"Pour les supporters, le football est plus qu’un sport, c’est le meilleur révélateur des vertus de la nation. Et chaque affrontement, vécu de manière paroxystique, une authentique guerre ritualisée."
Ignacio Ramonet
Cela touche à sa fin, dimanche nous connaîtrons le lauréat de la Coupe du monde 2022 au Quatar. Jusqu'au bout, certains auront caressé le rêve de voir David l'emporter sur Goliath, mais ce sera pour une prochaine fois: cette année encore ce sera Goliath contre Goliath. Les petits peuvent ranger leurs drapeaux.La fête a déserté nos rues, le Maroc a perdu, seules au loin quelques pétarades rappellent que les pétards et fumigènes sont les feux d'artifice de la défaite. La cavalcade des voitures dans nos rues il y a quelques jours n'avait rien à envier à celles de Casablanca ou Tanger, offrant un bel instantané de la sociologie de nos quartiers, à laquelle nous étions indirectement associés: leur victoire devenait un peu la nôtre, faute de champions nationaux rapidement éliminés.Demeure cet étonnement: rien de tel qu'une Coupe du monde pour rappeler les vieux antagonismes, les fièvres nationales, le culte exacerbé de la victoire et de la défaite, les vertus d'une nation. L'Argentine battra-t-elle la France? Où se nichent donc dans nos têtes, et selon quels critères, nos préférences privilégiant la victoire de l'une ou de l'autre? L'homo sportivus est un être étrange.
Lu dans:
Ignacio Ramonet. Le football, c’est la guerre. Le Monde diplomatique. Juillet 1990. p.7
15 décembre 2022
Homo sportivus
13 décembre 2022
Sagesse d'Alexandre Jollien
"Certains textes bouddhiques comparent le mental à un petit singe : l'animal fou, de branche en branche, saute, voltige. Avec une infinie bonté, s'approcher de lui et tout doucement lui souffler : "Gentil singe, calme toi ! ".
Alexandre Jollien
Alexandre Jollien. Vivre sans pourquoi. Itinéraire spirituel d'un philosophe en Corée. Seuil. 2015. 336 pages.
11 décembre 2022
Le train fou
"Qui est en charge du train qui fonce ?
Les couplages s’étirent, les essieux grincent.
L’allure est folle et tout proche l’aiguillage.
Et le conducteur dort du sommeil du sage.
Les signaux clignotent dans la nuit en vain…
Mais qui est en charge de ce pauvre train ?."
Edwin James Milliken
Le texte est beau, écrit au départ
d'un incident assez banal. Le 12 juillet 1890, une
motrice légère, sans wagons, entre en collision avec l'arrière
d'un train de marchandises. Le seul décès est dû à une longueur de
bois qui a pénétré dans le train passant sur une autre voie. Le
conducteur avait raté les signaux d'arrêt par fatigue. L'histoire
veut que Winston Churchill en fit une lecture éloquente au
Parlement pour mettre en garde ses compatriotes contre la menace
allemande, ajoutant de l'effet dans sa description du convoi qui
fonce dans la nuit, la plupart des voyageurs somnolant,
inconscients du danger. L'historien Elie Barnavi la reprend à son
compte, contemplant le spectacle d’un monde anomique et
déboussolé, dépourvu de leadership et dont l'avenir est
indéchiffrable. Entre fatalisme - il n’y a rien à faire, on verra
bien - et tentatives aussi vaines que désespérées d'arrêter cette course folle, s'accrochant à la sonnette d’alarme, appelant au secours sur son téléphone portable, chacun choisit selon son tempérament ou son expérience.
On a évoqué joliment le choix du colibri "c'est minime sans doute, mais
je au moins je participe." A défaut d'être utile, ce n'est pas
déraisonnable.
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages
09 décembre 2022
Mort d'une guide
"L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Elle fait rêver, enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines."
Paul Valéry
Paul Valéry. Regards sur le monde actuel et autres essais. Gallimard. 1945. 305 pages
08 décembre 2022
06 décembre 2022
Bilan d'un ambassadeur
"Mais quoi, je n’étais pas malheureux d’en finir. Sur quel bilan allais-je quitter mon poste ? En fait, il n’y avait pas de bilan. Dans mon métier d’universitaire, un livre qu’on écrit, un cours que l’on donne, ont un début et une fin. Au bout d’une année, ou d’une carrière, on peut juger de ce qu’on a fait, de ce qu’on aurait pu faire mieux, éventuellement de ce qui reste à accomplir. Une vie d’ambassadeur est un recommencement sans fin. On est en droit de considérer ce Sisyphe-là heureux, comme le suggérait Camus. Je ne pense pas que cela fût mon cas. N’exagérons pas cependant. Ce que l’on laisse derrière soi comme ce qu’on emporte avec soi, ce sont des souvenirs. Ce n’est pas rien. On emporte aussi une somme d’expériences. Et un carnet d’adresses."
Elie Barnavi
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages
05 décembre 2022
La pluie, un soir de Saint Nicolas
"Il pleut des larmes de pluie, il pleut.
Et j'entends le clapotis
Du passé qui se remplit.
Oh mon Dieu, que c'est joli, la pluie!
Quand Pierre rentrera,
Tiens, il faut que je lui dise
Que le toit de la remise fuit.
Il faut qu'il rentre du bois,
Car il commence à faire froid ici."
Barbara.
Barbara. Pierre. Philips. 1964
02 décembre 2022
Les petits moineaux
"Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette un croûton de pain pour que viennent les petits moineaux. Je les entendrai voleter et ça me fera une joie de ne pas être seul en dessous. "
Fiodor Dostoïevski.
Bruxelles
"Nous retrouvions Bruxelles avec plaisir. Kirsten et moi nous étions attachés à cette ville maltraitée dont on devinait qu’elle avait été belle autrefois, anarchique et amicale, une ville à taille humaine qui ne se prend pas pour le nombril du monde, dont le symbole n’est pas quelque pièce d’architecture grandiose mais un petit bonhomme qui fait pipi. Paris est intimidant, Bruxelles est aimable. Je ne connais pas un expatrié qui n’apprécie pas la gentillesse, l’hospitalité et le sens de l’humour des Bruxellois. Je sais, ce sont des clichés, mais les clichés contiennent un noyau de vérité, sinon ils ne seraient pas des clichés mais des bobards."
Elie Barnavi
Lu dans :
Elie Barnavi. Confessions d'un bon à rien: Mémoires. Grasset. 2022. 512 pages
30 novembre 2022
Sagesse de Karen Blixen
"Lorsque mon coeur évoque l'Afrique je revois les girafes au clair de lune, les champs labourés, les faces luisantes de sueur pendant la cueillette du café. L'Afrique se souvient-elle encore de moi? Est-ce que l'air vibre sur la plaine en reflétant une couleur que je portais? Mon nom intervient-ils encore dans les jeux des enfants? La pleine lune jette-t-elle sur le gravier de l'allée une ombre qui ressemble à la mienne?"
Karen Blixen
La Ferme africaine. Karen Blixen. Gallimard NRF. 2005. 420 pages
28 novembre 2022
Sagesse de lapin
"Dans la forêt de l'automne (..)
au bois de Morte Fontaine
où vont à morte saison
tous les chasseurs de la plaine
c'est une révolution car
ce matin un lapin
a tué un chasseur.
C'était un lapin qui ,
c'était un lapin qui ,
c'était un lapin qui ...
avait un fusil."
Chantal Goya
Un lapin. Paroliers et musique Jean-jacques Debout, Roger Dumas. RCA. 1977
Le dard de l'abeille
"Le jour de l'enterrement de sa mère, C. a été piquée par une abeille. Il y avait beaucoup de monde dans la cour de la maison familiale. J'ai vu C. dans l'infini de ses quatre ans, être d'abord surprise par la douleur de la piqûre puis, juste avant de pleurer, chercher avidement des yeux, parmi tous ceux qui étaient là, celle qui la consolait depuis toujours, et arrêter brutalement cette recherche, ayant soudain tout compris de l'absence et de la mort. Cette scène, qui n'a duré que quelques secondes, est la plus poignante que j'aie jamais vue. Il y a une heure où, pour chacun de nous, la connaissance inconsolable entre dans notre âme et la déchire. C'est dans la lumière de cette heure-là, qu'elle soit déjà venue ou non, que nous devrions tous nous parler, nous aimer et même le plus possible rire ensemble."
Christian Bobin. Ressusciter
Apprécié de tous, un collègue de longue date est célébré ce samedi
matin
au cours d'une belle cérémonie de funérailles. Son départ et le
vide qu'il laisse me remettent en mémoire le beau texte de Christian
Bobin, décédé cette semaine comme il a
vécu, en s'excusant presque. Restent ses parole de consolation, et
les centaines de bébés - dont les nôtres - que notre collègue a
mis au monde. Leur passage sur terre nous a améliorés.
Lu dans :
Christian Bobin. Ressusciter. Gallimard. NRF. 2001.
26 novembre 2022
Quand la médecine est incertaine
"Le problème avec les experts, c'est qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'ils ignorent." Nassim Nicholas Taleb
Lu dans:
Nassim Nicholas Taleb. Le Cygne noir. La puissance de l'imprévisible. Traduit par : Christine Rimoldy. Les Belles Lettres. 2012. 608 pages.
24 novembre 2022
Jours de novembre
"C'est le mois de novembre, l'homme entend tomber le rideau métallique de l'hiver. Dans les nuits où le vent arrache les arbres les plus exposés à leurs racines, la pierre et le bois de la cabane se frottent entre eux et lancent une plainte. Le feu fait craquer des baisers de réconfort. L'âpreté extérieur donne des coups d'épaule, mais la flamme allumée garde unis le bois et la pierre. Tant qu'elle brille dans le noir, la pièce est une forteresse. Et l'harmonica est là aussi pour dominer le bruit de la tempête. "
Erri de Luca
Lu dans:
Erri De Luca (Auteur), Danièle Valin (Traduction). Le poids du papillon. Folio . 2012. 96 pages.
20 novembre 2022
19 novembre 2022
La vieille grincheuse
"Une vieille femme grincheuse, un peu folle
Le regard perdu, qui n'y est plus tout à fait,
Qui bave quand elle mange et ne répond jamais, (..)
Je suis vieille maintenant, et la nature est cruelle,
qui s'amuse a faire passer la vieillesse pour folle.
Mon corps s'en va, la grâce et la force m'abandonnent.
Et il y a maintenant une pierre la ou jadis j'eus un cœur.
Mais dans cette vieille carcasse, la jeune fille demeure
Dont le vieux cœur se gonfle sans relâche.
Je me souviens des joies, je me souviens des peines,
Et à nouveau je sens ma vie et j'aime.
Je repense aux années trop courtes et trop vite passées,
Et accepte cette réalité implacable que rien ne peut durer
Alors ouvre les yeux, toi qui me soignes et regarde.
Que vois-tu, que vois-tu
Quand tu me regardes, que penses-tu?
Non la vieille femme grincheuse... regarde mieux, tu me verras !"
Ce poème a été retrouvé dans les affaires d'une vieille dame Irlandaise après sa mort.
18 novembre 2022
Que nous disent les Gingko de la rue
"La nature qui se fane, l'automne qui vient.
Reste tranquille, feuille, garde ton sang-froid
lorsque le vent veut t'enlever au loin.
Poursuis tes jeux et ne te défends pas,
laisse les choses advenir sans heurts,
laisse enfin le vent qui te détacha
te conduire jusqu'à ta demeure."
Hermann Hesse. Feuille morte
Hermann Hesse. Éloge de la vieillesse. Le Livre de Poche. 2003. 158 pages
16 novembre 2022
Plus haut plus loin
"Pourquoi l’homme avait-il attendu si longtemps pour grimper les montagnes ? Techniquement un Grec antique aurait pu escalader le mont Blanc. Quand on élève le Parthénon, n’est-on pas capable de fabriquer une paire de crampons ? Pourquoi avait-il fallu attendre la Renaissance et les Lumières ? L’empêchement avait été moral plus que technique. Le difficile n’avait point consisté à atteindre le sommet mais à s’octroyer le droit de le faire. Quand les montagnes symbolisaient les temples, on n’allait pas y voir."
Sylvain Tesson
Assistant au lancement réussi d'Artémis vers la Lune, reviennent les éternelles questions de sa raison d'être en temps de restrictions. En attendant Mars, et puis encore, et encore. "Ailleurs" est un mot plus beau que "demain", et comme les plus grands sommets ont été vaincus, tout se passe comme si l'homme s'octroyait le droit de reprendre la course vers l’inatteignable.
Lu dans:
Sylvain Tesson. Blanc. Gallimard. 2022. 240 pages
Les rubaiyat de Sylvain Tesson
"Un premier verre : pas besoin de berceuse !
Un second : pas besoin de couvertures !
Un troisième : pas besoin de lit !"
Sylvain Tesson
Sylvain Tesson. Blanc. Gallimard. 2022. 240 pages.
15 novembre 2022
De l'art de perdre au poker
"Nissim m’avait appris le poker, mais je n’étais pas bon; les cartes m’ennuyaient. Je lui ai raconté un jour l’histoire du petit chien qui perdait régulièrement parce que, chaque fois qu’il avait un bon jeu, il ne pouvait s’empêcher de remuer la queue. Cela l’a fait beaucoup rire et ma carrière de joueur de cartes s’est arrêtée là."
Elie Barnavi
14 novembre 2022
Sagesse chinoise
"Il est difficile d'attraper un chat noir dans une pièce sombre
surtout lorsqu'il n'y est pas."
Proverbe chinois
12 novembre 2022
Petit-déjeuner littéraire 27/11 Bibliothèque Anderlecht
Armistice
"Depuis la mort de Nourry il était arrivé deux lettres à son nom. On aurait pu les retourner avec le brutal avis de décès, dans le coin : "Le soldat destinataire n'a pu être atteint." Demachy avait cru mieux faire de les prendre. Il les sortit de sa cartouchière, les déchira sans les ouvrir, et sur cette tombe réglementaire de soldat, carrée comme un lit de caserne, il effeuilla les pétales de lettres, pour qu'il pût au moins dormir sous des mots de chez lui."
Roland Dorgelès. Les Croix de Bois
Que ces pétales de lettre aient pu se transformer plus tard en
pétales de coquelicot, symbole de la campagne de 14, n'étonnera guère.
L'histoire pourtant se répète, narguant l'écritoire Ne tenez jamais la Paix pour acquise , surmontant
le récent Jardin de la Paix commémorant la bataille de Flesquières
(Cambrai) à l'automne 1914. Menée par une compagnie de chasseurs dans
des conditions atroces, elle laissa sur le sol cinq cents tués ou
blessés pour gagner une ligne de 150 mètres sur un front d’un
demi-kilomètre.
Dans la poche d'un soldat on retrouve une lettre, saisie par la censure
et renvoyée au colonel, dans laquelle il raconte ses conversations avec
les Allemands, comment ensemble ils avaient maudit la guerre. Il
décrit les officiers d’active, montrant les qualités de certains et
l’insuffisance de beaucoup. Il évoque leur ignorance des réalités
politiques et diplomatiques de la guerre, qui favorisait « une paresse
d’esprit à laquelle la vie de caserne ne les avait que trop inclinés, et
entretenait leur goût marqué pour les occupations futiles, cartes,
apéritifs, femmes et bavardages stériles." La proximité de contenu des
récits de conscrits russes ces derniers jours et de ces lettres datant
d'un siècle interpelle et donne à cette Armistice 2022 une densité
particulière.
Roland Dorgelès. Les Croix de bois. Prix Fémina 1919. Albin Michel. 1919. 104 pagex.
10 novembre 2022
09 novembre 2022
Une invitation de la Bibliothèque de l'Espace Carême
Amusant retour sur un passé dans des locaux où j'ai lu et emprunté d'innombrables ouvrages durant tant d'années, ce dimanche 27 novembre 2022 à 10 heures la bibliothèque d'Anderlecht m'invite à une rencontre avec ses lecteurs, animée par Véronique Thyberghien. Les extérieurs qui le souhaiteraient sont les bienvenus moyennant inscription préalable au 02.526.83.30.
Lieu éminemment symbolique en ce qui me concerne, à 200 mètres de notre maison et de mon lieu de pratique depuis tant d'années, de la collégiale Saint Guidon qui nous a mariés et a accompagné nos défunts, de la Maison d'Erasme et de son jardin des Philosophes, du petit Béguinage ancestral remis à neuf depuis peu, de la romantique rue Porselein qui orne la couverture des Carnets Buissonniers, débouchant sur l'unique et mignonne librairie d'Anderlecht - la bien nommée Herbes Folles - et de cet espace de rencontre convivial si ancré dans le paysage qu'est La Fourmilière. Le tout dans un rayon de moins de 500 mètres, et on dira encore que la grande ville est inhumaine...
Le long passé
"J'ai rêvé de mon père.
Il était jeune et sage à la fois, la nuit permet de pareils raccourcis.Il m'attendait à la sortie de l'école, m'a emmené chez mes grands-parents.
Je me suis réveillé habité par tout le bonheur du monde.".
CV
Carl Vanwelde. Le Carnet Moleskine. Eranthis. 2011. 86 pages. Extrait p. 45
07 novembre 2022
Quelle trace?
"Les escargots dans le jardin, quand ils se mettent en route, laissent derrière eux un petit ruban luisant, leur sillage. Que laisse à déchiffrer la piste d'un humain ?"
Claude Roy.
Jours de silence. Pour certains, le temps du recueillement sur les
tombes d'être chers. Ce jour, quelques visites à des patients qui
évoquent leur départ. La semaine passée, funérailles d'un patient cher
décédé durant ses vacances en mer, les images heureuses défilent à
l'écran du crématorium, and so what? Pour tous, l'infini silence sans
réponse.
Claude Roy; L'ami qui venait de l'An Mil. Gallimard. Coll. L'Un et l'Autre. 1994. 176 pages.
30 octobre 2022
Jours de novembre
"Moment de l'année où quand l'âge est venu
on vieillit plus vite où jeune on se sent moins neuf
et avec l'heure d'hiver les jours sont moins jours
Et puis l'été a eu une arrière-pensée
L'envie de s'attarder de dire au soleil « reste encore »
L'été change d'idée il revient sur ses pas
fait reluire dans le ciel un tout jeune soleil
et la vive clarté d'un matin transparent
On peut attendre un peu pour croire à l'hiver
à la fin des beaux jours à la fin de la fin."
Claude Roy
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987-1989. NRF Gallimard. 1990. 9. 378 pages. p.117
28 octobre 2022
Picasso et l'art abstrait
« La peinture non figurative (..), cette espèce de sac dans lequel le spectateur peut jeter tout ce dont il veut se débarrasser. »
Picasso.
Les rapports entre la peinture de Picasso et l’art abstrait
sont restés tendus durant toute son existence. Ne s’étant jamais
considéré comme un peintre abstrait, il condamne cette pratique
qui supprime le sujet de la peinture et ne serait qu’une mode
sans aucune invention essentielle, "ce n'est pas de la peinture,
mais de la décoration". Confrontées à la vision de certaines
œuvres de l'artiste, proposées au public par l'exposition
temporaire Picasso & Abstraction aux Musées royaux des
Beaux-Arts, ces affirmations virulentes me laissent songeur. Où
passe la frontière entre l'abstraction et la figuration?
Prolongeant ma réflexion, une question me taraude, à la sortie
de l'exposition après avoir admiré ce "Nu debout de face" et sa
compagne "Female Nude": l'artiste fit-il appel à des modèles
dans son atelier pour réaliser ces œuvres?

Lu dans:
Picasso & Abstraction. Exposition (14.10.2022 >
12.02.2023) Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, rue de la
Régence, 3, 1000 Bruxelles
26 octobre 2022
Sagesse de Julien Green
"Paris. 4 avril 1952. Il est hors de doute que j'achète trop de livres. J'en achète presque tous les jours, neufs et d'occasion, français et anglais. Dommage qu'on ne puisse acheter du même coup le temps qu'il faut pour les lire."
Julien Green
Passerions-nous nos journées à nous rassurer, à acheter mille et une choses garantes du temps accordé pour leur utilisation? Des livres à lire, des vins précieux à boire, des guides Michelin de pays à visiter, des invitations de conférences à donner? J'ai même assisté à l'achat d'une Jaguar rutilante par un patient le lendemain de sa sortie d'hôpital, qu'une semaine sous respirateur avait arraché à une mort certaine. Il n'avait comme seul projet immédiat que l'acquisition d'une Jaguar pour conjurer la mort, l'argent vaincrait la médecine. Aucun livre n'a jamais ajouté une seule coudée à notre existence, aucun vin n'a prolongé l'ivresse de l'homme en fin de vie, aucune conférence n'a jamais su porter son conférencier au-delà du terme qui lui était assigné.
La Jaguar de rêve de mon patient ne fit qu'un tour du bloc et s'arrêta doucement en contrebas, un mort au volant. Un autre patient impotent des deux membres inférieurs s'était mis en tête d'acquérir dès son retour à domicile une mini-moto à essence pour laquelle il ne devrait rencontrer aucune difficulté à la surmonter, et ensuite vive la mythique route 66 entre Chicago dans l'Illinois et Santa Monica en Californie, bref la vraie vie qui renaît sous les cendres. Je sus rester discret, assistant à l’arrivée du petit monstre court sur roue, chevauché par son petit maître dans le garage et qui ne fit ensuite plus le moindre kilomètre.
Le rêve était sauf, mais je m'interroge encore. Vivre l'utopie à ce point déraisonnable a-t-elle un sens s'il ne se trouve personne pour vous dessiller les yeux, réapprendre et apprécier le rétrécissement des limites, découvrir la lenteur et la prudence, le plaisir d'observer le bétail, les ovins, les chevaux vivant paisiblement leur existence d'animaux domestiques, le vol des oiseaux dont nous tentons de saisir la portée, le plaisir que prend le chien à soudain courir derrière sa queue.
Il se raconte que le Président Salazar au Portugal, fortement handicapé mentalement par une attaque cérébrale, bénéficia durant quelques semaines d'un simulacre de conseil des ministres totalement virtuel, afin de lui épargner la désillusion de la perte de son autorité. Est-ce compatible avec la dignité humaine que d'entretenir pareille fiction face au courage simple d'affronter nos derniers mètres vers la sortie?
Lu dans:
Julien Green. Journal 1950-1954 : Le miroir intérieur. Le Livre de Poche (1976). 286 pages.
24 octobre 2022
Envol
Ne les cassez pas d’avance
Donnez-leur au moins la chance
D’apprendre un jour à voler
Laissez les enfants choisir
Des chemins qui vous dépassent
N’effacez jamais leurs traces
Vous les verrez revenir."
Anne Sylvestre
Repeindre le ciel en bleu
"Demain, on a une grosse journée. On repeint le ciel en bleu."
Robert Charlebois.
Une bien grosse bouchée comme disent les Québecqois, tant le ciel est gris et humide, tant on manque d'échelles pour atteindre le plafond, dans lequel se croisent en outre de bien étranges oiseaux. J'ai lu que des experts militaires d'Outre-Qquiévrain se félicitent de tester leur derniers missiles en création dans des conditions de confrontation véritable dans un conflit de haute intensité, et plus seulement sur des plate-formes de simulation. La guerre fait progresser la science, mais ceci la justifie-t-elle pour autant? Il reste des rêveurs s'imaginant préparer les pinceaux pour s'attaquer à la remise à neuf des cumulonimbus. Mais les rêves de 20 ans résistent mal à l'usure du ciel et aux changements de paysage. La restauration risque des retards.
22 octobre 2022
Horizon
"L'horizon n'est pas la limite de la mer, mais celle de nos yeux."
Alric et Jennifer Twice.
Lu dans :
Alric et Jennifer Twice. La passeuse de mots. Hachette. 2021. 736 pages
21 octobre 2022
Une joie raisonnée
"Voilà que tout arrive. Le dernier enfant, l'enfant adorée, s'est envolé de la maison. Tout parle de son absence. Les murs se resserrent et ne renvoient plus l'écho de sa voix adorable, ni des cordes de son violoncelle. Dans les pièces vides ne règne aucun désordre, aucun tumulte. L'odeur même de la maison a changé. (..) On reste interloquée, emplie de ces sentiments contradictoires qu'on a connus tout au long de sa vie avec les enfants: l'exaspération, parfois, de trop se voir, de trop dépendre les uns des autres, en même temps que la crainte d'être trop longtemps séparés. Aujourd'hui, reste la joie raisonnée de savoir que leur vie est là-bas."
Françoise Lefèvre
Emouvante description de l'"empty nest syndrome" (le nid vide). Ceux qui s'en vont mesurent-ils le vide qu'ils laissent, l'ombre sur les murs, l'empreinte sur la chaise à table, la chaleur éteinte dans le lit, les voix familières qui s'éteignent? Un patient de la première heure s'étonnait hier "que la maison soit devenue aussi silencieuse, et où sont les vélos?". Le bruit, la vie qui résonne, les rires qui pouffent se sont simplement déplacés.
Lu dans: Françoise Lefèvre. Souliers d'automne. Editions du Rocher. 2000. 176 pages. Extrait p.170
20 octobre 2022
Un pull géant
"Ta petite soeur et toi, vous utilisiez un langage codé pour ne pas que votre frère vous comprenne. Le sexe de l'homme, c'est un pull. Le sexe de la femme, une garde-robe. Tu demandes à ta petite sœur comment on sait qu'un pull n'est pas trop grand pour entrer dans une garde-robe et si un pull trop grand peut casser la porte d'une garde-robe. Votre frère rit et dit: C'est un pull géant, ton pull ? "
Lisette Lombé
Ou comment dire les choses sans les nommer. Je véhiculai un jour
une sizaine de gosses qui pouffaient en permanence en évoquant
"cent patates". Je ne compris rien à leur récit, si ce n'est que
ce devait être fort drôle, et totalement codé. Cela leur
appartenait, et j'en étais exclu, ce qui ajoutait sans doute à
leur plaisir. Remplacer un mot par un autre, et en modifier
complètement la signification, permet de créer un univers dans
lequel ne pénètrent que les initiés.
Lu dans:
Lisette Lombé. Venus poetica. L'Arbre à paroles - Maison de la
poésie d'Amay. 2020). 70 pages
19 octobre 2022
La phrase cachée
"Une seule phrase compte dans un livre. Il n'est pas donné à celui qui écrit de savoir laquelle."
Françoise Lefèvre.
Françoise Lefèvre. L'or des chambres. Éditions du Rocher. 256 pages. Extrait p.131
18 octobre 2022
Images de Piéta
"Je voudrais que ma fille me revienne
même radicalisée jusqu'à la moelle
même fichée, même déchue de tous ses droits
Qu'elle me revienne
même abîmée, même suante
Qu'elle me revienne
même nue, même rampante
La serrer tout contre moi
même dans un sac, même dans une boîte
Qu'elle sache qu'elle avait raison
pour l'inépuisable beauté du monde
pour l'humanité qui ne renonce en personne
pour l'amour, pour la révolte
pour la magie et pour l'exil.
La serrer tout contre moi
même dans un sac, même dans une boîte.
Et lui demander, lui murmurer, lui chuchoter :
Pardon. "
Lisette Lomblé
Lisette Lombé. Brûler brûler brûler. Éditions Iconoclaste. 2020. 80 pages
17 octobre 2022
Par les flammes
"Si le feu brûlait ma maison, qu'emporterais-je?J'aimerais emporter le feu"Jean Cocteau
Jean Cocteau. Clair Obscur. Poésie.1954. Editions du Rocher. 208 pages
15 octobre 2022
Un enfant à sa fenêtre
"En ce moment même
dans les rues, les open spaces, le métro, les amphis
des millions de romans s'écrivent dans les têtes
chapitre par chapitre
effacés, repris et qui meurent tous
d'être réalisés ou de ne pas l'être."
Annie Ernaux
12 octobre 2022
Le vieux scarabée
"Sortant d'Auchan, un très vieil homme plié en deux, flottant dans un imperméable, avance tout doucement avec une canne en traînant des chaussures avachies. Sa tête tombe sur la poitrine, je ne vois que son cou. De la main libre, il tient un cabas hors d'âge. Il m'émeut comme un scarabée admirable venu braver les dangers d'un territoire étranger pour rapporter sa nourriture."
Annie Ernaux
Lu dans:
Annie Ernaux. Regarde les lumières, mon amour. Éditions Raconter la vie. 2014. 84 pages.
Lapins de chasse
"La guerre, c'est comme la chasse, sauf qu'à la guerre, les lapins tirent."
Charles de Gaulle
11 octobre 2022
Un temps où on chantait
"Comment sommes nous présents dans l'histoire des autres, leur mémoire, leurs façons d'être, leurs actes mêmes ?"
Annie Ernaux
Annie Ernaux. Mémoire de fille. Gallimard. NRF. 2016. 160 pages.
09 octobre 2022
Sagesse de la bulle de savon
"La bulle de savon
tout le possible atteint
tout le parfait vécu
dès le souffle qui veut
Rien de plus rond, plus lisse
mieux clos
mieux irisé, plus céleste
mieux réel
Rien de mieux
pour dire
soudain
sans bruit
que tout
n'est plus rien.
Robert Mallet
Lu dans:
robert Mallet. L'ombre chaude. Poèmes. NRF Gallimard. 1984. 110 pages. Extrait p.26
08 octobre 2022
Un autre mot pour la résilience
"Kintsugi. Art japonais qui permet de recoller les morceaux d'un vase brisé."
Au-delà des mots
Il est des mots qui chantent. Kintsugi, par exemple, ou
"jointure en
or" en japonais. C'est une méthode ancestrale de réparation des
porcelaines ou céramiques brisées, utilisant de la laque dorée qui
sublime les fêlures de l'objet et le rend plus beau que lorsqu'il était
intact.
Après la brisure, les morceaux sont patiemment réassemblés pour lui
redonner une seconde vie, comme une renaissance sublimant ce qui a été
cassé. Au lieu de chercher à cacher les fêlures, elle les met en valeur.
Elle nous enseigne qu'un accident de la vie n’est pas forcément
synonyme d’échec, mais peut être l’occasion d’une véritable renaissance.
07 octobre 2022
La reconnaissance d'un Nobel
"Le temps de l'attente à la caisse, celui où nous sommes le plus proche les uns des autres. Observés et observant, écoutés, écoutant. (...) Exposant comme nulle part autant, notre façon de vivre et notre compte en banque. Nos habitudes alimentaires, nos intérêts les plus intimes. Même notre structure familiale. Les marchandises qu'on pose sur le tapis disent si l'on vit seul, en couple, avec bébé, jeunes enfants, animaux... "
Annie Ernaux
Lu dans:
Annie Ernaux; Regarde les lumières, mon amourFolio 2016. 112 pages. Extrait page 47. Prix Nobel de littérature 2022.
05 octobre 2022
Poésie des berges
"L'eau prend la forme
de ce qui la contient."
Robert Mallet
Robert Mallet. Presqu'îles Presqu'amours. Poèmes. NRF. Gallimard. 1986. 126 pages. Extrait p.78
04 octobre 2022
Combien d'échecs pour un miracle?
"Ce qu'i y a de plus incroyable avec les miracles, c'est qu'ils arrivent."
Chesterton
02 octobre 2022
Une extrême amitié
"La définition du paradis, c’est d’être un lieu que vous perdez.»
Alberto Manguel
Raphaëlle Rérolle . Alberto Manguel. L’homme aux 40 000 livres . Le Monde 29 septembre 2022
30 septembre 2022
Peinture monochrome
"Sous les nuages blancs, la neige tombe. On ne voit ni les nuages blancs, ni la neige. Ni la froideur et l'éclat blanc du sol. Un homme seul, à skis, glisse. La neige tombe. Tombe jusqu'à ce que l'homme disparaisse et retrouve son opacité. Mon ami Serge, qui est un ami depuis longtemps, a acheté un tableau. C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt. Elle représente un homme qui traverse un espace et qui disparaît."
Yasmina Reza. Art
Vu au Public:
Yasmina Reza. Art. Mise en scène Alain Leempoel. Avec Bernard Cogniaux, Pierre Dherte, Alain Leempoel.
26 septembre 2022
La pluie bonheur
"Il pleut
Et j'entends le clapotis
Du bassin qui se remplit
Oh mon Dieu, que c'est joli
La pluie. "
Barbara. Pierre.
Bonne nuit
"Il a étouffé sa pipe, plié ses habits, rangé ses lunettes, couvert la lampe.
Avec lenteur il s'est couché, a rabattu sur lui le drap et s'est éteint.
On croit qu'il repose, mais il gambade à-travers champs et blés dans un azur sans limite.
On aimerait partir ainsi."
24 septembre 2022
Pessimiste gai
"Un optimiste est un pessimiste qui n'a pas toutes les informations."
Cioran
Cioran, cité dans:
Hubert Nyssen. Ce que me disent les choses. 2009. Actes Sud. 209 pages. Extrait p.201
23 septembre 2022
Y croire ou pas
"Quand vient la tempête
gardez la tête haute
sans peur de l'obscurité
car au bout
il y a un ciel doré
Marchez dans le vent
marchez sous la pluie
continuez continuez continuez
l'espoir au cœur
vous ne marcherez jamais seuls."
Hymne des supporters de Liverpool avant le match
Un leçon aussi pour divers projets de notre société , que l'on croit perdus d'avance, sauf que ... Qui ne se souvient du célèbre "pourquoi ne prirent-ils pas la ville? Ils n'y croyaient pas!" de Xénophon (L' Anabase). Quand la sagesse des anciens nourrit notre réflexion propre.
Lu dans:
Oscar Hammerstein, Richard Rodgers. You'll Never Walk Alone. Concord Music Publishing LLC.
21 septembre 2022
Tonalités
"Capodastre.
Le capodastre est un petit appareil que les guitaristes placent sur le manche de leur instrument et qui, en appuyant sur les cordes, en modifie la tonalité.
On devrait bien inventer un dispositif qui, appliqué sur nos vies, permettrait en appuyant au bon endroit de les faire résonner plus agréablement."
Anne Sylvestre
20 septembre 2022
Leçon de sagesse à Kyoto
Corinne Atlan"Kyôto est en soi une leçon de sagesse. Si les grands cimetières et le passage marqué des saisons nous rappellent sans cesse à notre finitude et à l'impermanence des choses, la nature majestueuse et sauvage toute proche nous répète que nous sommes également inscrits dans un cycle pérenne. L'éternité ici n'est pas une ligne tracée vers l'infini, mais un cercle, auquel est soumis tout ce qui vit : naissance, épanouissement, dégénérescence et mort, puis nouvelles naissances. Printemps, été, automne, hiver, puis de nouveau le printemps. La vie s'écoule, se transforme, et recommence, mouvement continu dont l'issue n'est pas la mort, mais une transmission sans fin, au-delà de notre propre disparition. La mort individuelle, dont nous faisons si grand cas, est un incident mineur inscrit dans le grand mouvement cyclique."
Lu dans:
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto. Albin Michel. 2018. 298 pages. Extrait p.39
18 septembre 2022
Sagesse d'Alexis Zorba
"Peut-être aussi que je reviendrai avec toi. Je suis libre! Zorba secoua la tête:
- Non, tu n'es pas libre, dit-il. La corde avec laquelle tu es attaché, est un peu plus longue que celle des autres. C'est tout. Toi, patron, tu as une longue ficelle, tu vas, tu viens, tu crois que tu es libre, mais la ficelle tu ne la coupes pas. Et quand on ne coupe pas la ficelle...
- Je la couperai un jour! dis-je avec défi, car les paroles de Zorba avaient touché en moi une plaie ouverte et j'avais eu mal.
- C'est difficile patron, très difficile. Pour ça, il faut un brin de folie; de folie, tu entends? Risquer tout! Mais toi, tu as un cerveau solide et il viendra à bout de toi. Le cerveau est un épicier, il tient des registres, j'ai payé tant, j'ai encaissé tant, voilà mes bénéfices, voilà mes pertes! C'est un prudent petit boutiquier; il ne met pas tout en jeu, il garde toujours des réserves. Il ne casse pas la ficelle, non! il la tient solidement dans sa main, la fripouille. Si elle lui échappe, il est foutu, foutu le pauvre! Mais si tu ne casses pas la ficelle, dis-moi, quelle saveur peut avoir la vie? Un goût de camomille, de fade camomille! "
Níkos Kazantzákis
Bigre, ce ne sont pas lignes à lancer aux gens un lundi matin, alors que les nouvelles bruissent d'une "grande démission" qui saisit les Etats-Unis, et plus récemment la France, ces employés qui se filment sur les réseaux sociaux remettant leur démission avec allégresse à leur employeur. Serait-ce un effet secondaire du Covid long, non-décrit dans les études? Imprégné par la notion de valeur du travail, transmise au sein maternel, j'ai du mal avec ces nouvelles réalités, mais elles font partie de notre monde actuellement. Longue ficelle, petite ficelle? L'image est belle, mais échappe-t-on jamais à la contrainte d'être humain, pétri de limitations?
Lu dans:
Níkos Kazantzákis,. Alexis Zorba. Première édition française. Traduction Yvonne Gauthier. Éditions du Chêne. Domaines étrangers. 1947
17 septembre 2022
Le temps des bourrasques
"Il y a une mélancolie particulière qui accompagne le départ des oiseaux migrateurs. L'envers exact de la joie qu'on éprouve à leur retour au printemps. L'automne refermait son livre, l'hiver approchait de jour en jour."
Henning Mankell
Henning Mankell. Les chaussures italiennes. Seuil. Cadre vert. 2009. 352 pages
16 septembre 2022
Ivresse du progrès
"L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits."
Henri Bergson
Henri Bergson. Les Deux Sources de la morale et de la religion. 1932. PUF (2013)
15 septembre 2022
Sagesse de Guy Cadiou
"Odeur des pluies de mon enfance
derniers soleils de la saison
à sept ans comme il faisait bon
après d'ennuyeuses vacances,
à se retrouver dans sa maison.
La vieille classe de mon père
pleine de guêpes écrasées
sentait l'encre, le bois, la craie
et ces merveilleuses poussières
amassées par tout un été.
Temps charmant des brumes douces
des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
du vent qui souffle sous le préau
Moi je tiens entre paume et pouce
une rouge pomme à couteau."
René Guy Cadou. Automne
Lu dans:
René Guy Cadou. Les amis d'enfance. Automne. Œuvres poétiques complètes. Seghers. 1973. 830 pages
14 septembre 2022
Une pluie qui enchante
"Le jour où la pluie viendra
Nous serons, toi et moi
Les plus riches du monde
Les plus riches du monde
Les arbres, pleurant de joie
Offriront dans leurs bras
Les plus beaux fruits du monde
Les plus beaux fruits du monde
Ce jour-là
La triste, triste terre rouge
Qui craque, craque à l'infini
Les branches nues que rien ne bouge
Se gorgeront de pluie, de pluie
Et le blé roulera par vagues
Au fond de greniers endormis
Et je t'enroulerai de bagues
Et de colliers jolis, jolis."
Dans le silence de la nuit, soudain la pluie. Bien drue, continue,
perçue comme une boisson rafraichissante et bienvenue. Une boisson pour
la terre, qui casse l'angoisse sourde ressentie devant les prairies
uniformément roussies par la sécheresse d'un été. Soleil, pluie, vent,
gel, frimas, tout est bonheur, successivement.
Lu dans:
Le jour où la pluie viendra. interp. Gilbert Becaud (1957). Paroles: Pierre Delanoe.
13 septembre 2022
Une rallonge d'été
"L'été a laissé partir les hirondelles
Il a cédé la place à ce silence de l'automne
coupé seulement par le chant d'une grive
et le bruit sourd des pommes qui tombent
dans l'herbe décidée à s'en tenir là
et à ne plus pousser davantage avant les pluies
Il fait humide et frais le matin et le soir
Moment de l'année où quand l'âge est venu
on vieillit plus vite où jeune on se sent moins neuf
et avec l'heure d'hiver les jours sont moins jours
Et puis l'été a eu une arrière-pensée
L'envie de s'attarder de dire au soleil « reste encore »
L'été change d'idée fi revient sur ses pas
fait reluire dans le ciel un tout jeune soleil
et la vive clarté d'un matin transparent
On peut attendre un peu
pour croire à l'hiver
à la fin des beaux jours à la fin de la fin.
Claude Roy. L'été encore un peu
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987/1989. NRF Gallimard. 1987. 376 pages. Extrait pp.116-117
12 septembre 2022
Ground zero
"À Ground Zero, une chaîne humaine de sauveteurs armés de seaux s’est formée. Les hommes essayaient de fouiller les décombres fumants dans l’espoir de retrouver des survivants ou d’extraire les cadavres. Les incendies de Ground Zero continueraient encore quatre-vingt-dix-neuf jours supplémentaires, jusqu’à la dernière flamme, qui s’éteindrait le 19 décembre 2001."
Garrett N.Graff
10 septembre 2022
Mort d'une reine
"La reine qui vient de disparaître aura réussi un exploit : faire oublier l’anachronisme de la monarchie, prolonger sa popularité en l’adaptant tout en maintenant l’illusion qu’elle est immuable. Son secret tient probablement dans l’extraordinaire résolution d’Elizabeth II, sans doute la femme la plus célèbre du monde, à demeurer un mystère. D’innombrables articles de presse, livres et documentaires ont été consacrés à une reine qui n’a jamais donné d’interview, qui n’a prononcé, hors rituels parlementaires et de Noël, que quatre discours en soixante-dix ans, et dont rien ne filtrait vraiment, ni sur les choix ni sur les idées. (..) L’époque récente correspond plutôt à une perte d’influence de son pays. Le choc de la disparition d’Elizabeth II sera ressenti partout dans le monde, en particulier dans les quinze États dont elle était la souveraine, comme un signe supplémentaire de la fin d’une époque."
Editorial du Monde du 9 septembre 2022
Elizabeth II, une femme souveraine entre dans l’histoire. Editorial du Monde du 9 septembre 2022
08 septembre 2022
Le destin d'une source
"Toute source ignore de quoi elle est capable."
Sylvain Tesson.
Sylvain Tesson. La panthère des neiges. La panthère des neiges. Gallimard 2019. 176 pages. Extrait p. 171
Pascal Chabot. Six jours dans la vie d'Aldous Huxley. PUF. 2022. 64 pages.
07 septembre 2022
Solitude
"Pour ne pas vivre seul
on vit avec un chien
on vit avec des roses
ou avec une croix
une ombre, n'importe quoi
on vit pour le printemps
et quand le printemps meurt
on vit pour le prochain printemps."
S. Balasko. D. Faure
Lu dans:
Pour ne pas vivre seul. Sébastien Balasko et Daniel Faure,
interprété par Dalida. 1972
05 septembre 2022
Une fraction de bonheur
"Le bruit court qu'on peut être heureux"
Jean Malrieu
Hier j'ai vu un chevreuil. J'avais apporté le café et les croissants à
mes grands enfants, campeurs d'une nuit dans notre petit verger
brabançon, quand surgit une flamme rousse, gracile, lumineuse dans les
rayons du soleil. Apeuré, il regagna prestement le champ de maïs et les
bois proches au bout d'un saut superbe. L'impression laissée par cette
séquence m'habite encore, alchimie heureuse entre la saveur partagée des
viennoiseries chaudes, l'arôme du café, l'inattendu de cette rencontre
avec tant de beauté, de gratuité et de fragilité. Quel hasard avait fait
se croiser nos routes et celle de ce chevreuil égaré, d'où venait-il et
où se cache-t-il à l'heure actuelle? Aurais-je gagné un million à la
loterie hier matin, la joie serait-elle équivalente, je ne le pense pas.
Vivre un moment qu'on n'attend pas et le savoir unique possède une
saveur inestimée.
Jean Malrieu. Poète français né à Montauban le 29 août 1915 et mort dans la même ville le 24 avril 1976.
04 septembre 2022
Plutôt Hébrides ou plutôt Canaries?
« Il y a certes des semaines où la pluie ne cesse de tomber à verse d'un ciel d'un gris uniforme et où le vent finit par lasser vos oreilles. Il peut y avoir des jours où on aimerait se trouver sur des eaux plus chaudes. (..) Mais, tout d'un coup, le ciel se découvre et on se demande, stupéfait, si l'on n'était pas fou de vouloir se trouver ailleurs qu'aux Hébrides. (..) Pourquoi cingler vers des îles rudes, dénudées, connues pour leur climat détestable ? La réponse tient en un mot : le rêve. Le rêve de vivre quelque chose d'incomparable, qui laisse des traces indélébiles dans le cœur et l'âme et que ne pourront jamais rendre ni le livre, ni le cinéma, ni la télévision. »
Björn Larsson
Björn Larsson. La Sagesse de la mer: Du cap de la colère au bout du monde. Poche. 2005. 256 pages. Extrait pp.112-113
03 septembre 2022
Tendresse vache
« L’autre jour, dans le train, j’ai aperçu une harde de chevreuils. C’était magique. Le temps d’un instant, j’ai eu le sentiment d’attraper au vol un fragment de vie sauvage, rare et fugace. Un peu plus tard sont apparus au loin d’autres points brun-orangé sur fond engazonné. Le nez à la fenêtre, je guettais. Mais cette nouvelle harde n’était qu’un troupeau de vaches limousines. Aucun intérêt. Mon thermostat à émotions est retombé à zéro. Tu vois, nos premiers rendez-vous étaient comme ce surgissement d’une vie sauvage. Chaque rencontre était comme l’éclipse d’un cerf devinée à la lueur des phares, au détour d’un virage. T’en souviens-tu ? Tes yeux brillaient. Mon cœur battait plus fort. C’était il y a longtemps. Avant les habitudes. Avant que le quotidien ne fasse de nous des voyageurs distraits. Le train de la vie passe dans un souffle, sans surprise, aspirant d’un seul coup le décor, les champs, les bois et les collines. Indifférents au paysage, nous ne prenons plus la peine de lever les yeux. Mon amour, je ne veux plus être une vache limousine. Lorsque tu trouveras ce mot, je serai partie. Quelque part, n’importe où. Prends la voiture. Ouvre les yeux. Viens me chercher. »
Clémentine Mélois
Clémentine Mélois. Une rencontre. Lu à la Maison internationale des littératures Passa Porta, 2022.
02 septembre 2022
Sagesse des bancs
« Quand je serai grand je serai un banc »
Publicité Passage Piéton / Bic
01 septembre 2022
Sagesse de DH Lawrence
"Deux navires peuvent naviguer de concert jusqu'à l'autre bout du monde. Mais amarrez-les en couple au milieu de l'océan et tâchez de les gouverner d'un seul gouvernail, ils s'entrechoqueront l'un contre l'autre et il se mettront mutuellement en pièces."
DH Lawrence, traduit par Simon Leys
De peur que les courants les entraînent trop fort
Je connais des bateaux qui rouillent dans le port
À ne jamais risquer une voile au dehors
Ils ont peur de la mer à force de vieillir
Et les vagues, jamais, ne les ont séparés
Leur voyage est fini avant de commencer
Qu'ils en ont désappris comment se regarder
Je connais des bateaux qui restent à clapoter
Pour être vraiment sûrs de ne pas se quitter
Affronter le gros temps quand l'orage est sur eux
Je connais des bateaux qui s'égratignent un peu
Sur les routes océanes où les mènent leurs jeux
De s'épouser encore chaque jour de leur vie
Et qui ne craignent pas, parfois, de s'éloigner
L'un de l'autre un moment pour mieux se retrouver
Labourés de partout mais plus graves et plus forts
Je connais des bateaux étrangement pareils
Quand ils ont partagé des années de soleil
Quand ils ont navigué jusqu'à leur dernier jour
Sans jamais replier leurs ailes de géants
Parce qu'ils ont le cœur à taille d'océan."
Jean-Luc Outers. Un temps immobile. Gravures de Simon OUTERS. Taillis Pré. 2022. 103 pages. Extrait pp. 70-71
Mannick. Je connais des bateaux. 1984