21 février 2022

Le livre qu'on n'espérait pas

 "Je tombe sur la boutique au fond d'une rue étroite dans une ville qui m'est totalement inconnue. J'entre, et il y a seulement un livre. Juste un. Il est posé sur une table. Il a une couverture toute simple. Je ne peux même pas voir le titre. Je l'achète, et il me révèle tous les secrets de l'univers."

                    Mark Forsyth



Une image volée qui a fait le tour des réseaux sociaux fin janvier 2022. Un jeune émigré syrien fait les poubelles pour survivre à Beyrouth, et se laisse happer par un livre jeté. Un passant le photographie et partage le cliché. Le jeune lecteur anonyme, devenu emblématique, se voit proposer une prestigieuse bourse d'études. Chaque époque connaît ses contes de fée, et comme l'écrivait Henry Miller "à quoi servent les livres, s'ils ne ramènent pas vers la vie?"



 


Lu dans:
Mark Forsyth. Incognita incognita, ou le plaisir de trouver ce qu'on ne cherchait pas. Les Éditions du Sonneur. 2014. 48 pages .Extrait p.35 
Thierry Fiorilli. C'est beau comme Hussein, son livre et sa poubelle. Du Vif/L'Express du 17/02/2022

19 février 2022

Nemours en Ile-de-France

 "Ce n'était pas mieux avant, c'est juste qu'on était jeune"

                Edgar Kosma
 
 


Dans les livres on les appelle les Golden Sixties, vers les années 60 et plus. Première voiture, premier voyage. Les uns partaient à Nice, nous on partait à Lourdes, et c'était aussi excitant que découvrir l'île de Pâques aujourd'hui. On faisait la pause à Nemours, un peu plus de 400 kilomètres, fourbus. L'hôtel sur la place s'appelait Au Lion d'or, le jeu de mots nous avait amusé, on savait rire de peu à l'époque. Sur le mur de l'auberge se lisait "Qui dort, dîne" signifiant l'obligation de prendre un repas si on souhaitait bénéficier d'une chambre. On riait de plus belle. Il faisait presque nuit et le dîner se limita à une omelette baveuse avec des pâtes, la meilleure qu'on ait mangée de notre vie.  Une gastronomie frugale, qui nous mena au ciel. Quant à la chambre... D'où vient-il que le modeste Nemours en Seine-et-Marne se pare encore aujourd'hui dans nos souvenirs de la magnificence de Byzance? 



Lu dans:                
Edgar Kosma. La fête du flip. Le Vif Weekend.  17.2.21

18 février 2022

L'aubier sous l'écorce

 "Nous rendant au départ de Versailles, nous eûmes, sur le plateau Villacoublay, le rare privilège de rouler en compagnie d'Eddy Merckx venu de Rungis à bicyclette pour s'échauffer. L'homme, qui s'accoudait familièrement à notre portière pour bavarder, avait eu la délicatesse de dissimuler sous un maillot aux couleurs de sa marque le maillot jaune qui l'eût désigné trop clairement aux regards [son rival Luis Ocana, victime d'une lourde chute, a été contraint à l'abandon lui laissant ce maillot jaune devenu lourd à porter]. Ses cuisses étaient enveloppées dans des jambières noires qui lui donnaient l'air d'une vieille chaisière. Mais le regard, sous l'abat-jour des cils, était franc, droit et j'allais dire pour une fois, étrangement confiant dans l'interlocuteur."

                    Antoine Blondin. 19 juillet 1971


 


Plonger dans les chroniques quotidiennes d'Antoine Blondin représente une plongée en enfance avec ses héros, ses drames et la fascination qu'exerçait sur nous Eddy Merckx au sommet de son art. Les désillusions successives liées au dopage nous ont fait prendre du recul par  rapport à la Grande boucle, mais n'altèrent pas les souvenirs.

 

Lu dans:
Antoine Blondin. Tours de France. La Table Ronde. 2001. 942 pages. Extrait p. 614

17 février 2022

Sagesse de Stefan Zweig

 « Et de fait, rien ne rend peut-être plus palpable l’énorme régression dans laquelle est entrée l’humanité depuis la première guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et à leurs libertés. Avant 1914, la terre appartenait à tous ses habitants. Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait. Il n’y avait pas de permissions, pas d’autorisations, je voyageais en Inde et en Amérique sans avoir de passeport et même n’en avais jamais vu aucun. On montait dans le train et on en descendait sans rien demander, sans qu’on vous demandât rien."

                                Stefan Zweig


Le théâtre Le Public propose une lecture revisitée du livre "Le monde d'hier" de Stefan Zweig, texte testamentaire et autobiographique qu'il envoya à son éditeur en 1942 la veille de son suicide au Brésil. En pleine crise internationale où se pose durement la question des frontières symboliques et concrètes de l'humanité, ce texte d'hier qui parle d'avant-hier décrit bien notre aujourd'hui.  Sur scène, il est question d’amour infini, de mémoire et d’imagination confrontées à la plus effroyable défaite de la raison, soldant la fin de ce monde d’hier où la liberté de l’esprit était sacrée. La vision d’un futur humaniste, telle que Stefan Zweig le rêvait, a-t-elle encore une place aujourd'hui? On sort du spectacle avec plus de doutes que de certitudes.



Lu dans:
Stefan Zweig, Le monde d'hier, souvenir d'un européen. Die Welt von Gestern. Trad. de l'allemand (Autriche) par Dominique Tassel. Gallimard. Folio-Essais n° 616. 592 pages. Extrait. pp. 530-532.
Théatre Le Public. Le monde d'hier, de Stéphane Zweig. Jusqu'au 27 février 2022.

16 février 2022

La tendresse

 La tendresse    

c'est la table servie         le vin versé
c'est les convives        la parole entre eux         la paix
c’est la lumière entre les arbres     au commencement du matin
c'est le souffle profond         quand vient l’heure du soulagement et de la vérité
c’est le corps aimant         c’est la marche au bord de la mer    
c’est la veillée à la maison         c’est le premier jour et la cent millième fois.
                                Maurice Bellet



On apprécie de sortir la tendresse des petites boîtes formatées dans lesquelles on l'enferme trop vite, les petits cœurs rouges fondants comme des cuberdons qui ont pullulé en début de semaine, jusqu'au ridicule "l'amour commence ici" taguant la publicité pour une boutique de parfums. S'il est bien un comportement humain qui peut imprégner toute notre existence, s'adressant au grand nombre de ceux qu'on croise sans l'enfermer dans des relations captives, c'est la tendresse. Un parfum, offert à tous.



Lu dans:
Maurice Bellet. La Voie. I. En quête de haute tendresse. Albin Michel. Poche. 2019. 144 pages.
cité par Jean-claude Guillebaud. Entrer dans la douceur. Iconoclaste. 2021. 253 pages. Extrait pp. 67-68

15 février 2022

L'homme qui me suit


"En passant devant une vitrine, j’aperçois un visage dénué d’expression, éteint, mort. Après quelques pas, je réalise que c’est le mien.
Et pourtant, c’est celui d’un autre, et je me retourne pour voir si je ne suis pas derrière moi."
                        Charles Juliet

 
 

Il se raconte en mots sobres, avec une distance qui m'impressionne. La haute fonction à laquelle il aspirait, et qu'il a occupée quelques mois. La pression des chiffres et des courbes, les premiers doutes d'occuper un siège usurpé, les premières insomnies. Le premier Chivas Regal 18 ans d'âge le soir au retour d'une assemblée générale mal gérée. La fêlure, les signes annonciateurs et la dissimulation à ses proches d'une issue imminente. Et maintenant, cette image de lui dans une vitrine, une ombre de ce qu'il fut. «Les choses n'ont pas été prévues ainsi» comme le résume sobrement dans un autre contexte Claire Marin. Dans sa tête, lui reviennent en boucles ces mots de l'humoriste Fernand Raynaud, le cantonnier dont le cousin "n’a pas eu de chance dans la vie, il a échoué à tous ses examens, il est devenu chef d’entreprise." On ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve.



L'inattendu de Charles Juliet. P.O.L. 1992. 224 pages . Extrait  p 170
Claire MARIN, Hors de moi, Paris, Allia, 2008. Extrait p.37
Fernand Raynaud. Heureux.

13 février 2022

Mémoire de la poussière

 "En 1970, l'artiste italien Parmiggiani décida d'exposer ses derniers tableaux dans une pièce qui servait de réserve au musée de Modène. En déplaçant les objets posés contre les murs (caisses, échelle), il aperçut les traces laissées sur les murs par les objets qu'il déplaçait. Remettant tout en place, il fit brûler des pneus au centre de l'espace d'exposition, puis la fumée s'étant dissipée, il vida la pièce: ne restaient alors sur les murs que les empreintes des objets, laissées par la fumée, traduction et recomposition active des empreintes de la poussière. Il s'agissait, selon l'artiste, d'exposer des espaces nus, dépouillés, où la seule présence était l'absence, l'empreinte sur les murs de tout ce qui était passé là, les ombres des choses que ces lieux avaient abritées."  

                Jean-Marc Besse.


Le temps et les lieux que nous avons habités, les objets auxquels nous nous sommes attachés et avons perdus - la vieille 2CV jaune, l'appareil photo argentique, le banjo du père - sont la poussière sur les murs de notre mémoire. Des silhouettes et des visages aimés s'y meuvent, aussi volatiles que les ombres sur les murs. Certains jours plus que d'autres, remonte en nous la survivance de ces innombrables journées habitées par la bourrasque, de ces nuits de canicule accablante, des orages, des sécheresses, des pluies torrentielles mais aussi des averses printanières et des récoltes d'automne qui font la richesse d'une vie.

 



Lu dans:
Jean-Marc Bresse. Habiter un monde à mon image. Flammarion. 2013. 254 pages. Extrait p.126

12 février 2022

Réalité retouchée

 "Deux couples amis habitent deux villas voisines entourées d'un jardin. Dans l'une d'elles, une petite fille possède un hamster auquel elle est très attachée et qui se trouve dans une cage accrochée à l'extérieur de la maison. Les voisins ont un chien, et un soir, catastrophe : le chien vient déposer à leurs pieds le hamster couvert de salive et de terre. Ils sont consternés et s'avouent qu'ils n'oseront pas aller dire que leur chien vient de tuer le hamster. Alors, ils décident de le laver, et pour qu'il retrouve un beau poil, ils le sèchent avec un sèche-cheveux. La nuit venue, ils vont discrètement le mettre dans sa cage. Ainsi croira-t-on qu'il est mort de sa belle mort. Le lendemain, ils vont aux nouvelles. La petite fille est maussade et ils lui en demandent la raison.

-  Mon hamster est mort.
-  Ma pauvre. Tu l'aimais tant.
-  On n'arrive pas à comprendre. on l'avait enterré au fond du jardin et on vient de le retrouver dans sa cage."
                    Charles Juliet.

 




Lu dans:
Charles Juliet.  Journal, tome 7 : Apaisement (1997-2003). 2013. P.O.L. 368 pages.

11 février 2022

Fuir l'œil du cyclone

 "Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas? "

                        Paul Valéry.

 


Jouet naufragé dans l’œil du cyclone, l'infortuné marin n'a d'autre choix que de tenter une piteuse rentrée au port ou de prendre le large, fuyant vers la haute mer en une tentative désespérée de retrouver l'horizon. Nos vies sont tissées de pareils dilemmes qui constituent autant de chances.


 


Lu dans:
Paul Valéry. Petite lettre sur les mythes. 1929. NRF . 9 pages.
Cité dans: Léon Cassiers. Ni ange, ni bête. Essai sur l'éthique de l'homme ordinaire. Cerf. 390 pages. Extrait p.375

10 février 2022

Demain renaît le monde

 "ll peut arriver dans la vie un tournant catastrophique, lorsque le monde tel qu'on le connaît cesse d'exister. Un moment qui fait de nous quelqu'un d'autre en l'espace d'un battement de cœur. Le moment où un amant avoue qu'il a rencontré quelqu'un d'autre et qu'il s'en va. Ou le jour où on enterre un père, une mère ou un meilleur ami. Ou le moment où le médecin nous apprend la présence d'une tumeur cérébrale maligne. Ces moments ne sont-ils pas parfois que la conclusion dramatique d'un long processus, une conclusion prévisible si on avait su lire les présages au lieu de les négliger. Et si ces tournants existent vraiment, en avons-nous conscience au moment où ils se produisent, ou bien n'identifions-nous cette rupture que bien plus tard rétrospectivement ?"

                        Jan-Philipp Sendker


Un événement n'est fondateur qu'au moment où nous l'assimilons. La mort d'un père, qui parvient à son fils plusieurs semaines plus tard, l'existence  d'une maladie sourde le jour où elle est diagnostiquée, un projet de naissance quand le test de grossesse se confirme positif, un départ en voyage lointain après des mois de préparation. On est pris de vertige en imaginant tout ce que la journée de demain peut secréter, qui ne nous sera révélé que dans un mois, dans un an. A moins que, tout aussi possible, cette journée qui s'ouvre ne nous fasse la surprise d'un grand bonheur immédiat.



Lu dans:
Jan-Philipp Sendker. L'Art d'écouter les battements de cœur. Le Livre de Poche. 2015. 336 pages.  Extrait p. 95 

09 février 2022

L'école

 "Pour qu'un enfant grandisse, il faut tout un village."   

Proverbe africain




Lu dans:
Léon Cassiers. Ni ange, ni bête. Essai sur l'éthique de l'homme ordinaire. Cerf. 390 pages. Extrait p.206

08 février 2022

Métier: aîné

 "L'aîné, qui craignait qu'une branche ne blesse sa sœur, l'avait emmenée plus haut dans la montagne, cueillir des asperges sauvages. Ils passèrent la matinée penchés vers le sol, à guetter les torsades hérissées d'épines. Il se fit punir, resta impassible, car pour lui cela ne se discutait pas. Abattre un cèdre était dangereux, il avait éloigné sa sœur. C'était sans appel, puisque la vie peut renverser les bonheurs si facilement. Puisqu'une enfance peut basculer, un corps ne pas répondre, des parents souffrir. Un jour, un professeur lui demanda ce qu'il souhaitait faire comme métier, il répondit : « Aîné. »

                        Clara Dupont-Monod





Naît-on aîné, ou le devient-on? Comment trouver sa propre voie quand le regard des parents sur vous n'est qu'une attente, de la vie qu'ils rêvaient d'avoir, des études qu'ils auraient aimer faire, des réussites professionnelles inaccessibles. J'eus la chance d'avoir un père et une mère aimants, attentionnés, une fratrie chaleureuse, un environnement protégé, mais le logiciel était écrit d'avance comme un roadbook du Paris-Dakkar. Je serais l'aîné, passant sans transition de la prime enfance à l'âge responsable. Investi d'une confiance parentale sans borne, il s'agira d'être exemplaire et on le restera toute sa vie, court-circuitant ces mille bêtises, jeux, rires, bagarres, concours stupides qui semblaient tant amuser mes frères et sœurs bien plus jeunes. Ils jouaient, je lisais et tant d'années plus tard quand mes petits-enfants sortent les jeux de société, un ballon, un kit de pétanque je n'ose reconnaître que je n'en connais ni les règles, ni le plaisir. C'est drôle quand même, la vie.





Lu dans:
Clara Dupont-Monod. S'adapter. Stock. 2021. 174 pages. Extrait p.40

03 février 2022

Les ombres qui reviennent


"Tu entends derrière la porte
qui reviennent vers toi
tes propres pas perdus
et tu serres les ombres
sur ta poitrine." 
                Jean-Pierre Siméon.




Un silence prolongé succède à ma traditionnelle question sur son état. Elle s'est posé bien des questions, dont une demeure sans réponse: "Qu'ai-je donc fait de ma vie? Rien qui vaille la peine, et maintenant il est trop tard." Elle ne se souvient pas de son mari, malgré la photo sur la télévision, son fils est mort, et sa sœur, et ses amies. Elle termine sa vie dans une maison de repos ni meilleure ni pire que d'autres, que le temps est long. On peut perdre la mémoire, mais garder intacte la capacité de se poser les questions qui font mal. Je tente de mettre en lumière quelques moments de bonheur partagés quand elle était jeune, drôle et séduisante. Elle secoue la tête doucement, "oui c'était distrayant, mais ne donne pas un sens à l'existence".  Je me résous à l'écouter, plutôt que de la convaincre, qui suis-je pour le faire? elle seule connaît sa vie.



Lu dans:
Jean-Pierre Siméon. Lettre à la femme aimée au sujet de la mort précédé de Le Bois de hêtres et de Fresque peinte sur un mur obscur. Préface de Jean-Marie Barnaud. Collection Poésie/Gallimard (n° 526), Gallimard. 2017. 224 pages. Extrait p.170

02 février 2022

Lu sur le mur


 "A l'école ils nous apprennent
le passé simple
ils feraient mieux de nous apprendre
le futur compliqué." 
        Sagesse des murs de ma ville



 
 

01 février 2022

Un vent incertain


 "Rien n'est plus beau
qu'un amour     qui ne se croit pas immortel
qui a la souple respiration du voilier
endormant la vague
prodige oui     mais qui se sait tributaire
d'un vent si incertain."
                    Jean-Pierre Siméon
 



 
Lu dans:
Jean-Pierre Siméon. Lettre à la femme aimée au sujet de la mort. Gallimard. 2017. 224 pages.

30 janvier 2022

Fier de toi


"Même le père et la mère du pou
sont fiers de leur enfant."
                    Jean-Pierre Siméon


Lu dans:

Jean-Pierre Siméon.  Lei Pingyang (Illustrations), Ming Meng (Traduction). Le livre des petits étonnements du sage Tao Li Fu. Cheyne éditeur. 2016. 60 pages.

29 janvier 2022

Chut, je m'en vais

 "Cette façon qu'a la vie de ne pas finir ses phrases." 
                    Claude Roy

      


On a fini par la croire éternelle, elle s'éteignait doucement, laissant choir chaque jour un morceau d'elle-même: une date oubliée, un mot confondu, une tribune de marche, et puis plus de marche du tout, une pâleur effrayante, trois tartines le matin, puis deux, puis une, le bien-être d'une main caressée, devenu bientôt "pourquoi tu me touches?", des nuits pareilles aux jours, la sonnerie d'un téléphone qui sonne dans le vide. On imaginait cent manières de prendre congé d'elle et de la vie, on lui dirait les mots tendres jamais prononcés, on la veillerait comme l'enfant à qui on raconte la dernière histoire avant la nuit, et elle s'en irait doucement comme s'envole la montgolfière. Au revoir et bon voyage. Mais un jour elle est partie sans préavis, sans prévenir, en milieu d'après-midi , à la manière des mariés qui jadis se faisaient la belle au soir de la noce, fuyant la fête en catimini pour démarrer leur vie. On aurait pu s'en douter, la connaissant: mourir peut-être, mais sans tout ce qui l'entoure.



 


Lu dans:
Claude Roy. Les rencontres des jours. 1992-1993. NRF Gallimard.1995 342 pages. Extrait p.19

27 janvier 2022

Etre de passage


Tu te crois seul et puis quelqu’un
se tient debout dans l’embrasure de l’aurore.
Il ne dit rien.
« Je suis un homme de passage. »
                    Gilles Baudry
 


Un court film publicitaire créé pour une compagnie d'assurance avait réuni autour d'un jeune couple tout ceux qui avaient, à un moment précis de leur existence, compté pour eux. Rencontres d'une heure ou d'un mois, et plus si affinités, de tous âges, dans le cadre familial, professionnel, amical, anciens propriétaires de la maison familiale, pédiatre, confidents d'une soirée, épicier du quartier, moniteur d'école de conduite, chauffeur de bus scolaire, instit, balayeur de la rue. Rédigeant ce billet me revient en mémoire un agent de police en cape et casque, sosie de l'Agent 15 de Quick et Flupke, qui à l'âge de mes trois ans m'avait sauvé la vie en s'interposant devant un camion descendant la rue Wayez. Un moment inadvertance de mes parents, et j'allais me faire renverser sans l'ombre d'un doute. Qu'est devenu ce brave gardien de la paix sans lequel je ne serais sans doute plus là? Il ne faut pas nécessairement être le héros de Sur la route de Madison pour compter dans une existence, modestement et souvent même à notre insu. N'être que de passage donne à la rencontre une intensité que n'atteindra pas l'usure du temps, et la rend précieuse.



Lu dans:
Gilles Baudry. Il a neigé tant de silence. L'étranger Ed Rougerie 1985

26 janvier 2022

Miam

 “Dans certains restaurants, on appelle “plat du jour” les restes de la veille qui ne peuvent pas attendre le lendemain.”

Philippe Bouvard






Lumières dans la nuit

 "J’ai toujours, devant les yeux, l’image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine.  Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d’une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l’espace, on s’usait en calculs sur la nébuleuse d’Andromède. Là on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu’aux plus discrets, celui du poète, de l’instituteur, du charpentier. Mais parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d’étoiles éteintes, combien d’hommes endormis… Il faut bien tenter de se rejoindre. Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne."
                            Antoine de Saint-Exupéry


 

Se faire aviateur de nuit en Argentine, du temps de l'Aérospatiale . Guetter dans chacun de ces sans-titre, de ces sans-histoire, sans-diplôme, le miracle d'une conscience. Chaque homme, chaque femme, abrite dans son silence un roman, des interrogations, des échecs qui auraient pu être autant de réussites. Rompre ce silence constitue la plus belle victoire qu'on puisse imaginer en débutant nos journées. Et c'est à la portée de tous.
 

Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes Poche. (Ed. originale 1939). Gallimard.  1972. 181 pages.

22 janvier 2022

Climats


« Le matin     pluie et boue
le soir         vent et poussière
hier         froid  
demain     chaud.
Voilà comme on voyage
même sans sortir de chez soi. »
                Proverbe chinois
 
 


21 janvier 2022

Scène de ville

 « Et dire bonjour à tout le monde ! »

                Sagesse du quotidien



La scène se passe à St Josse-ten-Noode ce  mardi vers 18 h. Une équipe de balayeurs de rues sort d’un entrepôt communal, à côté de la place St Josse. Gilets jaunes, balais et chariots avec le porte/sac, tous maghrébins. Visiblement, le « chef » donne, sur le trottoir ses dernières instructions et, au moment où je passe à côté d’eux, je l’entends distinctement : « Et dire bonjour à tout le monde ! »  C'est peu de choses somme toute, et c'est essentiel, c'est ainsi que la ville s'humanise.



 
Lu dans:
Merci à Michel Carlier pour son post!

19 janvier 2022

Le test est négatif

 "Si tu n'es pas cas contact c'est que tu as vraiment une vie de m...."

                     Sagesse des murs




Amusante sentence de pandémie, bien appropriée à ces dernières semaines. Transmise étonnamment par une correspondante que je n'aurais jamais soupçonnée de pareille liberté de langage, ce qui la rend d'autant plus amusante: la pandémie rompt tous les codes.
 
  

18 janvier 2022

Sagesse de Vita Sackville-West

 "Tel un enfant égaré dans le royaume des délices, il était stupéfié par les enchantements du soleil et de l’ombre. Il s’attardait pendant des heures à contempler, dans une béatitude stupide, les grandes nappes de soleil répandues sur l’herbe, et les ombres intenses qui s’enfouissaient dans les profondeurs des bois. Il se levait tôt le matin et, se penchait à la fenêtre ouverte, se livrait à la rosée, au sentiment de la clarté nouvelle, aux oiseaux. Que de gazouillis. ! "

                        Vita Sackville-West
 


Terminer sa journée par la lecture de quelques pages de Vita Sackville-West décrivant la beauté de son domaine anglais est une volupté. Écrites il y a cent ans, ces lignes d'enchantement du soleil et de l'ombre, "ces grandes nappes de soleil répandues sur l’herbe", nous ramènent à nos propres paysages intérieurs si malmenés ces derniers mois par une lecture désespérante du monde. Cette beauté existe pourtant, et pas toujours loin ni dans le temps ni dans l'espace, encore faut-il la voir.




Lu dans:
Vita Sackville-West. L'héritier. Ed. Autrement. 1922 ( 2021 pour l'édition et la traduction actuelles). 158 pages. Extrait p.84.

16 janvier 2022

Empreintes

 

"Je marche éternellement sur ces rivages
entre le sable et l'écume.
Le flux de la marée effacera l'empreinte de mes pas
et le vent emportera l'écume.
Mais la mer et le rivage demeureront
éternellement."
                    Khalil Gibran


L'empreinte de nos pas sur le sable s'efface-t-elle vraiment? Côte-à-côte, un vieil homme, un plus jeune, une toute petite fille longent le bord de mer. Vagues éternelles, vent et sable sur les visages rendent palpable la sensation d'être en vie, et l'enfant en gardera le souvenir à jamais. Avant de la transmettre à son tour, sur la même plage, à d'autres petites filles qui marcheront également à ses côtés, longtemps après que l'écume d'aujourd'hui se soit dissipée. On se prend à rêver face à ces deux formes d'éternité, cette plage et cette mer immuables, ces  humains si fragiles mais qui se prolongeront à-travers d'autres enfants mortels comme eux qu'ils auront marqués de leur empreinte.




Lu dans:
Khalil Gibran. Le Sable et l'écume. Mille et une nuits. Poche. 2001. 112 pages.

15 janvier 2022

Vivre prend du temps

 "Le durable, c’est ce qui est réparable. Ce qui se transmet. Ce qui a une mémoire.  Il y a une notion dans le cuir qu’on aime beaucoup, c’est la notion de patine. L’objet, ce n’est pas tant qu’il vieillit, c’est qu’il se patine. C’est une question de mémoire. Une question très intime aussi parce qu’un sac qui nous revient en réparation ou en nettoyage, on peut presque deviner à qui il appartient, comment il est porté, à la main ou au coude, où il frotte, etc. L’usure et les traces qui s’y trouvent, c’est un supplément d’âme, une histoire, une mémoire, une réalité. (..) Vivre prend du temps, cela prend un temps fou d’arriver à quelque chose de bien, de connaître les gens, de connaître un métier."

                    Olivier Fournier, président de la Fondation Hermès.




Trois photos sépia sur le buffet du modeste appartement, égrenant trois saisons de la vie de cette patiente octogénaire. Comment se peut-il que la dernière me paraisse la plus accomplie, si ce n'est par le récit d'une vie qu'elle reflète, enrichie d'innombrables rencontres, d'un supplément d'âme, d'une empreinte qui fait qu'en filigrane de cette physionomie parcourue par de multiples sillons ce sont cent autres visages, paysages, projets, affections qui s'interpénètrent. La lumière de midi, intense, écrasant les ombres, de la jeune mariée a laissé place à la luminosité rasante qui exalte les reliefs lorsque le soleil se couche. La patine du cuir nous apprend bien des choses sur nous-mêmes.


 

Lu dans:
Julie Huon interviewe Olivier Fournier, président de la Fondation Hermès. Luxe: Hermès, l’éloge du temps long. Le Soir. 3 janvier 2022

12 janvier 2022

La vie gagnante


"À m'asseoir sur un banc, cinq minutes, avec toi
regarder le soleil qui s'en va (..)
et entendre ton rire s'envoler aussi haut
que s'envolent les cris des oiseaux
Te raconter, enfin, qu'il faut aimer la vie
l'aimer même si le temps est assassin
qui emporte avec lui
les rires des enfants
et les Mistral Gagnant." 
                        Renaud
 
 

Le bonheur se contente de peu. Un homme sur un banc parle à sa fille, lui raconte le goût acidulé des Carambars d'antan et des Roudoudous achetés au Mistral Gagnant, cette ancienne confiserie de son enfance aujourd’hui disparue. Paroles sobres que l'on devrait écrire à la main les soirs où trop de nouvelles sombres nous encombrent la tête. Les bonbons qui consolent n'appartiennent pas nécessairement au passé, et les petites filles transparaissent souvent dans les visages croisés au hasard des journées. Ce matin, deux rencontres m'ont permis de gagner ma journée. La première a 90 ans, voûtée comme pas possible, raccourcie de 20 centimètres, elle travaille jour après jour à recopier sur son PC des textes manuscrits qu'elle juge inestimables. La seconde, tout aussi âgée et recroquevillée, se désole en m'accueillant dans sa maison de repos. Elle a perdu son smartphone, recherché en vain depuis son lever, à la fois si peu de choses et à la fois tout. Nous cherchons ensemble, miracle, il a glissé sous le lit, le bonheur se contente de peu.


11 janvier 2022

Sagesse de Rudyard Kipling


"Votre journal annonce mon décès.
Comme vous êtes toujours bien informés, cela doit être vrai. Veuillez donc supprimer mon abonnement, devenu inutile."
                    Rudyard Kipling

 

Qui de nous ne s'est surpris en lisant la nécrologie d'imaginer son propre faire-part? Dans le cas de Rudyard Kipling, immense personnage reconnu de son vivant, l'effet de comique est garanti quand se confrontent en une courte phrase la grandeur (le détachement à la lecture de son propre faire-part de décès) et la grogne (le désabonnement au journal en cause).

 

10 janvier 2022

Avant la pluie


« J’aime la pluie      avant qu’elle tombe
bien sûr     on croit que ça n’existe pas
c’est bien pour ça
que c’est ma préférée.

Une chose n’a pas besoin d’exister
pour rendre les gens heureux. »
            Jonathan Coe




C'était à Calcutta, il y a bien des années durant la saison des moussons, l'étrange expérience de marcher dans un air qui progressivement se liquéfie, court intervalle où se pressent avec certitude "qu'il va se passer quelque chose" qu'on ne pourra éviter. Une telle saturation en humidité qu'elle ne peut que déboucher sur un déluge inondant les rues en quelques minutes. Ces points de rupture sont plus fréquents qu'on l'imagine: le moment juste avant le gel, la lueur dorée juste avant la nuit, ou juste avant le jour. La vie connaît elle aussi ces fulgurances, l'attente anxieuse du premier cri au sortir du sein maternel, ou celle précédant l'émerveillement des premiers pas, le court vertige juste avant de devenir amoureux, l'instant essentiel où on décide de tout quitter pour vivre sa vie, celui du retour quand Ulysse retrouve Pénélope au terme d'un interminable périple, le moment des adieux avant de mourir. Moments reliés par un sentiment d’inéluctabilité, que "ce ne peut être autrement", qu'il faut lâcher prise, et que c'est bien ainsi.
 
 

07 janvier 2022

Ligne de vie

 "Je regarde le gamin, je lui souris, il me regarde, (..) je l’entends me dire: "Il ne faut pas se faire la guerre, pas à soi-même."

                            Alex Lorette
 


Un jour, sur un trottoir du quartier chinois de Singapour, une chiromancienne dessinait son existence à une jeune fille - 17, 18 ans à peine - en laissant son pouce sillonner les lignes de sa main. Je les observais à distance, fasciné par l'expressivité de leur échange. Arrivée à une bifurcation de sa ligne de vie, elle eut un geste signifiant en même temps "c'est à toi maintenant" et "vis ta vie". Puis, écrivant trois quatre mots résumant l'entretien sur un minuscule papier à cigarettes soigneusement enroulé et placé au creux de la main scrutée, elle en referma la paume et l'éleva vers le ciel en un geste d'envol. "Il ne faut plus se  faire la guerre, et surtout pas à toi-même." Il y aura toujours quelqu'un qui courra plus vite, qui sautera plus haut, qui sera plus élégant, plus éloquent, plus riche, de meilleure naissance, plus rapide à la répartie, que nous ne le serons jamais.  S'accepter sans se comparer, placer la barre à la bonne hauteur, savourer ce qui nous été donné est un chemin de sagesse.
Sacrée leçon de médecine que cette consultation de trottoir: ne pas rater l'envol au moment où on se quitte , cet ultime transfert qui rend le futur aimable; résumer l'essentiel en quelques mots placés au creux de la main; ne jamais faire de la ligne de vie une ligne de mort. Je ne revis jamais bien sûr ni la diseuse de bonne aventure ni sa jeune patiente d'un jour, mais les imagine parfois. Elles ignorent évidemment tout de ce qu'elles me transmirent à leur insu. L'empreinte inconnue qu'on laisse dans l'existence des autres, sans même s'en douter, laisse rêveur.


Lu dans:
Alex Lorette. La ligne de partage des eaux. Ed. Lansman. Coll. Poche. 2021. 40 pages.

04 janvier 2022

Les larmes non-versées

 "Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un œil sur les autres. Car les bien por­tants ne font pas de bruit, ils s'adaptent (..), épousent la forme des peines sans rien réclamer.Ils seront les gardiens du phare, (..) un sentiment de devoir les guide, ils se tiendront là, vigies dans la nuit."

                         Clara Dupont-Monod
 



Appelé au chevet d'un mourant, toujours commencer par le moins malade en apparence, celui qui vous sourit et vous propose un café, poursuivre par celle qui se confine dans la cuisine, silencieuse; s'enquérir de la petite dernière qui a eu mal au ventre la nuit passée. Terminer par l'agonisant, il n'y a pas d'urgence à mourir. La maladie, cela frappe toute la famille, différemment, successivement. Négliger cette évidence laissera des malades bien-portants, on les appellera résilients, beau mot pour décrire les larmes non-versées.

 

Lu dans:
Clara Dupont-Monod. S'adapter. Stock. 2021. 174 pages. Extrait p.94

03 janvier 2022

Mon précieux


 "Ta douce mélodie me réveille chaque matin
Avant même d'embrasser ma femme je te prends par la main
Puis je te caresse le visage pour voir si tout va bien

Je te partage ma vie         au lieu de la vivre
Tu me partages la vie des autres         pour me divertir
Je ne regarde plus le ciel
Je ne sais plus vivre sans toi 

Ton regard m'a envoûté,
Quand tu vibres
Je perds la tête
comment pourrais-je te quitter
Toi mon précieux         mon précieux         mon précieux."
                Soprano


Et si votre précieux s'appelait s........e


 Lu dans:
Soprano & Djaresma. Mon précieux. Album L'Everest. Parlophone. Warner Music

01 janvier 2022

Agenda page un

"Tournant la page
de mon agenda :
l’étendue des possibles."             
Damien Gabriels


Ce matin, notre rue se réveille aussi déserte et silencieuse que la première page de l'agenda 2022 tout neuf. On guette la minute de soleil ajoutée chaque jour, c'est déjà cela de pris. Et pour le reste, on verra bien.


31 décembre 2021

Petit singe

 "Un après-midi d'avril, durant les vacances de Pâques, il profita de ce que ses parents faisaient les courses pour l'emmener au parc. (..) C'était tout un art désormais. Il fallait caler ses fesses sur l'avant-bras et maintenir sa nuque. L'aîné sentait le souffle de l'enfant dans son cou. Il commençait à peser son poids. De loin, on aurait dit un enfant évanoui. (..) Il surveillait les mouches. Sa crainte était qu'un insecte n'entre dans la bouche de l'enfant, qui respirait lèvres entrouvertes. Soudain une ombre recouvrit son visage. Il entendit une voix.

« Mon garçon, pardon d'intervenir. Tu me fais de la peine. Enfin. Pourquoi garder des petits singes ? Pour gagner plus d'argent ?... » C'était l'intervention d'une mère de famille, animée de louables intentions — en général, l'équipement des grands meurtriers. L'aîné se redressa sur ses avant-bras. La dame n'était pas du village. Elle n'avait pas l'air méchant. « Mais madame, c'est mon frère », dit-il." 
                    Clara Dupont-Monod. S'adapter




Quand s'éteint l'année, on apprécie une phrase qui la résume et ouvre grand la porte de la suivante. Ce 31 décembre, je l'ai, ma phrase, tirée du livre lumineux de Clara Dupont-Monod. Cernés par les voix du monde qui nous dissuadent de "garder des petits singes", tous ceux qui ne sont pas de la fête, les fêlés, les vilains pas beaux, ceux qui ont poussé de travers, ne sentent pas bons, articulent mal des mots qu'ils ne comprennent pas, s'habillent comme des cloches, chantent faux, ceux qui manquent de souffle à la course, ceux qui n'osent se montrer avec leurs parents, bref toutes ces ombres de la rue qui n'en valent pas la peine... A ces voix du monde qui nous dissuadent de "garder ces petits singes", oser répondre sans haine ni honte "« Mais madame, c'est mon frère ».  Quand s'éteindront les lampions de la fête, les farandoles et les souhaits de bonheur, santé, prospérité, n'emporter comme unique viatique pour l'an 2022 que ces simples mots est un beau programme.



Je vous souhaite une bonne fin d'année, et que la vraie fête naisse en nos cœurs.
CV.
 


Lu dans:
Clara Dupont-Monod. S'adapter. Stock. 2021. 174 pages. Extrait p.35

29 décembre 2021

Deauville n'est pas Trouville

 "Ils regardent les illuminations, surtout dans les banlieues pauvres, où elles sont maigres et parsemées, le sapin aux rubans en plastique devant la mairie, la guirlande perdue dans une rue loin du centre. Ils regardent, et pour eux c’est retournant, comme un terrain vague derrière une palissade, ou un cirque presque vide. Il y a tout qui manque et tout qui est presque là."

                            Samir Barris



Si les illuminations et les paillettes seules ne font pas la fête, elles en marquent néanmoins les territoires. Aucune frontière, aucun mirador ne balisent le passage du centre d'Anderlecht à Ganshoren, si ce n’était la magnificence des guirlandes lumineuses. Ici, face à la maison communale, un maigre sapin dégarni n'offre au regard qu'un entrelacement de deux vilains festons comme on en voit délimitant les espaces de vente de voitures d'occasion. La rue principale est en travaux, la collégiale a pris des airs de peepshow avec deux rayons laser supposés créer l'ambiance. Quelques initiatives individuelles tentent de jeter une touche de lumière, malgré tout.
Là, quelques centaines de mètres plus loin sur le même boulevard, il n'est un arbre, une façade, une fontaine qui n'explose sous les lumens, multicolores et scintillants recréant dans la nuit de Noël la superbe des cerisiers du Japon à leur apogée. Décembre est décidément un mois clivant, la subtile césure entre les quartiers accentuant les solitudes, les nostalgies de ce qui aurait pu être, les incertitudes face au lendemain. Se retrouver seul avec son chat n'a pas la même signification fin juin ou le 24 décembre: ici on est un solitaire, là on est un isolé.


24 décembre 2021

Petit chose


"Le plus maigre souffle
mérite le respect." 
                    Philippe Devuyst



Une journée de plus. Maux d'oreille, mots de ventre, mal de tête, leur image ne me quitte pas alors que le jour s'éteint. Pour certains, si démunis qu'ils paraissent s'excuser d'être. Je tente de les imaginer dans dix ans, vingt, cinquante, toutes choses restant égales dans les rapports sociaux. Quelle est leur chance de bénéficier d'un emploi qui les épanouisse, d'un bas de laine suffisant pour vivre sans l'angoisse de l'inattendu, de glaner quelques jours par an ces sentiers de découverte qui dilatent le regard, ces routes inconnues qui s'ouvrent devant l'impatience de la découverte ?  Me revient ce roman de mon enfance narrant la vie de cet enfant si démuni qu'un professeur appelle avec dédain "le petit chose", surnom que reprennent ses camarades de classe. Soudain, il est devant moi et je vais le traiter avec le respect du fils d'un roi de France, car un jour peut-être c'est lui qui me soignera.





Lu dans:
Philippe Devuyst. Douceur, violence. Autoédition. 2019.
Alphonse Daudet. Le Petit Chose (1868). Le Livre de Poche. 1972. 352 pages.

23 décembre 2021

Love Letters

 "Foutues lettres ! Je te connais par lettre - je ne te connais pas en vrai. Ils nous ont fait passer pour des gens que nous ne sommes pas. Et du coup il y avait deux absents à l'hôtel Duncan cette nuit-là : le vrai toi et le vrai moi."

                                A. R. Gurney

 


Melissa et Andy s'écrivent depuis plus de 40 ans, depuis la réponse à une invitation à un goûter d'anniversaire d'enfants. Les lettres s'enchainent, sans introduction, formule de politesse, ou date. Parfois très proches, se répondant, certaines ont parfois quelques années d'écart. Ces deux là sont différents, et pourraient se compléter. Ils se cherchent d'ailleurs, mais ils laissent passer le moment qui aurait pu changer leur vie. La compagnie Le Public en a fait un spectacle beau et touchant, tendre. Ce soir était la dernière, prématurée et bien involontaire du fait de la fermeture  forcée des théâtres et cinémas pour enrayer la nouvelle vague annoncée du Covid-19. A la fin de la pièce, le public offre une standing ovation au couple d'acteurs qui prennent congé pour une période indéterminée dont on pressent qu'elle pourrait être à nouveau longue. Instant d'émotion clôturant comme le souffle le directeur du Public une "sacrée soirée".



Lu dans:
A. R. Gurney. Love Letters. L'avant-scène. 2017. 78 pages

22 décembre 2021


 "Et tu mourras en sachant
que rien n’est plus beau
que la vie.
Tu la prendras au sérieux
à tel point
qu’à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers
non pour qu’en héritent tes enfants
mais pour toiser la mort
tout en la redoutant
afin que la vie pèse plus lourd dans la balance."
                    Nâzim Hikmet
 


Ah la vie! Belle et maudite à la fois, quand le fléau de la balance penche du mauvais côté. Lister les misères physiques et morales de patients arrivés à terme, qui m'amènent parfois à douter d'elle, n'apporterait rien à ce billet, si ce n'est l'incitation à ne pas amplifier nos propres contraintes et tourments mineurs.

 

Lu dans:
Nâzim Hikmet.  C'est un dur métier que l'exil. Le Temps des cerises. 2009. 215 pages

20 décembre 2021

Noël, an 2

 "Beaucoup cependant, espéraient toujours que l'épidémie allait s'arrêter et qu'ils seraient épargnés avec leur famille. En conséquence, ils ne se sentaient encore obligés à rien."

                        Albert Camus. La Peste

   



Un sentiment d'irréalité. Comment fêter Noël dans pareille incertitude? La dinde, la bûche et le caviar ne paraissent guère atteintes, le vin chaud des marchés de Noël tire son épingle du jeu et près de 11,5 millions de transactions électroniques ont été enregistrées ce samedi, un record. Au fond, on s'habitue à tout, au virus comme à bien d'autres risques, si cela dure longtemps. Les uns s'arc-boutent sur "une bonne hérédité" les dispensant de contraintes, les autres sur leur rassurante triple vaccination donnant accès au Pass, aux petites sauteries et aux câlins sans réserve des petits-enfants enfin rendus à leur affection. "C'est trop long docteur, on ne peut pas vivre ainsi tout le temps, et puis on est fort prudents." Alors on danse.

 


Lu dans:
Albert Camus. La peste. Gallimard NRF. 1947. 336 pages.

18 décembre 2021

Un silence qui parle

 "Écouter ne constitue pas le pôle passif de l'échange, comme si chacun d'entre nous prenait à tour de rôle l'initiative. Il faut beaucoup de vigilance et d'intériorité créatrice pour susciter cet espace d'accueil dans lequel les propos de l'autre pourront prendre place. Recevoir, se montrer capable de recevoir, nécessite autant d'initiative et de générosité que donner. (..) A la suite de quoi se produit une sorte d'expérience merveilleuse: une pensée autre que la mienne prend sens en moi, je ne la traque pas, je ne cours pas après elle, je ne l'interprète pas. (...) Ainsi, en me démettant je m'enrichis, en oubliant de prendre l’initiative et d'aller au plus pressé, en acceptant les intempéries, les temps morts et les silences, je m'augmente d'une autre expérience. "

                            Pierre Sansot

 

Il a parlé, parlé, je me suis gardé de l'interrompre. En partant il me remercie de l'avoir si bien conseillé. Son fils, quelque peu perturbé, le soir me téléphone: "Papa me dit qu'à votre avis ce serait une bonne idée que nous le prenions chez nous à la maison, vu son âge." Je repense à Raymond Devos qui nous fit sourire "Je suis de l'avis du monsieur là, en bout de table, qui n'a rien dit."


 

Lu dans:
Pierre Sansot. Du bon usage de la lenteur. Rivages. Poche n° 313. 208 pages.

17 décembre 2021

Eveilleur de beauté

 "Il arrivait, tel soir où nous étions couchés sur le sol en terre battue de la baraque, morts de fatigue après le travail de la journée, nos gamelles de soupe entre les mains, que, tout d'un coup, un camarade entre en courant, pour nous supplier de sortir sur la place d'appel, uniquement pour ne pas manquer, malgré notre épuisement et le froid du dehors, un merveilleux coucher du soleil..." 

                            Tzvetan Todorov



Précieux rôle que celui de cet éveilleur, mobilisant les prisonniers rompus jusqu'à la place d'appel pour y admirer un merveilleux arc-en-ciel. Il ne l'a pas créé, et pourtant lui donne vie en le traînant comme une grappe de ballons légers et multicolores illuminant la grisaille, éveillant la beauté où elle se cache. 





Lu dans:
Tzvetan Todorov. Face à l'extrême. SEUIL. 1994. 342 pages.

15 décembre 2021

Prophètes


 "Je ne ressens pas la nostalgie des jours passés
— sauf celle d’une nuit d’été —
et même l’ultime éclat bleu de mes yeux
te dira la bonne nouvelle
des jours à venir."
                    Nâzim Hikmet

 

Chaque jour, on se croise, jamais les mêmes, suffisamment rares pour que je m'en souvienne. Ils ont quinze ans ou nonante, hommes de peine ou filles de joie, illettrés ou profs d'univ, sportifs, boiteux, indistinctement riches ou pauvres, pretty woman ou vilains pas beaux: quand ils s'en vont je vais mieux. Ils ont au fond des yeux la même lumière: dans la grisaille des jours, ils distinguent avec sérénité les promesses dont se pare l'avenir.




Lu dans:
Nâzim Hikmet.  Il neige dans la nuit et autres poèmes. Gallimard. Poésie. 1999. 420 pages.

Humour politique

 " Un journaliste demanda un jour à Jacques Chirac s’il faisait du sport, et s'attira cette réponse : « J’aime les barres parallèles. » « Ah bon ? »… « Oui : un bar rive droite, un bar rive gauche. (..) Le même, au Salon de l’agriculture, à qui un badaud lance: « Bonjour, Connard », lui répond : «Enchanté, moi c’est Chirac ». Quelques années plus tard, au même endroit et dans la même situation, lorsqu’un homme a refusé de lui serrer la main en lui disant « Tu me salis », Sarkozy a rétorqué : « Casse-toi pauvre con ». L'humour des hommes politiques se perd."

                                Jean Louis Debré




A l'heure du politiquement correct, tout est lisse.



Lu dans:
William Bourton. Les hommes politiques ne sont plus drôles. Le Soir Livre
Jean Louis Debré. Quand les politiques faisaient rire. Ed Bouquins 2021. 177 pages

14 décembre 2021

Secrets de famille


"Sur les portraits de famille,
même accrochés au mur,
planent les absents,
oiseaux noirs déployant leurs ailes
par-dessus libations et retrouvailles.
Indifférent aux secrets bien gardés
qui scellent les familles,
du noyau familial
aux lignages lointains,
on rit, on exulte, on s’embrasse.
(..) Envolé aussi
le cousin flambeur
qui a fui sous les Tropiques
laissant derrière lui
dettes de jeu, caisses noires et faillites frauduleuses. (..)
Rien n’y fait, la tache demeure
comme la cicatrice de ce qui fut,
un drame que l’on tait
depuis la nuit des temps."
                Jean-Luc & Simon Outers




Lu dans :
Jean-Luc & Simon Outers. Portraits de famille. Pierre d’Alun, coll. « La petite pierre ». 2021. 58 p.

12 décembre 2021

Arc-en-ciel à Ronda

 Si la pluie ressemble à une trame, l’arc-en-ciel, tout différent de cette trame vient y former une sorte de tissu d'une nature tout à fait différente. Et la simple image de l'arc-en-ciel devient fabuleuse du seul fait qu'elle nous présente une vision superposée parfaitement explicable mais qui renouvelle toutes choses. » 

                        Philippe Jaccottet
 


Ce n'était qu'une place ombragée, assez banale somme toute, à Ronda (Andalousie) un soir d'octobre. Les touristes y sirotent leur boisson, les ouvriers y font la pause, les arbres offrent leur ombre. Un guitariste se met à égrener une mélodie de Kendji Girac.  Une femme surgie de nulle part se met à danser. Ces deux-là ne se connaissaient guère, et l'initiative est aussi incertaine qu'improvisée. Pur moment de grâce comme l'existence nous en accorde à profusion, que je ressens comme un rayon d'éternité.
 


 
Lu dans:
Philippe Jaccottet. La Semaison 1954-1979. Gallimard 1984. 288 pages. Extrait p. 897

11 décembre 2021

Le reflet de toi

" Est-ce que je sais qui tu es

sachant

ce que sont tes robes

tes montres

tes cils

tes fenêtres? "

            Lionel Ray. Le nom perdu

 



Des livres entiers ont été écrits sur qui se cache au fond de nous, et sur la difficulté de connaître l'autre. Peut-être faut-il en revenir à une plus grande modestie dans la connaissance, apprécier la part d'ombre qui se dérobe, se satisfaire du rayon de lumière que chacun laisse percer de lui-même. Aimer la modeste intimité qu'offrent ces centaines de traces irréductibles d'un passé commun qui parle, des dates, des rues, des chambres, des mondes possibles découverts et d'autres mondes impossibles rêvés, des saveurs partagées et des lumières entrevues. Des mots échangés, banaux, mais qui furent nôtres, seulement nôtres et nous préservent de l'ennui sur le chemin de l'horizon. Se contenter peut-être de cette poussière de choses extérieures communes comme étant le meilleur reflet de notre intériorité.  Découvrir l'autre par la réverbération qu'il offre sans chercher à percer le miroir.



Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 130 pages. Extraits pp.65,74


10 décembre 2021

Conter, c'est déjà exister

 "L'histoire est entièrement vraie, puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre"    

                    Boris Vian. L'écume des jours

 



Il se raconte: une enfance malheureuse, des études compromises, la bohème, un trip moto de Chicago à Los Angeles sur la mythique Route 66, le retour au pays durant les golden sixties, la roue de la fortune et puis la vie sous les ponts. Je l'écoute, fasciné, incrédule devant pareille odyssée. Et si son récit n'était qu'une vie rêvée, enjolivée pour survivre dans sa propre tête et dans le regard des autres. Où est le mal à s'inventer du bien ?



09 décembre 2021

Tricots

 "C'est drôle comme les pauvres ont éternellement besoin de tricots. On dirait qu'ils n'ont besoin que de tricots." 

                        Jean Anouilh. Antigone

 


Hier, une ombre tapie sur le seuil de l'agence bancaire quête. Un reliquat en nous de dame d’œuvre lui proposerait effectivement bien un tricot, ou une soupe chaude. Elle ne demande, explicitement, qu'une piécette. Pour aller boire sans doute, y'a qu'à sentir son haleine,  souffle la moins bonne part de nous-même, justifiant une polie indifférence. Quand on y repense le soir, au chaud devant sa bière, on a honte d'avoir porté jugement à si bon compte.


07 décembre 2021

Tout beau!


"Athènes était belle
éclairée la nuit
et le Parthénon
et les cariatides.

Mais au retour
je trouvai que l'avion
était beau lui aussi."


S'émerveiller. Lors de son premier voyage en avion, l'aîné de nos petits-enfants lança dans l'habitacle en fin atterrissage, de sa voix cristalline de trois ans "et maintenant on applaudit le pilote". Joignant le geste à la parole, ce fut tellement inattendu, tellement convaincant, qu'il suscita une ovation rarement entendue par l'équipage. Moment fugace de bonheur partagé, qu'on emporte en soi durant des années entières.    


 

05 décembre 2021

Vagues de rires

  " Une traduction est mauvaise quand elle est plus claire, plus intelligible que l'original. Cela prouve qu'elle n'a pas su en conserver les ambiguïtés, et que le traducteur a tranché : ce qui est un crime."

                            Emil Cioran




Un défi technique, aussi : aux Communautés européennes, il n’existe pas moins de 552 combinaisons linguistiques possibles traduisant 24 langues officielles, mais seulement la place pour quinze cabines. Établir la chorégraphie des quelques centaines d’interprètes est donc un travail de fourmis et certaines langues agissent comme des « pivots ». L’estonien, par exemple, sera traduit vers l’anglais, qui sera à son tour interprété vers toutes les autres langues. Au Parlement, on dit alors qu’on y rit à trois intervalles différents : ceux qui comprennent la version originale, ceux qui comprennent la langue pivot, et ceux qui comprennent la dernière traduction.





Lu dans:
Elodie Lamer. La casa de Babel. Ici, on rit toujours trois fois. Le Soir 4 décembre 2021. 

04 décembre 2021

Sagesse des Inuits

"La blancheur de l'oiseau
se perd dans les nuages blancs
un jour de neige."
                Abbas Kiarostami 



J'aime la neige. Toutes les neiges.
La neige qui tombe, la neige sur le sol
celle qui sert à faire de l'eau
celle dans laquelle on s'enfonce
celle dont on fait les maisons dans le Nord
la poudreuse ajoutée à la neige durcie
la neige de la nuit qui fait les jardins neufs
et celle qui transforme nos voitures en traineaux.

J'aime la glace. Toutes les glaces.
La glace d'eau douce qui fait les eaux pures
la glace friable des bords de mer
celle qui rompt sous le harpon qui la teste
celle de la mer gelée que les vagues sculptent
la glace creusée par les torrents qui survivent
la petite glace sur les mares d'eau à l'automne
et celle qui dessine des toiles sur l'herbe à l'aurore.

J'aime l'hiver.


 

Lu dans :
Abbas Kiarostami. Avec le vent. P.O.L Traduit du persan par Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière. 2002. 242 pages. Extrait p.12
Les mots en inuktitut pour la neige et la glace. L’encyclopédie canadienne

02 décembre 2021

Un homme disparaît

  "Je ne m’étais jamais soucié de ma santé ni de mon âge. Mais, depuis quelques temps, je me sentais fatigué, mes nuits étaient interrompues de brusques réveils - et dans ces heures-là la lucidité est féroce. (..) J’écorchais les noms propres comme si celui de l’un se mêlait à celui de l’autre, les numéros de téléphone les plus familiers m’échappaient comme si le fil qui me reliait à mes amis pouvait à chaque instant se casser. J’avais souvent mal au dos, parfois des quintes de toux, bref je me sentais non pas vieux mais pire vieillissant, inexorablement vieillissant, et j’avais du mal à admettre ce constat d’une progressive défaillance du corps. Ce que je redoutais le plus, c’était de me trouver bientôt incapable d’être sensible à du nouveau, d’être marqué et modifié par de l’inattendu - ou alors ce ne serait qu’en des moments fugaces qui ne laisseraient aucune trace. Mon identité était acquise, je serais réduit à cela, à ce peu de chose qui ne cesserait plus de m’accompagner. De là devait venir ma morosité matinale : cette lassitude amère à me retrouver le même, jour après jour, alors que dans mes nuits riches d’apparitions, d’histoires, d’événements, mes nuits méchamment interrompues, j’avais été mille autres."

                        J.P Pontalis




Belle réflexion douce-amère sur la réalité qui nous attend tous, à des degrés divers. Certains s'y reconnaîtront déjà peut-être, en tout ou en partie. Mais comme on le plaçait jadis à la première page des livres-récits  "Ce roman est une œuvre de pure fiction. En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages et des faits existants ou ayant existé, ne saurait être que coïncidence fortuite." A fortiori avec moi-même, mais sait-on jamais, les choses vont parfois si vite.



Lu dans:
J.-B. Pontalis Un Homme disparaît. Gallimard. 1996. 160 pages. Extrait pp.122,123

Ciao l'artiste


« Vieilles chansons accrochées aux murs des vieilles villes
mélodies oubliées qui reviennent parfois
flottant dans les airs qu’on chante en des veillées
quand remonte soudain tout un goût d’autrefois.
Mélodies inventées au fin fond d’un village
par un bel inconnu dont on ne sait plus rien
lointaines et persistantes
elles traversent les âges. »
                Julos Beaucarne


Coïncidence amusante, Jules Jean Vanobbergen, le Grand Jojo (aussi dit Lange Jojo) a tiré sa révérence le jour de la fête de Saint Eloi, vénéré dans les usines et les ateliers de métallurgie. On imagine sans peine les gosiers asséchés reprenant ce soir à pleine voix "Chef , un p'tit verre on a soif" jusqu'à plus soif au petit matin blême. Oserai-je vous le partager? Je me suis surpris au retour d'une réunion en province il y a deux semaines à accompagner à tue-tête l'autoradio, seul en voiture ce qui ajoutait à l'insolite, l'inévitable "Jules César, on l'appelait Jules César, qui avait de belles jambes, des jambes de superstar". Plus ridicule que cela tu meurs, pour quelqu'un amoureux de Barbara, d'Ivry Gitlis, d'Anne-Sophie Mutter  et de tant d'autres interprètes de haut vol. C'est comme préférer un cassoulet Zwan à une invitation au "Comme chez soi". Encore que... je découvris un jour que le patron du célèbre resto étoilé de la place Rouppe n'aimait rien tant que commander les soirs d'avant-match à Anderlecht un pistolet au haché dans une échoppe de la place de Linde. Nous avons tous en nous un grand Jojo qui sommeille, et vive la fête.



Lu dans:
Jean Jauniaux, Julos Beaucarne. La poésie comme royaume. Lamiroy. Coll. L’article. 2021. 42 pages

01 décembre 2021

The sky is the limit


 "Tout à coup, dans l’espace,
si haut qu’il semble aller lentement, un grand vol
en forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons."
            Jean Richepin, repris par Georges Brassens . Les oiseaux de passage





Immobilisés dans la file, nos autos paraissent soudain bien pataudes quand passe loin là-haut un vol de canards sauvages. Voguent-ils vers le soleil, ou volent-ils pour le seul plaisir de planer, légers, portés par un vent favorable?
Le ciel est leur limite, et nous, vers où voguons-nous?