21 août 2008

Rater l'avion peut être une bonne idée

"On a tous connu la peur de rater l’avion, un examen, l’affaire du siècle, la rencontre de notre vie. Au travers des volutes de fumée du crash de l’avion de la Spanair à Barajas, comment ne pas imaginer ces dizaines de passagers soulagés après le stress des files pour atteindre l’aéroport, le parking trop plein, le passeport du gosse égaré, la femme tardant à la salle de bain, le dernier coup de téléphone à belle-maman, la farde d’examen de passage du petit dernier, bref tout ce qui participe à l’avant embarquement. Maintenant tous se calent la tête, un journal du jour sur les genoux, s’humectant mentalement les lèvres en imaginant la première boisson proposée par l’hôtesse souriante dans dix minutes, pour moi un Bloody Mary comme de coutume, avant de goûter une paix royale jusqu’à destination. Court moment libre de toute contrainte, le vol tant espéré est déjà une promesse de vacances. La peur de le rater participe au Ouh fais-moi peur de notre enfance et ne serait qu’un prélude au plaisir.

On serait pourtant parfois bien inspiré de rater l’avion, un examen, l’affaire du siècle, la rencontre de notre vie. C’est un gros problème que de devoir conduire sa vie avec une visibilité nulle."

Drame à l’aéroport de Madrid : 153 morts. jeudi 21 août 2008

09 juillet 2008

29 juin 2008

Un peu de craie dans l'encrier

photo C. Bolly




"La grande supériorité de l'examinateur est de se trouver du bon côté de la table."

Edouard Herriot



Juris, délibés, proclamations se succèdent. Faute d'avoir encore des enfants aux études, on se réjouit ou on se désole des résultats des neveux, des enfants d'amis et de ces étudiants croisés durant une année sur les bancs de la faculté. Journées de sentiments mêlés qui ne sauraient tout-à-fait me rendre heureux. Tant de succès bâtis sur tant d'échecs me laissent chaque année pensif, à l'écoute du sinistre décompte: combien de mauvais élèves faut-il pour en faire un bon? Un médiocre matheux d'un collège élitiste aurait-il pu faire un brillant littéraire d'une école à discrimination positive? Les critères de réussite demeurent un grand mystère pour l'enseignant qui rentre chez lui le 30 juin. Les lauriers demeurent taillés sur mesure pour d'aucuns qui les ceignent sans grand effort, inaccessibles à jamais pour d'autres qui s'interrogeront toute leur vie sur la réponse à la question (*) "La perception peut-elle s'éduquer ?", "Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ?", "L'art transforme-t-il notre conscience du réel ?", "Y a-t-il d'autres moyens que la démonstration pour établir une vérité ?" ou encore "Peut-on désirer sans souffrir ?".

Que retiendront-ils dès demain de leurs longues heures de classe et de veille studieuse? Me revient le conte philosophique de Jorge Luis Borges, "Funes el memorioso" (Funes le mémorieux). Funes est un homme jeune qui, tombé de cheval sur sa tête, se retrouve victime d'une étrange infirmité: sa mémoire devient hyperdéveloppée ; il est privé de toute faculté d'oubli; il retient tout; son esprit est transformé en une sorte d'énorme gadoue, un monstrueux déversoir encombré de fragments disparates, d'instants déconnectés; c'est un gigantesque amoncellement d'images sans contexte; nul détail n'en peut être évacué, si insignifiant soit-il. "Ma mémoire est comme un tas d'ordures" lâchera-t-il avant de mourir d'une congestion cérébrale. Malédiction qui exclut toute possibilité de réflexion. Car la pensée requiert un espace où l'on peut oublier, choisir, effacer, isoler, éliminer, mettre en valeur. Qui ne peut rien rejeter du grenier de la mémoire, ne peut ni abstraire ni généraliser. Sans abstraction ni généralisation, il ne peut y avoir de pensée. Si Montaigne déjà avertissait qu'« une tête bien fait vaut mieux qu’une tête bien pleine», que dire de la congestion actuelle des hémisphères, submergés par une explosion de connaissances que plus rien ne vient filtrer. Ne survivent que ceux qui parviennent à oublier suffisamment vite pour pouvoir remplir avec du neuf; ou parviennent à trier l'essentiel de l'accessoire, ce qui n'est guère donné à tout le monde. Malheur aux "bons élèves" de jadis, avides de tout savoir et de tout retenir, menacés aujourd'hui d'asphyxie lente alors qu'ils auraient jusque peu été honorés comme des puits de science.

On fermera donc, une fois de plus, les portes de cette année scolaire avec modestie, sans fanfare ni effet d'annonce. Les professeurs aussi font des erreurs, aux conséquences plus ou moins lourdes, bien ou mal assumées, parfois méconnues, parfois farouchement niées. La paresse, la désinvolture, la confusion des valeurs ne se trouvent pas d'un seul côté du bureau, même si les suites n'en sont pas les mêmes. Tel se voyait pilote et se retrouve avec un bonnet d'âne, tel se façonnait un habit d'Harlequin et finira dans une obscure fonction répétitive. Une chose console pourtant, à la lecture de la presse matinale. Une récente étude d'Accor Services révèle que la Belgique possède le plus haut taux de satisfaction professionnelle d'Europe: 81% des sondés sont heureux dans leur profession , laissant le 2ème (l'Allemagne) à 65%. Il doit exister chez nous de fort heureux jardiniers et des pilotes mélancoliques. L'histoire d'Yves Saint Laurent nous a définitivement vaccinés contre le mythe du succès qui rend heureux, et c'est très bien ainsi. Difficile à faire comprendre pourtant un 30 juin à l'étudiante qui n'a plus que ses larmes pour s'enfuir.

Dehors soudain la rue s'anime de cris joyeux et de voitures claxonnant en tous sens. L'Espagne doit avoir gagné sa finale. Les Allemands, deuxièmes dans l'enquête Accor le seront donc aussi à l'Euro. La rue savoure: les petits que nous sommes adoreront toujours de voir les grands se prendre les pieds dans le tapis.

Entre café et Journal aussi prend des vacances. Peut-être un peu plus longues que d'habitude car m'habite le vieux projet d'éditer un jour ces réflexions éparses, permettant aux lecteurs traditionnels de les redécouvrir en les confrontant à leur propre passé. Ce sera mon devoir de vacances en septembre. Travail de bénédictin pour collecter ces dizaines de bouts de textes écrits quotidiennement depuis octobre 1999, et qui surprennent parfois aujourd'hui. Le vendredi 31 décembre 1999 par exemple, à 23 heures 30, en guise de voeux, je ne se me souviens plus de ce qui me fit recopier les lignes suivantes, curieusement prémonitoires:

"Je sens tourner dans ma tête

Des images qui m'inquiètent

Je vois la terre se noyer

Sous des montagnes de déchets

Et la planète trop alourdie

Par les humains trop reproduits

Casser les rayons du soleil

Qui la retiennent dans le ciel

Elle tombera dans l'univers

Comme un fruit bien trop mûr, la terre"

Claude-Michel Schönberg, A.Boublil

La météo n'annonçait pourtant aucun avion maléfique dans le ciel, la nuit était claire comme le jour de feux d'artifice, seule régnait la crainte du bug de l'an 2000. Que tout cela paraît à la fois étrange, lointain et même dérisoire. Serbes et Bosniaques se déchiraient, mais c'était loin (?) : 1500 kilomètres de Bruxelles, ils ne parlaient pas notre langue, et les troupes de l'ONU protégeaient les civils assiégés. Deux tours se sont effondrées, Milosévic est mort en prison, Obama attend l'investiture de son parti pour briguer la présidence, le litre d'essence est au même prix que celui du vin rouge, on a vendu dans notre pays autant de voitures cette année-ci qu'en 1999.

Un peu de silence fera du bien.

Je vous souhaite de bonnes vacances. CV.

Lu dans



  • Questions du Bac de philo 2008


  • Les Belges satisfaits. La Libre Entreprise. 28 juin 2008. p.5

26 juin 2008

Du vent, du frais

"Ce petit vent, là. Qui décolle la chemise, qui relève la jupe, qui rend folles les mèches, qui désensable, décloisonne ombre et astre, qui éparpille l'odeur des feuilles, le goût de la pluie, la soif des sens. C'est lui qui ravale la ville. Qui embrase la campagne. Qui dore les bois. Qui rend beaux les gens. C'est lui qui fait que c'est enfin l'été. Que quelque chose recommence. Qui fait y croire, encore ou à nouveau. Qui fait qu'on remet la musique, très fort, pour qu'elle enveloppe, qu'elle emmène. C'est lui qui délivre. Qui porte au plaisir. A faire gicler la vie. Comme la cerise sous la dent.
T. Fiorilli .



Lu dans
Le Soir. Le billet . Du vent, du frais. Thierry Fiorilli. 26.6.2008. p.1.

Les imperfections trompeuses

"Le caoutchouc serait un matériau remarquable, n'était-ce que son élasticité le rend impropre à beaucoup d'usages."
Alphonse Allais

Lu dans :Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p.124

23 juin 2008

La sagesse

"Ne sois pas plus sage que nécessaire, tu deviendrais stupide."
L 'ECCLESlASTE.


Lu dans :
La science et la vie. Claude Allègre. Librairie Arthème Fayard, 2008. 335p. Extrait p.7

Journal du dernier Nikon de campagne


Journal du dernier Nikon de campagne









Tout au fond du tiroir, je découvre le boîtier de mon vieil appareil photo Nikon, un Nikkormat acheté en 1973 pour mon internat au Gabon. (..) Je le prends. Il fonctionne toujours parfaitement, le mouvement résiduel de l'aiguille réagissant à la lumière me confirme l'extraordinaire longévité des piles et la faible consommation de la cellule photosensible. Pourquoi l'ai-je donc abandonné au fond de mon tiroir? Le manque de temps, l'érosion des passions, le changement d'habitudes ne suffisent pas à expliquer l'ingratitude des hommes envers leurs objets familiers. Deux facteurs me paraissent bien plus importants: la pression publicitaire et l'attrait des nouvelles technologies. Je suis parfois attiré par certains progrès techniques, cependant je me croyais à l'abri de la publicité. Voilà, sous mes yeux, la preuve du contraire. Je n'avais aucune raison d'abandonner cet appareil parfait. Tous les autres, achetés depuis, ont eu une durée de vie très courte et n'ont jamais fait de meilleures photos. Tous ont subi des pannes de batterie en raison de leurs nombreux moteurs, voyants et écrans inutiles. Tous présentaient un progrès de façade plus apte à attirer les voleurs que les photons. Pour faire des photos dans toutes conditions et à tous instants, je n'ai jamais possédé plus efficace que ce vieux Nikkormat. Ce sont probablement l'inefficacité et la complexité des nouveaux appareils qui m'ont conduit à abandonner progressivement la photographie pour laquelle j'avais un goût certain.

Voilà que ce vieux Nikkormat se met à m'interpeller, presque à m'inquiéter. Je ne suis donc pas différent de certains de mes patients qui, dans les années quatre-vingts, ont commencé à consulter régulièrement les spécialistes libéraux dont cette époque a vu le foisonnement. Ces confrères, dont la compétence technique n'est pas mise en cause, ont installé leurs machines à diagnostiquer, pleines de clignotants et de chromes, jusque dans nos campagnes. Les patients se mirent peut-être à laisser traîner mes ordonnances au fond de leur tiroir. C'est probablement pendant ces années-là que j'ai, moi aussi, délaissé mon appareil photo pourtant irréprochable. Avant cet abandon, j'étais généraliste rural. C'était merveilleux, j'avais parfois l'impression de pouvoir tout faire, c'était un peu grisant aussi, et possiblement dangereux, car on me donnait toujours carte blanche. (..) Je ne suis pas vraiment fier de cette médecine-là, ringarde et contestable, je l'aimais, c'est tout. Cette médecine globale avait l'empreinte du bon sens. Nous arrivions à résoudre, tant bien que mal, plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des problèmes quotidiens. Depuis les accouchements jusqu'à la ponction lombaire en passant par la traumatologie, les plâtres, la chirurgie dermatologique, les stérilets et infiltrations diverses, sans oublier, bien évidemment, la routine psychiatrique, sociale ou somatique. Les jours de liesse, le généraliste se sentait «poly-spécialiste ». Les jours sombres, il se sentait incompétent dans toutes les disciplines. Il se consolait alors en pensant que la «poly-incompétence» est parfois précieuse, car elle ose tout.

Lorsque les machines des spécialistes sont arrivées avec leurs servomécanismes, mon vieux Nikkormat est allé se réfugier au fond de ce tiroir, et moi, comme les autres généralistes, je me suis progressivement désengagé, devenant moins audacieux, plus contestable, plus fragile. Ce désengagement progressif des généralistes a contribué à la perte réelle de beaucoup de leurs pratiques, donc de leurs compétences. Les premières incompréhensions sont alors apparues entre deux mondes médicaux en rivalité. (..) Un fabuleux marché médical était pressenti qui interdisait désormais l'exercice en solitaire et disqualifiait l'artisan médical.
(..)
Hélas, la machine médicale, folle et anonyme s’emballe à la moindre inquiétude maternelle, sans que plus personne n'ait le courage ou l'autorité su ffisante pour l'arrêter. La médecine ne sait plus rassurer une mère. (..) Le grand gagnant est Je marché, parce que la méconnaissance de la « bonne santé », les décisions repoussées, la perte du bon sens et de la « clé» du corps génèrent d'incessants nouveaux actes diagnostiques et thérapeutiques, générateurs de profit. Le grand perdant est le vrai malade, baladé de cliniques en spécialistes, d'hôpitaux en scanners, de savants en charlatans. Il se sent de plus en plus seul, perdu dans le labyrinthe d'un système de soins dérégulé. Le plus heureux est J'hypocondriaque nomade, ravi de découvrir toutes les faces cachées de son corps et de susciter l'intérêt d'autant de techniciens et de savants.

L'objectif du vieux Nikkormat est braqué sur moi. J'y vois mon reflet de déserteur. J'ai honte. J'ai abandonné ma pratique rurale, alors que rien ne m'y obligeait, en dehors d'une lourde charge de travail de plus de soixante-dix heures par semaine. J'aurais dû choisir de mourir au combat, comme tous les généralistes de cette région l’ont fait avant les années soixante, et dont pas un seul n'est arrivé vivant à l'âge de la retraite. J'ai honte devant les rares patients qui auraient continué à me faire une totale confiance. J'ai honte enfin devant les derniers vrais généralistes ruraux. Il n'en reste peut-être plus qu'un. Ce n'est pas moi.

Lu dans :
PERINO LUC. La sagesse du médecin. L'oeil neuf editions 2004. 112 p. Extrait p 101.

Luc Perino est né en 1947. Médecin généraliste et tropicaliste, iI a pratiqué en Afrique, en France rurale et en Chine. II exerce aujourd'hui à Lyon où il codirige un centre de formation médicale continue. Sa réflexion nous permettra de baliser l'atelier "Quel avenir pour la médecine générale" et de confronter cette vision archétypique du métier de médecin généraliste à celle qui se dégage progressivement actuellement.

La définition d'un malade

« Un malade est la personne qui consulte un médecin.
Une maladie est l'objet de leurs discussions. "
L Perino.



Lu dans :
La Sagesse du médecin. Luc Perino. L'oeil neuf édition, 2004. 112 p. Extrait p 70.

La vérité et la légende


Charcot à la Salpétrière.


Il est rare que la vérité rattrape le terrain perdu sur la légende.
Stefan Zweig. Extrait de Amerigo







Ayant été nommé, en 1862, à l'hôpital parisien de la Salpêtrière, où il devait rester de longues années, Jean Martin Charcot y ouvrit, en 1882, ce qui allait devenir la plus grande clinique neurologique d'Europe. Étudiant l'atrophie musculaire, Charcot avait identifié (1865) la sclérose latérale amyotrophique consécutive à la dégénérescence des neurones moteurs, encore appelée maladie de Charcot. Il avait aussi repéré les symptômes de l'ataxie locomotrice, dégénérescence de la colonne dorsale du cordon médullaire et des connexions nerveuses sensorielles. Professeur réputé, il attira des étudiants de toutes les parties du monde. Le plus célèbre d'entre eux fut, en 1885, Freud, dont l'intérêt pour les origines psychologiques de la névrose fut stimulé par l'emploi que faisait Charcot de l'hypnose en vue de découvrir une base organique à l'hystérie. Parmi les livres les plus connus de Charcot, on peut citer Leçons sur les maladies du système nerveux (5 vol., 1872-1883) et Iconographie de la Salpêtrière (1876-1880).
Encyclopedia Universalis? (le même article, identique, dans la Britannica)


Pour moi qui. des années durant, ai consacré mon temps disponible à l'étude de l'hypnose, ces représentations publiques à la Salpêtrière, devant le Tout-Paris, n'étaient qu'une farce absurde, un mélange désespérant de vérité et de tricherie. Certains de ces sujets étaient sans doute de vrais somnambules qui reproduisaient fidèlement à l'état de veille les diverses suggestions qu'on leur avait faites durant leur sommeil - des suggestions post-hypnotiques. Beaucoup d'entre eux étaient de purs imposteurs, qui reproduisaient parfaitement ce qu'on attendait d'eux, ravis de présenter leurs divers tours en public, et trompant aussi bien les docteurs que l'audience avec cette astuce étonnante propre aux hystériques. Ils étaient toujours prêts à "piquer une attaque" de la classique grande hystérie de Charcot, arc-en-ciel et tout, ou à montrer ses fameuses trois étapes de l'hypnose: léthargie, catalepsie, somnambulisme, toutes inventées par le Maître et impossibles à observer ailleurs qu'à la Salpêtrière. L'opinion d'Axel Munthe, neurologue suédoir réputé et ancien élève de Charcot reflète assez bien celle du corps médical français qui, tout en reconnaissant en Charcot l'un de ses plus brillants cliniciens, considère comme une fantaisie douteuse ses expériences faites en public sur les hystériques.
Le livre de San Michele, Axel Munthe.


Or Rosalie présente le phénomène singulier de n'être susceptible de léthargie, catalepsie, somnambulisme qu'après une grande attaque. Je lui donne cette attaque Ici Tripard surgit, presse le poignet de la simulatrice, qui tombe à terre en hurlant et commence une gymnastique désordonnée. Plusieurs se lèvent pour mieux voir. On crie Assis! et Chapeau! Sur un signe du patron, Tripard enraye l'attaque. Le thaumaturge continue: " Mesdames et messieurs, Rosalie est maintenant hypnotisable. Nous la mettons en léthargie." - Il appuie élégamment ses doigts fuselés sur les paupières. - Voilà qui est fait. Les membres flasques: signes caractéristiques. Nous la mettons en catalepsie. - Il relève les paupières. - Les membres raides: signes caractéristiques... Somnambulisme, enfin. .. Il frictionne le sommet du crâne et la nuque du sujet, qui s'agite, bredouille des syllabes incompréhensibles, frappe du pied d'un air mécontent. Quelques élèves prévenus étouffent des rires. »
Léon Daudet, Les Morticoles, Paris, Fasquelle, 1956, Les Cahiers rouges. p. 147-149.)


Ce texte est extrait d'un chapitre censuré du Livre de San Michele, qui n'a jamais paru dans l'édition française mais figure dans l'anglaise. Axel Munthe y critique sévèrement Charcot, et apporte notamment le témoignage suivant:

« Un dimanche, comme je quittais l'hôpital, je tombai sur un couple de vieux paysans assis sur un banc sous des platanes dans la cour intérieure. Ils sentaient la campagne, le verger, les champs et l'étable, les regarder me fit chaud au cœur. Je leur demandai d'où ils venaient et ce qu'ils faisaient là. Le vieil homme dans sa longue blouse bleue porta la main à son béret, la vieille femme, sous sa coquette coiffe blanche, s'inclina dans ma direction avec un sourire amical. Ils dirent qu'ils étaient arrivés le matin même de leur village de Normandie pour rendre visite à leur fille qui était fille de cuisine à la Salpêtrière depuis plus de deux ans. C'était un très bon emploi, elle avait été engagée la première fois par une des sœurs de leur village qui maintenant était aide-cuisinière à la cuisine de l'hôpital. Mais il y avait beaucoup de travail à la ferme, ils avaient maintenant trois vaches et six cochons, et ils étaient venus pour ramener leur fille à la maison, c'était une fille très forte et saine, et ils devenaient trop vieux pour travailler seuls à la ferme. Ils étaient si fatigués par ce voyage de nuit en train qu'ils avaient dû s'asseoir sur cc banc pour se reposer un instant. Serais-je assez gentil pour leur indiquer où se trouvaient les cuisines? Je répondis qu'ils devaient traverser trois cours, longer d'interminables couloirs, je ferais mieux de les conduire moi-mêmc aux cuisines et de les aider à trouver leur fille. Dieu sait combien d'aides-cuisinières se trouvaient dans l'immense cuisine où l'on préparait des repas pour environ trois mille bouches. Nous allâmes au pas de gymnastique jusqu'au pavillon où se trouvait la cuisine, le vieil homme ne cessant de me parler de leur verger, de leur récolte de pommes de terre, des cochons, des vaches, de l'excellent fromage que sa femme fabriquait. Elle sortit de son panier un petit fromage de crème 1 qu'elle venait de faire pour Geneviève, mais elle me dit qu'elle serait très heureuse si je voulais bien l'accepter. Tandis qu'elle me tendait le fromage, j'observai son visage. Quel âge avait Geneviève? Juste vingt ans. Etait-elle belle? vraiment très jolie? « Son père dit qu'elle me ressemble très fort », répondit simplement la vieille femme. Le vieil homme approuva d'un signe de tête . « Etes-vous sûre qu'elle travaille à la cuisine? » demandai-je avec un frisson involontaire, regardant à nouveau avec attention le visage ridé de la vieille mère. Pour toute réponse, le vieil homme se mit à farfouiller dans l'immense poche de sa blouse et en sortit la dernière lettre de Geneviève. J'avais pendant plusieurs années étudié avec passion la calligraphie et je.reconnus au premier coup d'œil l'écriture curieusement tordue et naïve, mais remarquablement nette, progressivement marquée par des centaines d'expériences d'écriture automatique. « Par ici », dis-je en les entraînant tout droit à la salle Sainte-Agnès, la salle des grandes hystériques. Axel Mumhe accompagne donc les deux paysans aux cuisines, où ils ne rouvenl nulle Irace de Geneviève. Il se dirige alors vers la salle des grandes hyslériques. Là, ils découvrenr la jeune femme, maquillée, porltnt des bas de soie, et entourée d'autres camarades.
« Geneviève était assise, les jambes pendantes, chaussées de bas de soie, sur une longue table au milieu de la salle, avec sur les genoux un exemplaire du Rire portant son propre portrait en couverture. A côté d'elle, assise également, se trouvait Lisette, autre vedette de la compagnie. La coiffure aguichante de Geneviève était ornée d'un ruban de soie bleue, un rang de fausses perles pendait à son cou, son visage pâle était fardé de rouge et ses lèvres peintes. Toute son apparence la faisait davantage ressembler à une entreprenante midinette se préparant à une balade sur les Boulevards qu'à une pensionnaire d'hôpital. Geneviève était la prima donna des séances du Mardi (...). Les deux vieux paysans dévisagèrent leur fille d'un air ahuri. Geneviève à son tour les regarda avec un air indifférent, idiot, elle sembla au départ ne pas les reconnaître. Soudain, son visage se mit à se tordre, et avec un cri perçant elle tomba de tout son long sur le sol, prise de violentes convulsions, et fut immédiatement suivie par Lisette, dans le classique arc-en-ciel. »
Comment expliquer à ces paysans que leur fille, qui travaillait aux cuisines, ait abouti dans cette salle des hystériques? Le narrateur en est incapable. Mais il conseille aux deux petits vieux de rentrer chez eux, en Normandie, et leur promet de voir au plus vite le chef de service et, s'il le faut, le directeur de l'hôpital, afin de leur renvoyer leur fille dans les délais les plus brefs. A la suite de quoi, Axel Munthe entreprend d'hypnotiser la jeune fille et de la convaincre, par le sommeil hypnotique, d'abandonner les Mardis de la Salpêtrière et de rentrer chez ses parents. Mais, le jour où elle aurait dû se présenter chez lui pour se rendre à la gare, elle ne vient pas. Le lendemain, un mardi, Munthe se présente à la Salpêtrière, dans l'espoir de voir Geneviève et de comprendre ce qui lui est arrivé. On lui apprend que la veille, la jeune fille a été ral/rapée par une infirmière au moment où elle quittait l'hôpital, et que comme elle était très agitée, on lui a donné des calmants. Il apprend aussi que Charcot demande à le voir de toute urgence. « Je frappai à la porte et pénétrai pour la dernière fois de ma vie dans le sanctuaire bien connu du Maître. Charcot était assis dans son fauteuil habituel près de la table, penché sur le microscope. Il redressa la tête et me lança un regard terrible, qui jetait des éclairs. Parlant très lentement, sa voix profonde tremblant de rage, il me dit que j'avais essayé d'attirer chez moi une pensionnaire de son hôpital, une jeune fille, une déséquilibrée, à moitié inconsciente de ses actes. De son propre aveu, elle était déjà venue une fois chez moi, et mon plan diabolique destiné à abuser d'elle la seconde fois n'avait échoué que par pur accident. C'était là un acte criminel, il devrait me remettre à la police, mais pour l'honneur de la profession comme par égard pour le ruban rouge que je portais à la boutonnière, il me laisserait quitter l'hôpital et souhaitait ne plus jamais avoir à poser les yeux sur moi. » Axel Munthe ajoule qu'ahuri par une accusalion aussi injuste, il demeura d'abord bouche bée, puis tenta de répondre et d'accuser à son tour: comment se faisail-il que cette jeune fille, parvenue en bonne santé à la Salpêlrière, ait été réduite en un tel élat? Mais Charcol, dit-il, refusa de l'entendre, et le fil raccompagner à la porte de l'hôpital.
Le livre de San Michele, Axel Munthe. Passage non repris dans la version française de l'oeuvre.



La question demeure. Y avait-il plusieurs Charcot? Ou un seul Charcot à la fois homme de science et bonimenteur? Ou la conjonction d'un homme de médias et d'une France en manque de saints laïques, déifiés de leur vivant. La célébrité ne sera-t-elle jamais que la conjonction d'un peu de réussite individuelle et d'une attente plus large prête à s'enflammer pour créer le succès.

21 juin 2008

Un soir d'été

Je suis un soir d'été
Aux fontaines les vieux
Bardés de références
Rebroussent leur enfance
A petits pas pluvieux
Ils rient de toute une dent
Pour croquer le silence
Autour des filles qui dansent
A la mort d'un printemps
Je suis un soir d'été

Jacques Brel


La nuit du solstice d'été reste pour moi définitivement marquée par le souvenir. Il y a 29 ans un second garçon nous était donné, que nous nommions Benoît. Départ pour la maternité au coucher du soleil, retour à la maison à son lever. La vie était magnifique.


Lu dans
Je suis un soir d'été. Jacques Brel.Paroles et Musique. 1968 © Editions Pouchenel Bruxelles

19 juin 2008

Le savoir tempéré

"Un chercheur universitaire est un individu qui en sait toujours plus sur un sujet toujours moindre, en sorte qu'il finit par savoir tout de
rien.".


S. Leys



Lu dans
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p.108

18 juin 2008

Infesté de rossignols

"Cet arbre donnait de l'ombre et était infesté de rossignols."
P. Claudel. Journal


Paul Claudel ne reprend pas cette assertion à son compte, précisons-le, mais cite un de ses voisins qui venait d'abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché.

Lu dans
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p.72

17 juin 2008

Il serait triste

"Il sera triste aussi qu'on se soit manqué
comme dans le rêve où celui qui me rêve
ne rencontre jamais celui qui rêve à lui
dormeur qui me ressemble comme deux gouttes de nuit."

C. Roy . Le Haut Bout samedi 14 juin 1986



Est-ce la lecture des corrigés du bac 2008, - prodigieuse récolte de questions à se poser entre café et journal au demeurant -, qui m'a fait mystérieusement redécouvrir quelques lignes de Claude Roy s'interrogeant sur les aléas des rencontres d'une vie? Peu d'écrivains surent comme lui se promener entre le monde rêvé et le monde réel, et sa mort il y a dix ans n'a pas apporté une ride à ses lignes.



Lu dans:
LE VOYAGE D' AUTOMNE. CLAUDE ROY. Editions Gallimard, 1987. 111 p. Extrait: "Rêve de la nuit du vendredi 13 juin 1986". p.83

Te savoir là

Quand j'habitais la brume l'absence la sécheresse
dans le demi sommeil de la demi douleur
jamais tout à fait sûr d'être toujours le même
incertain du lieu de la saison de l'heure
j'avais envie d'eau fraîche et d'une chose simple

Entendre ta voix dans la pièce à côté
seulement ta voix même parlant à d'autres
ta voix au téléphone aimable gaie songeuse
qui se tait puis reprend Entendre ton silence
pendant que tu écoutes les paroles puis réfléchit
et soudain ton rire éclaboussant d'eau fraîche
une idée qui est venue en parlant
Puis le mot peut être entre deux silences
posé comme deux notes suspendues par la main gauche sur le clavier

Un peu d'eau fraîche ta voix ton silence
Fermer les yeux Te savoir là.

Claude Roy

15 juin 2008

Même heure la semaine prochaine

"Si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n'auriez ni grands soldats, ni grands sportifs. Nous les admirons, mais ils n'hésitent pas devant la mort. D'autres, emportés par d'autres passions, n'hésitent pas non plus. C'est seulement pour la peine de mort qu'on invente l'idée que la peur de la mort retient l'homme dans ses passions extrêmes. Ce n'est pas exact."
Robert Badinter


Huntsville, petite ville texane de 22.000 habitants, 15000 prisonniers, 7 maisons d'arrêt (2 en projet), 5000 gardiens en activité, une famille sur deux compte en son sein un membre travaillant pour le système pénitentiaire. Les autorités judiciaires locales n'en finissent pas de former des gardiens de prison.Malgré la chaleur, les habitants d'Huntsville ne portent pas d'habits blancs de peur d'être confondus avec les prisonniers. On les croise parfois aux coins des rues, sur les pelouses, les jardins, vêtus de blanc des pieds à la tête. Par petits groupes, en plein jour, encadrés par des matons, ils réparent, nettoient, bêchent, taillent. La ville fleurit sous les coups de ciseaux des condamnés, "un moyen de sortir à l'air libre pour les moins dangereux". Ce mercredi 11juin, les exécutions ont repris à Huntsville, Texas. Les familles du condamné et de sa victime quittent l'établissement pénitentiaire et se dirigent vers leurs voitures, au parking. Les policiers retirent les banderoles interdisant l'accès à la rue. La poignée de militants opposés à la peine capitale éteignent leurs bougies. Il est 18 heures passées de quelques minutes et Karl Chamberlain, arrêté voilà plus d'une dizaine d'années pour le viol et le meurtre d'une jeune femme, vient d'être exécuté. Il est le 407ème depuis le rétablissement de la peine capitale aux Etats-Unis en 1976. L'exécution suivante est prévue pour la semaine prochaine, le 17 juin. Même heure.


Lu dans:
  1. Journal Officiel. Débats à l'Assemblée nationale sur l'abolition de la peine de mort en France. M. Badinter, garde des sceaux, ministre de la justice. 1ère séance du 17 septembre 1981.
  2. Huntsville, Prison City. LE MONDE du 13.06.08. Nicolas Bourcier.

Le seul problème...

« J'ai parfois l'impression que Denis Robert a pas mal d'emmerdements.
J'aimerais ne pas être à sa place. Le seul problème, et il est de taille, c'est
que Denis Robert, c'est moi."
D. Robert.


Cet ancien journaliste de Libération tombe dans le bouillon de l'affaire Clearstream presque par hasard. Il s'en mord les doigts et le décrit en une phrase d'anthologie.
Lu dans:
Une affaire personnelle. Denis Robert, 2008, Flammarion, Docs Témoignages.

12 juin 2008

les femmes à ne pas épouser

« Quelle est la différence entre les mères siciliennes et les mères juives?»
La Sicilienne dit: « Si tu épouses cette femme, je te tue ! »
La mère juive dit: « Si tu épouses cette femme, je me tue !"

Lu dans
Dieu comprend les histoires drô1es. Victor Malka. Éditions Points, 2008 170 p. extrait p.60

10 juin 2008

Metz Nancy

« Où vas-tu, Shimon ? - Je vais à Nancy! - Tu me dis que tu vas à Nancy pour que moi j'imagine que tu vas à Metz, mais en vérité tu vas à Nancy. Pourquoi tu mens? »

Cette histoire faisait, dit-on, beaucoup rire l'ami Freud.

Lu dans
Dieu comprend les histoires drô1es. Victor Malka. Éditions Points, 2008 170 p. extrait p.49

09 juin 2008

Allez voir les voisins

"C'est aussi pittoresque mais c'est beaucoup moins loin
A deux pas de chez moi, allez voir mes voisins."
Cathérine Leforestier


On découvre d'étranges choses sur le Net: le site de l'UCL (www.uclouvain.be) propose une version anglaise et chinoise. Le néerlandais semble oublié. Celui de la KUL offre pour sa part une palette élargie: l'anglais et le chinois s'y retrouvent bien sûr, aux côtés du français, de l'espagnol et de l'allemand. La femme répudiée aurait-elle la rancoeur tenace?

Lu dans :
Catherine Le Forestier. Allez voir mes voisins. Paroles et Musique: Catherine Le Forestier 1974 Album "Le Pays de ton corps."

08 juin 2008

Proximités

« Quand on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d’une ironie supérieure : elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs. »
Honoré de Balzac


Lu dans :
Le bestiaire de l’étang. Chasseur d’Images, juin 2008.

Eyes wide shut

"L'utopie n'est visible qu'à l'œil intérieur."
Jorge Luis Borges.


Paradoxe doublement paradoxal: Borges était aveugle. Son texte porte le titre: « ... Avec des yeux largement fermés ».

Lu dans:
Jean Ziegler. L'empire de la Honte. Arthème Fayard 2005. Livre de Poche 30907.348 p. extrait p 42.

07 juin 2008

Une nouvelle ère

"Notre époque, comme toutes les époques "modernes", adore se considérer comme exceptionnelle. Nous entrons dans une nouvelle ère, entendons-nous dire partout. C'est Goethe qui a commencé, et tous les perroquets du monde le répètent depuis deux siècles. Nous vivons un temps de radicale transition, une révolution d'un nouveau type. Plus rien ne sera jamais comme avant. Toutes les générations se complaisent à se placer juste au moment de la déchirure du monde. Toutes veulent se donner la gloire d'avoir connu des éclatements décisifs, d'effacer le passé. Mais non. Nous sommes une époque parmi d'autres. Un jour nous serons vieux et passés de mode. D'autres nous raconteront, nous étudieront. Et ainsi de suite."
J C Carrière

Lu dans:
Jean Claude Carrière. Fragilité. Ed. Odile Jacobs Poches. octobre 2007. 189. 283 p. Extrait p.278.

05 juin 2008

La complainte de la paix

«[...] je ne calcule pas ici les sommes d'argent qui s'écoulent entre les
mains des fournisseurs des armées et de leurs employés et entre les mains des
généraux. En faisant le calcul exact de toutes ces dépenses, si vous ne convenez
pas que vous auriez pu avec le dixième acheter la paix, je souffrirais avec
résignation qu'on me chasse de partout.»
Erasme. La Complainte de la paix

Érasme avait avancé cette idée intéressante: la paix a un prix. On peut acheter la paix. Autrement dit, si l'on y mettait le prix, la guerre disparaîtrait de la terre.Un compteur électronique géant destiné à marquer le coût, chaque jour croissant, de la guerre en Irak a été installé à Times Square, à Manhattan, par l'associationProject Billboard. Situé au croisement de la 47e Rue et de Broadway, le compteur a commencé à fonctionner le mercredi 25 août 2004, avec au tableau 134,5 milliards de dollars. Le chiffre progresse à raison de 177 millions par jour, 7,4 millions par heure et 122820 dollars par minute. La seule guerre d'Irak coûte aux États-Unis 4,8 milliards de dollars par mois (période de calcul : de septembre 2003 à septembre 2004).
Lu dans Erasmus von Rotterdam, Ausgewahlte Werke [1517], Munich, Holborn, 1934. Cité par Jean Ziegler. L'empire de la Honte. Arthème Fayard 2005. Livre de Poche 30907.348 p. extrait p 62.

02 juin 2008

Un feu qui brûle au fond de nous

"Les remords sont les braises de la conscience."
C Donner

Lu dans
Plus d'apprêts. Christophe Donner. Le Monde 2. 31 mai 2008. p.8

01 juin 2008

Sagesse des simples

"La modestie va bien aux grands hommes. C'est de n'être rien et d'être quand même modeste qui est difficile."

Jules Renard.

30 mai 2008

La simplicité

"Il faut beaucoup travailler pour faire croire qu'on ne s'est pas foulé."
Anna Gavalda

La recherche de la simplicité, c'est l'art suprême.

29 mai 2008

Le bonheur de grand matin

"Se lever de bonheur."
Pub pour Douwe Egberts

Un double sens subtil, elle m'a fait sourire. Et vous ?

28 mai 2008

La vie comme un hôpital

"Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit.
Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait à côté de la fenêtre."

Baudelaire

Lu dans
Les idées des autres . Simon Leys. Plon 2005. 135 p

26 mai 2008

Sagesse des gosses

"Je cours parce que toute le monde il court".


Petite phrase amusante, reprise par Le Soir dans son récit des incidents anderlechtois de vendredi, mise dans la bouche d'un gamin qui court vers les endroits où cela se bagarre. Une double lecture est possible d'ailleurs, et que chacun de nous peut s'attribuer au quotidien.

24 mai 2008

La région n'est pas sûre

"Quand on ne sait même plus ce qu'on doit revendiquer, on se contente d'émeutes"
Alina Reyes

Etonnant, en quelques heures grâce aux services du personnel de voirie (ils travaillaient hier en permanence, quasi entre l'autopompe de la police et les policiers à cheval) tout a repris un aspect strictement normal, les terrasses de bistrot attendent le badaud, les cortèges de mariage claxonnent, les cloches de Saint Guidon carillonnent, les commerces font de bonnes affaires. Les quelques vitrines brisées ont scotché les fentes ou ont placé des cartons colorés du plus bel effet, les vitres des abribus brisées ont été soigneusement évidées et on les croirait dotées de vitres si propres qu'on ne les verrait pas. Incroyable force de "la vie normale" à reprendre le dessus comme la mer reprend possession de la plage après la marée. Les émeutiers dorment sans doute et rêvent qu'ils "nikkent la mère de leurs ennemis".
Tout est relatif. Entendu hier soir aux urgences de l'hôpital Iris Sud, tenues par un médecin pakistanais: "la région n'est pas sûre". Venu d'un habitant d'Islamadab, cela décoiffe quand même, et démontre la relativité des choses.

Sagesse des blogs de castagne

"Je te hlef que ya pas un skynet qu'est à mon niveau intellectuel (..)."
Sagesse des blogs.


Triste soirée, triste journée. Un hélico en vol stationnaire au-dessus du jardin durant plusieurs heures depuis mardi, le hululement continu des sirènes de police et d'ambulances jusque 5 heures du matin. Un tour à moto le soir sur les endroits de la castagne pour m'assurer que je ne rêve pas confirme que c'est bête, très imbibé de bibine, vraiment raciste, vraiment méchant. En cas de pépin, je ne saurais vraiment pas de quel côté trouver refuge, ne sachant départager quel groupe m'inspire le plus confiance. Il faudra donc apprendre à vivre avec tout cela désormais, quelle désillusion!
Pour ceux qui n'ont pas vu, il reste à lire: 750 commentaires sur le Net du même cru, remplis d'une haine hallucinante:

"!!! Avis a tous les dlaly de bruxelles tout les tips qui on des c...", "dessendre contre les flamants de zeb (skinet)". "Il est grand temps de bouger et leurs montré qui domaine cette ville à c'est skinettes (fils de p...)." "on va les niker leur mere", "on va tous les baiser" "Pauvre Skynet de mes c... Tu t'es cru plus intelligent que les arabes? Je te hlef que ya pas un skynet qu'est à mon niveau intellectuel ou physique, jvous baise sur tous les plans! Vous et votre leader : Adolf Hitler vous êtes des ennemis de la culture et de l'intelligence, alors commencez pas à vous la ramener. Vous êtes ce qu'il y a de plus con et ridicule sur cette planète. VOUS FAITES HONTE A LA RACE BLANCHE".

De l'autre, les 'Skinet': "Allez prier dans v os mosquées de merde plutôt que nous faire chier", "vous me donner envie de vomir !!!! vous fait les fort en bande mais une fois ke vous etes tout seuls vous chier dans votre froc !!!! ces bien grace au BELG que vous avez a manger sur votre table tout les soirs et ces comme ca qu'on ce fait remercier!!",...

Allez, bon week end. On disait que le niveau monte!

18 mai 2008

11 mai 2008

La nuit la vie



"Je me revois pendant cette nuit là, l'une des plus accablantes de ma vie. Leizer (en yiddish pour Eliézer), mon fils, viens... Je veux te dire quelque chose... À toi seul... Viens, ne me laisse pas seul... Leizer... » J'ai entendu sa voix, saisi le sens de ses paro¬les et compris la dimension tragique de l'ins¬tant, mais je suis resté à ma place. C'était son dernier vœu - m'avoir auprès de lui au moment de l'agonie, lorsque l'âme allait s'arracher à son corps meurtri - mais je ne l'ai pas exaucé. J'avais peur. Peur des coups. Voilà pourquoi je suis resté sourd à ses pleurs. Au lieu de sacrifier ma sale vie pourrie et le rejoindre, prendre sa main, le rassurer, lui montrer qu'il n'était pas abandonné, que j'étais tout près de lui, que je sentais son chagrin, au lieu de tout cela je suis resté étendu à ma place et ai prié Dieu que mon père cesse d'appeler mon nom, qu'il cesse de crier pour ne pas être battu par les res-ponsables du bloc. Mais mon père n'était plus conscient. Sa voix pleurnicharde et crépusculaire conti¬nuait de percer le silence et m'appelait, moi seul. Alors le S.S. se mit en colère, s'approcha de mon père et le frappa à la tête: «Tais-toi, vieillard! tais-toi! ». Mon père n'a pas senti les coups du gourdin; moi, je les ai sentis. Et pourtant je n'ai pas réagi. J'ai laissé le S.S. battre mon père. J'ai laissé mon vieux père seul agoniser. Pire: j'étais fâché contre lui parce qu'il faisait du bruit, pleurait, provoquait les coups... Leizer! Leizer! Viens, ne me laisse pas seul.. Sa voix me parvenait de si loin, de si près. Mais je n'ai pas bougé. Je ne me le pardonnerai jamais. Jamais je ne pardonnerai au monde de m'y avoir acculé, d'avoir fait de moi un autre homme, d'avoir réveillé en moi le diable, l'esprit le plus bas, l'instinct le plus sauvage. Sa dernière parole fut mon nom. Un appel. Et je n'ai pas répondu. "
Elie Wiesel

Un livre court, une réédition en fait qu'Elie Wiesel, sur les conseils de sa femme traductrice, a fortement réduite, dont les mots sobres prennent à la gorge. Je croyais tout savoir sur les camps de la mort. Je n'ai découvert que récemment "L'écriture ou la vie" de Jorge Semprun, "Si c'est un homme" de Primo Levi et "La nuit" d'Elie Wiesel: il faut se garder d'oublier l'histoire des camps.


Lu dans:
La Nuit . Elie Wiesel. Les Editions de Minuit. 1958 / 2007. 200 p . Extrait p. 16, 17

In medio virtus

"Quand il y a deux solutions, choisissez toujours la troisième.
Humour juif

Lu dans:
Parlons d'aujourd'hui ! La Libre Belgique du 10/05/2008. Entretien avce Daniel Cohn-Bendit.

09 mai 2008

Le fil du funambule

"Ceux qu'on aime sont le balancier qui nous permet d'avancer sur notre fil de funambule."

Miou Miou

Lu dans.
On va dans le mur et on est perdu. Interview de Miou Miou par Philippe Manche. Le Soir. Lundi 5 mai 2008. p.40

08 mai 2008

Un homme normal

« Un psychanalyste pose des questions:- Qu'est-ce qui se trouve dans la rue et dans quoi on a peur de marcher ?- Un trou.-

Qu'est-ce que ceci : La femme en a deux, la vache quatre...- Des jambes.-

L'homme le fait debout, la femme assise, le chien sur trois pattes...- Dire bonjour.-

Voilà un homme normal. Si vous saviez les horreurs que j'entends parfois à ce propos.»

Jean Grenier, Carnets 1944-1971.

Lu dans :
La Vérité Médicale. Louise Lambrichs. Puriel. Hachette Littératures. Laffont 1993. 470 p.

28 avril 2008

L'infiniment proche

"Qui cherche l'infini n'a qu'à fermer les yeux."
Milan Kundera


Lu dans Milan Kundera. L'Insoutenable légèreté de l'être. Traduit du tchèque par François KÉREL. 1987, NRF GALLIMARD.

23 avril 2008

Génie du moineau

"Avec les restes de son premier coucher de soleil, le créateur a fait le flament rose; l'aigle, avec un reste de tempête et la colombe avec un peu de paix qu'il avait ébauchée. (...) Mais le moineau, c'est du génie."

Félix Leclerc



Lu dans :

Félix Leclerc . Le calepin d'un flaneur. Bibliothèque Québecquoise. 1988. 220 p. extrait p 86

22 avril 2008

The just man in the just place

"Interchangez un chameau et un chien esquimau: ils meurent."


Belle définition du talent local.

Lu dans : Félix Leclerc . Le calepin d'un flaneur. Bibliothèque Québecquoise. 1988. 220 p. extrait p 127.

17 avril 2008

Moi

"L'univers dans son étendue et dans sa durée depuis son origine, tout cela pour aboutir à cet éclair entre deux nuits sans limites, à cet instant de pensée où je le pense en me pensant moi-même, et que j'appelle moi."
T. Maulnier



Lu dans
Le dieu masqué. Thierry Maulnier. nrf. Gallimard. 1985. 338p. extrait p.27
______________________________________________________________

Prendre sa femme pour un chapeau

"Les animaux atrappent certes des maladies,mais seul l'homme tombe radicalement malade."
O Sacks


Lu dans Oliver Sacks.L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Etude Poche.1992

16 avril 2008

Je connais une rose

"Celui qui se contente de respirer le parfum d'une rose ne la connaît pas
Et celui qui la cueille uniquemement pour l'étudier ne la connaît pas davantage ."
Hölderlin
Vous souvenez-vous de ce qu'en disait Le Petit Prince ?

Lu dans
Louise L Lambrichs. La Vérité médicale. Pluriel. Ed Robert Laffont. 1993. 470p. Extrait p.211

13 avril 2008

Une émotion venue de ..

"Une émotion venue de la blancheur.
On n'y croyait plus mais elle vient,
comme une poussière ramenée par le vent.
Dans l'horizon opaque, le blanc
continue à se poser sur le blanc.
Alors on sait: cela va demeurer.
Silence, immobilité, solitude.
Le temps n'en finira plus, comme un train ne fait que passer, sans jamais s'arrêter."

H. Dorion

Emotion venue de la musique. Se laisser envahir, dans l'atelier pétri d'histoire du peintre Marcel Hastir, par la magie du duo formé par Thérèse-Marie Gilissen et Jean Claude Vanden Eynden (1) nous interprétant les Märchenbilder (Conte de fée) de Schumann, Vieuxtemps et Chostakovitch demeure un de ces cadeaux par lesquels la vie nous surprend. Le temps n'en finira plus.

(1) Récital du dimanche 13 avril 2008 à 17h00 à l'Atelier Marcel Hastir
Lu dans:
Passerelles et Poussières. Hélène Dorion. Ed. En Forêt. 2000. 52 p. Extrait p.45.

La fragilité rapproche

"La fragilité (..) nous rapproche les uns des autres, alors que la force nous éloigne. »

Jean-Claude Carrière



« J'ai rencontré quelques grands ancêtres, Shakespeare et Dostoïevski, les auteurs inconnus du Mahâbhârata, Corneille, Chateaubriand, Balzac, Proust. Ils m'ont appris ce que je savais sans doute déjà: un personnage ne peut nous toucher que lorsque nous avons trouvé en lui ce que nous appelons "vulnérabilité". Tout le théâtre, tout le cinéma, toute la littérature, toute forme d'expression repose sur la fragilité. Elle est notre source cachée, le moteur de toute émotion et de toute beauté. Acceptons-la. Revendiquons-la. Soyons frêles mais souples. Et calmes devant l'inconnu. Nous devons préserver notre fragilité comme nous devons sauver l'inutile. L'inutile, parce qu'il nous sauve du simple calcul productif, maître du monde. Il nous permet de nous en évader, il est notre issue de secours. La fragilité, parce qu'elle nous rapproche les uns des autres, alors que la force nous éloigne. »

Lu dans :Fragilité. Jean-Claude Carrière. Ed.Odile Jacob. Poches. 2007. 285 p. Extrait pp7&8

01 avril 2008

Un poisson ne fait pas le printemps

Le bonheur des petits poissons

Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa: «Voyez les petits poissons qui frétillent, agiles et libres; comme ils sont heureux!» Hui Zi objecta: « Vous n'êtes pas un poisson; d'où tenez-vous que les poissons sont heureux? Vous n'êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons? Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n’êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux. Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m'avez demandé "d'où tenez-vous que les poissons sont heureux" la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d'où je le sais eh bien, je le sais du haut du pont. »
Hannah Arendt a rappelé que la Vérité n'est pas un résultat de la réflexion - elle en est la précondition et le point de départ: sans une expérience préalable, nulle réflexion ne peut se développer.

Tout autre chose. J’ai lu ce week end que, si une hirondelle ne fait pas le printemps, cela reste tout de même une hirondelle. Il en va ainsi de l’heure d’été et des poissons d’avril :  par temps de pluie soutenue, cela ne ramène pas le printemps mais cela demeure tout de même l’heure d’été et le sourire des poissons.  Le reste ne saurait tarder.  . 

Lu dans
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 p. Extrait p14 & 15.

23 mars 2008

"L'anonymat va bien aux cathédrales."
Sylvain Tesson


On pourrait intituler ce court extrait "comment l'homme découvrit qu'il EST un nom, notion portée au paroxysme de nos jours au point que l'oeuvre d'art est protégée par un copyrigh et que cela nourrit des empoignades juridiques sans fin. A qui appartient une oeuvre? A celui qui l'a concue (pensée), à celui qui l'a réalisée (construite), à celui qui l'a payée, à celui qui l'admire. Les Compagnons qui érigèrent les cathédrales n'ont-ils pas la vraie sagesse : à personne en particulier, mais à la Terre qu'ils embellissent. La cathédrale romane appartiendra désormais au paysage comme lui appartient la Roche de Solutré, la colline de Taizé ou la baie de Somme.

"Dissimulées sous des corniches ou dans l'obscurité d'un recoin, nous avons souvent débusqué, lors des grimpées sauvages, des décorations de pierre - frises, appliques, et même têtes ouvragées - invisibles du parvis. Elles n'avaient pas été destinées au regard des hommes mais sculptées par un compagnon par amour du geste, ou bien pour Dieu ou en offrande aux fées, ou bien encore pour l'un de ces démons qui cherchent à monnayer leur aide contre une âme. L'anonymat va bien aux cathédrales. Aucune signature de personnage célèbre n'est associée à leur édification. il n'y a que les pierres qui ont été déposées, pas les noms. Personne à honorer, pas de souvenir à célébrer. On serait incapable de citer dix artisans qui ont élevé Notre-Dame. Les bâtisseurs accomplissaient leur tâche puis s'en allaient construire ailleurs. Et voilà la raison pour laquelle sont orphelins les monstres de pierre des cités de verre.

Il y a d'abord l'empreinte des compagnons: leur signature est comme la griffe de l'ours, un signe de passage. Ils laissaient un nom symbolique, un chiffre magique ou un idéogramme destiné aux compagnons suivants: alphabet d'initiés. Un maçon dessinait un ciseau, un compas ou une équerre (héraldique artisane dont s'inspireront plus tard d'autres Maçons, plus affranchis). Puis la Révolution française. Chacun revendiquait une identité propre et donc un nom à soi: soudain, on s'aperçut qu'on n'appartenait plus seulement à une confrérie mais qu'on s'appartenait en propre. On grava donc son nom sur les moellons: Jean, Auguste, Pierre dans une tour d'abbaye normande sous les dates de 1795, 1801, 1850. Antoine, Jacques à Saint-Sulpice dans la tour sud. Étienne, 1842, à Saint-Eustache. Le compagnon por­teur du fardeau secret laissait place à l'ouvrier qui, lui, porte son nom. "


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs. Pocket. 2005. 168 p. Extraits p.114 & 122

22 mars 2008

Les deux carrés

"Les deux carrés nécessaires à la survie de l'Homme: un carré d'herbe pour reposer le corps et un carré de ciel pour reposer les yeux."
Sylvain Tesson.


Si ce n'est la neige et les grelons, le printemps est de retour avec ses envies de se vautrer dans le gazon, de tailler les arbres et de rêver en regardant le ciel dans l'attente du retour des oiseaux migrateurs. Plaisirs simples que rien ne surpasse.
Je vous souhaite une bonne fête de Pâques. Attention en vous couchant: n'écrasez pas les oeufs.
CV.

Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Editions des Equateurs. Pocket. 2005. 168 p. Extrait p. 53

Qu'ai-je pris ?


"Tout lecteur est un jeteur de filet. Il est normal que, son livre refermé, il puisse se demander « Qu'ai-je pris? »."
Pierre Hebey

Lequel ajoute, quelques pages plus loin que "l'étude est notre dernière jeunesse. Toute nouvelle connaissance transfuse un sang plus vif dans nos artères durcies."


Lu dans:
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. NRF. Gallimard. 1998. 222 p Extraits pp 44 & 80.

16 mars 2008

Rien de significatif

"Demander une bougie. Ouvrir son cahier en papier de riz (économie de poids) couvert d'une écriture très fine (économie d'espace) et de phrases très brèves (économie de style). Écrire longuement sous l'œil des hôtes silencieux (économie de mots) qui contemplent la fixation en temps réel sur la page blanche des événements et des émois du jour. Au sujet de l'économie de style, toujours se souvenir de la sobriété avec laquelle écrivaient les marchands de la soie, les marins portugais ou les explorateurs arabes quand ils rendaient compte de leurs tribulations à leurs princes. Cinq ou six mois de marche et de lutte dans les vallées les plus reculées du Cachemire étaient ainsi décrits par des Jésuites portugais: « De la vallée de l'Indus au N'gari tibétain à travers une région inconnue: rien de significatif à rapporter à Sa Majesté."
S. Tesson


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Pocket. Editions des Equateurs. 2005. 168 p. Extraits p.67 & 68

15 mars 2008

L'équation Espace Temps

"En réglant son compte à l'espace, le nomade freine la course des heures. Peu lui importe que passent les instants puisque, obstinément, il les remplit des kilomètres qu'il moissonne. Opération d'alchimiste: il change le sable du sablier en poudre d'escampette."
S. Tesson.


"Paradoxalement, c'est quand j'avance, devant moi, que tout s'arrête: le temps et l'obscure inquiétude de ne pas le maîtriser. Depuis que j'observe les éleveurs de yacks du Tibet, les cavaliers de Mongolie, les bergers afghans ou les sherpas du Khumbu, et depuis que - par périodes - je m'essaie à les imiter, j'en suis venu à la conclusion que le nomadisme est la meilleure réponse à l'échappée du temps. Mon but n'est pas de le rattraper mais de parvenir à lui être indifférent. Le temps n'est pas un cheval dont on peut enrayer l'emballement en lui tirant la bride, il est donc préférable de le laisser galoper et de se venger de sa course en bouffant soi-même le monde. Au tic-tac de l'horloge, le voyageur répond par le martèlement de sa semelle. Un kilomètre abattu, c'est dix minutes gagnées. La marche à pied oppose au rouleau du temps la mesure de l'espace. De cette lutte, le voyageur sort vainqueur. Qui aura arpenté le monde à l'aide de sa seule énergie explorera une autre dimension du temps: plus épaisse, plus dense. Le temps de l'Occident est un courant d'air qui passe par la fenêtre de nos vies. Il se mue sur le chemin en une pâte généreusement pétrie."


Lu dans :
Sylvain Tesson. Petit traité sur l'immensité du monde. Pocket. Editions des Equateurs. 2005. 168 p. Extraits p.18 & 19

14 mars 2008

L'âge mûr

"L'âge mûr, c'est la période de la vie où l'on peut faire autant de choses qu'avant, mais qu'on préfère s'abstenir."
B. Ollivier.

Lu dans
La vie commence à 60 ans. Bernard Ollivier. Phébus. 2008. 200 p. extrait p.175

12 mars 2008

L'éducateur comme architecte

« C'est rien du tout de changer un toit de bâtisse, ou une fenêtre ou une porte, dit l'architecte, mais les fondements ne doivent pas bouger. C'est pourquoi je suis toujours présent quand on creuse la cave. Si elle est mal assise, la maison croulera."
C'est le plus beau cours que j'ai entendu sur l'éducation.
FÉLIX LECLERC

Lu dans :
Le calepin d'un flâneur. Félic Leclerc. Bibliothèque Québecquoise.1988. 218 p. Extrait p.184.

Donner et reprendre

"Il existe, dans de nombreuses langues, un mot qui désigne à la fois l'acte de donner et celui de prendre, la charité et l'avidité, la bienfaisance et la convoitise,- c'est le mot : amour. "
Alain Finkielkraut
Lu dans:
Alain Finkielkraut. La sagesse de l'amour. Folio Essais. 1984. 200 p. Extrait p.11

11 mars 2008

Une vierge portant une couronne en or

"La sécurité y était telle (dans l'empire de Gengis Khan) qu'une vierge portant une couronne en or pouvait traverser l'Asie sans craindre de perdre sa vertu ou sa fortune."
B. Ollivier

La réalité est complexe. Le nom de Gengis Khan a été associé dès ma plus tendre enfance au terme "sanguinaire", et je lis ce soir qu'il régnait sur l'empire (cliquer ici) le plus vaste et le plus pacifié de notre histoire.

Lu dans
La vie commence à 60 ans. Bernard Ollivier. Phébus. 2008. 200 p. extrait p.72

09 mars 2008

L'ombre qui éclaire

"Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts."
Birago Diop

Un beau texte intemporel, issu de la tradition orale de son pays, le Sénégal.

Lu dans
Birago Diop. Les contes d'Amadou Koumba. Editions Présence Africaine, Dakar, 1961, pp. 173-175.

Sagesse de Michaux

"Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
H. Michaux
Lu dans :
Tranche de savoir, Henri Michaux, Paris, Editions Les pas perdus, 1950

Sagesse de Michaux

"Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
H. Michaux
Lu dans :
Tranche de savoir, Henri Michaux, Paris, Editions Les pas perdus, 1950

08 mars 2008

On ne sait ce que la vie nous donne

"Beaucoup de mes amis sont venus des nuages
Avec soleil et pluie comme simples bagages
Ils ont fait la saison des amitiés sincères
La plus belle saison des quatre de la terre

Ils ont cette douceur des plus beaux paysages
Et la fidélité des oiseaux de passage
Dans leurs cœurs est gravée une infinie tendresse
Mais parfois dans leurs yeux se glisse la tristesse
Alors, ils viennent se chauffer chez moi
Et toi aussi tu viendras

Tu pourras repartir au fin fond des nuages
Et de nouveau sourire à bien d'autres visages
Donner autour de toi un peu de ta tendresse
Lorsqu'un autre voudra te cacher sa tristesse

Comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne
Il se peut qu'à mon tour je ne sois plus personne
S'il me reste un ami qui vraiment me comprenne
J'oublierai à la fois mes larmes et mes peines
Alors, peut-être je viendrai chez toi
Chauffer mon cœur à ton bois."

Françoise Hardy. L'amitié.

L'ami Coluche aurait aimé le final de la soirée des Enfoirés ce vendredi. Un court moment, revient le souvenir en noir en blanc de ce soir de Toussaint 62 sur l'unique chaine française de l'époque. Une grande fille mélancolique chante pour la première fois en s'accompagnant d'une guitare une balade envoûtante et nostalgique. Nous étions "Tous ces garçons et ces filles" et la Françoise devint notre grande soeur à tous en moins de cinq minutes. De nombreux téléspectateurs attendaient le résultat du référendum sur l'élection du président de la République au suffrage universel. La légende veut que Françoise Hardy soit partie ensuite en vacances loin de la France et qu'à son retour sa chanson triste s'était vendue 500.000 fois. Les ados que nous étions la fredonnaient en boucle les soirs de spleen et cela faisait un bien fou. Tendresse rimait avec tristesse, et quand nous l'entendions énoncer "comme l'on ne sait pas ce que la vie nous donne, il se peut qu'à mon tour je ne sois plus personne" elle nous donnait à rêver à "ces amis fidèles chez qui nous irions réchauffer notre coeur à leur bois".

Ce soir, Françoise n'était même pas sur la scène, remplacée par une cinquantaine de personnalités du show bizz, le spectacle était châtoyant, les bons sentiments demeurent une valeur sûre et ma femme était heureuse de la seule soirée télévisée qu'année après année elle s'offre de bout en bout. Que souhaiter de plus?

Vu dans :
Les secrets des enfoirés. Final. TF1. vendredi 7 mars 2008.
Françoise Hardy. L'amitié. Françoise Hardy. L'amitié. Texte: Jean-Max Rivière. Musique: Gérard Bourgeois. 1965

03 mars 2008

Le grand âge n'est plus ce qu'il était

"Le vieil âge toujours. La tentation de rappeler le grand rôle qu'on a pu jouer en de petites affaires.
Encore lui. Lorsqu'on mord dans une pomme avec la terreur d'y laisser une dent (ce n'est pas qu'une image). "
Pierre Hebey.


Lu dans:
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. Gallimard. Collection NRF. 1998. 222 p. extrait p.76

02 mars 2008

Le goût de l'inactuel

"Regardant le soleil se lever, trônant devant sa table de fer laqué où fumait une cafetière, ouvrant le premier petit pain sorti de chez le boulanger espagnol voisin, enfonçant son couteau à bout rond dans une petite motte de beurre perlée d'eau, et contemplant du haut de notre colline la ville d'Alger que le soleil dans une heure écrasera, mon grand-père, dans cette merveilleuse solitude qu'assure le dernier moment de fraîcheur dispensé par la nuit, me disait lorsqu'il m'arrivait, à moitié endormi, de le rejoindre:
- C'est ainsi que la vie toujours devrait être. Il ne faut pas lui demander plus.
Sa présence m'accompagne chaque été et m'aide à retrouver de vieilles ivresses intransmissibles devant les arbres virgiliens, les produits de la terre et ceux de l'élevage. Je souhaiterais éprouver sa joie complète, en savourant un verre de lait qu'on a laissé cailler dans le garde-manger grillagé, en regardant une grappe de muscat blanc, jaune sombre, aux grains détachés qu'il présentait au soleil. Parfois, j'y parviens presque."

P. Hebey.

J'avais lu ce texte il y a quelques années. Plus qu'une référence à mon propre grand-père, il évoquait pour moi un grand-père éternel, transcendant les cultures et les expériences individuelles. Maintenant que je le suis devenu, j'espère pouvoir transmettre des messages aussi simples et aussi sereins.

Lu dans:
Pierre Hebey. Le goût de l'inactuel. Gallimard. Collection NRF. 1998. 222 p. extrait p.44

Sagesse d'Etty Hillesum

« Et puisque, désormais libre, je ne veux plus rien posséder, désormais tout m'appartient et ma richesse intérieure est immense. »
Etty Hillesum
Phrase lourde de sens, qui clôt le récit d’une vie brutalement interrompue à Auschwitz le 30 novembre 1943. Figure devenue emblématique comme le fut Anne Frank, juive hollandaise comme elle, Etty Hillesum, (1914-1943) aura vécu l’espace de deux guerres mondiales. Emprisonnée à plusieurs reprises, eElle tient son journal intime (1941-1942) et écrit des lettres (1942-1943) depuis le camp de transit de Westerbork. Grande figure de la spiritualité contemporaine, cette jeune femme âgée de 27 ans en 1941, au début de son Journal, vivait à Amsterdam, où elle a obtenu une maîtrise de droit en 1939. Elle commença alors des études de russe, que la guerre et l'occupation vont bientôt interrompre. Elle relate la spirale inexorable des restrictions des droits et des persécutions qui amènent en masse les juifs néerlandais vers les camps de transit, puis vers la mort en déportation. Comme le résume sa biographe Sylvie Germain, sa vie ne fut que dilemme: comment échapper à la double tentation de la désespérance et de la haine vengeresse ?

« Bon, on veut notre extermination complète... et en même temps, j'ai une certitude: je trouve la vie belle, digne d'être vécue, et pleine de sens... La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtriS, le jasmin derrière la maison, les persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l'accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux pour mon propre usage, sans pouvoir encore l'expliquer à d'autres la logique de cette totalité. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l'expliquer, mais si cela ne m'est pas donné, eh bien, un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie là où il sera rompu. »

«L'absence de haine n'implique pas nécessairement l'absence d'une élémentaire indignation morale. Je sais que ceux qui haïssent ont pour cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue? Au camp, j'ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore»

Lu dans :
  1. Etty Hillesum. Une vie bouleversée. Editions du Seuil 1985 et 1988, p. 166
  2. Sylvie Germain. Etty Hillesum. Editions Pygmalion Gérard Watelet, 1999. Collection Chemins d’éternité. p.82
  3. La quête du sens. Une vie menacée, une vie créative. Marie de Hennezeel. Editions Albin Michel. Espaces Libres. 2004. p.130

29 février 2008

Gravé sur un bâton

«C'est par le vide entre deux bûches que le feu brûle »
M. Jourdan

Je découvrais hier dans Pierre Rabhi que « la plus grande mutilation que l'on puisse faire à l'homme, c'est de le priver de toute insécurité », et ces phrases « gravées sur un bâton » de Michel Jourdan y trouvent un bon écho. La recherche du sens dans la privation volontaire est une quête éternelle.

« J'apprends déjà à aimer autant le froid que le chaud, à tout accueillir de la nature, à accepter le danger du serpent, le vieillissement, l'usure, la fatigue, la faim et l’impermanence. Puis toute la soirée des pommes cuisant près du feu une journée dans la montagne ni plus ni moins. »

Aussitôt qu'il l'a pu, il y a quinze ans de cela, Michel Jourdan est allé vivre dans une haute vallée des Pyrénées près du brouillard et des pierres et a commencé de gratter le sol pour en tirer une subsistance, s'éclairant au pétrole ou à la bougie sous le toit percé d'une ruine, se chauffant du bois mort qu'on peut ramasser dans les bois. D'avril 1973 à mars 1976, quittant la Provence natale pour le silence la solitude et la terre de la Haute Ariège, il y écrit ces quelques bouts de phrase parmi bien d'autres. Comme le résume joliment YVES BONNEFOY, « il écrit en marchant ou en travaillant son arpent de terre ingrate et de ciel, par bribes d'observation qui raniment, dans quelques mots rassemblés, tisons de notre absolu, un peu de la flamme du monde. »

Lu dans Michel JOURDAN .
Journal du Réel gravé sur un bâton. Editions du Rocher. 1991. 340 p. extraits p.49 & 152.

28 février 2008

Sagesse de la non fragmentation

" (..) s'éveilla en nous le sentiment de la non-fragmentation. Rien n'est séparé
de rien, le balancement: joie - peine - effort - repos - espoir - désespoir, se
vit à l'intérieur d'une cohésion et non selon des alternatives contradictoires et indépendantes. Nous avons aussi appris que la plus grande mutilation que l'on puisse faire à l'homme, c'est de le priver de toute insécurité."

Pierre Rabhi

"J'aime ce pays qui nous a donné asile [les Cévennes], et à travers lui la splendide planète qui est la nôtre. J'aime ce pays dans la respiration quotidienne, dans les saisons, dans la pluie, dans le vent, si proche de tout ce qui vit. Partis de rien, nous sommes devenus des gens qui ont réussi à subsister sur un bout de terre presque inhospitalier. Et si nous avions à dire quelque chose, ce serait que notre malheureuse société n'est pas une fatalité, mais l'image pétrifiée de notre conscience. Nous avons fait des choix générateurs d'injustice, de misère pour le grand nombre et de boulimie maladive pour une minorité. Il faudra bien que nous changions ce désordre. Le superflu est reconnaissable à ce qu'il se retourne contre vous en vous donnant l'illusion qu'il est à votre service."

Lu dans:
Pierre Rabhi. Du Sahara aux Cévennes. pp.231 & 284, 285. Albin Michel 2002. Collection Espaces Libres. 295 p.

27 février 2008

Merci les moineaux

"Avec l'âge survient et grandit chez un trop grand nombre d'hommes , prélude au sommeil définitif, une inappétence de l'esprit, un dégoût devant l'effort de connaître, une anorexie mentale."
T. Maulnier.


Je relis ce soir quelques pages de Thierry Maulnier. J'aime m'extraire parfois du tourbillon des titres de livres récents qui font l'événement et procurent la délicieuse griserie d'être dans le coup ("il faudrait que tu lises ce livre, il vient de paraître" - "oui je sais je l'ai lu la semaine passée") pour effleurer les pages de livres qui firent mon bonheur il y a vingt ou trente ans. Je retrouve les pages annotées et les phrases cochées au crayon dans la marge, mesurant l'évolution de mes préoccupations et émois personnels au fil des années qui s'écoulent. Je n'avais pas coché la citation reprise ce jour: ce qu'on appelle "avec l'âge" m'apparaissait tellement incongru à l'époque sans doute. Aujourd'hui elle se superpose à cette réflexion de Francis Dannemark relue la semaine passée ("Qu’il pleuve") : «Avec le temps, on ne vit plus que des sentiments mitigés : plus rien n’est plein, ni les bonheurs ni les malheurs ; toute chose à son ombre, qui s’allonge et où l’on pourra se reposer.» On ne peut mieux dire. Ce matin, je fus réveillé une heure avant le lever du soleil par un étourdissant concert d'oiseaux annonçant un printemps proche dans notre minuscule jardin de ville. Il s'en dégageait une force de conviction peu commune, comme si ces dizaines de petits gosiers fragiles se liguaient pour conjurer l'hiver, l'obscurité, la froidure invitant à nous lever et à cueillir la lumière du jour dans sa plénitude: réveillez-vous, l'hiver s'enfuit. Jadis, très loin jadis j'avoue, je me levais avec eux et pour peu j'aurais chanté à l'unisson: une journée à vivre, quelle aventure. Je n'ai plus connu ce sentiment de plénitude depuis longtemps, cette aisance à bondir dans un jour ensoleillé avec la hâte de n'en perdre pas une minute. Suis-je le seul a entrer ainsi dans ma vie le matin à reculons, paraphrasant tel moraliste connu "le soleil brille, un nouveau jour se lève, les ennuis commencent." Merci les moineaux.

Lu dans:
Thierry Maulnier. Le dieu masqué 1980-1984. Essai. Gallimard. NRF.1985. 340 p. Extrait. p. 315.
Qu’il pleuve. Francis Dannemark. Ed. Pocket. Coll. Best. 2000.

25 février 2008

Donner ce qu'on ne possède

"Un des plus grands bonheurs: donner ce qu'on ne possède pas, ou qu'on ne possédera qu'en le donnant. L'espoir, quand on désespère. Le courage, quand on n'est que peur. La paix, quand on n'est que tumulte. Et la maîtrise de soi quand on n'est qu'une insurrection de Ça hirsutes. "

C. Roy


lu dans :
La Fleur du Temps. Claude Roy. p. 330. Gallimard . NRF. 1988. 355 p. ________________________________________________________

Rassasiés de jours

"Par temps clair, hiver pur, été sec, la plus belle lumière est celle de la fin du jour, rasante, intense, dorée, sœur vive des ombres longues et promesse du repos de la vie. Rembrandt suggère qu'il peut y avoir des fins de vie éclairées de cette lumière-là, vies de vieux hommes rassasiés de jours, et que douleur, joie et sagesse ont passées au tamis."
C. Roy.


lu dans :
La Fleur du Temps. Claude Roy. p. 330. Gallimard . NRF. 1988. 355 p. ________________________________________________________

24 février 2008

Une sainte du banal


"Dans la notice nécrologique rédigée par Suzan pour le journal local, les dons
d'Emily pour le jardinage sont mis en avant, ceux pour l'écriture à peine
mentionnés."


C. Bobin





Emily Elizabeth Dickinson, (10 décembre 1830 - 15 mai 1886) fut une poétesse étatsunienne. Bien qu’elle fût inconnue pendant toute sa vie, Dickinson est aujourd’hui considérée avec Walt Whitman comme faisant partie des poètes fondateurs américains du XIXe siècle. Emily Dickinson a passé la majeure partie de sa vie recluse dans une chambre de la maison de ses parents à Amherst, et, excepté cinq poèmes (dont trois furent publiés anonymement et un autre sans que l’auteur en ait eu connaissance), son immense œuvre resta inédite et cachée jusqu’après sa mort. Comme le dit joliment Christian Bobin qui lui consacre son dernier opus, "un lecteur d'Amherst, après avoir lu J'avis de décès lui confirmant qu'il est, lui, bien vivant, se souviendra quelques secondes de celle qui éblouissait le ciel avec ses camélias et ses jasmins, puis il passera à autre chose ignorant qu'en tournant la page du journal il venait d'enterrer la sainte du banal."

Lu dans :
La Dame Blanche. Christian Bobin. Gallimard. Coll. L'Un et l'Autre. 2007. 120 p. (ext. p.119)

23 février 2008

Homonymie

«Une vie commune... Quelle idée !
Qui voudrait d’une chose commune ?»

Francis Dannemark

Lu dans
Qu’il pleuve. Francis Dannemark. Ed. Pocket. Coll. Best. 2000.

20 février 2008

Le caillou, le baton et la bombe

"En 1139, le concile du Latran fulmine contre l'arbalète et en interdit remploi entre chrétiens. L'arbalète est adoptée par toutes les armées européennes et restera en usage jusqu'à...
... L'arquebuse à son apparition est qualifiée d'« arme diabolique», et les arquebusiers faits prisonniers sont tous exécutés.
En 1 546, en France, une ordonnance royale interdit le port d'armes à feu même aux gentilshommes, sous peine d'être saisis et étranglés sur-le-champ, sans procès.
En 1964, le concile Vatican II fulmine contre la Bombe, et en déconseille l'emploi entre les hommes, chrétiens ou non.
Chaque arme nouvelle inspire une terreur nouvelle, cc qui n'empêche ni sa fabrication, ni son stockage, ni son utilisation.
On ne l'abandonne que si l'on trouve une autre arme encore plus efficace. Il en est ainsi depuis le caillou et le bâton."

R. Barjavel


Lu dans :
René Barjavel. La faim du tigre. p.125. Ed. Denoël 1966. Folio n°847. 215 p.

A la voile et à la vapeur

"La vie humaine est tissée de prose et de poésie."
E. Morin


Lu dans:
Pour une Politique de Civilisation. Edgar Morin. p.50. Arléa 2008. 80 p.

18 février 2008

L'oiseau de Minerve

"L'oiseau de Minerve prend toujours son envol au crépuscule."
Hegel.


Dans la Grèce antique, l'oiseau perché sur l'épaule de la déesse Minerve est la chouette, allégorique de la Philosophie. Elle ne s'envole qu'à la fin du jour, quand cesse l'activité humaine. La réflexion devrait précéder l'action, et c'est le contraire qui se passe. La trop grande rapidité de l'évolution technologique actuelle contribue à empêcher notre prise de conscience. Ce n'est guère neuf: de tous temps, comme nous le rappelle Hegel, il y a eu retard de la conscience sur l'expérience. Ortéga Y Gasset (1883-1955) notait avec justesse: "Nous ne savons pas ce qui se passe, et c'est cela justement qui se passe." Le retard s'accentue dans un temps accéléré.
_______________________________________________
Lu dans:
Pour une Politique de Civilisation. Edgar Morin. p.31. Arléa 2008. 80 p.

17 février 2008

Une politique de civilisation

"Les développements de notre civilisation en menacent les fondements."
Edgar Morin.


"(..) Partout les progrès des sciences, des techniques,de l'économie, de l'urbanisation, de la bureaucratie et même de l'individualisme, qui semblaient être à la fois les moteurs et les effets d'un progrès historique généralisé, révèlent leurs ambivalences.Les solutions sont devenues problèmes dans le monde dit développé; elles le deviendront dans le reste du monde et aggraveront les problèmes mondiaux.Sans le savoir, nous avons peut-être franchi les seuils au-delà desquels les sous-produits néfastes des processus bienfaisants devenaient les produits principaux."


Lu dans:
Edgar Morin. Pour une politique de civilisation. pp. 9 & 11. Arléa 2008. 80 p.

Gare aux couverts à Buckingham Palace

16 février 2008

Nous sommes tous des farceurs

"J'aime la verve sombre de Cioran. Parfois.
Mais le plus souvent, son pessisme me blesse. C'était son fonds de commerce,
certes..."

Francis Dannemark

Le jour de la citation de Cioran "nous survivons tous à nos problèmes" , Francis revenait de l'enterrement d'un ami cher, suicidé peu auparavant. Comme il le note avec justesse, "lui n'a pas survécu à ses problèmes. "

Un autre regard

12 février 2008

Sagesse de Cioran

"Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes."
Emil Michel Cioran



Lu dans
Emil Michel Cioran. Syllogismes de l'amertume. 1952 . Poche Folio Essais.

10 février 2008

Sagesse thibétaine



"Aussi longtemps qu'existera l'espace,
Aussi longtemps qu'il y aura des êtres,
Puissé-je moi aussi demeurer
Pour dissiper la douleur du monde."

Matthieu Ricard.

Curieux destin que celui de Matthieu Ricard , né en 1946 à Paris et fils de Jean-François Revel et de la peintre Yahne Le Toumelin. Après sa thèse en génétique cellulaire à l'Institut Pasteur, sous la direction du Pr. François Jacob, Prix Nobel de Médecine, il décide de s'établir dans l'Himalaya où il est devenu moine et vit depuis 1972. Un long dialogue avec son père, philosophe agnostique (d'où le titre "Le moine et le philosophe"), couché sur papier, demeure un florilège de confrontation adulte entre la pensée rationaliste et la spiritualité, mêlant interrogations et curiosités avec une lumineuse intelligence.


J'y ai retrouvé, à l'occasion de la rédaction de ce petit billet cette courte réflexion qui m'a (re)fait sourire : "La perception d'un objet comme désirable ou indésirable ne réside pas dans l'objet lui-même, mais dans la façon dont on le perçoit. [...] Un poème zen dit aussi: «Pour l'amoureux, une jolie femme est un objet de réjouissance; pour l'ermite, un sujet de distraction; et pour le loup, un bon repas»"
_________________________________________________
Lu dans
La Citadelle des Neiges. Matthieu Ricard. p. 137. Nil Editions. 2005. 140 pages.
lllustration: Cocons de Lumière. Dimitri Pariméros. Photo CV.

09 février 2008

La tristesse d'Echo


« On raconte aux petits enfants des histoires pour s’endormir. Les mythes m'apparaissent comme des histoires contées aux grands pour s'éveiller. »

J. Kelen


Un exemple? Narcisse et Echo tels que les décrit Ovide (43 avant -17 après JC) nous apprennent bien des choses sur nous-mêmes. J'ai redécouvert en ce qui me concerne le célèbre mythe avec un bonheur non-feint.


Narcisse fuit toute compagnie. Il a seize ans, il éveille le désir de ceux qui le rencontrent, filles ou garçons, mais ne leur accorde aucun regard, il recherche la solitude, le silence, les espaces désertés de la vaste nature. Or voici qu'une nymphe bavarde s'attache à ses pas et cherche à capter l'attention du jeune homme taciturne. Elle se nomme Écho. À la suite d'un châtiment envoyé par Junon, elle est privée de parole personnelle, elle peut seulement répéter les derniers sons émis par la voix d'un autre. Même si elle s'éprend follement de Narcisse dès qu'elle l'aperçoit, Écho est incapable d'aimer: en l'autre elle ne cherche qu'elle-même; elle dépend de l'autre pour exister, pour se sentir vivante; elle demande à l'autre - ami, amant, époux - de la rendre heureuse.


Écho est légion chez tous les amoureux... La relation que désespérément elle cherche est impossible puisqu'elle n'est pas sujet, ne peut jamais dire je : il n'y a qu'imitation, faible "écho" de l'autre, sinon "mal-entendu". De fait, c'est elle, la nymphe, qui se révèle, au sens freudien, narcissique. Le jeune homme repousse avec vigueur les avances de la demoiselle. Si l'on ne se connaît pas soi-même, que peut-on offrir à l'autre que sa propre ignorance, sa pauvreté, sa détresse ? L’amour n'est pas le partage de deux manques, la mise en commun de deux incomplétudes... Amère et honteuse, la nymphe part se cacher au fond des grottes et des bois et elle finit par se consumer d'une vaine flamme: comme le note Ovide, elle n'aura plus que la voix et les os. Une pauvre voix qui ne sait que répéter les mots vivants, vibrants d'un autre.
Echo, privée de parole personnelle, qui peut seulement répéter les derniers sons émis par la voix d'un autre: quelle aubaine pour les psychiatres, les enseignants et les publicistes.

Lu dans :
L'Esprit de Solitude. Jacqueline Kellen. p.35, p.76. La Renaissance du LIvre. 2001. 246 p.
Métamorphoses. Livre III. Ovide. Ed. GF Flammarion . 1988.

06 février 2008

Seul en paire

« Je t'assure. Vas-y, coince ton pied à gauche et lance-toi." Comme il me
l'a appris, j'emplis mes poumons d'air, je vérifie que la corde est bien tendue,
j'arrive à coincer mon pied dans la fente, je m'élève, je sens mon pied qui
tremble et tout d'un coup il me sem­ble que je n'ai plus aucune force dans
la jambe et que mon corps tout entier n'est plus que spasme, convulsion et
tremblement. Je suis pris d'une intense angoisse, une sueur glacée m'inonde le
dos. Je ne vois pas Stéphane mais lui, de l'an­fractuosité où il est
parvenu, peut me voir. Il me dit: "Ta main, ta main gauche puis la droite et
quand tu as rapproché suffisamment ton pied tu y vas." Je n'ai plus aucune
force, comment m'élever sur mes mains? Il m'assure, il va me tirer. Je tâte
instinctivement la corde. Elle n'est pas tout à fait tendue. Donc Stéphane ne
compte pas me tirer de ce mauvais pas grâce à la corde. Il pense que je puis le
faire seul. Une sorte de force me revient. Je lance ma main droite. Je sens la
prise, je ne l'ai que du bout des doigts. La main gauche s'accroche aussi. Mon
pied dérape sur la dalle. Impossible de m'élever. La voix dit: "A gauche, en
oblique, cale ton pied." Je sens une résistance, je prends appui dessus et d'un
dernier effort j'élève le pied droit. Je passe, je suis passé. Lui devant,
assuré par lui, mais en somme seul, tout seul."

Une page d'anthologie, recopiée du dernier roman autobiographique d'Henry Bauchau. Aujourd"hui nonagénaire, il revit une double période pénible de sa vie liée au décès de deux êtres chers en écrivant ces pages. L'extrait du passage périlleux d'une varappe, la description d'un guide expérimenté qui dévisse, ou de ses propres victoires sur lui-même grâce à la main attentive d'un ami qui lui sert de maître, seront méditées avec bonheur par quiconque se targue d'éduquer ou d'enseigner. La corde non tendue signalant qu'il faudra ne compter que sur soi, qu'on vous estime capable de le faire, la certitude qu'un autre est passé devant et vous assure, la voix qui guide sans rien imposer: du tout grand Bauchau.

Lu dans : Le boulevard périphérique. Henry Bauchau. p 18. Actes Sud. 2008 256 p.

l'écume et la vague

".. s'affranchir de l'écume du quotidien pour gagner la profondeur de
la vague."
Patrick de Saint Exupéry

Dur, quand on porte pareil patronyme (Saint Ex était son grand-oncle) de justifier pourquoi on quitte un emploi de journaliste salarié au Figaro pour créer XXI, un trimestriel de journalisme de récit, publié sans aucun appel à des fonds publicitaires. D'autres l'on précédé sur cette voie de rupture sans retour. Ils tissent nos rêves pendant les jours de routine laborieuse.

lu dans. Le Soir . Charline Vanhoenacker. 6 février 2008 . p.16 L'acteur. Patrick de Saint Exupéry. p.34. Le journalisme au long cours.