bonheur de vivre?
Qui sait?
Oui, qui sait pourquoi un oiseau chante dans sa cage?"

Cueillies au Furet du Nord à Lille samedi passé quelques mots simples qui ont enchanté ma journée comme le canari.



Lu dans:
Emmanuel Moses. Dieu est à l'arrêt du tram. Collection Blanche. NRF. Gallimard. 2017. 120 pages.

mardi, novembre 21, 2017

Thiamine

"Aminométhylpyrimidinylhydroxyéthylméthythiazolium"

Mot le plus long de la langue française, on le connaît tous: c'est la dénomination scientifique de la thiamine, ou vitamine B1.

lundi, novembre 20, 2017

Même pas peur

"Parfois on apprend
que tous les morts ne sont pas vieux
est-ce pour autant
que nous devrions être condamnés à vivre dans la peur?

Chaque jour nous nous réveillons face aux mêmes choix
entre projets et inaction
entre l'aventure et la sécurité
entre vivre sa vie et se ménager une survie

Ce que j'ai appris ce jour-là
c'est qu'une vie d'évitement des risques
de peur de l'inconnu
mène à une existence déficiente

Moi j'ai choisi
parce que, à la fin,
la survie est insuffisante."
            d'après Arya Shah. Defining dead.

Lu dans :
Arya Shah. Defining dead. Rochester, 2017. Hektoen International. A Journal of Médical Humanities. Volume 9, Issue 4 – Fall 2017. Poetry.
ARYA SHAH est étudiante en 4ème année de médecine à la Mayo Clinic School of Medicine de Rochester, Minnesota.

samedi, novembre 18, 2017

Sagesse du planeur

"Un planeur est conçu et construit pour voler. Il ne faut pas l'en empêcher par des manœuvres inutiles."
                         Anselm Grün

Le vol-à-voile comme école de vie. Comme le planeur est fait pour voler, la vie est faite pour être vécue sans manœuvres inutiles. Que d'énergie dépensée pour se donner l'impression qu'on la pilote. Le vol thermique nous rappelle qu'il suffit de peu de force pour adapter au vent le planeur qui prend alors la bonne direction, sans se mettre la pression pour atteindre sa destination. Cela passe bien sûr par une aide au décollage, une préparation minutieuse du trajet prenant en compte les vents favorables et les orages, une perception aiguë des ascendances et de la destination finale. Mais quelle sensation lorsque d'une chiquenaude son appareil se dirige en silence et sans turbulences vers la direction qu'on s'est choisie. On aimerait avoir pareils pilotes aux commandes de notre monde. 


Lu dans:
Anselm Grün. Nos vies rêvées. Parole et silence. 2017. 90 pages. Extrait pp 59,60 

vendredi, novembre 17, 2017

L'ombre de Procuste

"Les Grecs illustrent cette attitude par le lit de Procuste. Ce malfaiteur tronquait ou étirait les membres de ses victimes pour les adapter à un lit qui n'était pas à leur taille. Souvent, nous nous comportons en fonction d'images de nous-mêmes trop petites ou trop grandes. Nous mutilons nos possibilités, parce que nous avons de nous-mêmes une opinion trop modeste ou au contraire gonflée d'illusions."
                    Anselm Grün

  
Et si les images intérieures que nous véhiculons de nous-mêmes, avec les obligations qui y sont liées, étaient nos premiers persécuteurs? Une enseignante se rend à l'école en se voyant en dompteuse. Un DRH d'une grande entreprise s'identifie à un sandwich, comprimé par le haut et par le bas, un autre se perçoit comme un hamster dans sa cage. Un prêtre confie monter à l'autel comme à une potence. Bons élèves, certains partent au travail dans la hantise de tout faire selon les règles afin que personne ne puisse les critiquer et que leur vie se déroule comme un sans faute. Parmi eux, certains se voient en premiers de classe, s'évertuant à réaliser chaque jour quelque chose d'extraordinaire, tant dans leur famille que dans leur entreprise. On se défigure avec de telles images inappropriées, qui ne s'alimentent pas à notre fonds réel, nous obligeant à contrôler en permanence tous les interrupteurs. L'épuisement est proche.

Lu dans:
Anselm Grün. Nos vies rêvées. Parole et silence. 2017. 90 pages. Extrait pp 53,55
Xénophon, Mémorables, II, 38, 5.

jeudi, novembre 16, 2017

Mauvais genre

"Vous avez noté qu'on dit un steak de bœuf, une côte de bœuf, un rôti de bœuf. Mais dès que le bestiau semble suspect c'est la vache qui devient folle."
                         Guy Bedos
 

mercredi, novembre 15, 2017

Chez-soi

"Le chez-soi, c'est le paysage modeste, le quartier, le village où l'on tutoie l'artisan, le garagiste ou le postier puisqu'on a été jadis sur les bancs de la même école. Être chez soi, c'est savoir à quelle date fleurissent les lilas, arrivent les huppes ou le coucou, poussent les premières jonquilles. Être chez soi, c'est étalonner le temps qui passe, comme on cochait jadis l'âge et la taille des enfants d'un trait de crayon sur le chambranle d'une porte. Être chez soi, c'est se réinscrire dans une longue filiation d'ancêtres dont le paysage garde la trace des activités qu'ils menaient jadis: granges, chemins, creux, vergers, vignes, pommeraies dont les alignements survivent à leurs créateurs."
                    J-C Guillebaud

Ce chez-soi si bien décrit existe-t-il encore? Une autre version, actualisée, en a été faite qui définit le chez-soi comme l'endroit où on vit en sécurité et où on a un avenir, ainsi que nos enfants. Jean-Claude Guillebaud ne s'y est pas trompé, complétant sa définition surannée du chez-soi par un malicieux: "Il y a deux choses essentielles dont nous avons tous besoin : un chez-soi et le courage de le quitter."


Lu dans:
cité par Marion Muller-Colard. Le Complexe d'Elie. Ed. Labor et Fides. 2016. 176 pages. Extrait pp.26-27
Jean-Claude GUILLEBAUD, Je n'ai plus peur, Paris, Seuil (Points), 2015, pp. 87 et 88.

mardi, novembre 14, 2017

Sagesse d'Antonio Machado

"Passer ou rester
ton destin est de passer
fugace      comme un sillon sur la mer

Ton chemin     c'est l'empreinte de tes pas
que tu es seul à créer
sans avant     ni après

Ne te retourne donc pas
sur la trace laissée    déjà effacée
tu n'y reviendras pas . "
        Antonio Machado. Proverbios y Cantares.

Paroles âpres du poète espagnol Antonio Machado (1875-1939) prenant le chemin de l'exil lors de la guerre civile en 1936, évacué avec sa mère Ana Ruiz et deux autres  frères à Valence, puis en 1938 à Barcelone (déjà elle). À la chute de la Seconde République espagnole, ils se réfugient en France. Arrivé à Collioure, à quelques kilomètres de la frontière, épuisé, Antonio Machado y meurt le 22 février 1939, trois jours avant sa mère. Aragon, puis Ferrat, lui rendirent hommage par ces vers inoubliés: "Machado dort à Collioure / Trois pas suffirent hors d'Espagne / Que le ciel pour lui se fit lourd / Il s'assit dans cette campagne / Et ferma les yeux pour toujours."

 Lu dans:
Antonio Machado. Proverbios y Cantares.
Louis Aragon. Les poètes. 1960

dimanche, novembre 12, 2017

Couleurs d'automne

"Les feuilles des arbres entament leur ballet d'automne, des pluies d'or et de feu qui tomberont à mes pieds pour épaissir l'humus, la terre bonne et fertile. Il faut toujours mourir un peu pour se mettre au monde. Bientôt les branches reprendront leur allure hivernale de squelette. On annonce un hiver rude, impitoyable. Avec un peu de chance, la neige couvrira le chemin; elle me donnera le doux loisir de la regarder tomber par la fenêtre et me soumettre tranquillement aux éléments que je ne maîtrise pas."
                          Marion Muller-Colard

Douceur des saisons qui s'écoulent à travers nous, hors de portée des bonheurs et tourments qui nous agitent. Prendre la neige comme un cadeau, et tout ce que la vie a d'incontrôlable.
 
Lu dans:
Marion Muller-Colard. Le Complexe d'Elie. Ed. Labor et Fides. 2016. 176 pages. Extrait p. 173.

samedi, novembre 11, 2017

La mémoire amère

"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore: les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. Paradoxe: tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus."
                         Paul Valéry. La Crise de l'Esprit.

La démobilisation n'est pas un vain mot: l'armistice est la fin des combats mais n'est pas la paix, c'est plutôt la fin d'un monde et des valeurs qui le structuraient. À l’échelle des soldats démobilisables, comme l'écrivent Cabanes et Piketty, cette période s’apparente en outre à un véritable basculement identitaire. Il leur faut se dépouiller de leurs identités combattantes, faire le deuil des morts et de la compagnie des survivants et reprendre leur place dans la vie civile. Transition, qui passe aussi par une "déprise de la violence" après des années de folie meurtrière, entreprise qui prend du temps et dont la réussite n'est pas assurée. Les séquelles de 14-18 se lisent sur les visages des gueules cassées et les membres meurtris des invalides, mais aussi dans la vie quotidienne des survivants: le nombre de divorces triple entre 1915 et 1920, passant de 561 à 1 235 pour 10 000 mariages. On peut commémorer la fin d'un conflit armé, on ne saurait la célébrer. Il n'y a pas de héros de guerre, il n'y a que des victimes.

 
Lu dans:
Paul Valéry. La Crise de l’Esprit. Gallimard NRF 1919.
Ariane Nicolas (France Télévisions). Pourquoi l'armistice du 11 novembre 1918 n'a pas mis fin à la guerre. 11/11/2013.
Bruno Cabanes. La victoire endeuillée : La sortie de guerre des soldats français (1918-1920). Seuil. 2004. 576 pages. Bruno Cabanes et Guillaume Piketty sont aussi auteurs d'un article sur les sorties de guerre au XXe siècle, publié sur le site du Centre d'histoire de Sciences Po.

vendredi, novembre 10, 2017

Que la guerre était jolie

"Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête.
Si maintenant nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus."
                    Erich Maria Remarque. A l'Ouest rien de nouveau.

1918. Un armistice qui laisse l'Europe exsangue, vidée de ses forces vives, qu'on continue à commémorer comme pour exorciser la peur que l'horreur un jour revienne. Ce matin en visite, je surprend Josée perdue dans le dépoussiérage des décorations de son père, étalées sur la table. En 17, il tira le mauvais numéro, les pairs, qui envoyait les dernières recrues au front. Puis il tira le mauvais âge, celui des contingents de l'armée d'occupation sur le Rhin durant cinq ans. J'aperçois aussi la Croix de Feu du cadet de famille, enrôlé volontaire à 16 ans pour rejoindre son grand frère. Il revint quelques mois plus tard, messager à cheval qu'il était beau et qu'il était jeune, porteur de l'annonce de l'Armistice ce 11 novembre funeste où une balle perdue le frappa à mort. Josée fait partie de cette génération qui a grandi sans père, sans oncle, et qui ne trouve pas la guerre jolie.

 
Lu dans:Erich Maria Remarque. À l'Ouest, rien de nouveau. Stock. 1929. be

mercredi, novembre 08, 2017

Sagesse de Jean Grenier

"Dans quelle mesure un animal voyage-t-il ? Dans celle où il tend vers un but. Un perroquet dans sa cage ne fait que se déplacer avec son maître. Un oiseau migrateur voyage."
            Jean Grenier
 
Mots sans importance, quoique. Où en suis-je ce matin, dans le voyage de ma vie: oiseau migrateur ou perroquet?


Lu dans:
Jean Grenier. La Vie quotidienne. Gallimard. NRF. 1968. 256 pages.

Sagesse gitane

"Je n'ai pas encore compris comment fonctionne le monde
mais je sais très bien ce que le ciel exige de moi.
Le temps du gâchis est fini.
Maintenant, je pose la main sur tout ce qui est beau."
         A. Romanes

Le gitan-poète Romanès qui ne savait ni lire ni écrire répond-il à un siècle de distance au docteur Thibault, de Roger Martin du Gard: "Je suis terriblement esclave de ma profession, je n'ai plus jamais le temps de réfléchir. Réfléchir, ça n'est pas penser à mes malades, ni même à la médecine; réfléchir ce devrait être : méditer sur le monde. Je n'en ai pas le loisir, je croirais voler du temps à mon travail. Sous le docteur Thibault, je sens bien qu'il y a quelqu'un d'autre : moi, et ce quelqu'un-là est étouffé depuis longtemps. Depuis que j'ai passé mon premier examen, ce jour-là crac la ratière s'est refermée. Et tous mes confrères sont comme moi, qui acceptent l'exigence dévorante du travail professionnel. Nous sommes un peu comme des hommes libres qui se seraient vendus." Lignes terribles que je redécouvre la semaine passée, ayant lu  l'entièreté des Thibault avec passion il y a quarante ans, au mitan de mes études de médecine. De l'eau a coulé sous les ponts, et des patients dans ma vie, mais je crois avoir échappé à la malédiction de Roger Martin du Gard: la médecine reste la plus belle occasion de méditer sur le monde qui m'ait été donnée.
 

Lu dans:
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, 2010. 90 pages. p. 41.
Roger Martin du Gard. Les Thibault. Tome III. L'été 1914. Ed. Gallimard.  Collection Folio (n° 3938). 864 pages.

mardi, novembre 07, 2017

Pets de quarks

"Trop vieux         je n’aurai plus que les vents pour me bercer
et pour m’éclairer     quelques étoiles
moi l’éternel enfant      la boue d’atomes
les chatouilles d’électrons         les pets de quarks… "
        Claude Rahir


lundi, novembre 06, 2017

L'art de perdre

"Dans l'art de perdre     il n'est pas dur de passer maître,
tant de choses semblent si pleines d'envie
d'être perdues que leur perte n'est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L'affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l'heure gâchée qui suit.
Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître.

Puis entraîne-toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d'aller. Rien là qui soit un désastre.

J'ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l'avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître.

J'ai perdu deux villes, de jolies villes.
Et, plus vastes, des royaumes que j'avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n'y eut pas là de désastre."
                Elizabeth Bishop (1911-1979)

En quelques lignes sobres un art de vivre et un chemin vers la sérénité. Ces lignes m'ont habité depuis que je les ai découvertes, par leur simplicité et l'interpellation qu'elles nous adressent: que la route est longue encore pour y parvenir.

 
Lu dans:
Alice Zeniter. L'Art de perdre. Flammarion. 2017. 510 pages. Extrait page 496

samedi, novembre 04, 2017

Sagesse des chimères

"Il ne s'agit pas de savoir si un rêve est absurde ou irréalisable
        mais s'il vous aide à tenir le coup.
Il y a des chimères qui ont bâti des civilisations
et des vérités qui ont tout détruit et n'ont rien su mettre en place."
                    Romain Gary

 


vendredi, novembre 03, 2017

Quand la Méditerranée traversait la France

 "A l'école, Annie apprend que la Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris."   
                Alice Zeniter. L'Art de perdre

C'est une époque que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître, quand on pouvait traverser le Sahara en Peugeot 203 (comme le fit une de mes patientes, actuellement octogénaire) en sécurité avec son seul passeport français. Quand passer de Marseille à Alger équivalait à traverser l'embouchure de la Loire: on restait en France. Image que beaucoup crurent éternelle, y compris parmi les nombreux Algériens français qui avaient combattu pour la France, travaillaient pour elle, collaboraient avec les services publics, la considérant comme leur patrie. Vinrent les semaines où il fallut choisir son camp, parfois libres, parfois contraints par la peur, rapidement, définitivement. Sans trop savoir, un demi-siècle plus tard, lesquels firent le bon choix tant l'histoire fut compliquée. Le beau livre d'Alice Zeniter "L'Art de perdre" en fait le récit avec une sobriété et une subtilité rares, décrivant les conséquences pour un harki et sa famille d'un exil qu'ils imaginaient comme un simple déménagement dans leur pays, la France. Nominé au Goncourt, on peut espérer qu'il en soit lauréat. 


Lu dans:
Alice Zeniter. L'Art de perdre. Flammarion. 2017. 510 pages. Extrait page 76.

mercredi, novembre 01, 2017

Sagesse des morts

« Ce corps qui fut un rire
brûle à présent
cendres emportées par le vent jusqu’au fleuve
et l’eau les reçoit
comme les restes de larmes heureuses. »
         Tahar Ben Jelloun.

Trois jours chômés, sur les rives lumineuses du Douro, là où le Portugal prit naissance. Une douceur dans l'air bienvenue, entre Halloween, Toussaint et Jour des morts, période propice à une introspection sereine sur le fil de notre existence qui se déroule sans que nous sachions où se trouve le curseur. Endroit mythique où le fleuve se jette dans l'océan, et d'où partirent goélettes, caravelles pour ajouter un nouveau monde au monde existant. Lumière, douceur, réflexion et espoir d'un monde nouveau, l'hiver peut commencer.


Lu dans:
Tahar Ben Jelloun. La remontée des cendres suivi de Non identifiés. Edition bilingue français-arabe, trad. Kadhim Jihad. Points Poésie. 2011. 68 pages.

jeudi, octobre 26, 2017

Un jour

"Le matin il faut faire très vite. Tout est précis. Réglé. Tendu. Le réveil. La douche. Le petit-déjeuner de Noé. Le café. Passage de relais des informations de la radio aux dessins animés de la télé. Toilette de Noé. Habits de Noé. Manteau, cartable, voiture. Chanson de Noé. École de Noé. Bise rapide et baveuse de Noé. Retour à la radio. Voie rapide. Mouettes dans le rétroviseur. Parking de la bibliothèque. Moteur coupé. La trace sèche et invisible du bisou de Noé. Portière claquée. Collègues. Faux sourires. C’est parti jusqu’au soir. Toute la journée est réglée. Jusqu’au crépuscule qui recommence dans l’autre sens. Faux sourires. Parking. Voiture. Autoroute. Radio. École de Noé...
... On rentre à la maison. Voix de Noé. Là, les choses se défont. Se libèrent. Se dissolvent dans la langue de l’enfant. Dans le chemin du retour aussi. Petit à petit, le corps se détend. Et on commence à fondre."
                    Thomas Vinau

Que cela est bien décrit. Une jeune maman vue en consultation ne s'est pas levée ce matin, terrassée par un mal à la tête inattendu. J'ai tenté de lui faire décrire ses symptômes physiques et n'ai recueilli qu'un long récit similaire aux lignes de Thomas Vinau. Et si , au fond, dire "j'ai mal à la tête" était une autre manière d'exprimer que, même si tout fonctionne, la tête ne suit plus.

 
Lu dans:
Thomas Vinau. La part des nuages. Alma Editeur. 2014. 125 pages. Extrait p. 9, 15

mardi, octobre 24, 2017

Last Post

"Rien, jamais, en effet, ne remplacera le compagnon perdu. On ne crée point de vieux camarades. Rien ne vaut le trésor de tant de souvenirs communs, de tant de mauvaises heures vécues ensemble, de tant de brouilles, de réconciliations, de mouvements du cœur. On ne reconstruit pas ces amitiés -là. Il est vain, si l'on plante un chêne, d'espérer s'abriter bientôt sous son feuillage."
                Antoine de Saint-Exupéry. Terre des Hommes.

Alors qu'il voyait la guerre engloutir tant de ses proches, Saint-Ex décrit l'amitié. Paroles simples, éternelles et universelles. Où êtes-vous dans ce que je lis aujourd'hui?
  

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages.

Ils reviennent

"Tu vois, ils reviennent
observe bien
les mouvements     et la démarche lente
l'hésitation feinte     et l'agitation
Incertain       je vacille. "
        Ezra Pound. Le Retour


See, they return; ah, see the tentative
Movements, and the slow feet,
The trouble in the pace and the
uncertain
Wavering!
        EZRA POUND, The Return



Lu dans:
Thérèse Delpech. L'appel de l'ombre. Puissance de l'irrationnel. Grasset. 2010. 178 pages.  Exergue. 

lundi, octobre 23, 2017

L'appel de l'ombre

"Nous devons tous sortir de notre propre prison."
            Fiodor Dostoïevski

Existe-t-il pire enfermement que celui qu'on se crée? Dans une nouvelle de Platonov (1899-1951) - Le retour d'Ivanov - un soldat rentre de la guerre où il a passé de longues années. Quand il revient chez lui, il trouve ses enfants à la maison qui n'ont cessé de l'attendre, sont fous de bonheur et lui font fête. Mais la mère n'est pas là. Le prisonnier parvient à se convaincre qu'elle lui a été infidèle. Il reprend le chemin de la gare, suivi de ses enfants en pleurs qui lui jurent que leur mère travaillait pour subvenir à leurs besoins, et qu'elle a, elle aussi, passé toutes ces années à pleurer et à l'attendre. Le train arrive en gare. Il monte, et les petits courent en pleurant après le train qui s'en va. Le soldat ne peut plus quitter sa prison intérieure. La loyauté, l'amour, la chaleur d'un foyer lui sont interdits après les violences de la guerre. Au retour impossible à la liberté et à la vie antérieure, il préfère le retour au malheur de la solitude et de l'enfermement, au risque de condamner ses enfants en se condamnant lui-même.


Lu dans:
Thérèse Delpech. L'appel de l'ombre. Puissance de l'irrationnel. Grasset. 2010. 178 pages.  Extrait pages 151-152

samedi, octobre 21, 2017

L'homme et lui-même

"Au retour du bal costumé
    un peu ivre
    il se débarrassa de son déguisement devant le miroir de sa salle de bains
    et soudain se figea :
    ce n’était pas lui ! "
         Pierre Chevillard

... ou la découverte de cet étrange soi-même que nous sommes parfois.



Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. 3434. http://autofictif.blogspot.be/2017/10/3434.html

vendredi, octobre 20, 2017

Voyages

"Pour bien aimer un pays il faut
    le manger    
    le boire
    et l'entendre chanter."
         Michel Déon

jeudi, octobre 19, 2017

Lumineux

"Certains êtres, à mesure que le temps passe, deviennent de plus en plus libres : ils se redressent au lieu de s'affaisser. Il émane d'eux une énergie étonnante. Ils sont lumière pour qui les rencontre. J'aimerais savoir ce qu'ils ont fait des ombres de leur passé. De leurs regrets, de leurs déchirures. Comment ils s'en sont arrangés, ces êtres de lumière : comment font-ils ?"
                Laurence Tardieu

Lu dans:
Laurence Tardieu. Puisque rien ne dure. Stock. 2006. 127 pages  

mercredi, octobre 18, 2017

Fragile bonheur

Lui: "On ne choisit pas d’être heureux." Elle: "Promettez-moi au moins d’essayer."
           Dr Knock

Chiche, si on essayait le bonheur... Quand Omar Sy en Docteur Knock fatigué soliloque sur la recherche aléatoire du bonheur,  Ana (Girardot) lui propose l'utopie. Fort beau programme, car si la quête du bonheur n'est pas gagnée, celui qui s'y essaie a plus de chances d'y parvenir que celui qui renonce dès le départ. Chacun reste maître du regard qu'il porte sur la vie et d'inverser le chemin du désespoir. Rien ne résiste à l'arôme du café du matin dans lequel trempe un croissant frais, mais ce peut être aussi la lecture d'un mail inattendu, les trois notes d'une mélodie oubliée ou la lueur mordorée des feuilles d'automne sous le soleil couchant. Comme l'écrit joliment Yannick Haenel "les ténèbres attendent que nous perdions la lumière, mais il suffit d'une lueur, même la plus infime, la pauvre étincelle d'une tête d'allumette pour que le chemin s'ouvre."

 
Lu dans:
Knock. Film de Lorraine Levy, adapté de Jules Romains. Sort ce mercredi sur nos écrans.
Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne. Gallimard. 2017. 352 p.

mardi, octobre 17, 2017

"Chaque homme a trois caractères: celui qu'il a, celui qu'il montre et celui qu'il croit avoir."
                Alphonse Karr

lundi, octobre 16, 2017

Vous écouter est un voyage

"Respirer votre rire est un médicament, se taire et vous écouter un voyage, entendre vos silences un pèlerinage. Un jour, Charlotte, votre Charlotte et mon amie aussi, a réalisé un rêve, le mien, celui de vous rencontrer. Depuis ce jour je pense à vous comme on pense à un proche, à un être aimé. Depuis nous avons partagé des gâteaux, des éclats de rire, des effondrements, notre peur de la Grande Faucheuse (qui, elle, se moque bien des oeuvres d'arts...). J'ai deux lettres de votre main, mon trésor. Vos mots... que j'adore... Parce que vous êtes amoureux de l'autre, parce que vous êtes amoureux de la sincérité (celle qui n'échappe qu'aux vaniteux), vous êtes l'irrésistible. Vous êtes l'unique et l'irremplaçable. Là vous me diriez volontiers : 'Arrêtez Mylène, vous me faites rougir !' Mais voilà... Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi ! Vous me manquez déjà. Vous nous manquerez, c'est ça..."
                Mylène Farmer. Lettre à Jean
 


 
Lu dans:
Mylène Farmer. Lettre à Jean (Jean Rochefort, décédé la semaine passée). 

samedi, octobre 14, 2017

"La réussite se mesure au nombre de ses ennemis."
        Michel Claessens. Petit éloge de l'incompétence. 


Lu dans:
Michel Claessens. Petit éloge de l'incompétence. Ed. Quae Gie. Coll. Essais. 2013. 136 pages.

vendredi, octobre 13, 2017

Le retour du fleuve

"Quelle solitude
soif de toi
temps si long
temps si lent
penses-tu parfois encore à moi?

J'ai tant besoin de toi
comme un fleuve solitaire descend vers la mer
coeur ouvert         bras ouverts
je t'en prie            attends-moi 
je rentre à la maison."
    adapté de Oh My Love du film Ghost



Lu dans:
Oh My Love du film Ghost. Paroles Hy Zaret, mélodie Alex North, composée initialement sous le titre "Unchained Melody" pour le film "Unchained" (1955), elle sera reprise et popularisée par le film Ghost. Un des morceaux les plus interprétés du 20e siècle, on en compte plus de 500 interprétations.

jeudi, octobre 12, 2017

Le Bescherelle amoureux

"Le verbe aimer n'est pas facile à conjuguer; son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif, et son futur est toujours conditionnel."
            Jean Cocteau
 
 

mercredi, octobre 11, 2017

Pieux mensonges

"J’ai menti, mais c’était de bonne foi."
        Bernard Tapie. Procès du Match OM-Valenciennes. 1995

On souligne l'extrême richesse de la langue française. Mais que le même mot "mensonge" puisse couvrir le mensonge volontaire, malfaisant, cherchant à nuire et ses contraires que sont les mensonges par omission, par méconnaissance, par souci de protéger, par crainte ou  intimidation demeure un sujet d'étonnement. Où placer la confession candide de Bernard Tapie ouvre un autre débat.

Lu dans:
Michel Claessens. Petit éloge de l'incompétence. Ed. QUAE GIE. Coll. Essais. 2013. 136 pages. Exergue Chapitre 2

dimanche, octobre 08, 2017

Sagesse de Robert Desnos

"Un jour, je te décevrai,
Et ce jour-là, j'aurai bien besoin
de toi"
                        Robert Desnos. 

Une bien belle et émouvante déclaration d'amour.
 

samedi, octobre 07, 2017

Sagesse d'Alexandre Romanes

"Il était révolté
il voulait tout changer
sauf lui."
        Alexandre Romanes
Personnage d'exception, poète philosophe issu du monde du cirque, Alexandre Romanes est le premier Tzigane a avoir été décoré de la Légion d'Honneur, en 2016. Illettré, il apprend à lire et écrire sur le tard et est l'auteur de trois recueils de poèmes consacrés à la culture tzigane.

Lu dans:
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, 2010. 90 pages. p. 41.



vendredi, octobre 06, 2017

Un art éphémère

"Au fil des années, j'en suis venu à apprécier l'art culinaire. C'est un art tout aussi noble, j'en suis convaincu, que la peinture ou la poésie.
Si on ne l'apprécie pas, c'est simplement que le résultat en disparaît trop vite."
                 Kazuo Ishiguro, lauréat du Prix Nobel de littérature 2017


 
Lu dans:
Kazuo Ishiguro. Lumière pâle sur les collines (A Pale View of Hills, 1984, trad. de l’anglais par Sophie Mayoux). Gallimard. 2009. Collection Folio n° 4931.

mercredi, octobre 04, 2017

Sagesse de la Mishna

Un rabbin demandait : “à quoi peut-on reconnaître le moment précis où s’achève la nuit et où commence le jour ?” À cette question, une première réponse fut donnée, “quand on peut distinguer de loin un chien d’un mouton”. “Non”, dit le Rabbin. “Quand on distingue un dattier d’un figuier”. “Non”, dit-il encore. Mais alors, à quel instant ? “C’est, explique-t-il, lorsqu’en regardant le visage de n’importe quel être humain, tu reconnais en lui ton frère ou ta sœur. Alors tu peux être sûr que le jour s’est levé. Mais, jusque-là, il fait nuit dans ton cœur”.
            Sagesse de la Mishna

Message naïf par temps de folie violente. Mais si on le partage plus dans ces moments-là, quand le fera-t-on?


Lu dans:
La Mishna est la première et la plus importante des sources rabbiniques obtenues par compilation écrite des lois orales juives, considérée comme le premier ouvrage de littérature rabbinique.

mardi, octobre 03, 2017

Sagesse des bouquets

"Le premier homme de la préhistoire qui composa un bouquet de fleurs fut le premier à quitter l'état animal : il comprit l'utilité de l'inutile."
                                Claudie Gallay

Saisir les ilots de lumière pour que, soudain, ces trucs de rien dans nos journées brillent, ces petits riens, ces petites gens sans importance qui font les vies superbes, quand on les voit. 



Lu dans:
Claudie GALLAY. La beauté des jours. Actes Sud. 2017. 416 p.

lundi, octobre 02, 2017

 "Car ce poète, un soir auprès du feu dans le désert, racontait simplement son arbre."
                A. de Saint-Exupéry. Citadelle. X


Lu dans:
Jean-Claude Perrier. Les mystères de Saint-Exupéry. Stock 2009. La Table Ronde 2017 (nouvelle édition revue et augmentée). 206 pages. Extrait : exergue. 

vendredi, septembre 29, 2017

Merveilleux nuages

"Nous tenons chacun notre rôle dans l’histoire. Le mien, ce sont les nuages."
                Richard Brautigan

Bien beau. Très poétique. Phrase à utiliser avec circonspection quand on vous invite à participer aux tâches du ménage.

Lu dans:
Thomas Vinau, La part des nuages. Alma éditeur. 2014. Exergue 

jeudi, septembre 28, 2017

Roch Ha-Chana

 "Ce jour-là ne fut le jour de rien. Justement. Pourtant il n’était pas pire que les autres. Pas de changement notable. Pas d’événement. Aucune surprise naissante. Aucun début. Aucune fin. Aucun rebondissement. Rien de flagrant, si ce n’était sa concordance tiède avec hier et demain. Lui, ne s’est pas levé transformé en cafard. Personne ne venait de mourir. Il n’a pas décidé de changer quelque chose. Ni de faire comme avant. Ni de regarder autrement. Ni de regarder autre chose. Il s’est levé avec le jour. Il a suivi l’ascension graduée de la lumière. Il a couru derrière. Il a fait ce qu’il avait à faire. Conservé ce qui pouvait être conservé. Protégé les siens. Fait les courses. Mis un pied devant l’autre. Il a été un homme. Un peu pénible. Un peu bon. Il ne fut ni honteux ni fier. Fatigué. Comme chaque soir. À l’abri comme chaque soir. Plutôt content que les choses se passent normalement."
                        Thomas Vineau

Se résout-on jamais à ce que les choses se passent aussi "normalement"? La semaine passée fut fêtée Roch Ha-Chana *, fête de l'éveil selon une interprétation qu'en donne le rabbin Guigui: aucune vie ne saurait se réduire à une simple habitude, répétition lancinante et monotone de ce qu'elle fut la veille, et sera le lendemain. Chaque aube nous invite à nous diriger vers quelque chose d'entièrement neuf, l'être humain possédant cette capacité intrinsèque à se changer qui est source de toute espérance.



* Fête juive (21-22 septembre 2017). Littéralement, Roch Ha-Chanah signifie, «tête de l’année» considérée comme le Nouvel An juif et le jour anniversaire de la création du monde. 

Nulle au RER

"La vieillesse est comparable à l'ascension d'une montagne. Plus vous montez, plus vous êtes fatigué et hors d'haleine, mais combien votre vision s'est élargie!"
Ingmar Bergman.

Elle a l'allure d'un oiseau mazouté, récemment déstabilisée par une évaluation négative à son travail. Trop jeune pour bénéficier de la retraite, trop usée pour tenir le rythme. "Totalement nulle" selon l'échelle RER (Rapidité Efficacité Rendement) imaginée par son supérieur hiérarchique, elle est à la fois trop lente, trop hésitante, trop perfectionniste, trop unilingue, trop grosse, trop peu intéressée par les nouvelles techniques, trop ménopausée, trop mal au dos, trop tout en somme. Souffrante sans être malade, elle a épuisé ses jours de congés légaux, comment fait le médecin pour traduire en termes administratifs une réalité aussi simple? Je découvre en la quittant qu'elle lit Petit Pays de Gaël Faye, qu'elle écoute Klara, fréquente Bozar, télécharge des podcasts de Raphaël Enthoven et d'Anne Dufourmantelle sur son smartphone, pas nulle en tout, pas nulle du tout même. Connaît-on jamais quelqu'un, chaque patient contient dix patients.  
 


mercredi, septembre 27, 2017

Une patrie à modeler

« La patrie n’est pas l’endroit où tu nais et où tu vis, sans que tu puisses choisir, qui te dépouille de tes droits, qui pille ta liberté et ton honneur. Non, la patrie c’est la terre qui te fait sentir ton humanité, qui te donne la paix, la liberté, la dignité, une vie généreuse, du travail, l’éducation et la créativité. »
        Hoshang Ossi, réfugié syrien devant la mer à Ostende.

Bonne fête à la Communauté française de Belgique, une patrie en construction qu'on aimerait modeler selon le rêve de Hoshang Ossi.

Lu dans:
Flavie Gauthier. La Belgique, ses amours et ses tracas sous la plume des écrivains arabes. Le Soir. 26 septembre 2017. Extrait p. 18
Allal Bourquia et Hoshang Ossi. Ceci n'est pas une valise: Récits arabes sous un ciel belge.  Trad. Xavier Luffin. Editions La Croisée des chemins. 330 pages.

mardi, septembre 26, 2017

Mon fils passe une RMN

"Assise dans le couloir
un vieux magazine sur les genoux
j'écoute le buzz de l'énorme aimant
attirant et faisant tourner sur eux-mêmes
ces protons d'hydrogène
qui, autrefois, faisaient partie de moi

J'imagine cette poussière interstellaire intemporelle
ces restes d'étoiles et de galaxies
venus se poser dans son corps
à quelques mètres de moi, à plat sur la table d'examen

Je ne peux, à l'heure qu'il est, rien faire pour lui
réduite à l'attente, respirer, inspirer, expirer
immobile   
pendant que son univers intérieur tourne."
            Bonnie Salomon. Mon fils passe une IRM

Combien grande doit être notre peur de la maladie pour autoriser la médecine à nous fouiller de telle manière, avec quelle précision et si fréquemment. Pas un millimètre de notre être qui puisse échapper à l'inventaire de la RMN ou du Petscan, pas un orifice qui n'ait son endoscope, pas une addiction qui n'ait son test spécifique, pas une pensée qui ne soit localisable et interprétable par les neurosciences. Réaliser que toutes ces données recueillies, chiffrées, seront ensuite intégrées à de vastes banques de données - le big data - préfigure en quelque sorte la dispersion des cendres après une crémation, une dissolution de ce qu'on nomme l'intimité. La proximité physique du médecin qui dans son cabinet me palpe l'abdomen, ou du psychanalyste qui me palpe l'inconscient, ont quelque chose de rassurant: un être humain comme moi, ressentant les mêmes peurs et les mêmes émotions, m'approche en respectant ma frontière au monde constituée par mon enveloppe charnelle: passée cette limite, c'est chez moi. Mais confier l'état précis de ma prostate, de mon foie, de mes seins à quelqu'un que je n'aurai même pas vu, qui les scrutera avec une précision d'entomologiste, imaginera la vie et les pensées qui les sous-tendent, les émotions qu'elles suscitent, recèle quelque chose de profondément impudique et si communément accepté que je comprends le patient apeuré qui, sans aucune justification raisonnable sur le plan médical, refuse de se faire investiguer. 


Lu dans :
Bonnie Salomon. Mon fils a passé une RMN.  Hektoen International Newsletter. A journal of medical humanities. Poetry Automne 20016. L'auteur est médecin urgentiste au Northwestern Lake Forest Hospital, Illinois, États-Unis et conférencière en éthique médicale dans la région de Chicago.

dimanche, septembre 24, 2017

Lieux de pleine habitation

"Des lieux de pleine habitation
où se rencontrent ces moments vécus dont nous portons longtemps sur nous l'empreinte
ou cette ancienne chanson entendue avec des amis dans le bar de la plage
dans cette couleur du nuage au-dessus des toits après la fin de la moisson
dans ce repas partagé
dans la sensation de l'eau qui coule encore sur le corps longtemps après la pluie
dans ces fêtes populaires
dans ces langages particuliers qu'on ne parlait qu'ici
tous ces lieux où quelque chose a été vécu."
                Jean-Marc Besse.

Lu dans:
Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages. Extrait pp. 194,195

samedi, septembre 23, 2017

Sagesse de l'amphore

"Le cœur de la nuit cherche
un asile dans la lumière
chaque chose
se réfugie dans son contraire
c'est ainsi qu'existe ce qui existe

Si s'annulaient les oppositions
tout cesserait d'exister."
        R. Juarroz

Pour évoquer la vie et le jeu des contraires, rien ne vaut l'amphore dont la courbe est l'opposé exact de celle de son contenu. Imagine-t-on une cascade sans son rocher, la fraîcheur de l'oasis sans l'aridité du désert, la fragilité du coquelicot sans l'abondance du blé? Ma faiblesse se nourrit de ta force, et l'inverse.



Lu dans:
Roberto Juarroz. Quinzième poésie verticale. José Corti. Collection Ibériques. 2002. 89 pages

vendredi, septembre 22, 2017

Petits délits d'initiés

« Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela signifie quand on n'a plus où aller? »
La question que Marmeladov lui avait posée la veille lui revint tout à coup à l'esprit.
Car il faut que tout homme puisse aller quelque part."
                    Fiodor Dostoïevsk. Crime et châtiment 

Ce matin une minuscule araignée s'est vue emportée par le jet de ma douche. Je ne l'ai pas voulu, mais en fus indirectement responsable. Quand dans ma ville on "nettoie" le parc Maximilien de migrants soudanais  avec des comparses douteux, c'est tout pareil.


Lu dans:
Leïla Slimani. Chanson douce. Gallimard NRF. 2017. 230 pages . Exergue

jeudi, septembre 21, 2017

Régler la focale

"Voir le monde en un grain de sable
Un ciel en une fleur des champs,
Retenir l'infini dans la paume des mains
Et l'éternité dans une heure."
                William Blake

En photo on parle de profondeur de champ et de focale. Chaque objet, chaque personne sur lesquels se porte notre regard possède des épaisseurs différentes selon l'attention qu'on lui porte. Chaque patient est un roman, un pays, une légende à lui seul, enfouis dans le quotidien banal qui ne demandent qu'à se déployer si on leur laisse la place. Je suis entouré de gens exceptionnels qui l'ignorent eux-mêmes, et que notre regard illumine.

mercredi, septembre 20, 2017

Un métier sérieux

"Au-delà de l'apport primordial d'Orville et Wilbur Wright [concepteurs du premier avion qui ait volé, 1903, Dayton], ce qui me touche le plus est le temps qu'il leur a fallu pour être reconnus. Leurs travaux faisaient rire. Des citations d'époque se moquent de "ces deux illuminés qui voulaient développer un jouet sans aucune utilité, plutôt que de travailler dans un métier sérieux". Ils ont dû attendre leur tournée triomphale de 1908 en France pour devenir des héros aux États-Unis. (..) Le transport aérien moderne peut se résumer à l'apport de quelques pionniers qui ont ouvert les voies que l'industrie a développées plus tard: l'avion des frères Wright, la cabine pressurisée de mon grand-père et les vols longue distance de Charles Lindbergh et Jean Mermoz. Et maintenant on prend l'avion pour New York ou Singapour comme on monte dans un autobus... Arrivera-t-on à faire de même avec un avion de ligne solaire ? Je serais fou de répondre oui et idiot de répondre non. Nous n'avons pas la technologie pour transporter 200 passagers dans Solar Impulse, mais les frères Wright ne l'avaient pas non plus. Et pourtant c'est arrivé ! Il faut des explorateurs pour ouvrir la voie."
            Bertrand Piccard
 


 
Lu dans:
Bertrand Piccard, André Borschberg. Objectif Soleil: Deux hommes et un avion. L'aventure Solar Impulse. Stock. 2017. 364 pages. Extrait p. 298
Orville et Wilbur Wright https://fr.wikipedia.org/wiki/Orville_et_Wilbur_Wright

mardi, septembre 19, 2017

La boussole intérieure


"L''exploration n'est pas une action mais un état d'esprit face à la vie. C'est l'aiguille d'une boussole intérieure qui se met à indiquer systématiquement l'inconnu, ce qui n'a encore jamais été fait, ce qui est considéré comme impossible."
                 Bertrand Piccard.



Lu dans:
Bertrand Piccard, André Borschberg. Objectif Soleil: Deux hommes et un avion. L'aventure Solar Impulse. Stock. 2017. 364 pages. Extrait p. 14

dimanche, septembre 17, 2017

Libre échange

"Aussi sûrement que l'aiguille d'une boussole pointe vers le nord, le trajet des poubelles indique le sens de la domination: le faible recueille les restes du fort."
                                Pierre Rimbert

"Le commerce international n'échappe pas à la règle. Les États-Unis, qui achètent à la Chine des téléphones portables et du travail bon marché, lui revendent des ballots d'emballages défraîchis, des compressions de bouteilles en plastique, des chiffons et de la ferraille. Ces sous-produits de consommation destinés au recyclage représentent l'une des vitrines mondiales méconnues du made in USA: six des dix premières entreprises exportatrices américaines prospèrent dans ce secteur, qui a réalisé en 2016 un chiffre d'affaires de 5,6 milliards de dollars (4,8 milliards d'euros) rien qu'avec l'empire du Milieu. Et qui expédie sur les océans plus d'un million de conteneurs remplis de vieux papiers- le produit américain le plus exporté par ce mode de transport. Première importatrice mondiale, la Chine a pour sa part acheté pour 18 milliards de dollars de déchets l'année dernière, dont 7,3 millions de tonnes de plastique usagé. Lequel, une fois trié par des petites mains sous-payées, puis reconditionné, voguera à nouveau vers les supermarchés sous forme d'objets flambant neufs. Ces cargaisons de seconde main permettent aux compagnies maritimes de charger les porte-conteneurs qui, sinon, repartiraient à vide vers les ateliers du monde."
 
  
Lu dans:
Pierre Rimbert. Libre-échange des ordures. Le Monde diplomatique. Septembre 2017. Extrait. p 19
Top 100 importers and exporters. Journal of Commerce, vol. 18, n° 11, New York, 29 mai 2017.

vendredi, septembre 15, 2017

Proverbe anglais

"Chaque nuage a une doublure d'argent "
                ("Every cloud has a silver lining")
  

jeudi, septembre 14, 2017

Paradis lointain

"J’aimerais en être sûr : mon réveil entraîne bien de facto l’annulation du récital de chants liturgiques que dans mon rêve je devais donner ce soir à Acapulco ?"
                    Eric Chevillard. L'autofictif

Je réveillai un jour une vieille patiente endormie sur ses avants-bras dans sa chambre de clinique. Les cloches de la collégiale proche, un soleil frisant, une ambiance de dimanche matin et son rêve l'avaient emmenée loin dans son enfance. J'eus quelque remords à l'en avoir tirée. Elle pas. "C'était si beau que dès votre départ j'y retourne." Vers quel paradis, oubliant un court moment ses rhumatismes et son souffle court? Ce fut son secret, et mon imaginaire.
       
Lu dans:
Eric Chevillard. L'autofictif. http://autofictif.blogspot.be/ 3379

mercredi, septembre 13, 2017

Des sons qui deviennent paroles


"Me trouvant à l'hôpital de Bangor, dans le Maine, où j'étais hospitalisée, Jerry Wilson me mit entre les mains l'admirable plaque de malachite que j'avais marchandée à plusieurs reprises en 1983 et 1985 à New Delhi pour la lui offrir. Elle ne l'avait pas quitté depuis. Mais sans doute mes mains étaient faibles, ou moi-même un peu assoupie, car j'ai senti glisser quelque chose, un bruit léger, fatal, irréparable, qui me réveilla de mon sommeil. J'étais bouleversée d'avoir ainsi détruit à jamais cet objet qui avait tant compté pour nous, cette plaque de minéral au dessin parfait à peu près aussi antique que la terre. De quel dépôt cent fois millénaire était-elle venue pour nous attendre deux ans chez un bijoutier hindou, puis pour passer et repasser deux fois l'Atlantique, aux mains d'un ami qui n'avait peut-être plus longtemps à vivre ? De quel Himalaya, de quel Pamir? Mais le son même de sa fin avait été beau... Oui, me dit-il, la voix des choses.»
                   Marguerite Yourcenar. Exergue du recueil "La voix des choses".

Le tintement de la chute de la malachite devient signifiant pour Marguerite Yourcenar car il résonne en écho à sa propre vulnérabilité. Le minéral devient humain, le son devient mot: nos vies connaissent des instants irréparables. En irait-il de même de la communication humaine, quand noyés sous le flot des paroles celles-ci ne restent que des sons, ne rencontrant aucun écho dans nos vies quotidiennes? 

 

Lu dans:
Marguerite Yourcenar. La Voix des choses. © Jerry Wilson, 1987, pour les photographies. Éditions Gallimard. 1987. 104 pages.

mardi, septembre 12, 2017

Le coup de foudre, c'est vers la fin

 "J'ai été aimée."
            Maudie (film de Aisling Walsh, 2016)

Trois mots à peine audibles pour une une existence qui s'éteint dans la sérénité liée à une certitude: avoir été aimée. Une histoire sobre qui sonne juste, celle d'un coup de foudre à l'envers menant de l'ombre à la lumière, inversant le scénario cinématographique habituel de la passion amoureuse qui veut qu'à l'éblouissement des débuts succède inévitablement l'usure des jours.  On sort meilleur de la vision de Maudie, film intimiste à petit budget, qui nous décrit l'histoire d'amour improbable d'un couple dépareillé que tout sépare et que la vie commune fera se découvrir et aimer. Cela sonne juste, et reste présent longtemps après le générique final. Transcendée par l'interprétation inoubliable de Sally Hawkins dans le personnage de Maud Lewis, artiste peintre naïve déformée par l'arthrite, Maudie semble nous souffler une vérité méconnue: l'intensité d'un amour se mesure vers la fin et se moque de la perfection de la silhouette, ou de l'épiderme. C'est peu dire qu'on a apprécié. 
 

       
Lu dans:
Maudie. Film. Réalisation Aisling Walsh. 2016. Irlande/Canada. 1h 56 min. Avec Ethan Hawke, Sally Hawkins, Kari Matchett.

lundi, septembre 11, 2017

La boîte à clous


"L’argent hérité du père sera bientôt dépensé mais nous puiserons jusqu’à la fin de nos jours dans les petites boîtes de clous de sa caisse à outils."
            Eric Chevillard

Nous avons tous une boîte à outils quelque part, belle image de la transmission. Je garde précieusement, et l'utilise encore les jours de gel, un ancestral chargeur de batteries sans aucune sophistication récupéré au décès de nos parents, pièce éternelle car élémentaire. Sa simplicité d'utilisation, sa fiabilité quand les batteries sont à plat, sa modestie et son caractère hors d'âge constituent le plus beau souvenir des qualités que je garde des parents. Les transmettrai-je à mon tour?


Lu dans :
Eric Chevillard. L'autofictif. http://autofictif.blogspot.be/ 3397

samedi, septembre 09, 2017

Nouvelles idées, vieilles croyances


"Une pensée me console: ce ne sont pas les vendeurs de bougies qui ont inventé l'ampoule électrique."
                Bertrand Piccard.

Découragé par la frilosité des grands avionneurs Boeing, Airbus, Pilatus à s'engager dans l'aventure du Solar Impulse, premier avion solaire à avoir bouclé un tour du monde, son initiateur Bertrand Piccard se souvient avec humour que son  "Auguste" grand-père n'avait pas fait construire la cabine pressurisée de son invention par le biais de l'industrie aéronautique, mais... par un fabriquant de cuves de bière en aluminium. Il faut préciser que l'histoire s'est passée en Belgique, et que personne d'autre n'avait accepté de cautionner ce qui était considéré comme un suicide programmé. "Un spécialiste sait construire ce qu'il a appris à construire, pas autre chose. Pourquoi s'acharner à faire produire au monde de l'aviation un engin solaire qui ait l'envergure d'un jumbo-jet et le poids d'une voiture? L'innovation ne consiste pas à avoir de nouvelles idées, mais plutôt à se débarrasser de vieilles croyances. A nous donc d'agir." Ce récit tonique, écrit à quatre mains par les deux copilotes du Solar Impulse, nous incite à réactiver la petite flamme de projets qui brûlent en nous et ne demandent qu'à s'épanouir. 

Lu dans:
Bertrand Piccard, André Borschberg. Objectif Soleil: Deux hommes et un avion. L'aventure Solar Impulse. Stock. 2017. 364 pages. Extraits pp. 14, 29

vendredi, septembre 08, 2017

Signes de départ

"Le troupeau émerge des nuages bas. C'est une bannière dépenaillée d'oiseaux, montant et descendant, s'écartant, se rapprochant, avançant tout de même, sous le vent qui lutte amoureusement avec chaque aile vanneuse.
Quand le troupeau n'est plus qu'une tache confuse tout là-haut, j'entends sonner le clairon des funérailles de l'été."
             Aldo Léopold.


Ce matin soudain on change le décor, on sort la petite laine pour le café, on éloigne la nuit à la lampe, de la rue monte une rumeur qu'on avait oubliée. L'air ambiant redevient agité, la ville s'ébroue comme un soir de dimanche sans voiture. L'été prend congé et s'en va. 

 
Lu dans:
Aldo Leopold. Almanach d'un comté des sables. Traduit de l'américain par Anna Gibson. Flammarion. 2000. 290 pages. Publié à titre posthume. Extrait p. 94.

mercredi, septembre 06, 2017

Faire place

 « Je suis trop remplie du passé, il n’y a plus de place. "
                        Jane Birkin, citant un personnage de son film Boxes

Un jour on perd sa première dent de lait. On devrait se désencombrer d'un passé trop lourd de la même manière, confiant dans la petite souris du matin qui troque la dent détachée pour une friandise, et dans l'attente d'une nouvelle pousse plus vigoureuse. 


Lu dans:
Jane Birkin, interrogée par Julie Huon. Je me croyais sans intérêt. Le Soir. 23 août 2017

La pupille déshabitée


"Que ferais-je dans ce monde sans visage     sans questions
où un être ne dure qu'un instant
où chaque instant verse dans le vide
dans l'oubli d'avoir été."
        Samuel Beckett (1906-1989)

Étrange métier, mais est-ce un métier? En trois mois, accompagner la disparition d'une dizaine de patients, repus d'années mais bien vivants jusqu'au dernier jour. La plupart connus depuis quarante ans, dans la force de l'âge, laborieux, vigoureux comme cet éboueur qui racontait comment il rentrait surprendre son épouse pour un hommage à dix heures du matin  prétextant qu'il avait oublié ses clés, ou celui qui rentrait de son horaire de nuit dans le lit chaud sans toucher au petit-déjeuner, ou celle qui racontait comment on faisait l'amour dans un cercueil, ou celui qui se cuisinait une omelette au lard de 24 œufs. Les vieux n'ont pas toujours été vieux, et j'aime lire dans leurs vieilles pupilles de plus corses histoires que tous les Goncourt et Renaudot réunis. Et soudain, la pupille s'éteint, irrémédiablement. Un court instant on tente de croire à un au-delà meilleur, mais qu'il est dur à imaginer quand s'éteint soudain la lumière du regard de celui avec qui furent partagés polissonneries, rêves et misères. Quand vous trouverez demain votre médecin un peu moins drôle que de coutume, un peu moins à l'écoute, le diagnostic un peu moins sûr, ayant un peu moins le cœur à l'ouvrage, avant d'en changer demandez-vous s'il vous est déjà arrivé de perdre dix amis depuis le mois de juin. Et ce que cela vous ferait.

lundi, septembre 04, 2017

Septembre clair

"L'herbe n'a plus de couleurs
Le soleil blond de paille mûre
Le bleu du ciel presque cristal
La clarté vive de septembre
La chaleur douce dans la brise

Habiter le même matin
Respirer la même lumière
Partager le même chemin
Dans le même automne clair

Il ne faut pas demander trop
Juste un jour de douceur d'automne
et la lumière tellement belle
qui nous éclairera tous deux
jusqu'au coucher du soleil."
        Claude Roy. Septembre Clair. Belle-Île-en-Mer, 7 septembre 1989 


Jamais la fin d'été n'avait paru si belle, les vignes de l'année auront de beaux raisins... Septembre concentre les couleurs et les sentiments contraires, le pressenti que quelque chose va se terminer, qu'on aimerait voir durer juste un moment encore. Septembre est un mois de vendanges, avant la longue fermentation dans les cuves, les barriques et les caves. Caprins et bovins descendent en carillonnant des hauts alpages, et nous sortons les petites laines. Septembre est un mois de douceur. 
       
Lu dans :
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987-1989. NRF Gallimard.  378 pages. Extrait pp.251,252.

dimanche, septembre 03, 2017

L'inconnu du grenier

"Ce matin même, en venant à notre rendez-vous, j’ai lu dans le New York ­Times l’histoire d’une femme qui a découvert qu’un inconnu total, un étrange intrus, vivait dans son grenier à son insu."
            Don DeLillo.


Fait divers étrange, narré de manière prémonitoire par Don DeLillo dans son roman Body Art. Depuis, je ne pénètre plus dans les pièces de ma maison de la même manière, bureau, cave, chambre à coucher, sait-on jamais? Sans parler des intrus que nous portons en nous à notre insu: une tumeur silencieuse, un souvenir enfoui qui ne demande qu'à remonter à la surface précipitant notre existence paisible, la part d'ombre de notre personnalité prête à envahir l'espace au gré des circonstances, le coléreux, le médisant, l'envieux que nous pensions avoir terrassé au prix d'efforts et de résolutions répétées. Et pourtant.. si la saveur d'une vie tenait à cet inconnu total prêt à nous surprendre, pour le pire mais aussi pour le meilleur? Demain pourrait être le début du meilleur de notre vie, si nous lui laissons la place. Hier sur le mur de son école, un élève a écrit "Que la curiosité soit avec toi." Une bien belle résolution pour une rentrée scolaire.

Lu dans:
Don DeLillo: je suis prêt à disparaître. Florence Noiville. Le Monde des Livres. 30 août 2017.  

samedi, septembre 02, 2017

Semer l'avenir

"Quand le vent tourne, certains construisent des murs, d'autres des moulins à vent."
                    Valéria Luiselli.

Les chiffres qui effraient les uns stimulent les autres: notre commune (Anderlecht) a vu sa population croître de 15.000 habitants en quatre ans, et se trouve au huitième rang des plus jeunes du pays, multiculturelle, multilingue, économiquement défavorisée. Sur le plateau du Vlasendael tourne le seul moulin bruxellois en activité, le Luizenmolen. Vue sur les ailes qui tournent au vent et broient les grains mêlés (l'image est belle n'est-ce pas), naît ce matin une école chère au coeur d'une équipe enthousiaste qui porte le projet depuis plusieurs années. Longue vie au Lysem - Lycée Soeur Emmanuelle et ses semences d'avenir. Mes proches auront compris le petit clin d'oeil admiratif à mon épouse


Lu dans:
Valéria LUISELLI. L'histoire de mes dents. Traduit de l'anglais par Nicolas Richard. L'Olivier. 2017. 192 pages.
Lysem (Lycée Soeur Emmanuelle) http://www.lysem.be/

vendredi, septembre 01, 2017

L'apprentissage du bonheur, et vive-versa

« Je vous aime
vous qui partez avec pour bannière le vent
comme on respire
vous êtes le premier poème. »
            Nadia Tuéni

Une pensée pour tous nos petits lâchés une première fois dans les cours d'école, dans ces classes sentant le propre et la peinture fraîche. L'image de notre petite Cécilia, découvrant la joie de rouler en équilibre seule sur son vélo, dans la beauté infinie du Salar (le "Désert de sel" bolivien) m'accompagne: tout apprentissage est un bonheur pur.

vendredi, juillet 28, 2017

Le temps long

"Le mauvais temps, c’est trop longtemps le même temps."
         Etienne Ernoux, agriculteur

Il y a de l'Ecclesiaste là-dedans, "un temps pour naître, un temps pour mourir, un pour œuvrer, un pour se reposer." La Bible fut écrite par des gens de la terre et des champs.
Le moment paraît venu de prendre quelque temps pour lire plutôt que d'écrire, de flâner plutôt que se presser.
On se retrouve en septembre, avec bonheur.


Lu dans:
Bernard Padoan. Jamais contents de la météo, les agriculteurs? Le Soir 28 juillet 2017. page 12.

jeudi, juillet 27, 2017

La force du levant

"Je montais sur le mont Épomée de l'île d'Ischia la nuit pour assister à la naissance du jour. Sur le sommet, se trouve une petite terrasse de tuf creusé, un endroit pour se tenir accroupi et attendre. La première clarté fendait la nuit derrière le Vésuve, puis le soleil dépassait la bosse du volcan et éclairait la mer. Depuis lors, j'ai l'impression qu'une énergie naissante se dégage avec plus de force au levant qu'au couchant. Je m'explique cet effet par l'effort d'ascension du soleil au milieu du ciel. En descente, en revanche, l'effet est celui d'une énergie épuisée, en chute libre. Mon ami alpiniste Romano Benet a l'habitude de dire que même les pierres savent aller en descente. "
                    Erri de Luca

A longueur de temps, nous transformons le réel en un récit dont nous occupons le centre. Que le soleil se meuve autour d'une terrasse en tuf qui nous sert d'abri, qu'il ait une vigueur insoupçonnée le matin et marque de la fatigue le soir venu, que la pluie soit triste, la lune pensive et le vent capricieux piétine allégrement la plus élémentaire objectivité et la capacité de raisonnement dont on a dit qu'elle est le propre de l'homme. Sommes-nous moins humains pour autant, pas sûr. Placé dans un contexte donné, traversé par ses questions, ses craintes, ses attentes, l'homme n'a de cesse de tromper la raison avec laquelle il cohabite pour convoler avec son éternel compagnon le rêve. Et comme l'écrivait joliment Anne Dufourmantelle, "ce que peut le rêve est immense: réparer, se remémorer, prophétiser, écouter, terroriser, apaiser, libérer, dévoiler et nous permettre d'oublier." 

Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.178
Anne Dufourmantelle, théologienne, philosophe et psychanalyste est décédée la semaine passée en tentant de sauver ses enfants de la noyade.