vendredi, juillet 28, 2017

Le temps long

"Le mauvais temps, c’est trop longtemps le même temps."
         Etienne Ernoux, agriculteur

Il y a de l'Ecclesiaste là-dedans, "un temps pour naître, un temps pour mourir, un pour œuvrer, un pour se reposer." La Bible fut écrite par des gens de la terre et des champs.
Le moment paraît venu de prendre quelque temps pour lire plutôt que d'écrire, de flâner plutôt que se presser.
On se retrouve en septembre, avec bonheur.


Lu dans:
Bernard Padoan. Jamais contents de la météo, les agriculteurs? Le Soir 28 juillet 2017. page 12.

jeudi, juillet 27, 2017

La force du levant

"Je montais sur le mont Épomée de l'île d'Ischia la nuit pour assister à la naissance du jour. Sur le sommet, se trouve une petite terrasse de tuf creusé, un endroit pour se tenir accroupi et attendre. La première clarté fendait la nuit derrière le Vésuve, puis le soleil dépassait la bosse du volcan et éclairait la mer. Depuis lors, j'ai l'impression qu'une énergie naissante se dégage avec plus de force au levant qu'au couchant. Je m'explique cet effet par l'effort d'ascension du soleil au milieu du ciel. En descente, en revanche, l'effet est celui d'une énergie épuisée, en chute libre. Mon ami alpiniste Romano Benet a l'habitude de dire que même les pierres savent aller en descente. "
                    Erri de Luca

A longueur de temps, nous transformons le réel en un récit dont nous occupons le centre. Que le soleil se meuve autour d'une terrasse en tuf qui nous sert d'abri, qu'il ait une vigueur insoupçonnée le matin et marque de la fatigue le soir venu, que la pluie soit triste, la lune pensive et le vent capricieux piétine allégrement la plus élémentaire objectivité et la capacité de raisonnement dont on a dit qu'elle est le propre de l'homme. Sommes-nous moins humains pour autant, pas sûr. Placé dans un contexte donné, traversé par ses questions, ses craintes, ses attentes, l'homme n'a de cesse de tromper la raison avec laquelle il cohabite pour convoler avec son éternel compagnon le rêve. Et comme l'écrivait joliment Anne Dufourmantelle, "ce que peut le rêve est immense: réparer, se remémorer, prophétiser, écouter, terroriser, apaiser, libérer, dévoiler et nous permettre d'oublier." 

Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.178
Anne Dufourmantelle, théologienne, philosophe et psychanalyste est décédée la semaine passée en tentant de sauver ses enfants de la noyade. 

Un amour à l'imparfait

"Si vous n’aimez pas vos imperfections, quelqu’un les aimera pour vous."
                    Sagesse des publicitaires. Message d'accroche du site de rencontre Meetic

Mettre des années à découvrir une vérité occultée: notre imperfection est indispensable pour être aimé. On peut éprouver de l'admiration pour un homme parfait, - encore faut-il que cela se trouve ou existe - , mais comment vivre avec lui une relation amoureuse dans laquelle les manques communiquent et se complètent? Ma route a croisé un moment celle d'un couple atypique, patients fidèles que j'aimais beaucoup. Elle était bossue, il était borgne, étiqueté simplet à l'école. Ils m'ont beaucoup appris sur l'amour humain. Pour aimer quelqu'un ne faut-il pas avoir quelque chose à lui apporter, le partage équitable des manques fait les belles paires. L'occasion est belle de vous faire découvrir le chant "La beauté du geste" de Gérald Dalmas: 

Je me demande parfois à quoi je ressemble
A quoi je ressemble sans mon masque
Combien je mesure quand je suis pas à genoux
Ce que j’aurai pu faire du temps qui passe
Avant je faisais plus jeune que mon âge
Mais le passé m’a rattrapé
Maintenant je suis raccord c’est dommage
Tout cassé, tout froissé
Tout froissé

Je ne cherche plus la beauté du geste
Plus d’absolu, plus de noblesse
Je suis bien largué, je suis bien à l’ouest
T’es la seule chance qui me reste (..)
Si tu pouvais remplir un jour
Ce manque chevillé au corps que je trimballe depuis toujours

Quand j’en peux plus je m’assied sur un banc
Je regarde ces gens, ces gens qui assurent
C’est vrai qu’ils sont beaux mais c’est gênant
Ils ont les dents longues et le regard dur
Des peintures
        La beauté du geste" par Gérald De Palmas

mercredi, juillet 26, 2017

Comme une ombre sur un mur

"Quand viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres n'en seront pas moins verts qu'au printemps dernier.
La réalité n'a pas besoin de moi."
                              Fernando Pessoa 

Pessoa livre ici une vision embellie du sempiternel "nul n'est irremplaçable", que je commence parfois à considérer comme la plus stupide des sentences, niant toute responsabilité individuelle de l'humain sur la maison Terre et sur sa communauté de vie. L'absence qui succède à la vie peut se révéler présence, comme en musique ou dans un dialogue le silence intérieur laisse en nous la place pour la voix de l'autre. Nul n'est irresponsable de l'empreinte positive ou négative de son passage sur terre, si minime fut-elle. L'artiste Claudio Parmiggiani a illustré ceci dans sa Delocazione réalisée à Modène en 1970, quand il décida d'exposer dans une pièce qui servait de réserve au musée. En déplaçant les objets posés contre les murs (caisses, échelle), Parmiggiani aperçut les traces laissées par les objets qu'il manipulait. Remettant tout en place, il fit brûler des pneus dans la pièce, puis, la fumée étant dissipée, la vida: ne restaient alors sur les murs que les empreintes des objets, laissées par la fumée, traduction et recomposition active des empreintes de la poussière. Il s'agissait, selon l'artiste, d'exposer « des espaces nus, dépouillés, où la seule présence était l'absence, l'empreinte sur les murs de tout ce qui était passé là, les ombres des choses et des gens que ces lieux avaient abritées». Le temps, les lieux et les personnes que nous avons quittés survivront sans nous, mais pas à l'identique comme en témoignent les ombres sur les murs. Disparus, nous demeurons responsables de la qualité de leur survivance, d'infimes bonheurs ou d'un infini malheur. Notre vie en poussière nous prolonge sur les murs de leurs existences.   


Lu dans:
Claudio Parmiggiani, cité par Jean-Marc Besse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages. Extrait p.126

mardi, juillet 25, 2017

Assise debout

"Venez dans nos nuages    disent les oiseaux
qui prêchent pour leur chapelle
et proposent à nos pesanteurs des légèretés nouvelles.
Osez marcher sur le vent
nier les évidences
crier des insolences.
Et nous         nous allions
comme de gros oiseaux de basse-cour."
                                  André SCHMITZ  

Combien mesure-t-on quand on n'est pas à genoux? A genoux devant la vie qui passe, et un quotidien qui nous englue. Un ami cher quitte ce lundi Bruxelles pour Vezelay par BlaBlaCar, d'où il poursuit sa route pour Assise sac au dos. Quand on a déjà parcouru trois-quart de siècle, 1200 kilomètres à pied ont une saveur particulière. Modeste, il semble se justifier en suggérant qu'Il est des périodes de la vie où si on n'y prend garde on s'assoupit, et de plus en plus tôt chaque année qui passe. Notre ami emporte une liseuse: sait-on jamais en cas d'insomnie..
  

dimanche, juillet 23, 2017

Beau comme de l'Angelus Silesius

"De la plante je dis     "c’est une plante"
de moi je dis     "c’est moi"
et je ne dis rien de plus
qu’y a-t-il à dire de plus  ?
            Fernando Pessoa. Poèmes païens.

Pendant de longues semaines de reconstruction personnelle après une chute qui l'a cassé, Sylvain Tesson parcourt les chemins noirs de l'Hexagone, tentant de "déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs. Jusqu’ici, j’avais appris à faire de la nature et des êtres une page où noter les impressions. Il m’était urgent à présent d’apprendre à jouir du soleil sans convoquer de Staël, du vent sans réciter Hölderlin et du vin frais sans voir Falstaff clapoter au fond du verre. Bref, à vivre comme un de ces chiens: ils goûtent la paix, langue pendante, donnant l’impression qu’ils vont avaler le ciel, la forêt ou la mer et même le soir qui tombe. Bien entendu, l’entreprise était vouée à l’échec. Un Européen ne se refait pas."

Ce regard épuré sur les choses et les gens est une invitation que l'on peut reprendre comme leçon de sagesse. Tu t'appelles comment? et tu vas où? Regarder celui qu'on croise comme on s'émerveille de la transparence de l'eau qui coule à la fontaine, sans tenter de tout percer, de tout comprendre, de cerner ce qui nous unit et nous divise pour simplement se réjouir qu'il soit là, est un art de vivre.


Lu dans:
Sylvain Tesson. Sur les chemins noirs. Éditions Gallimard. 2016. 144 pages 

samedi, juillet 22, 2017

Pause


"Le soleil tapait
j’ai enlevé mon tee-shirt mes chaussures mes chaussettes
et j’ai posé sur ma tête ce chapeau ridicule de coupeur de coton
l’herbe sentait bon l’herbe
des fourmis couraient sur les dalles chaudes
j’ai attrapé un livre
et je me suis couché sur la pelouse
un bourdon s’est envolé
et l'herbe a écrit sur mon dos ."
    Thomas Vinau


Lu dans:
Thomas Vinau. Juste après la pluie. Alma éditeur.  2014 . 280 pages 

vendredi, juillet 21, 2017

Au pays vacances

"La saveur amère des huitres fraîches qu'on vient de tirer de l'eau
les invasions de termites au début du mois de mai
la cacophonie des grenouilles des marais en été
les grillons toute la journée        les criquets pendant la nuit
les averses éclairs de fin juillet     cinq minutes de pluie diluviennes
la guirlande des petites barques dans la baie
la minuscule constellation de leurs phares     brillant comme des lampions de Noël à l'horizon  Et l'étrange lueur verte     d'un éclat presque surnaturel     émanant des cyprès à l'heure du crépuscule."
            Tom Cooper

C'est un pays de nulle part, nommé vacances. Espace imaginaire et mythique, entre une journée à Pairi Daiza et un mois en Namibie, nos rêves n'ont pour frontière que nos moyens. On s'y reconstruit, déposant les contingences à la consigne, et François Pignon devient Robinson pour  une période de temps qu'on s'achète. Pas tous, ou pas cette année. Aujourd'hui, pas un seul des patients examinés n'avait de projet de vacances, sauf un qui emmènera les gosses demain à Bruxelles les Bains. Et on s'interroge: soit les gens n'ont pas tous les mêmes rêves, soit ces rêves sont mal répartis.


Lu dans:
Tom COOPER. Les maraudeurs. Traduit de l'anglais par Pierre Demarty. Albin Michel. 2016. 398 pages. Extrait p. 392

mercredi, juillet 19, 2017

Aube, aurore et crépuscule

"Où cours-tu , Aurore ?     Reste, si mince et bouleversante lueur
l'heure que je préfère 
où le monde s'apprête à être le plus pur     où l'air est le plus frais
où l'oiseau tire de son gosier     le chant le plus liquide et le plus miraculeux
où la feuille de l'arbre retombe dans la première pâleur 
couverte de la rosée que l'air mystérieusement pleure."
                        Pascal QUIGNARD

L’aurore, cette lueur fugace, brillante et rosée qui annonce le lever du soleil, court intervalle durant lequel le jour semble se ramasser comme un chat juste avant qu'il saute. Comme si toute notre vie se jouait dans les interstices, se chargeant d'une densité particulière  entre le jour et la nuit, entre deux saisons, entre deux anniversaires, entre deux phases de l'existence. Le temps se suspend, on retient son souffle, présumant qu'un instant plus tard on sera dans tout autre chose, d'inconnu mais qu'on aspire à découvrir.  L'aurore succède à l'aube,  première lueur du soleil qui blanchit l’horizon et annonce qu'aucune nuit n'est sans fin. Son frère jumeau le crépuscule rappelle discrètement qu'aucune vie n'est sans fin.  

Lu dans :
Pascal QUIGNARD. Une journée de bonheur.  Arléa poche. 2017. 142 pages

Saveurs du jour

"Souvent j’ai l’impression d’être un sachet de thé dans l’eau tiède du monde
mais parfois me rattrape
la sensation violente d’être une goutte d’eau saturée de saveurs dans une boîte de thé."
            Thomas Vineau


Lu dans:
Thomas Vinau. Juste après la pluie. Alma Editeur. 2014. 282 pages.

mardi, juillet 18, 2017

Le prix de l'usure

"Victor, descendant des Cosaques de l'Oural, à qui nous louons un side-car Oural  et signalons que le réservoir fuit et que manquent les freins, explique d'une voix très douce: «Chaque moto a sa vie propre ... »
            Sylvain Tesson

Il faudrait entamer les études de médecine par un stage de mécanique moto. J'ai relu hier quelques passages du mécanicien philosophe Matthew Crawford et son éloge du carburateur, qui m'a initié à une approche anthropomorphique de ma vieille moto Honda les jours où elle rechigne à la tâche. Comme la moto, chaque humain a sa vie propre, justifiant tant de misères apparues au fil du temps et qui ne relèvent guère d'un atavisme familial ou d'une hérédité faible. Chaque journée, avec son stress, sa fatigue, ses addictions, ses petits traumatismes crée l'usure de l'ensemble et prépare les points de ruptures futurs. Il semble vain de s'en lamenter, mieux vaut le considérer comme le prix payé pour vivre. 
 

Lu dans:
Sylvain Tesson. Géographie de l'instant. Pocket.15645. Editions des Equateurs. 407 pages.  Extrait p.71
Matthew B. Crawford. Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. La Découverte. 2009. 250 pages.

dimanche, juillet 16, 2017

Rayon passeur

"Entre le mur et le volet
l’immensité         d'un rayon."
        Thomas Vinau.

On imagine, allongé contre ce mur, un désespéré guettant le volet clos dans l'obscurité. Et soudain l'inattendu rayon de soleil, dans lequel se réverbère la poussière du quotidien, soucis, peurs, découragement, douleur. Cette poussière danse, et l'obscur recule, rien n'a changé mais tout est différent. N'être que ce fugace rayon de lumière me satisfait pleinement, les jours où mon intelligence peine à donner du sens à mon passage sur terre. Surgit un souvenir ancien: une patiente émaciée revint un jour chez elle après une pénible hospitalisation, entre mort et vie. Une orchidée dont la tige s'était brisée avait miraculeusement survécu grâce à un minuscule cordon non-rompu par lequel la sève était passée. La vie regorge de symboles qui nous portent.  Comme me l'écrit un ami cher ce matin
"le vide fait le plein,
l'ombre, la lumière,
le désespoir attend l'amour..."

Lu dans:
Thomas Vinau. Juste après la pluie. Alma Editeur. 2014. 282 pages.

Sagesse du Dombass

 "Que sais-tu du soleil si tu n'as pas été à la mine?"
            Sagesse d'un mineur du Dombass.



Lu dans :
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.30

vendredi, juillet 14, 2017

Sagesse de Liu Xiabo

"Même si je suis réduit en poudre, j’utiliserai mes cendres pour t’étreindre".
            Liu Xiaobo

Mort en détention, Liu Xiaobo (prix Nobel de la Paix 2010) n'aura pas eu l'occasion d'étreindre son épouse la poétesse Liu Xia une dernière fois, elle-même gardée en résidence surveillée à Pékin depuis le lendemain de l'arrestation de son mari. Victime de délit d'opinion, il écrit n'avoir "ni ennemis ni haine" dans un texte lu lors de la cérémonie du Nobel.


Lu dans:
Véronique Kiesel. Lio Xiabo, esprit libre, mort détenu. Le Soir 14 juillet 2017. Extrait p.9

mardi, juillet 11, 2017

Belzec

"  Maman, pourtant j'étais sage !
                    Noir ! Noir ! "
                               Paroles d'un enfant enfermé dans la chambre à gaz de Belzec en 1942, selon le témoignage de Rudolf Reder, seul prisonnier survivant.

Il m'arrive d'imaginer ce que deviendront ces gosses de partout examinés en consultation. Ce soir j'essaie de deviner à qui aurait pu ressembler cet enfant gazé en 1942, mort étonné.


       
Lu dans:
Rudolf Reder. "Belzec ". 1946.​ Repris par Jerzy Ficowski Déchiffrer les cendres, poèmes, traduits du polonais par Jacques Burko, Postface Anne Kamienska, suivi de Photographies des lieux, par Marc Sagnol. Éditions Est Ouest internationales, 2005.

Que la vague m'emporte

"Je suis né sous de bons auspices. Ma mère la Lune pour sa lumière, mon père le Soleil pour sa chaleur, et la Terre pour son jardin immense."
                    Visages, villages. Sagesse du vieil ermite poète

On a apprécié le dernier film d'Agnès Varda, fruit de l'amitié entre une très vieille grande dame et un street-artist de cinquante ans son cadet. On s'est laissé surprendre par ces visages de rencontre à-travers la France profonde, par le déroulé des photos géantes d'inconnus sur les endroits les plus improbables, femmes de dockers en immensément haut sur les containers du Havre, pieds dodus de la réalisatrice sur les wagons citernes sillonnant l'hexagone, femme de mineur sur la dernière maison occupée d'un coron du Nord. Collages éphémères, que la marée emporte comme Guy Bourdin dont la position du corps épouse les formes d’un blockhaus comme dans un berceau, photo disparue à l'aube dans les vagues de la mer du Nord. "Nous disparaîtrons tous, et même nos photos peu de temps après nous. Mais quel beau moment!" 
Que retenir encore, si ce n'est la fierté de ce vieux marginal vivant au fond d’une campagne perdue et qui s’est construit avec des matériaux de récupération une demeure onirique à la croisée de la terre et du ciel, pleine de couleurs joyeuses et de sons cristallins. Il vit du minimex, n'a que cinq dents, mais "trouve qu'il s'en sort bien". On a le confort qu'on se construit dans la tête et d'aucuns vivent la vie de palace dans un salon récupéré à la décharge. Villageois du Sud, dockers du Havre, ouvriers, paysans, postiers ont ainsi les honneurs de la transfiguration ludique et artistique, un surréalisme réjouissant irriguant ce film interpellant qui nous laisse ce goût subtil qu'a le bonheur quand il est simple.


Lu dans:
Agnès Varda et JR. Visages, villages. France 2016. Musique : Matthieu Chedid. 2017.

dimanche, juillet 09, 2017

Tout doucement sans penser à demain

"Dis, quand tu seras bien vieux, bien lisse, peut-être enfin sage
te souviendras-tu parfois de nous    de ce que signifiait vivre dangereusement
de consumer nos vies         comme brûle un encens
de languir aux jours lointains     qu'on ne pourra atteindre
de bénir chaque jour l'instant présent        le merveilleux présent
et de moi te savourant toi        tout toi    rien que toi    
Imagines-tu que je pourrais te quitter ainsi     sans un adieu
sans lever nos verres
à toutes ces choses que tu dis perdues
et dont je ferais partie     je ne peux le croire.  "
            adapté de Lost on You      

Texte âpre, superbement interprété en duo par deux sœurs qu'on a connue bébés, calées en équilibre précaire sur le toit de leur maison, d'une spontanéité et d'une fraîcheur appréciées par les temps qui courent. Le clip officiel de la chanson, à l'esthétisme léché, d'un érotisme triste véritable vaccin contre l'amour, en deviendrait pâle.


Lu dans:
Laura Pergolizzi. Lost on you. Interprétation LP (2016).

Découvrir:
https://www.facebook.com/BlacMed/videos/459716207695562/ 
https://www.youtube.com/watch?v=hn3wJ1_1Zsg

vendredi, juillet 07, 2017

Goupil en disgrâce

"En floréal de l’an II [de la Révolution française], un perroquet fut même condamné à la guillotine pour s’être obstiné à chanter « Vive le Roi ! »
                Chronique révolutionnaire  

Si on ne tranche plus aujourd'hui les perroquets politiquement incorrects, l'élimination des "malfaisants et nuisibles" demeure la règle. Gaffe à ne pas figurer soi-même un jour dans la liste des insectes rongeurs et piqueurs à la mine douteuse, de l'innocente souris disputant sa croûte de fromage à l'homme, de ces innombrables "animaux prédateurs nuisibles à la chasse", du renard qui mange les poules que vous engraissez pour les cuire au pot. La malfaisance ne serait-elle qu'un partage inégal d'un territoire au mauvais endroit, au mauvais moment? Un prédateur grugé est impitoyable pour celui qui le vole.

Lu dans:
William Bourton. Quand les animaux passaient en procès. Le Soir 7 juillet 17. Extrait p.18

Road movie

"Hamlet descendant
à moto
une route obscure
porte un blouson
cuir noir et bottes
il n'a nulle part
où aller
et va rouler
toute la nuit."
      Richard Brautigan

Faute de destination il va errer toute la nuit sur Internet. Hier il a eu quarante ans, est-ce un hasard si l'expression "mise en quarantaine" signifie isolement? A une autre époque, il aurait pris un bateau avec de vrais voyageurs qui allaient loin, ou qui partaient sac au dos sur la route en terre, puis envoyaient de l'argent de là-bas, pas des cartes postales. Bien peu revenaient, mais c'était la vraie vie. Sa vie à lui, d'aujourd'hui, l'ennuie, sa femme l'ennuie, son boulot aussi. Il dit que son existence s'écoule dans le sable, et que le sable reste sec: il vit à l'oeil. S'il était un road movie, ce serait le ring de Charleroi parcouru durant des heures en tournant en rond, n'arrêtant que pour l'essence. Parfois la vie est trop grande pour ceux qui n'ont pas de mode d'emploi. 

Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait pp. 30-31
Trad. de : Hamlet on a motorcycle / coming down a dark road. He is wearing / a black leather jacket and boots. / l have nowhere to go. / l will ride all night. /

jeudi, juillet 06, 2017

Cuzco

"Dans Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankélévitch nous exhortait à nous maintenir « en équilibre à la fine pointe de l'instant ». Jamais ailleurs que sur une paroi de montagne, au sommet d'une « fine pointe » de granit ou de calcaire, j'atteins à ce point le sentiment d'habiter pleinement le temps. Là-haut, on ne fait que passer. On ne devrait pas se trouver là, on n'y restera pas, on n'y retournera jamais. Il est déjà temps de partir alors qu'on voudrait demeurer toute sa vie au sommet et qu'il fut difficile d'y parvenir. "
                Vladimir Jankélévitch, cité par Sylvain Tesson

Moment d'émotion cet après-midi. Nous conduisons à Bruxelles National  nos enfants Laurence et Pascal, et leurs quatre petits avec six vélos, trois tentes et les bagages pour un périple de six mois en Amérique du Sud. Dans la nuit calme de mon bureau, j'entends passer les avions et imagine la petite famille en vol vers Cuzco dans la cordillère des Andes où ils atterriront demain à 3500 mètres d'altitude. Les sentiments qui nous habitent en pareil moment sont contrastés, tant peut arriver, et c'est précisément pour cela qu'ils partent. Nous les interrogions hier sur le sens de pareille aventure, le moteur intime qui motive une telle préparation, de tels renoncements, une telle cassure avec un quotidien rassurant. "Pour vivre le moment exaltant et unique où la route se déroule devant nous le matin, soleil en face, chaque matin différent durant une longue période, sans préjuger de ce que nous verrons le soir. Et pour faire découvrir ce sentiment à nos enfants. " On rejoint Jankélévitch et son exhortation à vivre en équilibre à la fine pointe de l'instant, d'habiter pleinement le temps qui nous est alloué. Nos enfants nous confrontent à nos propres trajectoires, - qu'avons-nous fait de nos vingt ans? - , à notre capacité d'encore oser vivre l'inattendu, le projet fou qui nécessiterait de quitter nos sentiers balisés. Nourri au sens du devoir, du travail quotidien à réaliser le mieux possible, je me vois soudain confronté à une existence ayant déroulé les journées éreintantes, succession de tâches à accomplir en toute conscience professionnelle et orientées vers autrui en s'oubliant soi-même. Ce modèle a vécu. Comme le glisse mon fils dans la voiture vers Zaventem, "nous sommes tous imprégnés de notre époque", et jamais autant que ces derniers mois je n'aurai ressenti cette imperceptible mais inéluctable modification des cadres. Ce que j'imaginais être le monde n'était qu'un monde, qui s'endort doucement. Bonne route les petits, et prenez soin de vous. 
 

 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait pp.103,104

mercredi, juillet 05, 2017

Skotzel

 "Une vieille légende yiddish raconte avec esprit qu’un jour les femmes, fatiguées des injustices dont elles étaient victimes et en quête d’émancipation, décidèrent d’envoyer l’une d’entre elles plaider leur cause auprès de l’Eternel. Elles choisirent la plus érudite et la plus éloquente de toutes les femmes, une dénommée Skotzel, et lui demandèrent d’être leur avocate auprès du Tout-Puissant. Puis elles grimpèrent sur les épaules l’une de l’autre et placèrent Skotzel tout en haut de cette pyramide humaine pour tenter d’atteindre le ciel. Malheureusement, au bas de l’édifice, l’une d’entre elles trébucha et entraîna toutes les femmes dans sa chute. Une fois relevées, elles découvrirent avec stupeur que Skotzel avait disparu."
           Sagesse yiddish

La légende est belle. Nos qualités n'ont de sens qu'en lien avec celles de nos semblables, fussent-ils les plus faibles. Simone Veil, qui  fut tout à la fois la plus érudite et la plus éloquente, était aussi le symbole de la plus faible, tout au bas de la pyramide humaine. Elle sera inhumée ce jour au cimetière de Montparnasse auprès de son époux, simple humaine rejoignant la terre nourricière. En yiddish, un homme exemplaire, capable de guider et d’inspirer sa génération, est appelé un mensch. On ne connaît pas le féminin de ce terme. Mais comme l'écrit joliment Delphine Horvilleur, on peut aujourd'hui deviner à qui il ressemble.


Lu dans:
Delphine Horvilleur. Simone Veil, notre mensch. Le Monde 5 juillet 2017.  D. Horvilleur est rabbin au sein du Mouvement juif libéral de France.

mardi, juillet 04, 2017

"Quelques gouttes de rosée sur une toile d'araignée, et voilà une rivière de diamants. Le soleil paraît, et tout sombre."
        Jules Renard. Journal

lundi, juillet 03, 2017

Projets désespérément rêvés

"VLADIMIR : Alors, on y va ?
ESTRAGON : Allons-y.
(Ils ne bougent pas.)
RIDEAU ."
        Samuel Beckett. En attendant Godot.

Dans l'attente de vivre, la vie passe. Comme cet homme presque vieux, seul dans une roulotte après l'incendie de sa maison, qui a commandé des bottes. Elles tardent à arriver. En attendant, il se promène avec deux bottes de pied gauche. Se pourrait-il que l'espérance soit l'autre mot pour la résignation?



 
Lu dans:
Samuel Beckett. En attendant Godot. Les Editions de Minuit. 1952. 132 pages. Extrait p. 75
Henning Mankell. Les bottes suédoises. Le Seuil. Points. 2017. 384 pages. Extrait p. 200

samedi, juillet 01, 2017

La patte manquante

"Un petit chien boitait tantôt sur un trottoir du boulevard Saint-Germain. Il lui manquait une patte arrière et c'était grande pitié de le voir sautiller derrière ses maîtres. Il avançait courageusement. Soudain, un groupe de gens s'arrête et regarde le chien. Ils sont trois ou quatre à rigoler affreusement. Ils pointent la bête du doigt, ils se moquent, prennent des photos. Je les aurais jetés."
            Sylvain Tesson

Il nous manque à tous une patte, mais pas toujours la même. Pour les uns visible, pour les autres non, c'est mieux car pas vu pas moqué. Une consultation médicale est un catalogue de manques: trop gros, trop maigres, trop lents, trop agités, du gras où il ne faut pas, du tordu dans la colonne, du tordu dans la tête, trop de sommeil, trop peu de sommeil, des plis dans la peau, des taches dans la figure, de l'eau dans les jambes, de l'eau dans les poumons, toujours soif, pas assez soif, toujours faim, jamais faim. On traîne tous la peur de devenir un jour le petit chien moqué du boulevard Saint Germain. 
 

Lu dans :
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.106

jeudi, juin 29, 2017

So long

"Il était quatre heures et quart
Et l´on tournait les pages
Et puis tout s´effaçait
Comme s´il y avait un peu de craie
Dans l´encrier."
        Cathérine Lara. La craie dans l'encrier (1974). 

22 heures au clocher de la collégiale proche, passée cette limite, le silence d'une nuit s'installe. Dernier jour de juin, avant la longue césure des vacances. Dernières étreintes, promesses de se revoir, et merci pour tout, chaque année scolaire dont on ferme la porte a un parfum de nostalgie. Pour les enseignants qui plient leur tablier, une page blanche s'ouvre, and so what. Quoi qu'on dise c'était tout de même beau les rentrées, l'odeur des livres neufs, la peinture fraîche et les marrons. On répartissait entre les bancs du fond et ceux proches de l'estrade les Nobel et les cancres, mais dix ans  plus tard dans le métro De Brouckère ce sont les vieux cancres qui vous font la fête. Un de mes frères dépose la craie demain, un beau-frère itou, c'est drôle car dans ma tête c'étaient encore "les petits".  Une somme d'images me reviennent et disparaissent aussitôt, comme s'il y avait un peu de craie dans l'encrier. Le 30 juin est une porte qui bat au vent et ne se referme jamais tout-à-fait. 

"Bien écouter c'est presque répondre."
Marivaux 

dimanche, juin 25, 2017

Voir l'Amérique

"Il y a quelques semaines un chauffeur de taxi, entre deux âges,
a commencé à me parler en anglais.     Son anglais était très bon.
Je lui ai demandé s'il était déjà allé en Amérique.
Sans un mot, de manière poignante, il a fait
un mouvement de la main qui ne conduisait pas
        dans les rues
                de Tokyo
vers son visage qui soudain a paru très triste.
Ce geste signifiait qu'il était pauvre
et ne pourrait jamais se payer le voyage en Amérique.
On n'a pas beaucoup parlé après ça. "
        R. Brautigan. Tokyo . 11 juin 1976

J'ai ressenti à deux ou trois reprises la même gêne, l'imperceptible distance qui se crée avec des amis africains lorsqu'on les invite à découvrir l'Europe. L'argent ne suffit plus pour obtenir un visa, ni la bonne mine: un migrant supposé se cache dans chaque habitant du Sud, et touriste africain est devenu un oxymore. La pauvreté a pris du relief et ne se limite plus à la seule absence de moyens. 
  
Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p.321

samedi, juin 24, 2017

Sagesse russe

"Un pessimiste dit : "C'est affreux, ça ne peut pas être pire." Et l'optimiste lui répond: "Mais si."
         Humour russe.
 
 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.15

vendredi, juin 23, 2017

Sagesse du tilleul

"Dans le jour encore gris
courent ici et là comme la crête d'un feu pâle
les branchages neufs des tilleuls."
        Philippe Jaccottet . Le mot joie

Un parfum douceâtre et entêtant à nul autre pareil, l'odeur du tilleul en juin. Elle a marqué mon enfance place de Linde la bien nommée (de linde, le tilleul en flamand), à quelques centaines de mètres de chez moi, et je l'avais totalement oubliée.. Je l'ai retrouvée, intacte, lors des sessions d'examens et jurys multiples sur le site de la faculté de médecine à Woluwé, compagne imposée de tant de joies et de déceptions. Ce temps-là est aussi passé et soudain hier coucou la revoilou lors d'une visite vespérale à Dilbeek. Les senteurs possèdent un pouvoir d'évocation extraordinaire, actualisant les souvenirs les plus enfouis avec leurs émotions d'origine: 50 ans se fondent en un jour et la vie est passée par là. 

jeudi, juin 22, 2017

Départ

"Il fixe du regard cette image lumineuse,
Repense à son pays, aux années de bonheur,
Voit pâlir l'or, le voit disparaître,
Se détourne, quitte les saules
Et marche lentement vers l'intérieur des terres."
            Herman Hesse. Eloge de la vieillesse. Esquisse
 
Une patiente meurt cette nuit, saturée d'années. Reviennent en mémoire tant de moments où elle a croqué la vie à pleines dents. Tout est bien.
 

mercredi, juin 21, 2017

Correctif

"Avoir l'Iphone 6, attendre l'Iphone 7, chercher si ça capte".

On croit faire un mot d'esprit, et c'est seulement bête. Au même moment, sur France Musique est évoqué le programme El Sistema pour les enfants dans les camps de réfugiés en Grèce, utilisant le smartphone. Me revient aussi l'image de ce patient illettré et retraité qui apprend à écrire et à lire en utilisant Siri, la fonction vocale de son iPhone. Fasciné par tout ce qu'il y apprend, il interroge Google sur tout, toute la journée, qui se révèle le maître le plus patient, le plus tolérant à l'ignorance et à l'erreur qu'il ait jamais eu. Merci aux amis lecteurs qui contestent le contenu de mes billets quand ils sont injustes, c'est un beau cadeau que de ne pas être d'accord.    
 


mardi, juin 20, 2017

De l'éducation des enfants

"Karen Blixen place en exergue de sa Ferme africaine cette injonction, tirée d'un passage du premier livre de L'Enquête d'Hérodote sur l'éducation des enfants perses : « Monter à cheval, tirer à l'arc et dire la vérité.».
                Sylvain Tesson

Traduction en 2017: " Avoir l'Iphone 6, attendre l'Iphone 7, chercher si ça capte »
 

 
Lu dans:
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait pp.140, 141

lundi, juin 19, 2017

Topographie de la Lune

"Une carte de la Lune révèle les toponymes attribués aux reliefs lunaires par un astronome italien du XVIIe siècle. Il y a la Mer de la Sérénité, la Mer de la Tranquillité, la Mer de l'Ingénuité et celle du Nectar ... On découvre par là que l'homme ne s'est pas encore installé sur la Lune. "
        Sylvain Tesson, citant le Précis de géomorphologie de Max Derruau.


Lu dans:
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation. Equateurs. 2017. 232 pages. Extrait p.197

vendredi, juin 09, 2017

« On ne sait jamais ce que notre malchance nous a épargné de pire »
        Cornac McCarthy

mercredi, juin 07, 2017

Cela porte un joli nom

"Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entre-tuent, mais que les coupables agonisent dans un coin du jour qui se lève ? " Et un autre personnage de lui répondre : " Cela a un très beau nom. Cela s'appelle l'aurore. "
        Jean Giraudoux. Electre (1937).

Ce saccage, ces villes qui brûlent, cette nature qu'on maltraite, c'est un peu le paysage de désolation qui s'offre à nous. Et si c'était la bonne occasion? L'aurore, un joli nom pour un nouveau départ. Dans l'Electre de Giraudoux (1937), revisitant les tragédies antiques de Sophocle, d'Eschyle, et d'Euripide où tout est écrit dès la première page - on n'échappe guère à la malédiction des dieux -, tout reste à imaginer quand le rideau se lève et rien au contraire n'est écrit d'avance. Et Électre, elle, «ne fait rien, ne dit rien. Mais elle est là ». La réalité de la guerre n'allait hélas pas contredire la vision de l'auteur. Quelle suite donner à l’œuvre antique un siècle plus tard?  Une de mes petites-filles se nomme Aurore.  C'est un joli prénom pour réécrire le monde qui s'ouvre à elle.


Lu dans:
Jean Giraudoux. Électre. Théâtre en deux actes. Représentée pour la première fois le 13 mai 1937 au théâtre de l'Athénée dans une mise en scène de Louis Jouvet.

mardi, juin 06, 2017

Life? It goes on.


"On dit que c'est l'argent et le pouvoir qui font tourner le monde, pas l'amour.
Peut-être ...  mais c'est l'amour qui l'empêche de tourner fou. "
        Francis Dannemark

Il faut de l'audace pour écrire que l'amour est une réponse à la folie du monde, ou le chanter comme Ariana Grande hier au concert One Love Manchester dans une Angleterre meurtrie par les attentats. Du talent aussi pour se raconter au fil de tant d'ouvrages sans jamais parler de soi ni chercher à occuper le centre de l'estrade, comme cette petite "pièce, à laquelle on tient et qu'on n'a pas envie de perdre mais qu'on ne sait où mettre ... ", un talent qui est la modestie des grands. Petit prince de notre littérature, Francis Dannemark reste au fil des ans ce gosse émerveillé, parfois perdu dans le monde où il est tombé, mais inlassablement en quête d'étoiles qui savent rire ou d'un renard à apprivoiser car "on a besoin de la compagnie des gens, leurs défauts nous distraient des nôtres." Un gosse pourtant empreint de la sagesse qu'apportent les épreuves et les années, car "on ne voit ce côté-ci de la rivière que lorsque tu l'auras traversée et que tu seras de l'autre côté.» Une sagesse qui semble renforcer chez lui ce refus assumé du cynisme et de la désespérance, qu'il résume bien par la réponse de Robert Frost à qui on demandait ce que la vie lui avait appris: "Life? It goes on." Quoi qu'il arrive, la vie continue et nous offre son élan. On apprécie de terminer ses journées par pareilles petites merveilles qui nous aident à bien les traverser. 


Lu dans:
Francis Dannemark. Martha ou la plus grande joie. Escales des lettres. Le Castor Astral. 2017. 192 pages. Extraits pages 40, 87, 88, 90, 107.  Vient de paraître.

samedi, juin 03, 2017

Sagesse de Marguerite Yourcenar

"Bruit de la
source dans
les rochers
sur les parois
de pierre

Vent de mer
la nuit,
dans une île

Le feu rouge
dans l'âtre

La bonne terre
Le sable
et la cendre."

    Marguerite Yourcenar
 
Lu dans:
Marguerite Yourcenar. Les trente trois noms de Dieu. Revue Nouvelle Française. 1er  juin 1986. N° 406. Extrait p 101.

vendredi, juin 02, 2017

Climato-scepticisme

"Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d'un petit système que j'ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie."
            Alfred Jarry. Ubu Roi. 1896

Le président Trump fait sortir les Etats-Unis de l'accord de Paris ce 1er juin 2017.
 

jeudi, juin 01, 2017

"On ne cherche pas la petite bête quand une très grosse vous regarde."
        Joëlle Meskens

mardi, mai 30, 2017

Par un beau soir d'été


"Une bouteille de pils avec, à l'intérieur, un message scellé écrit au crayon de menuisier: «Par un beau soir d'été de 1868 j'étais ici avec ma chérie. » Pas de nom, pas de signature. Juste ce message de bonheur euphorique adressé à une postérité inconnue."
            Henning Mankell

Que de livres sur le bonheur qui ne possèdent pas la force d'évocation que cache cette bouteille. Les moments heureux surgissent là où on les attend le moins, on tente de les agripper en vol, ou du moins témoigner de ce qu'ils ont existé. Il y a peu, une patiente septuagénaire me racontait avoir connu UN court moment de bonheur inoublié dans son existence, dans un grand magasin de textiles près du canal, il y a trente ans. Soudain, sans raison précise, ni amour, ni promotion, ni guérison de quoi que ce soit, elle s'était sentie incroyablement heureuse, dans une plénitude jamais connue jusque là. La musique était belle, les étoffes douces et colorées, une paix irréelle régnait sur les lieux et elle, elle planait. Lentement, elle est revenue sur terre, s'est acheté une petite robe qu'elle a encore, est sortie et a attendu le tram. Elle n'a plus jamais connu pareil moment par la suite, et n'en est même pas triste puisque c'était si bon et qu'au moins elle peut témoigner de ce qu’est avoir été heureuse. Je suis resté songeur devant la force de ce récit et l'absence totale des raisons habituelles de ce moment heureux, que rien ne me permet de mettre en doute. La chimie des sentiments demeure un continent à explorer.


Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait p. 105 

Les liens qu'on défait

« Plus d’un qui ne peut se libérer de ses propres chaînes a su néanmoins en libérer son ami. »
            Charles Pepin
Il est peu de phrases que je puisse autant m'approprier.

Lu dans:
Charles Pepin. Les vertus de l'échec. Ed. Allary. 2016. Kindle pp. 85-86.

lundi, mai 29, 2017

Amazing Grace

"Et de ma voix s'élève
ce chant qui m'a apaisé.
Perdu     je me suis retrouvé un chemin
aveuglé     j'ai pu revoir la lumière
     par les yeux du cœur,
apeuré     j'ai vaincu ma peur.
Et pour mille ans     toi et moi
inépuisables comme les rayons du soleil
remercierons notre Dieu."
    Amazing Grace

Soudain s'élève dans le chœur de l'église, ce samedi, après le traditionnel échange d'alliances des époux, le mythique Amazing Grace, l'hymne aux 1100 enregistrements, parmi les plus populaires du répertoire américain. Aux notes pures se superpose soudain dans ma mémoire une image, encore récente et déjà éternelle. Alors qu’il prononçait l’éloge funèbre du pasteur noir Clementa Pinckney, tué avec huit autres paroissiens noirs le 17 juin 2015 à Charleston, le président Obama a entonné les mêmes paroles a capella, partageant une émotion rare avec l'assemblée. Associer les mots appropriés aux circonstances n'est pas donné à tout le monde.



vendredi, mai 26, 2017

Je suis responsable de mon robot

 « Lorsqu'un robot peut s'adapter et apprendre de son propriétaire, ce dernier est responsable de son éducation.»
            Laurence Devillers


Les robots conversationnels affectifs sont annoncés, dotés d'une grande capacité de calcul, capables de reconnaître et de simuler des émotions, mais sans les ressentir eux-mêmes. Ils se déplacent et se rechargent tout seuls, mesurent 1,20 mètre et sont programmés pour être d'humeur positive. Ils ont un visage joyeux, souriant, voire enfantin. Destinés à l'assistance de personnes à leur domicile, leur notice précise qu'ils ne sont pas programmés pour s'occuper de très petits enfants sans la présence des parents, de peur "qu'ils se mettent à les aimer et même à les préférer aux humains." Dans la même notice, il est écrit également que «lorsqu'un robot peut s'adapter et apprendre de son propriétaire, celui-ci est responsable de son éducation ». Conseil utile car lui faire désapprendre après apprentissage est une vraie question. En 2016, un robot conversationnel nommé Tay de Microsoft simulait une jeune adolescente naïve discutant sur Twitter.  Le projet a tourné court, lorsque des internautes ont décidé de lui apprendre principalement la violence verbale. Tay a débuté son expérience en disant que les «humains étaient super cool», puis en vingt-quatre heures elle a posté des messages bizarres : «Je hais les féministes, elles devraient toutes brûler en enfer», ou encore «Hitler a fait ce qu'il fallait». On a les robots qu'on mérite.


Lu dans:
Laurence Devillers. Des robots et des hommes. Mythes, fantasmes et réalité. Plon. 2017.  Format Kindle. 240 pages. Extrait p.123

Un silence d'étoile


"J’aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
et tu m’entends au loin, et ma voix ne t’atteint pas.
On dirait que tes yeux se sont envolés,
et on dirait qu’un baiser t’a clos la bouche.
Laisse-moi aussi te parler avec ton silence,
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, silencieuse et constellée,
ton silence est d’étoile, si lointain et si simple."
        P. Neruda

Et si le silence était une forme ultime de communication? Un "silence habité qui témoigne d'un authentique cœur à cœur. Haut dans le ciel printanier, le vol d'un grand oiseau attire mon regard. Vite, les jumelles. Oui, c'est bien elle: une cigogne noire, tout juste rentrée d'Afrique où elle a passé l'hiver. Je la contemple longuement, en la regardant profiter des thermiques qui lui permettent de monter de plus en plus haut dans l'azur. Elle est magnifique. Il y a en moi beaucoup de joie par rapport à sa beauté et par rapport à la synchronicité de notre présence mutuelle. Je ne peux pas lui exprimer ma gratitude avec des mots. Si je me prends à espérer que ce qu'elle a mis en mouvement en moi puisse se répercuter en écho dans le souffle qui la porte,  n'est-ce pas mon ego qui me joue un nouveau tour? Ne puis-je pas tout simplement faire confiance à ce qui nous unit, elle et moi, même si c'est indicible? A ce qui, en nous, est au-delà de l'espace et du temps. Stopper le moulin à paroles de notre mental, se centrer dans notre cœur, entendre le silence vivant, débordant, joyeux qui n'attend que nous, et le partager. Un silence qui ne soit pas rien, mais qui soit plénitude." (C. Boly)


Lu dans:
Pablo NERUDA. Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée.
Cécile Boly. Donner et recevoir, le temps d'une respiration. Entre dette et reconnaissance, quelle place pour la gratitude? Ed. Weyrich. Collection Printemps de l'éthique. 2017. 168 pages. Extrait p.28

jeudi, mai 25, 2017

Une présence dans l'absence

"Elle se déplace comme un fantôme
Elle n'est plus en vie
Elle doit avoir pas loin de soixante-dix ans
Elle est petite et trapue
comme un stéréotype japonais.

Elle s'occupe du couloir de l'hôtel
        vide les cendriers
        fait la poussière      et nettoie les choses
Elle se déplace comme un fantôme
Elle n'a pas d'expression humaine. "
                Richard Brautigan

Soudain il me semble la reconnaître, elle doit être morte maintenant. Elle avait été chambrière toute sa vie dans un hôtel du centre-ville, et refusait que je lui rende sa monnaie à la fin de la consultation, ce geste lui remémorant trop les pourboires qui amélioraient son salaire. "Aujourd'hui, ici, j'existe, et je paie mon dû." C'était sa fierté, et ces deux pièces qu'elle abandonnait sur le bureau signifiait qu'elle avait définitivement quitté le monde des silencieux, des sans-nom, des fantômes croisés sans être regardés. L'Ascension des chrétiens n'est plus guère fêtée, pas plus que n'est encore partagé le récit des pèlerins d'Emmaüs en réponse à tant de souffrances quotidiennes et actuelles. "Il marchait à nos côtés, et nous ne le voyions pas, il nous parlait et nous ne l'entendions pas." Mystère de la "présence dans l'absence" de ceux qui nous quittent, mais aussi des plus modestes entre tous, qui partagent un quotidien anonyme. Un patient musulman, naturalisé de longue date, m'avouait qu'il fêtait tout, l’Aïd el-Kébir, la Noël, le 1er mai, le 11 novembre, le jour de l'an chrétien comme le musulman, car chaque fête possède une signification universelle. Je lui souhaite une belle fête de l'Ascension.  


       
Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p.379

mercredi, mai 24, 2017

La multiplicité de l'être

 "Être soi-même, c'est accepter d'être multiple et que notre noyau soit constitué de cette somme d'identités. La plus grande liberté, celle qui distingue l'être humain de toutes les autres espèces, c'est précisément de pouvoir à tout moment se réinventer en exploitant chaque possibilité qui nous est offerte."
           Jan Kjærstad

La vie humaine, cette longue course à pied entre équilibres et déséquilibres. On songe au merveilleux "tomber sept fois, se relever huit" de Philippe Labro. Chaque chute donne la possibilité d'une aventure neuve, inédite, qui est le propre de l'être humain. De chute en chute, l'enfant apprend à se tenir debout et à marcher, les notes malhabiles au clavier deviennent sonate, l'adolescente gourde devient danseuse, l'ouvrier aux mains calleuses construit des cathédrales. De chaque échec naît un être neuf qui réinvente tous les autres et les contient.


Lu dans:
Jan Kjærstad. Le séducteur.  Éd Monsieur Toussaint Louverture. 2017. 640 pages. 

lundi, mai 22, 2017

Beau comme un canard

« Certes, les pattes du canard sont courtes, mais les allonger ne lui apporterait rien. »
Tchouang-Tseu

Quand elle entre dans la pièce, c'est un rayon de soleil qui la porte. Elle a la grâce, la gentillesse, l'intelligence discrètes. Sous la toise au moment de l'examen, elle fond en larmes en avouant un mètre cinquante cinq, "À  l'école, j'étais Mimie Mathy ".  Evoquerai-je Tchouang-Tseu? Je ne l'ose de peur d'accentuer sa peine en espérant la dissiper. Demeure néanmoins cette évidence: à tant de qualités réunies, qu'apporteraient dix centimètres supplémentaires?


Lu dans:
Francis Dannemark. Martha ou la plus grande joie. Escales des lettres. Le Castor Astral. 2017. 192 pages. Exergue page 7.  Sortie annoncée le 1.6.2017

dimanche, mai 21, 2017

L'anglais tel qu'on l'aime

"From two to two to two two."
            Traduction: "De 1H58 à 2H02."

"La beauté de l'anglais réside dans sa simplicité", comme cette information horaire de quai de gare (à lire à haute voix pour mieux la savourer) en atteste.
 

samedi, mai 20, 2017

Et puis tout est fini


"Samedi 25 août 1888    17 h 20
est le nom d'une photo de deux vieilles femmes dans un jardin,
à côté d'une maison blanche.
Une des femmes est assise sur une chaise
avec un chien sur les genoux.
L'autre femme regarde des fleurs.
Peut-être ces femmes sont-elles heureuses
mais ensuite on est samedi 25 août 1888     17 h 21
et tout est fini. "
        Richard Brautigan

Un ami-patient meurt, rassasié d'années, entre sa femme et ses enfants. Arrivé une demi-heure plus tôt, j'espère l'avoir aidé à franchir la frontière dans la sérénité. Mystère du passage: un homme, dont la vie se lit sur le visage et sur les photos des murs de la chambre, un dernier souffle, une attente et puis une à une les photos qui s'éteignent. Plus d'homme. Une dernière étreinte, un dernier baiser à l'enveloppe tant aimée, et dont l'essentiel désormais habite en nous. J'apprends qu'une de ses petites-filles est enceinte d'une semaine. Une photo apparaît au mur. 


Texte original.
Saturday, August 25, 1888.5:20 P.M.
is the name of a photograph of two
old women in a front yard, beside
a white house. One of the women is
sitting in a chair with a dog in her
lap. The other woman is looking at
sorne flowers. Perhaps the women are
happy, but then it is Saturday, August
25, 1888. 5:21 P.M., and aIl over.


Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p. 93

vendredi, mai 19, 2017

Le rêveur

"Aujourd'hui comme hier
où que ce soit dans le monde     et même dans le monde des jeunes
tout ne finit pas nécessairement dans le spectacle et dans le bruit
Qu'on ferme les salons     qu'on éteigne les lustres
La fête continue dans le cœur du petit Mozart ..."
        H. Ghéon. 

C'est beau comme du Prévert, dont le cancre au fond de la classe "dessinait le visage du bonheur". Tout ceci n'appartient-il pas à un monde suranné car être décrit comme un doux rêveur ne pose plus guère son homme. A quand remonte notre dernier moment de solitude silencieuse, déconnecté des réseaux et de la pression du courrier électronique? La fête intime est devenue une fête partagée en permanence, dont la privation même brève insécurise: le silence des sons et des mots écrits effraie. L'oubli de notre smartphone à une réunion nous fait traverser la ville le jour même. "Qu'on ferme les salons     qu'on éteigne les lustres" a pris une signification délicieusement obsolète.


Lu dans:
Frédéric Debuyst. A la recherche de la simplicité. Publications de Saint André. Les Cahiers de Clerlande n° 13. 2015. 141 pages . Extrait p. 17
H. Ghéon. Promenade avec Mozart. p. 29.

jeudi, mai 18, 2017

La gratitude

"Soyons reconnaissants aux personnes qui nous donnent du bonheur ; elles sont les charmants jardiniers par qui nos âmes sont fleuries. »
            Marcel PROUST 



Lu dans:
Rébecca Shankland. Les pouvoirs de la gratitude.  Éditions Odile Jacob. 2016. 169 pages. Extrait p.20

mercredi, mai 17, 2017

Futur incertain

«  Ça ne marchera jamais  !  » En assénant de telles affirmations, avec l’aplomb cynique de ceux qui en ont vu d’autres, de célèbres capitaines d’industrie sont joliment passés à côté de l’histoire. Le producteur Pascal Nègre, longtemps patron français d’Universal Music, avait déclaré lors d’une convention, en 2001  : «  Internet, on s’en fout, ça ne marchera jamais. » Autre visionnaire malheureux, l’ancien PDG de Microsoft, Steve Ballmer, éclata de rire quand un journaliste du quotidien américain USA Today l’interrogea, en 2007, sur l’intérêt que le public portait au premier iPhone d’Apple, qui s’apprêtait à être commercialisé  : «  Il n’y a aucune chance que l’iPhone prenne une part de marché significative, aucune chance », lâcha-t-il, confiant. Neuf ans plus tard, à l’été 2016, il s’en était écoulé plus d’un milliard.
            Stéphane Loignon

Lu dans:
Stéphane Loignon. Big Bang Blockchain: La seconde révolution d'internet. Tallandier. 2017. Édition Kindle.

lundi, mai 15, 2017

Modeste comme la lune

"Elle est si pure
la lune qui traverse et éclaire le ciel
que même voilée par les nuages
sa lumière nous parvient."
            Kyöshin

Image allégorique de ces infiniment modestes, à peine aperçus dans le monde, grands dans les petites choses, et dont la lumière nous éclaire pourtant d'un reflet durable. 


Lu dans:
Ingrid Astier. Petit éloge de la nuit. Gallimard. 2017

La perfection donne-t-elle accès au bonheur?

"On peut commencer     à être en paix avec soi-même
à partir du moment     où l'on sait que personne ne possède tout
que nous manquons tous de quelque chose
et que fort probablement    
la chose qui nous manque le plus
            c'est la chose que nous voudrions.

Là démarre une existence à peu près équilibrée:
savoir que ce que nous aurions voulu
c'est exactement     ce que nous n'aurons jamais. "
            Michela Marzano; La perfection nous donne-t-elle accès au bonheur?
 
 

       
Lu dans:
Luc FERRY, Sylvain TESSON, Claudia SENIK, Boris CYRULNIK, Michela MARZANO, Leili ANVAR et Karol BEFFA. Sept voix sur le bonheur. Equateurs. 2017. 179 pages.

samedi, mai 13, 2017

Sagesse postélectorale

"La promesse de la chenille n'engage pas le papillon."
         André Gide

«Le soutien qu’on a pu apporter à un moment donné ne signifie pas qu’on a un droit de tirage éternel». Ce vendredi l’eurodéputée Sylvie Goulard (pressentie comme possible ministre d'Emmanuel Macron), commente la déception de Bayrou de ne pas voir respectés les engagements de campagne. Ils paraissent rabibochés depuis. Qui a dit que la politique est la guerre, mais sans les armes? 

 

vendredi, mai 12, 2017

Les tweets de Marc-Aurèle

"En un mot, toujours considérer les choses humaines comme éphémères et sans valeur : hier, un peu de glaire, demain, momie ou cendre. En conséquence, passer cet infime moment de la durée conformément à la nature, finir avec sérénité, comme une olive qui, parvenue à maturité, tomberait en bénissant la terre qui l’a  portée, et en rendant grâces à l’arbre qui l’a produite."
            Marc-Aurèle

On l'oublierait presque, mais Marc Aurèle le philosophe stoïcien fut aussi empereur, à la tête de l'Empire romain à son apogée. Il accède au pouvoir le 8 mars 161 et règne jusqu'à sa mort qui correspond à la fin de la Pax Romana. Pouvoir et haute réflexion morale peuvent cohabiter. Ses "pensées pour moi-même" ont la forme et la taille des tweets quotidiens et matinaux du président Donald Trump. Seul leur contenu les en distingue. Lira-t-on ces derniers avec le même émerveillement dans deux mille ans?


Lu dans:
cité par Jean-Michel Longneaux. Misère et grandeur de la gratitude. 11ème Printemps de l’éthique : entre dette et reconnaissance, quelle place pour la gratitude? (27 avril 2017).
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris, G.F. Flammarion, 1992, livre IV, XLVIII, p. 68-9

mercredi, mai 10, 2017

La soupe au bonheur

Lorsque nous étions réunis à table
Et que la soupière fumait
Maman disait parfois:
"Cessez un instant de boire et de parler."
Nous obéissions
"Regardez-vous", disait-elle doucement
Nous nous regardions sans comprendre amusés
"C'est pour vous faire penser au
Bonheur" ajoutait-elle.
Nous n'avions plus envie de rire.
"Une maison chaude, du pain sur la nappe
Des coudes qui se touchent
Voilà le bonheur" répétait-elle à table. 
Puis le repas reprenait tranquillement,
Nous pensions au bonheur qui sortait
Des plats fumants et qui nous attendait
Dehors au soleil et nous étions heureux.
Papa tournait la tête comme nous,
Pour voir le bonheur jusque dans le fond
Du corridor en riant parce qu'il
Se sentait visé il disait à ma mère:
"Pourquoi est-ce que tu nous y fais penser
A c'bonheur", elle répondait
"Pour qu'il reste avec nous le
Plus longtemps possible".
            Félix Leclerc. Extrait de Pieds nus dans l'aube. 


Cité par :
Michel Kesteman. Je t'écris de nulle part. Edition d'auteur. 2017. Extrait p.30

mardi, mai 09, 2017

Petit éloge de la nuit

 "Le rêve est l’aquarium de la nuit."
Victor Hugo

"Je regarde en moi cette vie souterraine qui s’agite en silence et projette sa fascination. (..) L’envers du moi s’y fait jour. Le jour ne crée pas cette intimité avec soi-même, cette sensation d’être au plus près de qui l’on est."  (Ingrid Astier)

Longtemps j'ai souri de l'insistance des patients à ne pas oublier leur somnifère lors du renouvellement de leurs prescriptions. Je ne souris plus. Avec les nuits sans sommeil réapparaissent les soucis sans fin que le jour charrie, potentialisés par un insidieux effet de boucle dont se nourrit l'imaginaire d'un avenir pire encore que la réalité. Le sommeil leur permet de se retrouver au plus près d'eux-mêmes, à des âges de l'existence où ils furent heureux, où ils avaient un avenir, où aimer avait un visage. Dormir est le cadeau d'une journée.


Lu dans:
Ingrid Astier. Petit éloge de la nuit. Éditions Gallimard. Coll. Folio. 2017. Extrait : Exergue et pp.17,18

Feeling Good


"Oiseaux tout là-haut      vous sentez comment je me sens
Poissons dans la mer     vous vivez ce que je vis
C'est une aube nouvelle      c'est un nouveau jour
c'est une nouvelle vie qui s'ouvre à moi
et je me sens bien."
        Newley & Bricuse. Feeling Good.

Force des mots lorsqu'ils collent aux images, comme le couple complice Hollande-Macron se retrouvant au bas des Champs-Élysées pour la commémoration du 8 mai. On ne sait lequel des deux savoure le plus l'instant, l'un que cela finisse, l'autre que cela commence. L'extrait de Feeling Good sert d'exergue au nouveau roman de Francis Dannemark, encore sous presse. Magnifique teaser pour nous mettre l'eau à la bouche d'en découvrir la chair... et de commencer la journée. 


  
Birds flying high, you know how I feel.
Fish in the sea, you know how I feel.
It’s a new dawn, it’s a new day,
It’s a new life for me,
And I’m feeling good.
        NEWLEY & BRICUSSE, « Feeling Good »

 
Lu dans:
Francis Dannemark. Martha ou la plus grande joie. Escales des lettres. Le Castor Astral. 2017. 192 pages. Exergue page 7.  Sortie annoncée le 1.6.2017

lundi, mai 08, 2017

Bonheur du marin

"Qu'y a-t-il de plus beau
que l'étrave d'un bateau
abordant un monde nouveau?"
         Richard Brautigan

 
Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p.37

jeudi, mai 04, 2017

La mer comme une bouteille

"L'enfant se tient immobile
il tient une bouteille     dans ses mains
il y a un bateau     dans la bouteille.
Il regarde sans cligner
        des yeux.
Il demande où le petit bateau
peut naviguer     s'il est retenu
prisonnier  dans une bouteille.
Dans cinquante ans
tu le sauras,     capitaine Martin,
car la mer     (vaste comme elle est)
n'est qu'une autre bouteille. "
        Richard Brautigan. La Bouteille.

L'enfant se tient immobile, ne dit rien, écoute, regarde
soudain il demande        c'est long faire médecine?
je réponds         "très long".         Il ne dit rien.
Je ne saurai jamais pourquoi cette question lui est venue.


Lu dans:
Richard Brautigan. Il pleut en amour. 1997.  Journal japonais. 2003. Le Castor astral. Collections Points 2003. 400 pages. Extrait p. 171

Sagesse de Primo Levi


« A supposer qu’il y ait un sens à vouloir expliquer pourquoi ce fut justement moi, parmi des milliers d’autres êtres équivalents, qui pus résister à l’épreuve, je crois que c’est justement à Lorenzo que je dois d’être encore vivant aujourd’hui, non pas tant pour son aide matérielle que pour m’avoir constamment rappelé, par sa présence, par sa façon si simple et facile d’être bon, qu’il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n’avaient contaminés, qui étaient demeurés étrangers à la haine et à la peur; quelque chose d’indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant. (…) Lorenzo était un homme : son humanité était pure et intacte, il n’appartenait pas à ce monde de négation. C’est à Lorenzo que je dois de n’avoir pas oublié que moi aussi j’étais un homme. »
                Primo Levi.           

,Jean-Michel Longneaux, évoquant la gratitude lors d'une récente journée consacrée à l'éthique dans les soins, rapproche le double récit des chandeliers volés-donnés à Jean Valjean dans Les Misérables et l'amitié entre Primo Levi et Lorenzo à Auschwitz. 
"Nous avons tous un chandelier à donner. En voici deux exemples particulièrement significatifs. Primo Levi, dans son célèbre ouvrage, Si c’est un homme, témoigne de sa gratitude à l’égard d’un certain Lorenzo. Juifs, ils sont tous deux déportés, en 1943, dans un camp de concentration. Ils sont dépossédés de tout, jusqu’à leur nom. Et pourtant, Lorenzo a encore des chandeliers. Pourquoi Primo Levi a-t-il été touché par Lorenzo, pourquoi ces qualités dont il parle l’ont aidé à vivre ? Primo Levi ne s’est pas conditionné pour accueillir dans cet enfer des camps le peu d’humanité qui y restait. Il n’a pratiqué aucune psychologie positive. Mais Lorenzo a donné ses chandeliers. Primo Levi y a trouvé la force de survivre. Lorenzo est mort dans le camp. Primo Levi lui sera à tout jamais reconnaissant."

Lu dans:
Primo Levi, Si c’est un homme, Paris, Julliard, Pocket, n° 3117, 1987, p. 190
Jean-Michel Longneaux. Misère et grandeur de la gratitude. 11ème Printemps de l’éthique : entre dette et reconnaissance, quelle place pour la gratitude? (27 avril 2017).

mercredi, mai 03, 2017

Le temps des cerisiers


"Ton jouet quotidien     c’est la clarté du monde
L’univers est à toi
toi qui es comme le sont au printemps
            les cerisiers.
        inspiré par P. Neruda

Pour Jeanne, 8 ans hier sur la belle terre d'Afrique où elle est née, quelque chose de joli qui lui va merveilleusement et ajoute un peu de poésie au traditionnel échange téléphonique. On ne sait pas tout dire par What's App :)
 

Lu dans:
Pablo Neruda. Recueil : "Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée"

mardi, mai 02, 2017

Cibler juste

"Au hockey, on enseigne au joueur de ne pas foncer sur le palet, mais là où il se dirige."
Thomas Friedman

La même consigne fait partie du b.a.-ba de la conduite à moto: porter le regard sur le point de la route où on souhaite aller plutôt que sur le véhicule garé sur le côté, on s'y écraserait immanquablement. Bonne occasion de relire Le joueur d'échecs de Stefan Zweig. 


Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p. 40 

lundi, mai 01, 2017

Rêves de cobalt


"Il y avait de la terre en eux, et ils creusaient des tombes.
Ils creusaient et creusaient des tombes, leur jour s’en allait ainsi, leur nuit.
(..) Ils creusaient des tombes et n’entendaient plus rien
ils ne devenaient pas plus sages, ne trouvaient aucun chant,
n’inventaient aucune langue.
ils creusaient des tombes."
    Paul Celan

C'était une courte séquence de journal télévisé la semaine passée, qui m'a laissé une empreinte tenace.  Au sud du Rwanda, pour quelques dollars par mois, ils sont des dizaines à se casser les ongles à la recherche d'un peu de ce cobalt qui donne de la mémoire à nos smartphones. Ils crèvent l'écran de nos salons, aussi nets que s'ils étaient au jardin. Ils nous voient aussi, le soir sur TV5 Monde, débattre de nos problèmes, contre lesquels ils échangeraient volontiers les leurs. La nuit, il leur arrive de rêver de bateaux et d'un avenir. Quels rêves d'avenir laissons-nous à nos propres enfants?

Lu dans:
Paul CELAN. La Rose de personne. Paris. Points. 2007. 192 pages. Extrait p 188.

dimanche, avril 30, 2017

La somme des autres


"L'un des problèmes qui m'inquiétait profondément en prison, concernait la fausse image que j'avais sans le vouloir projetée dans le monde; on me considérait comme un saint. Je ne l'ai jamais été, même si l'on se réfère à la définition terre à terre selon laquelle un saint est un pécheur qui essaie de s'améliorer ."
            Nelson Mandela


Qui sommes-nous? La somme des innombrables réflexions, rencontres, petits bonheurs, désenchantements jalonnant les 30.000 jours d'une existence? Un événement fondateur qui résume tous les autres, les annonce ou les conclut? Le récit que nous nous faisons et délivrons de notre existence? Le récit que d'autres en font, enjolivé ou destructeur pour de bonnes et moins bonnes raisons? Victor Hugo et Louis Pasteur devinrent des icônes de leur vivant afin de servir l'image d'une France en quête de reconnaissance littéraire et scientifique internationale. Dans un récent roman de Jan Kjærstad, son héros Jonas Wergeland devenu amnésique se reconstruit une identité au départ du récit de sa vie antérieure délivré par ses multiples interlocuteurs. Amant merveilleux il se serait enrichi à chaque aventure des qualités de ses multiples compagnes: de l'une il a acquis la beauté, de l'autre la souplesse, d'une troisième la détermination. Il devient ainsi une création merveilleuse... dont rien ne lui est propre. Ne serions-nous en définitive que la somme d'innombrables vérités et d'autant de petits mensonges? Pas nécessairement, si la chance nous est donnée de croiser des interlocuteurs dans le regard desquels nous nous découvrons tels qu'en nous-mêmes, sans apprêts ni masques ni costumes. Il faut cultiver ces rencontres rares et précieuses.


Lu dans:
Nelson Mandela. Conversations avec moi-même. Lettres de prison, notes et carnets intimes. Editions de la Martinière. 2010. 512 pages.
Jan Kjærstad. Le séducteur.  Éd Monsieur Toussaint Louverture. 2017. 640 pages.

samedi, avril 29, 2017

Age and Aging

"Ne craignez pas votre âge, ce n'est qu'un chiffre, ni ami ni ennemi, une simple mesure de notre finitude, du genre: "bonne nouvelle, votre compte a été crédité de 30.000 jours!".  Chaque saison de la vie nous ajoute un peu de force, beaucoup de savoirs et une certaine sagesse. La force, certes, diminue avec les années, remplacée par la technique. Mais - comme un capital dont on jouit - vous aurez pris de la joie à la dépenser sans compter en soulevant vos enfants, les pierres qui font votre maison, à courir, nager, danser et escalader les montagnes. Les années ne doivent pas être redoutées, c'est du vent qui souffle, c'est de l'eau qui coule, c'est de la vie qu'on savoure au jour le jour. L'âge est une mesure objective, vieillir est subjectif. Le premier se mesure au calendrier, le second à notre volonté et à notre capacité de dépasser notre simple être physique. Vieillir c'est s'enrichir en vie intérieure. "
    Librement inspiré par un poème de Myron F. Weiner, Age and Aging

Ses nombreux enfants et [arrière]petits-enfants se réunissent aujourd'hui pour fêter leur Papito, largement octogénaire et plus jeune d'esprit que jamais. Il est un exemple et ce texte lui est affectueusement dédicacé.



Age, a mere number,
is neither enemy
nor friend.
Aging
Stirs us from primordium
Though maturation
To our universal fate.
Age measures our finitude
Aging, our fortitude.
Adding strength when young
Stripping when old
Of sensibilities
Of strength
Leaving only lassitude.
The years are not to be feared,
Rather, our decrepitude.
Age is objective
Aging, subjective.
Age is measured by the calendar
Aging by our strength of will
And our ability to look beyond our physical being…
            Age and Aging. Myron F. Weiner, M.D.. Dallas, Texas  

Lu dans:
 Age and Aging. Myron F. Weiner, M.D.. Dallas, Texas. Hektoen International Spring 2017 Issue. 

jeudi, avril 27, 2017

Avec le pied

  "Dire merci avec le pied, l’expression amuse parce que c’est du cœur qu’est supposée s’exprimer la reconnaissance, et aussi parce que si le visage ou les mains sont les vecteurs naturels des interactions humaines brèves, les pieds sont rarement employés."
                R. Shankland

Les motards me comprendront: entre eux, la communication passe par le pied. Sur deux roues avec casque, il est inutile d'exprimer quoi que ce soit avec le visage, et dangereux avec les mains. D'où la persistance de ce petit signe de reconnaissance, ou de complicité, que se font les motards lorsqu'ils se croisent ou se dépassent, étendant la jambe plutôt que le bras. Je mis quelques jours à en comprendre le code, discret signe de connivence comme cela se pratiquait entre chauffeurs au temps des premières automobiles sur les routes campagnardes. Le jour où les motocyclistes l'abandonneront signera la fin d'une époque. 


Lu dans:
Rébecca Shankland. Les pouvoirs de la gratitude.  Éditions Odile Jacob. 2016. 169 pages. Extrait pp. 20-21.

La gratitude

 «  La gratitude est un second plaisir, qui en prolonge un premier: comme un écho de joie à la joie éprouvée, comme un bonheur en plus pour un plus de bonheur.  »
            André Comte-Sponville

Il dépose sur le bureau ce que sa terre natale produit de meilleur, une fiole d'huile d'olive, quelques grammes de truffe et son sourire. Il donne un visage à la gratitude, ce "mélange subtil de surprise, de joie, d’émerveillement, de connexion nous faisant prendre conscience que les êtres humains peuvent être une source de bien-être les uns pour les autres (Rebecca Shankland)". Je partage son émotion, procurée par une générosité non-intentionnelle et désintéressée: la gratitude n'est pas un plaisir solitaire, et encore moins une rémunération, mais se range parmi les bienfaits d'un quotidien partagé, transformant nos lieux de vie en enclaves paisibles et complices. En une fraction de seconde jaillit une étincelle de plénitude comme face à un paysage infini, un repas savoureux, un vin d'exception, la reconnaissance de vivre un instant unique. Elle est "ce qui nous permet de reconnaître au mieux la part de l’autre dans notre bonheur, la part de ce qui nous transcende aussi. Développer la gratitude constitue donc un moyen efficace d’aiguiser notre attention à mieux percevoir les intentions, gestes et égards dont nous sommes si souvent bénéficiaires au cours d’une journée, mais que nous oublions en général presque aussitôt (Ibid)."  Que nous souhaiter de plus? 

Lu dans:
Rébecca Shankland. Les pouvoirs de la gratitude.  Éditions Odile Jacob. 2016. 169 pages. Extrait pp. 20-21.
André Comte-Sponville. Petit traité des grandes vertus. Presses Universitaires de France. Collection : Perspectives critiques. 1995. 391 pages. 

mercredi, avril 26, 2017

Là où s'estompent les frontières

"Tandis que je monte à quatre pattes le long des pistes qui conduisent au sommet, les lignes vers le haut se réduisent à un petit bouquet, jusqu'à converger en un seul point. Escalader une montagne, c'est atteindre le terme où le sol cesse face au ciel. Pas de grillages, de barbelés ni de clôtures pour surveiller la frontière, l'air suffit." 
                Erri de Luca.

Ainsi, deux positions s'affronteraient désormais sur la belle terre de France: monde ouvert, monde fermé. Comme l'écrit joliment Guy Duplat dans sa présentation du dernier bouquin d'Eric Orsenna, "quand on entend Marine Le Pen ou Trump décréter le retour des frontières, les moustiques doivent rire sous cape." 

  
Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.165.
Eric Orsenna avec Isabelle de Saint Aubin. Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV. Fayard. 2017. 280 pages. 

mardi, avril 25, 2017

Silence apparent

«Quand on appuie sur le bouton PAUSE d'une machine, elle s'éteint. Sur celui d'un être humain, il s'allume. Il se met à réfléchir, à reconsidérer ses hypothèses, à envisager d'autres solutions. Surtout, il renoue avec ses convictions les plus profondes. Alors, il peut explorer de meilleures pistes. »
            D. Seidman
 
 

Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.145

lundi, avril 24, 2017

Beaucoup d'appelés, peu d'élus

«Il y aura un berger à l’Elysée»
                Jean Lasalle (candidat au 1er tour de l'élection présidentielle en France)
Tous les rêves ne sont pas suivis d'effet, même si le berger a fait un score fort honorable.  Son accent du terroir nous manquera.



vendredi, avril 21, 2017

рыбный суп

« Il est plus facile de transformer un aquarium en soupe de poissons que l'inverse »
             Proverbe russe
 

 
Lu dans:
Thomas Friedman.  Merci d'être en retard. 2017. Trad. Pascale-Marie Deschamps. Ed Saint Simon. 400 pages. Extrait p.257

mercredi, avril 19, 2017

La Sybille de Cumes

« L’expérience de l’éternité, n’a rien à voir avec la perpétuation indéfinie de l’existence, mais consiste dans l’éclat miraculeux de chaque instant. "
        Spinoza. L’Éthique.

La doyenne de l'humanité est morte samedi à l'âge de 117 ans. Je n'ose évoquer avec Elise (90 ans) l'éventualité d'affronter 27 années supplémentaires, elle qui supplie le ciel chaque jour qu'on la délivre de l'ennui de vivre. Connaissez-vous la Sybille de Cumes? "Nous voulons l’éternel. Vous connaissez l’histoire de la Sybille de Cumes, aimée d’Apollon, qui avait reçu du dieu, en hommage pour sa beauté, le don d’immortalité. La mort lui fut donc épargnée, mais comme elle avait oublié de demander aussi une perpétuelle jeunesse, elle vieillit indéfiniment, ce qui est une assez bonne définition de l’enfer. Desséchée et rabougrie par le poids des siècles, elle devint progressivement insecte, une cigale qu’on conservait pieusement dans une cage, dans le temple d’Apollon que les hommes avaient édifié à Cumes, en mémoire de l’étreinte divine. On raconte que les enfants demandaient à la Sybille : « Cigale, que veux-tu ? » ; « je veux mourir, je veux mourir », répondait obstinément l’insecte. Les modernes voient plus loin encore : ils soupçonnent que la jeunesse inaltérable – tous en rêvent pourtant – ne suffirait pas même à les sauver. N’y a-t-il pas, lové dans le secret du temps, au creux de son écoulement, un insurmontable ennui qui viendrait à bout, avec le Temps, de notre désir de vivre ? Combien de siècles pour que l’emporte la lassitude ? Je vous laisse en estimer le nombre… Viendrait bientôt le temps où, fatigués de vivre, nous souhaiterions, avec la Sibylle, nous endormir pour toujours. Non ! Ce n’est pas l’immortel, cette prolongation absurde d’un temps qui n’en finirait pas, que nous désirons ; c’est l’éternel, qui nous affranchit de la servitude du Temps et nous transporte dans la béatitude d’un perpétuel présent."


Lu dans:
Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.

Sagesse d'Eluard

"La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours, puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler, faim à satisfaire,
Un cœur généreux
Une main tendue, une main ouverte,
Des yeux attentifs
Une vie,
La vie
A se partager.

oh non, la nuit n'est jamais complète!
Oh oui, il y a toujours...
Toujours l'espoir qui tinte au vent
Toujours la vie qui fait la nique au temps
Toujours des yeux qui nous apprennent à voir
Toujours demain pour racheter ce soir!

oh non! la nuit n'est jamais complète!
avec cette infime étoile accrochée
tout au bord des nuits ébréchées
pour encore nous surprendre
pour qu'on la guette
pour qu'on surprenne sa silhouette
et redevienne tendre
et beau
et riche
et prêt à tendre encore ses mains
ses yeux
son cœur amoureux
à partager sans fin."
        Paul Eluard.

Lu dans:
Paul Eluard. Et un sourire. Le Phénix. 1951.

mardi, avril 18, 2017

Les pépites du quotidien

"Ces égouttements de soleil constellent la vision de Vermeer, par exemple sur la croûte du pain, dans le panier sur la table de La Laitière, ou bien encore sur la Vue de Delft, parsemés sur les coques des navires amarrés l’un à l’autre. L’association de la pierre ruisselante de soleil et du ciel sans nuage, de l’azur et de l’or, est caractéristique de l’art de Vermeer."
        Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat

Une jeune fille rêve près de la fenêtre. Le jour entre à flots, caresse les surfaces, épouse les reliefs et dore son visage. Le monde est beau, encore faut-il ouvrir les yeux, fût-ce en réinventant  une réalité qui puisse nous enchanter. Je crois que c'est Denis Grozdanovitch qui décrit son émerveillement devant le plus bel oiseau-mouche qu'il ait jamais rencontré, tapi contre un caniveau dans une flaque de soleil. S'en approchant, il reconnaît un paquet froissé de Gitanes bleues, qu'importe: le souvenir d'une étincelle de beauté reste une grâce.


Lu dans :
Raphaël Enthoven, Jacques Darriulat. Vermeer : Le jour et l'heure. Fayard. 2017. 304 pages.  

samedi, avril 15, 2017

Sagesse de Pâques des enfants du Hasard

"Le rêve de l’enfant, c’est la Paix,
Le rêve de la mère, c’est la Paix,
Des mots d’amour sous les arbres…
C’est la Paix…

Le père qui rentre le soir un long sourire dans les yeux
Dans ses mains un panier rempli de fruits
Et sur son front des gouttes de sueur qui ressemblent
Aux gouttes d’eau gelées de la cruche posée sur la fenêtre…
C’est la Paix….

Quand se referment les cicatrices sur le visage blessé du monde
Et que dans les cratères creusés, on plante des arbres;
Quand, dans les cœurs carbonisés par la fournaise,
L’espoir fait ressurgir les premiers bourgeons
Et que les morts peuvent enfin se coucher sur le côté
Et dormir sans aucune plainte, assurés que leur sang
N’a pas coulé en vain…
C’est la Paix….

La Paix, c’est la bonne odeur des repas,
Le soir quand l’arrêt d’une voiture sur la route
Ne provoque aucune peur,
Et que celui qui frappe à la porte, ne peut être qu’un ami
Et qu’à n’importe quelle heure, la fenêtre ne peut s’ouvrir
Que sur le ciel et laissant nos yeux refléter comme une fête
Des cloches lointaines de ses couleurs…
C’est la Paix….

Quand les prisons deviennent des bibliothèques
Et que de porte en porte, une chanson s’en va dans la nuit…
Quand la lune du printemps sort des nuages semblables
A l’ouvrier qui le samedi soir sort fraîchement rasé
De chez le coiffeur du quartier…
C’est la Paix…

La Paix, ce sont des meules rayonnantes dans les champs de l’été
C’est l’alphabet de la beauté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis, mon frère, demain, nous construirons,
Quand nous construisons et que nous chantons…
C’est la Paix…

Quand la nuit ne prend que peu de place dans le cœur
Et que les cheminées nous montrent du doigt le chemin du bonheur,
Quand le poète et le prolétaire peuvent à égalité
Respirer le parfum du grand œillet du crépuscule…
C’est la Paix…

Mes frères, c’est dans la Paix que nous respirons à pleins poumons
L’univers entier avec tous ses rêves…
Mes frères, mes sœurs, donnez-vous  la main…
C’est cela la Paix."
            Yánnis Rítsos (poète grec, 1909-1990)


En cette veille de Pâques 2017, encore sous l'émotion du superbe film "Les enfants du Hasard" de Thierry Michel et Pascal Colson, découvert cet après-midi  au Vendôme, que vous partager qui puisse prolonger le récit de ces 8 élèves musulmans, issus de l’immigration turque en fin d'enseignement primaire à Cheratte? A part Lucas, la plupart sont des petits-enfants de mineurs ayant travaillé dans le charbonnage du Hasard, situé juste en face de leur école. Durant un an, ils ont été accompagnés et se sont ouverts avec leurs mots à eux sur leurs rêves, leurs doutes et leurs craintes. Le 22 mars 2016, c'était aussi le jour des attentats à Bruxelles. Les enfants ont pu s'exprimer à chaud sur ces pénibles événements. "Le bonheur après tout cela? Me trouver à table avec ma famille et entendre à nouveau leurs rires." Les années ont développé chez moi une sensibilité extrême aux problématiques de l'intégration de seconde et troisième génération, ainsi qu'aux discours clivants nés du 11 septembre et des haines que cette désolation a suscitées. Ce film qui constitue un merveilleux hommage à l'école a prolongé mes consultations quotidiennes, laissant sourdre des larmes de bonheur à certains moments. Le beau texte de Yánnis Rítsos m'est apparu comme la meilleure prolongation qui soit de cette émotion, et un bon résumé de ce qu'on vous souhaite pour cette fête de Pâques 2017.  
  

Je vous souhaite une bonne fête de Pâques.
     
Vu dans:
Les enfants du Hasard. Thierry Michel et Pascal Colson. Les films de la Passerelle.  A noter la soirée spéciale lundi 24 avril 2017 à 19h30 au cinéma Vendôme "L’école joue-t-elle encore son rôle d’ascenseur social ?" avec Bernard DE VOS, Pierre SMETS, Henry LANDROIT et Michèle MASIL.

Du lourd

" A force de faire des miniatures, on finit par faire une fresque "
            Patrick Rambaud
 
Ubu inaugure GBU-4/B3, "la mère de toutes les bombes" pour débusquer des djihadistes des trois tunnels où ils se terrent. Curieuse idée d'associer le mot "mère" à pareil monstre. Au même moment, un ami penché sur ses figurines en étain utilise un pinceau à un seul poil pour y peindre des yeux et un coquelicot à la boutonnière. On détruit avec du lourd, on crée avec du minuscule. L'issue est incertaine, mais j'ai choisi. 

vendredi, avril 14, 2017

Petite philosophie gravée sur un banc

"J'existe."
    Sagesse des bancs publics

Au centre de Bruxelles survit un espace de cloche, de camelots, de petits commerces et restos d'ambiance,  de vieilles façades Art Nouveau que j'apprécie par-dessus tout. On y bouquine, on y croise une planète de personnages étranges et il y reste de la place pour rêver. Sur un banc, gravée au canif, cette inscription étrange: "J'existe". Me reviennent comme un cri ces quelques mots lus je ne sais plus où, ni quand : "Si je ne suis moi, qui le sera?"  C'est le bon moment et le bon endroit pour relire Henning Mankel à voix basse, pour soi seul, assis au soleil sur le banc gravé en rêvassant un court moment au sens des choses.

"Alors que je me tiens debout là, dans le froid, à regarder les affiches, je vis l'un des instants décisifs de mon existence, un instant qui la marquera à tout jamais. Je m'en souviens avec une acuité presque surnaturelle. Soudain, je suis assailli par une idée totalement neuve. Une idée inouïe. C'est comme une décharge électrique qui me traverse. Les mots se forment tout seuls dans ma tête: « Je suis moi et personne d'autre. » C'est à ce moment précis que j'acquiers mon identité. Jusqu'à cet instant, mes pensées et réflexions étaient à peu près celles qu'on peut attendre de la part d'un garçon de mon âge. À présent, voilà qu'un état tout différent prend le relais. L'identité suppose un état de conscience. Je suis moi et personne d'autre. Je ne peux échanger ma place avec personne. La vie devient une question sérieuse. J'ignore combien de temps je suis resté figé sur le trottoir, dans l'obscurité, en présence de cette découverte bouleversante. Je me souviens juste que je suis arrivé en retard à l'école."


 

Lu dans:
Henning Mankell. Sable mouvant. Seuil 2015. Points 380 pages. Extrait pp. 23, 24