30 octobre 2022

Jours de novembre

 

"Moment de l'année     où quand l'âge est venu
on vieillit plus vite     où jeune on se sent moins neuf
et avec l'heure d'hiver     les jours sont moins jours
Et puis l'été a eu une arrière-pensée
L'envie de s'attarder de dire au soleil « reste encore »
L'été change d'idée il revient sur ses pas
fait reluire dans le ciel un tout jeune soleil
et la vive clarté d'un matin transparent
On peut attendre un peu     pour croire à l'hiver    
à la fin des beaux jours     à la fin de la fin."
                        Claude Roy


 

Bien sûr, c'est le weekend où on peut dormir une heure en plus, où on gagne une heure de clarté le matin, où on connaîtra le lauréat du Goncourt, le Beaujolais nouveau, la carte du Tour de France, de merveilleuses journées d'été indien, mais tout de même... S'enfiler en si peu de temps Halloween, la Toussaint, le jour des Morts, l’Armistice, la fête du Roi et l'heure d'hiver vous remémore, si vous en doutiez, que l'été est bien fini.



Lu dans: 
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987-1989. NRF Gallimard. 1990. 9. 378 pages. p.117

28 octobre 2022

Picasso et l'art abstrait

 « La peinture non figurative (..), cette espèce de sac dans lequel le spectateur peut jeter tout ce dont il veut se débarrasser. »

                    Picasso.



Les rapports entre la peinture de Picasso et l’art abstrait sont restés tendus durant toute son existence. Ne s’étant jamais considéré comme un peintre abstrait, il condamne cette pratique qui supprime le sujet de la peinture et ne serait qu’une mode sans aucune invention essentielle, "ce n'est pas de la peinture, mais de la décoration".  Confrontées à la vision de certaines œuvres de l'artiste, proposées au public par l'exposition temporaire Picasso & Abstraction aux Musées royaux des Beaux-Arts, ces affirmations virulentes me laissent songeur. Où passe la frontière entre l'abstraction et la figuration? Prolongeant ma réflexion, une question me taraude, à la sortie de l'exposition après avoir admiré ce "Nu debout de face" et sa compagne "Female Nude": l'artiste fit-il appel à des modèles dans son atelier pour réaliser ces œuvres?


Female Nude    Female Nude Standing (Femme Nue Debout) - Pablo Picasso -
          Cubist Art Painting by Pablo Picasso | Buy Posters, Frames,
          Canvas & Digital Art Prints | Small, Compact, Medium and
          Large Variants


Lu dans:
Picasso & Abstraction. Exposition (14.10.2022 > 12.02.2023) Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, rue de la Régence, 3, 1000 Bruxelles

26 octobre 2022

Sagesse de Julien Green

"Paris. 4 avril 1952. Il est hors de doute que j'achète trop de livres. J'en achète presque tous les jours, neufs et d'occasion, français et anglais. Dommage qu'on ne puisse acheter du même coup le temps qu'il faut pour les lire."

                        Julien Green


Passerions-nous nos journées à nous rassurer, à acheter mille et une choses garantes du temps accordé pour leur utilisation? Des livres à lire, des vins précieux à boire, des guides Michelin de pays à visiter, des invitations de conférences à donner? J'ai même assisté à l'achat d'une Jaguar rutilante par un patient le lendemain de sa sortie d'hôpital, qu'une semaine sous respirateur avait arraché à une mort certaine. Il n'avait comme seul projet immédiat que l'acquisition d'une Jaguar pour conjurer la mort, l'argent vaincrait la médecine. Aucun livre n'a jamais ajouté une seule coudée à notre existence, aucun vin n'a prolongé l'ivresse de l'homme en fin de vie, aucune conférence n'a jamais su porter son conférencier au-delà du terme qui lui était assigné. 

La Jaguar de rêve de mon patient ne fit qu'un tour du bloc et s'arrêta doucement en contrebas, un mort au volant. Un autre patient impotent des deux membres inférieurs s'était mis en tête d'acquérir dès son retour à domicile une mini-moto à essence pour laquelle il ne devrait rencontrer aucune difficulté à la surmonter, et ensuite vive la mythique route 66 entre Chicago dans l'Illinois et Santa Monica en Californie, bref la vraie vie qui renaît sous les cendres. Je sus rester discret, assistant à l’arrivée  du petit monstre court sur roue, chevauché par son petit maître dans le garage et qui ne fit ensuite plus le moindre kilomètre. 

Le rêve était sauf, mais je m'interroge encore. Vivre l'utopie à ce point déraisonnable a-t-elle un sens s'il ne se trouve personne pour vous dessiller les yeux, réapprendre et apprécier le rétrécissement des limites, découvrir la lenteur et la prudence, le plaisir d'observer le bétail, les ovins, les chevaux vivant paisiblement leur existence d'animaux domestiques, le vol des oiseaux dont nous tentons de saisir la portée, le plaisir que prend le chien à soudain courir derrière sa queue. 

Il se raconte que le Président Salazar au Portugal, fortement handicapé mentalement par une attaque cérébrale, bénéficia durant quelques semaines  d'un simulacre de conseil des ministres totalement virtuel, afin de lui épargner la désillusion de la perte de son autorité. Est-ce compatible avec la dignité humaine que d'entretenir pareille fiction face au courage simple d'affronter nos derniers mètres vers la sortie?


Lu dans:

Julien Green. Journal 1950-1954 : Le miroir intérieur.  ‎ Le Livre de Poche (1976). 286 pages.


24 octobre 2022

Envol


 "Laissez les enfants rêver
Ne les cassez pas d’avance
Donnez-leur au moins la chance
D’apprendre un jour à voler
Laissez les enfants choisir
Des chemins qui vous dépassent
N’effacez jamais leurs traces
Vous les verrez revenir."
                    Anne Sylvestre
 
 

Repeindre le ciel en bleu

  "Demain, on a une grosse journée. On repeint le ciel en bleu."

                        Robert Charlebois.    
 

 

Une bien grosse bouchée comme disent les Québecqois, tant le ciel est gris et humide, tant on manque d'échelles pour atteindre le plafond, dans lequel se croisent en outre de bien étranges oiseaux. J'ai lu que des experts militaires d'Outre-Qquiévrain se félicitent de tester leur derniers missiles en création dans des conditions de confrontation véritable dans un conflit de haute intensité, et plus seulement sur des plate-formes de simulation. La guerre fait progresser la science, mais ceci la justifie-t-elle pour autant? Il reste des rêveurs s'imaginant préparer les pinceaux pour s'attaquer à la remise à neuf des cumulonimbus. Mais les rêves de 20 ans résistent mal à l'usure du ciel et aux changements de paysage. La restauration risque des retards.





Lu dans :
 Robert Charlebois. On dirait ma femme... en mieux. Gallimard 1999. 202 pages.

22 octobre 2022

Horizon

 "L'horizon n'est pas la limite de la mer, mais celle de nos yeux." 

                            Alric et Jennifer Twice.   





Lu dans :
Alric et Jennifer Twice. La passeuse de mots. Hachette. 2021. 736 pages

21 octobre 2022

Une joie raisonnée

 "Voilà que tout arrive. Le dernier enfant, l'enfant adorée, s'est envolé de la maison. Tout parle de son absence. Les murs se resserrent et ne renvoient plus l'écho de sa voix adorable, ni des cordes de son violoncelle. Dans les pièces vides ne règne aucun désordre, aucun tumulte. L'odeur même de la maison a changé. (..) On reste interloquée, emplie de ces sentiments contradictoires qu'on a connus tout au long de sa vie avec les enfants: l'exaspération, parfois, de trop se voir, de trop dépendre les uns des autres, en même temps que la crainte d'être trop longtemps séparés. Aujourd'hui, reste la joie raisonnée de savoir que leur vie est là-bas." 

                              Françoise Lefèvre



Emouvante description de l'"empty nest syndrome" (le nid vide). Ceux qui s'en vont mesurent-ils le vide qu'ils laissent, l'ombre sur les murs, l'empreinte sur la chaise à table, la chaleur éteinte dans le lit, les voix familières qui s'éteignent? Un patient de la première heure s'étonnait hier "que la maison soit devenue aussi silencieuse, et où sont les vélos?".  Le bruit, la vie qui résonne, les rires qui pouffent se sont simplement déplacés. 


 

Lu dans: Françoise Lefèvre. Souliers d'automne. Editions du Rocher. 2000. 176 pages. Extrait p.170

20 octobre 2022

Un pull géant

 "Ta petite soeur et toi, vous utilisiez un langage codé pour ne pas que votre frère vous comprenne. Le sexe de l'homme, c'est un pull. Le sexe de la femme, une garde-robe. Tu demandes à ta petite sœur comment on sait qu'un pull n'est pas trop grand pour entrer dans une garde-robe et si un pull trop grand peut casser la porte d'une garde-robe. Votre frère rit et dit: C'est un pull géant, ton pull ? " 
                Lisette Lombé



Ou comment dire les choses sans les nommer.  Je véhiculai un jour une sizaine de gosses qui pouffaient en permanence en évoquant "cent patates". Je ne compris rien à leur récit, si ce n'est que ce devait être fort drôle, et totalement codé. Cela leur appartenait, et j'en étais exclu, ce qui ajoutait sans doute à leur plaisir. Remplacer un mot par un autre, et en modifier complètement la signification, permet de créer un univers dans lequel ne pénètrent que les initiés. 



Lu dans:
Lisette Lombé. Venus poetica. L'Arbre à paroles - Maison de la poésie d'Amay. 2020). 70 pages

19 octobre 2022

La phrase cachée

 "Une seule phrase compte dans un livre. Il n'est pas donné à celui qui écrit de savoir laquelle."

                            Françoise Lefèvre.

 



Incertitude de la transmission. On écrit, on parle, on donne à voir comme l'agriculteur sème, au vent, à l'aveugle, confiant dans sa terre. Il a sélectionné les meilleures graines, choisi le meilleur jour, le meilleur vent. Le reste ne lui appartient plus, mais il dort en paix car il a fait sa part au mieux. Transmettre c'est lâcher prise.




Lu dans:
Françoise Lefèvre. L'or des chambres. Éditions du Rocher. 256 pages. Extrait p.131

18 octobre 2022

Images de Piéta


"Je voudrais que ma fille me revienne
même radicalisée jusqu'à la moelle
même fichée, même déchue de tous ses droits
Qu'elle me revienne
même abîmée, même suante
Qu'elle me revienne
même nue, même rampante
La serrer tout contre moi
même dans un sac, même dans une boîte
Qu'elle sache qu'elle avait raison
pour l'inépuisable beauté du monde
pour l'humanité qui ne renonce en personne
pour l'amour, pour la révolte
pour la magie et pour l'exil.

La serrer tout contre moi
même dans un sac, même dans une boîte.
Et lui demander, lui murmurer, lui chuchoter :
Pardon. " 
                    Lisette Lomblé

 



Une image me revient à la lecture de ce texte de souffrance. Elle est ancienne, emblématique, lumineuse: la Piéta de Michel Ange, une mère en détresse qui étreint le corps de son fils, mort, et se demande par quel chemin d'obscurité elle a pu en arriver là. 



 

Lu dans: 
Lisette Lombé. Brûler brûler brûler. Éditions Iconoclaste. 2020. 80 pages

17 octobre 2022

Par les flammes

 

"Si le feu brûlait ma maison, qu'emporterais-je?
J'aimerais emporter le feu"
                Jean Cocteau


 


C'est un Cocteau désabusé par son époque qui parle, phrase incompréhensible si ce n'est pour celui qui a tout perdu. Nous fûmes un jour réveillés la nuit par l'incendie d'une maison quasi mitoyenne, saoulés par le bruit, la chaleur, la lumière du brasier et par l'étendue de l'essentiel calciné en quelques instants. On soupçonna une allumette jalouse enflammant l'édredon, le mari enfui, l'épouse habillée d'une fine chemise de nuit tenant par la main une petite fille et son ours. Que tant de trésors, accumulés avec patience puissent se désintégrer dans l'instant est une leçon qui trace. Que cette violence puisse déboucher sur une nouvelle existence - deux ans plus tard on revit la sinistrée à la caisse d'une grande surface, avec un nouvel ami - témoigne que le feu est bien ce qu'on emporte. 


.



Lu dans:
Jean Cocteau. Clair Obscur. Poésie.1954. Editions du Rocher. 208 pages

15 octobre 2022

Un enfant à sa fenêtre


"En ce moment même
dans les rues, les open spaces, le métro, les amphis
des millions de romans s'écrivent dans les têtes
chapitre par chapitre
effacés, repris et qui meurent tous
d'être réalisés ou de ne pas l'être."
                        Annie Ernaux

 


Je fus un enfant fasciné par la contemplation du firmament: tous ces mondes côte à côte dans la nuit, que s'y passait-il, et s'y trouvait-il  un enfant comme moi qui regardait ma planète?  Cette semaine dans ma ville, je contemplais les passants, imaginant les romans véhiculés dans leurs têtes. Toutes ces vies qui s'entrecroisent sur le piétonnier encombré, qui rêvent à leur passé, se créent un avenir, pleurent un amour, craignent pour leurs enfants, pensent aux rivages ensoleillées de leur pays d'origine ou plus prosaïquement au repas qu'ils prépareront ce soir. Mon firmament se serait-il à ce point rétréci avec les années? Ou comme les fractales, se serait-il infiniment morcelé, donnant à voir à l'échelle de mon expérience actuelle l'entièreté de l'univers dans ces humains qui partagent mes rues et ma ville?


Lu dans :
Annie Ernaux. Mémoire de fille. NRF. Gallimard. 2016. 160 pages.

12 octobre 2022

Le vieux scarabée

 "Sortant d'Auchan, un très vieil homme plié en deux, flottant dans un imperméable, avance tout doucement avec une canne en traînant des chaussures avachies. Sa tête tombe sur la poitrine, je ne vois que son cou. De la main libre, il tient un cabas hors d'âge. Il m'émeut comme un scarabée admirable venu braver les dangers d'un territoire étranger pour rapporter sa nourriture."

                                Annie Ernaux



Lu dans:
Annie Ernaux. Regarde les lumières, mon amour. Éditions Raconter la vie. 2014. 84 pages.

Lapins de chasse

 "La guerre, c'est comme la chasse, sauf qu'à la guerre, les lapins tirent."
                                    Charles de Gaulle

              
 



On sourit: les bons mots égayent la vie, surtout quand ils suggèrent Walt Disney et ses lapins coquins. Drôle de chasse quand même, quand les fusils des lapins s'appellent Iskander, Totchka-U, Kh-101, Kh-555, Kalibr Grad, Smerch, missiles tout neufs et vieilles roquettes dont il est tombé une centaine d'exemplaires en une seule journée sur 23 villes en Ukraine. Qu'en pensent les chiens, les garde-chasse, les chevaux, les  piqueux, pris entre ces tirs croisés? Que ni la chasse ni la guerre ne font le bonheur des lapins.


11 octobre 2022

Un temps où on chantait

 "Comment sommes nous présents dans l'histoire des autres, leur mémoire, leurs façons d'être, leurs actes mêmes ?"

                            Annie Ernaux

 


D'où nous reviennent les images sépia qui volètent dans nos têtes? C'était il y a soixante ans, avec nos grands parents nous attendions papa à la sortie des bureaux, serrés dans la Ford familiale. La veille, ils avaient été écouter "leur" môme, Edith Piaf, aux Palais des Beaux-Arts, de retour sur scène à l'issue d'une longue hospitalisation, ravagée par les excès.  Petit moineau malingre dans sa robe noire, elle occupait la grande salle et le cœur de son public comme personne auparavant ne l'avait fait. Ma grand-mère nous chantait de mémoire dans la voiture "Non je ne regrette rien" et "Milord", puis nous en racontait la trame, émue comme si c'était sa propre existence. Silencieux, nous tendions l'oreille comme si Piaf elle-même était avec nous, sans mesurer à quel point le souvenir de ces moments simples s'incrusterait. Et je m'interroge: quelle image, quelle saveur, quelle phrase issues de notre quotidien banal seront-elles évoquées peut-être dans soixante ans par un enfant d'aujourd'hui qui en aura fait son miel?


Lu dans:
Annie Ernaux. Mémoire de fille. Gallimard. NRF. 2016. 160 pages.

09 octobre 2022

Sagesse de la bulle de savon


"La bulle de savon
tout le possible atteint
tout le parfait vécu
dès le souffle qui veut

Rien de plus rond, plus lisse
mieux clos
mieux irisé, plus céleste
mieux réel

Rien de mieux
pour dire
soudain
sans bruit
que tout
n'est plus rien.
                Robert Mallet






Est-il possible d'avoir peur d'être heureux ? Cela porte même un nom, la chérophobie, décrite comme la peur de ressentir du bonheur puis de tout perdre. Antichambre du malheur, la réussite est ainsi ressentie comme ayant forcément un prix à payer. C'est grave, docteur? Pas nécessairement mais cela gâche la vie. Cela se soigne? Par la prévention, éviter le bonheur, mais c'est dommage. Ou alors s'exercer à faire des bulles de savon, nombreuses, tout le temps, et observer à quel point leur destruction même est belle, et laisse la place à tant d'autres encore et encore.




Lu dans:
robert Mallet. L'ombre chaude. Poèmes. NRF Gallimard. 1984. 110 pages. Extrait p.26

08 octobre 2022

Un autre mot pour la résilience

 "Kintsugi. Art japonais qui permet de recoller les morceaux d'un vase brisé." 

                Au-delà des mots



Il est des mots qui chantent. Kintsugi, par exemple, ou "jointure en or" en japonais. C'est une méthode ancestrale de réparation des porcelaines ou céramiques brisées, utilisant de la laque dorée qui sublime les fêlures de l'objet et le rend plus beau que lorsqu'il était  intact. Après la brisure, les morceaux sont patiemment réassemblés pour lui redonner une seconde vie, comme une renaissance sublimant ce qui a été cassé. Au lieu de chercher à cacher les fêlures, elle les met en valeur. Elle nous enseigne qu'un accident de la vie n’est pas forcément synonyme d’échec, mais peut être l’occasion d’une véritable renaissance.


Kintsugi: Gold-dusted lacquer restoration | Japan House London

 
 

07 octobre 2022

La reconnaissance d'un Nobel

 "Le temps de l'attente à la caisse, celui où nous sommes le plus proche les uns des autres. Observés et observant, écoutés, écoutant. (...) Exposant comme nulle part autant, notre façon de vivre et notre compte en banque. Nos habitudes alimentaires, nos intérêts les plus intimes. Même notre structure familiale. Les marchandises qu'on pose sur le tapis disent si l'on vit seul, en couple, avec bébé, jeunes enfants, animaux... "

Annie Ernaux






Qu'on soit issue d'une région pauvre de France, de parents modestes, que rien ne vous prédestine à écrire, ni à être reconnue, et recevoir le Prix Nobel de Littérature constitue une sacrée surprise. Méritée quoiqu'en pense la lauréate, qui lors d'une interview en août 2022
espérait bien "que ce malheur ne lui arrive jamais."



Lu dans:
Annie Ernaux; Regarde les lumières, mon amourFolio 2016. 112 pages. Extrait page 47. Prix Nobel de littérature 2022. 

05 octobre 2022

Poésie des berges


"L'eau prend la forme
de ce qui la contient."
                Robert Mallet



Soudain me revient l'image du Saint Laurent dont les berges s'estompent dans la brume au moment précis où il redevient océan. Comme nos vies, qui rejoignent l'infini quand à la fin du parcours le jour se confond à la nuit. 



Lu dans:
Robert Mallet. Presqu'îles Presqu'amours. Poèmes. NRF. Gallimard. 1986. 126 pages. Extrait p.78

04 octobre 2022

Combien d'échecs pour un miracle?

 "Ce qu'i y a de plus incroyable avec les miracles, c'est qu'ils arrivent."       
                             Chesterton

                  
 


Mais peut-être pas à tout le monde. Le miracle - toute notion de transcendance écartée - ne tombe pas du ciel mais récompense celui qui y croit tant que - d'échec en échec - il se rapproche de l'inévitable réussite. Avec un peu de chance tout de même, qui est la cerise sur le gâteau.


Lu dans:
Raphaëlle Rérolle . L’homme aux 40 000 livres . Le Monde 29 septembre 2022

02 octobre 2022

Une extrême amitié

"La définition du paradis, c’est d’être un lieu que vous perdez.»   
Alberto Manguel

          



"Je vis un rêve éveillé". Veuve, elle retrouve un cousin qui la séduit en 24 heures. Journaliste sportif de renom, il s'est établi dans le sud de la France pour sa retraite. Il conduit son cabriolet comme un dieu, il lui raconte les mille et une péripéties du Tour de France qu'il a suivi pendant trente ans, l'invite dans les plus beaux restaurants de la région, la fait rêver dans sa propriété du Lot-et-Garonne: le gris d'une vie antérieure et besogneuse se déchire par une éclaircie inattendue. Elle le rejoint définitivement, n'emportant qu'un minimum dans ses bagages: quelques livres que je lui prête-donne, dont Le Petit Prince et Une extrême amitié d'Henri Troyat, vivante description de ce qu'elle a vécu, ses albums-photos, quelques habits adaptés au climat local et du rêve plein les yeux. Les mois passent trop vite, elle m'annonce que son compagnon est atteint d'une maladie d'Alzheimer, qui l'emporte rapidement. Un an plus tard, une secrétaire municipale attentionnée me téléphone pour m'annoncer son décès, et qu'elle m'envoie un petit colis de livres et d'albums photos, exécutant ainsi ses dernières volontés. Je retrouve l'exemplaire du Petit Prince et le Troyat, annotés "Je ne regrette rien, c'était si beau, merci pour tout."  Il n'est de bonheur éternel, mais cela n'en diminue en rien l'intensité. 



Lu dans:
Raphaëlle Rérolle . Alberto Manguel. L’homme aux 40 000 livres . Le Monde 29 septembre 2022

30 septembre 2022

Peinture monochrome

  "Sous les nuages blancs, la neige tombe. On ne voit ni les nuages blancs, ni la neige. Ni la froideur et l'éclat blanc du sol. Un homme seul, à skis, glisse. La neige tombe. Tombe jusqu'à ce que l'homme disparaisse et retrouve son opacité. Mon ami Serge, qui est un ami depuis longtemps, a acheté un tableau. C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt. Elle représente un homme qui traverse un espace et qui disparaît."

                        Yasmina Reza. Art




C'est l'histoire d'un tableau, une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte uniquement en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux. Trois amis de longue date se retrouvent devant "l’œuvre", maniant une ironie douce amère - "J'ai pensé à toi aujourd'hui, au magasin on a reproduit cinq cents affiches d'un type qui peint des fleurs blanches, complètement blanches, sur un fond blanc" - qui met leur amitié en péril. Sous l'humour grinçant affleure une réflexion sur le cours d'une vie ("qui sommes-nous si ce n'est cet homme qui traverse un espace et qui disparaît"), mais aussi sur l'amitié que les années peuvent éroder ("on ne devrait jamais laisser ses amis sans surveillance. Il faut toujours les surveiller. Sinon, ils vous échappent"). 38 ans après sa création à Paris, le théâtre Le Public reprend "Art" qui a fait connaître Yasmina Reza sur les scènes du monde entier. La pièce n'a pas pris une ride, sauf sur les visages de ses acteurs qui la réinterprètent avec le bonheur que donnent les années qui passent.



Vu au Public:
Yasmina Reza. Art. Mise en scène Alain Leempoel. Avec Bernard Cogniaux, Pierre Dherte, Alain Leempoel.

26 septembre 2022

La pluie bonheur


"Il pleut
Et j'entends le clapotis
Du bassin qui se remplit
Oh mon Dieu, que c'est joli
La pluie. "
                    Barbara. Pierre.

 


Ce soir, je me suis tapé la pluie, à vélo. Ce ne m'était plus arrivé depuis de longues années, en Bretagne, revenant de l'île de Bréhat. Je m'en souviens, la pluie était chaude, la route montait sec, nous on était mouillés. On avait vingt ans de moins, il est curieux comme la pluie à vélo, croisée un soir par hasard, vous rajeunit.


Bonne nuit


"Il a étouffé sa pipe, plié ses habits, rangé ses lunettes, couvert la lampe.
Avec lenteur il s'est couché, a rabattu sur lui le drap et s'est éteint.
On croit qu'il repose, mais il gambade à-travers champs et blés dans un azur sans limite.
On aimerait partir ainsi."



C'est un souvenirs émouvant. J'ai écrit ces quelques mots vers minuit, il y a une dizaine d'années. Le lendemain, à l'aube, un ami cher, décédé lui-même depuis, m'annonce la mort de son papa dans les mêmes circonstances, paisibles. Je ne crois guère à la télépathie ni aux pouvoirs paranormaux, mais pense que l'amitié possède des canaux privilégiés.

 

24 septembre 2022

Pessimiste gai

 "Un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les informations."  

                                    Cioran

                    

 


Après avoir parcouru Le Monde (l'Ukraine, Poutine, les élections en Italie, l'inflation-récession, l'énergie,..) je découvre l'aphorisme de Cioran. Comment cet inénarrable parvient-il à nous amuser en décrivant inlassablement sa vision de la réalité, lui qui refusait qu'on le taxe de dépression, estimant qu'il se contentait d'observer. Optimiste amer, pessimiste gai, la frontière est poreuse.
 


Cioran, cité dans:
Hubert Nyssen. Ce que me disent les choses. 2009. Actes Sud. 209 pages. Extrait p.201

23 septembre 2022

Y croire ou pas

 "Quand vient la tempête

gardez la tête haute
sans peur de l'obscurité
car au bout
il y a un ciel doré

Marchez dans le vent
marchez sous la pluie
continuez     continuez     continuez
l'espoir au cœur
vous ne marcherez jamais seuls."
                    Hymne des supporters de Liverpool avant le match



C'était il y a deux ou trois ans, trop fatigué pour faire autre chose, à moitié endormi devant la TV,  je me laisse envahir par « You’ll Never Walk Alone », entonné d'une seule voix avec un enthousiasme impressionnant par les supporters de Liverpool avant le match de leur équipe contre le FC Barcelone en demi-finale retour de la Ligue des champions. Frissons garantis, car leur équipe part avec un handicap de 3 buts encaissés au Barca au match aller, une cause qui paraît entendue et perdue. Galvanisé par son public, Liverpool réussit une fantastique remontée en battant le FC Barcelone (4-0), se qualifiant pour la finale de la Ligue des champions au terme d'un match palpitant.
Je m'interroge encore: y aurait-il eu victoire sans l'appui de ce chœur de milliers de voix unis ? 
Un leçon aussi pour divers projets de notre société , que l'on croit perdus d'avance, sauf que ... Qui ne se souvient du célèbre "pourquoi ne prirent-ils pas la ville? Ils n'y croyaient pas!" de Xénophon (L' Anabase). Quand la sagesse des anciens nourrit notre réflexion propre.





Lu dans:
Oscar Hammerstein, Richard Rodgers. You'll Never Walk Alone. Concord Music Publishing LLC.

21 septembre 2022

Tonalités

 "Capodastre.

Le capodastre est un petit appareil que les guitaristes placent sur le manche de leur instrument et qui, en appuyant sur les cordes, en modifie la tonalité.
On devrait bien inventer un dispositif qui, appliqué sur nos vies, permettrait en appuyant au bon endroit de les faire résonner plus agréablement." 
                            Anne Sylvestre

 
 

On l'aurait presque oublié: aujourd'hui c'est l'automne. Hier encore on débattait doctement d'air conditionné et de climatisation, ce matin on cherche fébrilement à rallumer le thermostat dont on a égaré le mode d'emploi , et on frissonne. Il suffit de peu pour modifier la tonalité d'une saison.



 

Lu dans:
Anne Sylvestre. Coquelicot et autres mots que j'aime. Points. Poche. 2014. 208 pages

20 septembre 2022

Leçon de sagesse à Kyoto

 "Kyôto est en soi une leçon de sagesse. Si les grands cimetières et le passage marqué des saisons nous rappellent sans cesse à notre finitude et à l'impermanence des choses, la nature majestueuse et sauvage toute proche nous répète que nous sommes également inscrits dans un cycle pérenne. L'éternité ici n'est pas une ligne tracée vers l'infini, mais un cercle, auquel est soumis tout ce qui vit : naissance, épanouissement, dégénérescence et mort, puis nouvelles naissances. Printemps, été, automne, hiver, puis de nouveau le printemps. La vie s'écoule, se transforme, et recommence, mouvement continu dont l'issue n'est pas la mort, mais une transmission sans fin, au-delà de notre propre disparition. La mort individuelle, dont nous faisons si grand cas, est un incident mineur inscrit dans le grand mouvement cyclique."

                    Corinne Atlan







Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.39

18 septembre 2022

Sagesse d'Alexis Zorba

"Peut-être aussi que je reviendrai avec toi. Je suis libre! Zorba secoua la tête:
- Non, tu n'es pas libre, dit-il. La corde avec laquelle tu es attaché, est un peu plus longue que celle des autres. C'est tout. Toi, patron, tu as une longue ficelle, tu vas, tu viens, tu crois que tu es libre, mais la ficelle tu ne la coupes pas. Et quand on ne coupe pas la ficelle...
- Je la couperai un jour! dis-je avec défi, car les paroles de Zorba avaient touché en moi une plaie ouverte et j'avais eu mal.
- C'est difficile patron, très difficile. Pour ça, il faut un brin de folie; de folie, tu entends? Risquer tout! Mais toi, tu as un cerveau solide et il viendra à bout de toi. Le cerveau est un épicier, il tient des registres, j'ai payé tant, j'ai encaissé tant, voilà mes bénéfices, voilà mes pertes! C'est un prudent petit boutiquier; il ne met pas tout en jeu, il garde toujours des réserves. Il ne casse pas la ficelle, non! il la tient solidement dans sa main, la fripouille. Si elle lui échappe, il est foutu, foutu le pauvre! Mais si tu ne casses pas la ficelle, dis-moi, quelle saveur peut avoir la vie? Un goût de camomille, de fade camomille! "
                        Níkos Kazantzákis




Bigre, ce ne sont pas lignes à lancer aux gens un lundi matin, alors que les nouvelles bruissent d'une "grande démission" qui saisit les Etats-Unis, et plus récemment la France, ces employés qui se filment sur les réseaux sociaux remettant leur démission avec allégresse à leur employeur. Serait-ce un effet secondaire du Covid long, non-décrit dans les études? Imprégné par la notion de valeur du travail, transmise au sein maternel, j'ai du mal avec ces nouvelles réalités, mais elles font partie de notre monde actuellement. Longue ficelle, petite ficelle? L'image est belle, mais échappe-t-on jamais à la contrainte d'être humain, pétri de limitations?




Lu dans:
Níkos Kazantzákis,. Alexis Zorba. Première édition française. Traduction Yvonne Gauthier. Éditions du Chêne. Domaines étrangers. 1947 

17 septembre 2022

Le temps des bourrasques

 "Il y a une mélancolie particulière qui accompagne le départ des oiseaux migrateurs. L'envers exact de la joie qu'on éprouve à leur retour au printemps. L'automne refermait son livre, l'hiver approchait de jour en jour." 

                        Henning Mankell

                       
 

Souvenirs de vacances heureuses en Bretagne. Deux semaines fabuleuses, c'était l'époque insouciante du plein soleil sans la canicule ni la sécheresse. Vers le 15 août survenait souvent un violent orage. Les oiseaux migrateurs nous quittaient, par vagues successives, et le ciel changeait de saison. Nos vies nous apprendraient par la suite qu'elles peuvent basculer aussi rapidement que le ciel breton après l'orage. N'avions-nous pas remarqué l'envol des canards sauvages? Il restait bien évidemment la promesse de belles journées, mais il fallait se préparer à affronter la bourrasque. Ce sont ces soirs-là, contemplant sur la plage les cumulonimbus en forme d'enclumes à éclairs, qu'on espérait nos proches à l'abri des tempêtes et qu'on mesurait à quel point ils nous étaient chers. Les orages bretons de vacances en famille sont bien éloignés maintenant, mais l'inquiétude pour nos amis et nos familiers est plus présente que jamais. L'automne se fait plus long, l'hiver plus dur, et l'affection éprouvée plus profonde. On se serre les uns contre les autres pour ne pas nous perdre, ensemble on se sent plus forts et la chaleur partagée est déjà un remède. Les hôpitaux ont remplacé les plages de vacances , mais ce sont bien les mêmes bourrasques, et les mêmes rêves d'éclaircies, l'esprit de vacances en moins. Et par soirs clairs, on fixe un foulard lumineux suffisamment haut aux fenêtres pour qu'il reflète "on est là".  





Lu dans :
Henning Mankell. Les chaussures italiennes. Seuil. Cadre vert. 2009. 352 pages


16 septembre 2022

Ivresse du progrès

 "L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits."

                       Henri Bergson





Réflexion douce-amère émise par le célèbre philosophe français en 1932. Tout progrès traîne son ombre. 

 

Lu dans:
Henri Bergson. Les Deux Sources de la morale et de la religion. 1932. PUF (2013)

15 septembre 2022

Sagesse de Guy Cadiou


 "Odeur des pluies de mon enfance
derniers soleils de la saison
à sept ans comme il faisait bon
après d'ennuyeuses vacances,
à se retrouver dans sa maison.

La vieille classe de mon père
pleine de guêpes écrasées
sentait l'encre, le bois, la craie
et ces merveilleuses poussières
amassées par tout un été.

Temps charmant des brumes douces
des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
du vent qui souffle sous le préau
Moi je tiens entre paume et pouce
une rouge pomme à couteau."
                René Guy Cadou. Automne




Sinistres nouvelles, un soir de plus. Une guerre de tranchées sans vainqueur ni vaincu, le dérèglement climatique, l'énergie, l'index, la grande démission de ces millions de personnes qui quittent volontairement leur job, un Covid endémique: on pressent sourdement qu'il existe un lien entre tout cela, qui préoccupe nos esprits sans modifier pour autant - provisoirement - notre quotidien. Après le journal télévisé, dans la paix du soir qui tombe, j'épluche des pommes rouges qui feront une compote. Avec quelle force se réveille dans l'instant même le souvenir des marrons, du soleil entre les branches, de l'odeur âcre des herbes qu'on brûle. On a  tous des automnes de brumes et de flambées heureuses dans la mémoire. Qui suis-je donc, balloté entre deux réalités que rien ne rapproche? Une vague culpabilité permanente liée à une inaction, confrontée à la saveur paisible d'être au monde en ce début d'automne dans une bulle aux parfums d'enfance heureuse. Je m'endormirai donc, laquelle de ces deux réalités occupant mes rêves, entre le rouge du sang et celui des pommes?





Lu dans:
René Guy Cadou. Les amis d'enfance. Automne. Œuvres poétiques complètes. Seghers. 1973. 830 pages

14 septembre 2022

Une pluie qui enchante


 "Le jour où la pluie viendra
Nous serons, toi et moi
Les plus riches du monde
Les plus riches du monde
Les arbres, pleurant de joie
Offriront dans leurs bras
Les plus beaux fruits du monde
Les plus beaux fruits du monde
Ce jour-là

La triste, triste terre rouge
Qui craque, craque à l'infini
Les branches nues que rien ne bouge
Se gorgeront de pluie, de pluie
Et le blé roulera par vagues
Au fond de greniers endormis
Et je t'enroulerai de bagues
Et de colliers jolis, jolis."

 

Dans le silence de la nuit, soudain la pluie. Bien drue, continue, perçue comme une boisson rafraichissante et bienvenue. Une boisson pour la terre, qui casse l'angoisse sourde ressentie devant les prairies uniformément roussies par la sécheresse d'un été. Soleil, pluie, vent, gel, frimas, tout est bonheur, successivement.



 

Lu dans:
Le jour où la pluie viendra. interp. Gilbert Becaud (1957). Paroles: Pierre Delanoe.  

13 septembre 2022

Une rallonge d'été


"L'été a laissé partir les hirondelles
Il a cédé la place à ce silence de l'automne
coupé seulement par le chant d'une grive
et le bruit sourd des pommes qui tombent
dans l'herbe décidée à s'en tenir là
et à ne plus pousser davantage avant les pluies
Il fait humide et frais le matin et le soir
 
Moment de l'année où quand l'âge est venu
on vieillit plus vite     où jeune on se sent moins neuf
et avec l'heure d'hiver les jours sont moins jours
Et puis l'été a eu une arrière-pensée
L'envie de s'attarder de dire au soleil « reste encore »
L'été change d'idée fi revient sur ses pas
fait reluire dans le ciel un tout jeune soleil
et la vive clarté d'un matin transparent
On peut attendre un peu
pour croire à l'hiver
à la fin des beaux jours à la fin de la fin.
        Claude Roy. L'été encore un peu

 

 

Lu dans:
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987/1989. NRF Gallimard. 1987. 376 pages. Extrait pp.116-117

12 septembre 2022

Ground zero

 "À Ground Zero, une chaîne humaine de sauveteurs armés de seaux s’est formée. Les hommes essayaient de fouiller les décombres fumants dans l’espoir de retrouver des survivants ou d’extraire les cadavres. Les incendies de Ground Zero continueraient encore quatre-vingt-dix-neuf jours supplémentaires, jusqu’à la dernière flamme, qui s’éteindrait le 19 décembre 2001."

                                    Garrett N.Graff


 
Sinistre commémoration, vingt ans plus tard il reste des fumeroles dans nos souvenirs de ce qui entamait bien mal notre siècle. On découvre ainsi qu'il fallut cent jours d'efforts acharnés pour que s'éteigne la dernière flamme de cet amas de ferraille, de pierre et de débris humains intriqués. Le pénible travail de déblayage pouvait se poursuivre. Et le travail de mémoire pour les survivants.




Lu dans: 
11 septembre, une histoire orale. Garrett m. Graff, Jérôme Schmidt. Les Arènes. 2021. 529 pages

10 septembre 2022

Mort d'une reine

 "La reine qui vient de disparaître aura réussi un exploit : faire oublier l’anachronisme de la monarchie, prolonger sa popularité en l’adaptant tout en maintenant l’illusion qu’elle est immuable. Son secret tient probablement dans l’extraordinaire résolution d’Elizabeth II, sans doute la femme la plus célèbre du monde, à demeurer un mystère. D’innombrables articles de presse, livres et documentaires ont été consacrés à une reine qui n’a jamais donné d’interview, qui n’a prononcé, hors rituels parlementaires et de Noël, que quatre discours en soixante-dix ans, et dont rien ne filtrait vraiment, ni sur les choix ni sur les idées. (..)  L’époque récente correspond plutôt à une perte d’influence de son pays. Le choc de la disparition d’Elizabeth II sera ressenti partout dans le monde, en particulier dans les quinze États dont elle était la souveraine, comme un signe supplémentaire de la fin d’une époque."

                Editorial du Monde du 9 septembre 2022

 
 

Une dame vieille et digne meurt dans son lit à 96 ans. Son fils, sans doute "l'homme le mieux préparé au trône", lui succède à l'âge où on entre en maison de repos. Aucun fait d'arme, ni de comportement héroïque mais l'image rassurante que plus ça change, moins ça change. "Elle ne faisait rien, mais elle le faisait bien" résume avec humour un commentateur de France 5 sur C dans l'air. D'où vient donc l'émotion qui saisit les foules quand meurt leur monarque? Souvenons-nous des files devant la dépouille de Baudouin il y a 30 ans, ou de l'océan fleuri lors de la mort de Diana. Y aurait-il un lien avec l'émotion que suscitait en nous la lecture des contes de fée, au moment où se fermait le livre, où se recevait le dernier bisou avant la nuit et où nous sombrions sans plus réfléchir dans le sommeil? Un court instant, nous rêvions à la fée Clochette, celle qui flotte dans les airs et produit de la poussière de lutin, qui permet aux autres de voler comme elle. Plus la réalité d'une époque est incertaine, plus le besoin est prégnant de se créer un monde de fées.


 

Lu dans:
Elizabeth II, une femme souveraine entre dans l’histoire. Editorial du Monde du 9 septembre 2022

08 septembre 2022

Le destin d'une source

 "Toute source ignore de quoi elle est capable."
                    Sylvain Tesson.

 


Ici commence ma course vers l'océan. Un panonceau en bois permet de localiser la source de la Loire, quelque part en Auvergne. Le plus long fleuve de France naît dans un minuscule interstice de la terre. Il possède toutes les apparences d'une fragile imprévisibilité, n'inspire aucune crainte, ne laisse supposer aucun destin alors que tout est écrit: les vastes méandres, les berges sablonneuses, les crues, les châteaux.  Cette confrontation entre l'image même du hasard et l'évidence de l'estuaire constitue une source inépuisable de réflexion sur le destin de l'homme. Mais à la différence du fleuve, le décours d'une vie n'est jamais prédestiné, issu de trois facteurs : ce dont on a hérité, ce que notre milieu a fait de nous, et ce que que nous avons jugé bon de faire de notre milieu et de notre héritage (Aldous Huxley).
 



Lu dans:
Sylvain Tesson. La panthère des neiges. La panthère des neiges. Gallimard 2019. 176 pages. Extrait p. 171
Pascal Chabot. Six jours dans la vie d'Aldous Huxley. PUF. 2022. 64 pages.

07 septembre 2022

Solitude

 

"Pour ne pas vivre seul
on vit avec un chien
on vit avec des roses
ou avec une croix
une ombre, n'importe quoi
on vit pour le printemps
et quand le printemps meurt
on vit pour le prochain printemps."
        S. Balasko. D. Faure


Fort bien écrit sans doute, mais réducteur. D'où nous vient cette image si négative de la solitude? Serait-elle liée à cette vieille peur enfouie: nous naissons seul, et nous mourrons seul. J'ai connu des solitaires magnifiques, d'une sérénité exemplaire qui m'apprirent qu'un long compagnonnage avec soi-même bien vécu est une chance à saisir. Dans l'étreinte la plus amoureuse, c'est un être libre et seul que l'on rencontre, un "lui" ou une "elle" qui ne sera jamais moi, et qu'un jour séparera.

 

Lu dans:
Pour ne pas vivre seul. Sébastien Balasko et Daniel Faure, interprété par Dalida. 1972

05 septembre 2022

Une fraction de bonheur

 "Le bruit court qu'on peut être heureux" 
                    Jean Malrieu



Hier j'ai vu un chevreuil. J'avais apporté le café et les croissants à mes grands enfants, campeurs d'une nuit dans notre petit verger brabançon, quand surgit une flamme rousse, gracile, lumineuse dans les rayons du soleil. Apeuré, il regagna prestement le champ de maïs et les bois proches au bout d'un saut superbe. L'impression laissée par cette séquence m'habite encore, alchimie heureuse entre la saveur partagée des viennoiseries chaudes, l'arôme du café, l'inattendu de cette rencontre avec tant de beauté, de gratuité et de fragilité. Quel hasard avait fait se croiser nos routes et celle de ce chevreuil égaré, d'où venait-il et où se cache-t-il à l'heure actuelle? Aurais-je gagné un million à la loterie hier matin, la joie serait-elle équivalente, je ne le pense pas. Vivre un moment qu'on n'attend pas et le savoir unique possède une saveur inestimée.



Lu dans:
Jean Malrieu. Poète français né à Montauban le 29 août 1915 et mort dans la même ville le 24 avril 1976.

04 septembre 2022

Plutôt Hébrides ou plutôt Canaries?

 « Il y a certes des semaines où la pluie ne cesse de tomber à verse d'un ciel d'un gris uniforme et où le vent finit par lasser vos oreilles. Il peut y avoir des jours où on aimerait se trouver sur des eaux plus chaudes. (..) Mais, tout d'un coup, le ciel se découvre et on se demande, stupéfait, si l'on n'était pas fou de vouloir se trouver ailleurs qu'aux Hébrides. (..) Pourquoi cingler vers des îles rudes, dénudées, connues pour leur climat détestable ? La réponse tient en un mot : le rêve. Le rêve de vivre quelque chose d'incomparable, qui laisse des traces indélébiles dans le cœur et l'âme et que ne pourront jamais rendre ni le livre, ni le cinéma, ni la télévision. »

                        Björn Larsson



Et si le rêve vivait sa métamorphose ?  L’été qui se meurt, caniculaire pour une bonne partie des endroits traditionnels de vacances, entre sécheresse extrême et départs de feu, semble signer la fin de l’insouciance. Pour qui souhaite se dé-payser, connaître en même temps la beauté et la tranquillité, ne restera-t-il d'autres destinations que celles qui une réputation de rudesse, de pluie, de vent et de grisaille? Les Hébrides sont-elles les Canaries de demain?


 
Lu dans:
Björn Larsson. La Sagesse de la mer: Du cap de la colère au bout du monde. Poche. 2005. 256 pages. Extrait pp.112-113

03 septembre 2022

Tendresse vache

 « L’autre jour, dans le train, j’ai aperçu une harde de chevreuils. C’était magique. Le temps d’un instant, j’ai eu le sentiment d’attraper au vol un fragment de vie sauvage, rare et fugace. Un peu plus tard sont apparus au loin d’autres points brun-orangé sur fond engazonné. Le nez à la fenêtre, je guettais. Mais cette nouvelle harde n’était qu’un troupeau de vaches limousines. Aucun intérêt. Mon thermostat à émotions est retombé à zéro. Tu vois, nos premiers rendez-vous étaient comme ce surgissement d’une vie sauvage. Chaque rencontre était comme l’éclipse d’un cerf devinée à la lueur des phares, au détour d’un virage. T’en souviens-tu ? Tes yeux brillaient. Mon cœur battait plus fort. C’était il y a longtemps. Avant les habitudes. Avant que le quotidien ne fasse de nous des voyageurs distraits. Le train de la vie passe dans un souffle, sans surprise, aspirant d’un seul coup le décor, les champs, les bois et les collines. Indifférents au paysage, nous ne prenons plus la peine de lever les yeux. Mon amour, je ne veux plus être une vache limousine. Lorsque tu trouveras ce mot, je serai partie. Quelque part, n’importe où. Prends la voiture. Ouvre les yeux. Viens me chercher. »

                            Clémentine Mélois

 
Lu dans:
Clémentine Mélois. Une rencontre. Lu à la Maison internationale des littératures Passa Porta, 2022.


02 septembre 2022

Sagesse des bancs

 « Quand je serai grand je serai un banc »

                Publicité Passage Piéton / Bic




Une amusante campagne de publicité initiée par BIC annonce le recyclage des instruments d’écriture, toutes marques confondues, en mobilier urbain. Et nous, qui sourions de cette transformation inusitée, comment nous dissoudrons-nous au moment du grand passage? Sans être féru de métempsycose, on peut s'essayer à imaginer dans quelles filières se recyclera notre potentiel d'eau, de carbone, de calcium. Dans la queue d'un rat ou les lèvres d'une princesse? Et ce qui demeurera - fugacement - de notre empreinte invisible sur notre environnement familier. Qui reprendra nos tics de langage, nos demi-leçons de sagesse, nos oracles sentencieux qui ne cachaient que des évidences? L'imaginer contient déjà une part de modestie, à l'instar de cette désopilante nécrologie parue ... un premier avril: Marcel Narcisse est mort, que ceux ou celles qui l'ont connu haussent un court moment les épaules en signe de souvenir.

01 septembre 2022

Sagesse de DH Lawrence

 "Deux navires peuvent naviguer de concert jusqu'à l'autre bout du monde. Mais amarrez-les en couple au milieu de l'océan et tâchez de les gouverner d'un seul gouvernail, ils s'entrechoqueront l'un contre l'autre et il se mettront mutuellement en pièces."

            DH Lawrence, traduit par Simon Leys



Les vacances sont l'occasion de belles rencontres littéraires. Ainsi le dernier ouvrage de Jean-Luc Outers "Un temps immobile", qui revisite d'une plume légère ce temps cloîtré, aux humeurs variées, du récent confinement. Ouvrage court mais dense, très personnel, sur les répercussions du confinement et de la pandémie dans nos vies. On y relit la fragilité de notre société, et des liens qui nous unissent, parfois exacerbés par les tensions que provoqua une promiscuité prolongée. Certains couples n'y résistèrent guère, pareils à ces bateaux que chantait avec tendresse Mannick, et Jacques Brel. 

"Je connais des bateaux qui restent dans le port
De peur que les courants les entraînent trop fort
Je connais des bateaux qui rouillent dans le port
À ne jamais risquer une voile au dehors

Je connais des bateaux qui oublient de partir
Ils ont peur de la mer à force de vieillir
Et les vagues, jamais, ne les ont séparés
Leur voyage est fini avant de commencer

Je connais des bateaux tellement enchaînés
Qu'ils en ont désappris comment se regarder
Je connais des bateaux qui restent à clapoter
Pour être vraiment sûrs de ne pas se quitter

Je connais des bateaux qui s'en vont deux par deux
Affronter le gros temps quand l'orage est sur eux
Je connais des bateaux qui s'égratignent un peu
Sur les routes océanes où les mènent leurs jeux

Je connais des bateaux qui n'ont jamais fini
De s'épouser encore chaque jour de leur vie
Et qui ne craignent pas, parfois, de s'éloigner
L'un de l'autre un moment pour mieux se retrouver

Je connais des bateaux qui reviennent au port
Labourés de partout mais plus graves et plus forts
Je connais des bateaux étrangement pareils
Quand ils ont partagé des années de soleil

Je connais des bateaux qui reviennent d'amour
Quand ils ont navigué jusqu'à leur dernier jour
Sans jamais replier leurs ailes de géants
Parce qu'ils ont le cœur à taille d'océan."



On souhaite une bonne reprise à tous ceux que touche l'école, élèves, parents, et à tous ces maîtres qui sont plus que jamais des "jardiniers en intelligences humaines" (Victor Hugo). 



Lu dans:
Jean-Luc Outers. Un temps immobile. Gravures de Simon OUTERS. Taillis Pré. 2022. 103 pages. Extrait pp. 70-71
Mannick. Je connais des bateaux. 1984

02 juillet 2022

La cabane dans les arbres

 " L’arbre est immobile, les heures tournent. Sur l’ardoise du ciel, un avion tire un trait blanc entre deux branches. L’accélération du monde ne fait plus partie du mien. Une araignée tire un fil de mon lit au bureau où j’écris. Elle dévide son temps en filant l’espace. J’égrène les jours, ne comptant que les moments, il me semble être ici depuis un an. Le présent s’est épaissi, mon horizon ne va guère plus loin que le dîner."

                Edouard Cortes.

 


Après un coup du destin, Edouard Cortès choisit de " s'enforester ". Perché dans un arbre, il prend de la hauteur sur son existence. A six mètres, dans les branches d'un chêne, il construit une cabane au cœur d'une forêt du Périgord Noir et savoure la lecture des bourgeons et des rameaux, voyage immobile et singulier au royaume du silence, du temps et de l'attention. Qui ne rêve de bénéficier à certains moments de son existence d'une cabane dans les arbres où se retrouver? C'est un peu la fonction des longues vacances d'été, où l'arrêt de l'école suspend durant deux mois l'activité fébrile des enfants, de leurs parents et de quiconque a gardé en lui un cahier et un cartable à ranger. La salle d'attente du cabinet se vide de familles entières, dernières consultations fébriles avant la grande transhumance vers leurs pays d'origine pour s'approvisionner en médicaments de nécessité, examiner l'oreille du petit dernier qui a fait de la fièvre ou procéder à un ultime frottis pour le Covid. Demain ce sera la longue route, souvent effectuée d'une seule traite vers les Balkans, la Pologne ou la lointaine Roumanie, "25 heures de route docteur mais mon mari tient la distance, et on s'arrête de temps en temps." Comment font-ils donc? mais sans doute n'ai-je plus l'âge du dépassement des limites.



On se quitte pour un long moment, je souhaite une bonne période de repos à tous ceux qui ont la chance d'en bénéficier.
CV

 


Lu dans :
Edouard Cortès. Par la force des arbres. Editions des Equateurs. 2022. 174 pages

01 juillet 2022

Le paradis c'est ici

« Le paradis, c’est d’être assis à une terrasse un soir d’été, et d’écouter le silence. »
                    Alec Guinness


Un peu de légèreté pour célébrer l'entrée en juillet, et qui de plus ne fera pas de jaloux car des terrasses on en trouve partout. 

30 juin 2022

La pêche à la ligne

 "Quand on veut ferrer le poisson, on commence par soigner l'hameçon." 

                        Sophie Kester
 


A peine édité, le roman dont on parle.  Notre petite Jeanne pourrait nous faire l'article, dame, l'auteure est la maman d'une de ses amies. Je n'en ai découvert qu'une phrase, mais elle m'amuse car elle évoque le souvenir d'une patiente âgée qui, l'été venu, prenait chaque matin le train pour Ostende et passait à l’œil une délicieuse journée avec un monsieur - jamais le même - qu'elle choisissait avec soin à la sortie de la gare. La phrase talisman était: "Je ne suis pas d'ici, et cherche un endroit où manger une bonne gaufre." Elle assurait que jamais elle n'était restée sur le quai, que le repas de midi succédait habituellement à la gaufre , et que tout cela faisait deux heureux, alors pourquoi s'en priver? 

 

Lu dans:
Sophie Kester. Au-dela des ombres. 180°. 2022. 336 p.

28 juin 2022

La leçon des groseilles

 "Rien jamais ne nous est dû."  

                    Jean-Michel Longneaux

 
 

La saison des fruits rouges, fraises, groseilles, framboises est aussi celle de l'émerveillement des gosses devant pareille abondance gratuite. On cueille jusqu'à remplir le récipient, et puis on donne en se servant au passage, sans paiement ni merci. Observer la scène est une leçon de vie, on ne donne finalement jamais que ce qu'on a soi-même reçu, en toute gratuité.

 


Cité dans :
Quelle est donc la puissance de la douceur? Ed. Weyrich.  Coll Printemps de l'éthique. 2022. 154 p. Extrait p.12

27 juin 2022

Sagesse du Mahâbhârata

"À la fin du Mahâbhârata, d'un côté comme de l'autre, tous les fils des héros sont morts. Les mères, les épouses, les sœurs errent lentement parmi les cadavres, au lever du jour. Ce qui pourrait se présenter comme une victoire lumineuse n'est qu'un sordide et puant désastre.

D'ailleurs le poème le dit lui-même. À quelque dieu caché dans un lac qui demande : «Donne-moi un exemple de défaite », un homme donne la bonne réponse : « La victoire. » 
                Jean-Claude Carrière.


 


Les récits héroïques se reconnaissent à leur répétition, sans que jamais on apprenne. Des villes tombent, on améliore la précision et la force des flèches, on ironise sur l'adversaire avec lequel on traitait il y a peu, en attendant de pactiser le temps venu. C'est la longue histoire de l'humanité.


 

Lu dans:
Jean-Claude Carrière. Fragilité. Odile Jacob Poches. 2007. 284 pages. Extrait p.76

25 juin 2022

Amis, chers amis

 "Dans le cimetière de Mirabeau, tant la douleur me paralysait la tête et la voix, je n’aurais pas pu prononcer un mot devant le cercueil de mon ami [l'éditeur Jean Claude Lattès]. Mais, quelques jours plus tard, au cours de l’hommage qui lui a été rendu à la synagogue de la rue Copernic, je suis monté à la tribune pour dire à sa famille et à ses autres et nombreux amis combien j’avais été heureux d’être si proche de lui et combien son départ me rendait triste. J’ai commencé ainsi mon salut à Jean-Claude:  «  Dans l’amitié, il n’y a pas de promesses. Dans l’amitié, il n’y a pas d’engagement. Dans l’amitié, il n’y a pas de serments. L’amitié est un sentiment muet, même s’il unit deux bavards.  » 

                                Bernard Pivot



L'amitié est un sentiment muet. L'amour est volubile, déclarations, serments, interrogations inquiètes, parcours jalonné de paroles et de gestes, rien de tel dans la relation amicale et c'est sans doute ce qui la rend si naturelle. L'amitié supporte bien le partage, n'étant guère exclusive ni hiérarchisante. Mais peut-être faut-il du temps, et des années, pour en mesurer la richesse. C'est ce qui rend la lecture du petit ouvrage de Bernard Pivot, écrivain sur le tard après avoir tant lu, si rafraichissante.

 



Lu dans :
Bernard Pivot. Amis, chers amis. Allary Éditions.  2022. 160 pages. Extrait p.152

21 juin 2022

Quand le vent est au rire


"Avec de l'Italie
Qui descendrait l'Escaut
Avec Frida la Blonde
Quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre
Nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante
Et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire
Quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud
Écoutez-le chanter
Le plat pays
Qui est le mien." 
                Jacques Brel . Le plat pays



Cela porte un bien beau nom: solstice d'été, aux soirées interminables et à la certitude de s'éveiller dans la clarté. Tout paraît léger, et annonce le long pont des vacances. On feint d'oublier qu'à partir de demain les jours raccourcissent, tout dans l’existence n'est qu'équilibre. Bel été quand même, il est de superbes automnes.

 

20 juin 2022

Sagesse de Sénèque

 "Pour être heureux il faut supprimer deux choses:  la peur d'un mal futur et le souvenir d'un mal passé."

                        Sénèque

 
 

18 juin 2022

Du parfum de l'aubépine

 "Aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubépine est inutile aux constellations."

                    Victor Hugo

 

Ce qui ne se voit ou ne se mesure pas, est-il pour autant inutile, ou insignifiant?  C'est comme s'interroger sur l'utilité de sourire à un aveugle. Moi j'y crois.



Cité par
Cécile Bolly. A l'ombre des fleurs. Ed. Weyrich.  Coll Printemps de l'éthique. 2022. 154 p. Extrait p.14 

17 juin 2022

Cambouis

 "Pas de boue, pas de lotus."

                Thich Nhat Hahn



Chaque jour qui se lève nous plonge les mains dans le cambouis, pas toujours drôle mais si utile.



Cité par
Cécile Bolly. A l'ombre des fleurs, in Quelle est donc la puissance de la douceur? Ed. Weyrich.  Coll Printemps de l'éthique. 2022. 154 p. Extrait p.10

16 juin 2022

Les adieux disparates


"Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre  (...)
le temps qui m'est donné que l'amour le prolonge."
                        René Guy Cadou
 



Il fit de bonnes affaires, la rumeur publique lui prêtait une centaine de maisons de rapport sur le territoire de la commune. Le jour de ses funérailles, l'église était vide et l'employé des pompes funèbres interrogea l'abbé sur la nécessité de sortir le corps du corbillard, personne n'en saurait rien. J'ai connu de bien plus miséreux entourés de plus d'amis au moment du départ.


 


Lu dans:
René Guy Cadou. Poésie la vie entière. Extrait du poème la Barrière de l'Octroi. Seghers. 2001.  480 pages.

15 juin 2022

Passage de relais


"C'est toujours toi qui m'accueilles
au bas de l'escalier (..)
Quand tes mains voleront sous les prèles
quand la terre baignera tes paupières
je reprendrai la vie où tu l'auras laissée."
                    René Guy Cadou


Au plafond de la Sixtine, deux mains s'effleurent comme un passage de relais. Plus proche, l'au revoir à la vie de ce grand-père le jour même où naît un arrière-petit-fils. La vie est source permanente.


Lu dans:
René Guy Cadou. Poésie la vie entière. Le cœur au bond. Seghers. 2001. 480 pages. 

13 juin 2022

Le puzzle d'une vie

 "Ma vieille maison a son grenier, sous la pente, jonché de souvenirs sauvages, des objets. Les hommes sont des gardiens d’objets. Mais peut-être que ça va changer, peut-être que je vais me détacher des petites pièces, des collections, des miniatures. J’ai un bocal de surprises en plastique, un Schtroumpf costaud, une fée avec un tampon, à encre je veux dire, pour imprimer un petit cœur sur du papier. Je vais peut-être devenir un autre, nu. "

                        Luc Baba

 


Court moment où, comme dans ce récit des inondations de la Vesdre l'été passé, on a l'impression de tout perdre. Comme le note avec justesse Thierry Detienne dans une recension de l'ouvrage, "dans l’esprit de ceux et celles qui attendent,  réfugiés dans leur grenier, des images défilent, les visages des parents et amis, la crainte du pire, des lambeaux de prières, des souvenirs qui se bousculent. On est sous le toit et on sait que ce qui est en-dessous est déjà perdu, le puzzle qu’on a commencé, la photo encadrée, les livres et les choses que l’on aime. Et on pense à l’après. "




Lu dans:
Luc BABA. Vesdre. Arbre à paroles. 2022. 123 pages.
Recension par Thierry Detienne. Le Carnet et les Instants. 10 juin 2022.

11 juin 2022

Comme on se quitte

 "Aimer, c’est savoir ce dont l’autre a besoin et dans quelle quantité."     

                        Katherine Pancol

 

Elle le quitte, laissant un mot sur la table: tu es trop gentil pour moi. Il lui a voué une passion dévorante, devançant tous ses souhaits, assurant vaisselles, lessives, repassages, réparations diverses, lui préparant des tables de fête et des bouquets somptueux pour ses retours à domicile le soir après un boulot harassant, évitant les sujets qui fâchent, redoutant les controverses. Un soir mauvais, elle lui a lâché que c'est d'un pair qu'elle avait besoin, pas d'un caniche. Calmée, le lendemain elle exprimait qu'elle rêvait de ne recevoir que ce qu'elle pourrait rendre, il ne comprit guère le sens de ces confidences prémonitoires. La veille de son départ, elle a noté dans son agenda: un cœur sans amour dessèche, trop d'amour inonde. Depuis, il est inconsolable.


Lu dans:
Katherine Pancol. J'étais là avant. Le livre de poche. 2001. 245 pages

09 juin 2022

Dans le miroir de l'autre

 "On ne s'ennuie jamais à contempler l'heur ou le malheur d'autrui tant il vous renseigne plus efficacement que n'importe quel docteur de l'âme sur vos propres désordres."

                 Katherine Pancol

Lu dans:
Katherine Pancol. J'étais là avant. Le livre de poche. 2001. 245 pages

08 juin 2022

Ceux qu'on croise

 « Et puis, il y a ceux que l'on croise, que l'on connaît à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie."

                    Victor Hugo


Lu dans:
Amanda Sthers. Le café suspendu. Grasset. 2022. 232 pages. Exergue.

07 juin 2022

Vision d'enfant par la fenêtre

 "Vieillir, c’est devenir l’enfant que plus personne ne voit. L’enfant dont on dit qu’il a les cheveux gris. Dont on attend des choses, promesses, gloires et  accomplissements, alors que tout ce qu’il souhaite, c’est rester à jouer avec son bâton en regardant tomber la pluie, les mains couvertes de boue. Je suis vieux, (..) parce que j’ai sept ans tous les jours depuis sept décennies, mais que personne ne le voit."

                        Antoine Wauters




Ce midi j'ai entendu un coucou, l'odeur âcre du bois qu'on enflamme n'a pas changé après tant d 'années, la fraise cueillie a gardé son parfum de fraise, et même la silhouette de l'hôpital Érasme dans le soleil m'a rappelé le temps pas si éloigné où je le voyais sortir de terre. Où se niche l'illusion? Dans le train de l'existence où je me vois embarqué, la réalité est-elle dans le paysage qui se transforme sans cesse, ou dans le compartiment immobile où je reste assis, face à des compagnons de voyage inamovibles qui me sont devenus familiers?



Lu dans:
Antoine Wauters. Mahmoud ou la montée des eaux. Verdier. 2021. 144 pages. Extrait page 46
Lewis    Carroll,    Alice    au    pays    des    merveilles    :    de    l’autre    coté    du    miroir.  Livre de Poche Jeunesse. 2010. 160 pages  

06 juin 2022

Caffè sospeso Napoli

 "Lorsqu'on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l'ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d'en payer une tasse. Certains disent que cette tradition a été initiée lors des années douloureuses de la Seconde Guerre mondiale, elle serait née de l'habitude d'une bande de copains qui laissaient toujours un peu plus d'argent car ils ne savaient jamais lequel d'entre eux avait pensé à régler l'addition ; certains la font remonter au dix-neuvième siècle, lorsqu'il existait encore des cafetiers ambulants qui se promenaient avec deux gros récipients, l'un empli de café et l'autre de lait. Quand ils croisaient un malheureux, ils lui tendaient le café suspendu qu'un homme plus fortuné avait payé avec le sien, par solidarité et sans doute, dans ce pays imprégné de chrétienté, par charité. Un ami m'a dit que je me trompais, que c'est le fameux acteur Totè, proche de ses racines et généreux, qui en était l'instigateur. Peu importe son origine, le café sospeso vit encore aujourd'hui. On a beau faire une mauvaise réputation à Naples et recommander de prêter attention à son sac quand on s'y promène, il y a des tasses fumantes de générosité partout dans la ville."  

                        Amanda Sthers


 
 
La différence entre une bonne journée et une très bonne journée tient peut-être dans la survenue de ces "cafés suspendus", minimes signes inattendus, anonymes et gratuits rompant avec une vision sinistre de l'avenir et de la société. Il existe donc, perdue dans la foule de passants qui se pressent, au moins une personne qui a souhaité partager sans en faire étalage le bonheur d'un moment de paix à la terrasse, d'un café crémeux, d'un moment d'échange avec le patron et surtout d'une pensée bienveillante. Ce café n'a pas de prix.


Lu dans: Amanda Sthers. Le café suspendu. Grasset. 2022. 232 pages. Extrait p.12

04 juin 2022

Paysage tranquille


« Même un paysage tranquille
même une prairie avec des vols de corbeaux des moissons et des feux d’herbe
même une route où passent des voitures des paysans des couples
même un village pour vacances avec une foire et un clocher
peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration…"
                Nuit et brouillard. Alain Resnais et Jean Cayrol. Texte lu par Michel Bouquet





Rien ne résiste tant à l'horreur que le quotidien. Il se dit qu'aux pires moments des combats et bombardements à Alep et Damas, une partie de la capitale syrienne vivait tout-à-fait normalement, comme si rien ne s'y passait. La même indifférence nous saisit en mesurant la multiplicité des distractions, événements culturels et mini-trips qui ont succédé à la fin du Covid-19 dans nos pays. Certes on garde les yeux fixés sur la pompe, mais ce regard se reporte rapidement sur la route qui nous attend, et les plages.



Lu dans :
Jean Cayrol, Alain Resnais. Nuit et brouillard 1955. La Petite Collection t. 572. Fayard/Mille et une nuits.

02 juin 2022

Sagesse de Romain Gary

 « Parfois je lève la tête et je regarde mon frère l’océan avec amitié. Il feint l’infini. Mais je sais que lui aussi se heurte partout à ses limites. Et voilà pourquoi, sans doute, tout ce tumulte. Tout ce fracas. "                                 Romain Gary





Parvenue à une fonction correspondant à ses attentes, elle a décidé de ne plus s'étendre, d'interrompre la course vers les cimes, d'investir dans la qualité l'énergie de la conquête. On dit d'elle qu'elle n'a pas d'ambition. Je pense plutôt que j'ai affaire à une sage.





Lu dans:
Romain Gary. La Promesse de l'aube. Folio. 1973. 456 pages.

31 mai 2022

Quant la guerre était un art

 "Quant à l’accaparement des ressources et l’assujettissement des vaincus, où réside l'intérêt de détruire les villes convoitées ou de tuer ceux qui seront demain nos sujets? Il n'existe pas d’ennemi héréditaire."

Sun Zi. L'art de la guerre. 1078.

 


L’Art de la guerre est un court traité de stratégie militaire chinois, attribué au stratège Sun Zi  (1078) qui propose une analyse rationnelle d’une guerre victorieuse : fondée sur une stratégie indirecte, toute d’économie, de ruse, de connaissance de l’adversaire, d’action psychologique, destinée à ne laisser au choc que le rôle de coup de grâce asséné à un ennemi désemparé. Longtemps enseignée dans les académies militaires, on paraît loin du compte.


 

Lu dans:
Sun Zi. L'art de la guerre. Flammarion. 2008. 352 pages

29 mai 2022

A l'horizon la brume


"Sur le fleuve, sur les canaux, nous n’avons
nulle autre frontière que la brume."
                    Carl Norac




Ils sont venus à deux, pour un rappel de vaccin tétanos/diphtérie/coqueluche qui leur a été conseillé par le pédiatre de leur arrière petite-fille. On ne saurait être trop prudent, la coqueluche revient. Rappel conseillé dans dix ans, ce qui les fait sourire, car ils auront atteint à ce moment 95 ans, et je devine qu'ils soupèsent l'improbabilité que j'exerce encore à ce moment. Un court temps suspendu succède à ce banal rappel du calendrier, l'occasion est trop belle d'une réflexion sur l'incertitude des choses, la vie nous faisant naviguer à vue sur un canal dont ne distinguons que rarement les berges.

 

Lu dans:
Carl Norac. Le goût de traverser. Neuvième poème national [dans le cadre d’Escales poétiques]. https://www.poetenational.be/poemes-carl-norac/

28 mai 2022

Vulnérabilité


" Sur le chemin, il y a les anciens
ceux qui ont des yeux qu'on retient
nous ont captés, enseigné
ce qu'il faut savoir pour qu'on comprenne
avec classe     nous donnent des ailes
nous ont transmis qu'apprendre     se rêve.
La vie fait qu'on les quitte     mais ils ne savent pas
combien ils nous élèvent. "
                    Manon Gilbert & Guillaume Shelly




Elle est toute menue, a 93 ans et toute sa tête. Elle vit chez elle, combien de temps encore? Elle résume son état comme étant celui "d'un lapereau qui marche à peine, perdu dans un grand champ sans relief ni abri, le jour de l'ouverture de la chasse".  Elle fut jadis institutrice, cela se remarque: dans cette profession, on ne perd jamais l'art d'expliquer par des mots simples une réalité complexe.


Lu dans:
Petite Gueule. Moi j'crois aux fées. Paroliers. Manon Gilbert & Guillaume Shelly

25 mai 2022

Amis, cher amis

"Un jour, on découvre qu'on a un nouvel ami et qu'on y tient. C'est une information accueillie avec calme. On n'est pas excité, survolté, insupportable comme dans l'affichage d'un nouvel amant ou d'une amoureuse tombée du ciel. L'introduction de ce bonus dans l'existence se déroule tranquillement. L'amitié n'emménage pas. Elle respecte les distances. Elle n'entame pas l'autonomie ni la liberté des nouveaux amis. Elle ne mélange pas leurs emplois du temps, leurs nuits et leurs petites cuillères. Ni obligations de charges ni contraintes par corps. L'amitié est légère comme une brise de jardin."

                    Bernard Pivot




On appréciait le Bernard Pivot lecteur-animateur d’Apostrophes ou de Bouillon de Cultures, dont les appréciations à l'écran du vendredi soir faisaient exploser les ventes le samedi en librairie. Assagi par les années, il se révèle maintenant par l'écriture de quelques ouvrages intériorisés, à la mode de Montaigne réfugié dans sa célèbre bibliothèque.  Son dernier opus sur l'amitié est une belle réflexion nous renvoyant à nos propres vies, à ces amis croisés, parfois distanciés sans pour autant se voir oubliés, sur ceux ou celles dont la parole fut précieuse, nous précédant sur le chemin en suggérant des pistes, ou marchant dans nos pas sans qu'on s'en aperçoive. Volubiles ou taciturnes, amis du soir sur la Toile, voisins de rue, beaufs, .. l'amitié est la fille du hasard et des circonstances. Soudain ce soir à les évoquer, j'entends comme dans un murmure les voix multiples de ces ami-es se pressant dans la pièce où le livre de Pivot, ouvert sur le bureau, ne sert que de prétexte à célébrer le bonheur qu'on eut à les connaître. Sans eux, nous serions moindres.


Lu dans :
Bernard Pivot. Amis, chers amis. Allary Éditions.  2022. 160 pages. Extrait p.12

23 mai 2022

Meurtre à Compostelle

 "A quoi bon marcher si longtemps si ce n'est pas pour devenir?"     
                    Jacques Lacarrière

                    


Placée en exergue du dernier ouvrage d'André Linard, grand marcheur sous le soleil avec Suzanne, la réflexion de Jacques Carrière intrigue. Roman noir selon l'éditeur il faudra en effet rebondir d'hypothèses en mystères pour en comprendre le sens dans les toutes dernières pages. L'auteur, dont on apprécie les articles pointus en sciences humaines et sociales, les avis ciselés sur les controverses de presse et des médias, le récit parfois caustique (coécrit avec son épouse) d'une longue route vers Compostelle, se mue en maître-ès-intrigue qui nous surprend par une construction romanesque digne des meilleurs polars. Avec l'inévitable petite musique sur les choses de la vie, dont l'absence nous aurait surpris de sa part.



Lu dans:
André Linard. Des cailloux dans les chaussures. Roman noir. Éditions Deville. 2022. 414 pages. Extrait p.8
Rencontre avec l'auteur samedi 28 mai, de 15 à 17h00 au café culturel La Fourmilière, à Anderlecht, place de la Vaillance (en face de la Maison d’Érasme). 

21 mai 2022

D'ombre et de lumière


"Éclaire ce que tu aimes
sans toucher à son ombre." 
                Christian Bobin



A Rodez, le musée Soulages nous promène dans une méditation sur la lumière que dévoile l'ombre. Partant d’un recouvrement partiel ou total de la toile par le noir, en couches superposées, l’artiste Pierre Soulages travaille les transparences : il racle la matière, dévoile les fonds avec des bleus, des rouges, des bruns…  En démultipliant le regard, les aspérités de la peinture se font lumineuses alors qu'une photo n'y verrait que du noir. Les yeux cillent et, sortant du musée, notre vision sur nos familiers, amis, collègues proches, s'en trouve  imperceptiblement modifiée. Accepter l'obscurité de ceux qui nous entourent sans la réduire à une faiblesse, la part d'ombre cachée au fond de nous, y déceler la lumière en modifiant le diaphragme tout en posant un regard qui ne juge pas, est une école de vie.





Lu dans: 
Chantal Dellicour. Je peux entrer. Un petit galet de tendresse. Photos: Corentin Dellicour. Avril 2022. 52 pages. Extraits choisis de Christian Bobin, Gustave Thibon, Christiane Singer et de l'auteure.

19 mai 2022

La mémoire du bois

 " Faut-il absolument jouer sur un Stradivarius pour être virtuose ? Ou est-ce le contraire. Le bois a de la mémoire, et le son d’un instrument varie en fonction de la personne qui le joue.  Lorsqu’un virtuose s’empare par exemple d’un violon, la qualité de l’instrument a tendance à augmenter. Comme le note Pierre-Yves Thienpont, "c’est d’ailleurs pour ça que les Stradivarius sont bons. Tous n’étaient pas bons au départ, mais ceux qui l’étaient ont directement été joués par les plus grands musiciens d’Europe et ça n’a jamais cessé. " 

                                Gaëlle Moury
 

 
Lu dans:
Gaëlle Moury. Instruments de musique. Ekho à l’artisanat et à la passion. Le Soir. 19 mai 2022. P.16

17 mai 2022

Lumière du soir


 "J'aime la lumière du soir
qui réchauffe le sable,
effleure les contours,
caresse les sommets,
et laisse aux ombres
la part du doute."  
            Christiane Gleize


 

Petits cailloux


"On le croit silencieux      moi je sais qu'il chante
au bord du chemin     sa chanson de petit caillou
il a appris dans la rivière     sur le barrage du ruisseau,
les secrets de l'eau qui court
et des êtres qui passent ."
                        Sabine Sicaud



Deux pots de miel "aux mille fleurs" ramenés du jardin d'un grand-père apiculteur resté en Pologne agrémentent une fin de consultation. Avec le récit des jeux d'enfants, des culbutes et des secrets partagés sous la ramure, il y a longtemps déjà. Petits cailloux d'une journée qui s'en trouve illuminée.

 

16 mai 2022

Que nous dit le vertige

 "Longtemps, je n’ai pas eu le vertige. Je n’éprouvais sans doute aucune de ses deux composantes : la peur de la chute et l’attirance pour le vide. Aujourd’hui, je dois avoir perdu mes ailes : si je grimpe au sommet d’une tour d’où se dévoile un vaste panorama, je garde mes distances. Ce n’est pas tellement que j’aie peur de tomber mais plutôt d’avoir envie de plonger. "

                    Daniel Charneux



Un jour, 4 ans, peut-être 5, profitant d'une brève absence des parents, j'avais entrepris de mettre mes doigts dans une prise de courant. La perception du danger était à la mesure de l'interdiction formelle de m'en approcher, et c'est précisément ce qui en faisait l'attrait. Premières découvertes de l'ivresse que procure la liberté de bien ou mal faire, mais surtout d'entrouvrir les portes débouchant sur un infini qu'on souhaite expérimenter. L'arrivée de ma maman et la cuisson de la fessée me dissuada pour quelques années de reprendre le projet. D'autres ivresses similaires survinrent plus tard, toutes pareilles, tout aussi folles: que se passerait-il si soudain je lâchais toute la puissance de la moto, rien que pour voir, ou si je nageais à perdre haleine vers le large pendant dix minutes, ou si je tentais du parapente sans apprentissage... Le vertige qui nous fait reculer demeure sans doute l'arme la plus efficace contre l'ivresse de tester les limites de sa liberté.


Lu dans:
Daniel Charneux. Les oiseaux n’ont pas le vertige. Genèse édition. 2022. 207 pages.

14 mai 2022

Vespérales

 

Il y a vraiment très peu        si peu de chances
que dans quelques milliards d'années sidérales
je me trouve nez à nez avec toi
dans un degré perdu du cosmos       
et que je dise    enfin content
après un long séjour dans le rien et l'absence
« Tiens    te voilà    Loleh »
            Claude Roy. Un rendez-vous aléatoire




Revenues les douces soirées autorisant la rêverie, seul dans le jardin ou sur la terrasse, accompagnant le passage du jour à la nuit. Le silence n'est  habité que par les oiseaux et les arbres, et parfois un avion. Et, plus lointaines, par les voix de ceux qu'on aime. Vivants ou disparus, ces différences s'estompent durant ces moments suspendus entre rêve et réalité, entre clarté et ombre. Mai est douceur.


 

Lu dans:
Claude Roy. Les pas du silence. Gallimard. NRF. 1993. 274 pages. Extrait p.117