mercredi, novembre 21, 2018

La haine douce


"Je hais les gens, et ils me le rendent bien."
                parole glanée en salle d'attente
         

On connaît la haine sauvage, partagée chaque jour par les chaînes d'information. Il est une haine plus sournoise, dont les méandres serpentent dans notre quotidien, discrète  et inattendue.
La salle d'attente abrite un trésor: tous nos derniers livres lus et choisis avec soin, mis à la disposition des patients qui souhaitent les emprunter. Expérience de partage fort enrichissante vécue souvent comme un prolongement de la parole médicale. Parmi ces ouvrages, le livre "Cerveau droit, cerveau gauche : Cultures et civilisations" du Pr Lucien Israël. Surprise: un patient a biffé rageusement de plusieurs traits de bic le nom "Israël" sur la tranche, véritable plaie béante sur l'étagère. L'existence est une succession d'enthousiasmes et de désillusions, mais  découvrir que parmi la foule de ces patients aimables, déférents, policés s'en trouve un au cerveau pareillement dérangé me laisse songeur.  Je me surprend à les scruter quand ils pénètrent dans le cabinet de consultation: "serait-ce lui?" La haine de l'autre parviendrait-elle à contaminer subrepticement jusqu'à notre propre regard? 
 

mardi, novembre 20, 2018

Sagesse des ponts



"Le plus court chemin de soi à soi, c'est l'autre."
Paul Ricoeur

Confidence reçue.
"Un pont
enjambant l’abîme dans lequel était ma vie
me permit de me retrouver
— biffer pont et écrire ami
tu fus cela."
 
Lu dans: 
Paul Ricoeur, cité dans La Vie sauve. L. Violet et M. Desplechin.  Seuil 2005. 127 pages.

samedi, novembre 17, 2018

Sagesse de Mark Twain


""Si vous dites la vérité, ça vous épargne un effort de mémoire."
                    Mark Twain

Lu dans:
Richard Powers. L'Arbre-Monde. Trad. Serge Chauvin. Cherche-Midi. 2018. 550 pages

vendredi, novembre 16, 2018

Un bruit très bas


"Le bruit très bas    à peine si on l'entend
de la source timide    cachée sous la verdure
entre les menthes les guimauves le cresson
la source qui fait modestement son travail de source
mais va rejoindre    par de très longs chemins l'océan Atlantique."
            Claude Roy. Un bruit très bas.

Que j'aime ces gens qui font un bruit très bas, "source qui fait modestement son travail de source", et sans ostentation nous rendent le quotidien plus agréable. Ils sont nombreux, et nous cheminons ensemble sur le bout de Terre, le bout d'époque que le hasard nous a attribués.


Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. Gallimard. NRF. 1993.270 pages. Extrait p.157 

jeudi, novembre 15, 2018

Infiniment libre


"Quand on est libre de faire tout ce qu'on veut, on finit par ne pas faire grand chose. Quand le choix est infini, il n'y a pas de choix possible."
                    Jonathan Coe

Lu dans:
Jonathan Coe. Le Cercle fermé. Traduction Jamila et Serge Chauvin. Gallimard. 2007. 560 pages.

mardi, novembre 13, 2018

Payable en perles de verre

"Une belle affaire : en 1626, Peter Minuit, d'origine française, achète aux Indiens leur île de Manhattan pour vingt-quatre dollars, payables en perles de verre.
Le fort, à l'extrémité du promontoire, reçoit quelques canons et devient Fort-Amsterdam. La ville prend le nom de Nouvelle-Amsterdam. Un mur de pieux traverse maintenant l'île de part en part, protégeant le bétail contre les incursions des ours et des loups. De ce mur (wall), il ne reste qu'un nom : Wall Street. Aujourd'hui le mur est démoli et les loups peuvent entrer."
                    Paul Morand 

Regard décalé (récit de voyage écrit en 1930) sur une époque encore bien plus décalée (1626), avec une touche d'humour sans âge. A relire ces lignes, on se dit que cela vaut la peine d'écrire. 


Lu dans:
‎Paul Morand. ‎New York. Récit de voyage. Flammarion. 1930. 281 pages.

Écris quelque chose de joli / l'aube entre nos bras qui repose

 "Le premier bonheur du jour
c'est un ruban de soleil
qui s'enroule sur ta main
et caresse mon épaule."
        Françoise Hardy

On débute ce jour par une minute d'"embellie" ( le beau mot de Ferrat ), même si le soleil ne caresse rien ce matin. On peut rêver.


Lu dans:
Françoise Hardy. Le Premier Bonheur du jour. 1963.

lundi, novembre 12, 2018

Le goût de la vie


"C’est l’histoire d’un petit paysan du Morvan parti à l’âge de 20 ans à la guerre en 1914. C’est l’histoire de mon grand-père qui, le 11 novembre 1918, à 11 heures, entendit le clairon sonner le cessez-le-feu de l’armistice. De ses quatre années dans l’enfer de cette première boucherie industrielle mondialisée, il me reste une tranche de mémoire liée à la nourriture. Chaque Noël, mon grand-père nous préparait le brûlot qu’il partageait autrefois avec ses camarades de tranchées: quelques fruits enrobés de sucre qu’il flambait avec un peu d’eau-de-vie. Nous regardions alors les flammes bleues de la gnôle lécher les quartiers d’orange. (..)  
Après la guerre, la gamelle de soldat a servi à faire le caramel des gâteaux de riz que nous mangions en famille. Mon grand-père nous a transmis que la nourriture, c’est la vie, le goût de la vie. C’est tenir bon. Partager, parfois même avec les ennemis déclarés de la tranchée d’en-face. Nourrir les autres au péril de sa vie: pour que leurs frères d’armes trouvent un peu de réconfort autour d’un quart de soupe, des soldats sont morts en tirant la cuisine roulante entre les trous d’obus."
                        Jacky Durand


Lu dans:
Papilles de la Nation. L'édito de Jacky Durand dans Libération.

vendredi, novembre 09, 2018

Ceux de 14

"Et je me demandais avec un affreux serrement de cœur, en regardant cette foule harassée, ces reins ployés, ces fronts inclinés vers la terre, lesquels de ces enfants habillés en soldats portaient déjà, ce soir, leur cadavre sur leur dos."
            Maurice Genevoix . Ceux de 14.

Le centenaire de la Grande Guerre occupe l'espace, et cela ne paraît guère abusif tant on mesure que les horreurs passées peuvent se reproduire. Les guerres commerciales ont souvent précédé les guerres militaires.  Et pas plus que nous n'avons prise sur l'affrontement économique qui se développe sous nos yeux, aurions-nous davantage prise que les poilus de 14 en cas de déflagration? A méditer à l'occasion de ce 11 novembre.

Lu dans:
Maurice Genevoix . Ceux de 14. Flammarion. 1992. 680 pages Recueil de récits de guerre, rassemblés sous un même titre en 1949: Sous Verdun (avril 1916), Nuits de Guerre (décembre 1916), Au seuil des guitounes (septembre 1918), La Boue (février 1921), Les Éparges (septembre 1921).

Face à soi-même


"En ce moment grave de ma longue vie j'ai trouvé ici ce que je cherchais: être en face de moi-même. L'Irlande me l'a offert de la façon la plus délicate, la plus amicale".
        Charles de Gaulle.

Cette phrase est gravée sur un bloc de pierre en dessous de l'effigie du Général de Gaulle dans la petite ville de Sneem, où le président de Gaulle et son épouse passèrent deux semaines après qu'il eut démissionné de ses fonctions. La modestie de l'auberge dans laquelle il descendirent, en passe d'être fermée définitivement pour obsolescence au moment de leur arrivée, convenait sans doute à la grandeur du personnage qui dut y trouver une confirmation de l'impermanence des choses. Aujourd'hui est date anniversaire de son décès, annoncé un sombre soir de novembre 70 par les vendeurs de journaux exhibant de grands titres en noir et blanc. Souvenir d'une époque pas si éloignée où l'info nous parvenait en rue, transmise par des voix humaines comme cela se faisait sans doute dans les sociétés anciennes, en noir et blanc et dans une certaine lenteur, bien éloignée de l'effervescence actuelle. Plus étrange encore reste le culte du souvenir pour ce dirigeant dont l'image obsolète ainsi que celle de son épouse apparaissent sans doute rassurantes dans l’incertitude actuelle.


Lu dans:
https://ie.ambafrance.org/Charles-de-Gaulle-et-l-Irlande

mercredi, novembre 07, 2018

Eloge de la perte


"En route, le mieux c'est de se perdre.
Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises et c'est alors, mais alors seulement que le voyage commence."
            Nicolas Bouvier


Lu dans:
Nicolas Bouvier. L'usage du Monde. La Découverte. Collection Poches littérature. 1992. Format: Ebook E

Du pouvoir de la mouchette sur le Kindle


"Le diable est dans les détails."

Ma liseuse devient folle, les pages avancent, par une, par dix, puis reviennent sur elles-mêmes me faisant survoler ce que je venais de lire sans que mon index l'ait commandé. Une liseuse possédée en quelque somme, ou atteinte d'obsolescence programmée. L'esprit gambade, évoquant mille hypothèses, jusqu'à la découverte d'une mouchette microscopique, guère plus grande qu'un point-virgule du texte affiché dans lequel elle se dissimulait. Elle progresse d'un millimètre vers la droite sur l'écran, vingt pages se tournent. Elle revient sur ses pas, le texte défile vers son origine. Amusé par l'idée que pareil événement ne survient qu'exceptionnellement dans la vie d'une liseuse, et d'une mouchette, j'imagine déjà une extension possible au célèbre effet papillon attribuant au plus petit de nos actes un pouvoir démultiplié par la technique. L'effet mouchette.

mardi, novembre 06, 2018

Dans le chaos du monde


 « J’ai lu des tonnes de philosophes. J’ai médité des heures durant, mais rire et aimer au cœur du chaos, je n’y suis jamais parvenu. »
                Alexandre Jollien

Le secret, s’il existe, est évidemment de se hisser, ou de se laisser glisser, jusqu’au point où le rire devient possible sur le chemin des inévitables désillusions de l'existence, ses arrêts, ses départs. Comme bâton de marche, la phrase d’une amie bouddhiste de Jollien au milieu d’un déménagement C’est le bordel, mais il n’y a pas de problème ! , qui devient la description exacte de l’existence. La vie n’étant qu’un immense et incompréhensible bordel, à nous de ne pas y voir un problème, ce qui exige une ascèse constante. L’idéal ? Ne plus éprouver le chaos du monde comme effrayant, se défaire même de l’idée qu’il serait utile d’en sortir, puisque ce prétendu chaos, en fait, n’entrave rien.

       
Lu dans:
Roger-Pol Droit. Vainqueur par chaos, à propos de La Sagesse espiègle, d’Alexandre Jollien. Le Monde des livres. 31.10.2018.
La Sagesse espiègle, d’Alexandre Jollien, Gallimard, 2018. 224 pages.

dimanche, novembre 04, 2018

L'absence de destin des méduses

"Pourquoi les méduses ? Il y a quelques années, la découverte d’une espèce de méduse dont toutes les cellules se régénèrent a affolé la communauté scientifique. C’est un animal potentiellement immortel et indatable, qui subit le courant, qui flotte. C’est une métaphore parlante. La vie sans fin ressemble à un flottement où on abdique son libre arbitre. À terme, vivre sans aucune pensée de la mort, sans aucune évolution du corps, c’est vivre sans pouvoir prendre de décision puisque tout peut être repoussé, effacé, refait intégralement. On refait sans arrêt le portrait de soi, on ne l’achève jamais, on n’est plus rien en fait. La méduse portait cette idée spectrale, translucide et passive."
                    Thomas Cailley

Le vieux mythe de l'immortalité réapparaît sous des habits du transhumanisme et de la cryogénisation dosant à parts égales science, médecine et science-fiction. Au risque de perdre l'essentiel: vivre en projet, et la jouissance d'une existence dont on mesure qu'elle aura une fin. La lassitude d'un long chemin sans destination finale n'est guère enviable. 

Lu dans:
Thomas Cailley Ad Vitam, l'angoisse de la vie éternelle. L'envers des médias. La Libre Supplément Quid du 3 au 11 novembre 2018

samedi, novembre 03, 2018

Comme une présence


  "Tout ce que tu dis parle de toi: singulièrement quand tu parles d'un autre."
                    Paul Valéry.

Nos mots nous trahissent. Une patiente partage son vécu après le décès de sa belle-maman dont elle a hérité des cendres sur la cheminée, "d'où elle continue à me surveiller ."  Rien de méchant, mais le récit de la vie comme elle va, et dans lequel chacun de nous peut se reconnaître.


Lu dans :
Paul Valéry. Oeuvres Tomes 1. Gallimard. La Pléiade. 1957. 1857 pages.

vendredi, novembre 02, 2018

L'empreinte


"On croit transmettre de grandes choses à ses enfants et c'est parfois par des petits souvenirs de rien du tout qu'on reste dans leur mémoire."
             Benoîte Groult

Il se paralysait peu à peu, ne s'alimentait plus guère et on le comprenait mal. Quelques semaines avant de s'en aller, il décrivait que sa main gauche inerte se souvenait encore de l'empreinte de la paume de son grand-père quand ils rentraient de l'école durant l'hiver. Minuscule menotte blottie dans une grande paluche qu'ils enfouissaient dans la poche de la veste pour qu'elles restent au chaud. C'est de cette chaleur qu'il se souvenait, irradiant dans tout son pauvre corps en déroute. Qui n'aimerait laisser de la chaleur en héritage? 


Lu dans:
Benoîte Groult. La touche étoile. Grasset. 2006. 288 pages 

jeudi, novembre 01, 2018

Tous les saints d'Halloween, tous les diables de la Toussaint


"Nuit au temple du sommet
lever la main et caresser les étoiles
mais chut! baissons la voix
ne réveillons pas les habitants du ciel."
        Li Bo (701-762)

Un groupe joyeux et grimé descend l'avenue en quête de friandises, Halloween et ses monstres venus d'Amérique précède et supplante progressivement le silence de la Toussaint. Même pas peur, un masque de mort sur le visage pour la tenir à distance. Demain pourtant je ressentirai ce besoin de silence pour faire une place dans ma journée à ces innombrables disparus qui m'ont construit, aimé, remis sur la route, et qui constituent une partie de ce que je suis. Certains départs récents cicatrisent à  peine. D'autres étaient déjà morts à ma naissance, et j'en porte néanmoins l'empreinte tel ce grand-père vétéran de 14-18 qu'une vieille patiente eut l'impression de revoir à mon entrée dans son salon. Son émotion perceptible me fit soupçonner un sentiment ancien et fort à son égard. La fête de Toussaint nous rassemble, disparus et survivants, mais aussi humains de toutes croyances et incroyances: le souvenir des morts n'appartient à aucune religion. Moment précieux où, le Temps ayant fait son œuvre, la mort n'est plus une défaite, le ressentiment n'est plus de mise, les regrets s'estompent. Cimetière ou simple souvenir fugace, je vous souhaite une belle fête de Toussaint. 

Lu dans:
Tseng Tchong-Ming (traducteur). Rêve d'une nuit d'hiver : Cent quatrains des Thang. Paris, Leroux. Lyon, Desvigne, 1927. 113 pages. 

mercredi, octobre 31, 2018

La pierre d'angle

"On peut aussi bâtir quelque chose de beau avec les pierres qui entravent le chemin."
                Goethe


mardi, octobre 30, 2018

Le bonheur entre par les yeux

"Je me repose dans un fauteuil en osier. Le monde s'engouffre par les portes de mes yeux, je le laisse entrer et il m'emplit d'une matière aérienne, élastique et douce. Je suppose que c'est le bonheur, cette alliance de la lumière, du son et de la douceur de l'air. Le bonheur dure peu de temps, mais, si on lui en laisse la place, il peut occuper un très grand espace. Le malheur par contre peut durer longtemps. Mais, si on lui interdit de s'étendre, on arrive à restreindre considérablement la place qu'il occupe. "
                    L. Violet et M. Desplechin

C'est presque rien, quelques mots bout à bout, mais à y réfléchir ils peuvent changer une vie. Organiser dans nos vies l'espace respectif qu'on laissera au bonheur et au malheur est un beau programme.


Lu dans:
L. Violet et M. Desplechin. La Vie sauve. Le Seuil. 2005. 130 pages. Prix Medicis de l'Essai.

dimanche, octobre 28, 2018

Une autre définition de la résilience


"Il y a des blessures que le temps ne guérit pas, mais il les réduit à un encombrement acceptable."
                J-P Sendker
 

 
Lu dans:
Jan-Philipp Sendker. L'Art d'écouter les battements de cœur. Le Livre de Poche. 2015. 336 pages. 

samedi, octobre 27, 2018

Sagesse de Raymond Devos


"Inquiétant, non, un homme qui ne dit rien. Je ne sais pas si vous l'avez constaté, mais quand un homme ne dit rien alors que tout le monde parle, on n'entend plus que lui ! "
                Raymond Devos

Que penserait Devos s'il lui revenait d'assister à un débat télévisé actuel, arènes bruyantes et désordonnées où semble régner la peur du silence, devenu signe d'inexistence pour l'invité à qui on a oublié de donner la parole. Le même Devos qui notait déjà avec gourmandise que "dès que le silence se fait, les gens le meublent." Dans un récent article du Monde Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil, rêve "d'assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de dire. Converser, cela voulait dire : vivre ensemble. Dans les débats, c’est le contraire : les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne l’étaient au début."  On est samedi, et on change d'heure, occasion rêvée de beaux et vrais échanges sur l'étrangeté du dire et de l'écoute. 

 
Lu dans:
Ariane Mnouchkine. La censure se glisse partout, dans la trouille surtout. Le Monde. 22.02.2018. Propos recueillis par Brigitte Salino

vendredi, octobre 26, 2018

Quand l'orage


 "Il rêvait
un grand fracas se fit entendre
il ouvrit la fenêtre
rien ne faisait bouger le silence
il sortit
regarda autour
rien
la vie dormait son sommeil insouciant
il rentra
se recoucha
se rendormit
ne rêva plus
Il lui fallut longtemps
pour découvrir
que cette nuit-là
quelque chose s'était effondré
au fond de son cœur."
        Pedro Vianna

Magnifique texte court, dont on imagine la suite qu'un auteur ou un cinéaste pourraient lui donner. Mon imagination, elle, l'a habillé de cent récits tous plus crédibles les uns que les autres. J'ai apprécié ce jeu de fiction qui ressemble tant à la réalité.

jeudi, octobre 25, 2018

Sagesse de Nâzim Hikmet

"Nous sommes au bord de l'eau
le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie.
L'eau est fraîche
le platane est immense
moi j'écris des vers
le chat somnole
nous vivons Dieu merci
le reflet de l'eau nous effleure
le platane, moi, le chat, le soleil et puis notre vie."
            Nâzim Hikmet


Lu ans :
Nâzim Hikmet. Il neige dans la nuit et autres poèmes. Trad. Münevver Andaç et Güzin Dino. Préface de Claude Roy. Gallimard Poésie. 1999.

mercredi, octobre 24, 2018

La mer complice

"Une inondation n'a rien d'une mer. La mer entre en conversation avec vous. Elle vous presse, se dérobe, exige qu'on lui réponde. Les vagues et le sable qui se meut sous nos pieds ont leur cadence; quand on est dans la mer on en comprend intuitivement les motifs. Alors qu'une inondation ne cherche qu'à s'échapper. Elle ne vous parle pas, elle sait que jamais elle ne reviendra et ne perd pas son temps à badiner quand son seul but et de se retirer. "
                 Shih-Li Kow

L'écriture de la jeune auteure malaise Shih-Li Kow joue admirablement du proche et du lointain, du particulier et de l’universel, telle cette confrontation entre l'éternel de la mer complice et de l'événementiel d'une inondation meurtrière. La mer nourrit, porte les voyageurs lointains, protège ceux qu'elle héberge dans ses fonds, fait rêver de toute éternité. L'inondation, elle ... C'est par dizaines de milliers de personnes qu'elle fait évacuer périodiquement les populations malaises avec son lot d'images fortes d'étendues d'eau sans limite et de rues inondées dans lesquelles nagent des enfants sur des bouées de fortune. Ceci ne fait pas rêver.


Lu dans:
Shih-Li Kow. La Somme de nos folies. Trad. Frédéric Grellier. Ed. Zulma. 2018. 384 pages.

mardi, octobre 23, 2018

Le temps long


"Je suis dans le train, on traverse les Vosges.
De l'homme assis en face de moi
se dégage un parfum extraordinaire.
Je n'ai jamais rien senti d'aussi bon.
J'engage la conversation
et je lui demande ce qu'il fait.
"Je suis bûcheron"
Ce parfum, c'était les arbres. "
            Alexandre Romanès

Senteurs boisées qui me rappellent Jacques Chancel (si ma mémoire ne me trahit) s'étonnant de rencontrer un bûcheron du Grand Nord plongé dans l’œuvre de Tolstoï: "J'ai trois richesses : les arbres, les livres et le temps long." 


Lu dans :
Alexandre Romanès. Un peuple de promeneurs : Histoires tziganes. NRF Gallimard. Coll. Blanche. 2011. 128 pages Extrait  p.62

lundi, octobre 22, 2018

Importer pour

"Je passe souvent du temps
avec des hommes et des femmes
qui ne sont rien dans cette société,
mais qui sont beaucoup pour moi."
            A. Romanes

Lu dans :
Alexandre Romanès. Le luth noir. Éd. Lettres vives. 2017 . 80 pages

samedi, octobre 20, 2018

La ruine


"En d'autres termes le charme de la ruine consiste dans le fait qu'elle présente une œuvre humaine tout en produisant l'impression d'être une œuvre de la nature. Les mêmes forces qui par désagrégation, érosion, effondrement, envahissement de végétation, ont fini par donner à la montagne sa ligne générale, se sont exercées ici sur les murs."
            Georg Simmel

L'émotion provoquée par une ruine conjugue l'évocation de la fragilité de l'humain et sa grandeur, à la fois signe d'usure inéluctable et résistance au passage du temps. Parfois, comme au Ta Prohm (sur le site d'Angkor (Cambodge) l'envahissement de la végétation forme un équilibre entre culture et nature qu'aucun autre type de création humaine ne saurait offrir: la nature reprend ce que l'homme en a extrait pour en faire une œuvre humaine, fragile équilibre entre des forces contradictoires, celles de l'esprit qui élève et celles de la matière qui abaisse. 


Lu dans :
Georg SIMMEL. Réflexions suggérées par l'aspect des ruines. Trad. Alix GUILLAIN. La Philosophie de l'aventure. Paris L'Arche. 2002. 128 pages. Extrait p.50
cité dans: L'avenir se prépare de loin. Les Belles Lettres. 20018. 230 pages. Extrait p.206.
Ta Prohm : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ta_Prohm

vendredi, octobre 19, 2018

Pépites d'aujourd'hui

"C'est l'époque des pansements et du mercurochrome.
    l'époque des mamans j'ai peur des fantômes.
    le temps de jeux de mains et des bâtons de glaces
    des oreilles de lapins sur les photos de classes 
    l'époque des mocassins qu'on t'oblige à porter
    lorsque tous tes copains ont des baskets au pied
    le temps des trousses de billes et des boules de chewing-gum
    les petits Play Mobile deviendront des bonhommes
    Maintenant que les années me trahissent 
    comme me manquent les tranches de pain d'épices
C'est des cordes à sauter, de l'encre pleins les doigts
    des pyjamas rayés, de la barde à papa
    des vélos sans roulette et des cabanes en bois
    des vendeuses d'allumettes, des il était une fois
    c'est des fautes d'orthographe, des histoires de Tintin
    des boulettes et des gaffes, des balades en patin
    des toboggans rouillés et des luges en cartons
    des ballons prisonniers, des nuages en coton
    Maintenant que les années me trahissent
    comme me manquent les bâtons de réglisse
C'est des marchands de sable, des châteaux de fortune
    c'est des capitaines Flamme et des Pierrot la lune
    des bottes de Chat Botté, des cahiers de vacances
    c'est des meringues au goûter et des crêpes du dimanche
    des clowns du cirque Gruss, des masques de Zorro
    des cumulonimbus, et des chapi chapo
    c'est des maisons hantées, des champs de tournesols
C'est... nos prénoms gravés sur les bancs de l'école."
                                Barcella. L'âge d'or

Ils se nomment Dorian, Ryan, Safae, Jérôme, morve au nez, bleus aux cuisses, crampes au ventre. Rien de trop grave, des motifs de consultation qui font un quotidien. Je les imagine dans trente ans, se remémorant leur enfance et ses images construites. Ces pépites d'aujourd'hui dont ils n'imaginent guère qu'elles peupleront leurs souvenirs d'adultes. Avec peut-être même une place pour ces modestes souvenirs de salle d'attente, des bobos guéris et du sirop aromatisé qui soulage les maux de gorge.  Leur aujourd'hui est un âge d'or qui s'ignore encore.

jeudi, octobre 18, 2018

Brexit, Double Backstop, No Deal

Brume sur la Manche, un Anglais à sa fenêtre : "le continent est bien isolé ce matin."
                Humour anglais

Ces images qui valent mille mots: la solitude de Theresa May après son discours au sommet européen, les 27 passent seuls à table.


mercredi, octobre 17, 2018

Sagesse de Nâzim Hikmet


"Crois aux grains, à la terre, à la mer
Mais avant tout à l'homme
Aime le nuage, la machine et le livre
Mais avant tout aime l'homme
Sens la tristesse
de la branche qui se dessèche
de la planète qui s'éteint
de l'animal infirme
Mais avant tout la tristesse de l'homme.
Que tous les biens terrestres te prodiguent la joie
Que l'ombre et la clarté te prodiguent la joie
Que les quatre saisons te prodiguent la joie
Mais avant tout que l'homme te prodigue la joie.
         Nâzim Hikmet. Des hommes à aimer

mardi, octobre 16, 2018

Eloge de la transparence

« La médecine est un art au carrefour de plusieurs sciences ».
                Canguilhem

Il y a un an, il souffrait d'une insuffisance de la valve mitrale altérant sa qualité de vie. Son père était décédé au Maroc à 50 ans d'une affection similaire. Il a bénéficié d'une plastie valvulaire réalisée sans ouverture du thorax grâce à un robot chirurgical. Il a quitté la clinique cinq jours plus tard, et a été autorisé à reprendre son vélo la semaine suivante. Il vient chercher un document l'autorisant à reprendre le travail. Une fraction de temps, je reconstitue la chaîne d'ingénieurs, de pharmacologues, de biologistes, d'infirmiers, de kinés, de techniciens de logistique des salles d'opération, et les équipes de médecins qui non seulement l'ont pris en charge lui, mais ont conçu et perfectionné la technique dont aujourd'hui il bénéficie. De tout ceci, il n'a pas la moindre idée, il est rentré en clinique essoufflé, il est sorti et refait du vélo, cela suffit à son bonheur. La modestie d'une technique de pointe qui sait se faire transparente est sa vraie grandeur.

Lu dans:
Georges Canguilhem. Le nor­mal et le patho­lo­gique. PUF. Qua­drige. 1966. 290 p. Extrait p.7

vendredi, octobre 12, 2018

Les Sages de Bassan

« Fais du feu dans la cheminée, je reviens chez nous. »
            Jean Pierre Ferland
Les Fous de Bassan quittent l'île de Bonaventure depuis le début de la semaine pour migrer loin vers le Sud. A Percé toute proche, la ville se prépare pour une longue hibernation de six mois, hôtels et restaurant fermant bientôt leurs volets .  Hier la brume a répandu ses voiles sur les vastes étendues du Bas Saint Laurent, et l'or des feuillages se ramasse maintenant à la pelle sur le sol des jardins des maisons. Est-ce bien le même pays que celui qu'on a connu? La ville de Québec, « miroir mon beau miroir suis-je bien la plus belle » se laisse découvrir aujourd'hui par pluie et vent battants, que dissipent heureusement  l'érudition et la gentillesse de notre amie guide. « Mon pays, c'est  l'hiver » chantait Gilles Vigneault, et ces images de fin de semaine enrichissent la palette plus qu'elles ne la dénaturent.

La longue migration des Fous nous interpelle : risquer une aventure de 5000 kilomètres pour une destination hasardeuse, rassemblant vieux, adultes et jeunes à peine formés, constitue-t-il un risque raisonnable selon nos critères ?  Essentiel sans aucun doute pour survivre à l'hiver canadien et à la disparition de la nourriture qui l'accompagne. L'expression de « Sages de Bassan » leur irait sans doute mieux .

On rentre. Une fiole de sirop d'érable,  un bonnet canadien, une chemise de trappeur et des couleurs plein les yeux : l'hiver peut venir.

mercredi, octobre 10, 2018

Le bocage de chez nous

"Un enfant dirait: "Regarde, ils ont gommé les clôtures !" 

Observation tardive, tant elle paraît évidente: on peut donc vivre sans les murets, haies ou taillis qui ont dessiné les bocages, jardinets et propriétés de notre vieille Europe, et s'en porter bien. Passer de sa pelouse à la pelouse municipale, puis à celle du voisin sans marquer la frontière. Cet "être chez soi" élargi suppose sans doute de ménager la bonne distance, et un respect scrupuleux  du bien commun. L'espace généreux qu'autorise le vaste territoire canadien entre chaque propriété y contribue mais n'explique pas tout. Chez nous, la symbolique du muret protecteur trouve ses racines dans un passé historique lointain, et peut-être dans nos têtes. Ne les abattons dans ce cas pas trop vite, de crainte qu'on les reconstruise plus hauts encore.

mardi, octobre 09, 2018

Prudence des bâtisseurs de route

A l'infortuné marin confronté à la tornade, il ne reste que peu d'alternatives: rentrer au port, fuir au large ou se réfugier dans l’œil du cyclone."
              Henri Laborit

Demain la route sera belle. Après Percé, une escouade d'hommes et de machines de chantier s'activent pour rendre au chemin côtier sa robe initiale. A l'avant d'une pelleteuse, un panneau prévient "ATTENTION RECULE SOUVENT". Un ange passe. Se voir rappeler sur la route des vacances au hasard d'un chantier que les progressions les plus efficaces, sur la route comme dans la vie,  comportent autant de reculs que d'avancées n'est jamais inutile.

Lu dans:
Henri Laborit. Eloge de la fuite. Robert Laffont. 1976.

dimanche, octobre 07, 2018

L'estuaire

"C'est un endroit, ici, où tu prends congé de toi-même. (..) . Cela ne meurt pas, non. cela glisse de l'autre côté de la vie. Si légèrement que c'est comme une danse."
                 Alessandro. Baricco.

Le Saint Laurent, longé depuis plusieurs jours, irrigue notre périple comme un guide discret de plus en plus imposant. Les deux berges se sont progressivement éloignées l'une de l'autre, se laissant deviner par un trait de lumière ou d'or. Les yeux vous piquent devant pareille grandeur.
Et soudain ce sentiment étrange, bouleversant: l'autre berge a disparu, évaporée dans l'infini. On met un moment pour comprendre que le grand fleuve a rejoint la mer pour s'y fondre, sans nostalgie ni effet d'annonce, de la manière la plus naturelle qui soit. Perdant ses berges, il se libère aussi de ce qui l'enserrait, sa grandeur devient immensité. Rarement aurai-je perçu avec une telle évidence ce que les mots "lâcher prise" veulent dire: se perdre en gagnant tout.




Lu dans:
Alessandro Baricco. Océan Mer. Trad. Françoise Brun .  GALLIMARD.2002. 282 pages.

vendredi, octobre 05, 2018

Au bord du Saint Laurent

"J'habite un fleuve en Haute-Amérique
Presque océan, presque Atlantique
Un fleuve bleu vert nommé Saint-Laurent."
                Robert Charlebois. Le Saint Laurent

C'est un fleuve grand comme la mer, où le regard se perd ramené au sol par les nuages. Des baleines au large viennent observer avec intérêt les humains à jumelles qui se pressent sur ses bords. A seize heures, de curieux bus jaunes libèrent des petites filles au cartable minuscule, éternelle image de bonheur. Elles courent toutes vers la porte de leur maison, on devine le chocolat chaud et le sirop d'érable. L'été indien, moment fugace avant l'hiver, donne saveur aux belles rencontres et aux images ocre et or de ses forêts.. Le Québec prend le visage des amis qu'on y laisse. 

mercredi, octobre 03, 2018

Perpetuum mobile

"L'île va       l'île vient
au gré des marées
clin d’œil perpétuel à l'univers."
        Ecrit à la craie, à la pointe de la petite île d'Orléans, face au Saint Laurent

Le mouvement naît de l’œil qui le regarde. Pour le marin soumis aux marées du grand fleuve, c'est l'île qui bouge et le vent qui la pousse. Elle n'est pas la seule à se mouvoir sans se déplacer. Les gracieux mobiles de Calder admirés hier à Montréal sont en mouvement perpétuel, sans avancer d'un pouce. Contrairement, les grandes oies blanches descendant en escadrilles du Grand Nord canadien dessinent dans le ciel du cap Tourment des portées musicales qu'une illusion de perspective paraît figer un court moment. Et c'est comme si chaque oiseau avait stoppé son vol pour devenir mélodie. Illusion d'immobilité, réalité de déplacement. Hors de portée haut dans le ciel, le busard immobile ne bouge ni n'avance, avant de piquer sur le mulot comme l'éclair. Immobilité et mouvement se déclinent dans ce cas moins dans l'Espace que dans le Temps.

dimanche, septembre 30, 2018

Couleurs des Laurentides

"Sur le fleuve en amont
Un coin de ciel brûlait
Et la nuit peu à peu
Et le temps arrêté."
          Jacques.Brel. La ville s'endormait.

A moins d'une heure de route de Montréal, un puzzle grandeur nature: les Laurentides. Ou comment recomposer en une fraction d'espace le ciel, l'eau et les forêts sur lesquelles le soleil couchant darde une lumière mordorée. Chaque feuille de chaque arbre possède une teinte différente, qui se modifiera au fil des heures. La route sinue surprenant le regard, arbres, lacs, nuages tous pareils, tous différents. "Panta rhei », tout coule, disait Héraclite à ceux qui croyaient à l'unité dans le monde sensible, à sa permanence, à son immobilisme. Aux Laurentides, on réapprend Héraclite.

Lu dans:
Jacques Brel. La ville s’endormait. Brel. Les Marquises. 1977. 33 tours 30 cm Barclay 96 010, paru sans titre à l'origine.

Revenir à Montréal?

"Et puis surtout y a leur accent
Mis à part quelques mots désuets
Ils parlent le même langage que nous
Mais pour l'accent j'sais leur secret
Ils ont trop d'souplesse dans les joues.
Niveau architecture, Montréal c'est un peu n'importe quoi
Y a du vieux, du neuf, des clochets, des gratte-ciels qui s'côtoient
Mais j'aime cette incohérence et l'influence de tous ces styles
J'me sens bien dans ces différences, j'suis un enfant de toutes les villes
Y a plein d'buildings sévères, y a des grosses voitures qui klaxonnent
Et des taxis un peu partout, c'est l'influence anglo-saxonne
Y a des vitraux dans les églises et des pavés dans les ruelles
Quelques traces indélébiles de l'influence européenne
Y a des grands centres commerciaux, et des rues droites qui forment des blocs
Pas de doute là-dessus, Montréal est la p'tite sœur de New York
Y a des p'tits restos en terrasse, un quartier latin et des crêperies
Pas de doute là-dedans, Montréal est la cousine de Paris

Je prétends pas connaître la ville, j'suis qu'un touriste plein d'amitié
Mais j'aime ce lieu, son air, et ses visages du monde entier
J'me suis arrêté pour observer la nuit tomber sur Montréal
Et l'dernier clin d'œil du soleil changer les couleurs du Mont-Royal
Les phares des voitures ont rempli les interminables avenues
J'me suis senti serein, un peu chez moi, un peu perdu
J'me suis réfugié dans un Starbucks afin d'finir de gratter
Mon p'tit hommage sur cette ville où j'me suis senti adopté
J'ai pas encore vu grand-chose, j'veux découvrir et j'sais pourquoi
Je reviendrai à Montréal voir les cousins québécois."
               Grand Corps Malade. A Montréal.

Montréal serait-elle donc "la ville où on revient" comme le chantent Robert Charlebois et Grand Corps Malade? Peut-être, tant est prégnant le sentiment d'une étreinte fugace d'une ville qui ne se laisse découvrir que lentement, justifiant d'y revenir. Il n'empêche, à l'automne de la vie, l'impression tenace que toutes ces images, senteurs, mélodies de rue, couleurs qu'on a le privilège de découvrir ne se renouvelleront guère leur donne une densité particulière. A la différence du rythme familier de nos semaines de travail, conçues pour se répéter à l'infini, le dépaysement d'un voyage lointain nous fait toucher du doigt notre finitude: ce qui est vécu ne se renouvellera pas. Serait-ce cette intensité du moment qui explique l'impression tenace d'un temps qui s'étire?

Lu dans:
Grand Corps Malade. À Montréal. Paroliers : Fabien Marsaud / Yann Perreault. À Montréal © Sony/ATV Music Publishing LLC

L'ours qui est en vous

"Réveillez l'ours qui est en vous."
                 Publicité murale pour la bière L'Ours, Ottawa

Quelques conseils en cas de rencontre d'un des nombreux ours noirs qui peuplent les forêts de l'est du pays. En principe, c'est lui qui s'enfuit, dans le cas contraire jetez par terre toute nourriture que vous transportez, y compris le dentifrice qu'il adore. Mettez-vous face au vent afin qu'il puisse vous sentir et ne vous approchez pas. Ne vous enfuyez pas non plus, il court plus vite que vous. Parlez fort en levant les bras afin de paraître plus large et plus impressionnant que vous ne l'êtes. Un sifflet permet parfois de faire peur à un ours agressif, tout comme une bombe au poivre (évidemment, il faut l'avoir sur soi au bon moment). Si rien ne marche, il reste la bière. 

Lu dans
Publicité murale dans une rue d'Ottawa
Québec. Le Routard 2017-18. 700 pages. Extrait p. 59

Moment d'émotion à Ottawa

"Le côté d'où nous venions était couvert d'arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l'aspect du pays en 1913, le désert... Le travail paisible et régulier , l'air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l'âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. Je me demandais combien d'hectares il allait encore couvrir d'arbres?"
                          Jean Giono

Au parc Jacques Cartier à Ottawa, une mosaïculture monumentale accueille les visiteurs sortant du Musée canadien de l'Histoire (anciennement Musée des Civilisations). Elle représente l'Homme qui plantait des arbres, merveilleux petit opus philosophique écrit par Jean Giono en 1953. Que cette sculpture végétale contemple le bel écrin du musée d'histoire constitue un bel hommage à l’obstination des hommes à croire en un avenir meilleur. Un beau moment d'émotion.  



Lu dans :
Jean Giono. L'homme qui plantait des arbres. Gallimard. NRF Collection blanche. 1996. 33 pages

mercredi, septembre 26, 2018

Notes de bonheur à Toronto

"Les deux hommes regardent le fou et le fou ne trouve rien à dire. Il ouvre le coffre, en sort une vieille guitare . Le charretier a pincé une corde, puis une autre, puis toutes les cordes. On dirait une volée de clochettes, un troupeau dans la montagne. Le voilà qui siffle mieux qu'un berger. Une pastorale sort de lui. La cabane est comme penchée au-dessus de son épaule. L'angélus sonne au loin et dit aux hommes d'être heureux dans les travaux utiles. Jubiau coupe l'air et rompt le charme par un juron. Silence. Pour se faire pardonner, il sourit... :- Excusez-moi, je suis heureux. Quand je suis heureux, je suis bête."
                     Félix Leclerc

A Toronto, classée quinzième au rang mondial des villes les plus agréables à vivre, que manquerait-il si ce n'est ce zeste de folie qui fait les beaux souvenirs, ce "p'tit bonheur que l'on croyait perdu" de Félix Leclerc, retrouvé là où on l'y attendait le moins. Sous les doigts d'un vieux  guitariste assis sur un banc à l'entrée de Central Market, ou encore dans la mélodie entêtante d'un saxophoniste de trottoir à Spadina Street. Leur musique, fort belle dans son dénuement, m'a "enchanté". Elle nous humanise, comme elle rappelle à  cette capitale gigantesque et si fonctionnelle  qu'on peut apporter beaucoup tout en ne rapportant rien. . 

Lu dans:
Félix Leclerc. Le Fou de l'île. Écrit à la fin des années 1940, le deuxième roman de Félix Leclerc, d'abord refusé par des éditeurs québécois, paraît à Paris en 1958. Le fou de l'île met en scène un étranger, venu un jour de « la ville de fer », comme son auteur, pour s'installer dans l'île où il s'emploie à transformer les insulaires en leur recommandant de rechercher « la chose qui vole », c'est-à-dire l'amour et l'espérance.

mardi, septembre 25, 2018

Niagara Falls

"Là, les rapides sont pris de frénésie. Une eau blanche bouillonnante, écumeuse, fuse à cinq mètres dans les airs. Aucune visibilité ou presque. Un chaos de cauchemar. Les Horseshoe Falls sont une gigantesque cataracte de huit cents mètres de long, trois mille tonnes d'eau se précipitent chaque seconde dans les gorges. L'air gronde, vibre. Le sol tremble sous vos pieds. Comme si la terre même commençait à se fendre, à se désintégrer, jusqu'à son centre en fusion. Comme si le temps avait cessé d'être. Qu'il ait explosé. Comme si vous vous étiez approché trop près du cœur furieux, battant, rayonnant, de toute existence. (..) Il y a longtemps,  chaque année au printemps , les Indiens d'Ongiara amenaient en sacrifice en amont des gorges une fille de douze ans au-dessus de Goat Island, à la hauteur des rapides, du"point de non-retour", comme on disait dans la région puis ils lâchaient le canoë..."
          Joyce Carol Oates.  Les chutes. 


De la berge surplombant les chutes, on aperçoit la rivière Niagara reliant deux lacs gigantesques, avant qu'elle ne se précipite dans le vide. On peut s'imaginer être un de ces premiers explorateurs qui s'y étaient aventurés ne se rendant compte que trop tard que le courant s'accélérait et qu'ils avaient pénétré dans la zone de "non-retour" des rapides turbulents, écumeux. Vision volontiers allégorique de nos existences si souvent emportées par l'illusion d'une action personnelle nous propulsant à toute vitesse, n'apercevant que trop tard n'être pour rien ni dans la propulsion ni dans la vitesse, devenus le jouet impuissant de "quelque chose qui nous arrive", comme aux vierges indiennes que les Iroquois sacrifiaient à Niagara. Le "grand tonnerre des eaux" prête à l'introspection, comme l'écrivait Tocqueville à un ami en 1805, "dépêche-toi d'y aller, ils ne tarderont pas à en faire une horreur." Belle justesse de vue, l'écrin urbain enserrant les chutes est devenu un vaste Luna Park. Mais lorsque au matin s'éteignent les lumières des hommes, leurs sons et leurs feux d'artifice, au moment où seul au monde face à cette falaise mugissante dans le soleil qui se lève, irradiant la brume d'un arc-en-ciel inattendu, vous vous dites que - peut-être - vous venez de revivre votre naissance.  


Lu dans:
Les chutes. Joyce Carol Oates. (The Falls, 2004). Traduction française en 2005 aux éditions Philippe Rey (Prix Femina étranger). Poche 2011 Coll Pointdeux. 1008 pages.  Entre café et journal, une pensée (mardi 25 septembre 2018)

lundi, septembre 24, 2018

To be different

"Nos différences sont ce qui nous rassemble."

              Sagesse murale



 Lu sur les murs de l'aéroport international de Toronto, Les tout premiers mots d'une rencontre sont souvent ceux qu'on emporte  J'ai l'impression qu'on va s'entendre.

samedi, septembre 22, 2018

Brûler d'une impossible fièvre

"Comment dormir, pourtant,
sans retourner au potager
encore une fois,
reprenant le chemin comme on remonte
le temps, pour s’assurer que tout
a bien été quitté, dans les règles,
et paré, avant l’orage
l’arrière
parfois seule chance
pour demain."
           José-Flore Tappy

Comme on l'imagine, sur le départ pour un mois ou pour un an, le sac devant la porte. Il se lève une dernière fois pour s'assurer que ce qu'il laisse nourrira ceux qu'il laisse, et leur avenir commun. Une fièvre l'habite qui sera son chemin: la nécessité de quitter tout ce qu'il aime. Il est le contraire d'un aventurier.


Lu dans:
José-Flore Tappy. Trás-os-Montes. Ed La Dogana. 2018. Écrivaine, poète et traductrice vaudoise (1954- )

jeudi, septembre 20, 2018

Peur du jour, peur de tout

"Ils ne nous laissent pas chanter nos chansons
ils ont peur
peur du jour qui naît
peur d’aimer
peur de l’eau qui coule
peur de l’espoir. "
            Nâzim Hikmet

"Je suis au bout de ma vie". Je ne connaissais pas l'expression, ni son usage. Elle ferait fureur dans nos athénées et collèges, signe de ralliement le matin dans les cours de récréation entre élèves entamant la journée. Elle désigne à la fois un épuisement, l'absence d'envie, la lassitude des jours sans rien, le dégoût des cours et de leur cadre, une navigation morne sur une eau sans vagues, sans tirant, sans horizon. En ce début d'automne, ce serait comme déjà l'hiver, déroulant son long manteau givré dans une absence de limite entre la neige et le ciel pâle. 
Il y a sans doute un effet de posture dans cette affirmation désabusée, entendue déjà à d'autres époques. Mais tout de même... La France s'ennuie, écrivait Pierre Vianson-Ponté dans Le Monde deux semaines avant le début de Mai 68. Certaines phrases sont prémonitoires, et d'entendre la plus charmante de mes jeunes patientes déclarer "qu'elle est au bout de sa vie" m'inspire autant d'incrédulité que d'espérance. Toute jeune, les fées se sont penchées sur son berceau, et elle le leur a bien rendu. Elle ne croit plus aux fées, mais on ne perd rien pour attendre. Au bout du bout, il devrait y avoir autre chose. 
 

Sagesse de fin d'été


"Le soleil aime la terre
La terre aime le soleil
C’est comme ça.            
Le reste ne nous regarde pas."
                Jacques Prevert. Soyez polis. Histoires. 1963.

Dernier jour d'été météorologique, demain le bel automne nous fait préparer les petites laines, et de belles couleurs.
 

mardi, septembre 18, 2018

Le livre inachevé

"Un (bon) livre n’est jamais vraiment terminé. La dernière phrase lue, il continue à vivre en nous, on le médite, on le rêve, on le prolonge. Ses personnages poursuivent leur destin dans notre esprit : on les imagine, on les réécoute, ils sont devenus des amis. Il est donc malaisé, dès le mot fin d’un bouquin, d’entamer le premier chapitre d’un autre. Comme si l’eau du premier ne nous avait pas encore désaltérés de toutes ses richesses."
                 Jean-Claude Vantroyen
 
Lu dans:
Jean-Claude Vantroyen. De l’art de ne pas terminer un livre. Le Soir Livres.  15.9.18. Extrait p. 46

Aujourd'hui est une fête


"Quel jour on est ? dit Winnie . On est aujourd'hui, dit Porcelet. C'est mon jour préféré, dit Winnie. "
                Sagesse des albums pour enfants.
Aujourd’hui, jour de la braderie annuelle à Anderlecht. Les rues se peuplent de tout un cheptel de bovins, caprins, ovins sortis des fermes du Pajottenland. Jadis vrai jour de fête pour l'écolier que j'étais, se remplissant les poches de marrons et de bonbons acidulés, le marché annuel balisait la rentrée scolaire d'une pause appréciée. On ne se remplit plus les poches de marrons, mais il reste possible de vivre un bel aujourd'hui.


    Fichier
          15-10-17 11 22 13
   

lundi, septembre 17, 2018

Je veux passer une journée tranquille

" Si un signe n'a pas d'usage, il n'a pas de signification "
                Wittgenstein. Tractatus logico-philosophicus. 3.328

Ce que parler veut dire. Une courte pièce de théâtre de Pascal Chabot se déroule dans le sous-sol d'un aéroport. Dans la spirituality room, où les voyageurs de toutes confessions peuvent se recueillir, dialoguent un homme et une femme qui s'aimèrent dix ans plus tôt. Paroles denses, coeur-à-coeur, mots et silences confondus, ne nécessitant ni réponses, ni actions, phonèmes par lesquels la vie passe. Pour désigner cette activité, on utilise encore le vieux verbe " parler ". S'il demeure le même, son registre s'est actuellement élargi au langage de séduction, de menace, aux phrases pour instruire ou distraire, faire obéir ou désobéir. Plus récemment encore, nous "parlons" désormais aussi à nos téléphones, à nos enceintes connectées, nous leur donnons des  ordres de services, demandons des informations, commandons des produits. Nous parlons et le monde nous obéit.  Nous obéit? Illusoire mystification née d'algorithmes qui répondent avec discernement aux formulations émises par chacun. L'innocente phrase " Je veux passer une journée tranquille " débouchera aussitôt sur des propositions commerciales paramétrées sans que nous nous en apercevions à nos habitudes de lectures ou de choix musicaux, programmes télévisés, achats antérieurs, fréquentations de restaurants ou de sites de vacances enchanteurs. Une délicieuse impression de puissance - parler avec effet immédiat - débouche subrepticement sur une prise en charge douce jamais innocente. Parler est la clé dans la serrure de la prise en charge.


Lu dans:
Pascal Chabot. L'homme qui voulait acheter le langage. Presses Universitaires de France. 2018. 106 pages.
Ludwig Wittgenstein. Tractatus logico-philosophicus. Trad. de l'allemand par Gilles-Gaston Granger. Gallimard. NRF. Bibliothèque de philosophie. 1993. 128 pages.
Roger-Pol Droit. Pour parler, abonnez-vous au forfait langage. Le Monde des Livres. 14 septembre 2018

samedi, septembre 15, 2018

Barbara l'automne

“Ce matin j’ai écouté Barbara, c’est fou ce que sa voix s’accorde parfaitement avec l’automne, l’odeur de cette terre mouillée, pas de celle dans laquelle les racines repoussent, mais où elles s’endorment doucement pour mieux renaitre, se préparent à puiser leurs forces dans l’hiver.  L’automne est une berceuse pour la vie à revenir.  Toutes ces feuilles qui changent de couleur, on dirait un défilé de haute couture, comme les notes dans la voix de Barbara.”
                Valérie Perrin

L'automne, saison de diversité, de sérénité et d'abondance. Tout se met progressivement en repos dans une explosion de coloris et de fruits gorgés de saveurs. L'automne est une saison de don par excellence. Heure d'hiver, heure d'été? S'il faut faire un choix unifiant, pourquoi  pas heure d'automne? Merci Georges, qui de ta lointaine Amérique nous fait découvrir ces belles lignes qui repartiront aussitôt vers des amis et enfants tout aussi lointains. Et demeurés proches grâce à ces créneaux de communication si efficaces.


Lu dans:
Valérie Perrin. Changer l’eau des fleurs. Albin Michel. 2018. 560 pages. Extrait p. 421

vendredi, septembre 14, 2018

Le bonheur d'être

"Nous parlerions de la mer
et des étés lointains
Nous parlerions des déserts
de pays incertains
de Surcouf, des marins
des couchers d'équinoxe
qu'ils ont vu sur les îles
loin d'ici, loin de tout
Nous parlerions de la vie
(elle est là même si tu ne le veux pas)
sans doute de Dieu
parce qu'il n'est pas là
Nous lui dirions ensemble
Qu'on t'a fait tristesse
Qu'on me dit solitude
Mais qu'on a le bonheur
D'être là
            Jean-Louis Pestiaux. Apolline.

Belle réflexion sur le bonheur d'être, qui nous fait guetter impatiemment le jour qui se lève, parfois dans un état de souffrance ou de détresse indescriptibles. Comme si à chaque escale répondait un nouvel horizon. A vingt ans on rêve d'Amérique, à quatre-vingt d'arriver chez le fleuriste du bas de la rue. Le désir est pareil.



Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 45

mercredi, septembre 12, 2018

Croiser une gazelle

Te rappelles-tu ?
Nous marchions en silence
Les yeux sur le sable
Rien que nos pas
Sur une vague jaune
A l'ombre du Chiriet
Dans le bleu de l'azur une gazelle
A moins un mirage éblouissant
Nous regardait franche, dressée
Scintillante de grave sérénité
Tu dis, j'en ai souri longtemps
« Que c'est beau!
Pourquoi n'est-ce-pas l'éternité ? »
             Jean-Louis Pestiaux

Et si , comme le suggère Jean-Louis Pestiaux dans son dernier beau recueil "les seuls moments de raison étaient les moments de passion" ? On y cueille la magie des mots simples qui illuminent une journée, surprenants comme le regard croisé d'une gazelle.


Lu dans :
Jean-Louis Pestiaux. L'hiver est là. Edilivre. 2018. 60 pages. Extrait p. 42

Mets et merveilles


"La cuisine d'un pays traduit le caractère de ses habitants et transfigure l'imagination. Visiter un supermarché est aussi instructif que parcourir un musée ou une salle d'exposition."
              Maryse CONDE

       
Lu dans :
Maryse Condé. Mets et merveilles. JC Lattès. 2015. 300 pages

mardi, septembre 11, 2018

La fatalité à sa fenêtre


"La fatalité triomphe dès que l'on croit en elle."
     Simone de Beauvoir

"Elle regrette d’être cette jeune femme-là, qui depuis toujours s’accoude aux événements pour les regarder passer, sans oser en changer le cours."  (Giulia, dans La Tresse)


Lu dans:
Simone de Beauvoir. L'Amérique au jour le jour. Gallimard. Collection Blanche NRF. 1954.  380 pages.
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait Kindle p.78 

lundi, septembre 10, 2018

L'odeur de la pomme blette

"Cette ville c’est mon enfance, mon adolescence, mon premier amour. Le coin de rue où ma sœur s’est fait tuer, le vieux libraire à qui je commandais des livres interdits, le café où je venais prendre un thé en sortant du travail, feuilleter les journaux et discuter à bâtons rompus avec deux ou trois amis, l’odeur de pomme blette du magasin de primeurs de mon père, les grands yeux noirs au regard profond de l’enfant blessé que je transportais dans mes bras ».
                    Oda Baydar

Une ville, une vie, alternance d'autant de moments éblouissants de bonheur que de drames. En 2016, et durant deux ans, Diyarbakır (ville du sud-est de la Turquie, considérée par les Kurdes comme la capitale du Kurdistan turc) a été partiellement détruite par l’armée du président Erdoğan, en particulier le quartier central et populaire de Sur. Progressivement, les réfugiés reviennent. Comment reconstruire au départ d'images heureuses un futur imprégné par tant de malheurs?

Lu dans:
Oda Baydarraduit. Dialogues sous les remparts. Trad. Valérie Gay-Aksoy. Phébus. 2018. 160 pages

samedi, septembre 08, 2018

Si la vie avance


 "Il disait qu'à son âge
c'est l'heure d'aller aux nuages
le sourire jusqu'au bout
La vie c'est pas grand chose, des rêves et de la prose
Mais fais-en ce que tu veux
Si la vie avance, si la vie avance
Elle se termine un jour
Et moi quand j'y pense, et moi quand j'y pense
Je suis rempli d'amour. "
            Boulevard des airs (groupe musical français).   Si la vie avance (2018)

Pour sûr, voila un paragraphe pétri de bienveillance qu'on retrouvera à l'avenir sur quelques avis de nécrologie pour saluer le départ de belles personnes. Quelques lignes comme antidote au cynisme, y a pas de mal.

vendredi, septembre 07, 2018

Nuages, merveilleux nuages

"Nuage un instant apprivoisé
Tu nous délivres de notre exil."
        François Cheng

Rue Haute, 14 août 2018. Maison de repos des Petites Soeurs des Pauvres. Il a placé sa chaise roulante dans l'axe précis de la fenêtre d'où il aperçoit les nuages. En aéronautique on évoquerait une fenêtre de tir, j'y vois davantage le cerf-volant dont, jeune encore, il maîtrisait le vol sur la plage d'Erquy. De la gravité à la légèreté, le corps devient esprit par la magie du rêve. Il n'est d'âge pour accompagner les arabesques d'un nuage dans le ciel.


Lu dans:
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard. Collection Blanche. 2018. 160 pages. Version Kindle Extrait p. 523.

mercredi, septembre 05, 2018

Fin de course pour le vieil éléphant


"Les faibles qu’elle devrait protéger, accompagner, elle leur tourne le dos, comme ces vieux éléphants que le troupeau laisse derrière lui, les condamnant à une mort solitaire. Dans un livre pour enfants sur les animaux, elle a lu un jour cette phrase : « Les carnivores sont utiles à la nature, car ils dévorent les faibles et les malades. » Sa fille s’est mise à pleurer. Sarah l’a consolée, en lui disant que les humains n’obéissaient pas à cette loi. Elle se croyait du bon côté de la barrière, dans un monde civilisé. Elle se trompait."
            Laetitia Colombani

Est-on jamais assuré de se trouver du bon côté de la barrière? En classe préparatoire d’un grand lycée parisien, l’écrivaine noire américaine Zora Neale Hurston écoute l’un de ses brillants professeurs assurer que « les classes sociales les plus défavorisées sont généralement les femmes, les jeunes et les Noirs »… Appartenant aux trois groupes, elle mesure soudain que sous la bannière Liberté, égalité, fraternité la frontière ténue de l'exclusion la frôle et qu'il importe de ne pas saigner quand on nage avec les requins. Un parcours d'athlète. Comment oublier que dès notre naissance, nous sommes le fruit de la course victorieuse d'un spermatozoïde plus résistant, plus agile, plus malin que les millions d'autres du même éjaculat? Que le vieil Akéla qui rate sa proie est condamné à quitter définitivement la protection de la meute pour une existence solitaire. Que nous nous amusions comme des fous à jouer chaise musicale excluant celui qui ne trouvait pas de siège? Notre enfance et ses récits, ses jeux, ses héros, ses squaws, ses scalps, ses sprints effrénés nous prépare-t-elle à construire une société solidaire ou une conquête de l'Ouest carnivore? Il est raconté qu'en transhumance, les troupeaux où on conserve les vieilles vaches à l'arrière gardent une cohésion et un rythme qui les fait avancer plus rapidement que ceux où elles sont éliminées. Ce qui est bon pour les (b)ovidés et les caprins ne serait-il pas d'application pour l'homme? 


Lu dans:
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait  p.188 (Kindle)
Valérie Cadignan. Fin de règne. Anne-Solitude de France. Présence africaine. 2017. 110 pages.

mardi, septembre 04, 2018

Amis lointains

"Cela te concerne, si la maison de ton voisin brûle."
            Horace, Épîtres, Livre I, v. 80

L'avenir se prépare de loin. Imaginer Horace rédigeant cette phrase au début de notre ère, et le temps mis pour qu'elle nous parvienne en toute pertinence, laisse rêveur. J'ai reçu en dépôt il y a une trentaine d'années la collection Budé d'un de mes titulaires de latin-grec, afin qu'ils inspirent ma pratique médicale. Ce furent de bons maîtres, et les éclairages de l'actualité qu'ils me procurent sont d'une grande sagesse, amis lointains avec qui j'aurais aimé dialoguer paisiblement le soir venu, avec qui je dialogue d'ailleurs en ouvrant au hasard leurs ouvrages. « On peut supprimer les classes de latin et de grec », déclarait l’académicien Jean d’Ormesson, « mais pas les siècles durant lesquels Socrate et Virgile ont irrigué nos intelligences. »


Lu dans:
Horace, Épîtres, Livre I, v. 80. Cité par Pascale Seys. Et vous qu'en pensez-vous? Ed. Racine. 2018. 224 pages. Exergue.

lundi, septembre 03, 2018

Les papillons inédits de la rentrée


"Smita s'éveille avec un sentiment étrange, une urgence douce, un papillon inédit dans le ventre.
Aujourd'hui est une journée dont elle se souviendra toute sa vie.
Aujourd'hui, sa fille va entrer à l'école."
        Laetitia Colombani

Premier matin de classe, la petite école communale bruisse de partout, repeuplée soudain de ses élèves multicolores. Je relis mentalement la superbe description du roman La Tresse où Smita l'Intouchable fuit, la petite main de sa fille Lalita dans la sienne, à travers la campagne endormie. Elle n’a pas le temps de parler, d’expliquer à sa fille que ce moment, "elle s’en souviendra toute sa vie comme de celui où elle a choisi, infléchi la ligne de leurs destins. Elles courent sans bruit, pour ne pas être vues ni entendues. Lorsque ils se réveilleront, elles seront loin déjà." Donner une école à son enfant pour lui éviter de nettoyer des chiottes toute sa vie. Des Smita, j'en ai reconnues quelques-unes ce matin, soucieuses de léguer au moins deux choses à leurs gosses: la santé et un diplôme. Échapper à la fatalité des "ménages" égrenés tout au long de la semaine, avoir la maîtrise de deux ou trois langues, conduire un jour sa propre voiture, s'acheter un appartement. J'éprouve une tendresse particulière pour ces mamans modestes qui ce matin "ont un papillon inédit dans le ventre" au moment de lâcher la main de leur petit(e) pour un avenir meilleur que le leur. Étudier est un privilège.


Lu dans:
Laetita Colombani. La tresse. Grasset. 2017. 224 pages. Extrait  p. 135 (Kindle)

Buvard neuf

" Sous la main, un nouveau buvard."
        Pensée pour un premier septembre

J'ai remplacé le buvard de mon sous-main ce dimanche soir. Réminiscence des  cahiers neufs, des pages blanches incitant à l'écriture et à l'apprentissage, on n'oublie jamais entièrement ces émotions-là. Il s'étale au centre de mon bureau, vaste flaque d'un rouge carmin immaculé, l'année scolaire peut commencer. Il y a longtemps que je n'ai plus entendu sonner la cloche rassemblant les rangs, mais demeure tapie en moi cette envie de commencer quelque chose, d'imaginer une aventure, d'écrire un nouveau récit. Le buvard est une page blanche améliorée, heureux d'absorber la copie en négatif des lignes écrites à la main, d'absorber les chiures de bic à l'encre grasse, les ratures de mots diversement orthographiés, d'araignées au bout d'un fil ou de petits bonshommes pendus croqués durant les interminables attentes téléphoniques. Fleurs, flèches, quadrillés, spirales, signes de ponctuation rageurs, smileys, taches de formes et de couleurs diverses, tous les symboles d'une journée imparfaite s'y côtoient dans une apparence de désordre. Le buvard est notre cahier d'esquisses des temps morts et des mots biffés de notre existence. Contempler ce vaste espace immaculé à l'orée de l'année, tolérant de manière anticipée nos dérapages, nos impatiences, nos essais ratés me fait envie. Mon sous-main neuf est un véritable programme de vie.

Je vous souhaite une belle année scolaire, on a tous quelque chose à apprendre.
CV

samedi, juillet 14, 2018

La touche Pause/Break

"Certaines périodes du calendrier sont plus que d’autres propices aux bilans et aux résolutions. Parmi les moments-clés qui marquent un temps de rupture, il faut compter les dates d’anniversaire, les grandes vacances, les fêtes d’hiver et de printemps, les déménagements, les crises de santé, les temps de rémission, les premiers jours de l’année civile, les changements de saison ou les premiers jours de la rentrée des classes. Une routine se brise, un rythme ralentit et nous invite à élaborer de nouveaux projets : faire du sport, manger sainement, lire des livres difficiles, voyager, cesser de boire et de fumer, se coucher tôt, et changer au moins quelque chose dans sa vie. Changer, ne serait-ce que la couleur des rideaux du salon ou la place d’un canapé. Cela exige de l’audace, sans doute, tant nous sommes arrimés à nos habitudes. Mais ce que nous ne mesurons jamais avec suffisamment d’acuité, c’est que cette résolution en direction du changement est un acte fondamental de liberté."
                                Pascale Seys

C'est la touche oubliée de nos claviers, en haut à droite entre la PrintScreen et la ScrollLock, la touche Pause/Break qui met le CaféJournal en repos jusque septembre. Le temps d'une respiration, ou d'une re-création, d'un espace vide entre les bûches pour que l'air circule et ranime le feu. Un moment pour lire des livres difficiles et imaginer la couleur des rideaux à la rentrée.

Je vous souhaite un bel été.
CV

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Pascale Seys. Et vous, qu'en pensez-vous ? Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde. Racine Lannoo. 2018. 200 pages. Extrait p.20

vendredi, juillet 13, 2018

Utopie

"On fait bien des grands feux     en frottant des cailloux
et les plus beaux poèmes     avec des mots usés     
écrits à la craie             légers comme du vent
Un autre monde existe
peut-être avec le temps         à force d'y croire
on pourrait juste essayer pour voir."
        librement adapté de Jean-Jacques Goldman (Je te promets)

jeudi, juillet 12, 2018

Converser n'est pas débattre

"J’aimerais, j’avoue, que nous arrivions à avoir des assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de dire. Converser, cela voulait dire : vivre ensemble. Dans les débats, c’est le contraire : les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne l’étaient au début. On a perdu l’art de se parler."
            Ariane Mnouchkine



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Ariane Mnouchkine : « La censure se glisse partout, dans la trouille surtout ». Le Soir 21 février 2018