28 février 2014

Un enfant naît


"La vie est-elle
un instant âpre arrimé au hasard
un instant succulent dérobé au malheur
un instant imprécis tendu vers sa fin (..)
l'instant où le néant se fait tout 
la vie
la vie
n'est que l'impossible accompli
    Pedro VIANNA


Au creux du fauteuil


"J'ai chez moi le fauteuil de mon père, fauteuil dans lequel il passait ses nuits d’insomnie avant de décéder il y a maintenant 48 ans. Ce fauteuil a ses ressorts amortis par le temps et quand je m'y assied, j'ai l'impression de m'enfoncer dans le passé, de retrouver ce creux, ce manque absolu d'un père perdu bien trop tôt."
Sagesse des souvenirs ravivés
  
Un ami cher répond ce matin à un récent message évoquant la disparition et le souvenir. Emotion, doublée d'une touche de nostalgie en repensant à tous ces creux que les proches laissent dans nos vies en disparaissant. Gratitude aussi pour ces nouvelles techniques de communication et cette époque, si dénigrée par les esprits chagrins, qui nous met en contact dès potron minet avec nos amis et familiers, partageant le meilleur d'eux-mêmes, pour illuminer nos journées. 

27 février 2014

Nonchalance


Allongé sur la pente herbue d'un fossé,
Les coudes dans le champ et les souliers dans l'eau,
Un petit garçon,
Blond,
Regarde par-dessus les blés.
Il pose doucement son menton sur ses mains.
(..) Un brin d'herbe entre les dents.
Il sourit.
Son regard monte, monte, bleu, et se perd dans le ciel d'été.
Très haut,
Très seul,
Un oiseau dessine la vie.
        Christian WEISS

26 février 2014

Bulle


"Il a été pointé du doigt pour son manque de retour sur investisement: 2.7 millions d'euros."

Electrabel? BPost? Twitter? Facebook? Détrompons-nous, cette nouvelle bulle financière prête à exploser n'est autre que le jeune joueur anderlechtois Milivojevic, signalé hors forme lors du match perdu par son équipe le weekend passé. Il partage le sort de son coéquipier Youri Tielemans, 16 ans, lui aussi fatigué selon les commentateurs et le public du stade. Je me réjouis sincèrement ce matin, - connaissant également une baisse de régime inhabituelle, - de n'avoir aucune valeur financière, de ne bénéficier d'aucun article dans la presse, de ne recueillir ni vivats ni quolibets d'un stade en délire et surtout de n'avoir aucun avenir. 

Lu dans:
Une simple baisse de régime qui mène au fond du trou. Le Soir. mercredi 26 février 2014. Extrait p.26

24 février 2014

Un seul être..


"Il est mort mais j'ai eu le sort le plus terrible: j'ai dû survivre".
N. Ferlut.

C'était un ami cher et un homme bon. Trois ans après son départ, son fauteuil vide dégage encore la même tristesse et la même stupéfaction, comme un trou dans la mer qui ne se serait pas refermé. On prétend que personne n'est irremplaçable, quelle sottise.

Lu dans:
Nathalie Ferlut. Conte cruel de Manhattan. Eve sur la Balançoire. Casterman. 2013. 178 pages.

Les petits matins blêmes


"Je me suis réveillé, un morceau de rêve entre les mains,
et n’ai su que faire de lui
J’ai cherché alors un morceau de veille
pour habiller le morceau de rêve,
mais il n’était plus là.
J’ai maintenant un morceau de veillle entre les mains
et ne sais que faire de lui."
        Roberto Juarroz

Etourdis par la folle journée de samedi qui vit la destitution puis la fuite de leur président, la sortie de prison et le retour pathétique d'une rivale affaissée, une foule d'Ukrainiens soudain silencieux prend conscience qu'après avoir tenu en main leur "morceau de rêve" ils se retrouvent avec "leur morceau de veille" sans trop savoir que faire de lui. Le loup en déroute, soudain que de bergers. 

Lu dans:
Roberto Juarroz, Poésie verticale (VI, 64). Traduction de l'espagnol par Roger Munier

23 février 2014

La faculté d'oubli


"Ce qui se passe a sa demeure dans l'oubli."
B. Noël

Une succession de malheurs ont failli l'emporter de chagrin, de culpabilité et d'angoisse du lendemain. Depuis quelques mois elle "perd la tête" et va mieux. La faculté d'oublier est une maladie, ou un remède. Le seul qui reste quand tous les autres se sont révélés inefficients.  

Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.16

22 février 2014


"Quel sera mon dernier soupir
    de désespoir
    ou de désir?"
        Charles Dumont

Lu dans :
Charles Dumont, cité par Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages.

21 février 2014

Classieux comme un bichon maltais


"Celui qui sait rire de lui-même n'a pas fini de s'amuser."

Affronté lors d'une visite hier matin un bichon caractériel au poil tout chiffonné, d'une propreté douteuse, baptisé Chanel. La capacité d'autodérision de mes patients est sans limite. 

20 février 2014

Ma liberté


"Ma voiture c'est ma liberté."

On se souvient de ce slogan du Salon de l'auto dans les nineties; il me fit sourire hier. Je retrouve une patiente âgée, que je vis fort démoralisée l'an dernier cloîtrée depuis un an au troisième étage d'un immeuble urbain en raison d'une impotence arthrotique sévère des membres inférieurs. Ce matin elle est radieuse de m'annoncer qu'elle sort désormais tous les jours. Un déménagement du troisième vers le rez-de-chaussée, suivi de la location d'une chaise roulante ont transformé son existence. La vieille malédiction, entendue mille fois, "tu finiras en chaise roulante" ainsi démentie m'a rendu heureux. 


19 février 2014

Laisser être bon


"Tant de douceur au coeur de l'homme
se peut-il qu'elle faille à trouver sa mesure?"
Saint-John Perse

Un proverbe africain suggère que le corps de l'homme est parfois trop petit pour abriter son esprit. La capacité d'aimer, d'admirer, de se dépasser de l'être humain est supérieure à ce qu'il imagine, encore faut-il lui en laisser l'occasion. La fin de vie et l'extrême maladie possèdent ce privilège: faire le cadeau à ses proches de pouvoir être bon et d'exprimer son affection sans mesure ni fausse honte. 

Lu dans:
Philippe Mathy. Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 140 pages. Extrait p 22.

17 février 2014

La leçon des fennecs


"Je suis intrigué. De quoi vivent-ils ces animaux, dans le désert? (..) Je ne résiste pas à mon désir et je suis les traces de l'un d'eux. Elles m'entraînent vers une étroite rivière de sable où tous les pas s'impriment en clair. J'admire la jolie palme que forment trois doigts en éventail d'un fenech, le petit renard des sables. J'imagine mon ami trottant doucement à l'aube, et léchant la rosée sur les pierres. Ici les traces s'espacent: mon fénech a couru. Ici un compagnon est venu le rejoindre et ils ont trotté côte à côte. J'assiste ainsi avec une joie bizarre à cette promenade matinale. J'aime ces signes de la vie. Et j'oublie un peu que j'ai soif ...
Enfin j'aborde les garde-manger de mes renards. II émerge ici au ras du sable, tous les cent mètres, un minuscule arbuste sec de la taille d'une soupière et aux tiges chargées de petits escargots dorés. Le fénech, à l'aube, va aux provisions. Et je me heurte ici à un grand mystère naturel. Mon fénech ne s'arrête pas à tous les arbustes. Il en est, chargés d'escargots, qu'il dédaigne. II en est dont il fait le tour avec une visible circonspection. Il en est qu'il aborde, mais sans les ravager. II en retire deux ou trois coquilles, puis il change de restaurant. Joue-t-il à ne pas apaiser sa faim d'un seul coup, pour prendre un plaisir plus durable à sa promenade matinale? Je ne le crois pas. Son jeu coïncide trop bien avec une tactique indispensable. Si le fénech se rassasiait des produits du premier arbuste, il le dépouillerait, en deux ou trois repas, de sa charge vivante. Et ainsi, d'arbuste en arbuste, il anéantirait son élevage. Mais le fénech se garde bien de gêner l'ensemencement. Non seulement il s'adresse, pour un seul repas, à une centaine de ces touffes brunes, mais il ne prélève jamais deux coquilles voisines sur la même branche. Tout se passe comme s'il avait la conscience du risque. S'il se rassasiait sans précaution, il n'y aurait plus d'escargots. S'il n'y avait point d'escargots, il n'y aurait point de fénechs. "
A. de Saint Exupéry.

Dans un pays dénué, on a rencontré des habitants pauvres et fiers, sages et amicaux comme celui du Petit Prince et qui ont retenu la leçon des fennecs. Alioune qui me lit sourira en observant que sa leçon portant sur le reboisement progressif de la mangrove et de ses palétuviers a franchi le désert et l'océan pour finir dans ce modeste billet. Je retrouve pour ma part avec un bonheur non-dissimulé ma ville, mon quartier, sa froidure, ses senteurs hivernales et sa grisaille, impatient aussi de retrouver les patients et leurs vies si diverses. Rencontrer un guide touristique amoureux de son pays nous fait paradoxalement (encore) mieux aimer le nôtre.

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 133-134

04 février 2014

Sagesse murale

"Il faut bien rêver avant d'agir."
Sagesse murale des tags des faubourgs de Saint Louis (Sénégal)

Un pinceau rageur a biffé le "réfléchir" de ce slogan presque soixante-huitard, et je ne peux m'empêcher de sourire intérieurement. Près de cinquante ans plus tard, mais sur un autre continent, sous les pavés se cache toujours la plage.

Je vous souhaite une bonne semaine d'un bar wi-fé enfumé par les rythmes lancinants d'une Afrique qu'on peine à cerner.

01 février 2014

Sagesse de Hawking


  «Toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons.»
Novalis

Plongé dans la biographie de l'astrophysicien Hawking, dont j'avais découvert la "brève histoire du temps" il y a une vingtaine d'années, je demeure fasciné par l'effet paradoxal des événements d'une existence. Atteint d'une sclérose latérale amyotrophique qui le paralyse progressivement, il se sent gagné par un  sentiment d'urgence devant sa vie qui soudain semble se retrécir, et la nécessité de ne plus gaspiller son énorme potentiel de créativité intellectuelle, gaspillé jusque là dans un parcours d'étudiant volontiers paresseux. "Auparavant je m'ennuyais profondément et j'avais l'impression que rien ne valait la peine de faire un effort. Un des résultats de ma maladie a été de changer tout ça : lorsqu'on est confronté à l'éventualité d'une mort prématurée, on comprend que la vie vaut la peine d'être vécue. (..) J'ai soudain réalisé qu'il y avait des tas de choses qui valaient la peine d'être faites, si j'avais un sursis. Deux années passèrent. La progression de la maladie ralentit. Je n'étais pas mort. Alors même qu'un nuage planait au-dessus de mon avenir, j'ai découvert, à ma grande surprise, que je goûtais beaucoup plus la vie à présent qu'auparavant.» On rejoint ici Emmanuelle Laborit (Le cri de la mouette) et la perception qu'elle aura de sa surdité, grâce à laquelle elle est devenue actrice et auteure, ou le violoniste Niccolo Paganini dont l'hyperlaxité ligamentaire favorisera la virtuosité. Comme le suggère Hawking dans un entretien télévisé "Il faut une certaine maturité pour comprendre que  la vie n'est pas "juste". Reste à faire de votre mieux dans la situation qui est la vôtre." 

Lu dans:
Kitty Ferguson. L'incroyable Stephen Hawking. Flammarion. 2012. 452 pages. Extraits pp 60, 68, 69
Stephen Hawking, Trous noirs et bébés univers. Odile Jacob. 2010. 208 pages. Extrait p. 26
ABC , 20/20, émission de 1989.
Emmanuelle Laborit. Le Cri de la mouette. Pocket Jeunesse. 2003. 212 pages.

31 janvier 2014

En relisant l'Ecclésiaste


«Qu’il est terrible de savoir là où savoir ne sert à rien à celui qui sait.»
Sophocle. Tirésias dans Oedipe-Roi.

Qu'il est précieux , ce bref moment de retour en soi avant d'entamer la consultation. Je parcours la liste des inscrits, succession aléatoire de bonnes et mauvaises nouvelles à annoncer. Toute vérité est-elle bonne à dire? Il fut un temps où sans hésitation je répondais par l'affirmative. J'ai appris depuis que certaines vérités détruisent, si pas l'individu au moins l'équilibre instable qu'il tente de se construire. Et depuis, je dis vrai mais à pas comptés. Connais-toi toi-même! mais, pourrait-on ajouter, pas trop vite. C'est dans l’Ecclésiaste: «Ne va pas trop vite vers la vérité.» 

29 janvier 2014

Belgique terre d'accueil


"Le BRP (Belgium Residence Program®) est un package de services (…) permettant à des citoyens hors UE d’obtenir un permis de séjour rapidement et avec un minimum d’effort».
Henley & Partners

Parmi les pays cités par Henley & Partners comme destinations privilégiées aux candidats à la résidence ou la nationalité, la Belgique: "un des pays européens les plus attractifs en matière de résidence, citoyenneté et taxation." La simple lecture de ces conseils judicieux destinés aux hommes d'affaires, financiers et investisseurs parmi lesquels Gérard Depardieu s'avère revigorante pour notre moral en début de journée, - où irions-nous vivre ailleurs et mieux? - et rassurante quant aux capacités d'accueil de notre pays aux migrants. Tous les migrants? 

Lu dans:
Belgium Residence Program for non-EU citizens
http://www.visas.to/en/eu/bel-iip/2141/
https://www.henleyglobal.com/countries/belgium/

This land is your Land

Une voix s'est éteinte


"Lorsque tout est achevé, on répond avec l'ensemble de sa vie aux questions que le monde vous a posées:
Qui es-tu?
Qu 'as-tu fait? ..
A qui es-tu resté fidèle? "
    SANDOR MARAI, Les Braises

On aime imaginer la  voix éraillée de Pete Seeger, accompagné de son seul banjo, importunant à présent de ses questions dérangeantes les anges du paradis. L'homme s'est éteint hier, pas sa légende, tissée d'une interminable histoire de démêlés avec le FBI, de listes noires, d’exclusion de la télévision pendant 15 ans, d’interdictions, de peine de prison (en 1961 finalement annulée) pour appartenance au parti communiste.. en 1940 , d'attaques physiques, d’émeutes contre lui, de lutte contre la guerre du Vietnam pour donner naissance à une longue succession de mélodies qui ont structuré la jeunesse américaine. Qui n’a chanté We shall overcome, Turn, turn, turn (sur des paroles tirées de l'Ecclésiaste!) , Michael row the boat, Black is the colour, If I had a Hammer, Where Have All the Flowers Gone ?…  Qui ne se souvient de cette scène émouvante au Lincoln Memorial à Washington, après que le président élu Barack Obama eut terminé son discours par le rituel obligé "God Bless America" ("Dieu bénisse l'Amérique"): Bruce Springsteen, le rocker col bleu, appelle sur scène Pete Seeger, son aîné âgé de 90 ans. Et celui-ci, le banjo en bandoulière, la voix un peu écorchée mais le tempo toujours vif, entonnant This land is your Land, le plus célèbre refrain du folk song américain. La chanson avait été composée en 1940 par Woody Guthrie, pour répondre à une autre chanson célèbre de l'époque, God Bless America,  dont il détestait les paroles mièvres et patriotiques.  Comme le souligne le New York Times, la longue vie de celui qui fut la conscience de l'Amérique témoigna "du pouvoir de la chanson et de la culture pour donner un coup de pouce à l’histoire».


"Ce pays notre pays
Ce pays est mon pays
depuis la Californie jusqu’à la presqu’île de New York
depuis les forêts de Redwood jusqu’aux eaux du Gulf Stream
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Et j’ai marché sur tous les rubans des routes
Au dessus de moi j’ai vu les chemins infinis du ciel
Au-dessous de moi j’ai vu les vallées dorées
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

J’ai erré et vagabondé, j’ai suivi mes pas
jusqu’aux sables étincelants et leurs déserts de diamants
tout autour de moi une voix résonnait
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Quand le soleil vint à briller, je me promenais
et les champs de blé ondulaient, et les nuages de poussière tanguaient,
quand la brume s’est levée, une voix a psalmodié,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Un matin ensoleillé et clair, dans l’ombre du clocher
j’ai vu mon peuple dans les bureaux de la charité
et ils se tenaient là affamés, je me tenais là me demandant si,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Par un haut mur d’enceinte, ils ont voulu m’arrêter
quand je marchais vers mes chemins de liberté,
personne de vivant ne pourra me faire rebrousser chemin,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Paroles ajoutées par Pete Seeger :
 Sans doute avez-vous travaillé aussi dur que vous le pouviez
Mais vous avez à peine droit aux miettes des tables des riches
et sans doute vous pensez que c’est vrai ou inventé
rebrousser chemin,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Pays des bois ou des herbes et des rivages des rivières
pour chaque être vivant, même les microbes
Nageoires, fourrures ou plumes, nous sommes tous ensemble ici
ce pays a été fait pour toi et pour moi."



Lu dans :
Laurent Gaudé. Ouragan. Actes Sud 2010. Babel n° 1124. 190 pages. Exergue.
Ce pays est mon pays, paroles de Woody Guthrie, vers supplémentaires de Pete Seeger,  © 1958

27 janvier 2014

Etranges rencontres dans un métro un matin


"Hier, j'ai vu un des mes livres entre les mains d'une femme. Elle était assise dans le métro, ses doigts serraient les pages pour les immobiliser et les tournaient délicatement. J'ai compris hier que les livres ont un sort meilleur que ceux qui les écrivent. Gardés dans les bras, emportés en voyage, peut-être sur une île du Sud ou sous une tente en montagne, fixés avec intensité par deux yeux qui feraient aussitôt baisser les miens. Oui, les livres prennent du bon temps, bien plus que ceux qui les écrivent. (..) Les mots que j'ai écrits ne sont plus à moi, ils sont devenus les siens. Elles les a voulus, en pêchant justement ceux-là dans le grand bazar des livres. Elle les a payés avec de l'argent prélevé sur d'autres dépenses, en se passant d'une bouteille de vin, d'une séance de cinéma, d'un concert. Ils ont pour elle une valeur ajoutée, celle de remplacer des choses plus agréables qu'un livre. Et maintenant, là sur ses genoux, feuilletés par une légère caresse, ses cheveux retombant dessus. Les pages ainsi prises et tenues sont les siennes, beaucoup plus qu'elles n'ont été les miennes."
    Erri de Luca
 
Souvenir, déjà ancien. Assis face à une inconnue dans le métro, je remarque qu'elle parcourt la dernière page du Journal du Médecin, et s'arrête sur un billet que j'ai écrit deux jours plus tôt. On y raconte l'histoire simple d'une petite patiente, maman à l'heure actuelle, me téléphonant en consultation pour annoncer l'arrivée du chien qu'elle attendait depuis des mois. L'inconnue paraît songeuse, à quelle enfance, à quel chien, à quelles vacances ce récit fait-il mémoire? Je garde le souvenir d'une conversation muette et étrange, associant trois personnes qui jamais ne se rencontreront sans doute, la lectrice, l'auteur du billet et la petite fille au chien, réunies une fraction d'éternité par leur seul imaginaire. 

Lu dans :
Erri de Luca. Le sort de l'écrivain, traduction Danièle Valin, copyright Libération 13/14 janvier 2006
En visite buissonnière. Noémi. http://entrecafejournal.blogspot.be/2014/01/en-visite-buissonniere-noemi.html

En visite buissonnière. Noémi.

Noémi à mal au ventre. Elle a aussi mal à la tête et ne s’endort que difficilement. Ses nuits sont peuplées de gnomes et d’ombres hostiles qui se réfugient derrière les tentures de sa chambre. Sa maman pense qu’un léger sédatif ferait l’affaire et s’inquiète d’une baisse de ses résultats scolaires. Noémi hoche la tête, regrettant le papa qu’elle n’a jamais eu, la maison peuplée d’animaux comme dans Martine à la campagne, le grand frère confident dont elle a fait son deuil.

L’examen clinique est banal, Noémi paraît s’excuser de me causer du souci en descendant de la table d’examen. Je prescris un poisson rouge, dont elle serait la seule responsable et qui prendrait place sur la table de nuit à défaut du chien qu’elle souhaite depuis toujours. Un long échange avec la maman me fait endosser le rôle d’avocat de la gent canine, sans vraiment la convaincre. Chacun se quitte, heureux d’avoir pu dépasser la fonction initialement attribuée en pareille circonstance: le sédatif pourra attendre.

Je reconnais la voix de Noémi au téléphone, interrompant ma consultation : « C’était pour vous dire que le chien est arrivé et que j’ai bien dormi, merci beaucoup. »  Je souris au vieux patient qui me fait face et qui a surpris des bribes de conversation: tout le bonheur du monde prend parfois la forme d’une petite fille en robe rouge qui promène son fox terrier sur le chemin.

Zénon .

26 janvier 2014

Vestiges


"Troublante histoire.
Comme je déposai des revues dans la poubelle des déchets recyclables, sur le trottoir, j’avisai en vrac au fond de celle-ci des objets d’acajou et de cuir, un plumier, un encrier, un sous-main, un porte-buvard, un coupe-papier, comme si un lettré du XIXe siècle de mes voisins avait jeté là la parure de bureau de son cabinet de travail pour s’offrir, je suppose, un ordinateur (ou d’abord peut-être une machine à écrire ?)."
E. Chevillard

Lu dans :
Eric Chevillard. L'autofictif. http://l-autofictif.over-blog.com/ Note 2153 du 26 janvier 2014

Fidèle comme un roi en France


"Elles, pas fières,
Sur leurs escabeaux en l'air,
Regard implorant, et ne comprenant pas tout,
Rétines et pupilles,
Les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes :
Voir sous les jupes des filles
Et la vie toute entière,
Absorbés par cette affaire,
Par ce jeu de dupes :
Voir sous les jupes des filles,
La, la, la, la, la..."
A. Souchon

J'aime la tendresse amusée d'un Souchon, façon bon peuple, dont l'oeil pétille à observer les princes qui nous gouvernent, "se pencher / tordre son cou / pour voir l'infortune / à quoi [leurs] vies se résument".

Lu dans:
Alain Souchon. Extrait de l'album : C'est Déjà Ça. 1993. Label : Virgin

25 janvier 2014

L'exil du merveilleux


"Hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux."
René Char . Commune présence

A quel âge sort-on du merveilleux, de ces lieux inconnus qui étaient les nôtres avant d'avoir été mis au monde et dont nous nous souviendrons à l'autre bord du temps, soudain réveillés à ce qui arrive après la mort. A quel âge se met-on à vivre par habitude, sans plus trop se préoccuper des raisons d'être là ou de n'être plus là. A nous répéter à longueur de journée, par paresse ou par sécurité, ce que nous apprend l'immense rumeur de la rue, de la classe, des écrans, nouvelles en flux permanent que nous relaieront à notre tour sans vraiment y réfléchir. Ne serait-on vraiment raisonnables qu'avant l'âge que l'on dit de raison?

23 janvier 2014

L'eau des Maures

«Tu sais ... le Dieu des Français ... Il est plus généreux pour les Français que le Dieu des Maures pour les Maures! »
    A de Saint-Exupéry

"Voici des hommes qui n'avaient jamais vu un arbre ni une fontaine ni une rose, qui connaissaient, par le Coran seul, l'existence de jardins où coulent des ruisseaux puisqu'il nomme ainsi le paradis. Ce paradis et ses belles captives, on le gagne par la mort amère sur le sable, d'un coup de fusil d'infidèle, après trente années de misère. Mais Dieu les trompe, puisqu'il n'exige des Français, auxquels sont accordés tous ces trésors, ni la rançon de la soif ni celle de la mort. Et c'est pourquoi ils rêvent, maintenant, les vieux chefs. Et c'est pourquoi, considérant le Sahara qui s'étend, désert, autour de leur tente, et jusqu'à la mort leur proposera de si maigres plaisirs, ils se laissent aller aux confidences.
«Tu sais ... le Dieu des Français ... Il est plus généreux pour les Français que le Dieu des Maures pour les Maures! »
Quelques semaines auparavant, on les promenait en Savoie. Leur guide les a conduits en face d'une lourde cascade, une sorte de colonne tressée, et qui grondait:
- Goûtez, leur a-t-il dit.
Et c'était de l'eau douce. L'eau! Combien faut-il de jours de marche, ici, pour atteindre le puits le plus proche et, si on le trouve, combien d'heures, pour creuser le sable dont il est rempli, jusqu'à une boue mêlée d'urine de chameau! L'eau! A Cap Juby, à Cisneros, à Port-Étienne, les petits des Maures ne quêtent pas l'argent, mais une boîte de conserves en main, ils quêtent l'eau:
- Donne un peu d'eau, donne ...
- Si tu es sage.
L'eau qui vaut son poids d'or, l'eau dont la moindre goutte tire du sable l'étincelle verte d'un brin d'herbe. S'il a plu quelque part, un grand exode anime le Sahara. Les tribus montent vers l'herbe qui poussera trois cents kilomètres plus loin ... Et cette eau, si avare, dont il n'était pas tombé une goutte à Port-Étienne, depuis dix ans, grondait là-bas, comme si, d'une citerne crevée, se répandaient les provisions du monde.
- Repartons, leur disait leur guide. Mais ils ne bougeaient pas :
- Laisse-nous encore ...
Ils se taisaient, ils assistaient graves, muets, à ce déroulement d'un mystère solennel. Ce qui coulait ainsi, hors du ventre de la montagne, c'était la vie, c'était le sang même des hommes. Le débit d'une seconde eût ressuscité des caravanes entières, qui, ivres de soif, s'étaient enfoncées, à jamais, dans l'infini des lacs de sel et des mirages. Dieu, ici, se manifestait: on ne pouvait pas lui tourner le dos. Dieu ouvrait ses écluses et montrait sa puissance : les trois Maures demeuraient immobiles.
- Que verrez-vous de plus? Venez ...
- Il faut attendre.
- Attendre quoi?
- La fin.
Ils voulaient attendre l'heure où Dieu se fatiguerait de sa folie. Il se repent vite, il est avare.
- Mais cette eau coule depuis mille ans! ...
Aussi, ce soir, n'insistent-ils pas sur la cascade. Il vaut mieux taire certains miracles. Il vaut même mieux n'y pas trop songer, sinon l'on ne comprend plus rien."

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 86-87

Sagesse du rien


"Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n'existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l'équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance."
    R. Juarroz

Lu dans:
Robert Juarroz. Treizième poésie verticale. Edition bilingue, traduction Roger Munier. José Corti 1993. Extrait pp.120/121

21 janvier 2014

Etre un havre


"L'homme bon est celui qui garde
telle l'auberge du chemin
l'eau pour l'assoiffé
pour l'ivrogne le vin."
    Antonio Machado

Avec Antonio Machado, rêver d'être cette simple auberge au bord des chemins de la vie. Un feu de bûches contre le frimas, une couette où poser sa tête, une table où apaiser sa faim, une cruche contre la soif, une jarre contre le spleen, sans se laisser obscurcir par les jugements ni la pitié. Etre celui qui se contente de s'asseoir à côté. 

20 janvier 2014

Le sablier du temps

"Si je fais couler du sable
De ma main gauche à ma paume droite,
C'est bien sûr pour le plaisir
De toucher la pierre devenue poudre,
Mais c'est aussi et davantage
Pour donner du corps au temps,
Pour ainsi sentir le temps
Couler, s'écouler
Et aussi le faire
Revenir en arrière, se renier.
En faisant glisser du sable,
J'écris un poème contre le temps."
    Guillevic

Lu dans:
Eugène Guillevic. Art Poétique 1985-1986. Gallimard. 1989. 192 pages.

Au loin les oiseaux


«Un vol d’oiseaux
Le monde continue
Déjà sans moi.»
    Eric Chevillard

Est-ce de trop scruter ces oiseaux dans le ciel qu'ils ont ce regard étrange, les patients hospitalisés que je vois le dimanche matin?
Ils nous regardent sans voir, absents de leur chambre, présents à leur seule solitude.


Lu dans :
Collectif. Eric Chevillard. Minuit. 2014. 118 p.

18 janvier 2014

Pourquoi ces traces de doigts sur le carreau ?

      "Il  ou  elle  écrit  autrement.  Pour  l'observer,  avec   admiration,  envoyer,  plus  rapidement  que je  ne  saurai   jamais  le  faire  de  mes  doigts  gourds,  des   SMS  avec  les  deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus  grande tendresse que puisse exprimer un grand père,  Petite Poucette et Petit Poucet."
M. Serres
Il se raconte que la maîtrise du clavier pour envoyer des sms permet aux plus doués de le faire en gardant leur GSM en poche, sans possibilité qu'on le remarque. Il y avait les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les athées et les croyants, les gentils et les méchants, les rats des villes et les rats des champs, il y a maintenant ceux ou celles qui - comme moi - d'un index gourd tapent «rzppelle ùoi" à grosses gouttes, et ceux ou celles qui envoient en quelques secondes à cinquante contacts leurs états d'âme ... ou les réponses correctes au questionnaire QCM censé évaluer leurs connaissances. Cours, cours, cher maître, le vieux monde est derrière toi : devant s'ouvre un territoire dont tu pourrais bien te trouver exclu définitivement. 

J'avais une prévention irraisonnée à l'idée de troquer mon vieux Nokia pour un smartphone. L'aisance avec laquelle mes petit-enfants, illettrés encore, s'en servent est parvenue à m'ébranler. L'assurance avec laquelle Aurore (deux ans) tient sa famille entière dans les mains, "feuilletant" du doigt l'iPhone parental afin de me présenter ses dernières photos a emporté ma décision: il est un peu tôt pour se faire larguer définitivement. Je la soupçonne de glisser par moment son index sur le carreau de la fenêtre, étonnée de ne pas voir changer le paysage.

Lu dans:
Michel Serres. Petite Poucette. Editions le Pommier. 2012.  84 pages

Envoyé de mon Samsung :-)

« Dans notre maison
une araignée
on va changer de maison.»
    Suzy

Lu dans :
L’autofictif. Eric Chevillard. http://l-autofictif.over-blog.com/
Collectif. Eric Chevillard. Minuit. 2014. 118 p.

17 janvier 2014

J'aime trop l'amour (suite)


"Le jour où nous sommes descendus à la réception d'un hôtel pour nous plaindre du lit, j'ai su que c'était fini."
Sagesse anonyme du Castor Astral. J'aime trop l'amour (suite)

Toute ressemblance... (..) politique récente .. fortuite (ndlr).

Lu dans:
Pilar Pujadas, illustrations Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages. Extrait p. 46. Ne sera disponible en librairie que le 6 février.

15 janvier 2014

Tendre poulette


"Mon canard, ma poulette, ma caille, ma cocotte, mon lapin. Toute la basse-cour y passe afin de rappeler à l'autre qu'il est dans un enclos bien délimité, celui de nos tolérances, de nos peurs de l'abandon. Nous l'aimons, oui, mais nous aimons moins sa liberté. Qu'on m'appelle mon hirondelle, mon cygne, mon aigle, mon goéland, et je resterai."

Sagesse anonyme issue d'un atelier d'écriture chez Francis Dannemark, débouchant sur un tonique petit ouvrage "Soit dit entre nous J'aime trop l'amour". C'est quand le 14 février?


Lu dans:
Pilar Ujadas et Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages

Main tenant


"Main tenant, adverbe de temps désignant, à la lettre, "la main" : maintenant, "tenant en main" et si je saisis mon portable, mon téléphone ou ma tablette je peux même dire : maintenant, tenant en main le monde."
Michel Serres

"Le monde, oui, puisque j’accède en tous lieux aux informations, à toutes les bibliothèques et à tout le savoir engrangé depuis l'antiquité, par internet et moteurs de recherche interposés. Par téléphone je peux contacter toute personne n'importe où dans le vaste monde. Jamais l'homme du commun, le vulgus pecum, n'a pu prétendre à pareille puissance. Jadis et naguère, seules des personnes rares ont pu dire cette phrase, à l'image d'Auguste, Empereur de Rome, de Napoléon ou du Roi Soleil. Or maintenant, je peux sans forfanterie dire "maintenant : je tiens le monde" et trois milliards au moins d'humains peuvent eux aussi prétendre la même chose. De quoi rêver à une rénovation de la démocratie ! Utopie me direz-vous et je vous répondrai qu'il n’y a de nouveautés dans l’histoire qu’en vertu d’utopies."

Lu dans:
Michel Serres. Petite Poucette. Editions le Pommier. 2012.  84 pages

14 janvier 2014

Equilibres


"Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge.
Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger."
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes


11 janvier 2014

Sagesse de Granek

"Ils cohabitent en moi (..)
Le passé le présent
Le futur et maintenant
L’illusion et le vrai
Le maussade et le gai
La bêtise la raison
Et les oui et les non
L’amour de ma personne
Les dégoûts qu’elle me donne
Les façades qu’on se fait
Et ce qui derrière est
Et les peurs qu’on avale
Les courages qu’on étale
       Pour tout ça je suis seul."
Esther Granek, Ballades et réflexions à ma façon, 1978

09 janvier 2014

Sagesse à glisser sous l'oreiller


"Je cherchais du sable
et j'ai embrassé la plage
je cherchais de l'eau
et je me suis épanché à la source
je cherchais l'amour
et t'ai trouvée."

08 janvier 2014

Guetteur d'aurore


" Oublier ce vieux monde ou l'ignorer.
Je n'ai pas de préférence,
mais si je suis ton père,
je te dois au moins ça :
Te laisser l'avenir. "
    C de Toledo

"Par sa simple présence, le nourrisson pose cette question les yeux fermés : sauras-tu me transmettre ta langue, et apprendre la mienne ?   Car c'est à la naissance, dans l'obscur face-à-face avec l'enfant, que se décide l'essentiel : notre capacité à faire rentrer la lumière, notre aptitude à accueillir la force de celui qui vient, et qui est l'avenir même. Et le refus d'un simple retour à la case départ. "
Un dossier du Soir évoque ce matin l'anxiété croissante des moins de vingt ans, une "quarterlife crisis" (crise du premier quart de l'existence) face aux choix qu'ils doivent faire pour s'insérer dans une société aux contours incertains, et présentée souvent avec morosité. Saurons-nous modifier le discours ambiant, ressassant sans fin les mêmes regrets comme corne de brume pour faire place à ces guetteurs d'aurore que sont nos plus jeunes?

Lu dans:
Camille de Toledo. Oublier, trahir puis disparaître. Seuil. La librairie du XXIe siècle. 2013. 224 pages
Jean Birnbaum. La force des fils. Le Monde du 3 janvier 2014
Violiane Jadoul. Les jeunes sont plus angoissés que leurs aînés. Le Soir mercredi 8 janvier 2014. pp.8,9

07 janvier 2014

Sagesse de la zwanze


"Pour moi tout est bon, mais si c'est pas un moka , j'en mange pas !."
Bossemans et Coppenole

Enervée, une patiente décrit sa mère en deux mots, citant l'inénarrable madame Coppenolle. On ne peut que rire, l'énervement est passé.

05 janvier 2014

Rendez-vous dans dix ans


"On s'était dit rendez-vous dans 10 ans
Même jour, même heure, même pomme
On verra quand on aura 30 ans
Sur les marches de la place des grands hommes
(..) C'est fou qu'un crépuscule de printemps
Rappelle le même crépuscule qu'il y a 10 ans
Trottoirs usés par les regards baissés
Qu'est-ce-que j'ai fait de ces années?"
    Patrick Bruel - La place des grands hommes

Un bébé nommé Léa pour bien commencer une année, belle épiphanie. Je connais son papa Kevin depuis sa naissance, il était chouette je m'en souviens bien. Et son grand-père Johnny, jeune adolescent vu la semaine d'ouverture de mon cabinet pour le plus horrible pied d'athlète (une mycose des orteils de sportifs, pour les non-initiés) que j'aie jamais vu. Et son arrière grand-père qui navigua récemment entre la vie et la mort, mais choisit la vie.  Et ses arrière-arrière-grands parents,- il était plombier, elle était couturière,- que Kevin n'a guère connus. Cela fait tout drôle d'être le médecin de cinq générations d'une même famille. Je suis ému en découvrant le petit répertoire téléphonique usé par les ans où à la page M on lit sobrement "médecin", et mon numéro de téléphone. On ne pratique guère le shopping médical dans ce genre de famille. Moment de grâce, vite dissipé. Je n'habite pas place des grands hommes, mais comme dans la chanson de Bruel, soudain me demande "Qu'est-ce-que j'ai fait de ces années?"

04 janvier 2014


"Voici que s'avance l'immobilisme, et nous ne savons pas comment l'arrêter."
Edgar Faure

Lu dans :
Franz-Olivier GIESBERT. Dictionnaire d'anti-citations pour vivre très con et très heureux. Cherche-Midi. 2013. 157 pages

02 janvier 2014

Besoins et désirs


"Adam Smith a mis en évidence un élément qui est au centre des théories récentes de la consommation, celles de sociologues comme Jean Baudrillard et Zygmunt Bauman : si celle-ci est motivée par des besoins, elle sera limitée, mais lorsqu'elle est mue par des désirs, elle est intarissable. La ligne d'arrivée ne se rapproche jamais. Vous ne serez jamais satisfait. "
Lars Svendsen
 
Lu dans:
Lars Svendsen. Work. Acumen Publishing 2008. Le travail. trad Léa Drouet. Autrement. 2013. 195 pages. Extrait p.161

01 janvier 2014

Sagesse des nations

« Chez les femmes, la double championne d’Europe néerlandaise Li Jiao (2007 et 2011) est tombée face à la Portugaise Fu Yu. Cette dernière retrouvera dans le dernier carré la Suédoise Li Fen, qui a battu la meilleure Européenne, Shen Yanfei (numéro 11 mondiale). L’autre demi-finale sera 100 % allemande, entre Shan Xiaona et Han Ying.»
  Compte-rendu des quarts de finale du championnat d’Europe de tennis de table. Journal L’Equipe. 13 octobre 2013.

On en sourirait si l'image dévastée de Lampeduza ne hantait nos souvenirs. Comme Benoît Bréville le suggère dans la dernière livraison du Monde diplomatique, tous les étrangers ne sont pas égaux quand il s’agit d’acquérir une nouvelle nationalité: un sportif de haut niveau, un riche entrepreneur ou un immigré surqualifié gardent infiniment plus de chances qu’un réfugié désargenté de se voir attribuer un nouveau passeport.

Lu dans :
Benoît Bréville. Pourquoi vous ne deviendrez jamais chinois. Le Monde diplomatique. Janvier 2014

L'an neuf


"Les conséquences de ce qu’on ne fait pas sont les plus graves."
Marcel Mariën

On imagine le grand Jacques esquissant au lever d'une nuit d'insomnie les paroles d'un texte qu'il baptise - faute de mieux - "le plat pays". Il se ravise, froisse le papier escomptant que cela n'intéressera pas grand monde, et se recouche. Une oeuvre est morte. 

Je vous souhaite un bon début d'année, plein de ces résolutions qu'enfin on réalise
CV

31 décembre 2013

Saut d'année


"Cette graine que je tiens
dans le creux de ma main
qu'en naîtra-t-il     demain
un roseau     ou un chêne
quelque plante de jardin
(..) pourvu que je lui trouve
bonne terre     qui la couve.
Ainsi         bonne graine
attends

(..) Cet amour     que tu tiens
dans le creux de ta main,
qu'en naîtra-t-il demain
mon bonheur      ou ma peine
ou mes regrets       
        sans fin. "
        E. Granek

Dans quelques heures se tourne la page d'une année. Que nous réserve la suivante? Savourons le bonheur de l'ignorer encore et de nous souhaiter le meilleur.
Bonne et heureuse année 2014

Lu dans :
Esther Granek. Portraits et chansons sans retouches. Préface de Flora Groult. Ed. Saint-Germain des Prés. 1976. 61 pages. Extrait p.20

29 décembre 2013

Par temps clair de fin décembre


"Par temps clair, hiver pur, été sec, la plus belle lumière est celle de la fin du jour, rasante, intense, dorée, sœur vive des ombres longues et promesse du repos de la vie. Rembrandt suggère qu'il peut y avoir des fins de vie éclairées de cette lumière-là, vies de vieux hommes « rassasiés de jours », et que douleur, joie et sagesse ont passées au tamis."
Claude Roy

Belle description de la lumière rasante de cette fin d'après-midi, par temps pur. Une poule faisane échappe sous nos yeux au tir croisé de cinq chasseurs, laissant leur chien rapporteur bredouille. On rit sous cape, en voilà une qui aura des choses à raconter à son faisan ce soir. La tempête a abattu un vieux sapin lui aussi "rassasié de jours", la tronçonneuse lui donne une seconde vie sous forme de bûches qui rougiront dans l'âtre. Une journée ainsi s'achève, comme l'année, tissée de récits et d'événements minimes qui ensemble forment la toile contrastée de nos vies. 


Lu dans :
Claude Roy. La fleur du temps. Ed Gallimard 1988. NRF. 357 pages. Extrait p.330


"En moi
ce besoin
de poser l'oreille
contre terre
D'écouter cogner
le coeur du monde
Pour entendre
le mien."
L. de Groot


Lu dans: 
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.98

28 décembre 2013

Art et dérisoire


"Chacun apprend les répliques de son rôle
sans pouvoir lire la pièce en entier
on joue mal on joue bien
parce qu'on ne connaît pas le sujet ."
 Robert Mallet

Une découverte du nouveau centre culturel de Dunkerke, battu par les embruns de la mer du Nord qui le borde, laisse rêveur. Entre un miroir que l'artiste a arrosé de son sperme pour l'immortaliser et une chaise Ikea oubliée dans un coin, l'esprit se repose. Mal nous en prend si nous tentons de nous y mettre, délogé aussitôt par un gardien hilare qui nous intime "qu'on ne s'assied pas sur une oeuvre d'art". Il en rit tant lui-même que je doute qu'il soit dupe, mais fait ce qu'on lui demande de faire et on le comprend bien. J'en sors avec l'impression d'un monde atteint d'une intense lassitude, ayant érigé l'insignifiant et le dérisoire en sublime, me récitant quelques phrases de Beckett ou de Marcel Marien pour qui  "il manque au monde le commencement et la fin. Nous vivons dans le reste."

Lu dans :
Robert Mallet. L'ombre chaude. NRF. Gallimard. 1984. 110 pages. Extrait p.78
Frac . Fond Régional d'Art Contemporain. 503 Avenue Bancs de Flandres, 59140 Dunkerque. Téléphone :03 28 65 84 20 http://www.fracnpdc.fr/

27 décembre 2013

La fièvre de tous les soirs


« C’est la fièvre de la jeunesse qui maintient le monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. "
Georges Bernanos

Un long entretien consacré aux enfants difficiles hier en radio m'a remis la phrase de Bernanos en mémoire. Ces mômes qui ne tiennent pas en place, hurlent, tirent la langue quand on leur parle, paraissent ne rien entendre ni ne rien saisir de ce qu'on leur demande seraient-ils atteints de la fièvre évoquée par Bernanos, ou gagnés par la simple agitation d'une société qui ne se pose jamais? Hypothèse plausible, mais comment expliquer dans ce cas qu'au sein d'une même fratrie tant de différences se notent. Une hyperactivité sans projet et sans cadre réchauffe-t-elle le monde ou l'épuise-t-elle au même titre qu'elle épuise les parents de ces marsupulamis bondissants sans cesse. Faute de les comprendre, il nous reste à les aimer, car plus que d'autres sans doute ils en expriment le besoin. 

Entendu à :
O Positif 26/12/2013 - ADN - Comprendre les enfants difficiles
http://www.rtbf.be/radio/player/lapremiere?id=1881353&e=

26 décembre 2013

Sagesse d'Epicure


"Ce n'est pas tant l'intervention de nos amis qui nous aide mais le fait de savoir que nous pourrons toujours compter sur eux."
Epicure



24 décembre 2013

La promesse de l'aube


"Sempre caro mi fu quest'ermo colle
E questa siepe, che da tanta parte
Dell'ultimo orizzonte il guardo esclude."
    Giacomo Leopardi. L'infinito

« Toujours chère me fut cette colline  
Solitaire; et chère cette haie
Qui refuse au regard tant de l'ultime
Horizon de ce monde. »
    L'infini, trad. Yves Bonnefoy

La vie qui s'écoule m'a appris à apprécier l'obscure clarté d'un ciel étoilé autant que la transparence de l'heure de midi, les tons mordorés du soleil qui se couche et le decrescendo des instruments qui, un à un, quittent la scène. La limite de toute chose, les zones d'ombres, la décroissance deviennent des compagnons aimables. On découvre que la nuit la plus profonde, de par la promesse de l'aube, peut avoir un goût de nuit de Noël, de fête intime partagée, de rêves d'avenir comme autant d'invisibles richesses. Fragile trêve dans une année qu'on vous souhaite heureuse. 

Lu dans:
Leopardi cité par Jean Clair, Les derniers jours. Gallimard NRF. 2013 346 pages. Extrait p.123

23 décembre 2013

On n'achète pas l'amitié d'un Mermoz


"La grandeur d'un métier est peut-être, avant tout, d'unir des hommes:  (..) on n'achète pas l'amitié d'un Mermoz."
A. de Saint Exupéry.

Sans avoir été pilote à l'Aérospatiale, j'eus la chance de pratiquer un métier qui m'a fait rencontrer des Mermoz. Comme le décrit le père du Petit Prince, si je cherche dans mes souvenirs ceux qui m'ont laissé un goût durable, si je fais le bilan des heures qui ont compté, à coup sûr je retrouve celles que nulle fortune ne m'eût procurées. Il connut bien sûr, privilège des as du ciel, "ces nuits de vol et leurs cent mille étoiles, cette sérénité, cette souveraineté de quelques heures, que l'argent n'achète pas. Cet aspect neuf du monde après l'étape difficile, ces arbres, ces fleurs, ces femmes, ces sourires fraîchement colorés par la vie qui vient de nous être rendue à l'aube, ce concert des petites choses qui nous récompensent". Je connus ces matins lumineux au retour d'une visite de nuit au chevet de vieux patients qui se sont éteints à l'aube, ces fins de consultations où, fourbu, on rejoint ses proches attablés, ces réveillons de l'an où se révélaient toutes les détresses de la ville: que de journées anonymes où, peut-être, j'ai soigné Beethoven. La contrainte stimulante d'une profession qu'on aime, par les rencontres qu'elle autorise, est à elle seule déjà un salaire. 

Lu dans :
Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 35-36

21 décembre 2013

Appelés à migrer


"Quand passent les canards sauvages à l'époque des migrations, ils provoquent de curieuses marées sur les territoires qu'ils dominent. Les canards domestiques, comme attirés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile. L'appel sauvage a réveillé en eux je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. Voilà que dans cette petite tête dure où circulaient d'humbles images de mare, de vers, de poulailler, se développent les étendues continentales, le goût des vents du large, et la géographie des mers. L'animal ignorait que sa cervelle fût assez vaste pour contenir tant de merveilles, mais le voilà qui bat des ailes, méprise le grain, méprise les vers et veut devenir canard sauvage."
A. de Saint-Exupéry

Aujourd'hui c'est l'hiver, et l'heure où les uns et les autres ramènent bulletins et évaluations à leur domicile, fiers ou penauds. Le paradoxe est que ces derniers auront parfois été les plus méritants, n'est pas doué qui veut. Rude tâche que de mener un apprenant vers la connaissance et lui faire découvrir le bonheur de découvrir l'inconnu. Enseignants-passeurs demandés, capables de susciter l'envie d'apprendre chez ces petits canards domestiques qui "ignorent que leur cervelle fût assez vaste pour contenir tant de merveilles."


Lu dans :
Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 169-167

19 décembre 2013

Déconstruire l'oubli

"Nos souvenirs, on les garde, ils se baladent, ça flotte, ça traîne, ça s’échange… Puis, à un moment donné, on en attrape quelques-uns, on lie une image et une émotion [comme] pour en faire un petit gâteau. (..) Pour y arriver, il faut le faire avec des choses qui ont du sens pour vous. Quand on fait répéter des suites de chiffres à des personnes âgées, c’est d’une crétinerie absolue. Comment voulez-vous vous souvenir de chiffres qui n’ont aucun sens? Il faut que cela ait du sens, que cela apporte quelque chose. (..) L’oubli a ses vertus. Pour être créatif, il faut avoir oublié. L’oubli rend disponible à tout ce qui peut arriver, aux découvertes, aux surprises, à la curiosité, à l’innovation. "
Simon-Daniel Kipman.



Lu dans:
Simon-Daniel Kipman. L'oubli et ses vertus. Albin Michel. 2013.

17 décembre 2013

Une main nue

"Il n’aurait fallu qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue alors est venue
Qui a pris la mienne."
     Aragon

Serré combien de mains aujourd'hui, geste convenu ou amical. Parmi elles,peut-être une pour laquelle nous fûmes cette "main nue" lui permettant de redémarrer. Cela vaut la peine de se lever le matin.


16 décembre 2013

Insaisissables amours

"L'amour reste à l'épreuve du temps
Le trouver, c'est le chercher sans cesse
L'attendre, le saisir un instant
S'en souvenir pour qu'il reparaisse"
Charles Dumont

Il faut être moine-poète à Scourmont pour parler de l'amour avec pareille justesse, ou Marguerite Duras, qui n'eurent pas tout-à-fait la même vie et disent pourtant la même chose  "Tu es comme mille femmes ensemble ..." / "Cela ne me déplaît pas, d'être mille femmes ensemble pour toi." (Hiroshima mon amour)

Lu dans :
Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages. Extrait p.196
Elizabeth Connor. Charles Dumont: Monk-Poet: A Spiritual Biography. Cistercian Publications. 2007. p. 173-187. 229 pages. Extrait p 173-187

Une vie en panne, faute de vent

"Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et les choses tout à coup perdre leur sens, (..) semblables à un voilier en panne, sans vent, sur la mer."
    Antoine de Saint-Exupéry. Vol de Nuit.

L'image du voilier en panne, faute de vent, est belle. Surgissent de notre passé ces souvenirs de Bretagne, de "ces petites villes d'autrefois qui entendaient parler des îles et se construisaient un navire, pour le charger de leur avenir, pour que les hommes puissent voir leur espérance ouvrir ses voiles sur la mer." L'émission Thalassa a suivi durant de longs mois une famille en projet de construction d'un voilier, finalement mis à l'eau et confié au large. De quels navires sommes-nous les rêveurs?
       
Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry. Vol de Nuit. Préface d'André Gide. Prix Femina (1931). Gallimard 1931. 178 pages. Extrait p.156

12 décembre 2013

Dunes à l'infini

"A beau chameau, vaste désert."
Achille Chavée

Je ne l'ai connu que rouspétant contre un fils qu'il décrit ingrat, des voisins bruyants, des amis qui le dénigrent, la fausseté de son chat, le curé devenu black. Sa viande est devenue dure, ses lunettes faiblissent, les prothèses acoustiques deviennent inabordables, le dentier est inadapté par malice du prothésiste dentaire. Il traverse sa fin de sa vie dans une solitude construite à petites touches... "par la faute des autres". Comme il le résume avec un humour glacé "je les déteste, et il me le rendent bien."  


11 décembre 2013

"Il ne faut pas oublier de se souvenir."
Sagesse des comptoirs

Phrase de poivrot ou de poilu, elle m'a fait sourire ce matin.

Lu dans:
Jean-Marie Gourio. Le grand café des brèves de comptoirs. Laffont 2013. 925 pages.

10 décembre 2013

"J'étais si près de toi
que j'ai froid près des autres."
        Paul Eluard. Ma morte vivante.


07 décembre 2013

Sâges

"La sève est toujours jeune."
Gilles Baudry

Ces mots simples prennent vie quand on revoit Mandela dansant à l'aube de ses 90 ans.

Lu dans:
Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages. Extrait p. 108

06 décembre 2013

Mandela dies

"Et dans la tendre mort le capitaine entra vivant encore."
Joseph Kessel

Nelson Mandela est mort ce matin.


Lu dans :
Joeph Kessel. L'équipage. Gallimard 1924. Le Livre de Poche n°83. 250 pages. Extrait p.231

04 décembre 2013

Etoile d'araignée


Comme l'araignée
tisse sa toile
Quand la rosée
s'égoutte sur ses fils
goutte à goutte
dès le premier soleil
Sa toile
devient étoile
au lieu
d'un piège à mouches
Et je l'envie
   Louisa de Groot


Lu dans:
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.42    

03 décembre 2013

Sagesse de Sun Tzu

"Dans la guerre, le nombre seul ne procure aucun avantage."
Sun Tzu

On a écrit que Napoléon et le duc de Wellington étaient des patrons de terrain. Wellington reconnaissait la valeur de son adversaire: "Sa présence sur le champ de bataille comptait autant que 40.000 hommes." Pour l'affronter, il se devait d'être lui aussi près de ses soldats, ce qu'il fit avec succès. Conseils avisés que reprend Louis Ferrante dans son petit manuel "Les règles d'or de la Mafia", dont on recommandera la lecture à tous les dirigeants, ainsi que celle de Sun Tzu ( VIème siècle av. J.-C), qui décrit l'attitude à adopter face à la victoire: "Traitez bien les prisonniers, nourrissez-les comme vos propres soldats ; faites en sorte, s'il se peut, qu'ils se trouvent mieux chez vous qu'ils ne le seraient dans leur propre camp, ou dans le sein même de leur patrie. Ne les laissez jamais oisifs, tirez parti de leurs services avec les défiances convenables, et, pour le dire en deux mots, conduisez-vous à leur égard comme s'ils étaient des troupes qui se fussent enrôlées librement sous vos étendards. Voilà ce que j'appelle gagner une bataille et devenir plus fort." 




Lu dans:
Louis Ferrante. Les règles d'or de la Mafia. Les Editions de l'Homme. 2012. 270 pages. Extrait p. 193
Sun Tzu. L'art de la guerre. Flammarion Poche.  1999. 266 pages.

01 décembre 2013

Entre loisirs et travail

"Les mendiants ne travaillent pas, dit-on. Mais alors, qu'est-ce que le travail? Un terrassier travaille en maniant un pic. Un comptable travaille en additionnant des chiffres. Un mendiant travaille en restant dehors, qu'il pleuve ou qu'il vente, et en attrapant des varices, des bronchites, etc. C'est un métier comme un autre. Parfaitement inutile, bien sûr - mais alors, bien des activités enveloppées d'une aura de bon ton sont elles aussi inutiles. [ ... ] Un mendiant, à voir les choses sans passion, n'est qu'un homme d'affaires qui gagne sa vie comme tous les autres hommes d'affaires, en saisissant les occasions qui se présentent. Il n'a pas plus que la majorité de nos contemporains failli à son honneur: il a simplement commis l'erreur de choisir une profession dans laquelle il est impossible de faire fortune".
George Orwell

Qu'est-ce qu'un travail? Intéressante réflexion poursuivie sur le mode de l'autodérision par le philosophe Lars Svendsen qui s'observe au quotidien (il est professeur de philosophie à l'université de Bergen en Norvège), restant parfois quelques jours à la maison en "home working" plutôt que de se rendre à son bureau, passant ses journées sur le divan du salon, ses chats sur les genoux, à siroter son café et à fumer des cigarettes tout en lisant un livre tellement intéressant et distrayant qu'il l'aurait lu de toute façon pendant son temps libre. "Aristote n'aurait pas vu le moindre travail dans ce que je fais; il aurait plutôt considéré cela comme du loisir. Ce n'est qu'assez récemment dans l'histoire de l'humanité, avec l'émergence des professions intellectuelles, que ce que je fais a commencé à être qualifié de métier. " Certains se retrouveront dans cette description, d'autres pas. Par ailleurs, je connais des papys et des mamys dont le quotidien est réglé par un horaire et une liste de prestations soutenant la comparaison avec des travailleurs plein-temps. On a rencontré hier un tandémiste pour aveugle bénévole et une dentellière dont les prestations égalent les miennes en termes d'horaire: travail? pas travail? Assez philosophé pour aujourd'hui, au boulot :).  



Lu dans:
Lars Svendsen. Work. Acumen Publishing 2008. Le travail. trad Léa Drouet. Autrement. 2013. 195 pages. Extrait p.15
George Orwel. Dans la dèche à Paris et à Londres (Down and out in Paris and London). Livre autobiographique de George Orwell (1933). Ed 10/18. 2003; 290 pages

30 novembre 2013

Why ?

"Tiger got to hunt
Bird got to fly
Man got to sit
and wonder « why, why, why? »
        Kurt Vonnegut Jr

«Le tigre chasse
l'oiseau vole
l'homme s'assied et se demande
"pourquoi, pourquoi, pourquoi ?"
 

 
Lu dans:
Matthieu Méguevand. Ce qu'il reste des mots. Fayard/ 2013. 211 pages. Extrait p. 84-85 

28 novembre 2013

On n'a pas de cyclones toutes les nuits

"Une fois la route tracée, on ne peut pas ne plus poursuivre."
A. de Saint-Exupéry. Vol de nuit

Un pilote ne répond pas, perdu dans la tempête au-dessus de la Patagonie après avoir épuisé ses ressources de carburant. Un silence de mort se répand sur le petit aéroport. Mais la vie continue, au même moment le courrier d'Asuncion signale qu'il va atterrir. Même aux pires heures, un vol heureux annonçe par ses télégrammes mille autres vols aussi heureux. On n'a pas de cyclones toutes les nuits. (..) Victoire, défaite, ces mots n'ont point de sens. La vie est au-dessous de ces images, et déjà en prépare de nouvelles. Une victoire affaiblit un peuple, une défaite en réveille un autre. (..) Dans cinq minutes les postes de T. S. F. auront alerté les escales. Sur quinze mille kilomètres le frémissement de la vie aura résolu tous les problèmes. Déjà un chant d'orgue monte : l'avion d'Asuncion pointe à l'horizon. 

Certains soirs, on a besoin de relire pareilles lignes, qui paraissent écrites pour demain.
 
 

Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry. Vol de Nuit. Préface d'André Gide. Prix Femina (1931). Gallimard 1931. 178 pages. Extrait p.174

26 novembre 2013

Des racines et des chaînes

"Une vie se passe. Dix ans ans en pensionnat, dix en maison de repos, et entre les deux quarante ans à la chaîne dans une fabrique de tirettes. Cela laisse peu d'espace pour vivre." 

Renée (81) sourit en ajoutant qu'elle ne va pas se plaindre, "quand on voit toutes ces horreurs au journal le soir... Et puis heureusement il y a Des racines et des ailes et Thalassa."   Petite fille, petite vieille qui - comme le disait joliment Chateaubriand - portez en vous toute l’immensité, vous m'aurez appris à vivre.  



"Chaud quand il fait froid, frais quand il fait chaud."
Publicité d'abribus (Cécémel)

On aime croiser un homme (une femme) qui a ces qualités.
   

24 novembre 2013

Tout homme est un marin

"Vos mères vous ont dit que les phares sont là pour éclairer l'océan; n'en croyez rien, ils sont là pour dire aux marins où ils sont."

On prête la phrase à Tabarly, qui tenait ces mots de son professeur de navigation. Un marin perdu est un naufragé en puissance, et les gardiens de phare n'ont eu de cesse au fil des siècles de conquérir, voire d'apprivoiser ces cailloux isolés et massacrés par les déferlantes. Ici comme ailleurs, la machine a progressivement remplacé l'être humain, et la présence rassurante pour les marins d'un homme, oublié comme eux au milieu de la tourmente des flots déchaînés, se fait rare: si les phares guident toujours les navigateurs, le plus souvent ils n'abritent plus de gardien. Il demeure que l'image est belle, de ces hommes perdus dans la détresse s'accrochant au fanal lointain près duquel il devinent un autre homme, affrontant les mêmes vents et les mêmes vagues. 

23 novembre 2013

L'appel de la lumière

"Et maintenant, au cœur de la nuit comme un veilleur, il découvre que la nuit montre l'homme : ces appels, ces lumières, cette inquiétude. Cette simple étoile dans l'ombre: l'isolement d'une maison. L'une s'éteint: c'est une maison qui se ferme sur son amour, ou sur son ennui. C'est une maison qui cesse de faire son signal au reste du monde. Ils ne savent pas ce qu'ils espèrent ces paysans accoudés à la table devant leur lampe : ils ne savent pas que leur désir porte si loin, dans la grande nuit qui les enferme. Mais Fabien le découvre quand il vient de mille kilomètres et sent des lames de fond profondes soulever et descendre l'avion qui respire, quand il a traversé dix orages comme des pays de guerre (..) et quand il gagne ces lumières, l'une après l'autre, avec le sentiment de vaincre. Ces hommes croient que leur lampe luit pour l'humble table, mais à quatre-vingts kilomètres d'eux, on est déjà touché par l'appel de cette lumière, comme s'ils la balançaient désespérés d'une île déserte devant la mer."
    Saint-Exupéry. Vol de nuit.
  
Lu dans:
Antoine de Saint-Exupéry. Vol de Nuit. Préface d'André Gide. Prix Femina (1931). Gallimard 1931. 178 pages. Extrait pp.25-26

22 novembre 2013

Jolie bouteille sacrée bouteille

"Une bouteille d’eau avec des amis me dit moins qu’une bouteille de vin avec des amis.»
Maggie Deblock

Ah la douce alchimie entre l'amitié et le vin, cette eau qui chante, enrichie du savoir-faire des hommes, de soleil, de paysages somptueux et de la patience du raisin porté à maturité idéale. Cet aveu de jouissance, dans sa franchise, fera sans aucun doute scorer notre secrétaire d'état à l'Asile et à la Migration, peu complexée par son tour de taille. Et constitue un coup de pub inattendu pour l'incontournable Beaujolais nouveau, premier jalon sur la route des fêtes de fin d'année, avec  "son nez rond et harmonieux, équilibré avec une belle souplesse en bouche, aux senteurs de fruits rouges, framboises et groseilles." Comme soufflé avec humour par un expert "un vin d'amis, à boire sans prétention autour d'une assiette de cochonnailles".  Tchin.  



Lu dans:
Béatrice Delvaux . Maggie et Fatima, deux sacrées femmes. Le Soir. 21 novembre 2013. p.22
Fabrizio Buccela, cité par Cathérine Jendrzejczyk. Le beaujolais nouveau boit la tasse. Le Soir. 21.11.13. p.21

21 novembre 2013

On les disait les plus beaux et les plus intelligents

"Les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"
Baudelaire. L'étranger.

C'était également un vendredi je m'en souviens, juste après le souper, il y a longtemps. On avait tiré sur le président dans ce pays dont nous rêvions et il était mort. Pendant de longues années, j'ai collecté tout ce que les journaux publièrent sur J.F Kennedy et sa saga familiale. Il était devenu le héros qui nous manquait, jeune génération qui n'avions pas connu la guerre, et sa famille était si heureuse. On savait tout de lui, et de ses frères, et de sa femme, et on ne savait encore rien. On apprit peu à peu que le rêve n'était qu'une image construite, que le héros avait des mains et le sexe baladeurs, on découvrit les rumeurs d'argent et d'amitiés douteux, d'un prix Pulitzer usurpé, les convictions fluctuantes, la dépendance aux médicaments, et que et que... Peu importe après tout: le rêve fut beau, nous rendit heureux un certain temps, et croire aux contes de fées développa notre envie de changer le monde. Cinquante ans de vraie vie nous ont permis ensuite de discerner les héros anonymes qui nous côtoient quotidiennement, et c'est encore plus beau. 


 
Lu dans:
Stéphane Trano. Kennedy ou l'invention du mensonge. 2013. L'Archipel. 317 pages.
Baudelaire cité par Françoise Sagan. Les merveilleux nuages. 1961. Julliard. 152 pages. Exergue.

Un amour minuscule


"La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité, ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux.”
Milan Kundera

Surprise au petit-déj: sur la sous-tasse à café, deux minuscules bestioles se poursuivent, virevoltent et copulent. Plus petites que les plus petites des mouchettes, plus grosses qu'un microbe, je n'ai jamais rien vu de si petit qui bouge. Les écraser d'une pichenette sous prétexte qu'elles menacent mon pain ne serait pas sympa, on ne détruit pas un couple juste après l'amour. Leur vulnérabilité m'interpelle, comme la mienne: ne suis-je pas qu'une poussière à l'échelle du monde comme elles le sont sur leur soucoupe. Le café s'est entre-temps refroidi, je range la tasse, le pain, mes petits potes ont disparu, la journée peut se poursuivre. 


Lu dans :
Milan Kundera. L'insoutenable légèreté de l'être. Gallimard 1990. 476 pages

19 novembre 2013

Douce France


"Douce France  /  cher pays de mon enfance  /   bercée de tendre insouciance..."
Charles Trenet
 

Petite page d'anthologie dans ma presse matinale du petit-déjeûner, je savoure. "La République une et indivisible est devenue une fédération de protestations: les commerçants et les cavaliers, les sages-femmes et les sales hommes amateurs de prostituées, les artisans et les victimes des plans antisociaux, les routiers et les adversaires de la limitation de vitesse, les paysans, les éleveurs de porcs et les amis du cheval, les enseignants et les policiers, (..) les patrons et les syndicalistes (..), les adversaires du mariage et des taxes pour tous, les piranhas d’extrême droite qu’attirent la République qui saigne et les merlans d’extrême gauche qui n’entendent pas rater une vague." Guillebaud évoquait l'esprit grognon, Chirac les emm. qui ne volent jamais qu'en escadrille: et si tout ceci réflétait plus prosaïquement les préoccupations d'un monde qui navigue sans visibilité, et sans objectif.



Lu dans:
Jean-François Kahn. On change avant l’explosion ou après? Le Soir. 19 novembre 2013

18 novembre 2013

La clôture de l'Europe

« C'est quoi, un Noir ? Et d'abord, c'est de quelle couleur ? »
Jean Genet

Il est de ces moments où les mots vacillent, comme le suggère Marie Darrieussecq: " il est noir mais il est sympathique ". "Verrons-nous un jour une citoyenneté mondiale, des papiers planétaires, un Bretton Woods de l'immigration comme le proposent les chercheuses Catherine de Wenden et Hélène Thiollet, pour répondre à ce fantasme d'un monde divisé par une clôture de l'Europe au-delà de laquelle régnerait un outre-monde sauvage dont il faut se protéger afin de ne pas se dissoudre, d'être avalé, et que le blanc se dilue dans le noir. Ce Noir qui devient la figure même de l'exploité, du rejeté qu'on a peur de devenir surtout quand on est un petit Blanc d'Europe, déclassé du système par temps de crise, habité par la terreur d'être déjà noir, ou pire beige à cheveux bruns. Or le remplacement des peuples est un fantasme ridicule. Des peuples ont disparu, oui : les Lutrawita de Tasmanie, certains Indiens d'Amérique, et presque tous les Héréros de Namibie. Disparus après des génocides motivés précisément par la passion forcenée de la division, la manie de la domination vue comme un sens et une fin." 


Lu dans :
Marie Darrieussecq. Il faut beaucoup aimer les hommes. Prix Médicis 2013. POL. 320 pages.
Marie Darrieussecq. Pour Christiane Taubira. Le Monde en ligne. 15.11.2013.
Achille Mbembe. Critique de la raison nègre. La Découverte. 2013. 268 pages.

Money money

"Si l’argent ne fait pas le bonheur, rendez-le."
Jules Renard

"Des enquêtes sociologiques faites dans des pays aussi différents que les États-Unis, la France, le Ghana ou le Mexique, [révèlent que] lorsqu'on demande aux gens: Qu’est-ce qui vous rend heureux?, ce sont toujours les mêmes réponses qui reviennent: la santé, l’amour – la qualité des relations affectives avec les autres – et l’épanouissement dans son travail. Jamais l’argent ou le confort matériel ne sont cités. Par contre, dans le même genre d’enquêtes, quand vous demandez aux gens ce qui leur manque pour être plus heureux, ils répondent: L’argent. L’argent apparaît comme un plus, singulièrement en temps de crise, mais ne fait pas partie des fondamentaux du bonheur. L’argent, au-delà du confort matériel, nous permet de réaliser des aspirations profondes, qui nous épanouissent. Si on en manque trop, on est dans la survie et on n’a plus le temps de savourer la vie. Mais si on recherche trop l’argent, on ne vit plus non plus. Or, toutes les études scientifiques sur le bonheur montrent que pour être heureux, il faut être attentif à ce qu’on fait et savourer les moments de l’existence." 


Lu dans:
Fréféric Lenoir. Du bonheur, un voyage philosophique. Essai. Editions Fayard. 2013. 240 pages
William Bourton. L’argent ne fait pas le bonheur. Le Soir 16 novembre 2013. Extrait p.42

17 novembre 2013

Sagesse du poulailler

"Un fermier donnait tous les jours à ses poules généreusement les meilleures graines, celles qu'elles préfèrent. Au deux-centième jour, une poule se dit : « Il est quand-même sympa ce bonhomme ». On ne peut jamais poser son jugement sans connaître la fin de l’histoire, ou les intentions profondes qui la sous-tendent."

cité par Luc de Brabandere


15 novembre 2013

La course en tête


Les illusions logiques. "Tu fais une course à pied, tu doubles le deuxième et tu deviens..."


Eh non, c'est comme dans la vie, les études, le boulot: encore un effort, on croit devenir le premier et on est ... deuxième. Autant savoir avant de s'épuiser.


Lu dans:
Franz-Olivier GIESBERT. Dictionnaire d'anti-citations pour vivre très con et très heureux. Cherche-Midi. 2013. 157 pages

14 novembre 2013

Sagesse du carburateur

"Il adorait son métier et le faisait bien. Il adorait la vie et vivait bien. Ainsi il était d'accord avec lui-même."
J.Kessel, évoquant Emile Lécrivain, pilote dans l'Aéropostale 

Une à deux fois par an, je traverse la ville pour confier ma vieille moto Honda Nighthawk 1988 aux bons soins de l'artisan qui lui permet de traverser les années sans encombre. Je ne connais pas mécanicien plus imprégné de sagesse, de sérénité et de compétence modeste que cet éternel adolescent qui posséda un exemplaire similaire à la mienne à 18 ans et lui voue une affection particulière. Point d'enseigne en façade, ni local de réception ni hall de vente de modèles neufs: il entretient ce qu'on lui confie, et cela lui suffit. Il sourit quand on lui demande la raison de tant de modestie, l'absence d'enseigne ou de publicité racoleuse: je vis bien, le bouche-à-oreille fonctionne, je travaille à mon rythme, les clients sont heureux, que souhaiter de plus? La vie peut être simple. 



Lu dans:
Joseph Kessel. Vent de sable (1929). 1966. Coll. Folio 3004. 181 pages. Extrait p. 61 

Déjà tard

"On a longtemps marché     Il était déjà tard
La nuit tombait très vite effaçant l'horizon
À un tournant de la route on a vu la maison

On devinait de la lumière à la jointure des volets
On a cherché la sonnette à la droite de la grille
Un rectangle de clarté s'est ouvert dans le jardin
et dans le long froissement des feuilles mortes sous les pas
quelqu'un est venu à la rencontre tandis qu'on ouvrait la grille
Elle a grincé sur ses gonds et raclé un peu le gravier
exactement comme autrefois avec exactement l'odeur
de feuilles et de bois brûlé et de lierre sur la façade

avec exactement les neuf coups de neuf heures au clocher de l'église
leur son exactement comme autrefois quand on avait douze ans
En s'approchant on a reconnu celui qui venait à la rencontre

C'était moi autrefois un peu plus distrait qu'autrefois
triste d'avoir tout seul attendu si longtemps
que je revienne sur mes pas et me rencontre enfin un soir
après avoir marché des années
et que la nuit tombe déjà
et que déjà le noir efface l'horizon. "
     Claude Roy . Le Haut Bout. 10 novembre 1983


Lu dans:
Claude Roy. A la lisière du temps. Les passantes du rêve. NRF Gallimard. 208 pages. Extrait pp. 185,186 

13 novembre 2013

Sagesse de la caverne

"Au premier regard, c'est toujours la caverne de Platon, inchangée depuis vingt-cinq siècles: les prisonniers ne voient que des images et des silhouettes. Pourtant, ils ne contemplent plus fixement le fond de la grotte ni les ombres portées défilant sur la paroi. Les prisonniers d'aujourd'hui sont équipés d'écrans - téléviseurs, tablettes, smartphones - interconnectés et interactifs. Et cela bouleverse absolument tout."
Valérie Charolles

Je termine la lecture d'un article du Monde en ligne, poste quelques mails, découvre une vidéo, m'enquiert de la météo de demain dans mon bureau silencieux. Je m'aperçois que simultanément une dizaine d'amis, proches, familiers se livrent au même moment à des tâches similaires sur Skype, Facebook, Yahoo, Spotify ou YouTube. D'aucuns répondent à mes mails de manière quasi instantanée, m'invitent à découvrir leurs dernières photos, à partager une musique. Nos salons soudain s'interconnectent, comme nos pensées. Un doux vertige s'installe à imaginer les millions de personnes qui au même moment se donnent accès les uns aux autres par-delà les langues, les océans et les frontières. La caverne de Platon est devenue planétaire, sur un laps de temps d'une dizaine d'années et à une vitesse qui donne le tournis.

La métaphore de la termitière décrite par David Van Reybrouck, avec son fonctionnement homogène de parties hétérogènes, son équilibre entre autonomie et intégration, débouche sur l'image neuve d'une planète où les communautés les plus diverses ont désormais la possibilité non seulement de cohabiter, mais de partager un cerveau commun interconnecté. La vitesse de cette évolution rend difficile toute prévision, positive ou négative selon nos tempéraments et humeurs du moment. Les milliers de termites organisées comme un organisme unique capable de se défendre, de se nourrir, de faire circuler l'information, d'éjecter ses déchets offre pourtant une image apaisante de l'individu collectif plus fort dans sa volonté d'être ensemble. Vue du ciel, notre planète se mettra-t-elle aussi soudain à penser comme un ensemble, irriguée d'un flux continu de vie grouillant jour et nuit, souffrant et se réjouissant de manière quasi simultanée quand un typhon ou un séisme la frappe, dansant et chantant sur les mêmes clips superbes ou débiles, surveillée en permanence par d'immenses oreilles.

Plus modestement, imaginer que ces quelques rêveries vont se mêler dans l'instant à celles de quelques dizaines d'autres, les nourrissant et se transformant en autant d'images, de pensées neuves, de projets divers, pour se voir ensuite peut-être à nouveau relayées vers de nouveaux réseaux, réveille soudain en moi l'image de la balançoire de nos enfants - et de la résonance étudiée en physique, celle qui faisait vaciller les ponts. Que nous en soyons conscients ou non, nous ne penserons plus comme avant. 



Lu dans:
Valérie Charolles. Philosophie de l'écran. Dans le monde de la caverne. Fayard. 2013. 310 p.
David Van Reybrouck. Le Fléau. Actes Sud Littérature. 2008. 416 pages. Extrait p.333.

11 novembre 2013

L'immigration, problème ou solution?


"Sur quelque territoire qu'on veuille la tracer, la frontière représente une réalité à double face : elle est à la fois ce qui rassemble et ce qui exclut."
Jean Birnbaum

Acquaformosa, petite commune moins de deux mille habitant en Calabre s'éteignait progressivement: école sur le point de fermer, bus scolaire rangé, commerces de proximité désertés, voirie négligée faute de bras valides. Habitée par une forte communauté de migrants à partir du 15ème siècle ayant gardé une forte identité et surtout la mémoire de leurs origines nomades, la petite commune tente depuis peu le pari d'intégrer volontairement, avec l'aide de budgets européens, des naufragés de Lampedusa. Venus d'Erythrée, de Syrie, de Lybie, logés dans les habitations désertées, scolarisés gratuitement afin de favoriser une intégration rapide, ces petits groupes colorés et disparates sont venus rajeunir sensiblement la moyenne d'âge, redonner du rire aux rues escarpées, alimenter en forces vives les ressources municipales pour entretenir les infrastructures et permettre au village de renaître. La réussite de cette intégration volontaire est telle que les mairies avoisinantes envisagent d'élargir l'expérience en se proposant à leur tour comme terre d'accueil. Un émouvant documentaire jette un regard neuf et volontariste sur le douloureux problème des naufragés de Lampeduza, en posant la question insolite: l'immigration est-elle un problème ou une solution pour nos sociétés vieillissantes? Cette expérience en temps réel dans le sud de l'Italie ouvre des perspectives inattendues, découvertes ce samedi sur France2. On sort heureux de pareil reportage (une demi-heure), que vous pouvez à votre tour découvrir à l'adresse suivante : 
http://www.france2.fr/emissions/13h15-le-samedi-le-dimanche/les-evades_149625

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans:
Le 13h15 de France 2. Samedi 9 novembre 2013. http://www.france2.fr/emissions/13h15-le-samedi-le-dimanche/les-evades_149625
Jean Birnbaum. Ce qui exclut et ce qui rassemble. Le Monde des Livres. 8 novembre 2013

10 novembre 2013

Armistriste

"Les mois se succèdent. Cet été de l'année mil neuf cent dix-huit est le plus pénible et le plus sanglant de tous. (..) Jamais la vie ne nous a semblé aussi désirable que maintenant : rouges coquelicots des prairies sur les brins d'herbe, chaudes soirées dans les chambres fraîches et à demi obscures; arbres noirs et mystérieux du crépuscule, étoiles et eaux courantes, rêves et long sommeil, ô vie, vie, vie ! ...
(..) Jamais on n'a supporté en silence plus de douleurs qu'au moment où l'on part pour les premières lignes. Les faux bruits, si excitants, d'armistice et de paix ont fait leur apparition; ils troublent les cœurs et rendent les départs plus pénibles que jamais. (..) Jamais la vie au front n'a été plus amère et plus atroce que dans les heures passées sous le feu, lorsque les blêmes visages sont couchés dans la boue et que les mains se convulsent en une seule protestation: « Non, non, non, pas maintenant! Pas maintenant, puisque ça va être la fin ! ». (..) Question incompréhensible: «Pourquoi? Pourquoi n'en finit-on pas? » (..) Si nous étions rentrés chez nous en mil neuf cent seize, par la douleur et la force de ce que nous avions vécu, nous aurions déchaîné une tempête. Si maintenant [en 1918] nous revenons dans nos foyers, nous sommes las, déprimés, vidés, sans racine et sans espoirs. Nous ne pourrons plus reprendre le dessus."
Erich Maria Remarque

Ce 11 novembre 1918 à 11 heures, comme l'écrira joliment Mermoz "le son des cloches de la cathédrale d'une cathédrale lointaine / musique sereine / l'heure / meurt.." comme meurent les illusions d'une génération qui - dit-on - partit au front en chantant. Un conflit interminable s'éteint, séparant sans gloire deux fronts exsangues sur un continent dévasté, que peut-on commémorer devant pareil désastre, si ce n'est le chagrin et le souci illusoire que jamais l'histoire ne se répète... 
 

Je vous souhaite une bonne semaine
CV.

Lu dans:
Erich Maria Remarque. À l'Ouest rien de nouveau. 1928. Le Livre de Poche (1973) 224 pages. 278-279, 285-286
Michel Faucheux. Mermoz. Gallimard 2013. coll. Folio 101. 295 pages. Extrait p.123

Victoires sans vainqueurs

 "Le pays tout entier était saisi d'une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants."
Pierre Lemaître. Au revoir là-haut. (Prix Goncourt 2013)

11 novembre, pas la gloire. Il y a la lassitude des soldats après les combats, les déserteurs qui franchissent les lignes pour se constituer prisonniers et fuir ainsi la ligne de front, ceux qui se blessent volontairement pour la même raison, les fusillés pour l'exemple. Et puis il y a les survivants, ceux qui reviennent dans leur foyer après des mois ou des années de tranchées, presque honteux d'être en vie. Cruel contraste entre une forme d'héroïsme attribuée aux morts, qu'on commémore, et la désillusion qui frappa bon nombre de têtes cassées, miraculés qu'on ne sait trop où recaser. Les récits de retour de Vietnam, d'Irak ou d'Afghanistan attestent de la permanence de cette difficulté à affronter le regard des autres au retour de guerre. Le dernier Goncourt, attribué à Pierre Lemaître, en a fait son miel. 
Je revis en ce jour d'armistice le récit que me fit jadis un vieux patient, dissimulant mal ses larmes, narrant son retour au domicile conjugal pour y trouver son fauteuil occupé par un autre homme. Il le regarda, regarda sa femme, ne dit pas un mot et rentra chez ses parents. Ce jour-là il envia le sort des héros morts.


Lu dans:
Pierre Lemaître. Au revoir là-haut. Prix Goncourt 2013. Albin Michel. 576 pages.

09 novembre 2013

Belle comme mille

"Il la regarde. Affirme doucement:
LUI: Tu es comme mille femmes ensemble ...
ELLE: C'est parce que tu ne me connais pas. C'est pour ça.
LUI: Peut-être pas tout à fait pour cela seulement.
ELLE: Cela ne me déplaît pas, d'être mille femmes ensemble pour toi."
M. Duras. Hiroshima mon amour.

Comme elle est belle, l'image de la femme amoureuse aux mille visages, justifiant que le mot amour ne soit féminin qu'au pluriel (avec "délice" et "orgue") . Paraphrasant Courteline, on énoncera avec humour: « Cet amour est le plus beau des plus belles ». 


 
Lu dans:
Marguerite Duras. Hiroshima mon amour. Gallimard 1960. Folio 9. 157 pages. Extrait pp. 55.  

07 novembre 2013

Accion poetica

« Naciste para ser real, no perfecta. / Tu est née pour être vraie, pas pour être parfaite."
Poésie murale chilienne. Accion poetica

Des murs peints en blanc et quelques mots en noir, dont la poésie surprend au milieu du paysage urbain d'une vingtaine de pays latino-américains. Une seule signature : Accion poetica. Lorsqu'il a lancé Accion poetica, à Monterrey (nord-est du Mexique), l'écrivain Armando Alanis Pulido ne se doutait pas que ce mouvement essaimerait, en dix-sept ans, dans toute l'Amérique latine et en Europe. "Fondre la poésie dans le paysage urbain de manière à ce qu’elle interpelle les passants et provoque la réflexion" au moyen de phrases courtes - pas plus de dix mots- accessibles à tous et toujours positives. Le mouvement s'est répandu grâce au bouche à oreille. Au Mexique tout d'abord,  où il est présent dans de plus de vingt villes. « A partir de 2002, les réseaux sociaux ont pris le relais, transformant ce projet local en un mouvement international  », constate Antonella Moyano, un des piliers du mouvement au Pérou, pays où Accion poetica sévit dans dix-huit villes. Aujourd’hui, cette poésie silencieuse a colonisé les murs de plus de vingt-cinq pays.  La majorité d'entre eux – Argentine, Pérou, Equateur, Chili etc. – se trouvent en Amérique du Sud. Mais le concept a franchi l'Atlantique, de l'Espagne en passant par l'Italie, jusqu'en Angola. Les participants, qui ne signent jamais de leur nom mais de celui de leur mouvement, s’adaptent aux contextes sociaux des lieux où ils se trouvent. Ils écrivent leurs rêves, chaque mur a désormais son histoire. 


Lu dans
Léonore Stangherlin.  Accion poetica: en Amérique latine, les murs parlent d’amour. Le Monde Académie 31 octobre 2013 

06 novembre 2013

La fin du bal

"Tout s'est tu
en moi
Plus personne n'habite
à l'intérieur."
L. de Groot

Deux variantes de la détresse interne: le chaos et le néant. L'un peut mener à l'autre, pareil à ces salles de bal bruissantes et surpeuplées soudain désertées par le maître de la noce lui-même, ne laissant que tables renversées, verres sales, serviettes froissées, petits os empilés sur le bord des assiettes. Nature morte ou champ de bataille? La peur du silence naîtrait-elle de cette prise de conscience de la précarité des choses dans un univers qu'on croyait immuable? 
 


Lu dans: 
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.58

Relire Duras

"LUI: Qu'est-ce que tu appelles être d'une moralité douteuse?
ELLE (d'un ton très léger) : Douter de la morale des autres."
M. Duras  

Il faut relire Duras l'écorchée, l'impertinente. L'envie m'a pris la semaine passée de me replonger dans le scénario de "Hiroshima mon amour", et son récit écrit au scalpel d'une toute jeune fille amoureuse d'un garçon, mais à la mauvaise période, au mauvais endroit, d'une mauvaise nationalité.  A la fin de la guerre, elle sera tondue, et cachée par sa mère dans une cave, coupable. "Un jour, ma mère est arrivée pour me nourrir, comme elle faisait d'habitude. Elle m'a annoncé que le moment était venu de m'en aller. Elle m'a donné de l'argent. Je suis partie pour Paris à bicyclette. La route était longue mais il faisait chaud. L'été. Quand je suis arrivée à Paris, le surlendemain matin, le mot Hiroshima était sur tous les journaux. C'était une nouvelle sensationnelle. Mes cheveux avaient atteint une longueur décente. Personne ne fut tondu." La culpabilité a des fluctuances.   


Lu dans:
Marguerite Duras. Hiroshima mon amour. Gallimard 1960. Folio 9. 157 pages. Extraits pp. 55, 150.  

04 novembre 2013

Pourra-t-on se trouver?

"Comment dire à ceux qui nous aiment tellement qu'ils ne nous aiment pas."
    E. Pagano

"Il me dit qu'il m'aime
quand c'est facile d'aimer

Moi je voudrais qu'il m'aime
quand je ne suis plus la même
quand je ne sais pas m'aimer
quand j'ai mal
quand j'ai peur
quand je peine pour trouver
le chemin vers moi-même

Il me dit qu'il m'aime
m'aimera-t-il assez
pour accueillir la femme
que je saurai aimer?

Je lui dis que je l'aime
l'aimerai-je quand même
si je ne suis plus la même?

Pourra-t-on se trouver? "
L. de Groot

Pourra-t-on - enfin - se trouver?  On aime aimer, et l'image qu'on en poursuit nous échappe toujours car construite sur un mythe: homme idéal cherche femme idéale, Clooney aime Barbie, Don Quijote chante Dulcinée, se damnant pour l'or d'un mot d'amour et d'une inaccessible étoile.  J'ai souri en lisant la description que fait Emmanuelle Pagano de cet amoureux transi qui de son assistante architecte ne voit que les doigts qui construit ses maquettes. "Elle a des doigts pour ça, si fins, si petits. Quand elle se penche sur les maisons miniatures, elle qui est déjà petite et menue semble se rétracter plus encore, comme pour habiter ces espaces réduits. Je la vois diminuer. Bientôt, je la prendrai dans ma main et je la déposerai dans le jardin minuscule." Sans imaginer une seconde qu'elle puisse rêver de tout autre chose. Quoi qu'on en ait déjà écrit, la rencontre amoureuse demeure un continent à découvrir.    
  

Lu dans:
Emmanuelle Pagano. Nouons-nous. POL. 2013. 208 pages. Extraits pp 63 et 122-123
Louisa de Groot. Le Parloir. Ed. Traces de vie. 2005. 100 pages. Extrait p.54