samedi, mai 28, 2016

Comme aux Marquises


"Sauve qui pleut".
       Sagesse des murs

Ce soir, première pluie d'été, longue, avec des grondements et des lueurs lointaines favorisant la rêverie. Des images surgissent de pluie sous la tente, ou abrité par une bâche en forêt d'Ardenne, sur la plage face à la mer immense en Espagne, pluie indienne faisant de Calcutta Venise en quelques minutes, pluie du Nord comme des pleurs, pluie du Sud comme des rires. Pluie au chaud dans la voiture aux vitres embuées propice aux confidences, pluie d'un gris sans nuance où se perd jusqu'au souvenir du soleil, pluie après le sec prolongé vécue comme une naissance, pluie traversière des Marquises de Brel qui fredonne Gauguin, pluie de Bécaud qui nous enroule par vagues de blé, de bagues et de colliers, pluie douce comme un réveil dans le jardin chinois de Singapour où je m'étais endormi sur l'herbe. 

Une pluie, pleine d'images, qui font que lorsque je te dis "il pleut",  ces deux mots n'ont rien en commun avec ceux que tu entends.


vendredi, mai 27, 2016

Asouf


"Ceux qui ont quitté ce lieu pour changer de campement
Y ont laissé le vide de leur absence et une tristesse brûlante."
        Poésie touareg.

Asouf, la solitude. Le père de Foucauld lui consacre l'une des plus longues notices de son dictionnaire touareg, l'une des plus belles et sur laquelle on peut rêver. Solitude et silence du campement, hier encore bruissant de compagnons, qui poursuivent leur route sans vous. Comme la musique apprivoise les silences entre les notes, mêlant les pauses aux soupirs en gardant le meilleur pour la fin: le point d'orgue, redevenir son propre compagnon et cheminer seul avec son ombre sur la partition de sa vie est un apprentissage. Un jour vient où Akéla dans le Livre de la Jungle quitte ses loups, où Mowgli quitte le clan, où Obama quittera la Maison Blanche. Même un pape, enfin, le fit. Ce qui reste du feu porte un joli nom: les braises.

Je vous souhaite une bonne fin de semaine, émouvante pour deux amis chers qui se reconnaîtront.

Lu dans:
François Sureau. Je ne pense plus voyager. NRF Gallimard. 2016. 154 pages. Extrait p. 76

jeudi, mai 26, 2016

Effluves

Tu vas mourir
    que d’autres te disent ce qu’ils veulent     je ne peux mentir,
    tu ne peux pas y échapper
    doucement je pose ma main droite sur toi     tu la sens à peine 
    je penche la tête tout près et la cache à moitié
    je suis assis tout contre         silencieux,
Le soleil perce en directions imprévues
    de fortes pensées t'emplissent         et la confiance
    tu souris
    tu oublies que tu es malade     comme j'oublie que tu es malade 
    tu ne vois pas les médicaments     tu ne remarques pas les amis qui pleurent
    je suis avec toi. "
            Walt Whitman

Il y a dix minutes à peine, je constatais le décès d'une très ancienne patiente. Elle avait 96 ans, je la connaissais depuis 63 ans, son jardin jouxtant celui de mon enfance. Une fois par an, en famille, ils soutiraient un Porto du Douro dont les vapeurs parfumées nous grisait, et c'était fête. Ne retiendrais-je que cette image, cela valait la peine de vivre. Il y a six semaines, je lui annonçai le décès de son fils unique, juste mon âge, était-ce une bonne idée que de le lui dire? Elle n'eut que quelques mots: laisse-moi seule maintenant, que je pleure à l'aise. Une fois encore, je fus le messager du malheur, rôle que je connais maintenant à merveille. Elle est morte doucement, sans qu'on sache de quoi. Compléter le certificat de décès, et ses causes, m'a renvoyé à toutes les incertitudes d'une pratique déjà longue: on meurt de quoi quand on est en fin de vie, et que rien ne vous rattache plus à rien. Il était minuit, et je garde un souvenir ému de la manière dont le portier de la maison de repos du CPAS d'Anderlecht, et les infirmières de nuit, m'ont accueilli. Tout était illuminé, alors qu'à cette heure habituellement c'est le Bronx, hommage discret rendu à une très vieille pensionnaire qui partait par la grande porte. 


Lu dans:
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998
Walt Whitman. À un qui va bientôt mourir. Les cent plus beaux poèmes du monde, par Alain Bosquet. Le Cherche-Midi. 1979.

mercredi, mai 25, 2016

La fugue du père


"Me voilà dans la forêt d'Ardenne.
Quel fou je fais!
J'étais si tranquille à la maison. "
        Shakespeare. "

"Dans sa cabane, Gabriel a recroquevillé sur le sol son corps courbatu: il peine à s'endormir malgré sa fatigue. Il a froid mais un espoir réchauffe sa poitrine: la route du lendemain."  Un vieil homme fugue, laissant derrière lui la sécurité de la maison de repos où sa famille l'a placé, et trouve refuge dans un abri de chasse en forêt. Qui de nous n'a du Gabriel en lui? 


Lu dans :
Jean-Marie Alfroy. La fugue du père. NRF Gallimard. 1984. 180 pages Extrait page 63
Shakespeare. Comme il vous plaira. acte III scène 4, trad J Anouilh. Exergue.

mardi, mai 24, 2016

La couleur du jardin


"Les papillons sont les fleurs vivantes de nos jardins."
            
Aujourd'hui, nous croiserons un certain nombre de personnes. Et parmi eux, quelques papillons. 

dimanche, mai 22, 2016

Faire confiance


"En parfaite confiance au non-familier
    proche ici de l'étranger
    là de l'éloigné
je pose mes mains dans les tiennes."
            Hannah Arendt

Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.166

samedi, mai 21, 2016

 Comme un rayon de miel
sur la neige d'argent
c'est l'aurore dorée à présent qui s'éveille
revoilà le soleil
revoici le beau temps
   Christophe GOARANT
 


vendredi, mai 20, 2016

Sagesse des Denkas


"Au temps où Dieu créa toutes choses
Il créa le soleil.
Et le soleil naît, meurt et revient.
Il créa la lune.
Et la lune naît, meurt et revient.

Il créa les étoiles.
Et les étoiles naissent, meurent et reviennent.
Il créa l’homme.
Et l’homme naît, meurt et ne revient pas."
       
L'être humain, cet instantané dans la vie de l'univers. Il griffe à peine la surface de la terre sur laquelle il pose un pied léger, on dirait une feuille sèche. Et pourtant, la lune et les étoiles ne rêvent pas, ne s'interrogent guère, ne se projettent pas non plus dans le lendemain d'autres enfants qui comme nous rêveront, s'interrogeront, se projetant dans la vision fugace d'autres feuilles sèches dansant sur la mer. Nous sommes la vie sur terre. 



Lu dans :
Chant sacré attribué aux Denkas de la basse vallée du Nil. Le Livre d’or de la Prière. Alfonso M. di Nola. Marabout.
cité dans Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

jeudi, mai 19, 2016

Survivre n'est pas vivre

"- Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler?
- Au colonel Chabert.
-Lequel?
- Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard ."
        Balzac, Le Colonel Chabert.

Chabert, ou l'histoire d'un "mort" survivant à la charge de cavalerie à Eylau en 1807, enfoui sous une montagne de cadavres. Il passera une vie entière à justifier son existence à son retour, car il n'est pire morts  que ceux qu'on ne s'attend pas à revoir. Livre après livre, sans jamais parler de sa propre expérience d'otage à Beyrouth, Jean-Paul Kauffmann raconte une indicible expérience de solitude et d'abandon. 

Lu dans:
Jean-Paul Kauffmann. Outre-Terre. Equateurs. 2016. 334 pages. Extrait p.7 Exergue


mercredi, mai 18, 2016

Habiter l'absence

"Si je meurs survis-moi par tant de force pure
que soient mis en fureur le froid et le livide
que ton rire et ton pied surtout n'hésitent pas
et comme une maison habite mon absence."
            Pablo Neruda
Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extraits pp. 81,82.

mardi, mai 17, 2016


"Chaque endroit imprègne son envers. Et vice versa,"

Lu cette semaine, amusant, idéal au jeu des petites phrases qui ne veulent rien dire, à placer entre la poire et le fromage. 



lundi, mai 16, 2016

A mi-Transat la réussite


"Un bon marin, c’est quelqu’un qui sait faire autre chose que du bateau."
                Loïck Peyron

Arrivé à mi-course de la Transat 2016 sur le mythique Pen Duick II d'Eric Tabarly avec une instrumentation d'époque, Loïck Peyron se voit contraint de rebrousser chemin vers Quiberon pour bris de matériel. Echec, réussite? Le triple vainqueur de la Transat aura cette fois parcouru la distance prévue sans atteindre son terme, améliorant au passage les temps à mi-course de Tabarly lui-même, et atteint son double objectif: des retrouvailles avec lui-même, l'absence des moyens de communication actuels le confrontant durant deux semaines aux seuls vent et houle, et le rappel des acquis de navigateurs prestigieux grâce auxquels le temps de la traversée Plymouth - New York à la voile a été progressivement réduit de 40 jours (Francis Chichester, 1960) à 8. 

dimanche, mai 15, 2016

Parler en langues

« une langue raison une langue légion une langue dieu dans les langues une langue feu ou à sable une pentecôte et une à litote une langue plaisir et une à gémir une langue beau temps mauvais temps une langue pour tous les temps »
        Philippe Solers (écrit le 29 mai 1977, jour de Pentecôte)



La Bible comme un roman. Entre Babel ou l'éclatement du langage humain et le récit de la pentecôte où chacun - Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, ... - s'entend interpellé dans son propre idiome, une boucle se referme.  On s'émerveille de voir franchie la barrière de la langue, du différent, de l'inconnu. Champollion cassant le mystère de la Pierre de Rosette, Emanuelle Laborit poussant son premier cri en langage des Sourds ainsi que la reconnaissance balbutiante   du langage des dauphins et des grands singes participent de la même quête: (se) comprendre est une joie. En témoigne ce couple de patients, tous deux malentendants, débutant chaque journée par un long face à face destiné à harmoniser leurs prothèses auditives afin de se  comprendre sans difficulté. Et ça marche. On rêve de voir chaque couple débuter sa journée en réglant ses canaux de communication avec autant de patience. Certains diront avec humour qu'il est plus aisé de percer le langage cunéiforme.


Lu dans:
Philippe Sollers. Paradis. Seuil. Collection Tel Quel. 1981. 246 pages. Extrait p.148.


samedi, mai 14, 2016

Ce peut être long des cigarettes

"Au printemps, tu verras, je serai de retour,
Le printemps, c´est joli pour se parler d´amour,
Nous irons voir ensemble les jardins refleuris,
Et déambulerons dans les rues de Paris

Dis, quand reviendras-tu,
Dis, au moins le sais-tu,
Que tout le temps qui passe,
Ne se rattrape guère,
Que tout le temps perdu,
Ne se rattrape plus."
     Barbara

Elle est vieille maintenant, et paraît espérer encore. Il l'a quittée sur un "je vais acheter des cigarettes" et elle ne l'a jamais revu. On a dit qu'il avait pris le bateau pour l'Amérique, mais on dit tant de choses. Ce printemps qui éclate soudain lui rappelle qu'elle fut heureuse un jour. La vie est étrange, et les gens. 

vendredi, mai 13, 2016

Merci au fruit

"Tu ramasses le fruit, le croques à belles dents.
Le teint, la senteur, le jus, la saveur,
Dans ton palais de la métamorphose,
Lentement se muent en délice aérien.
Et tu cherches à dire ce que tu ressens:
Plus que la jouissance, la reconnaissance !
Merci donc au sol, merci à la pluie,
Au soleil, au vent, aux morts, aux vivants,
À tous ceux qui donnent, à la Création
Qui du Rien a fait advenir le Tout.
À toi-même aussi, à ta bouche qui goûte,
À ton cœur qui bat, à ta mine béate
À ton cri d'extase! "
        François Cheng

Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait pp. 27,28

jeudi, mai 12, 2016


"Le livre est dans son genre un objet parfait: petit, pas cher, maniable, utile, solide. Il a de beaux jours devant lui. "
                Bruno Racine (Bibliothèque Nationale de France)


Lu dans:
Bruno Racine. interviewé par Michel Guerrin dans Le Monde du 15 avril 2016.

mercredi, mai 11, 2016

Enfin on me croira

"Ce n'est pas parce qu'on est paranoïaque qu'on n'est pas persécuté."
                E. Keret

Mieux, une petite dose de persécution nourrit la névrose en lui offrant une crédibilité.


Lu dans:
7 années de bonheur, Etgar Keret, traduit de l'anglais (Israël) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Points, 2015, 185 p.
 


mardi, mai 10, 2016

Chansons douces et moins

« La lucidité ne nous empêchera pas d’être heureux."
                 Eric Orsenna

On croyait tout savoir sur eux et on les découvre. Mireille Dumas amène cinq politiques français de premier plan à se raconter sous des aspects inattendus, jalonnés par les chansons qu'ils ont choisies et aimées. François Bayrou, Rachida Dati, Jean-Pierre Raffarin, Cécile Duflot et Jean-Luc Mélenchon évoquent l’enfance, l’amour, la politique entre rire et larmes, oscillant entre légèreté et profondeur pour évoquer par petites touches lucides les bonheurs et déchirements de leur engagement politique. Entre paroles et musique, c’est une jolie gamme de sentiments et une partition sans fausse note que nous fait vivre ce film avec des moments de télévision rare. L'aurions-nous oublié, la chanson est politique, telle "Ma France" de Jean Ferrat, aujourd'hui presque hymne national mais interdite d'antenne  durant deux ans en 1968 et 1970. Et on se prend  à aimer la politique, la chanson et la télévision. 


Vu dans:
Mireille Dumas. Politiques : ils connaissent la chanson!  Lundi en Histoires. France 3. 9 mai 2016. 

lundi, mai 09, 2016

Habiter le présent

"Si tu veux nous dirons la mémoire des hommes
Nous serons deux nous serons tous
Et la mémoire au front de bronze
Du fond des eaux nous sourira.
Si tu veux nous aurons des racines profondes
Pour humblement
Habiter le présent."
        Antoinette Dalcq

Images peu connues de l'état dans lequel le second conflit mondial a laissé l'Europe en 45, diffusées ce soir sur France 2. Jamais l'adage "éclairer le passé pour mieux comprendre l'avenir" ne me parut plus juste. L'Europe d'après-guerre n'était pas euphorique comme le laissent entendre les séquences convenues filmées en mai 45, et secrétait les mêmes exclusions et les mêmes incertitudes que celles qui plombent l'horizon de notre monde actuel, même si celles-ci se sont déplacées.

Lu dans:
Antoinette Dalcq. Estampes et médailles. 1983.
Après Hitler. David Korn-Brzoza et Olivier Wieviorka. France 12. 8 mai 2016.

samedi, mai 07, 2016

Vies subies


"Dans une petite ville au fond de l'Argentine un homme et une jeune femme attendent un autobus dans un café. Mais celui-ci passe comme une trombe, sans marquer l'arrêt. Quatre jours durant, la même scène se reproduit... (..) L'inquiétude devient sourde, enserrant les esprits dans l'ombre de vies subies..."
            Eugenia Almedia. L'autobus.

Ce jeudi, sur France 2, bref témoignage d'une quinqua, secrétaire de direction sans emploi depuis un an. Le mauvais âge sans doute, un mauvais endroit, au mauvais moment. Une non-vie s'égrène dans la contemplation de l'existence des autres, à guetter le bus en espérant qu'il stoppe. La fiction demeure parfois la meilleure description de la réalité.


Lu dans:
Eugenia Almeida. L'autobus. Traduction de l'espagnol par René Solis. Métailié. 2012. 126 p.

vendredi, mai 06, 2016

Réflexion légère sur la fête de l'Ascension

“Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? ”
    Actes des Apôtres 1,9

S'il ne doit plus y avoir grand monde pour imaginer l'ascension de Jésus de Nazareth dans les nuées, on peut rester sensible à la symbolique du récit. La stupéfaction de voir disparaître en un instant tout ce qui fait un humain: le regard qui cherche notre regard, la chaleur d'une main, la densité d'un passé partagé, la somme de connaissances, de récits, de souvenirs collectés durant une vie. Ainsi que l'attente de l'avenir: "il est une chose que j'aurais encore aimé faire...",  "j'aimerais te dire ceci...", "il faudrait qu'on pense à ..." Parfois l'être aimé s'éteint avant d'avoir pu terminer sa phrase et on reste avec le regret d'une question sans réponse, mais qui donne sens à ces derniers moments partagés. La vie est devant comme le rappelle utilement la question des Actes des Apôtres et cette symbolique d'espoir transcende les religions.

mercredi, mai 04, 2016

Des lunettes au Monde


"Mettre des lunettes au Monde, qu'il me voie comme je suis."

Enseigner, c'est aussi apprendre. Lumineuse présentation hier soir d'une étudiante sur la problématique trans-genre, par laquelle je découvre n'avoir été que peu concerné jusqu'ici. Ou comment être "quelqu'un" lorsqu'on est à la fois "quelqu'un" ET "quelqu'une", Eve ET Adam sans avoir à choisir sans cesse. Par-delà cette sexualisation obligatoire, se profile une vraie question de société: si "être" c'est se sentir reconnu, on aimerait parfois aussi être reconnu pour ce qu'on est, sans avoir à se couler dans les habits de ce que le Monde souhaite qu'on soit, quitter le théâtre pour entrer dans la vie. Il y a là un vrai progrès de civilisation à inventer, que la réflexion trans-genre initie de belle manière et qui lui donne une place essentielle. 


mardi, mai 03, 2016

Papillon


"Va où va ta joie."
            Delphine Roux

Une petite fille à la poursuite d'un papillon, son frère taquine un chiot et fusent les rires. Tout le bonheur du monde peut tenir en quelques images. Un bonheur enfoui en nous, souvent oublié sous des couches de tourments quotidiens, et qui ne demande qu'à revenir à la surface. Pour retrouver ses sensations d'enfance, le navigateur Loïck Peyron a pris le départ ce lundi de la Transat anglaise sur Pen Duick 2, le bateau de légende d’Eric Tabarly, vainqueur de cette course en 1964. Entouré de concurrents aux embarcations de haute technologie, il fait le pari de naviguer "à l'ancienne", avec une voile réduite, sans électronique, sans fichier météo car "la beauté de la mer, c’est l’élasticité du temps". Cela aussi, c'est de la joie. 


Lu dans:
Les petits sentiers d'Obaasan. Texte de Delphine Roux et illustrations de Pascale Moteki. Picquier jeunesse. 2016.

dimanche, mai 01, 2016


"Nous nous sommes libérés. L’inconvénient, c’est qu’en tant qu’individus autonomes nous sommes amenés à errer dans un labyrinthe d’options."
            M. Crawford

Lu dans:
Matthew B. Crawford. Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet. 2016

samedi, avril 30, 2016

Bonheur en fleur

"Cerisiers, cerisiers,
À travers le ciel de printemps,
Aussi loin qu'on peut voir.
Est-ce du brouillard ou des nuages ?
Parfum dans l'air.
Viens maintenant, viens,
Regardons enfin !"
           Delphine Roux

Il reste quelques jours à peine pour nous laver le regard de la grisaille en levant les yeux vers les arbres en fleurs, vraies fiançailles avec la nature. A chacun ses images d'enfance, mais cette floraison me ramène sans que j'en aie la moindre explication à l'Annonce faite à Marie de Claudel (j'avais 15 ans, et le doux imaginaire au sommet) et à la rue Charles de Tollenaere à Anderlecht, dont la cime resplendissait de superbes Prunus serrulata (Cerisiers du Japon). Ce bonheur ne durait guère, si ce n'est le souvenir qu'on en gardait, et donnait à l'existence une intensité que l'âge estompe.



Lu dans:
Les petits sentiers d'Obaasan. Texte de Delphine Roux et illustrations de Pascale Moteki. Picquier jeunesse. 2016.

mercredi, avril 27, 2016

Paroles qui font vivre


"Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis. "
          Paul Eluard

Comme un verre d'eau fraîche, ces quelques lignes me parviennent, tissées de "mots innocents, mots qui font vivre". Elles accompagneront demain l'au revoir à une belle personne au terme d'une vie de qualité. Étrange paradoxe de cueillir dans un livret de funérailles les paroles de réconfort qu'on cherche en vain dans nos journaux écrits et télévisés, d'une sinistralité étouffante.  


Lu dans:
Paul Eluard. Des mots qui font vivre. Extrait d'un poème à Gabriel Péri

Ces mots si rares qu'on les comprend

"L'intelligence des choses simples, comme celle du conducteur de la voiture derrière moi quand il comprend tout de suite que je vais me garer et donc faire marche arrière. Il s'arrête à quelques mètres de distance et attend."
                Francesco PICCOLO

Lu dans:
Francesco PICCOLO. Petits moments de bonheur volés.  Denoël. 2014. 144 pages. Extrait p. 45

lundi, avril 25, 2016

Parfum d'éternité


"Si je veux posséder un objet parce qu'il a de la valeur, pour qu'il ait de la valeur il faut aussi que je ne le possède point."
                Gregory Bateson

Ivry Gitlis disait de son Stradivarius qu'il était tellement précieux qu'on ne possède  jamais pareil objet, qui ne fait que transiter par notre vie. Il a connu plusieurs virtuoses auparavant, et en connaîtra d'autres. L'avoir en prêt nous confère un peu de sa valeur, savoir qu'il nous survivra nous donne un avant-goût de l'éternité.


Leçon de conduite


« Que sait du désert celui qui ne regarde qu’un grain de sable ? »
            Erik Orsenna

La pratique de la moto nous apprend l'importance de bien porter le regard, au loin de préférence. Si les yeux se fixent sur un obstacle au milieu de la route, on est certain de le heurter car vision et locomotion sont liées sur le plan fonctionnel. Cela porte un joli nom: l'intentionnalité. Cette intégration devient un handicap lorsque vous conduisez une moto, et doit être délibérément neutralisée. Apprendre à détourner le plus vite possible les yeux des obstacles et fixer son regard sur la trajectoire désirée constitue le b.a-ba du motard. C'est aussi une belle piste de réflexion pour la conduite de son existence. 

Lu dans:
Erik Orsenna. Madame Bâ. Fayard. 2003. 496 pages

samedi, avril 23, 2016

Une petite dispute?

"- Oui, je suis épuisée.
- Tu vois, je le sentais.
- Quoi?
- Tu ne m'aimes plus, Delphine. Tu ne m'aimes plus.
- Pourquoi tu dis ça?
- Même une dispute, tu me la refuses."
            David Foenkinos

Évitez donc lui demander sans cesse : « Me désires-tu encore? » Comme disait Maurice Blanchot: "La réponse fait le malheur de la question."

Lu dans:
David Foenkinos. Le mystère Henri Pick. NRF Gallimard. 2016. 288 pages. Extrait p.115
Bernard Geberowicz. Les 7 vertus du couple. Odile Jacob. 2015. 240 pages. Extrait p.110

jeudi, avril 21, 2016

Flaque de lumière


"Flaque de lumière
flaque d'eau
au sein de l'éternelle rotation des astres
cette brève flamme chasse la lente grisaille
d'un après-midi.
Flaque de lumière
flaque d'eau
attirant quelques moineaux:
leurs gazouillis
rappellent un instant le bonheur terrestre:
la soif étanchée."
        François Cheng

Aucune saison ne mêle autant que celle-ci les flaques d'eau et de lumière. Aucune journée autant que celle-ci n'ai-je croisé autant de rires et de larmes, d'espoirs et de craintes. Avril et ses giboulées.   



Lu dans :
François Cheng. La vraie gloire est ici. NRF. Gallimard. 2013. 162 pages. Extrait p. 61

mercredi, avril 20, 2016

C'est tes vrais cheveux?

  "C'est tes vrais cheveux ? Je peux toucher ? Ils sont super lisses, et tout blonds, on dirait des poils de chiens. Tu les coupe parfois?"
    # Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs

Nul n'est raciste. Mais on parle bizarre parfois, et nos phrases les plus anodines nous trahissent comme la main étonnée dans les cheveux crépus des petits enfants Noirs. Et si on retournait les clichés sur les Noirs pour mieux les appliquer aux Blancs? comme le fait sur Twitter # Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs . Désopilant et révélateur.


Lu dans:
# Si Les Noirs Parlaient Comme Les Blancs. Twitter.

mardi, avril 19, 2016

Un ami

"Lazare adorait son père. D'ailleurs, il n'avait que lui. Et Paul, son ami Paul.
- Papa,demanda Lazare avant que Sauveur éteigne la lumière, est-ce que c'est grave si je n'ai que UN ami?
- UN ami? Mais c'est beaucoup, ça!"
            Marie Aude Murail

C'est beau comme du Montaigne, évoquant son ami Etienne de la Boétie par le merveilleux "parce que c'était lui, parce que c'était moi".  Aujourd'hui il y aurait 125 milliards de liens d'amis sur Facebook. Un monde d'amour, dont on peine à croire qu'il puisse encore donner naissance à conflit. L'unique a été remplacé par l'abondance de tout - biens, diplômes, destinations de voyage, photos, articles de consommation, amis, voitures - débouchant comme le note Cioran sur «le cauchemar de l'opulence, une accumulation fantastique de tout, une abondance qui inspire la nausée ».


Lu dans:
Marie Aude Murail. Sauveur & Fils (saison 1). L'école des loisirs. 329 pages. 

Ici et déjà ailleurs

"J'épluchais une pomme rouge du jardin quand j'ai soudain compris que la vie ne m'offrirait jamais qu'une suite de problèmes merveilleusement insolubles.
Avec cette pensée est entré dans mon cœur l'océan d'une paix profonde."
            Christian Bobin

Elle a 95 ans. Je lui annonce la mort de son fils. Elle se tasse, et des larmes coulent silencieuses. Puis soudain demande: "Mais où sont donc mes lunettes? J'ai la bouche sèche, n'auriez-vous pas un peu d'eau?" Face à l'incompréhensible, nos grands vieillards oscillent en permanence entre le drame et les minimes contraintes du quotidien, devenues refuge.



Lu dans :
Christian Bobin. Noireclaire. NRF Gallimard. 2015. 78 pages. Extrait p. 70

dimanche, avril 17, 2016

Averse

"Et puis certains après-midi de pluie
    où les gens qui attendent qu'il cesse de pleuvoir sous les porches
    font connaissance, se parlent.
Le nombre exact de baisers qui se donnent en ce moment...
J'aimerais qu'aucune porte ne claque, qu'aucun être humain ne tousse et, toujours en ce moment précis, que quelqu'un dise :
qu'il est bon de vivre ici."
        Francesco Piccolo.

Lu dans:
Francesco PICCOLO. Petits moments de bonheur volés. Denoël. 2014. 144 pages. Extrait p. 135

samedi, avril 16, 2016

Un chemin de lumière


  «La nuit est ma lumière».
      Etienne De Greeff

Le hasard et l'amitié me font découvrir le dernier ouvrage, posthume, du Professeur Léon Cassiers qui enseigna la psychiatrie - et la vie - à plusieurs générations de médecins dont je suis. Citant le criminologue Etienne De Greef en fin d'ouvrage, il s'interroge sur les mobiles du progrès d'une conscience humaine. Comme le souligne Michel Dupuis en préface, "c'est au cœur même du trouble, de la confusion, des incertitudes que l'être humain est appelé à trouver la lumière, le chemin de l'émancipation et de la libération." On ne saurait trouver plus belle réflexion pour un weekend ensoleillé dans une période trouble. 


Lu dans:
Léon Cassiers. Ni ange ni bête. Préface de Michel Dupuis. Cerf. 2010. 390 pages. Extrait p.8

jeudi, avril 14, 2016

"J'adore parler, mais je déteste répondre."
                    Bernard Geberowicz

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Lu dans :
Bernard Geberowicz. Les 7 vertus du couple. Odile Jacob. 2015. 240 pages. Extrait p.110

Cachez ce sein


"Le mérite revient à saint Augustin d'avoir décrit dans Les Confessions cette horrible expérience, celle de voir son frère appendu au sein maternel et portant sur le visage tous les signes de la béatitude. Nous pouvons imaginer que ce frère de lait, s'il avait lui-même écrit sa propre biographie - et s'il avait eu le talent de son aîné -, aurait symétriquement confessé sa jalousie envers Augustin en vertu d'on ne sait quel attribut devenu primordial."
        Gérard Haddad.

C'est comme du Freud, or c'est du Saint Augustin. Insatisfaction séculaire de sa propre image amputée de l'objet de ses désirs, emporté par un frère ou un autre proche, admirablement décrite par Thomas Mann dans "Joseph et ses frères".  On aimerait lire un jour le récit d'une scène similaire qui procure du bonheur à celui qui l'observe, et non de la souffrance. Se réjouir du plaisir de l'autre est un chemin de plénitude. 



Lu dans:
Gérard Haddad. Dans la main droite de Dieu. Ed Premier Parallèle. 2015. 123 pages. Extrait p.78

mercredi, avril 13, 2016

Le vent vers demain


"Nous avons connu le feu et la trahison et nous avons fixé le monde de nos yeux ardents."
                Nazim Hikmet

"Est-il possible que personne ne sache dire, avec les mots de la vie publique, que nous vivons et résistons ensemble? S'il en est ainsi, que l'on s'empare alors des mots des poètes! Les mots de Louis Aragon qui mêle dans de mêmes amours et les mêmes actes de résistance ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas. Ou les mots d'Antoine de Saint-Exupéry qui sait faire créer le navire non en enseignant à hisser les voiles, forger les clous, lire les astres, mais en faisant naître dans le cœur des hommes le désir de la mer, le goût d'être ensemble. Avons-nous à ce point désappris à dire?"

Les mots de Christine Taubira, beaux comme le vent dans les voiles, susceptibles de faire à nouveau rêver les enfants rieurs de nos rues, de les mettre en projet d'un nouveau vivre ensemble?  Le désir de prendre la mer n'est-il vraiment qu'un désir d'enfant? 


Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extraits pp.68-69, p.80

dimanche, avril 10, 2016

Mots simples


     "Avant de nous dire au revoir
Avant que sur notre histoire le rideau tombe
On ne dit jamais assez aux gens qu'on aime
Par peur de les gêner    
                                   qu'on les aime
On ne leur dit jamais assez
Que sans eux, sans elles
On ne serait même pas la moitié       
                                    de nous-mêmes."
            Louis Chedid


samedi, avril 09, 2016


"Où va le poing
quand se tend la main ?"
        Sagesse murale


vendredi, avril 08, 2016

Le miroir brisé

"L’homme est un animal qui se crée une image de lui-même et qui finit par ressembler à cette image."
                Iris Murdoch

Son père était un aigle, sa mère une souris. Il a fait ce qu'il a pu et cela a donné un employé modèle. Il y a peu , on lui a demandé de prendre l'habit du frère aîné admiré, décédé prématurément. L'image patiemment construite a volé en éclat et il consulte après faute grave au boulot. Il se demande s'il ne l'a pas inconsciemment recherchée et rêve de devenir dans une autre vie chat de gouttière. Le quotidien d'une consultation est tissé de romans de vie, et de certificats divers baptisés rapidement fraude sociale. La réalité est moins simple. 



Lu dans :
Iris Murdoch, cité par Matthew B. Crawford. Contact. Editions La Découverte. 2016

mercredi, avril 06, 2016

Solitude, solitudes

"Comme ermite, je ne valais pas un clou : j'étais monté là-haut pour rester seul et n'arrêtais pas de me chercher des amis. A moins que ce fût justement la solitude qui rendît chaque rencontre aussi précieuse."
                Paolo Cognetti

Solitude erémitique, solitudes branchées... et si la question posée était davantage celle de la possibilité d'une rencontre de qualité? Le romancier Jonathan Franzen y fait allusion lorsqu’il se décrit arpentant la Troisième Avenue un samedi soir, complètement désorienté et entouré de jeunes gens séduisants qui sont tous penchés sur l’écran de leur StarTac ou de leur Nokia, l’air tourmenté comme s’ils étaient aux prises avec un féroce mal de dent… "Pourtant, tout ce que je leur demande, c’est qu’ils me voient et qu’ils se laissent voir… »

Faute de chalet de haute montagne où trouver refuge, quêtant le passage d'amis chers, n'est-ce pas tout l'espace public qu'il conviendrait de réenchanter? Un espace où les gens ne seraient pas renfermés sur eux-mêmes mais offrant un large éventail de possibilités de rencontres spontanées, où l'attention flotte librement, disponible à la présence d’autrui sans qu'elle lui soit imposée. Être confronté à la réserve ou à la réticence de nos semblables est tout à fait différent d’être invisible à leurs yeux; l’absence de communication orale n’exclut pas l’expérience aiguë d’avoir fait une rencontre. C’est d’ailleurs ce qui rend certaines grandes villes aussi envoûtantes qu'excitantes, et l'émotion dégagée par le mémorial de fleurs spontané de la place de la Bourse à Bruxelles en est un bel exemple. Pour démentir Michel Berger et son superbe chant "les uns contre les autres, au bout du compte, on se rend compte qu'on n'est pas toujours seuls au monde." 


Lu dans:
Paolo Cognetti. Le garçon sauvage. Carnet de montagne. Traduit de l'italien par Anita Rochedy. Editions Zoé. 2016. 144 p. Extrait p. 66
Matthew B. Crawford. Contact. Editions La Découverte. 2016
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Précieux mail


"QWERTYUIOP tomlinson@arpanet"
            Ray Tomlinson

En 1971, Ray Tomlinson fait passer le premier mail entre deux machines côte à côte, reprenant les dix premières lettres de son clavier, utilisant l'antique @ comme lien d'une première adresse électronique. Des décennies ont passé, les récompenses ont plu sur cet homme modeste qui s'est éteint dans le silence des médias le mois passé. Il n'utilisait paradoxalement les courriels qu'avec parcimonie, leur préférant l'élevage de moutons nains à Lincoln (Massachusetts).


Lu dans :
Stéphane Lauer. Disparition de Raymond Samuel Tomlinson, l’inventeur de l’e-mail. Le Monde 7 mars 2016.

mardi, avril 05, 2016

Un jour sans


"Je ne suis pas très fier de ce concert-là. La salle était vaste et à moitié vide, la Toccata y sonnait avec un écho, et je jouai le reste du programme sans particulière inspiration. Nela était seule dans sa loge. Audrey Parr vint me féliciter avec l'ambassadeur et sa femme, ce qui me fit trouver que j'avais encore plus mal joué. Sonnenschein s'encadrait silencieusement dans la porte sans oser approcher."
        Arthur Rubinstein.

Qui n'a rêvé d'être Arthur Rubinstein? Enfant prodige du piano, salles debout pour l'acclamer, critiques élogieuses, une vie aventureuse tissée des rencontres avec tout ce que la terre compte de célèbre. On est rassurés de lire dans son autobiographie que, comme nous ce matin peut-être, la journée pouvait s'annoncer sans grande inspiration, Nele (sa femme) seule dans sa loge et la salle à moitié vide.  



Lu dans:
Arthur Rubinstein. Mes longues années. Tome 3 Ma jeune vieillesse. Robert Laffont. 1980. 340 pages. Extrait p. 19

lundi, avril 04, 2016

Les racines et les jambes


«Au lieu d’écouter les vaines prétentions des roitelets, des sectateurs et des égoïsmes nationaux, la mission de l’Européen est au contraire de toujours insister sur ce qui lie et ce qui unit les peuples, d’affirmer la prépondérance de l’européen sur le national, de l’humanité sur la patrie.»
            Erasme, cité par Stefan Zweig.

Erasme, Zweig, deux voix fortes dont notre Europe actuelle, à la fois différente et similaire à l'image qu'ils en avaient, peut s'inspirer. Une citoyenneté liée à l’universel et non pas à des traditions locales, accessible à tous indépendamment de leur origine. Substituer aux «racines», ou à la «souche» - métaphore agricole illustrant la germination d’une graine à l’endroit où elle a été semée - par une adhésion à un code partagé. Nous, les humains, comme le dit si bien George Steiner, n’avons pas des racines mais des jambes pour aller et venir où bon nous semble. Le projet européen, comme en son temps la démocratie elle-même, naît du déracinement: il n’existe pas d’Européens de souche mais de lois communes. 


 
Lu dans :
Stéphane Zweig. Érasme. Grandeur et décadence d'une idée. Le Livre de Poche. 1996. 185 pages.
Fernando Savater. La citoyenneté menacée. Le  Soir. 14 mars 2016. Extrait page 12

samedi, avril 02, 2016

La peur se dissout dans le café


"Elle entend toutes les voix apaisantes qui lui serinaient quand elle était petite : "N'aie pas peur, ni des monstres, ni des sorcières, ni des gros chiens." Et les mêmes, qui aboient à présent : "Méfie-toi ! Aie peur de tout !"
                    Tana French


Nous pouvons peu, et nous pouvons tout. Contre la terreur, dans cette forêt perdue qu'est devenue la ville, créer des clairières où il fait bon vivre, où l'air est différent, frais, apaisant. On n'y entend que les battements d'ailes du cœur et le roucoulement paresseux des mots simples proposant un café, une bière ou un temps de parole à partager avant de reprendre la route. Ne pas transmettre la peur est un investissement sûr. 



Lu dans:
Tana French. La cour des secrets. Traduit de l'anglais (Irlande) par François Thibaux. Calmann Lévy. 2015. 520 pages. Extrai

lundi, mars 28, 2016

"Le printemps est là.
J’entends le bruit des vagues
De dessous mon bureau."
                       Imai SEI



mercredi, mars 23, 2016

Etrange époque


"Trois assassins, nés et grandis en France, ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. Mais ils ne sont pas des barbares. Ils sont tels qu'on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, au métro, dans la vie quotidienne."
        Le Clezio. Lettre à ma fille.

Des bombes et un carnage à l'aéroport et dans le métro Maelbeek. C'est étrange mais nous aurions aimé être là en ce moment, près de vous, plutôt qu'ici entre ces sommets enneigés et ensoleillés, si beaux et si paisibles qu'on a l'impression d'une autre planète, d'autres humains, ce qui accentue le sentiment d'incompréhension de ce qui se vit pour le moment à Bruxelles, près de chez nous. Jusqu'ici, en un sens, l'horreur c'était les autres: des "returnees" syriens frappant une synagogue, un journal satirique un peu bête et méchant, des fans de rock au bataclan, comment dire? c'était horrible mais c'était pas nous, c'était pas moi. Et puis il y eut cette traque à la rue des Quatre-Vents à Molenbeek, ces façades connues, ce "tout près de chez moi", ces populations côtoyées depuis tant d'années dans le croissant pauvre bruxellois, soupçonnées de n'être qu'un vaste territoire conspiratif. Et enfin ce matin ces explosions dans "notre" aéroport familier, puis dans ce métro Maelbeek à l'heure précise où - quand on n'est pas en Suisse - on se trouve. On a exhibé aux news Salah Abdeslam, il avait la tête du marchand de glaces ou du soepket de ma rue, puis trois gars poussant avec nonchalance leur chariot à bagages, qui seraient les auteurs de l'attentat. Il nous faudra désormais, comme nos petits-enfants paraissent l'avoir compris avant nous, vivre dans un monde où on peut vous tuer parce qu'on part travailler, sans autre raison, et où votre agresseur est peut-être votre marchand de glaces. Où l'embonpoint de votre voisin de bus est peut-être une ceinture d'explosifs et où devant l'hôpital Erasme sont prévues des places pour les bus et des places pour les automitrailleuses. Et continuer à sourire des blagues de la fleuriste, du guano des pigeons sur la casquette de l'agent et de la petite fille en robe rouge qui danse en avançant. Sourire parce que demain sans doute, ces mêmes petits-enfants prendront ces problèmes par un autre bout, les comprenant mieux que nous ne le fîmes car ayant grandi dedans. 

Lu dans:
JMG Le Clezio. Lettre à ma fille, au lendemain du 11 janvier 2015.


dimanche, mars 20, 2016

La part inconnue

"La grande aventure, c'est de voir surgir quelque chose d'inconnu, chaque jour, dans un même visage."

                   Daniel Bergezan, à propos de Giacometti


Secret de séduction: ne se dévoiler que ce qu'il faut. 




Lu dans:
Daniel Berghezan. Les Admirés. Création graphique Mnique Lucchini. Ed Musimot. 2016.

vendredi, mars 18, 2016

"Quand fond la neige
où va le blanc? "
     W. Shakespeare

jeudi, mars 17, 2016

Instantané

"Au centre exact de la clairière
une fois par millions d’années
la lumière toute se condense
dans l’étincelle d’un papillon."
    Jean Mambrino

N'être qu'un papillon, hasard fragile et unique au monde.




Lu dans:
Jean Mambrino. L’oiseau Cœur. Stock. 1979. Extrait page 29 

mercredi, mars 16, 2016

Chut !

" On nous propose aujourd’hui de jouir du silence comme d’un produit de luxe."
                    Matthew B. Crawford

"Certaines ressources, comme l’air que nous respirons ou l’eau que nous buvons, sont des biens communs. (..) De mon point de vue, l’absence de bruit est aussi une ressource de ce type. Plus précisément, le fait de ne pas être interpellé est un bien précieux qui nous semble aller de soi. De même que l’air pur nous permet de respirer, le silence, au sens large que je viens de définir, est ce qui nous permet de penser. Nous y renonçons volontiers lorsque nous sommes en compagnie de personnes avec lesquelles nous entretenons une relation, ou bien quand nous sommes d’humeur à échanger avec des inconnus. Mais c’est une tout autre affaire que d’être l’objet d’une interpellation automatisée. 

Les bienfaits du silence sont difficiles à évaluer ; ils ne sont pas mesurables en termes économétriques par des outils tels que le produit intérieur brut. Et pourtant, la quantité de silence disponible contribue certainement à la créativité et à l’innovation. Même si cela n’apparaît pas au niveau des statistiques de la réussite scolaire, par exemple, tout au long de son cursus éducatif un élève ou un étudiant consomme certainement une grande quantité de silence. (..)

On nous propose aujourd’hui de jouir du silence comme d’un produit de luxe. Dans le salon classe affaires de l’aéroport Charles-de-Gaulle, le seul bruit susceptible de vous déranger est le tintement occasionnel d’une petite cuillère contre la porcelaine : pas de télévision, pas de publicité sur les murs. Et c’est avant tout ce silence, plus que les autres dimensions de cet espace d’exclusivité, qui donne à ses usagers une sensation de luxe. Lorsque vous pénétrez dans ce sanctuaire et que les portes automatiques se referment hermétiquement derrière vous avec un chuintement discret, la différence est presque tactile, comme si l’on passait d’un habit de crin à un vêtement de satin. Vous vous sentez moins crispé, les muscles de votre cou se détendent ; au bout de vingt minutes, la fatigue s’est dissipée. Vous êtes délivré. Dans le reste de l’aéroport règne la cacophonie habituelle. Parce que nous avons permis à notre attention d’être transformée en marchandise, il nous faut désormais payer pour la retrouver."



 
Lu dans:
Matthew B. Crawford. Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet. 2016

mardi, mars 15, 2016


« Le vie éternelle, si elle existe, ne consiste pas à prolonger indéfiniment la durée de notre existence, mais sa profondeur. "
                 Kathleen Dean Moore




Lu dans:
Kathleen Dean Moore. Petit traité de philosophie naturelle, Holdfast,. Traduit de l’américain par Camille Fort-Cantoni. Gallmeister. Nature writing. 2006. 185 p. Extrait. p.69

lundi, mars 14, 2016

Votre attention s'il vous plaît


"La dernière découverte du capitalisme: passer d'une économie de l’information (la publicité traditionnelle pour des produits de consommation) à une économie de l’attention captant notre intérêt de manière consciente ou inconsciente le plus longtemps et le plus fréquemment possible pour nous suggérer ces mêmes produits de consommation."
                    Matthew B. Crawford.

Les passagers des bus de Séoul, en Corée du Sud, sont ainsi désormais confrontés au nec plus ultra du marketing : la publicité leur monte littéralement au nez. Chaque fois que les haut-parleurs du bus vantent la chaîne de restauration rapide Dunkin’ Donuts – chaque fois que le véhicule est sur le point de faire une halte près de l’un de ses établissements –, le système de ventilation diffuse une odeur de café de chez Dunkin’ Donuts. Et la voix d’un annonceur renchérit en vous signalant la chose, au cas où l’arôme vous aurait échappé. Ce type de publicité est particulièrement agressif et envahissant, mais on peut aussi considérer qu’il est particulièrement bien ciblé, dans la mesure où il vise les passagers qui commencent leur journée de travail et déclenche leur envie de café par le biais de cette exposition olfactive juste au moment où, comme par hasard apparaît un Dunkin’ Donuts à proximité de l’arrêt de bus. L’agence de créatifs responsable de cette merveille a été récompensée par ses pairs par un Lion de Bronze pour la « meilleure utilisation de la publicité ambiante ».  Un Lion aurait aussi pu être attribué aux terminaux bancaires les plus récents utilisant les quelques secondes de chaque intervalle entre l’introduction de la carte, la confirmation du montant des achats et la saisie du code confidentiel pour faire défiler des publicités à l’écran. La durée même de ces intervalles trahit leur caractère prémédité, utilisant à des fins purement publicitaires l'attention captivée pour effectuer correctement le paiement. Ce type d’intrusion constitue un véritable vol de l'attention que nous n'avons pas choisi et contre lequel nous sommes impuissants. Nous sommes désormais à la merci des exploiteurs de « temps de cerveau disponible ».

Lu dans:
Matthew B. Crawford. Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet. 2016

samedi, mars 12, 2016

La vie en radeau immobile


"Une fille et un garçon
au bord du ruisseau et dans la forêt
d'abord ils sont jeunes ensemble
puis ensemble ils sont vieux.
Dehors les années s'étendent
et ce qu'on nomme la vie 
l'être-ensemble     habite dedans
qui ne connaît ni la vie       ni les ans."
        Hannah Arendt

Amusant clin d’œil aux années qui passent, hier soir à la caisse du cinéma Vendôme: Marie-France me souffle de demander la réduction senior. J'avais complètement zappé ce détail, dans ma tête j'étais au même endroit 45 ans plus tôt faisant la file pour découvrir Le Messager (The Go-Between) de Joseph Losey. Où en sommes-nous sur le sentier de notre existence, semblables et différents dans notre relation à nos proches, mais aussi dans notre relation au temps? Passagers d'un radeau en apparence immobile sur un fleuve dont ce seraient les berges qui se déplacent. Tout ceci n'est évidemment qu'illusion pure, mais cela aide à vivre. 



Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.159

vendredi, mars 11, 2016

N'être que par soi-même


"Je cherchais à savoir si Érasme de Rotterdam était de ce parti-là. Mais quelqu'un me répondit: « Erasmus est homo pro se. »
          Erasme. Epistolae obscurorum virorum, 1515.



Lu dans:
Stefan Zweig. Erasme. Grandeur et décadence d'une idée. 1935. Le Livre de Poche. 14019. 188 pages. Exergue.

jeudi, mars 10, 2016

L'avenir en partage

"Faire l'amour avec un homme qui se cherche encore, c'est serrer l'avenir dans ses bras."
                Franck Pavloff

Humour second degré? Sans aucun doute. Ce qu'en racontent les femmes paraît plus critique.
 


 
Lu dans:
Franck Pavloff. L'Enfant des Marges. Albin Michel. 2014. 240 pages. Extrait p.230

mardi, mars 08, 2016

Matins mutins


«Celui qui maîtrise les odeurs, maîtrise le cœur des hommes».
Suskind. Le Parfum

Elle a pris de l'âge, mais pas le morne ennui. Tout passe, le rire des enfants, une passion, l'amitié des collègues de travail, les paysages somptueux, les repas de fête et l'attente de projets. Seuls lui restent de superbes souvenirs et son eau de toilette. Matin après matin, elle va se lover quelques minutes aux endroits de sa vie passée, aubette de bus, café-tabac, croissanterie, ascenseur, local des copies, afin d'y laisser son empreinte olfactive, discret rappel d'un passé heureux. Pour s'enfuir aussitôt et rejoindre sa propre journée qui commence, entre lessives et repas. Elle ne connaît plus son âge, ni le prénom de l'aimé même si elle en rêve encore. La mémoire est un roman poreux.


Ces objets qui nous dessinent


"J'ai couru nu-pieds tant de chemins     de chemins
j'ai couru     je les prends dans ma main
je les chauffe     ils sont encore froids
je les chauffe en les gardant sur moi
O miracle         les petits souliers
ô miracle         sont juste à mon pied . "
        Guy Béart. Dans la neige.

Et si les objets avec lesquels se tisse une relation privilégiée devenaient une part de nous-mêmes et prenaient vie? Un soir, rentré tard, j'aperçois au pied de l'escalier une paire de minuscules bottillons qui aussitôt me font dire: chouette, Aurore est là. Petites chaussures d'enfant dont les plis du cuir épouseront exactement le pied le matin au lever, lui procurant cet indispensable sentiment de sécurité de retrouver un objet pour elle unique au monde, moulé comme une caresse. Il en est d'autres, du matelas creusé par les longues lectures au fauteuil du père disparu dont l'empreinte est comme un refuge, de la pipe de bruyère qui fut de toutes les confidences à la lampe de bureau qui fut de toutes les veilles. Comme le soulignent joliment Biefnot-Dannemark dans leur superbe Kyrielle Blues "tu sais, Nina, dans cette kyrielle d'objets, quelques-uns seulement ont une vague valeur matérielle; la plupart n'ont que celle du souvenir, qui est si subjective..." Et d'énumérer avec tendresse le testament d'un père resté mystérieux qui lègue à sa fille bout à bout, "la volière, la cage de Kiki, le hamac en toile rayée qu'on tendait entre deux arbres du jardin, un ensemble à cocktail en verre de Biot, la carafe et les six flûtes qui ont miraculeusement traversé le temps. Une crêpière électrique (bien utile lors des goûters d'anniversaire), un pick-up Radiola, des billets d'entrée dans des musées, des petits cailloux définitivement anonymes, la carapace vert émeraude d'un scarabée. Ce sont les traces de moments privilégiés. Cette période où nous ne nous quittions pas. J'aurais tant aimé qu'elle dure davantage."

Kyrielle d'objets et de souvenirs. Un bien beau mot, Kyrielle, dont il a été écrit "que c'était le prénom d'une elfe très jolie qui vivait au fond du jardin dans le creux d'un très vieil arbre, et dont il était amoureux". Comment échapper en effet à son inévitable séduction quand cette somme d'objets mineurs tisse le fil même de nos existences, permettant à ceux qui ne nous ont que peu connus de découvrir des qualités insoupçonnées, des secrets inavoués, des rencontres lumineuses. C'est le thème du dernier ouvrage de Véronique Biefnot et de Francis Dannemark dont le travail de re-création permanente force l'admiration, dédaignant superbement les canons de la réussite littéraire préformatée pour s'aventurer dans l'édition d'ouvrages ciselés proposant une double voire une triple lecture: un texte d'une écriture limpide, illustré par de superbes dessins qui font chanter les pages et - omniprésente - la musique qui égrène tour-à-tour les notes de Bill Evans, de Charlie Parker, de Nat King Cole, ambiances jazzy, bandes sonores de films ou sons du carillon de Hazebrouck. Un roman de va-et-vient permanent et précurseur entre écriture, peinture et sonorités musicales qui réinvente une littérature étonnamment en phase avec notre époque où ne survivent que les voies métisses et le multimédia. Une littérature à l'image de ses auteurs qui prennent plaisir à brouiller les cartes jusque dans leur double patronyme - je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis - délicieusement non-conventionnels.



Lu dans :
Biefnot-Dannemark. Kyrielle Blues. Escales des lettres. Le Castor astral. 2016. 284 pages. Extraits pp. 61,62, 75

dimanche, mars 06, 2016

Carrément trop jeune


«Trop énorme, ça me pompe grave."

Il y a un effet identitaire dans les tics de langage, ces «grands indispensables inutiles». Aussi irritants soient-ils parfois, leur connotation n’est pas seulement négative mais ils trahissent souvent un fossé générationnel. Un père de famille peut s’énerver de l’emploi du «trop énorme» et autres «tu vois, genre» qui sortent en flots de la bouche de sa marmaille mais, malgré les alternatives qu'il pourra proposer, rien n’y fera. Parce que ladite marmaille utilise ces expressions exprès, inconsciemment ou non, pour se différencier et montrer son appartenance à un clan excluant les parents. Ces frontières générationnelles ne sont d'ailleurs guère poreuses, le sexagénaire qui s’essaiera à un «ça me pompe, grave», là où d’ordinaire il dit «cela a le don de m’agacer», frisera le ridicule au mieux, ou au pire suscitera l’indignation devant sa vulgarité.



Lu dans:
Anne-Sophie Leurquin. «Carrément», «Du coup» : les tics de langage, inutiles et indispensables. Le Soir jeudi 3 mars 2016.
Michel Francard. Vous avez de ces mots…  Chronique Le Soir

samedi, mars 05, 2016


" J’admirais la beauté
    à présent je fais partie de la beauté ."
            Robinson Jeffers. Écrit pour une pierre tombale.               



Lu dans :
Robinson Jeffers. Écrit pour une pierre tombale. Anthologie de la poésie américaine, Alain Bosquet, Stock.
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

vendredi, mars 04, 2016

Rien à part du bonheur

"Jusqu'au soir      rien
des heures lentes
une présence humaine
un vin léger et parfumé
de la musique
de longs silences
               le bonheur..."

Irène NEMIROVSKY (Suite française)

mercredi, mars 02, 2016

La vie quand même

 «La vie n'est qu'une suite de problèmes, mais le pire, c'est qu'elle s'arrête! »
             Woody Allen

Un patient nonagénaire, veuf de peu, s'avéra inconsolable "alors qu'on peut dire, docteur, que ma femme n'a pas arrêté de me disputer pendant 60 ans. Et aujourd'hui c'est incroyable comme cela me manque." Paradoxe des souffrances de la vie comme elle va, même quand elle va très mal, et à laquelle on s'accroche souvent de toutes ses forces. A l'instar d'Etty Hillesum, incarcérée à Auschwitz où elle mourra le 30 novembre 1943 et pressentant l'issue: «Comme la vie est belle pourtant. »


Lu dans:
Frédéric Lenoir. La puissance de la joie. Fayard. 2015. 217 pages. Extrait p.182
Etty Hillesum, Les Écrits, Journaux et Lettres 1941 « 24 septembre 1942 », Seuil. Extrait p. 201

Gén-heureux

"Nous savons tout du prix des choses, mais rien de leur valeur."
         Oscar Wilde

Le partage est-il une composante du bonheur? Selon une étude des Nations unies, les trois quarts du bonheur des gens seraient basés sur six critères: le pouvoir d'achat, la santé, les réseaux sociaux, la confiance (la faible corruption dans les entreprises privées ou publiques), les droits civiques et... la générosité vis-à-vis d'autrui. Ceci suscite la réflexion sur la place d'une économie de partage dans notre économie de marché. Yanis Varoufakis, ancien ministre des Finances grec, évoque dans son dernier opus l'utilisation des cigarettes dans les camps de prisonniers de guerre, devenues rapidement monnaie d'échange pour acquérir café, thé, savon et divers services. La notion du "prix des choses" réapparaissait ainsi rapidement, même dans le dénuement le plus extrême. Ce ne fut pas toujours le cas, et l'auteur rapporte le récit de son propre père dans les camps de concentration de Makronissos et d'lkaria après la fin de la guerre civile grecque (1946-1949), où les colis qui arrivaient étaient aussitôt partagés sans monnaie d'échange. Non-fumeur, il demanda à la famille d'envoyer des cigarettes, qui furent aussitôt distribuées à ceux qui fumaient sans rien attendre en retour.  Si l'économie de marché crée de la richesse, l'économie de partage crée de la valeur. 


 
Lu dans:
http://worldhappiness.report/
Yanis Varoufakis. Un autre monde est possible. Pour que me fille croie encore à l'économie. Flammarion. 2015. 318 pages. Extrait pp 200, 201

mardi, mars 01, 2016

"Tu crois posséder, tu n’as rien.
Tu crois avancer, tu n’as pas bougé.
Tu crois appartenir, tu échappes.
Tu crois habiter, tu traverses.
Tu crois finir, tu commences."
    Liliane Wouters
 

dimanche, février 28, 2016

Une flamme qu'on éteint


"Elle entre et va
sans regarder personne
tout droit vers l’homme qu’elle a choisi
et lui dit de la suivre
— tout de suite —
et lui se lève et obéit,
et lui qui était là
n’y est plus.
Pourtant son verre encore est plein
l’haleine de sa bouche
se mêle encore à l’air que nous respirons…"
    Camille Goemans. La mort. Repris par Liliane Wouters.

L'écrivaine Liliane Wouters est morte ce dimanche matin. Le père d'un de mes amis également. Une fraction de seconde me revient le souvenir de mon propre papa, à l'hôpital, savourant son petit-déjeuner et demandant une seconde tasse de café. Elle arriva fumante, il n'y était plus. Nous sommes des instants de la terre.



Lu dans :
Camille Goemans. La mort. Périples, le Disque vert, 1924.
Liliane Wouters. Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stupeur, poèmes). Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. 1998

vendredi, février 26, 2016

Billet brun

"Pour les chats, j'étais au courant. Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser du mien, un de gouttière qui avait eu la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir. C'est vrai que la surpopulation des chats devenait insupportable, et que d'après ce que les scientifiques de l'état national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. (..)  Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque que ce soit, est un délit. Le speaker a même ajouté: une injure à l'état national"
        Frank Pavloff

Sait on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d'entre nous ? Charlie et son copain vivent à une époque trouble : la montée de l'état brun. On leur demande d'abord de se débarrasser de leurs chiens et chats s'ils ne sont pas bruns. Il se plient. Et l'escalade se construit avec le secours de ces hommes qui pensent que de petites compromissions ne sont pas graves : « Par mesure de précaution, on avait pris l’habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, le langage est fait pour évoluer et il n'est pas plus étrange de donner dans le brun, que de rajouter putain con à tout bout de champ, comme on le fait chez nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles.» Ainsi, ils cherchent à s'adapter progressivement à l'horreur de cet état brun, la normalité et le regard d'autrui étant plus importants pour eux que l'exercice de leur raison propre. De compromissions en compromissions, la dictature se met en place. Tout cela est heureusement pure fiction, et dans le passé de surcroît. Il est d'ailleurs écrit "roman" sur la couverture, c'est drôlement rassurant. 


Lu dans:
Franck Pavloff. Matin brun. Albin Michel. 1998. Nouvelle édition avec les illustrations du célèbre artiste de Street Art C215, 2015.

jeudi, février 25, 2016

Born again


"On n'a que deux vies.
La deuxième commence le jour où on réalise qu'on n'en a qu'une."


Lu dans:
Renaud DILLIES et Régis HAUTIERE. Alvin. Ed. Dargaud

La détresse des sommets


"Comment vais-je faire maintenant, puisque je ne peux pas aller plus haut ?"
         Benoît Violier

"Benoît donnait l'impression d'être parfait". Son restaurant en Suisse venait d'être sacré Meilleur Restaurant du monde, sa brigade de gagner douze concours en 2015. Benoît Violier, trois étoiles au Michelin, a pourtant mis fin à ses jours, à 44 ans, au sommet de son art. Il y a quelques semaines, juste après avoir appris son classement, le chef s'était seulement interrogé en riant devant Albert Mudry, son ami médecin depuis quatorze ans : " Comment vais-je faire maintenant, puisque je ne peux pas aller plus haut ? ". "Tu vas maintenir ton magnifique niveau". Il avait rétorqué, comme chaque fois, "ça roule, mon Doc ". Refermant derrière son sourire toutes ses interrogations.
 


Lu dans :
Raphaëlle Bacqué. Le chef s'est tué ! Le Monde 14 février 2016.

mardi, février 23, 2016

Le temps potion magique


"Seul le temps peut faire quelque chose pour vous."
Maxence Fermine

Il n'est pas anodin que le "patient" du médecin soit à la fois "celui qui souffre" (du latin "pati", endurer, souffrir) et celui qui laisse le temps faire son œuvre. La réflexion de Maxence Fermine a le privilège d'être à la fois conseil et encouragement, une porte sur le passé qui engage aussi l'avenir. J'aime y ajouter "mais en attendant, essayons peut-être ceci..." qui a le mérite de prendre demain par la main.



Lu dans:
Maxence Fermine. Zen. Ed. Michel Lafon. 2015. 141 pages. Extraits p 53

lundi, février 22, 2016

Les frontières de la renommée


"Tiens, on a déjà tiré un livre du film!"
    Umberto Eco, à propos du Nom de la Rose

Umberto Eco est mort ce samedi. Truculent personnage d'une érudition phénoménale, il connut la célébrité grâce à sa première œuvre de fiction "Le Nom de la Rose", roman historique qu'il mit deux ans à rédiger, diffusé à 17 millions d'exemplaires, traduit en 43 langues. Mais tout est relatif: après son adaptation cinématographique réalisée en 1986 par le Français Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery dans le rôle du frère Guillaume de Baskerville, on a raconté qu’une jeune fille s’était exclamée dans une libraire: "Tiens, on a déjà tiré un livre du film!" Les frontières de la notoriété sont plus ténues qu'on l'imagine.


dimanche, février 21, 2016

On ne peut bien sûr rien dire


"Les preuves sont nulles
les signes sont fragiles
on ne peut pas encore affirmer
que le jour naîtra
que l’horizon ouvrira ses lèvres au soleil
on ne peut rien dire."
            André Schmitz. Une Poignée de jours.

On ne peut bien sûr rien dire. Mais à observer ce weekend nos plus jeunes se mesurer à une corde à grimper, s'agripper les uns aux autres pour atteindre un inaccessible plafond, s'enthousiasmer, rire, recommencer sans cesse, les plus âgés stimulant les plus jeunes, on se dit que cette humanité-là n'est pas en chute libre. 


samedi, février 20, 2016

Ce qui mérite de vivre

"Il y a sur cette terre
ce qui mérite de vivre
les hésitations d'avril
l'odeur du pain à l'aube
les opinions d'une femme sur les hommes
les écrits d'Eschyle
les débuts d'un amour
de l'herbe sur les pierres."
                 Mahmoud Darwich

Je vous souhaite un bon weekend
CV

Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp.68-69.

jeudi, février 18, 2016

Poésie de la pensée


"Quand nous nous reverrons
les lilas blancs refleuriront
je t'envelopperai dans mes coussins,
tu ne manqueras plus de rien.
Nous nous réjouirons
que le vin âpre et sec
que les tilleuls qui sentent bon
nous trouvent encore l'un près de l'autre.
Quand les feuilles tomberont
nous nous séparerons
à quoi bon nous agiter
il nous faudra l'endurer."
           Hannah Arendt

Celle qui fut une des grandes philosophes du XXème siècle gardait à l'abri des regards quelques feuillets rédigés de sa main d'une grande poésie. Hantée par la banalité du Mal découverte lors du procès d'Eichmann qu'elle suivit en tant qu'envoyée spéciale du New Yorker, elle n'a cessé d'aligner en même temps des lignes émouvantes sur l’amour, l’identité, la révolte, la perte, ses amitiés. Sur nous.


Lu dans:
Hannah Arendt. Heureux celui qui n'a pas de patrie. Poèmes de pensée. Rassemblés par Karin Biro. Payot. 240 pages. 2015. Extrait p.23

Regarde bien, petit


"Qu'attendons-nous, rassemblés sur l'agora ?
On dit que les Barbares seront là aujourd'hui.
Pourquoi cette léthargie, au Sénat ?
Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer ?
Parce que les Barbares seront là aujourd'hui.
À quoi bon faire des lois à présent ?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront...
(..)
Pourquoi ce trouble, cette subite
inquiétude? - Comme les visages sont graves!
Pourquoi places et rues si vite désertées?
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux?
Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières
disent qu'il n'y a plus de Barbares.
Mais alors, qu'allons-nous devenir sans les Barbares?
Ces gens étaient en somme une solution."
    Constantin Cavafy. En attendant les Barbares.

Relire Constantin Cavafy (1863-1933) en filigrane d'une actualité décadente est éclairant. Dans le célèbre Désert des Tartares, Dino Buzzati peignait lui aussi cette obsession de scruter la frontière d'où viendrait tout le mal et les Tartares, tuant l'ennui mortel guettant la cité qui vit sans perspective. Toute ressemblance avec une situation réelle et actuelle n'est que le fait du hasard.



Lu dans:
Constantin Cavafy. En attendant les barbares. Traduit du grec par Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras
Dino Buzzati. Le Désert des Tartares (Il deserto dei Tartari). 1940. Traduction française Michel Arnaud. Robert Laffont. 1949.

mercredi, février 17, 2016

L'argent tel qu'on l'aime

"J'ai vu des porte-monnaie qui avaient la forme d'un cœur.
L'inverse peut se trouver aussi."
        M. Havrenne
 
C'est aussi joli que "pour un riche, un arbre est d'abord un porte-feuilles". L'argent est une mine d'or (!?)  pour les rieurs.
 


Lu dans:
Marcel Havrenne. Du pain noir et des roses. Ed Phantomas. 1984. 84 pages. Extrait p.77 

lundi, février 15, 2016

Master en impuissance


"Il n'existe pas de formation universitaire qui prépare à l'impuissance. J'en ai pourtant fait mon métier, en plongeant quelques années corps et âme dans ce pays inhospitalier qu'est la maladie et la mort qui s'ensuit. Parfois. J'aurais aimé pouvoir ressortir de mes étagères un vieux cours de fac, un livre magique, un grimoire. Quelques aphorismes qui auraient pu faire recette."
            M. Muller-Colard

Il reste assis des heures entières sur le bord de son lit d'hôpital, en manque d'air. Je le connais de toujours, entre Dinky Toys et costumes de cowboys, jadis clown drôle au regard empreint maintenant d'une infinie tristesse. Vivre prend du temps, surtout quand la maladie se fait longue: cela n'avait pas été prévu ainsi. Pour tuer l'ennui, il contemple sa montre et les infirmières qui passent dans le couloir. Quand cela finira-t-il donc? J'ai beaucoup appris des maux humains, mais ne connais toujours pas les mots qui consolent celui qui a perdu l'espoir. 


Lu dans :
Marion Muller Colard. L'Autre Dieu. Ed Labor et Fides. 2014. 112 pages. Extrait page 11.

Diver-cité

"Comme le martelait Frantz Fanon aux Algériens et aux Antillais dans les années 60, quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l'oreille, on parle de vous. (..) Ceux qui sont effrayés par la diversité et l'imprévisible du monde haïssent tout ce qui est différent, ouvert, inhabituel. Ils sont hallucinés par l'effervescence de la vie et sa part d'imprédictible. Tout ce qui n'est ni figé ni fermé les trouble. Un temps c'est le Juif, un autre c'est l'Arabe, puis le Nègre, puis le musulman, après ou avant c'est la femme, ensuite l'homosexuel, puis le binational... "
            Christiane Taubira

Samedi soir. Le beau film "Les délices de Tokyo" est une réflexion sur la césure de la maladie, une parmi d'autres. Le retour en métro à minuit nous plonge aux Nations Unies dans le brassage des cultures. Après la théorie, les exercices pratiques. Apprécier la différence est un long apprentissage.


Lu dans:
Christiane Taubira. Murmures à la jeunesse. Philippe Rey éd. 2016. 94 pages. Extrait pp.77,78.
Naomi Kawase. Les Délices de Tokyo (titre original : An). 2015.

samedi, février 13, 2016

La vie comme elle vient


"J'en suis encore à m'demander     après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout         à quoi ça sert en bref d'être né
Contre vents et marées     il me reste pourtant
envers et contre tout
chevillé dans le cœur     un rêve de bonheur, 
Un jour nouveau qui se lève chasse mon chagrin
Un geste     un regard     un mot     un ami qui vient
Deux arbres dressés dans le ciel     la lune et la nuit
Deux amoureux dans un champ         font comme leurs parents
Une fille qui revient         d'un voyage très loin."
            Béranger. Tranche de vie. Tous ces mots terribles

Après tant et tant d'années on s'aperçoit qu'il ne sert à rien de se poser la question "A quoi ça sert"?  Mais que la vie se suffit à elle-même, comme la beauté, comme la poésie, comme l'amitié sans qu'on ait à y trouver ni une cause ni un but.  L'amusante contraction de deux textes totalement distincts de François Béranger débouche sur une belle convergence.

vendredi, février 12, 2016

Ravi et trempé

"Et la pluie encore et toujours
tant et tant elle dégringole
toute fière d'un si beau jour
tape sur l'arrosoir comme sur un tambour
- Voilà comme je suis , voilà comme j'arrose
Moi je fais grandement les choses ! "
        Franc-Nohain . L'arrosoir et la pluie.

Je me suis laissé surprendre par l'averse, ravi par son exubérance et sa soudaineté dans une journée qui s'annonçait lisse.


Lu dans :
Alain Baraton. Dictionnaire amoureux des jardins. Plon. 2012. 590 pages. Extrait p.52

jeudi, février 11, 2016

Spleen climatique


"Triste temps."

On fait dire au climat ce qu'on veut. Pour l'avoir entendue de nombreuses fois en ce début de semaine, je me demande si la morosité des gens ne se trouve pas ailleurs que dans un peu de vent marié à la pluie. 

mercredi, février 10, 2016

Sous l'écorce la guerre


«Alors qu’il tient l'orange, il se dit que sous l’écorce, il y a une chose non souillée, et une chose que la guerre n’a pas touchée. Oserai-je l’éplucher ? »
                Léon Werth

Léon Werth, rappelez-vous la dédicace du Petit Prince, sut faire part avec une rare émotion de ce qu’il ressentit pendant la Grande Guerre. Ses écrits viennent d'être retrouvés. 


Lu dans :
Dominique Autrand. Traversée de la défaite. Le Monde diplomatique. Février 2016. Extrait p.26

mardi, février 09, 2016

Dissonances


« Si on supprime l’ancienne orthographe, plus personne ne saura écrire sans faute, et ceux qui savaient écrire ne sauront plus le faire correctement »
            Jean-Pol Vanden Branden (de la Royale association belge des cruciverbistes)

On s'amuse à relire John Lydon, chanteur parolier des Sex Pistols, qui proférait que "les fausses notes, ça n'existe pas".  Plus de 2.400 mots ont été rectifiés par l’Académie française, simplifiés, supprimant  l’accent circonflexe lorsque celui-ci n’apporte pas de nuance indispensable, le trait d’union des mots composés de entre, extra et contre, et simplifie les casse-tête comme oignon (qui devient ognon) et nénuphar (nénufar). Cela fait aussi mal aux puristes de la langue qu'une dissonance aux musiciens classiques. Ognon, une fausse note?


lundi, février 08, 2016

Mystérieux pourquoi

« J’étais content de la tournure que prenaient les choses, dit-il. J’avais tout ce que je désirais. J’avais une femme et des gosses que j’aimais, et je faisais un métier qui me plaisait. Mais pour une raison quelconque – qui sait pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? – voilà qu’il se mit à boire de plus en plus. »
     Raymond Carvier



Lu dans :
Raymond Carver. Les vitamines du bonheur. Nouvelles. Le livre de Poche. 1976. 222 pages.

samedi, février 06, 2016

Relire les Anciens

"Le déséquilibre entre les riches et les pauvres et la plus ancienne et la plus fatale maladie des républiques."

Marx? Mavroudakis? Mélenchon?
Plutarque, philosophe, biographe, moraliste, et penseur majeur de la Rome antique. 



vendredi, février 05, 2016

Dieu est un fumeur de havane

"L'amour est une fumée faite de la vapeur des souvenirs."
    William Shakespeare (Roméo et Juliette - 1594) 

Je l'ai retrouvé au fumoir à l'entrée de l'hôpital, petit réduit aux murs jaunis par le goudron et la nicotine. Il me dit qu'il chérit cet endroit  qui lui rappelle le bistrot du canal que fréquentaient ses parents dans son enfance. Il aime les personnes qu'il y rencontre, ce "sont des gens avec qui on peut parler en confiance". La première clope du matin est divine, il n'est plus qu'une bouche avec un petit homme autour. Il sait que ce n'est pas bon, mais c'est bon quand même. 
 


        

jeudi, février 04, 2016

Ces livres qui réchauffent

"Parfois
tu brûles un livre car
il fait froid
et il faut du feu
pour te réchauffer
et parfois
tu lis un livre
pour la même raison."

Motet médiéval tardif extrait du Codex de Montpellier, cité par le poète américain Charles Bernstein dans le livret de Shadowtime (1999-2004), opéra en sept scènes de Brian Ferneyhough sur la vie et l’œuvre de Walter Benjamin
 


mercredi, février 03, 2016

Les étoiles pleurent


"Ce qui manque ne peut être compté."
        L'ecclésiaste

Benoît Violier, qui à 44 ans dirigeait le restaurant triplement étoilé de l'Hôtel de Ville de Crissier en Suisse après avoir été reconnu meilleur ouvrier de France, a recueilli à la mi-décembre la première place de "La Liste", palmarès de mille tables d'exception de par le monde. Personnalité attachante et souriante, mari et père heureux, entouré d'amis chers, il s'est suicidé dimanche 31 janvier avec son arme à feu sans laisser d'explication à son geste désespéré. Il n'est de réussite sans faille cachée.  


lundi, février 01, 2016

J'habite un trou à rats

 «Vous ne pouvez pas payer beaucoup? Pas grave, à la place vous paierez longtemps."
             Bruno Gacchio

Les agences bancaires se sont humanisées, on est reçus dans de coquets salons séparés par des paravents qui ne coupent que la vue. J'étais venu pour un placement, ma voisine et son gosse pour un conseil. Elle a la trentaine miséreuse, caissière temporaire au Carrefour de la rue Wayez. On lui a dit que "louer c'est à fonds perdus, mieux vaut acheter car ainsi chaque mois on transforme son argent en briques". Le conseiller est bienveillant, demande une fiche de paie, s'enquiert d'un parent désintéressé servant de caution, suggère une somme de départ d'emprunt par exemple 10.000 euros mais ça peut être davantage. Las, les rentrées mensuelles dépassent à peine le salaire minimum garanti, elle n'a pas de famille, elle n'a que 1.000 euros sur son compte et encore c'est un miracle. Cinq minutes chrono pour ouvrir et clôturer un beau rêve financier sans assise pour une cliente ni plus paresseuse, ni plus laide, ni moins intelligente que les autres, mais moins bien née. J'habite une commune modeste, de celles dont un possible futur président des Etats-Unis dit qu'elles sont des "trous à rats". Je préfère ces rats à n'importe qui au monde. 



 
Lu dans:
Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui libèrent. 2015. 192 pages. Extrait: p.45

La glace à deux boules

"Mon vieux à moi, tous les mois
Va à tout petits pas
Empocher sa pension
Il se ménage au retour
Un détour insolite
Chez le glacier du coin
Quand je serai vieux et tout seul
Demain ou après demain
Je voudrais comme celui-là,
Au moins une fois par mois
Avec mes sous, si j'en ai
M'acheter une glace à deux boules
Et rêver sur leur saveur
A un monde rempli d'enfants
Mais peut-être que pour nous
Nous les vieux de demain
La vie aura changé
En s'y prenant maintenant."
        François Bérenger. Le vieux.

Les notes tendres de la chanson de François Bérenger me reviennent ce vendredi en examinant une patiente nonagénaire, sous administration de biens, déballant ses seules richesses: une carte jaunie de vacances à Saint Idesbald, un vieux certificat médical interdisant de lui mettre du savon dans les yeux quand on lave ses cheveux, la feuille où s'indiquent son poids et ses chiffres de tension artérielle mensuels, un vieux plan de Bruxelles, diverses cartes d'affiliation, un carnet de prières et une relique de Saint Louis Marie de Montfort. Elle me dit avoir eu quatre maisons, qu'elle voudrait revoir, et de la famille en France, mais on ne sait en quelle année ni ce qu'il en reste. Quand on ne dispose plus de rien, ni de personne, une glace à deux boules c'est déjà Byzance. 



samedi, janvier 30, 2016

Où serons-nous ce soir ?

" L’instant n’a pas de présent
rien qu’un avant     rien qu’un après
des avant
des après
et un plus jamais "
    Pedro Vianna

Funambules sur le fil de nos vies, dans un paysage infini, nous sommes à la merci du vol d'un oiseau étourdi qui nous heurte.

Bucolique

"Pose-toi la question         être ministre à la cour
comment le comparer à être immortel dans la forêt?
Un pichet de vin         un fourneau pour l'élixir,
le bonheur d'écouter le vent dans les pins
et en pleine journée         de s'endormir."
            Chang Ling Wen

Étrange pouvoir d'attraction de ces phrases qu'on ne s'applique jamais dans sa propre existence.  On s'y réchauffe, et c'est déjà ça.
 

       
Lu dans :
Denis Grozdanovitch. Rêveurs et nageurs. Editions Corti. Points. 2005. 307 pages. Extrait p. 208

vendredi, janvier 29, 2016

Vite vite

"Le XXI" siècle est celui de la vitesse. Comme en Formule I, ça va de plus en plus vite, mais ça tourne en rond. "
            Bruno Gacchio

Un peu réducteur, mais bon c'est plaisant alors pourquoi pas commencer sa journée par un sourire.


Lu dans:
Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui Libèrent. 2015. 192 pages. Extrait: Exergue

mercredi, janvier 27, 2016

Débat au Parlement européen


«La colère est nécessaire, on ne triomphe de rien sans elle si elle n'échauffe le cœur. Elle doit donc nous servir, non pas comme chef, mais comme soldat.»
Aristote

Moment rare, l'intervention de Louis Michel au Parlement européen ce mardi en fin de débat consacré à la réforme du droit d’asile votée par le Danemark. Colère homérique, tant contre les mesures danoises, que contre le «  simulacre de débat  » auquel s’est adonné le Parlement européen.  Il y a la violence meurtrière des ceintures d'explosifs, bien dissimulées sous les habits amples et dans la foule anonyme, et celle - à laquelle j'adhère - de la parole qui explose dans une enceinte démocratique. 

Lu dans :
Aristote cité par Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui Libèrent. 2015. 192 pages. Extrait p 8


"Il est risqué de se mirer dans les vitrines des devantures. Celle du magasin d’antiquités te rajeunit; mais dans celle de la boutique de nouveautés, tu ressembles à un spectre."
            Eric Chevillard
 


 

lundi, janvier 25, 2016

Libre

«La liberté consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne.»
         Cavanna


Lu dans:
Cavanna cité par Bruno Gaccio. Mais non madame Martin c'est pas compliqué l'économie. Ed Les Liens qui Libèrent. 2015. 192 pages. Extrait p 44.

dimanche, janvier 24, 2016

Demain est possible

N'aspire pas à l'existence éternelle
mais épuise le champ des possibles."
     Pindare (518-438 av JC)

Le grand poète lyrique grec n'aurait pas renié le film Demain, sorti cette semaine et qui nous a enchantés. La seule chose qui puisse être fatale à l'humanité, c'est de croire à la fatalité (Martin Buber). 

 


Demain. Film documentaire français réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent (2015). Réalisateurs : Mélanie Laurent, Cyril Dion. Durée : 1h 58m.

samedi, janvier 23, 2016

Vitamines

"C'est pas grand-chose mais ça fait du bien".
            Raymond Carver

Belle devise pour un samedi banal, qu'on voudrait heureux. S'épargner les trop grandes et chimériques espérances pour apprendre, comme le recommandait Jacques Chardonne à "poser le pied assez légèrement sur cette terre" est une sagesse.  
 
Lu dans :
Raymond Carver. Les vitamines du bonheur. Nouvelles. Le livre de Poche. 1976. 222 pages.
Denis Grozdanovitch. Rêveurs et nageurs. José Corti. 2005. Points P1810.312 pages. Extrait pp 34, 74

jeudi, janvier 21, 2016

Séduction simple

"Elle vint
 Il ôta le vent de ses épaules
 fit glisser de ses hanches
 la neige du voyage
 Il lui demanda d'oser dire
 Elle parla avec audace
 d'un jardin déserté
 de trois ou quatre bouleaux trahis
 Il lui offrit la première lampe
 du soir."
                            André Schmitz.