30 septembre 2014

Enceinte


"Ma mère, en se levant le lendemain du drame, a compris que j'étais là, en elle. Quand on vit dehors, si près de la nature, on ressent les choses avec plus d'intensité qu'en ville. Ici à Stavros, les portes des maisons etaient toujours ouvertes, il n'y avait pas beaucoup de différences entre dehors et dedans. Les jardins, malgré les murs d'enceinte, débordaient sur le chemin et les habitants marchaient pieds nus dans le sable. Ou dormaient à la belle étoile. Mes parents étaient à l'écoute du monde, de la moindre de ses manifestations: le bruit des vagues, celui du vent, les cigales, des gens qui rient au loin, tout ce qui se passe dehors et, aussi, ce qui se passe plus près, en nous, à l'intérieur. Ici, pas besoin de test de grossesse: c'est le soleil, la mer, le vent, la montagne, les arbres qui annoncent la bonne nouvelle."
    Corine Jamar

En plein débat sur la théorie du genre, deux ou trois choses que les hommes ne connaîtront jamais: être enceinte, ressentir qu'on l'est avant même le test, et l'annoncer.


Lu dans :
Corine Jamar. On aurait dit une femme couchée sur le dos. Editions du Castor Astral. Escales de lettres. 2014. 223 pages. Extrait p.201    

28 septembre 2014

Plumcake, de chez Proust


"La fumée de la pipe me renvoie en enfance, quand j'avais encore la tête dans les nuages."
            Mareste

"Il pleut. On voit, par la bow window du salon, la bruine tomber doucement. Nous sommes à Pâques, en 1973, dans une petite ville du Kent.  Et cela sent l’herbe coupée, qui gonfle de moisissure, sous des averses tièdes. Je suis en séjour linguistique, et j’aime le soir quand vers 21h30, pour le high tea, devant la télé BBC à laquelle je ne comprends presque rien, Jane dépose des crackers salés, avec un peu de Stilton dessus, avec un tout petit peu de son vin d’orange, qu’elle garde dans un carafon peint. Surtout, elle prépare ses cakes, en cuisine. Et David allume sa pipe. C’est l’heure de l’odeur. Je ne l’oublierai pas. Le petit salon cosy s’emplit d’un parfum mêlé,  de tabac, de raisins de corinthe mis à gonfler dans du rhum et cuits longuement au four, de foin mouillé et de temps qui passe, monotone et paisible.
 
Nous sommes en septembre 2014. Il pleut. Ma femme me rejoint sur le balcon, renifle, étonnée. « Tu fumes quoi ? ». Elle renifle encore, parle de raisins secs, de rhum. De subtilité. « C’est quoi, c'est excellent ». Du Plumcake, de chez Mac Baren. « C’est très exactement l’odeur de mes soirées, à 13 ans, dans le Kent , que je viens de retrouver.»  Décidément, c’est bizarre. Et je me dis, en la rejoignant, qu’il faudrait que je fasse une revue, peut-être peu conventionnelle et sûrement trop longue, pour parler quand même de ce tabac que j’aime; de son parfum mêlé  de tabac léger, de vin d’orange, surtout de raisins de Corinthe mis à gonfler dans du rhum puis longuement cuits au four, et de la touche de foin mouillé qui se glisse près du cake : mais le tout lointain et discret comme un ennui très doux,  comme le temps qui passe, comme une nostalgie."

On n'osera bientôt plus confier à personne la magie de la pipe du dimanche soir où se consument quelques grammes d'un tabac grand cru, plaisir aussi éloigné du tabagisme compulsif que la dégustation d'un porto hors d'âge l'est d'un binge drinking. Se mêlent dans ses volutes les images de la journée passée, les souvenirs et les visages d'un passé inattendu et l'avant-goût de la semaine qui commence. Les superbes boîtes écrins de nos tabacs favoris s'ornent désormais d'un bandeau occupant la moitié du couvercle "fumer tue", et le pire c'est que c'est vrai. Encore qu'à toute toute petite dose, sans inhaler, cela doit tuer infiniment lentement. 
 

Lu dans:
Mareste. http://www.alanoblebouffarde.com/ Mac Baren - Plumcake : dans le Kent et dans le temps. Lun 22 Sep 2014.

27 septembre 2014

Sagesse de Jim Morrison


"Un homme ratisse des feuilles
en tas dans sa cour, un monceau,
appuyé sur son râteau, il les brûle
absolument toutes.
Le parfum emplit la forêt
des enfants s’arrêtent et respirent
l’odeur qui, dans quelques années,
deviendra nostalgie."
    Jim Morrison

Septembre s'endort dans l'odeur âcre des herbes brûlées. Enfant, au retour de l'école (13 ans, 13 ans… ni p’tit, ni grand comme le chantait Charlebois) j'aimais saluer l'été qui se meurt en partant à vélo dans la campagne proche m'emplir les narines de ces parfums sauvages. Ils me reviennent aujourd'hui quand le feu prépare la nature pour l'hiver. La vie serait-elle un long sentier parfumé? Je saisis aujourd'hui pourquoi ces senteurs d'automne ne suscitent en moi aucune nostalgie: leur odeur paillée, liée au grand nettoyage de la nature en vue de sa renaissance n'a rien de commun avec le cramé sinistre des incendies de guerre, de catastrophes naturelles ou des crémations sauvages. Ce brûlé-là en appelle à l'avenir plus qu'au passé. 


26 septembre 2014

Danser entre passé et avenir


"Il avait changé, comme quoi rien n'est jamais figé. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder la mer, toujours la même et cependant, en perpétuel mouvement. Pas une vague n'est identique à l'autre. Pas une n'éclate exactement au même endroit. Et pourtant, vu de tout en haut, de l'Olympe, on a l'impression d'une immense dalle de granit bleu. Mais nous ne sommes pas des dieux, nous vivons ici, sur terre, où tout est possible, le bon et le mauvais, le beau et le laid, la vérité et le mensonge, le bien et le mal, le pardon et la haine. Ma mère était en train de se réconcilier avec son passé et mon père, avec l'avenir."
    Corine Jamar

On s'attend à tout moment à voir surgir la silhouette dansante d'Anthony Quinn, inoubliable Zorba sur la plage du beau roman crétois de Corine Jamar. Se réconcilier avec son passé, et avec l'avenir, est un vrai programme de vie. Mais comme l'écrit joliment l'auteur, nous vivons ici, sur terre, où TOUT est possible.


Lu dans :
Corine Jamar. On aurait dit une femme couchée sur le dos. Editions du Castor Astral. Escales de lettres. 2014. 223 pages. Extrait p.207

24 septembre 2014

La chanson vive du beurre sur le feu


Le repas
    IL n'y a que la mère et les deux fils
    Tout est ensoleillé
    La table est ronde
    Derrière la chaise où s'assied la mère
    Il y a la fenêtre
    D'où l'on voit la mer
    Briller sous le soleil
    Les caps aux feuillages sombres des pins et des oliviers
    Et plus près les villas aux toits rouges
    Aux toits rouges où fument les cheminées
    Car c'est l'heure du repas
    Tout est ensoleillé
    Et sur la nappe glacée
    La bonne affairée
    Dépose un plat fumant
    Le repas n'est pas une action vile
    Et tous les hommes devraient avoir du pain
    La mère et les deux fils mangent et parlent
    Et des chants de gaîté accompagnent le repas
    Les bruits joyeux des fourchettes et des assiettes
    Et le son clair du cristal des verres
    Par la fenêtre ouverte viennent les chants des oiseaux
    Dans les citronniers
    Et de la cuisine arrive
    La chanson vive du beurre sur le feu
    Un rayon traverse un verre presque plein de vin mélangé d'eau
    Oh ! le beau rubis que font du vin rouge et du soleil
    Quand la faim est calmée
    Les fruits gais et parfumés
    Terminent le repas
    Tous se lèvent joyeux et adorent la vie
    Sans dégoût de ce qui est matériel
    Songeant que les repas sont beaux sont sacrés
    Qui font vivre les hommes.
            Apollinaire

Comment ne pas se remémorer "Que ma joie demeure" de Jean Giono et la description du buffet campagnard aux gras cuissots fondant dans la bouche qui ouvre le récit, et la fraternisation heureuse du village? "Les rôtis étaient lourds et juteux et, au premier coup de couteau, ils s’écrasèrent. La sauce était comme du bronze, avec des reflets dorés et, chaque fois qu’on la remuait à la cuiller, on faisait émerger des lardons, ou la boue verdâtre du farci, ou des plaques de jeune lard encore rose. La chair du chevreau se déchira et se montra laiteuse en dedans, fumante avec ses jus clairs. Sa carapace croustillait et elle était d’abord sèche sous la dent, mais, comme on enfonçait le morceau dans la bouche, toute la chair tendre fondait et une huile animale, salée et crémeuse en ruisselait qu’on ne pouvait pas avaler d’un seul coup, tant elle donnait de joie, et elle suintait un peu au coin des lèvres. On s’essuyait la bouche."  S'il existe une spiritualité ascétique, il en est une autre qui s'incarne dans la joie des tablées bruyantes, du vin de Cana, de l'abondance des pains et des poissons qui se multiplient, du pain et du vin qu'on partage avant l'épreuve ou qui de l'étranger fait un ami sur la route d'Emmaüs. Un saint austère ne saurait faire le poids face à celui qui vous invite fraternellement à sa table. 


Lu dans:
Guillaume Apollinaire. Le repas.
Jean Giono. Que ma joie demeure. Grasset. 1935

Rêver


« Vous voyez, c'est une toute petite maison avec des toutes petites fenêtres et un tout petit jardin au fond d'une petite rue. » Elle se tourne vers moi, avec son regard familier, ni bleu ni brun, teinté d'ironie. « En revanche, quand j'étais petite, je rêvais tout en grand.»
    Verena HANF.

Le beau roman de Verena HANF sollicite la mémoire d'enfance avec une émotion digne des grands  et déroule une intrigue subtile qui surprend jusqu'à la dernière page. Me reviennent des brassées de souvenirs de nos quatre moussaillons dans leurs "toutes petites chambres, avec un tout petit jardin" dont ils sourient encore maintenant. Y firent-ils de grands rêves? Bien présomptueux les parents capables de répondre à cette question. On fit de son mieux pour leur transmettre que "partir en mer avec de petits filets ne ramène au mieux que de petits poissons", mais qu'est-ce qu'un grand filet et un grand poisson? Les rêves d'enfance possèdent en outre la fâcheuse tendance à se racrapoter avec les années, sauf pour certains êtres rares qu'on envie. Le bonheur est-il la somme des rêves réalisés, ou la capacité de continuer à rêver face à la vie qui rétrécit ?

Lu dans :
Verena HANF. Simon, Anna, les lunes et les soleils. Escales des lettres. Le Castor astral. 2014. 150 pages. Extrait p.45

22 septembre 2014

Comme un accord secret






"Now I’ve heard there was a secret chord
That David played, and it pleased the Lord."
("Il se dit qu'il y avait un accord secret
Entre David qui jouait, et Dieu qui l'écoutait.")
    Leonard Cohen.  Hallelujah

La chanson « Hallelujah » enregistrée en juillet 1984 par le chanteur Leonard Cohen fête ses 30 ans. Oeuvre complexe, pleine de métaphores, parcours du combattant pour Leonard Cohen qui mit plus de 2 ans pour la terminer et ne connut qu'un succès tardif. Devenue depuis le morceau fétiche de Cohen, il fut repris plus d’une centaine de fois par divers interprètes dont... un prêtre, le père Ray Kelly (Oldcastle, Irlande) qui l'entonna à l’occasion d’un mariage qu’il célébrait, causant la surprise que l'on devine.   


21 septembre 2014

En spectateur coupable

"J'écris dans ce pays où l'on parque les hommes
dans l'ordure et la soif, le silence et la faim."
Louis Aragon

"Freetown a pris des allures de ville fantôme. Jeudi encore, la capitale de la Sierra Leone grouillait d'activité, avec ses échoppes, ses embouteillages, concerts de klaxons et ses innombrables piétons. Depuis vendredi 19 septembre, date de l'entrée en vigueur du couvre-feu de trois jours décidé par le gouvernement, pour tenter d'enrayer l'épidémie du virus Ebola, seuls les véhicules utilitaires et des urgences circulent encore. Toutes les boutiques ont fermé. La population a reçu l'ordre de rester confinée, autorisée à ne sortir que pour des besoins essentiels. Certains endroits comptent plus de chiens errants que de passants. (..) Et quand on traverse les quartiers misérables de la capitale où la population vit dans le dénuement et un habitat délabré, au bord de l'estuaire, dans des conditions particulièrement propices aux maladies infectieuses, on comprend l'inquiétude d'une propagation plus forte de l'épidémie. (..) Les gens dénient cette réalité et pensent que ce sont des manipulations de politiciens qui veulent que des gens meurent pour réduire la taille de la population."

Thomas Merton a écrit en 1970 un court ouvrage que je reçus comme un message personnel intitulé " Réflexions d'un spectateur coupable". Ce sentiment m'habite plus que jamais face à l'actualité du monde, et au tri qu'on en fait pour éviter l'épouvante d'une violence parfois insoutenable: on se rabat sur les titres de la presse rabâchant sur le retour de Sarkozy, le péquet et les échasses, le duel à fleurets mouchetés entre Charles Michel et Didier Reynders, l'interdiction des oreillettes en F1 à Singapour, la grève des pilotes d'Air France. Tout pour occulter le complainte incessante depuis des siècles des victimes "parquées dans l'ordure et la soif, le silence et la faim" qui ne nous rassurent que parce qu'elles vécurent à une époque révolue, ou qu'elles sont loin.


Lu dans:
Louis Aragon. Exergue des Sept poèmes d'amour en guerre de Paul Eluard (1945).
Paul Benkimoun. Le jour où Freetown s’est figée dans le silence. Le Monde. 20.09.2014
Thomas Merton. Réflexions d'un spectateur coupable (Conjectures of a Guilty Bystander), Albin Michel, Paris, 1970.

Et l'été est fini


"Dans un panier couche le bois
Dans l’autre châtaignes et noix
L’automne est là."
    Alice Guitton.

"Le vent d'automne caracole dans les éclaircies
impatient d'enfourcher la grande pluie d'octobre
qui ne se décide pourtant pas à tomber
Ies arbres du verger et ceux de la forêt
sont encore très verts pour l'arrière-saison
juste ici et là une morsure de rouille
ou bien une tache de sang vif sur une feille étonnée
odeur calme des pommes que le vent a secouées
une noix craque dans l'herbe sous le pas."
    Claude Roy


Lu dans:
Alice Guitton. Ecrits de ma cabane. Ed.Pailles. 2011. 96 pages.
Claude Roy. A la lisière du temps. NRF Gallimard. 1984. 205 pages. Extrait p.53

19 septembre 2014

La grande peur de l'homme blanc

"Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant."
               Pascal. Pensées. Edition Brunschvicg, fragment 131.

J'avais lu naguère  que les Inuits ne comprenaient rien à LA grande peur de l'homme blanc, celle qui le saisit face à l'éventualité de s'ennuyer. Une récente étude universitaire conforte cette crainte: la plupart des gens semblent préférer faire quelque chose, même désagréable, plutôt que rien. Une cohorte variée de 800 personnes issues du milieu étudiant, d'une paroisse, d'un marché, " de 7 à 77 ans" selon l'expression consacrée, hommes et femmes, livrés à eux-mêmes dans une salle ou à leur domicile durant une dizaine de minutes à ne rien faire si ce n'est penser,  préfèrent s'adonner à des activités banales, voire choisissent la phase douloureuse du protocole auquel ils participent - l'administration d'une ou plusieurs décharges électriques - plutôt que de subir une passivité totale d'un quart d'heure. Les auteurs pensent qu'ils veulent juste s'infliger un choc pour se sortir de l'ennui, la stimulation négative s'avérant somme toute préférable à l'absence de stimulation. La plupart, lorsqu'ils en ont l'occasion contreviennent aux consignes en se dissimulant pour chipoter leur portable ou écouter de la musique. La méditation vers la pleine conscience a du pain sur la planche... 

Lu dans :
Chantal Maton. Devenons-nous incapables d'inactivité? Journal du Médecin 19.9.14. p.21
Ch. M. Wilson TD et al. Social psychology. Just think: the challenges of the disengaged mind. Science. 2014 Ju14; 345(6192) : 75-7

18 septembre 2014

Sous les ridules, la vie qui s'écoule


"Le ruisseau coule
sous une mince couche de glace:
un miroir
où l'on verrait autre chose
que son visage."



Lu dans:
Philippe Jaccottet. La seconde semaison. Carnets 1980-1994. NRF Gallimard. 1996. 233 pages. Extrait p.56

17 septembre 2014

Le monstre du Loch Ness est-il anglais ?

"Kilt ou double."

Ce soir je m'endors avec Tintin dans cette Ecosse mystérieuse, ramant seul dans sa barque vers l'Ile Noire au large du village de Kiltoch, réputée comme repaire d'une bête monstrueuse. A la poursuite du redoutable Müller, Tintin s'y rend malgré les avertissements des villageois et y découvre le quartier général d'une organisation criminelle qu'il fait arrêter ; il révèle aussi la vraie nature de la « bête » : un brave gorille nommé Ranko que Tintin confie par la suite à un zoo. La piste d’atterrissage utilisé par les faux monnayeurs de l'île n'est utilisable qu'à marée basse et est inspirée par l'aéroport écossais de Barra, seul aéroport situé sur une plage et immergé à certaines heures. On devine au loin le son d'une cornemuse trouant la brume et au fond de la barque un bac de whisky Glenfiddich pour le capitaine Haddock. Sans prendre position sur le bien-fondé des revendications nationalistes chères à Alex Salmond, on reste muet devant le trait allégorique d'Hergé qui cerne en une seule image de couverture les contours de cette région que ses lochs, ses monstres, ses whiskys, ses kilts, ses brumes et sa musique ont rendue à nulle autre pareille. On s'amuse à découvrir que l'Écosse ne possède qu'une seule frontière terrestre, au sud du pays, partagée avec l'Angleterre... et que c'est encore une de trop. Cernée de toute part par la mer qui la sépare de l'Irlande du Nord et des îles Féroé (territoire danois), son territoire n'est qu'une dentelle d'archipels aux 790 îles, de lochs, de fjords étroits et profonds débouchant tous sur le large. Il a été écrit que l'Histoire, c'est la Géographie: comment résister avec une configuration pareille aux sirènes de l'indépendance?

PS. Un référendum sur l'indépendance de l'Écosse se tient ce jeudi 18 septembre 2014, posant aux Écossais la question de leur indépendance

Au bord de la rive


"Ils marchaient d’un même pas
            pas à pas
            attentifs
       au bruit des écueils
      glissant sous leur pas
       ils s’encourageaient
           d’un regard
           d’un signe
           d’un mot
              mais
ils ne pouvaient pas s’épauler
  ils marchaient pas à pas
       d’un même pas
     chacun sur une rive
d’une longue et profonde cicatrice."
                                            Pedro Vianna
                                            Paris, 13.IX.2013

Comme en écho du beau texte de Vianna, les paroles dignes de ces enfants de la guerre (ce soir, France 5) qui échangent leur passé: enfants de victimes, enfants de bourreaux, qui tentent de réparer la toile du chagrin et de la culpabilité. J'aime cette télévision-là. 


Vu dans:
Au nom de la race pure. 2009. James COHEN . Minnow Films. mardi 16.9.14. 23h40. France 5.

16 septembre 2014

Le poète aux ailes de papillon


"Quand nul ne la regarde
La mer n’est plus la mer.
Elle est ce que nous sommes
Lorsque nul ne nous voit..."
    Jules Supervielle. La mer secrète.

Si nul ne pense à moi, cesserai-je d’exister? Interrogation éternelle du poète de la métamorphose, aux ailes "fragiles comme des ailes de papillon" qui plus que quiconque pouvait chercher "une goutte de pluie qui vient de tomber dans la mer" car : 

Un jour quand nous dirons : « c’était le temps du soleil,
Vous souvenez- vous, il éclairait la moindre famille,
Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée,
Et savait donner leur couleur aux objets dès qu’il se posait
Il suivait le cheval coureur et s’arrêtait avec lui,
C’était le temps inoubliable où nous étions sur terre,
Où cela faisait du bruit de laisser tomber quelque chose,
Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs,
Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l’air
Et lorsque le pas de l’ami s’avançait nous le savions,
Nous ramassions aussi bien une fleur qu’un caillou poli.
Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée,
Ah ! C’est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant.»


Lu dans:
Jules Supervielle. Gravitations. Le regret de la terre. Jules Supervielle. 1925

15 septembre 2014

Dernière tiédeur de l'année


"Que la nausée nous prenne de plus en plus souvent au spectacle du monde pourrait nous enlever le peu de conviction qui nous reste pour écrire. Ou, au contraire, nous donner une raison de plus de garder, de montrer cette vallée de l'autre jour qui s'ouvrait, s'épanouissait pour accueillir dans sa conque la lumière de l'après-midi. On voyait l'herbe luire au pied des arbres couleur de feu calme. Dernière tiédeur de l'année..."
Philippe Jaccottet


Lu dans:
Philippe Jaccottet. La seconde semaison. Carnets 1980-1994 NRF Gallimard. 1996. 233 pages. Extrait p.223

12 septembre 2014


  «Le plus grand service que nous rendent les grands artistes, ce n’est pas de nous donner leur vérité, mais la nôtre.»
Alexandre Vialatte


11 septembre 2014

11 septembre


« Nous étions l'Amérique, nous étions la nation la plus puisssante du monde. On avait le droit de critiquer , la justice et la liberté n'étaient pas de vains mots. Tout a été détruit. Comment expliquer le choc? le vide? L'horreur de ce qui s'est passé est plus puissante que tous les mots. Tout ce que l'on connaissait, notre vie d'avant, a été fracassé par une chose aussi simple que de précipiter des avions contre des buildings. »
Mark Rossini (ex-agent du FBI, qu'il a quitté en 2008)

Le jour où le rêve américain a tourné au cauchemar.


Lu dans:
Fabrizio Calvi. 11 septembre, la contre-enquête. Fayard. 2011. 536 pages. Extrait p.434-5

10 septembre 2014

Piéta


« Le plus important, c'est de ne pas se changer en pierre.»
        Heimito von Doderer

Une femme pleure son enfant mort dans le roman Les Démons de Doderer. Comment, en état de souffrance extrême, trouver la bonne distance entre l'endurcissement et l'effondrement?


Lu dans:
Philippe Jaccottet. La seconde semaison. Carnets 1980-1994 NRF Gallimard. 1996. 233 pages. Extrait p. 59
Les Démons (Die Dämonen, 1956), trad. de l'allemand par Robert Rovini, Paris, Gallimard, 1965 ; rééd. 1992.

08 septembre 2014

L'Histoire, cette arme effilée


"L'histoire est une arme au tranchant effilé ; qui la forge l'a pour soi, et malheur aux vaincus."
Hérodote repris par Benoît Bréville

Comme le souligne Benoït Bréville dans un récent article du Monde diplomatique, "son récit habite les peuples, appelle la légende. Il divise ou rassemble. Se raconte et se transmet. Se déforme et se révise. Il passionne. Et les marchands en ont fait un marché. Un produit haut en couleur, mais sans relief ni profondeur. Un produit sans problème - mais pas sans profit - . imposant au passé des problématiques contemporaines. Ainsi, selon Valeurs actuelles, Vercingétorix aurait été « un chef courageux, un combattant qui a fait le choix de l’action guerrière pour préserver sa culture », et Charles Martel, qui « arrêta les Arabes à Poitiers », un « résistant réprouvé »...


Lu dans:
Benoît Bréville. Pour remettre l’histoire à l’endroit. Le Monde diplomatique. Septembre 2014

Une étincelle d'éternité


Nous ne cessons de nous étonner du passage du temps: « Comment! hier à peine, ce père de famille chauve et moustachu était encore un gosse en culottes courtes! » Cela montre que le temps n'est pas notre élément naturel. Imaginet-on un poisson qui s'étonnerait de la mouillure de l'eau? C'est que notre vraie patrie est l'éternité; dans le temps nous ne sommes que des visiteurs de passage. N'empêche, c'est dans le temps que l'homme construit la cathédrale de Chartres, peint le plafond de la Sixtine et joue de la cithare à sept cordes - ce qui inspira la fulgurante intuition de William Blake: « L'Éternité est amoureuse des oeuvres du temps. »
Simon Leys


Lu dans:
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 pages. Extrait p.211

05 septembre 2014

Sagesse de Jodorowski


Chaque nouvelle douleur
change le but
de ma vie.

[Cada nuevo dolor
cambia la met a
de mi vida.]
     A. Jodorowsky


Lu dans :
Pierres du Chemin. Alejandro Jodorowski. Le Veilleur & Maelström. 2004. 140 pages. Extrait p.69

04 septembre 2014

Faire-part inversé

"Jules est né ce 5 septembre, entouré de l'affection des siens et réconforté par le sacrement des malades. Fidèle à ses convictions le retour à domicile s'est effectué dans la plus stricte intimité. Ni fleurs ni cadeaux, mais une pensée pour son repos et celui de ses proches.
Joseph (95 ans, 175 cm, 46 kilos) s'est éteint dans la joie ce 5 septembre, après neuf mois d'attente impatiente. Une liste est ouverte chez Kadolog. Le parrain était Emile ALDABERT, la marraine Maria HORTENSE. "
             Faire-part inversé

Ma fille Véronique raconte avec humour qu'il y eut tant de naissances la nuit de son accouchement que la clinique Saint Pierre dut se résoudre à utiliser l'espace dédicacé aux soins palliatifs pour absorber le surplus. D'où cet amusant court-circuit né de mon imagination caponne

L'horizon proche

"On pensait au voyage,
On rêvait de voyages.
On n’imaginait pas
Que plus tard,  n’importe où,
Parmi les continents,
On ne serait jamais
Emporté aussi fort
Aussi loin qu’ici même
Dans la prairie,
Rien qu’à voir les lumières
Qui traquaient l’horizon."
        Eugène Guillevic 

Consultations émaillées de récits lointains, de séjours plus ou moins réussis: ce qui est éloigné fait rêver mais est parfois loin d'être un rêve. Entre le  "3/10 pour un palace cinq étoiles, on va m'entendre" et le récit d'un lever du soleil boréal inoubliable il y a tout la gamme des expériences à partager.  Revenant hier soir de mon premier baiser à mon dernier petit-fils (Guillaume, chez Véronique, l'enfant et la maman vont bien) les paysages au soleil frisant étaient des Spilliaert plus vrais que nature. La parenthèse des vacances est fermée, on retrouve nos valeurs sûres. 


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02 septembre 2014

Les mots qu'on n'oublie

"Dans Le Livre de mon ami, Anatole France raconte comment, dans son adolescence, il avait nourri une admiration passionnée pour une ravissante pianiste qui venait donner des récitals dans le salon de ses parents; un jour, à la fin d'un morceau, la musicienne se tourna vers son jeune admirateur et lui demanda à brûle-pourpoint: «Cela vous a plu? -  Oh oui monsieur », balbutia l'autre, désarçonné par l'émotion. Cette gaffe le plongea aussitôt dans une telle détresse qu'il s'interdit de ne jamais plus reparaître en la présence de la belle musicienne. Quarante ans plus tard, il la retrouva par hasard dans une réception mondaine. Bavardant des succès de sa longue et brillante carrière elle lui confia qu'on se blase des applaudissements mais qu'à ses débuts, un témoignage d'admiration l'avait touchée de façon inoubliable - celui d'un jeune garçon qui, dans sa confusion l'avait appelée « monsieur ».
        Simon Leys


Lu dans:
Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 2008. 212 pages. Extrait pp.67-68

Le rythme mystérieux de nos destinées

«Adaptons-nous au rythme mystérieux de nos destinées. La vie est un tout; le bien et le mal doivent être acceptés l'un comme l'autre. Le voyage a été agréable; il méritait d'être fait une fois.»
Winston Churchill

Ce texte date de 1932. Churchill a la soixantaine et croit avoir atteint le bout du voyage. Huit ans plus tard, en 1940, il devient l'homme qui va symboliser la résistance d'un peuple face à ce qui apparaît comme une défaite inéluctable. Il recevra le Nobel de littérature en 1953. Le rythme mystérieux de nos destinées ...

 
Lu dans:
Philippe Labro. 7500 signes. Chroniques. Gallimard NRF 2010. 480 pages. Extrait pp 102-103
Réflexions et aventures de Winston Churchill. Tallandier. 2008. 368 pages

31 août 2014

Le goût du neuf

"C'est l'heure du passage
où la barque des souvenirs et des projets
rompt les amarres qui la retenaient au rivage..."
Philippe Mathy

L'ambiance est aux bonnes résolutions, au diapason des cartables neufs et des cahiers vierges de nos bambins. Ce matin quand sonnera la cloche nous aurons à nouveau 3 , 7 ou 12 ans, un goût de merveilleux et une vague peur au ventre: la somme de ce qu'il nous reste à apprendre et entreprendre est si vaste. Bonne rentrée.

Lu dans :
Philippe Mathy. Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 140 pages.  Extrait p.68

29 juin 2014

Le temps lent

"Un pas
se perd
dans la lenteur
du sable
    le temps se retire."
            Christophe CONDELLO

Revoici le 30 juin, annonçant son jumeau le 1er septembre .
L'écrire provoque déjà un tourbillon de senteurs, de sons et d'images. On range les plumes, les encriers et les bulletins, les écoles deviennent pour deux longs mois des chateaux de belles au bois dormant. Voici revenu, que l'on parte ou pas, le temps ralenti des balades avec soi-même et des mouchoirs aux fenêtres baptisés "à bientôt". Au tableau une main a écrit "Bonnes vacances", recopié à votre intention.
BONNES VACANCES

Lu dans:
Christophe CONDELLO. Dans le sable du temps. Le manoir des poètes. http://www.lemanoirdespoetes.fr/poemes-christophe-condello.php

E=MC2

 "L'essentiel
peut se dire en quelques phrases,
au-delà
on bascule dans autre chose."
     Alexandre Romanes.

Le poète gitan, venu à l'écriture par hasard et qui s'en émerveille encore, a l'écriture courte. On l'envie.


Lu dans:
Alexandre Romanès, Sur l’épaule de l’ange, Paris, Gallimard, 2010. 90 pages. p. 29.

27 juin 2014

Là où on va

"Ne me dis pas qu'un jour
nous aussi
comme la fumée par-dessus le toit
comme ces peupliers
loin sur l'horizon
côte à côte et pourtant
                       séparés

Ne me dis pas
le froid sur la pierre du seuil
qui ne connaîtra plus nos pas (..)

Ne me dis pas
ce que je sais déjà."
                Philippe Mathy

Lu dans :
Philippe Mathy. Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 140 pages.  Extrait p.68

Rêveur qui plane

"Le martinet ne touche terre qu'à la saison des  nids
la nuit il monte à très haute altitude
puis se laisse lentement descendre         rêveur qui plane et dort
Quand un martinet en rêvant         croise mon rêve d'homme
je rêve que je plane            il rêve que je dors."
    Claude Roy


Lu dans
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987-1989. NRF Gallimard. 1990. 375 pages. Extrait p.101

26 juin 2014

Sagesse de Sénèque

"Ceux-là, s'ils veulent savoir combien leur vie est courte, n'ont qu'à supputer la part qui en revient à leur usage."
       Sénèque. Sur la brièveté de la vie.

"... la conditions de tous les gens occupés est malheureuse: plus malheureuse est celle des hommes qui chargent leur vie de tâches qui ne sont pas pour eux, attendant pour dormir qu'un autre dorme, pour faire un pas qu'un autre marche, pour manger qu'un autre ait appétit.. L'amitié, la haine, les plus libres de toutes les affections sont chez eux à commandement. "

Petites réflexions éparses qui préparent agréablement aux vacances toutes proches.

25 juin 2014

Complètement foot

Diables de Belges: «Un match soporifique». (Le Monde)
«Les Diables, une formidable machine à faire rêver». (La Dernière Heure)
Lendemains footeux, après les fanfaronnades les commentaires. Amusant: ils disent la même chose.

24 juin 2014

Sagesse de Dürckheim

"À mesure qu'on accumule les années, on se forme une image de plus en plus sombre de l'avenir. Est-ce seulement pour se consoler d'en être exclu ?"
        Cioran

On rêve de devenir un de ces vieillards lumineux avides de vivre le temps présent et ses lendemains sans atermoiements inutiles sur le passé, à l'exemple de Karlfried Dürckheim brûlant ses agenda et carnet d'adresses ("ceux qui souhaitent me voir sauront aisément me retrouver") au moment de se réfugier en fin de vie dans sa modeste demeure de la Forêt Noire. Ne recevant qu'un invité par jour avec lequel il partage repas frugal et vaisselle, le "sage de la Forêt Noire" y cultive une ascèse vivifiante sans être mortifiante, en rupture avec une vie antérieure exposée aux honneurs et à leurs déconvenues. Cette existence neuve durera ... trente-cinq ans consacrés à "vivre comme l'artisan prend quotidiennement dans ses mains l'oeuvre non encore achevée".

Lu dans:
Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, Gallimard © 1973. p26
Jacques Castermane. Karlfried Graf Dürckheim et l'Orient transformé.  Revue Nouvelles Clés. n°47 (automne 2005)

22 juin 2014

Le pays d'errance

"Pourquoi cet abandon ?
Qu'avons-nous fait ?
Que n'avons-nous pas fait ?
Qu'avons-nous oublié de faire ?
Que n'aurions-nous pas dû faire ?
Qu'avons-nous mal fait ?
Que n'avons-nous pas compris ?
Que n'avons-nous pas aimé ?
Assez ou mal aimé ? "
        Chantal PEUGNY


C'est une population grande comme la France, le Royaume Uni, l'Italie ou l'Afrique du Sud. Elle ne participe pas à la Coupe du Monde de football et n'a pas de représentation à l'ONU. Sa démographie est galopante puisqu'on estime qu'elle croît chaque jour de 30.000 unités, et la moitié de sa population est composée d'enfants. Elle constitue un pays qui n'a pas de nom, pas d'avenir, pas de budget, pas de drapeau: le nombre de déplacés dans le monde a atteint, à la fin de 2013, le nombre record de 51,2 millions. 

       
Lu dans:
Chantal Peugny. Perdue. Les Plénitudes amères. Editions Dédicaces.
Plus de 51 millions de déplacés dans le monde. Le Monde. 20 juin 2014

Bouderie

"Bouderie, l'art de punir en se punissant."
     Claude Roy

Jeune médecin, je découvrais la nature humaine. Il avait été policier, veuf, remarié. Une promenade souvenir sur la tombe de sa femme avait été mal accueillie par la nouvelle compagne, jalouse d'un squelette et d'un souvenir. Depuis un mois ils ne s'adressaient plus une parole, en un tête-à-tête muet et sans issue prévisible. Il ne paraissait en souffrir que modérément, reconnaissant sobrement que cela gâche un peu la vie.


Lu dans
Claude Roy. L'étonnement du voyageur. 1987-1989. NRF Gallimard. 1990. 375 pages. Extrait p.83

20 juin 2014

C'est l'été

"Un peu de rose     de pourpre et de blanc
une ligne droite     un entrelacs
pétales et branches sous les bois
l’été est là         je pense à toi."
        Alice Ledent-Guitton

Bonjour l'été    que du bonheur.



Métaphysique de l'enfance

"Nous avions sept ou huit ans, l'âge précoce où se posent ces questions qui n'inquiètent que les savants et les vieilles personnes. Les enfants sont naturellement des métaphysiciens, tout imprégnés du souvenir des lieux inconnus d'où ils viennent, et tout transis encore de la catastrophe qui les a mis au monde. Leur réflexion les conduit vite à l'autre bord du temps, à ce qui arrive après la mort, avec la même inquiétude et la même insistance. Ils deviendront comme nous, et vivront comme nous par habitude, sans plus trop se préoccuper des raisons d'être là ou de n'être plus là. Ou bien encore ils répéteront, par paresse et commodité, ce que les adultes leur apprennent, en classe et au catéchisme, de la vie et de la mort, pour les rassurer. Mais jamais la conscience de la mort et de ce qui la suit ne sera plus vive qu'au seuil de l'âge que l'on dit de raison. "

Réflexion notée au vol lors d'une lecture en début d'année... et dont j'ai égaré les références. Même sans auteur, elle me paraît pertinente si je m'en réfère à ma propre expérience d'interrogations métaphysiques jamais résolues occupant mes années d'enfance... et non résolues de nombreuses années plus tard. 


18 juin 2014

Bientôt l'été

"La pluie a retrouvé l'accent
du bleu
et le coeur entouré d'ombre
est enfin prêt
même le poids n'est plus le poids
 la douceur est de retour."
     Lionel Ray

Elle a remis ses robes légères, comme le sont redevenues ses paroles. Elle a stoppé la prise d'antidépresseurs, laissant dans la dernière boîte la dernière plaquette qu'elle conserve comme une image pieuse. La consultation peut se terminer sans convenir d'un nouveau rendez-vous. Cela porte un beau nom, elle est  g u é r i e .
 
Lu dans:
Lionel Ray. Le nom perdu. NRF Gallimard. 1987. 130 pages. Extrait p.42

Les frontières lumineuses des zones d'ombre

"Ignorer qu'on ignore, c'est ne pas savoir du tout."
E. Klein

En cette période d'examens, la pertinence des savoirs contrôlés me revient de manière obsédante. Et si l'ignorance maîtrisée était LA grande affaire des surdoués, habitants d'un pays dont le savoir est le pays limitrophe. Savoir qu'on ignore c'est vraiment savoir, et ce n'est pas donné à tout le monde, car cela suppose de cerner mieux que quiconque tout ce qui est déjà su et ce qui fait trou dans la connaissance.  Connaître la nature et les frontières de son ignorance permet de poser les questions pertinentes, de lancer les bonnes recherches. Comme le chante Saidou Abatcha, "si tu ne sais pas où tu vas / sache quand même d'où tu viens. Et  si tu sais que tu ne sais pas / tu sauras / mais si tu ne sais pas que tu ne sais pas / tu ne sauras jamais. Et quand tu sais / fais-le savoir..."


Lu dans :
Colloque "Savoir ignorer". Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.48

15 juin 2014

Lettre à mon médecin

" Mon médecin
    c’est celui qui accepte       ordinairement
    de moi que je l’instruise
    sur ce que     seul
    je suis fondé à lui dire
    à savoir ce que mon corps m’annonce     à moi-même
    par des symptômes
    dont le sens ne m’est pas clair.
Mon médecin
    c’est celui qui accepte de moi que je voie en lui
    un exégète     avant de l’accepter comme réparateur. "
        Georges Canguilhem
 
Un clin d'oeil aux futurs médecins généralistes interrogés longuement ce samedi lors d'une mise en situation plus vraie que nature. On demeure admiratif devant tant de savoir accumulé durant ce long parcours tissé d'espoirs, de doutes et de renoncements. Il leur reste à acquérir le plus difficile: accepter de ne pas savoir, face au patient qui consulte, ce qui fait vraiment sa souffrance. 


Lu dans:
Canguilhem, G., La santé - Concept vulgaire et question Philosophique, Sables, 1990, p. 29-30

14 juin 2014

La beauté née du vide

"On finit par oublier que tant de beauté puisse exister encore."
Sagesse d'un anonyme, Envoyé spécial.

Un retraité involontaire s'est organisé une vie en autarcie dans un minuscule hameau des Cévennes et confie ses émerveillements à Envoyé spécial: les fleurs des champs, les couleurs du soleil et de la montagne, la beauté des travaux simples d'une terre revêche. Un de mes frères réalise son rêve en acquérant une modeste maison de village sur la Semois, où l'absence d'Internet et de télévision lui fait découvrir le ballet magique des oiseaux pourchassant les papillons. Il prétend que ces derniers en réchappent toujours, je suis persuadé que c'est parce qu'ils jouent simplement ensemble. Surprenant qu'il faille passer par le vide pour redécouvrir la plénitude d'une beauté présente mais cachée.


13 juin 2014

Le vent de Marseille

"Tu tires ou tu pointes?"
    Marcel Pagnol. Marius et Fanny.

Un tout vieux en chaise roulante, qui rit au soleil dans le jardinet de sa maison de repos après avoir pointé le cochonnet dans un match de pétanque improvisé avec son kinésithérapeute, cela réchauffe le coeur. Tant qu'il se trouvera des kinés pour se souvenir qu'en tout pensionnaire il y a un joueur de boules qui sommeille j'aimerai la médecine. 
 


12 juin 2014

Vole vole

"Vole vole  petite aile
ma douce    mon hirondelle."
     C.Dion/JJ.Goldman

Un frôlement au niveau de la joue en sortant de l'ascenseur, entre surprise et recul, une hirondelle a fait son nid dans l'escalier de la maison de repos. On ne sait s'il faut la considérer comme prisonnière du lieu, ou comme une nouvelle pensionnaire bénéficiant d'un cocon favorable. La question se pose d'ailleurs en termes identiques pour les trente-deux seniors de l'étage, que sa présence inattendue fait rêver à des horizons ensoleillés sans limite. Moment magique durant la tournée, dans un lieu qui l'est moins.


11 juin 2014

Travailler est trop dur

"Le travail pour lui      c´est la chose
la plus sacrée             il y touche pas
et le poil         qu'il a dans la main
c'est pas du poil         c'est du crin."
        Fréhel, al Marguerite Boulc'h.  1891-1951. Tel qu'il est.


Ronald Reagan laissa l'image d'un président paresseux, et s'en gaussait lui-même avec un humour fondé sur l'autodérision qui fut sa marque de fabrique contribuant à sa popularité. Son célèbre "j'ai donné instruction qu'on me réveille à tout moment en cas d'urgence nationale, même si je suis en réunion" ou encore "je ne prends jamais de café au déjeuner, j'ai noté que ça me tient éveillé l'après-midi" pourrait inspirer Laurent Fabius, filmé endormi en conférence en Algérie.  Il est vrai que le travail n'a jamais tué personne, mais pourquoi prendre le risque? 

Lu dans :
Franz-Olivier GIESBERT. Dictionnaire d'anti-citations pour vivre très con et très heureux. Cherche-Midi. 2013. 157 pages 

Le temps pur

 "S'ennuyer, c'est chiquer du temps pur."
Cioran

L'ennui, qu'on présente souvent comme un enfer à fuir ne serait-il pas une occasion d'en apprendre sur soi, vide nourricier ouvrant sur ce qui sommeille en nous? Les Inuits, ai-je lu un jour, seraient dans l'incompréhension totale de la grande peur de l'homme blanc: se retrouver seul sans rien à faire. 


10 juin 2014

La splendeur des chalands de passage

 "Elle avait la splendeur des riches paysages
et    quand elle marchait à pas souples et lents
sa majesté pareille à celle des chalands
silencieux    puissants    relevait les visages."
        André Absil

Je l'ai connu jeune agrégé en philo classique à l'aube de sa vie professionnelle, et de ma vie à moi. A l'autre bout du ruban, il me fait l'amitié d'une plaquette de poésie dans laquelle je le redécouvre, un bonheur.



Lu dans:
André Absil. Hespérides. Bleu d'Encre Editions. 42 pages. Extrait p.16

09 juin 2014

La Coupe est pleine


"Le football, royaune de la loyauté humaine exercée au grand air."
Antonio Gramsci (1891-1937)

Tous sur le pont pour vibrer ensemble, jusqu'à ce que la Coupe soit pleine. Qui dit football dit FIFA, association à but non lucratif déclarée en Suisse afin de "gérer le capital sportif" de l'événement et sa marchandisation. 998 millions d'euros de chiffre d'affaire(s) en 2013, 52.2 millions de bénéfices, 1 milliard de réserves financières. Le pays organisateur n'est pas toujours bénéficiaire, l'Afrique du Sud ayant vu sa dette extérieure passer de 50 milliards d'euros avant la Coupe 2010 à 97 milliards d'euros en raison de surcoûts de 1709 % par rapport aux prévisions, entraînant une baisse drastique des programmes sociaux. La FIFA a engrangé 2.7 milliards d'euros pour cette édition 2010. Goal.


Lu dans:
Collectif. La Coupe est pleine. Les désastres économiques et sociaux des grands événements sportifs. Centre Europe - Tiers-Monde CETIM, Genève. 2013. 140 pages.
Olivier Pironet. La Coupe jusqu'à la lie. Le Monde diplomatique. juin 2014. p. 25

08 juin 2014

Beauté intérieure

"Elle fait partie des très rares maîtres spirituels de notre époque."
    André Comte-Sponville, parlant de SImone Weil.

"C'est une fille de vingt-cinq ans, laide et visiblement sale (..). Elle avait des vêtements noirs, mal coupés et tachés. Elle avait l'air de ne rien voir devant elle, souvent elle bousculait les tables en passant. (..). Sans chapeau ses cheveux courts, raides et mal peignés, lui donnaient des ailes de corbeau de chaque côté du visage. Elle avait un grand nez de juive maigre, à la chair jaunâtre, qui sortaient de ces ailes sous des lunettes d'acier. (..) Elle exerçait une fascination, tant par sa lucidité que par sa pensée d'hallucinée."
    Georges Bataille

C'est comme le jeu des dix erreurs, mais ne cherchez pas: il s'agit de la même personne. L'appréciation de Comte-Sponville, qui ne partage pourtant guère les convictions de cette "belle âme" dans un physique ingrat, ne peut être suspect, pas plus que celui de Georges Bataille. La beauté est intérieure. 

Attention toutefois à ne pas jouer au jeu des DEUX erreurs: la Simone Weil évoquée (philosophe française 1909-1943, http://fr.wikipedia.org/wiki/Simone_Weil) n'a en commun avec Simone Veil (femme politique française 1927- , ministre de la Santé, promotrice de la loi Veil dépénalisant l'interruption volontaire de grossesse, première femme présidente du Parlement européen, académicienne, http://fr.wikipedia.org/wiki/Simone_Veil) que ses origines juives, marquées par une décennie d'horreurs, et une haute image morale intacte. 

     
Lu dans:
Jacques Julliard. Le choc Simone Weil. Flammarion. 2014. 139 pages. Extraits p.14, p.35-36 

07 juin 2014

Sagesse centenaire


"Il y a moins de différences entre deux députés, dont l'un est révolutionnaire et l'autre ne l'est pas qu'entre deux révolutionnaires  dont l'un est député et l'autre ne l'est pas."
Robert de Jouvenel

Une phrase centenaire, qui ma foi a bon pied bon oeil, "car il ne suffit pas d'être du même camp: encore faut-il considérer la position que chacun occupe dans ce camp." (Simone Weil.)


Lu dans:
Robert de Jouvenel. La République des camarades. Grasset. 1914. 177 pages. Extrait p.17
Simone Weil. Lettre à Georges Bernanos. 1938. dans Oeuvres. Gallimard. 1999. Extrait p.403
Jacques Julliard. Le choc Simone Weil. Flammarion. 2014. 139 pages. Extraits p.25-27

06 juin 2014

A l'approche de la fin de quelque chose

"Regarder la mer, c'est regarder le tout,
jusqu'au rien.
     Marguerite Duras.

Rêveries de bord de mer, si pareille à elle-même, lisse en surface, mystérieuse en profondeur quand on imagine des trésors sous ses jupes et des épaves englouties. Contempler la mer comme on dévisage un humain - ce qu'on voit, ce qu'on ne saura jamais -, comme on décrypte son horizon aux moments du passage d'une saison de la vie à l'autre: encore quelques fois dormir et ce sera le cas pour plusieurs de nos proches, "atteints par l'âge". Le vide, le plein, le manque, une liberté neuve et de nouvelles contraintes inattendues, tout reste identique et tout change à la fois, comme la mer qui nous ensorcelle. Bonne fin d'année scolaire.




05 juin 2014

Porter dans les yeux un morceau de vie

"A certaines heures sombres, on continue à voir,
Au fond des pupilles, le soleil qui n'existe plus.
Et à y croire encore.
Tu es venu alors, et tu m'as regardée
Comme si ta vie en dépendait.
Tu ne me connaissais pas mais tu m'as reconnue.
Ce fil ténu, invisible mais si fort,
Lancé par nos pupilles, s'est fiché au creux de nos âmes.
Tu as posé le bout des doigts sur mon poignet,
Là où ça palpite.
Tu portais dans les yeux un morceau de ma vie.
Avant toi, mon corps n'existait pas,
Son enveloppe, floue, ne m'appartenait pas.
A présent, tu y graves les arabesques qui me dessinent."
    Véronique Biefnot.

Une bien belle prescription que celle-ci, à écrire à la plume fine sur un minuscule papier qu'on enroulerait sur lui-même afin de pouvoir le glisser au creux de la main de ceux/celles qui croient que le bonheur n'est plus pour eux.

Lu dans:
Véronique Biefnot. Là où la lumière se pose. Ed. Héloïse D'Ormesson. 2014. 319 pages. Extrait pp.311-312.

03 juin 2014

Sagesse de Duras

 "L'enfance, ce temps passé qui ne passe pas, (..) souvenirs tremblés, voilés, recomposés jusqu'au mythe. (..) Et l'amour, ce vertige immobile, et la vaine splendeur du monde."
        Christiane Blot-Labarrère, résumant Duras.

Les phrases minimalistes de Duras, riches de toutes les émotions et de l'imagination qu'elles suscitent. Vingt mots, et on se prend l'envie de s'asseoir à table en lançant: "cela me fait penser à .."


Lu dans:
Guy Duplat. Duras, la passion et le désir. LLB. Lire. 2 juin 2014. p.2.

La prudence conseillère

"La prudence extrême n'était pas notre fort, elle aurait rendu les choses trop difficiles, trop compliquées à organiser. L'histoire de la Résistance abonde en exemples de cette assertion, souvent dramatiques, parfois cocasses. De toute façon la prudence extrême aurait conseillé de ne rien faire et d'attendre des jours meilleurs."
    Jorge Semprun

Un vieil homme, comblé d'honneurs après avoir passé une existence entière dans les camps, la clandestinité et de fausses identités, se penche sur son passé. Cela fait de belles pages d'un court livre inachevé.

       
Lu dans:
Jorge Semprun. Exercices de survie. Gallimard 2012. Folio 5712. 129 pages. Extrait p.23-24

02 juin 2014

Sécurisé

"Parti en safari avec sa femme, elle le découvre poursuivi par un lion autour de la tente, s'inquiète, mais il lui répond tranquillement: "Ne t'inquiète pas chérie, le danger est plus apparent que réel car j'ai deux tours d'avance."
    E. Klein

On peut douter de la véracité du récit, qui tient plus de la brève de comptoir que du reportage.  Il n'en porte pas moins sa part de vérité sur la gestion irrationnelle de nos peurs.



Cité par:
E Klein. Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.94   

01 juin 2014

"L'ennui de l'huître produit des perles."
José Bergamin 

Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.255

31 mai 2014

Une sorte de Cantique des cantiques

"Avant que le soleil disparaisse,
Avant de revenir vers les gestes,
Accorde-moi encore un instant de rêve.
Sans parler, sans bouger, laisse-moi te regarder.
Tu es là, près de moi, bel amour, allongé sur la dune,
Les chats et les enfants nous tournent autour,
Saoulés d'air frais et de jeux partagés.
Même le grand aux airs d'homme,
Et au regard si doux. 
Au-dessus de nous, des nuages font
et défont le paysage du ciel,
Rappelant que le temps est compté
d'avoir des ailes et de danser."
     Véronique Biefnot.

Ce matin, le soleil ajoute au petit-déjeûner un rayon de miel d'une exceptionnelle saveur. Pareil, le superbe texte qui clôt le dernier livre de Véronique Biefnot: l'existence a ses bons jours.


Lu dans:
Véronique Biefnot. Là où la lumière se pose. Ed. Héloïse D'Ormesson. 2014. 319 pages. Extrait p.310
Francis Dannemark. Aux anges. Robert Laffont. 2014. 224 pages.
Un pont inattendu est construit entre deux romans ("Là où la lumière se pose" de Véronique Biefnot et "Aux Anges" de Francis Danemark). Les personnages principaux y voyagent d’un livre à l’autre, se rendent visite, le temps d’un chapitre. Plus qu'une trouvaille littéraire, un texte vraisemblablement issu d'une vraie rencontre humaine.

29 mai 2014

Grandir

"Laissez-moi chanter, danser, courir
laissez-moi jouer, tomber, pleurer et rire
laissez-moi dessiner des cœurs aux arbres,
laissez-moi gagner le bout du chemin
laissez-moi rêver aux océans
escalader les cimes
écrire
laissez-moi devenir
laissez-moi dire je t'aime
laissez-moi avoir le cœur en peine
laissez-moi sauter de joie
laissez-moi vous serrer dans mes bras
laissez-moi voir le bout du monde
laissez-moi sur ma balançoire
cueillir des champignons
ramasser des glands
laissez-moi devenir grand
laissez-moi faire le tour de la terre
laissez-moi du temps
pour apprendre
et comprendre
je vous aime
laissez-moi
devenir grand
je veux aimer
chanter
je veux danser
courir
rire
vieillir
laissez-moi grandir."
    Zorica Sentic . Laissez-moi grandir

Parlant d'éducation, on dit joliment "élever un enfant". Un patient papy évoquait avec humour hier la liste des tâches associée à cette notion, soit 40.000 km par an . Confronter ce modèle sociétal exigeant au beau texte de Zorica Sentic m'a fait rêver ce matin, et penser à ma propre enfance - si oisive et néanmoins foisonnante en images et souvenirs divers. Fus-je heureux, sans doute, mais se posait-on la question à cette époque?

28 mai 2014

Un sport anglais

"Le rugby (..), cette contradiction cinématique qui consiste à devoir aller de l'avant en ne faisant des passes que vers l'arrière."
Etienne Klein

Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.159

27 mai 2014

Matin clair, matin sombre

"Autrefois j'étais indécis, mais à présent je n'en suis plus aussi sûr."
Umberto Eco.

Avant d'être un débat d'idées, la politique c'est des hommes et des femmes qui connaissent des grands et des mauvais jours, et qui sportivement s'inclinent. La justesse de ton, en ces moments-là, grandit la politique.

25 mai 2014

Succès électoraux

"En France , une équipe sportive ne connaît pas la défaite: elle frôle l'exploit."

On ne peut que sourire, sans malice aucune, à l'écoute de nos nombreux présidents, apparement assez satisfaits de leur score électoral. La politique est une sorte de sport d'équipe avec son mercato, ses play-off, ses tirs au but, son sélectionneur et ses paris. Mais quelle chance de la voir - envers et contre tout - supplanter toute ces autres formes d'accès au pouvoir expérimentées en temps réel dans des contrées pas si lointaines de nôtres.

Entre deux clignements le même soleil

"J’ouvre les yeux. Regardez : je suis à Berlin ! Il se passe décidément des choses étranges ces temps-ci."
      Eric Chevillard

Un regard par le hublot du Boeing, Malaga, les pieds dans la Méditerranée paresseuse et le soleil.  Un court somme, un regard par le hublot, Bruxelles ma ville aux neuf boules, dix-neuf communes et le même soleil. Il se passe effectivement des choses étranges ces temps-ci.


24 mai 2014

La vie comme une file

"La file d’attente est longue, lente. Inévitablement, à force, on se lie avec les gens qui se trouvent juste devant et juste derrière nous. Puis tout de même opiniâtrement elle avance et, au bout d’un moment, ceux qui nous précèdent commencent à entrer dans la mort."
             Eric Chevillard.

Malaga. La vie comme une queue d'attente à l'aéroport pour rentrer au pays. A nos côtés un homme et une femme se disputent avec mauvaise foi pour une place usurpée dans la file. Issus d'une famille flamande et d'un couple wallon pour ne rien simplifier en cette veille d'élection crispée. Cela dure, on croit que cela se termine et au contraire cela enfle de plus belle, prend un tour fielleux, à la limite d'en venir aux mains. Suggérer que les places dans l'avion sont réservées et que chacun aura la sienne détournerait l'orage sur soi-même et hardiment on préfère se taire. On recroise les deux familles, séparées, trois heures plus tard à Zaventem: ils en parlent encore sur un ton animé. Y en a qui trouvent le ton juste pour finir leurs vacances dans la joie.

A Grenade une grenouille

« L'Alhambra ! l'Alhambra ! Palais que les génies
Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies.
Forteresse aux créneaux festonnés et croulants
Où l'on entend la nuit de magiques syllabes,
Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes,
Sème les murs de trèfles blancs. »
         Victor Hugo

Perdue sur un nénuphar d'une pièce d'eau du palais d'été des princes Nasrides, une grenouille coasse attirant sur elle seule l'attention des touristes. Le contraste entre son vacarme et le silence des jardins, la solitude des palais déshabités, le bruissement des fontaines, le rugissement étouffé des Lions de pierre dans la cour homonyme pourrait suggérer une lointaine réincarnation d'Al-Ahmar le rouge répétant à l'envi que toute cette magnificence est la sienne. Tant de gloire passée et tant de vanité présente donne de la chair aux vers de La Fontaine: "La grenouille s'enfla si bien qu'elle creva / le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages / tout petit prince a des ambassadeurs / tout marquis veut avoir des pages."  Ce dimanche on élira nos représentants, le matin encore mendiants, le soir déjà empereurs. On leur souhaite un discours modeste comme le bruissement de l'eau et la dignité des Lions en pierre.

Lu dans:
Victor Hugo. Orientales. XXXI (Grenade) Livre III.
Jean de La Fontaine. La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Livre 4, fable 3.

23 mai 2014

Rêver de Grenade

"Grenade, accrochée à la sierra entre ses deux rivières qui vont de la neige au blé."

En 1492 un âge d'or musulman se termine et durant des siècles lorsqu'un enfant arabe affichera une mine morose on dira de lui qu'"il rêve de Grenade". On le comprend.

A Cordoue, entre Maïmonide et Averroès

"Cordoue
lointaine et seule."
Federico Garcia Lorca

Se promener à Cordoue et y croiser au détour d'une rue le souvenir de Maïmonide et d'Averroès, médecins philosophes poètes tous deux nés à Cordoue à une dizaine d'années d'intervalle. L'un était juif, l'autre musulman, tous deux nous transmirent Aristote et leur enseignement nous éclaire encore. On apprécie de mettre un court moment ses pas dans ceux de pareils maîtres. L'histoire de l'Andalousie est une longue succession de symbioses culturelles, religieuses, philosophiques, humaines, alternant émerveillements et exclusions, comme en témoigne jusqu'à l'absurde l'invraisemblable cathédrale de Cordoue bâtie sous Charles Quint au beau milieu de la Mezquita (mosquée), elle-même élevée sur un ancien temple romain devenu église. De cette hétérogénéité est née une étrange harmonie, qu'on aimerait emporter dans ses valises. 

20 mai 2014

Séville la charmeuse

"Sous l'arche du ciel,
sur sa plaine limpide,
elle décoche la constante
flèche de son fleuve.
Et, folle d'horizons,
elle mêle à son vin
l'amertume de Don Juan,
et la perfection de Dionysos."
     Federico Garcia Lorca. Séville.

Une ville charmeuse. On ne serait pas surpris d'y croiser Carmen, roulant les cigares sur ses cuisses d'ambre.  La nostalgie dégagée par Ronda fait place à la fougue d'une ville fière de tailler des croupières aux plus titrées (telle la dernière finale de l'Europa Ligue, remportée contre Benfica aux tirs au but). En cinq minutes on peut y croiser une procession avec acolytes, cierges, encens et soutanes à surplis, une manifestation bon-enfant de partisans du Front de Gauche local, un duo de danseuses de rue en tutu récoltant un beau succès de public et un torero tout d'or vêtu mimant la mise à mort du taureau. On aime les villes qui ressemblent à une femme, et Séville en est une, et des plus belles.

Le début des choses qui se terminent

"Times they are a changing."
Bob Dylan

Ronda la lumineuse, juste avant que le soleil se couche. Une placette romantique, quelques terrasses où se désaltérer de la chaleur du jour. Deux guitaristes offrent un récital improvisé. Ils ne sont plus tout jeunes, comme les touristes qui les écoutent: les vacances hors saison sélectionnent les générations grises. Comme dans Brel, soudain une fille se met à danser sur les notes d'un sirtaki. Il règne une douceur dans l'air qu'on aimerait prolonger, fragile et précieuse comme le début des choses qui se terminent,


Sagesse des prieurés oubliés

"Ce que nous sommes, vous l'étiez. Là où vous êtes, nous irons."
Sagesse des épitaphes.

A un vol d'oiseau de Ronda (Andalousie) un minuscule prieuré oublié contemple la ville blanche écartelée par un ravin torrentueux. Fut-il occupé un jour, en quel siècle? La grille ouvragée est cadenassée, comme les souvenirs qu'il abrite, laissant å notre imagination le soin de rendre vie à ses occupants. 

17 mai 2014

La légèreté des chiffres

"When I say Yes , then press."

Connaître un peu de physique, cela sert. Le chroniqueur physicien Etienne Klein rapporte s'être trouvé lors d'un congrès coincé dans un ascenseur bondé, où s'engouffra in extremis un corpulent collègue, déclenchant l'alarme: la surcharge était évidente. "Tous nos regards se tournèrent vers ce nouvel arrivé dont l'embonpoint était manifeste. A sa place, n'importe lequel d'entre nous se serait excusé platement avant de quitter l'ascenseur. Mais lui resta sur-place et s'exclama:  "When I say Yes , then press." Puis il sauta en l'air en s'écriant: "Yes !" Notre guide réappuya aussitôt sur le bouton. L'ascenseur s'ébranla et prit suffisamment de vitesse avant que les pieds du gros physicien ne retombent sur le plancher pour pouvoir continuer sa course vers la surface. Le système d'alarme avait été berné...


Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.138

16 mai 2014

Une corpulente légèreté

"Le mot compromis n’est pas une insulte, c’est l’essence même de la politique."
J-L Dehaene

Sur une belle photo en Une du Soir l'ancien premier ministre prend son envol entre ciel et mer comme une énorme montgolfière. Une image vaut mille mots.  

15 mai 2014

14 mai 2014

Anaprophétie

"Je pars, l'horizon s'agite."

En 1938, le climat politique devenant irrespirable à Rome Enrico Fermi - le pape des physiciens de son époque, un des pères de la bombe atomique et auteur du paradoxe de Fermi - décida de quitter l'Italie et dit à ses proches : "Je pars, l'horizon s'agite." Chose étonnante ce Je pars, l'horizon s'agite est l'anagramme parfait de Joseph Alois Ratzinger alias Benoît XVI dont on sait qu'il fut le premier pape à abandonner volontairement sa fonction en 2013. Jacques Perry-Salkow publia cette anagramme prémonitoire en 2007 sans imaginer un instant qu'il prophétisait. 

     
Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.97

12 mai 2014

Le voilà !


"Je suis debout au bord de la plage, un voilier passe dans la brise du matin et part vers l'océan. Il est la beauté, il est la vie. Je le regarde jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'horizon. Quelqu'un à mes côtés dit : "Il est parti". Parti vers où? Parti de mon regard, c'est tout! Sa disparition totale de ma vue est en moi, pas en lui. Et juste au moment où quelqu'un près de moi a dit : "Il est parti", il y en a d'autres qui , le voyant poindre à l'horizon et venir vers eux , s'exclament avec joie : "Le voilà!."

Une pensée pour une de mes belles-filles qui a perdu un grand-père adoré cette nuit, entouré des siens au terme d'une belle vie. On est meilleur d'avoir connu certaines personnes.

11 mai 2014

Perdues

"Perdue entre l'espoir et la folie (..)
Je cours, je cours et ne sais où je vais
Je ne sais où poser mon regard pour reprendre des forces.
O mes yeux, mes yeux si beaux et si bons, désormais corrompus
Qui ne distinguent plus un homme d'un chien. "
    Chantal PEUGNY . Perdue.


200 lycéennes enlevées dans leur lycée par un groupe d'illuminés. L'affection d'un grand-père nigérian pour ses petits-enfants ne doit guère différer de la mienne et ce soir je ressens l'insécurité d'être sur terre.
 

Dans l'ombre de la lumière


"La lumière projette toujours quelque part des ombres.(..) Ce n'est pas en pleine lumière, c'est au bord de l'ombre, que le rayon, en se réfractant, nous confie ses secrets."
Gaston Bachelard


Cité par:
Charles Gardou, Michel Develay. Ce que les situations de handicap, l'adaptation et l'intégration scolaire disent aux sciences de l'éducation. Revue française de pédagogie n°134. Janvier février mars 2001. Extrait p. 23

10 mai 2014

Vérités partielles

"Avez-vous remarqué que "la vérité" est l'anagrame de "relative"?
    E.Klein

Phrase de portée toute ... relative puisqu'elle ne fonctionne qu'en français.

Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.20

09 mai 2014

Le gardien invisible

"Certains logiciels donnent un nom aux visages que montre une photographie. D'autres nous permettent de localiser à tout moment nos amis. Extraordinaires moyens de contrôle. (..) Mais le vieux modèle du Panopticon, où un surveillant observe d'un seul coup d' œil une multitude de détenus, est entièrement reconfiguré. Ce sont les détenus qui se surveillent eux-mêmes. Et cela les occupe tellement que le surveillant pourrait s'absenter : les détenus n'ont plus le temps de penser à s'évader. "
       Pierre Cassou-Noguès
 


Lu dans :
Pierre Cassou-Noguès. La Mélodie du tic-tac: et autres bonnes raisons de perdre son temps. Flammarion. 2013. 301 pages. Extrait p.245

08 mai 2014

"... qui fait froid dans le dos
et soudain donne chaud
quand tout le monde a froid
qui fait battre le coeur
pendant des heures
rester là
devant un téléphone
pour entendre une voix
qui ne sonnera pas
ce sentiment brutal
lorsque tout allait bien
de se sentir très mal
sans savoir d'où ça vient
        l'amour."
                Michel Vaucaire
 

05 mai 2014

De la tonte des moutons à l'antimatière

"Le langage ne fonctionne pas comme l'artillerie: quand on parle l'abondance de la mitraille ne compense pas l'imprécision du tir."
Paul Dirac (1902-1984)

Physicien et mathématicien britannique, prix Nobel de physique de 1933 (avec Schrödinger), Dirac est un des pères de la mécanique quantique et a prévu au départ d'une démonstration mathématique l'existence de l'antimatière. Ne parlant que lorsqu'il jugeait la chose indispensable, et toujours en utilisant le plus petit nombre de mots possibles, ses interviews sont devenues pièces d'anthologie ponctuées de réponses monosyllabiques, de "oui", de "non" et de fréquents silences. "Allez-vous au cinéma? - Oui - Quand? - En 1920. - Et après un long silence: Peut-être aussi en 1930." Voyageant en train avec Pauli (Nobel de physique 1945) au bout d'une heure de silence celui-ci cherche désespérément un moyen d'entamer la conversation en pointant un troupeau de moutons au loin. "On dirait que ces moutons ont été fraîchement tondus." Dirac regarde attentivement par la fenêtre du wagon, puis se retourne vers Pauli: "Oui, au moins de ce côté-ci". La certitude qu'ils soient entièrement tondus exigeant qu'on en fasse le tour, même si généralement c'est d'un point de vue partiel sur un objet que nous tirons une conclusion portant sur son intégralité. Dirac extrapola l'anecdote avec brio pour bâtir l'équation qui le mènera jusqu'à l'antimatière. On lit dans Wikipedia qu'il était probablement atteint du syndrome d'Asperger (trouble autistique léger coexistant avec des capacités intellectuelles hors norme). 


Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait pp.55-59  

Sagesse africaine

"Tu parles à quelqu'un, il ne t'écoute pas: tais-toi.
Ecoute ce qu'il dit.
Peut-être comprendras-tu pourquoi il ne t'écoute pas."
    Sagesse africaine.
 


04 mai 2014

Les cerisiers sont blancs, les oiseaux sont contents ..

"Un beau soir l'avenir s'appelle le passé. C'est alors qu'on se tourne et qu'on voit sa jeunesse"
Louis Aragon.

Le mois de mai m'est particulièrement porteur d'images embaumées et colorées issues d'un passé souvent heureux. Avec Claude Roy (dans Le Noir de l'aube) se laisser porter par eux un moment n'est guère pathologique : "Que veut dire exactement le mot autrefois? / Je ne sais pas si l'envie de pleurer qui me prend / vient de ce que ce bonheur est un bonheur passé / ou de ce que la joie d'alors coule soudain en moi / aussi vive que l'eau bordée de foins fauchés."


Je vous souhaite une bonne fin de weekend habité d'images d'eau bordée de lilas en fleurs.
CV. 

02 mai 2014

La peau, dernier rivage


"Je sens ta peau     contre la mienne
je m'en souviens  je m'en souviens
et  je voudrais  que tout revienne,
ce serait bien".
        Michel Houellebecq. Configuration du dernier rivage.

La perte de l'être cher est sans doute l'expérience la plus universelle et la plus individuelle qui soit: on ne partage que difficilement la douleur. J'ai imaginé que l'âge avancé estompait la difficulté de cette séparation, bien des confidences m'ont confirmé le contraire: il la ravive. Evocation parfois humoristique, comme ce nonagénaire veuf de fraîche date qui d'un ton bougon me confiait: "elle a m'a rouspété dessus durant 60 ans, et maintenant vous ne pouvez imaginer comme cela me manque." Ou cet autre patient octogénaire, voisin de jardin, se souvenant du temps béni où il bernait son patron en affirmant qu'il avait oublié ses clés à la maison... pour retourner surprendre sa femme au lit. Pour ces deux-là, à observer la malice pétillant dans leurs yeux, la peau - elle - ne rouspétait pas. 


Lu dans:
Michel Houellebecq. Configuration du dernier rivage. Flammarion. 96 pages.
« L’expérience, ce n’est pas ce qui arrive à quelqu'un, mais ce que quelqu'un fait avec ce qui lui arrive… »
    Aldous Huxley

Quand cela tourne bien, cela porte un bien joli nom : la résilience. 

01 mai 2014

Aux chers disparus

"Ceux qui partent mordre les entrailles de la nuit
    leur avons-nous donné assez de feu
    pour qu'ils éternisent dans leurs yeux
    les éclairs de nos pauvres adieux ?"
            Philippe Mathy

De longues années, le 1er Mai elle nous offrait du muguet. On l'entendait chanter de la terrasse voisine, son humeur était changeante et le quartier la disait un peu fêlée. On ne la vit plus un matin, amenée à l'hôpital après s'être perdue au centre-ville. Je tentai de retrouver la maison de repos où elle termine sans doute son existence, en pure perte. Quitter la scène sans mourir existe, et les "chers disparus" de notre époque - grand progrès - vivotent encore. 



Lu dans :
Philippe Mathy.  Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 137 pages. Extrait p.12 

30 avril 2014

Un visiteur invisible

A l'heure où la clarté ne parle qu'à voix basse
où le coeur incertain ne marche qu'à petits pas
l'heure entre cendre et nuit, l'heure de guerre lasse
quand on n'est plus très sûr d'être ou n'être pas

Une pensée m'a visité  une pensée légère
Une main doucement se pose sur l'épaule
Une pensée,(Mais venue d'où?)  un sourire dans l'air
Personne n'était là      et je n'étais plus seul

Qui est venu me voir à travers le silence
Qui donc me veut du bien? Qui parle sans parler?
Qui donc est cet absent dont je sens la présence?
Qui est venu m'aider quand le ciel se voilait?

Personne n'était là . Mais je suis pourtant sûr
qu'une pensée légère a touché mon épaule
Un visiteur discret qui me voulait du bien
La pensée d'un ami sur la pointe des pieds.

Claude Roy: Le rivage des jours
 

27 avril 2014

Printemps, filles en organdi et coeurs repeints au vin blanc

L´printemps on dit qu´ça sent la rose
Le lilas et puis le jasmin
Pour moi l´printemps ça sent aut´chose
Puisqu´on cure la tonne à purin.
Bon dieu, v´là l´printemps qui s´amène
Va falloir retourner aux champs
Labourer, sarcler, toute la semaine
Bon dieu, l´printemps c´est fatigant.

Au printemps, on dit qu´les gamines
Elles s´mettent des robes claires à pompons
J´la vois l´Isabelle en mousseline
En train d´curer l´auge à cochons.
     Ricet Barrier. Isabelle, v'la le printemps (1971)

Désopilante défenestration du mythe printanier, y a décidément plus d'saison.   

26 avril 2014

Un jour


"Encore un jour à porter à nos lèvres
      comme une eau renonce à fuir dans la rivière
      comme la lumière d'un vin
      pour colorer les joies et les peines

Encore un jour à porter à nos lèvres
     comme une parole nouvelle
     qui rêve d'être prononcée."
               Philippe Mathy


Lu dans :
Philippe Mathy.  Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 137 pages. Extrait p.52

Chacun choisit sa vie

« Qu'est-ce qu'une personne dans votre état peut bien faire en un tel endroit ? »
A. Kahn

"Un autre souvenir de ces randonnées annuelles a joué un rôle direct et important dans le passage à l'acte de me remettre en route en mai 2013. Il y a plus de vingt ans, je marchais avec un groupe d'amis dans le Massif central, de Murât dans le Cantal jusqu'à Volvic dans le Puy-de-Dôme. Quoique nous fussions en été et que l'après-midi précédent eût été magnifique, au bord du lac Chambon dans les pentes environnantes duquel nous avions fait une exceptionnelle récolte de myrtilles, le temps était dans la soirée devenu exécrable. Un vent glacial balayait, le matin suivant, la crête sur laquelle nous cheminions à mille quatre cents mètres d'altitude. Je crus d'abord à un phénomène optique lorsque je distinguai à travers le brouillard épais en ce petit matin une forme scintillante, affaissée sur le sol. M'approchant, je reconnus une silhouette humaine, celle d'un très vieux monsieur enveloppé dans une couverture de survie tapissée d'aluminium ; ses deux cannes anglaises étaient posées à côté de lui. La veille au soir, il avait été pris par le mauvais temps et avait passé la nuit là. Après l'avoir réconforté, lui avoir préparé un café bien chaud, je lui posai alors une question dont la stupidité condescendante me consterne aujourd'hui encore : « Qu'est-ce qu'une personne dans votre état peut bien faire en un tel endroit ? » L'homme ragaillardi se redressa alors à l'aide de ses cannes et me fixa longuement de son regard intense et clair, d'abord en silence. Il m'interpella ensuite : « Parce que, selon vous, je devrais être dans un hospice en attendant qu'on me passe le pistolet et le bassin ? Chacun choisit sa vie, je l'ai fait. » 

On porte tous en nous, certains plus que d'autres sans doute, une part enfouie de rebellitude que cette phrase bravache fouette. Que nous aimerions pouvoir la prononcer le temps venu de la décrépitude! Confronté à la dure réalité de patients diminués, soumis aux années qui leur roulent dessus sans demander ce qu'ils en pensent, aux services sociaux, aux institutionnalisations forcées, au compagnonnage de la tribune de marche, des couches de protection, de la nourriture moulue, on apprend la modestie. La résistance est un choix certes, mais limité à des êtres et à des circonstances exceptionnelles, que souvent la dure réalité rattrape. Rien ne nous empêche pourtant de rêver.  
 


 
Lu dans:
Axel Kahn. Pensées en chemin. Ma France, des Ardennes au pays basque. Stock. 2014. 285 pages. Extrait p. 15

25 avril 2014

Plaisir de la petite balle

"Qu’il arrête de jouer contre, qu’il joue avec."
Jérémie Moreau

Dans la biographie d’André Agassi, le champion américain explique comment dès l'âge de six ans son père le forçait à jouer contre une machine à balles 4 heures par jour, comment il n’a jamais perdu avant 13 ou 14 ans, comment il gagnait de l’argent dans des tournois d’exhibition où il battait des adultes et in fine comment... il détestait le tennis mais aimait surtout gagner.


Lu dans:
Jérémie Moreau. Max Winson, la tyrannie. Delcourt. 2014. 160 p.

23 avril 2014

Etoiles vivantes

"J'ai toujours, devant les yeux, l'image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine. Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d'une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l'espace, on s'usait en calculs sur la nébuleuse d'Andromède. Là on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu'aux plus discrets, celui du poète, de l'instituteur, du charpentier. Mais parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d'étoiles éteintes, combien d'hommes endormis ...  II faut bien tenter de se rejoindre. II faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne."
    Antoine de Saint Exupéry. 

Le survol de nos journées recueille autant de lumières éparses que d'étoiles éteintes, autant de foyers où on lit, on réfléchit, où se poursuivent les confidences que de dortoirs pour hommes endormis. S'efforcer d'aimer les uns et les autres: si nous connaissions leur passé sans doute comprendrions-nous. 


Lu dans :
Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait p. 9

Voyage

"Suppose
que le vol d’un oiseau
nous invite au voyage
et que je te demande
de nous blottir en lui
pour avec lui voler
à travers la pénombre…"
            Eugène Guillevic
 
Parmi les images maritimes liées aux vacances pascales, ce court texte de Guillevic ajoute une note de rêverie bonne à prendre en période de reprise.



Lu dans:
Eugène Guillevic. Poème "Bergeries", recueil "Autres". 1980.

22 avril 2014

Pascales

"Le bonheur n'est jamais grandiose."
Aldous Huxley

Images modestes d'oeufs cachés dans les herbes, de gauffres à la mer du Nord, d'arbres en fleurs parés comme pour la fête. Les vacances pascales s'estompent déjà, imprimées à jamais dans les pupilles enfantines. 

Lu dans:
Aldous Huxley. Le meilleur des mondes. 1932. Pocket 2002. 284 pages. Extrait ch.16.

12 avril 2014

Sagesse du petit Iliouchetchka


"Il suffit de quelques secondes
pour effacer un monde".

Relire Dostoïevski (La mort du petit Iliouchetchka) : "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette un croûton de pain pour que viennent les petits moineaux. Je les entendrai voleter et ça me fera une joie de ne pas être seul en dessous".  Et les mots d'Aliocha aux enfants qui l’ont accompagné sur la tombe: «Mes petits enfants, n’ayez pas peur de la vie…».

Ce matin, précédant le lever du soleil, l'habituelle symphonie des oiseaux s'éveillant un à un nous réveille. La vie dans la ville. Et le souhait d'accueillir des oiseaux sur sa tombe y trouve toute sa symbolique. Comme il est précieux dans les moments de mort de trouver sur sa route une main qui nous dise: n'ayez pas peur de la vie. 


Lu dans:
Dostoïevski. Les Frères Karamazov.

11 avril 2014

Qu'est-ce qui fait ..

" ... qui fait pleurer de rire
et vous fait courir
à minuit sous la pluie
sous la pluie      sans manteau
en gueulant qu'il fait beau
en gueulant que la vie
'y a rien de plus joli
avant         juste avant
d'aller se foutre à l'eau...
...            l'amour."
    Michel Vaucaire
 

09 avril 2014


"La moitié des gens désapprouvent le chef, surtout s'il fait un choix équilibré."
Proverbe africain, cité par le président Moncef Marzouki (Tunisie)


En relisant Alain-Fournier

"Il allait seul
Dans les allées,
Abandonné
Par son enfance."
        Guillevic

Entendu sur La Une à 13h30 le beau récit qu'Ariane Charton nous fait d'Alain Fournier, tué au front en septembre 1914. Revisitant quelques pages du grand Meaulnes, son unique roman où il évoque la sortie de l’enfance, l’amour et le mystère d'un amour impossible, récit largement autobiographique, on reste pensif en apprenant que son auteur avait été refusé trois fois au concours d'entrée de Normale Sup et à la carrière d'enseignant. Enfant d'une époque où la lenteur n'était pas une tare, il met trois ans pour rédiger Le Grand Meaulnes, entamé au moment précis où il scelle une longue histoire amoureuse qui l'a épuisé. Publié en 1913, il rate le prix Goncourt derrière Le Peuple de la Mer de Marc Elder, l'année même où Marcel Proust publie Du côté de chez Swann sans que ce roman devenu emblématique soit retenu dans la liste finale. Un jury peut se tromper... Il meurt quelque mois plus tard, sans deviner le nombre de lecteurs dont il façonnera l'imaginaire amoureux. 

"Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l'escalier du grenier ; je m'asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l'étroite cuisine où vacillait la flamme d'une bougie. Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes."
 "Agrippé au corps inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la bouche — des cheveux morts qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée — tant aimée..."


Lu dans :
Eugène Guillevic. Du domaine. Gallimard 1967
Un jour dans l'histoire. Nicolas Blanmont. La Une 8 avril 2014.
Ariane Charton. Alain-Fournier. Folio biographies 108. Gallimard. 2014. 416 pages. 

06 avril 2014

Sagesse de Montaigne

"Une coutume établie, fût-elle injuste ou déraisonnable, vaut-elle mieux que les risques imprévisibles engendrés par son abolition? "
     Montaigne

La question de Montaigne a habité mes réflexions ces derniers jours, la confrontant à divers événement sociétaux ou politiques récents. Elle apparaît réductrice, toute transformation des coutumes ne succédant guère à leur abolition mais à la superposition par couches de pratiques qui, soit les enrichissent, soit les supplantent en douceur par la force de l'évidence. Le cours "apprentissage de la règle à calcul, théorie et pratique" donné ne première candi dans nos jeunes années n'a pas résisté longtemps à l'apparition des calculettes électroniques. Ni la cassette audio, ni le vote censitaire, ni le traitement par la saignée ou les ventouses. 

05 avril 2014

Le mystère humain

"Peu à peu, le « comment » se précise, le « pourquoi » se construit, les complicités extérieures sont amplement démontrées. Mais les ressorts essentiels de ce génocide de voisinage par lequel un peuple a marché sur sa conscience pour détruire une part de lui-même demeurent à démonter. Même si on croit que tout a été dit sur le génocide des Tutsis du Rwanda, en réalité l’essentiel demeure un mystère, celui de la nature humaine."
        Colette Braeckman



Inlassablement on lit les billets de Colette Braeckman racontant l'Afrique avec la même ferveur. Elle fait partie de ces personnes rares qui non seulement nous rendent plus intelligents, mais meilleurs. 


Lu dans:
Colette Braeckman Le mode opératoire du génocide:les artisans de la mort. Le Soir. 2 avril 2014.

04 avril 2014

« Qu'est-ce qu'ils lui font? Rien de vraiment terrible finalement. Ils ont obligé Blue à ne rien faire. Ils l'ont rendu inactif au point que sa vie se réduit à presque rien, presque aucune vie. Comme un homme condamné à rester assis dans une pièce pour lire le même livre tout au long de sa vie. »
    Paul Auster

     
Lu dans:
Paul Auster. The New York Trilogy. Faber & Faber. 2004, p. 171  

03 avril 2014

02 avril 2014

Sagesse du quotidien

"Je marche le long du boulevard, portant un sac trop lourd, un fatras inutile. L'air est irrespirable. Les voitures, pare-chocs contre pare-chocs, les quelques autobus immobilisés en travers des carrefours, le camion à contresens qui tente de démarrer ne grondent plus mais s'unissent dans une sourde vibration. La gare de l'Est au bout de la perspective ressemble à un mirage tant elle tremble dans la chaleur des gaz d'échappement. Un jeune homme me bouscule, qui avance à grands pas, puis se retourne vers moi : «Tu traînes !»
    Pierre Cassou-Noguès


Petite scène de rue, petite scène de vie. En consultation, cela se traduit par "je ne sais pourquoi, mais le soir j'ai souvent la migraine."


Lu dans :
Pierre Cassou-Noguès. La Mélodie du tic-tac: et autres bonnes raisons de perdre son temps. Flammarion. 2013. 301 pages. Extrait p. 247

01 avril 2014

Petite chômeuse

"Elle arrive systématiquement deuxième aux concours d'entrée dans les administrations, et quand ils en prennent plusieurs, juste à la limite qui fait qu'elle n'est pas prise. Elle a passé le concours des Impôts, de la Sécurité sociale, celui de la DRAC de sa région, elle a rendez-vous pour un poste dans un hôpital de la côte atlantique, elle marche sur la digue en réfléchissant à son entretien du lendemain, et en se demandant comment ce serait de vivre dans cette petite ville si elle est prise. Le ciel est gris. Mais il y a la mer, l'horizon. Elle retourne à son hôtel. Elle essaye de dormir, et le lendemain matin elle y va. Une femme la reçoit dans un petit bureau qui donne sur des arbres, au bout d'une heure de conversation lui dit qu'elle a des qualités mais qu'il faut qu'elle prenne un peu de bouteille, et lui sourit en la raccompagnant dans le hall. En sortant, elle passe sa main sur son ventre plat dessiné par le haut de sa jupe beige qui s'évase vers le bas, elle remonte à son hôtel par la digue pour aller chercher sa valise, le vent plaque le tissu sur ses cuisses. »
    Christine Angot. La jeune chômeuse.

Elles se prénomment Estelle, Céline, Allison, Imad, Sandie ou Tamara et un seul nom: Demandeusedemploi. On les regarde drôle, chuchote, suggère, soupèse, élabore les mille raisons qu'elles ont à ne pas travailler alors qu'elles ont un diplôme. On devrait être interdit de parole et de commentaire quand on n'a pas soi-même connu l'éprouvante quête d'un emploi dans une société en décroissance douce. 
 

Lu dans:
Christine Angot. La petite foule.  Flammarion 2014. 255 pages. Extrait p.20