14 mai 2014

Anaprophétie

"Je pars, l'horizon s'agite."

En 1938, le climat politique devenant irrespirable à Rome Enrico Fermi - le pape des physiciens de son époque, un des pères de la bombe atomique et auteur du paradoxe de Fermi - décida de quitter l'Italie et dit à ses proches : "Je pars, l'horizon s'agite." Chose étonnante ce Je pars, l'horizon s'agite est l'anagramme parfait de Joseph Alois Ratzinger alias Benoît XVI dont on sait qu'il fut le premier pape à abandonner volontairement sa fonction en 2013. Jacques Perry-Salkow publia cette anagramme prémonitoire en 2007 sans imaginer un instant qu'il prophétisait. 

     
Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.97

12 mai 2014

Le voilà !


"Je suis debout au bord de la plage, un voilier passe dans la brise du matin et part vers l'océan. Il est la beauté, il est la vie. Je le regarde jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'horizon. Quelqu'un à mes côtés dit : "Il est parti". Parti vers où? Parti de mon regard, c'est tout! Sa disparition totale de ma vue est en moi, pas en lui. Et juste au moment où quelqu'un près de moi a dit : "Il est parti", il y en a d'autres qui , le voyant poindre à l'horizon et venir vers eux , s'exclament avec joie : "Le voilà!."

Une pensée pour une de mes belles-filles qui a perdu un grand-père adoré cette nuit, entouré des siens au terme d'une belle vie. On est meilleur d'avoir connu certaines personnes.

11 mai 2014

Perdues

"Perdue entre l'espoir et la folie (..)
Je cours, je cours et ne sais où je vais
Je ne sais où poser mon regard pour reprendre des forces.
O mes yeux, mes yeux si beaux et si bons, désormais corrompus
Qui ne distinguent plus un homme d'un chien. "
    Chantal PEUGNY . Perdue.


200 lycéennes enlevées dans leur lycée par un groupe d'illuminés. L'affection d'un grand-père nigérian pour ses petits-enfants ne doit guère différer de la mienne et ce soir je ressens l'insécurité d'être sur terre.
 

Dans l'ombre de la lumière


"La lumière projette toujours quelque part des ombres.(..) Ce n'est pas en pleine lumière, c'est au bord de l'ombre, que le rayon, en se réfractant, nous confie ses secrets."
Gaston Bachelard


Cité par:
Charles Gardou, Michel Develay. Ce que les situations de handicap, l'adaptation et l'intégration scolaire disent aux sciences de l'éducation. Revue française de pédagogie n°134. Janvier février mars 2001. Extrait p. 23

10 mai 2014

Vérités partielles

"Avez-vous remarqué que "la vérité" est l'anagrame de "relative"?
    E.Klein

Phrase de portée toute ... relative puisqu'elle ne fonctionne qu'en français.

Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait p.20

09 mai 2014

Le gardien invisible

"Certains logiciels donnent un nom aux visages que montre une photographie. D'autres nous permettent de localiser à tout moment nos amis. Extraordinaires moyens de contrôle. (..) Mais le vieux modèle du Panopticon, où un surveillant observe d'un seul coup d' œil une multitude de détenus, est entièrement reconfiguré. Ce sont les détenus qui se surveillent eux-mêmes. Et cela les occupe tellement que le surveillant pourrait s'absenter : les détenus n'ont plus le temps de penser à s'évader. "
       Pierre Cassou-Noguès
 


Lu dans :
Pierre Cassou-Noguès. La Mélodie du tic-tac: et autres bonnes raisons de perdre son temps. Flammarion. 2013. 301 pages. Extrait p.245

08 mai 2014

"... qui fait froid dans le dos
et soudain donne chaud
quand tout le monde a froid
qui fait battre le coeur
pendant des heures
rester là
devant un téléphone
pour entendre une voix
qui ne sonnera pas
ce sentiment brutal
lorsque tout allait bien
de se sentir très mal
sans savoir d'où ça vient
        l'amour."
                Michel Vaucaire
 

05 mai 2014

De la tonte des moutons à l'antimatière

"Le langage ne fonctionne pas comme l'artillerie: quand on parle l'abondance de la mitraille ne compense pas l'imprécision du tir."
Paul Dirac (1902-1984)

Physicien et mathématicien britannique, prix Nobel de physique de 1933 (avec Schrödinger), Dirac est un des pères de la mécanique quantique et a prévu au départ d'une démonstration mathématique l'existence de l'antimatière. Ne parlant que lorsqu'il jugeait la chose indispensable, et toujours en utilisant le plus petit nombre de mots possibles, ses interviews sont devenues pièces d'anthologie ponctuées de réponses monosyllabiques, de "oui", de "non" et de fréquents silences. "Allez-vous au cinéma? - Oui - Quand? - En 1920. - Et après un long silence: Peut-être aussi en 1930." Voyageant en train avec Pauli (Nobel de physique 1945) au bout d'une heure de silence celui-ci cherche désespérément un moyen d'entamer la conversation en pointant un troupeau de moutons au loin. "On dirait que ces moutons ont été fraîchement tondus." Dirac regarde attentivement par la fenêtre du wagon, puis se retourne vers Pauli: "Oui, au moins de ce côté-ci". La certitude qu'ils soient entièrement tondus exigeant qu'on en fasse le tour, même si généralement c'est d'un point de vue partiel sur un objet que nous tirons une conclusion portant sur son intégralité. Dirac extrapola l'anecdote avec brio pour bâtir l'équation qui le mènera jusqu'à l'antimatière. On lit dans Wikipedia qu'il était probablement atteint du syndrome d'Asperger (trouble autistique léger coexistant avec des capacités intellectuelles hors norme). 


Lu dans:
Le monde selon Etienne Klein. Ed Equateurs Essais. 2014. 285 pages. Extrait pp.55-59  

Sagesse africaine

"Tu parles à quelqu'un, il ne t'écoute pas: tais-toi.
Ecoute ce qu'il dit.
Peut-être comprendras-tu pourquoi il ne t'écoute pas."
    Sagesse africaine.
 


04 mai 2014

Les cerisiers sont blancs, les oiseaux sont contents ..

"Un beau soir l'avenir s'appelle le passé. C'est alors qu'on se tourne et qu'on voit sa jeunesse"
Louis Aragon.

Le mois de mai m'est particulièrement porteur d'images embaumées et colorées issues d'un passé souvent heureux. Avec Claude Roy (dans Le Noir de l'aube) se laisser porter par eux un moment n'est guère pathologique : "Que veut dire exactement le mot autrefois? / Je ne sais pas si l'envie de pleurer qui me prend / vient de ce que ce bonheur est un bonheur passé / ou de ce que la joie d'alors coule soudain en moi / aussi vive que l'eau bordée de foins fauchés."


Je vous souhaite une bonne fin de weekend habité d'images d'eau bordée de lilas en fleurs.
CV. 

02 mai 2014

La peau, dernier rivage


"Je sens ta peau     contre la mienne
je m'en souviens  je m'en souviens
et  je voudrais  que tout revienne,
ce serait bien".
        Michel Houellebecq. Configuration du dernier rivage.

La perte de l'être cher est sans doute l'expérience la plus universelle et la plus individuelle qui soit: on ne partage que difficilement la douleur. J'ai imaginé que l'âge avancé estompait la difficulté de cette séparation, bien des confidences m'ont confirmé le contraire: il la ravive. Evocation parfois humoristique, comme ce nonagénaire veuf de fraîche date qui d'un ton bougon me confiait: "elle a m'a rouspété dessus durant 60 ans, et maintenant vous ne pouvez imaginer comme cela me manque." Ou cet autre patient octogénaire, voisin de jardin, se souvenant du temps béni où il bernait son patron en affirmant qu'il avait oublié ses clés à la maison... pour retourner surprendre sa femme au lit. Pour ces deux-là, à observer la malice pétillant dans leurs yeux, la peau - elle - ne rouspétait pas. 


Lu dans:
Michel Houellebecq. Configuration du dernier rivage. Flammarion. 96 pages.
« L’expérience, ce n’est pas ce qui arrive à quelqu'un, mais ce que quelqu'un fait avec ce qui lui arrive… »
    Aldous Huxley

Quand cela tourne bien, cela porte un bien joli nom : la résilience. 

01 mai 2014

Aux chers disparus

"Ceux qui partent mordre les entrailles de la nuit
    leur avons-nous donné assez de feu
    pour qu'ils éternisent dans leurs yeux
    les éclairs de nos pauvres adieux ?"
            Philippe Mathy

De longues années, le 1er Mai elle nous offrait du muguet. On l'entendait chanter de la terrasse voisine, son humeur était changeante et le quartier la disait un peu fêlée. On ne la vit plus un matin, amenée à l'hôpital après s'être perdue au centre-ville. Je tentai de retrouver la maison de repos où elle termine sans doute son existence, en pure perte. Quitter la scène sans mourir existe, et les "chers disparus" de notre époque - grand progrès - vivotent encore. 



Lu dans :
Philippe Mathy.  Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 137 pages. Extrait p.12 

30 avril 2014

Un visiteur invisible

A l'heure où la clarté ne parle qu'à voix basse
où le coeur incertain ne marche qu'à petits pas
l'heure entre cendre et nuit, l'heure de guerre lasse
quand on n'est plus très sûr d'être ou n'être pas

Une pensée m'a visité  une pensée légère
Une main doucement se pose sur l'épaule
Une pensée,(Mais venue d'où?)  un sourire dans l'air
Personne n'était là      et je n'étais plus seul

Qui est venu me voir à travers le silence
Qui donc me veut du bien? Qui parle sans parler?
Qui donc est cet absent dont je sens la présence?
Qui est venu m'aider quand le ciel se voilait?

Personne n'était là . Mais je suis pourtant sûr
qu'une pensée légère a touché mon épaule
Un visiteur discret qui me voulait du bien
La pensée d'un ami sur la pointe des pieds.

Claude Roy: Le rivage des jours
 

27 avril 2014

Printemps, filles en organdi et coeurs repeints au vin blanc

L´printemps on dit qu´ça sent la rose
Le lilas et puis le jasmin
Pour moi l´printemps ça sent aut´chose
Puisqu´on cure la tonne à purin.
Bon dieu, v´là l´printemps qui s´amène
Va falloir retourner aux champs
Labourer, sarcler, toute la semaine
Bon dieu, l´printemps c´est fatigant.

Au printemps, on dit qu´les gamines
Elles s´mettent des robes claires à pompons
J´la vois l´Isabelle en mousseline
En train d´curer l´auge à cochons.
     Ricet Barrier. Isabelle, v'la le printemps (1971)

Désopilante défenestration du mythe printanier, y a décidément plus d'saison.   

26 avril 2014

Un jour


"Encore un jour à porter à nos lèvres
      comme une eau renonce à fuir dans la rivière
      comme la lumière d'un vin
      pour colorer les joies et les peines

Encore un jour à porter à nos lèvres
     comme une parole nouvelle
     qui rêve d'être prononcée."
               Philippe Mathy


Lu dans :
Philippe Mathy.  Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 137 pages. Extrait p.52

Chacun choisit sa vie

« Qu'est-ce qu'une personne dans votre état peut bien faire en un tel endroit ? »
A. Kahn

"Un autre souvenir de ces randonnées annuelles a joué un rôle direct et important dans le passage à l'acte de me remettre en route en mai 2013. Il y a plus de vingt ans, je marchais avec un groupe d'amis dans le Massif central, de Murât dans le Cantal jusqu'à Volvic dans le Puy-de-Dôme. Quoique nous fussions en été et que l'après-midi précédent eût été magnifique, au bord du lac Chambon dans les pentes environnantes duquel nous avions fait une exceptionnelle récolte de myrtilles, le temps était dans la soirée devenu exécrable. Un vent glacial balayait, le matin suivant, la crête sur laquelle nous cheminions à mille quatre cents mètres d'altitude. Je crus d'abord à un phénomène optique lorsque je distinguai à travers le brouillard épais en ce petit matin une forme scintillante, affaissée sur le sol. M'approchant, je reconnus une silhouette humaine, celle d'un très vieux monsieur enveloppé dans une couverture de survie tapissée d'aluminium ; ses deux cannes anglaises étaient posées à côté de lui. La veille au soir, il avait été pris par le mauvais temps et avait passé la nuit là. Après l'avoir réconforté, lui avoir préparé un café bien chaud, je lui posai alors une question dont la stupidité condescendante me consterne aujourd'hui encore : « Qu'est-ce qu'une personne dans votre état peut bien faire en un tel endroit ? » L'homme ragaillardi se redressa alors à l'aide de ses cannes et me fixa longuement de son regard intense et clair, d'abord en silence. Il m'interpella ensuite : « Parce que, selon vous, je devrais être dans un hospice en attendant qu'on me passe le pistolet et le bassin ? Chacun choisit sa vie, je l'ai fait. » 

On porte tous en nous, certains plus que d'autres sans doute, une part enfouie de rebellitude que cette phrase bravache fouette. Que nous aimerions pouvoir la prononcer le temps venu de la décrépitude! Confronté à la dure réalité de patients diminués, soumis aux années qui leur roulent dessus sans demander ce qu'ils en pensent, aux services sociaux, aux institutionnalisations forcées, au compagnonnage de la tribune de marche, des couches de protection, de la nourriture moulue, on apprend la modestie. La résistance est un choix certes, mais limité à des êtres et à des circonstances exceptionnelles, que souvent la dure réalité rattrape. Rien ne nous empêche pourtant de rêver.  
 


 
Lu dans:
Axel Kahn. Pensées en chemin. Ma France, des Ardennes au pays basque. Stock. 2014. 285 pages. Extrait p. 15

25 avril 2014

Plaisir de la petite balle

"Qu’il arrête de jouer contre, qu’il joue avec."
Jérémie Moreau

Dans la biographie d’André Agassi, le champion américain explique comment dès l'âge de six ans son père le forçait à jouer contre une machine à balles 4 heures par jour, comment il n’a jamais perdu avant 13 ou 14 ans, comment il gagnait de l’argent dans des tournois d’exhibition où il battait des adultes et in fine comment... il détestait le tennis mais aimait surtout gagner.


Lu dans:
Jérémie Moreau. Max Winson, la tyrannie. Delcourt. 2014. 160 p.

23 avril 2014

Etoiles vivantes

"J'ai toujours, devant les yeux, l'image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine. Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d'une conscience. Dans ce foyer, on lisait, on réfléchissait, on poursuivait des confidences. Dans cet autre, peut-être, on cherchait à sonder l'espace, on s'usait en calculs sur la nébuleuse d'Andromède. Là on aimait. De loin en loin luisaient ces feux dans la campagne qui réclamaient leur nourriture. Jusqu'aux plus discrets, celui du poète, de l'instituteur, du charpentier. Mais parmi ces étoiles vivantes, combien de fenêtres fermées, combien d'étoiles éteintes, combien d'hommes endormis ...  II faut bien tenter de se rejoindre. II faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne."
    Antoine de Saint Exupéry. 

Le survol de nos journées recueille autant de lumières éparses que d'étoiles éteintes, autant de foyers où on lit, on réfléchit, où se poursuivent les confidences que de dortoirs pour hommes endormis. S'efforcer d'aimer les uns et les autres: si nous connaissions leur passé sans doute comprendrions-nous. 


Lu dans :
Antoine de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait p. 9

Voyage

"Suppose
que le vol d’un oiseau
nous invite au voyage
et que je te demande
de nous blottir en lui
pour avec lui voler
à travers la pénombre…"
            Eugène Guillevic
 
Parmi les images maritimes liées aux vacances pascales, ce court texte de Guillevic ajoute une note de rêverie bonne à prendre en période de reprise.



Lu dans:
Eugène Guillevic. Poème "Bergeries", recueil "Autres". 1980.

22 avril 2014

Pascales

"Le bonheur n'est jamais grandiose."
Aldous Huxley

Images modestes d'oeufs cachés dans les herbes, de gauffres à la mer du Nord, d'arbres en fleurs parés comme pour la fête. Les vacances pascales s'estompent déjà, imprimées à jamais dans les pupilles enfantines. 

Lu dans:
Aldous Huxley. Le meilleur des mondes. 1932. Pocket 2002. 284 pages. Extrait ch.16.

12 avril 2014

Sagesse du petit Iliouchetchka


"Il suffit de quelques secondes
pour effacer un monde".

Relire Dostoïevski (La mort du petit Iliouchetchka) : "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette un croûton de pain pour que viennent les petits moineaux. Je les entendrai voleter et ça me fera une joie de ne pas être seul en dessous".  Et les mots d'Aliocha aux enfants qui l’ont accompagné sur la tombe: «Mes petits enfants, n’ayez pas peur de la vie…».

Ce matin, précédant le lever du soleil, l'habituelle symphonie des oiseaux s'éveillant un à un nous réveille. La vie dans la ville. Et le souhait d'accueillir des oiseaux sur sa tombe y trouve toute sa symbolique. Comme il est précieux dans les moments de mort de trouver sur sa route une main qui nous dise: n'ayez pas peur de la vie. 


Lu dans:
Dostoïevski. Les Frères Karamazov.

11 avril 2014

Qu'est-ce qui fait ..

" ... qui fait pleurer de rire
et vous fait courir
à minuit sous la pluie
sous la pluie      sans manteau
en gueulant qu'il fait beau
en gueulant que la vie
'y a rien de plus joli
avant         juste avant
d'aller se foutre à l'eau...
...            l'amour."
    Michel Vaucaire
 

09 avril 2014


"La moitié des gens désapprouvent le chef, surtout s'il fait un choix équilibré."
Proverbe africain, cité par le président Moncef Marzouki (Tunisie)


En relisant Alain-Fournier

"Il allait seul
Dans les allées,
Abandonné
Par son enfance."
        Guillevic

Entendu sur La Une à 13h30 le beau récit qu'Ariane Charton nous fait d'Alain Fournier, tué au front en septembre 1914. Revisitant quelques pages du grand Meaulnes, son unique roman où il évoque la sortie de l’enfance, l’amour et le mystère d'un amour impossible, récit largement autobiographique, on reste pensif en apprenant que son auteur avait été refusé trois fois au concours d'entrée de Normale Sup et à la carrière d'enseignant. Enfant d'une époque où la lenteur n'était pas une tare, il met trois ans pour rédiger Le Grand Meaulnes, entamé au moment précis où il scelle une longue histoire amoureuse qui l'a épuisé. Publié en 1913, il rate le prix Goncourt derrière Le Peuple de la Mer de Marc Elder, l'année même où Marcel Proust publie Du côté de chez Swann sans que ce roman devenu emblématique soit retenu dans la liste finale. Un jury peut se tromper... Il meurt quelque mois plus tard, sans deviner le nombre de lecteurs dont il façonnera l'imaginaire amoureux. 

"Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l'escalier du grenier ; je m'asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l'étroite cuisine où vacillait la flamme d'une bougie. Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes."
 "Agrippé au corps inerte et pesant, je baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m'entrent dans la bouche — des cheveux morts qui ont un goût de terre. Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée — tant aimée..."


Lu dans :
Eugène Guillevic. Du domaine. Gallimard 1967
Un jour dans l'histoire. Nicolas Blanmont. La Une 8 avril 2014.
Ariane Charton. Alain-Fournier. Folio biographies 108. Gallimard. 2014. 416 pages. 

06 avril 2014

Sagesse de Montaigne

"Une coutume établie, fût-elle injuste ou déraisonnable, vaut-elle mieux que les risques imprévisibles engendrés par son abolition? "
     Montaigne

La question de Montaigne a habité mes réflexions ces derniers jours, la confrontant à divers événement sociétaux ou politiques récents. Elle apparaît réductrice, toute transformation des coutumes ne succédant guère à leur abolition mais à la superposition par couches de pratiques qui, soit les enrichissent, soit les supplantent en douceur par la force de l'évidence. Le cours "apprentissage de la règle à calcul, théorie et pratique" donné ne première candi dans nos jeunes années n'a pas résisté longtemps à l'apparition des calculettes électroniques. Ni la cassette audio, ni le vote censitaire, ni le traitement par la saignée ou les ventouses. 

05 avril 2014

Le mystère humain

"Peu à peu, le « comment » se précise, le « pourquoi » se construit, les complicités extérieures sont amplement démontrées. Mais les ressorts essentiels de ce génocide de voisinage par lequel un peuple a marché sur sa conscience pour détruire une part de lui-même demeurent à démonter. Même si on croit que tout a été dit sur le génocide des Tutsis du Rwanda, en réalité l’essentiel demeure un mystère, celui de la nature humaine."
        Colette Braeckman



Inlassablement on lit les billets de Colette Braeckman racontant l'Afrique avec la même ferveur. Elle fait partie de ces personnes rares qui non seulement nous rendent plus intelligents, mais meilleurs. 


Lu dans:
Colette Braeckman Le mode opératoire du génocide:les artisans de la mort. Le Soir. 2 avril 2014.

04 avril 2014

« Qu'est-ce qu'ils lui font? Rien de vraiment terrible finalement. Ils ont obligé Blue à ne rien faire. Ils l'ont rendu inactif au point que sa vie se réduit à presque rien, presque aucune vie. Comme un homme condamné à rester assis dans une pièce pour lire le même livre tout au long de sa vie. »
    Paul Auster

     
Lu dans:
Paul Auster. The New York Trilogy. Faber & Faber. 2004, p. 171  

03 avril 2014

02 avril 2014

Sagesse du quotidien

"Je marche le long du boulevard, portant un sac trop lourd, un fatras inutile. L'air est irrespirable. Les voitures, pare-chocs contre pare-chocs, les quelques autobus immobilisés en travers des carrefours, le camion à contresens qui tente de démarrer ne grondent plus mais s'unissent dans une sourde vibration. La gare de l'Est au bout de la perspective ressemble à un mirage tant elle tremble dans la chaleur des gaz d'échappement. Un jeune homme me bouscule, qui avance à grands pas, puis se retourne vers moi : «Tu traînes !»
    Pierre Cassou-Noguès


Petite scène de rue, petite scène de vie. En consultation, cela se traduit par "je ne sais pourquoi, mais le soir j'ai souvent la migraine."


Lu dans :
Pierre Cassou-Noguès. La Mélodie du tic-tac: et autres bonnes raisons de perdre son temps. Flammarion. 2013. 301 pages. Extrait p. 247

01 avril 2014

Petite chômeuse

"Elle arrive systématiquement deuxième aux concours d'entrée dans les administrations, et quand ils en prennent plusieurs, juste à la limite qui fait qu'elle n'est pas prise. Elle a passé le concours des Impôts, de la Sécurité sociale, celui de la DRAC de sa région, elle a rendez-vous pour un poste dans un hôpital de la côte atlantique, elle marche sur la digue en réfléchissant à son entretien du lendemain, et en se demandant comment ce serait de vivre dans cette petite ville si elle est prise. Le ciel est gris. Mais il y a la mer, l'horizon. Elle retourne à son hôtel. Elle essaye de dormir, et le lendemain matin elle y va. Une femme la reçoit dans un petit bureau qui donne sur des arbres, au bout d'une heure de conversation lui dit qu'elle a des qualités mais qu'il faut qu'elle prenne un peu de bouteille, et lui sourit en la raccompagnant dans le hall. En sortant, elle passe sa main sur son ventre plat dessiné par le haut de sa jupe beige qui s'évase vers le bas, elle remonte à son hôtel par la digue pour aller chercher sa valise, le vent plaque le tissu sur ses cuisses. »
    Christine Angot. La jeune chômeuse.

Elles se prénomment Estelle, Céline, Allison, Imad, Sandie ou Tamara et un seul nom: Demandeusedemploi. On les regarde drôle, chuchote, suggère, soupèse, élabore les mille raisons qu'elles ont à ne pas travailler alors qu'elles ont un diplôme. On devrait être interdit de parole et de commentaire quand on n'a pas soi-même connu l'éprouvante quête d'un emploi dans une société en décroissance douce. 
 

Lu dans:
Christine Angot. La petite foule.  Flammarion 2014. 255 pages. Extrait p.20 

30 mars 2014

Clair obscur

"L'intensité de l'amour se mesure non pas à son éclat, mais à son enfouissement."
Alfons Van Steenwegen

Me revient le sobre récit du lien resté discret qui sut unir par-delà leurs voeux religieux, l'éloignement géographique et la différence d'âge un vieux moine respecté et une religieuse qui ne l'était non moins. Une sorte de pudeur leur faisait éviter de nommer amour ce sentiment qui "trace son sillon dans le sol de la vie, comme une charrue, à travers ronces et rocailles, qui s'enracine dans l'être avec une solidité d'autant plus grande qu'elle ne mesure pas les années. C'est ainsi que l'amour se vit dans le clair-obscur du matin ou du soir."  Héloïse partant sur la route, au terme d'une longue existence marquée par la séparation physique, retrouver le convoi qui lui ramène la dépouille de son inoublié Abélard, aurait pu écrire ces lignes. Et chacun de nous qui connut la chance d'un amour.

Lu dans:
Alfons Van Steenwegen. La vie à deux: mode d'emploi .Bruxelles. De Boeck. coll.Comprendre. 2013

Ivresse

"S'enlivrer: être ivre de livres."
        La semaine de la langue française (15-23 mars 2014)

Saoul de lire. Longues journées estivales de mon enfance passées un livre à la main, ne réatterrisant dans la réalité que le soir les yeux emplis d'images des Caraïbes, du Groenland ou de Macao. Mes pas dans l'univers de Bob Morane, des contes et légendes de la collection Roitelet/Durandal, de Paul d'Ivoi, de la comtesse de Ségur alias Rostopchine égérie du martinet et de la privation de dessert. Tout Cronin et tout Verne suffisaient à peine à ma boulimie de lectures, procurant une euphorie mêlant la fiction, la géographie, la soif d'apprendre et le parfum entêtant des lilas sous lesquels je trouvais refuge. La lecture ouvre l'aventure aux moins audacieux, dont je faisais partie, et m'est demeurée une compagne fidèle.  



Lu dans:
Michel Field, interrogé par Jean-Claude Vantroyen. Faut-il se débarrasser de sa bibliothèque? Le Soir. Les livres. 15-16 mars 2014. p. 37
Michel Field. Le soldeur. Julliard. 2014. 350 pages

29 mars 2014

Sagesse des bibliothèques

"Une bibliothèque, c'est aussi des couleurs. Depuis l'enfance où la tranche rose du Club des cinq ou du Clan des sept, et la tranche verte d'Alice, d'Alice détective et des aventures de Michel ou des Six Compagnons, semblaient former deux bandes rivales qui auraient choisi chacune leur totem. Et que dire du rouge flamboyant, aux dessins bleu et or, de l'intégrale Hetzel de Jules Verne qu'il avait expressément commandée pour l'anniversaire de ses dix ou onze ans et qui, depuis plusieurs décennies maintenant, voisinait avec une autre intégrale, celle-ci bleu et or et aux volumes plus petits des éditions Rencontre Lausanne? Et du rouge carmin des œuvres de la comtesse de Ségur (initiation aux raffinements adultes de l'éducation anglaise ?) qui figuraient en bonne place dans la bibliothèque de sa grand-mère, et sur lesquelles il se précipitait, chaque été, dès le premier jour de vacances où il les retrouvait dans son village natal ?
Comment évoquer la légendaire «Petite Collection Maspero» où quelques générations avaient appris le b.a-ba de la Révolution, sans rappeler ce singulier feu d'artifices (à tous les sens du terme, il le savait aujourd'hui) qu'elle offrait à elle seule; le saisissant contraste entre la gaieté des couvertures multicolores, du rouge vif, évidemment, au vert profond en passant par l'orangé et toutes les nuances du bleu, marine, mer du Sud, turquoise - et l'austérité, la violence, la révolte des pages qu'elles recelaient."
            Michel Field.



Lu dans:
Michel Field. Le soldeur. Julliard. 2014. 350 pages. Extrait p.89  

28 mars 2014

Masques

"Un jour par an, le Mardi gras par exemple, les hommes devraient retirer leur masque des autres jours."
Claude Aveline 

26 mars 2014

El Camino de vida

"Qu'est-ce que la science, si ce n'est un long processus d'erreurs rectifiées?".
 Gaston Bachelard

L'assertion confortera sans doute les bonnets d'âne assis au fond des classes, et nous tous peut-être. Ce qui vaut pour la science ne s'appliquerait-il pas aussi à l'existence humaine, longue succession d'échecs, de réussites, de demi-vérités et de doutes, laissant une impression de chaos qui ne se dissipe que lorsqu'on se retourne sur le long chemin parcouru. Route incertaine sur laquelle, pareils aux marcheurs d'Emmaüs, ce qui nous sépare, nous distrait de la rencontre de l'autre et paraît nous en éloigner - malentendus, rendez-vous manqués, promesses non-tenues - se révèle parfois au bout de compte ce qui nous rapproche. 



Lu dans:
Michel Field. Le soldeur. Julliard. 2014. 350 pages. Rxtrait p.55 

25 mars 2014

Je t'haine moi non plus

« Maintenant tu peux la rendre. »

La petite phrase, révélatrice, a échappé à ce garçon de 3 ans après avoir jeté un coup d’œil rapide à sa petite sœur, une heure à peine après sa naissance. Préparé de longue date à la venue du bébé par une mère attentive, il résume mieux que de longs articles la crainte atavique d'être supplanté. La jalousie appartient au patrimoine commun de l'humanité, et au mien sans aucun doute.  
 

 
Lu dans:
Béatrice Copper-Royer. De l’enfance à l’âge adulte, la jalousie nous gâche la vie. Blog. La famille sens dessus dessous. 22 mars 2014. http://famille.blog.lemonde.fr/2014/03/22/de-lenfance-a-lage-adulte-la-jalousie-nous-gache-la-vie/

24 mars 2014

La musique en bandoulière


 « Vous n’apprenez rien
vous ne transmettez rien     couvant la haine
mes frères             pourquoi cette mésentente
dans ce désert aride         jonché d’arbres morts ? »
        Tinariwen (Koud Edhaz Emin)


Fusil-mitrailleur en bandoulière, ils ont participé à la rébellion touarègue du début des années 1990. Depuis lors, leur poésie a remplacé les cartouchières, dont elle conserve l'âpre saveur. Tinariwen (« les déserts », dans la langue berbère tamachek) n’a pas pu composer son nouvel album comme le précédent, en bivouaquant sur le sable au sud de l’Algérie. Le risque était bien réel de croiser la route de milices armées proscrivant toute forme de musique non religieuse au nom de la charia. Tinariwen a trouvé refuge de l’autre côté de l’océan, dans le désert mohave qui s’étire de la Californie au Nevada. Ponctué de collaborations avec des musiciens américains — Saul Williams, Matt Sweeney, le guitariste de Johnny Cash et de Cat Power, etc. —, ce disque se révèle l’une de leurs plus belles étapes. 


Lu dans:
David Commeillas. Mais le désert chante encore. Le Monde diplomatique. mars 2014. p.24
CD. Tinariwen. Emmaar. Prod. Wedge. Anti-Pias, Los Angeles - Londres. 2014

Aimer

"C'est peut-être cela aimer: attendre"
Pascal Quignard (1948 -      )

23 mars 2014

Bord de mère

"Me(è)r(e) agitée à très agitée."
Déjà c'est un beau titre. Avec une ambiguïté sur le mot mère comme le fait dire avec humour Sophie Bassignanc à son héroïne, maman fatiguée découvrant à la capitainerie d'un port breton l’avis météo: mer agitée à très agitée, "c'est exactement ainsi que je me sens". Elle n'est pas la seule d'ailleurs, à écouter les récits quotidiens de nos jeunes et moins jeunes mamans confrontées aux réalités de l'existence quotidienne, entre mari bougon et enfants problématiques, boulot intrusif et pépins de santé inattendus. Un temps à ne pas mettre un voilier à flot, et pourtant chaque matin il convient d'être souriante.

Lu dans: 
Sophie Bassignac. Mer agitée à très agitée. JC Lattès. 2014. 250 pages

20 mars 2014

Au printemps

Le soleil armé     d'un pinceau vert
    a tout repeint
les guinguettes ont rouvert leurs volets
l'accordéon apprend des couplets
ils vont ressusciter les dimanches
les oiseaux sont revenus de loin

un nouveau printemps     tout neuf
un nouveau ciel clair     tout bleu
le soleil a décrété
que c'est dimanche
tous les jours de la semaine
        Gilbert Bécaud. 

Brouhaha et grandes oreilles

"La NSA, avec son programme Mystic, est capable d'écouter un pays entier.
On imagine à peine les résultats, à voir ce qu'en France on obtient rien qu'en écoutant quelques habitants de la Sarkozie."
    Hervé Le Tellier.    Papier de verre    

18 mars 2014

La face de l'ombre

(..) c'est dans le jour qu'il apparaît
dans le jour le plus blanc    l'oiseau
il bat de l'aile     il s'envole
il bat de l'aile     il s'efface
Il bat de l'aile     il réapparaît
(..) je demeure sur place     contemplant
fasciné par son apparition
fasciné par sa disparition.
    Henri MICHAUX

Apparition, disparition, jeu d'ombre et de lumière comme dans la quête symbolique de Peter Schlemihl, qui a cédé son ombre contre une manne d'argent, pensant qu'il ne s'agissait que d'un détail. L'absence de cette projection familière de sa propre image ne lui attire bientôt que des déconvenues et Schlemihl partira courir le monde pour retrouver l'homme avec qui il a noué cet étrange troc. On a tous notre part d'ombre et de lumière, appréciant cette dernière si valorisante, dépréciant et dissimulant notre face cachée alors que s'y niche la moitié de nous-même, peut-être la plus authentique. 



Lu dans:
Henri MICHAUX. L'oiseau qui s'efface.
Vandermeulen et Casanave. Chamisso. L'homme qui a perdu son ombre. Le Lombard. 243 pp.  

Lire sa vie

"La plus belle des bibliothèques serait celle de l'ordre de l'apparition des livres dans notre vie. Cela ferait de la bibliothèque le miroir de notre existence."
 
Lu dans :
Michel Field, interrogé par Jean-Claude Vantroyen. Faut-il se débarrasser de sa bibliothèque? Le Soir. Les livres. 15-16 mars 2014. p. 37

16 mars 2014

La fête au français sur les murs de Charleroi

"De voir
ce matin dans ma rue
un enfant sautillant
m'a donné envie de chanter."
     Sagesse murale, Charleroi

14 mars 2014

Somptueux déchets

"Une fois vaincue
la peur de la pauvreté
le monde est à moi."
    Alejandro Jodorowsky

Les jeunes musiciens de l'Orchestre symphonique de Cateura, au Paraguay, jouent du Mozart avec des instruments confectionnés à partir de détritus extirpés d'une décharge et feront la première partie de Metallica, en tournée en Amérique du Sud. Tous natifs du faubourg miséreux de Cateura, qui abrite la principale décharge d'Asuncion, leur répertoire ne se limite pas à Mozart, Vivaldi ou Beethoven mais s'étend aussi aux Beatles, Franck Sinatra ou Edith Piaf et au patrimoine musical des pays hôtes. Ces enfants ont grandi sur les montagnes d'ordures de la décharge, où Favio Chavez, assistant social chargé de mener un projet axé sur le recyclage s'est mué en chef d'orchestre avec l'aide technique d'amis musiciens et luthiers. Avant d'apprendre à en jouer, ils fabriquent eux-mêmes guitares, violoncelles et saxophones avec des morceaux de bois et des restes de bidons d'huile ou de boîtes de conserve. Instruments qui ne se volent ni ne se vendent, sans autre valeur marchande que celle des détritus qui les composent. Et pourtant..



Une grande figure

"Celui qui parle sème
qui écoute récolte."
    proverbe sénégalais

Découvert hier soir l'étonnant Abdou Diouf, ancien Président du Sénégal et actuel Secrétaire Général de la Francophonie. Confronté à 200 étudiants venus de partout, cette grande figure de l'histoire africaine nous a conquis par sa vision du monde actuel et son humour.

13 mars 2014

L'homme à l'harmonica


"Refuser l'apparente abondance du ciel (..)
 la liberté de fouler l'horizon
n'aller que jusqu'au bout de soi."
    Robert Mallet

L'enchanteur Toots Tielemans range son harmonica, à 92 ans nul ne le lui reprochera. Jouer pour soi, peinard, dans son jardin quand on joue aussi bien peut rester agréable. 

12 mars 2014

Eduquer

"Eduquer, ce n'est pas remplir des vases, mais c'est allumer des feux."
Montaigne


10 mars 2014

Sagesse de déchetterie

 "Le déchet n'existe pas."
Ecriteau, centre de tri d'Anderlecht

Lapidaire, la formule accueille une foule hétéroclite de videurs de greniers, de rénovateurs de maison, de jardiniers du dimanche qui viennent recycler du vert, du verre, du fer, du bois vermoulu et du sale allant du vieil électroménager aux huiles de friture. Je rêve de la voir fleurir au fronton de nos écoles, de nos maisons de repos, de nos prisons: déchet, mon frère. Devise pour devise, je la préfère à bien d'autres qui ont fait leur temps et ne convainquent plus personne.

Le bleuet et le coquelicot

"In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.
We are the dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved and now we lie
In Flanders fields (..)"
        Lieutenant-Colonel John McCrae

"Dans les champs de Flandre     des coquelicots
    entre les croix alignées   où nous gisons
    dans le ciel     le vol d'une alouette
    au chant à peine audible      loin au-dessus des tirs
Nous sommes morts      hier encore vivants
hier en vie   de l'aube au soleil couchant
nous aimions     étions aimés     maintenant pour toujours allongés
dans les champs de Flandre (..)"

Qui étais-tu donc, grand-père que jamais je ne connus, Poilu revenu malade des tranchées et mort avant l'âge. On peut dire que je ne me suis jamais beaucoup soucié de te connaître, les 14-18 étaient des vieux et j'étais jeune. Ce soir, par la magie d'un documentaire, leurs visages poupins apparaissent plus jeunes que ceux de mes propres enfants. Qui aurions-nous été à leur place, quels choix aurions posés? Puissent nos petits-enfants être épargnés de ces dilemmes.

Lu dans:

  • "Au champ d'honneur" est la version française du poème "In Flanders Fields", écrit le 3 mai 1915 après la deuxième bataille d'Ypres, le long du canal de Dixmude, par le lieutenant-colonel John McCrae (Canadian Expeditionary Force). Il était médecin, poète, mort à Boulogne-sur-mer le 28 janvier 18. Ce poème, et le coquelicot, ont pris valeur emblématique au Canada dans l'évocation de la Grande Guerre. 
  • Apocaplypse 14-18, la 1ère Guerre mondiale, documentaire de Daniel Costelle et Isabelle Clarke. Diffusé sur RTBF La Une ces 2, 9 et 16 mars 2014, il sera diffusé ensuite sur France 2. Cinq épisodes à partir de films d'archives subtilement colorisés, sonorisés et commentés par Mathieu Kassovitz.

09 mars 2014

A l'ami lointain

"J'aimerais être un arbre fruitier
Avec tout plein de fruits
Comme autant de gentillesses
Que des passants viendraient cueillir
Avec quelque tendresse
Comme des mûres pour le cœur."

Certains jours réservent de bonnes surprises. Telles ces lignes fruitières pleines de fraîcheur de mon frère Marc, ou ce petit message anonyme d'un lecteur du blog, possédant une petite crêperie campagnarde dans la région de Saint-Etienne en France. Il me signale reprendre chaque semaine sur une ardoise une citation, un poème, quelques mots d'"Entre café et journal" et m'en remercie. Imaginer qu'au fond de cette France , à laquelle nous sommes si attachés depuis 50 ans, ces quelques mots puissent réjouir les passants attablés en quête d'un peu de détente me comble. Cher Frédéric que je ne connais guère, ayez la gentillesse de me communiquer le nom et le lieu de votre guinguette de manière à ce qu'un jour peut-être l'un de nous puisse venir y déguster une de vos crêpes (carl.vanwelde@uclouvain.be) .

08 mars 2014

L'or et la vie


"Qui cherche l'or sème la mort."
        Porfirio MAMANI MACEDO.

On a évoqué la "malédiction des ressources" (Auty, 1993), cette concordance de la cartographie des conflits armés et des ressources naturelles d'une région, ainsi que la dégradation parfois irrémédiable de l'environnement que leur mise en valeur sauvage entraîne.  Un beau texte de Porfirio Mamani-Macedo résonne comme un avertissement "Parmi arbres et fleuves morts résonne/ humiliée / la voix du paysan / de l’homme qui a vécu / oublié parmi branches et fleuves." Les récentes avancées en ce domaine, liant l'attribution de financements des projets de développement à une étude préalable de leur impact environnemental (merci Benoît pour tes patientes et incessantes explications dans ce domaine) nourrissent un optimisme raisonnable sur une prise de conscience durable. Par ailleurs, les ressources naturelles jouent aussi un rôle crucial dans les processus de paix, susceptibles de les retarder comme elles peuvent les consolider. La réforme du secteur forestier au Libéria est par exemple souvent citée comme composante fondamentale d’un processus réussi de construction de la paix, tout comme l'équilibre des enjeux économiques qui nous a préservés de nouveaux conflits mondiaux depuis une soixantaine d'années. Quel poète réécrira un jour "partager l'or sème la vie"?


Lu dans:
Porfirio MAMANI MACEDO. L'or noir. http://www.recoursaupoeme.fr/porfirio-mamani-macedo/l'or-noir
Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité (GRIP). Ressources naturelles, conflits et construction de la paix en Afrique de l’Ouest. Juillet 2012.

07 mars 2014

L'homme immortel


"... car tu es lumière et retourneras à la lumière"
Genèse 3:1-20

Des chercheurs auraient élaboré - combinant cinq marqueurs biologiques - un test prédictif d'une mort prochaine (JT La Une 19h30, 6.3.14). L'antique certitude ("nous sommes mortels") débouchait sur un espoir : issus de la lourde glèbe nous retournerons à la poussière lumineuse qui danse dans les rayons solaires (voir la traduction de la Genèse par Paul Nothomb). L'actuelle prédiction ("votre mort est proche, nos éprouvettes le révèlent") crée notre déroute: comment l'éviter? On a les progrès qu'on mérite. 

Lu dans:
Paul Nothomb. L'homme immortel. Albin Michel. 1984

06 mars 2014

Prendre soin


Je serai partout où vous voulez me voir
Dans le sourire d’un autre
    dans l’éclat d’un miroir,
    une pluie d’automne
    une nuit d’été
    partout où votre cœur voudra m’imaginer (..)
    ce petit souvenir   ce léger abandon
    à la fraîcheur du soir   ce surprenant frisson
Je vous regarderai rire et vivre sans moi
et suivrai d’un œil tendre le moindre de vos pas
je vivrai encore   ne pleurez pas
et ne dites à personne que j’ai besoin de vous
                                                 Alain Emery

Revu hier le film Amour avec une dizaine d'étudiants en médecine, dans un silence impressionnant témoin de l'émotion partagée. "Soigner" c'est "prendre soin" conclura sobrement l'une d'elles. On sort rassuré de pareille rencontre. 


04 mars 2014

Brève de comptoir


"Fidèle à soi-même, c'est fidèle à son futur, non à son passé. "
        Georges Perros. Papiers collés 1.

Une fraction de seconde m'est venue l'idée saugrenue de devenir demain patron de troquet, attentif aux chagrins des hommes, sans rien à prescrire ni à certifier, leur soufflant entre deux cafés crèmes et une goutte que le meilleur est devant eux, que le passé s'enterre et que ceux qu'on regarde sans les aimer sont déjà morts. 


La transmission du sens


"La culture n'est pas la conservation des cendres mais l'entretien du feu."
Gustave Mahler

Ceux qui ont eu la chance de voir les deux premiers épisodes d'Apocalypse 14-18 ce dimanche soir sur la Une seront de cet avis.

03 mars 2014

(In)signifiance


"Nous sommes des créatures insignifiantes sur une planète mineure d'une étoile très moyenne dans la grande banlieue de l'une des cent mille millions de galaxies."
Stephen Hawking

Dans l'espace, nous sommes peu de chose. Dans le temps encore moins si on escompte que l'univers existe depuis 15 milliards d'années, la Terre 4,6 milliards, les premiers organismes multicellulaires 1,3 milliard d'années, les mammifères 50 millions et l'homo sapiens 200.000 ans. Notre vie n'est qu'une étincelle de l'histoire du monde, partagée avec 7 milliards d'autres que nous. Pas de quoi se gonfler la tête. A moins que... N'aurions-nous qu'un conjoint fidèle, un enfant, un vieux parent, un chien, une rose, pour lui (elle) peut-être sommes-nous unique, et essentiel. Tout cela est bien étrange.


Lu dans:
Kitty Ferguson. L'incroyable Stephen Hawking. Flammarion. 2012. 460 pages. Extrait p.123
Hawking Gets Personal. Time. 27 septembre 1993. Extrait p.80

01 mars 2014

Destination inconnue


Un jour, après une déception amoureuse
 au lieu d'étaler ma peine
    j'ai écrit une lettre d'amour     à mon attention
et je me la suis envoyée par la poste. (..)
mon moral était si bas
mon amour-propre à ce point piétiné
je devais m'offrir ce cadeau ...
Je n'ai pas lésiné sur les propos :
    la lettre d'amour que toute femme rêve de recevoir
    et ne reçoit jamais.

Je dis bien jamais.
C'est une malédiction, car je suis sûre d'avoir écrit correctement mon adresse. "
        Ecrire.

Un bien beau texte, et une chute surprenante. Qu'il vous accompagne pour un bon dimanche.
CV 

Lu dans:
Pilar Pujadas, illustrations Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages. Extrait p. 29.

28 février 2014

Un enfant naît


"La vie est-elle
un instant âpre arrimé au hasard
un instant succulent dérobé au malheur
un instant imprécis tendu vers sa fin (..)
l'instant où le néant se fait tout 
la vie
la vie
n'est que l'impossible accompli
    Pedro VIANNA


Au creux du fauteuil


"J'ai chez moi le fauteuil de mon père, fauteuil dans lequel il passait ses nuits d’insomnie avant de décéder il y a maintenant 48 ans. Ce fauteuil a ses ressorts amortis par le temps et quand je m'y assied, j'ai l'impression de m'enfoncer dans le passé, de retrouver ce creux, ce manque absolu d'un père perdu bien trop tôt."
Sagesse des souvenirs ravivés
  
Un ami cher répond ce matin à un récent message évoquant la disparition et le souvenir. Emotion, doublée d'une touche de nostalgie en repensant à tous ces creux que les proches laissent dans nos vies en disparaissant. Gratitude aussi pour ces nouvelles techniques de communication et cette époque, si dénigrée par les esprits chagrins, qui nous met en contact dès potron minet avec nos amis et familiers, partageant le meilleur d'eux-mêmes, pour illuminer nos journées. 

27 février 2014

Nonchalance


Allongé sur la pente herbue d'un fossé,
Les coudes dans le champ et les souliers dans l'eau,
Un petit garçon,
Blond,
Regarde par-dessus les blés.
Il pose doucement son menton sur ses mains.
(..) Un brin d'herbe entre les dents.
Il sourit.
Son regard monte, monte, bleu, et se perd dans le ciel d'été.
Très haut,
Très seul,
Un oiseau dessine la vie.
        Christian WEISS

26 février 2014

Bulle


"Il a été pointé du doigt pour son manque de retour sur investisement: 2.7 millions d'euros."

Electrabel? BPost? Twitter? Facebook? Détrompons-nous, cette nouvelle bulle financière prête à exploser n'est autre que le jeune joueur anderlechtois Milivojevic, signalé hors forme lors du match perdu par son équipe le weekend passé. Il partage le sort de son coéquipier Youri Tielemans, 16 ans, lui aussi fatigué selon les commentateurs et le public du stade. Je me réjouis sincèrement ce matin, - connaissant également une baisse de régime inhabituelle, - de n'avoir aucune valeur financière, de ne bénéficier d'aucun article dans la presse, de ne recueillir ni vivats ni quolibets d'un stade en délire et surtout de n'avoir aucun avenir. 

Lu dans:
Une simple baisse de régime qui mène au fond du trou. Le Soir. mercredi 26 février 2014. Extrait p.26

24 février 2014

Un seul être..


"Il est mort mais j'ai eu le sort le plus terrible: j'ai dû survivre".
N. Ferlut.

C'était un ami cher et un homme bon. Trois ans après son départ, son fauteuil vide dégage encore la même tristesse et la même stupéfaction, comme un trou dans la mer qui ne se serait pas refermé. On prétend que personne n'est irremplaçable, quelle sottise.

Lu dans:
Nathalie Ferlut. Conte cruel de Manhattan. Eve sur la Balançoire. Casterman. 2013. 178 pages.

Les petits matins blêmes


"Je me suis réveillé, un morceau de rêve entre les mains,
et n’ai su que faire de lui
J’ai cherché alors un morceau de veille
pour habiller le morceau de rêve,
mais il n’était plus là.
J’ai maintenant un morceau de veillle entre les mains
et ne sais que faire de lui."
        Roberto Juarroz

Etourdis par la folle journée de samedi qui vit la destitution puis la fuite de leur président, la sortie de prison et le retour pathétique d'une rivale affaissée, une foule d'Ukrainiens soudain silencieux prend conscience qu'après avoir tenu en main leur "morceau de rêve" ils se retrouvent avec "leur morceau de veille" sans trop savoir que faire de lui. Le loup en déroute, soudain que de bergers. 

Lu dans:
Roberto Juarroz, Poésie verticale (VI, 64). Traduction de l'espagnol par Roger Munier

23 février 2014

La faculté d'oubli


"Ce qui se passe a sa demeure dans l'oubli."
B. Noël

Une succession de malheurs ont failli l'emporter de chagrin, de culpabilité et d'angoisse du lendemain. Depuis quelques mois elle "perd la tête" et va mieux. La faculté d'oublier est une maladie, ou un remède. Le seul qui reste quand tous les autres se sont révélés inefficients.  

Lu dans:
Bernard Noël. Le livre de l'oubli. P.O.L.  2012 75 pages. Extrait p.16

22 février 2014


"Quel sera mon dernier soupir
    de désespoir
    ou de désir?"
        Charles Dumont

Lu dans :
Charles Dumont, cité par Gabriel Ringlet. Effacement de Dieu. Albin Michel 2013. 297 pages.

21 février 2014

Classieux comme un bichon maltais


"Celui qui sait rire de lui-même n'a pas fini de s'amuser."

Affronté lors d'une visite hier matin un bichon caractériel au poil tout chiffonné, d'une propreté douteuse, baptisé Chanel. La capacité d'autodérision de mes patients est sans limite. 

20 février 2014

Ma liberté


"Ma voiture c'est ma liberté."

On se souvient de ce slogan du Salon de l'auto dans les nineties; il me fit sourire hier. Je retrouve une patiente âgée, que je vis fort démoralisée l'an dernier cloîtrée depuis un an au troisième étage d'un immeuble urbain en raison d'une impotence arthrotique sévère des membres inférieurs. Ce matin elle est radieuse de m'annoncer qu'elle sort désormais tous les jours. Un déménagement du troisième vers le rez-de-chaussée, suivi de la location d'une chaise roulante ont transformé son existence. La vieille malédiction, entendue mille fois, "tu finiras en chaise roulante" ainsi démentie m'a rendu heureux. 


19 février 2014

Laisser être bon


"Tant de douceur au coeur de l'homme
se peut-il qu'elle faille à trouver sa mesure?"
Saint-John Perse

Un proverbe africain suggère que le corps de l'homme est parfois trop petit pour abriter son esprit. La capacité d'aimer, d'admirer, de se dépasser de l'être humain est supérieure à ce qu'il imagine, encore faut-il lui en laisser l'occasion. La fin de vie et l'extrême maladie possèdent ce privilège: faire le cadeau à ses proches de pouvoir être bon et d'exprimer son affection sans mesure ni fausse honte. 

Lu dans:
Philippe Mathy. Sous la robe des saisons. L'herbe qui tremble. 2013. 140 pages. Extrait p 22.

17 février 2014

La leçon des fennecs


"Je suis intrigué. De quoi vivent-ils ces animaux, dans le désert? (..) Je ne résiste pas à mon désir et je suis les traces de l'un d'eux. Elles m'entraînent vers une étroite rivière de sable où tous les pas s'impriment en clair. J'admire la jolie palme que forment trois doigts en éventail d'un fenech, le petit renard des sables. J'imagine mon ami trottant doucement à l'aube, et léchant la rosée sur les pierres. Ici les traces s'espacent: mon fénech a couru. Ici un compagnon est venu le rejoindre et ils ont trotté côte à côte. J'assiste ainsi avec une joie bizarre à cette promenade matinale. J'aime ces signes de la vie. Et j'oublie un peu que j'ai soif ...
Enfin j'aborde les garde-manger de mes renards. II émerge ici au ras du sable, tous les cent mètres, un minuscule arbuste sec de la taille d'une soupière et aux tiges chargées de petits escargots dorés. Le fénech, à l'aube, va aux provisions. Et je me heurte ici à un grand mystère naturel. Mon fénech ne s'arrête pas à tous les arbustes. Il en est, chargés d'escargots, qu'il dédaigne. II en est dont il fait le tour avec une visible circonspection. Il en est qu'il aborde, mais sans les ravager. II en retire deux ou trois coquilles, puis il change de restaurant. Joue-t-il à ne pas apaiser sa faim d'un seul coup, pour prendre un plaisir plus durable à sa promenade matinale? Je ne le crois pas. Son jeu coïncide trop bien avec une tactique indispensable. Si le fénech se rassasiait des produits du premier arbuste, il le dépouillerait, en deux ou trois repas, de sa charge vivante. Et ainsi, d'arbuste en arbuste, il anéantirait son élevage. Mais le fénech se garde bien de gêner l'ensemencement. Non seulement il s'adresse, pour un seul repas, à une centaine de ces touffes brunes, mais il ne prélève jamais deux coquilles voisines sur la même branche. Tout se passe comme s'il avait la conscience du risque. S'il se rassasiait sans précaution, il n'y aurait plus d'escargots. S'il n'y avait point d'escargots, il n'y aurait point de fénechs. "
A. de Saint Exupéry.

Dans un pays dénué, on a rencontré des habitants pauvres et fiers, sages et amicaux comme celui du Petit Prince et qui ont retenu la leçon des fennecs. Alioune qui me lit sourira en observant que sa leçon portant sur le reboisement progressif de la mangrove et de ses palétuviers a franchi le désert et l'océan pour finir dans ce modeste billet. Je retrouve pour ma part avec un bonheur non-dissimulé ma ville, mon quartier, sa froidure, ses senteurs hivernales et sa grisaille, impatient aussi de retrouver les patients et leurs vies si diverses. Rencontrer un guide touristique amoureux de son pays nous fait paradoxalement (encore) mieux aimer le nôtre.

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 133-134

04 février 2014

Sagesse murale

"Il faut bien rêver avant d'agir."
Sagesse murale des tags des faubourgs de Saint Louis (Sénégal)

Un pinceau rageur a biffé le "réfléchir" de ce slogan presque soixante-huitard, et je ne peux m'empêcher de sourire intérieurement. Près de cinquante ans plus tard, mais sur un autre continent, sous les pavés se cache toujours la plage.

Je vous souhaite une bonne semaine d'un bar wi-fé enfumé par les rythmes lancinants d'une Afrique qu'on peine à cerner.

01 février 2014

Sagesse de Hawking


  «Toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons.»
Novalis

Plongé dans la biographie de l'astrophysicien Hawking, dont j'avais découvert la "brève histoire du temps" il y a une vingtaine d'années, je demeure fasciné par l'effet paradoxal des événements d'une existence. Atteint d'une sclérose latérale amyotrophique qui le paralyse progressivement, il se sent gagné par un  sentiment d'urgence devant sa vie qui soudain semble se retrécir, et la nécessité de ne plus gaspiller son énorme potentiel de créativité intellectuelle, gaspillé jusque là dans un parcours d'étudiant volontiers paresseux. "Auparavant je m'ennuyais profondément et j'avais l'impression que rien ne valait la peine de faire un effort. Un des résultats de ma maladie a été de changer tout ça : lorsqu'on est confronté à l'éventualité d'une mort prématurée, on comprend que la vie vaut la peine d'être vécue. (..) J'ai soudain réalisé qu'il y avait des tas de choses qui valaient la peine d'être faites, si j'avais un sursis. Deux années passèrent. La progression de la maladie ralentit. Je n'étais pas mort. Alors même qu'un nuage planait au-dessus de mon avenir, j'ai découvert, à ma grande surprise, que je goûtais beaucoup plus la vie à présent qu'auparavant.» On rejoint ici Emmanuelle Laborit (Le cri de la mouette) et la perception qu'elle aura de sa surdité, grâce à laquelle elle est devenue actrice et auteure, ou le violoniste Niccolo Paganini dont l'hyperlaxité ligamentaire favorisera la virtuosité. Comme le suggère Hawking dans un entretien télévisé "Il faut une certaine maturité pour comprendre que  la vie n'est pas "juste". Reste à faire de votre mieux dans la situation qui est la vôtre." 

Lu dans:
Kitty Ferguson. L'incroyable Stephen Hawking. Flammarion. 2012. 452 pages. Extraits pp 60, 68, 69
Stephen Hawking, Trous noirs et bébés univers. Odile Jacob. 2010. 208 pages. Extrait p. 26
ABC , 20/20, émission de 1989.
Emmanuelle Laborit. Le Cri de la mouette. Pocket Jeunesse. 2003. 212 pages.

31 janvier 2014

En relisant l'Ecclésiaste


«Qu’il est terrible de savoir là où savoir ne sert à rien à celui qui sait.»
Sophocle. Tirésias dans Oedipe-Roi.

Qu'il est précieux , ce bref moment de retour en soi avant d'entamer la consultation. Je parcours la liste des inscrits, succession aléatoire de bonnes et mauvaises nouvelles à annoncer. Toute vérité est-elle bonne à dire? Il fut un temps où sans hésitation je répondais par l'affirmative. J'ai appris depuis que certaines vérités détruisent, si pas l'individu au moins l'équilibre instable qu'il tente de se construire. Et depuis, je dis vrai mais à pas comptés. Connais-toi toi-même! mais, pourrait-on ajouter, pas trop vite. C'est dans l’Ecclésiaste: «Ne va pas trop vite vers la vérité.» 

29 janvier 2014

Belgique terre d'accueil


"Le BRP (Belgium Residence Program®) est un package de services (…) permettant à des citoyens hors UE d’obtenir un permis de séjour rapidement et avec un minimum d’effort».
Henley & Partners

Parmi les pays cités par Henley & Partners comme destinations privilégiées aux candidats à la résidence ou la nationalité, la Belgique: "un des pays européens les plus attractifs en matière de résidence, citoyenneté et taxation." La simple lecture de ces conseils judicieux destinés aux hommes d'affaires, financiers et investisseurs parmi lesquels Gérard Depardieu s'avère revigorante pour notre moral en début de journée, - où irions-nous vivre ailleurs et mieux? - et rassurante quant aux capacités d'accueil de notre pays aux migrants. Tous les migrants? 

Lu dans:
Belgium Residence Program for non-EU citizens
http://www.visas.to/en/eu/bel-iip/2141/
https://www.henleyglobal.com/countries/belgium/

This land is your Land

Une voix s'est éteinte


"Lorsque tout est achevé, on répond avec l'ensemble de sa vie aux questions que le monde vous a posées:
Qui es-tu?
Qu 'as-tu fait? ..
A qui es-tu resté fidèle? "
    SANDOR MARAI, Les Braises

On aime imaginer la  voix éraillée de Pete Seeger, accompagné de son seul banjo, importunant à présent de ses questions dérangeantes les anges du paradis. L'homme s'est éteint hier, pas sa légende, tissée d'une interminable histoire de démêlés avec le FBI, de listes noires, d’exclusion de la télévision pendant 15 ans, d’interdictions, de peine de prison (en 1961 finalement annulée) pour appartenance au parti communiste.. en 1940 , d'attaques physiques, d’émeutes contre lui, de lutte contre la guerre du Vietnam pour donner naissance à une longue succession de mélodies qui ont structuré la jeunesse américaine. Qui n’a chanté We shall overcome, Turn, turn, turn (sur des paroles tirées de l'Ecclésiaste!) , Michael row the boat, Black is the colour, If I had a Hammer, Where Have All the Flowers Gone ?…  Qui ne se souvient de cette scène émouvante au Lincoln Memorial à Washington, après que le président élu Barack Obama eut terminé son discours par le rituel obligé "God Bless America" ("Dieu bénisse l'Amérique"): Bruce Springsteen, le rocker col bleu, appelle sur scène Pete Seeger, son aîné âgé de 90 ans. Et celui-ci, le banjo en bandoulière, la voix un peu écorchée mais le tempo toujours vif, entonnant This land is your Land, le plus célèbre refrain du folk song américain. La chanson avait été composée en 1940 par Woody Guthrie, pour répondre à une autre chanson célèbre de l'époque, God Bless America,  dont il détestait les paroles mièvres et patriotiques.  Comme le souligne le New York Times, la longue vie de celui qui fut la conscience de l'Amérique témoigna "du pouvoir de la chanson et de la culture pour donner un coup de pouce à l’histoire».


"Ce pays notre pays
Ce pays est mon pays
depuis la Californie jusqu’à la presqu’île de New York
depuis les forêts de Redwood jusqu’aux eaux du Gulf Stream
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Et j’ai marché sur tous les rubans des routes
Au dessus de moi j’ai vu les chemins infinis du ciel
Au-dessous de moi j’ai vu les vallées dorées
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

J’ai erré et vagabondé, j’ai suivi mes pas
jusqu’aux sables étincelants et leurs déserts de diamants
tout autour de moi une voix résonnait
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Quand le soleil vint à briller, je me promenais
et les champs de blé ondulaient, et les nuages de poussière tanguaient,
quand la brume s’est levée, une voix a psalmodié,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Un matin ensoleillé et clair, dans l’ombre du clocher
j’ai vu mon peuple dans les bureaux de la charité
et ils se tenaient là affamés, je me tenais là me demandant si,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Par un haut mur d’enceinte, ils ont voulu m’arrêter
quand je marchais vers mes chemins de liberté,
personne de vivant ne pourra me faire rebrousser chemin,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Paroles ajoutées par Pete Seeger :
 Sans doute avez-vous travaillé aussi dur que vous le pouviez
Mais vous avez à peine droit aux miettes des tables des riches
et sans doute vous pensez que c’est vrai ou inventé
rebrousser chemin,
ce pays a été fait pour toi et pour moi.

Pays des bois ou des herbes et des rivages des rivières
pour chaque être vivant, même les microbes
Nageoires, fourrures ou plumes, nous sommes tous ensemble ici
ce pays a été fait pour toi et pour moi."



Lu dans :
Laurent Gaudé. Ouragan. Actes Sud 2010. Babel n° 1124. 190 pages. Exergue.
Ce pays est mon pays, paroles de Woody Guthrie, vers supplémentaires de Pete Seeger,  © 1958

27 janvier 2014

Etranges rencontres dans un métro un matin


"Hier, j'ai vu un des mes livres entre les mains d'une femme. Elle était assise dans le métro, ses doigts serraient les pages pour les immobiliser et les tournaient délicatement. J'ai compris hier que les livres ont un sort meilleur que ceux qui les écrivent. Gardés dans les bras, emportés en voyage, peut-être sur une île du Sud ou sous une tente en montagne, fixés avec intensité par deux yeux qui feraient aussitôt baisser les miens. Oui, les livres prennent du bon temps, bien plus que ceux qui les écrivent. (..) Les mots que j'ai écrits ne sont plus à moi, ils sont devenus les siens. Elles les a voulus, en pêchant justement ceux-là dans le grand bazar des livres. Elle les a payés avec de l'argent prélevé sur d'autres dépenses, en se passant d'une bouteille de vin, d'une séance de cinéma, d'un concert. Ils ont pour elle une valeur ajoutée, celle de remplacer des choses plus agréables qu'un livre. Et maintenant, là sur ses genoux, feuilletés par une légère caresse, ses cheveux retombant dessus. Les pages ainsi prises et tenues sont les siennes, beaucoup plus qu'elles n'ont été les miennes."
    Erri de Luca
 
Souvenir, déjà ancien. Assis face à une inconnue dans le métro, je remarque qu'elle parcourt la dernière page du Journal du Médecin, et s'arrête sur un billet que j'ai écrit deux jours plus tôt. On y raconte l'histoire simple d'une petite patiente, maman à l'heure actuelle, me téléphonant en consultation pour annoncer l'arrivée du chien qu'elle attendait depuis des mois. L'inconnue paraît songeuse, à quelle enfance, à quel chien, à quelles vacances ce récit fait-il mémoire? Je garde le souvenir d'une conversation muette et étrange, associant trois personnes qui jamais ne se rencontreront sans doute, la lectrice, l'auteur du billet et la petite fille au chien, réunies une fraction d'éternité par leur seul imaginaire. 

Lu dans :
Erri de Luca. Le sort de l'écrivain, traduction Danièle Valin, copyright Libération 13/14 janvier 2006
En visite buissonnière. Noémi. http://entrecafejournal.blogspot.be/2014/01/en-visite-buissonniere-noemi.html

En visite buissonnière. Noémi.

Noémi à mal au ventre. Elle a aussi mal à la tête et ne s’endort que difficilement. Ses nuits sont peuplées de gnomes et d’ombres hostiles qui se réfugient derrière les tentures de sa chambre. Sa maman pense qu’un léger sédatif ferait l’affaire et s’inquiète d’une baisse de ses résultats scolaires. Noémi hoche la tête, regrettant le papa qu’elle n’a jamais eu, la maison peuplée d’animaux comme dans Martine à la campagne, le grand frère confident dont elle a fait son deuil.

L’examen clinique est banal, Noémi paraît s’excuser de me causer du souci en descendant de la table d’examen. Je prescris un poisson rouge, dont elle serait la seule responsable et qui prendrait place sur la table de nuit à défaut du chien qu’elle souhaite depuis toujours. Un long échange avec la maman me fait endosser le rôle d’avocat de la gent canine, sans vraiment la convaincre. Chacun se quitte, heureux d’avoir pu dépasser la fonction initialement attribuée en pareille circonstance: le sédatif pourra attendre.

Je reconnais la voix de Noémi au téléphone, interrompant ma consultation : « C’était pour vous dire que le chien est arrivé et que j’ai bien dormi, merci beaucoup. »  Je souris au vieux patient qui me fait face et qui a surpris des bribes de conversation: tout le bonheur du monde prend parfois la forme d’une petite fille en robe rouge qui promène son fox terrier sur le chemin.

Zénon .

26 janvier 2014

Vestiges


"Troublante histoire.
Comme je déposai des revues dans la poubelle des déchets recyclables, sur le trottoir, j’avisai en vrac au fond de celle-ci des objets d’acajou et de cuir, un plumier, un encrier, un sous-main, un porte-buvard, un coupe-papier, comme si un lettré du XIXe siècle de mes voisins avait jeté là la parure de bureau de son cabinet de travail pour s’offrir, je suppose, un ordinateur (ou d’abord peut-être une machine à écrire ?)."
E. Chevillard

Lu dans :
Eric Chevillard. L'autofictif. http://l-autofictif.over-blog.com/ Note 2153 du 26 janvier 2014

Fidèle comme un roi en France


"Elles, pas fières,
Sur leurs escabeaux en l'air,
Regard implorant, et ne comprenant pas tout,
Rétines et pupilles,
Les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes :
Voir sous les jupes des filles
Et la vie toute entière,
Absorbés par cette affaire,
Par ce jeu de dupes :
Voir sous les jupes des filles,
La, la, la, la, la..."
A. Souchon

J'aime la tendresse amusée d'un Souchon, façon bon peuple, dont l'oeil pétille à observer les princes qui nous gouvernent, "se pencher / tordre son cou / pour voir l'infortune / à quoi [leurs] vies se résument".

Lu dans:
Alain Souchon. Extrait de l'album : C'est Déjà Ça. 1993. Label : Virgin

25 janvier 2014

L'exil du merveilleux


"Hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux."
René Char . Commune présence

A quel âge sort-on du merveilleux, de ces lieux inconnus qui étaient les nôtres avant d'avoir été mis au monde et dont nous nous souviendrons à l'autre bord du temps, soudain réveillés à ce qui arrive après la mort. A quel âge se met-on à vivre par habitude, sans plus trop se préoccuper des raisons d'être là ou de n'être plus là. A nous répéter à longueur de journée, par paresse ou par sécurité, ce que nous apprend l'immense rumeur de la rue, de la classe, des écrans, nouvelles en flux permanent que nous relaieront à notre tour sans vraiment y réfléchir. Ne serait-on vraiment raisonnables qu'avant l'âge que l'on dit de raison?

23 janvier 2014

L'eau des Maures

«Tu sais ... le Dieu des Français ... Il est plus généreux pour les Français que le Dieu des Maures pour les Maures! »
    A de Saint-Exupéry

"Voici des hommes qui n'avaient jamais vu un arbre ni une fontaine ni une rose, qui connaissaient, par le Coran seul, l'existence de jardins où coulent des ruisseaux puisqu'il nomme ainsi le paradis. Ce paradis et ses belles captives, on le gagne par la mort amère sur le sable, d'un coup de fusil d'infidèle, après trente années de misère. Mais Dieu les trompe, puisqu'il n'exige des Français, auxquels sont accordés tous ces trésors, ni la rançon de la soif ni celle de la mort. Et c'est pourquoi ils rêvent, maintenant, les vieux chefs. Et c'est pourquoi, considérant le Sahara qui s'étend, désert, autour de leur tente, et jusqu'à la mort leur proposera de si maigres plaisirs, ils se laissent aller aux confidences.
«Tu sais ... le Dieu des Français ... Il est plus généreux pour les Français que le Dieu des Maures pour les Maures! »
Quelques semaines auparavant, on les promenait en Savoie. Leur guide les a conduits en face d'une lourde cascade, une sorte de colonne tressée, et qui grondait:
- Goûtez, leur a-t-il dit.
Et c'était de l'eau douce. L'eau! Combien faut-il de jours de marche, ici, pour atteindre le puits le plus proche et, si on le trouve, combien d'heures, pour creuser le sable dont il est rempli, jusqu'à une boue mêlée d'urine de chameau! L'eau! A Cap Juby, à Cisneros, à Port-Étienne, les petits des Maures ne quêtent pas l'argent, mais une boîte de conserves en main, ils quêtent l'eau:
- Donne un peu d'eau, donne ...
- Si tu es sage.
L'eau qui vaut son poids d'or, l'eau dont la moindre goutte tire du sable l'étincelle verte d'un brin d'herbe. S'il a plu quelque part, un grand exode anime le Sahara. Les tribus montent vers l'herbe qui poussera trois cents kilomètres plus loin ... Et cette eau, si avare, dont il n'était pas tombé une goutte à Port-Étienne, depuis dix ans, grondait là-bas, comme si, d'une citerne crevée, se répandaient les provisions du monde.
- Repartons, leur disait leur guide. Mais ils ne bougeaient pas :
- Laisse-nous encore ...
Ils se taisaient, ils assistaient graves, muets, à ce déroulement d'un mystère solennel. Ce qui coulait ainsi, hors du ventre de la montagne, c'était la vie, c'était le sang même des hommes. Le débit d'une seconde eût ressuscité des caravanes entières, qui, ivres de soif, s'étaient enfoncées, à jamais, dans l'infini des lacs de sel et des mirages. Dieu, ici, se manifestait: on ne pouvait pas lui tourner le dos. Dieu ouvrait ses écluses et montrait sa puissance : les trois Maures demeuraient immobiles.
- Que verrez-vous de plus? Venez ...
- Il faut attendre.
- Attendre quoi?
- La fin.
Ils voulaient attendre l'heure où Dieu se fatiguerait de sa folie. Il se repent vite, il est avare.
- Mais cette eau coule depuis mille ans! ...
Aussi, ce soir, n'insistent-ils pas sur la cascade. Il vaut mieux taire certains miracles. Il vaut même mieux n'y pas trop songer, sinon l'on ne comprend plus rien."

Lu dans:
A. de Saint-Exupéry. Terre des hommes. Gallimard 1939. Folio 21. 183 pages. Extrait pp 86-87

Sagesse du rien


"Aujourd'hui je n'ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n'existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l'équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance."
    R. Juarroz

Lu dans:
Robert Juarroz. Treizième poésie verticale. Edition bilingue, traduction Roger Munier. José Corti 1993. Extrait pp.120/121

21 janvier 2014

Etre un havre


"L'homme bon est celui qui garde
telle l'auberge du chemin
l'eau pour l'assoiffé
pour l'ivrogne le vin."
    Antonio Machado

Avec Antonio Machado, rêver d'être cette simple auberge au bord des chemins de la vie. Un feu de bûches contre le frimas, une couette où poser sa tête, une table où apaiser sa faim, une cruche contre la soif, une jarre contre le spleen, sans se laisser obscurcir par les jugements ni la pitié. Etre celui qui se contente de s'asseoir à côté. 

20 janvier 2014

Le sablier du temps

"Si je fais couler du sable
De ma main gauche à ma paume droite,
C'est bien sûr pour le plaisir
De toucher la pierre devenue poudre,
Mais c'est aussi et davantage
Pour donner du corps au temps,
Pour ainsi sentir le temps
Couler, s'écouler
Et aussi le faire
Revenir en arrière, se renier.
En faisant glisser du sable,
J'écris un poème contre le temps."
    Guillevic

Lu dans:
Eugène Guillevic. Art Poétique 1985-1986. Gallimard. 1989. 192 pages.

Au loin les oiseaux


«Un vol d’oiseaux
Le monde continue
Déjà sans moi.»
    Eric Chevillard

Est-ce de trop scruter ces oiseaux dans le ciel qu'ils ont ce regard étrange, les patients hospitalisés que je vois le dimanche matin?
Ils nous regardent sans voir, absents de leur chambre, présents à leur seule solitude.


Lu dans :
Collectif. Eric Chevillard. Minuit. 2014. 118 p.

18 janvier 2014

Pourquoi ces traces de doigts sur le carreau ?

      "Il  ou  elle  écrit  autrement.  Pour  l'observer,  avec   admiration,  envoyer,  plus  rapidement  que je  ne  saurai   jamais  le  faire  de  mes  doigts  gourds,  des   SMS  avec  les  deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus  grande tendresse que puisse exprimer un grand père,  Petite Poucette et Petit Poucet."
M. Serres
Il se raconte que la maîtrise du clavier pour envoyer des sms permet aux plus doués de le faire en gardant leur GSM en poche, sans possibilité qu'on le remarque. Il y avait les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les athées et les croyants, les gentils et les méchants, les rats des villes et les rats des champs, il y a maintenant ceux ou celles qui - comme moi - d'un index gourd tapent «rzppelle ùoi" à grosses gouttes, et ceux ou celles qui envoient en quelques secondes à cinquante contacts leurs états d'âme ... ou les réponses correctes au questionnaire QCM censé évaluer leurs connaissances. Cours, cours, cher maître, le vieux monde est derrière toi : devant s'ouvre un territoire dont tu pourrais bien te trouver exclu définitivement. 

J'avais une prévention irraisonnée à l'idée de troquer mon vieux Nokia pour un smartphone. L'aisance avec laquelle mes petit-enfants, illettrés encore, s'en servent est parvenue à m'ébranler. L'assurance avec laquelle Aurore (deux ans) tient sa famille entière dans les mains, "feuilletant" du doigt l'iPhone parental afin de me présenter ses dernières photos a emporté ma décision: il est un peu tôt pour se faire larguer définitivement. Je la soupçonne de glisser par moment son index sur le carreau de la fenêtre, étonnée de ne pas voir changer le paysage.

Lu dans:
Michel Serres. Petite Poucette. Editions le Pommier. 2012.  84 pages

Envoyé de mon Samsung :-)

« Dans notre maison
une araignée
on va changer de maison.»
    Suzy

Lu dans :
L’autofictif. Eric Chevillard. http://l-autofictif.over-blog.com/
Collectif. Eric Chevillard. Minuit. 2014. 118 p.

17 janvier 2014

J'aime trop l'amour (suite)


"Le jour où nous sommes descendus à la réception d'un hôtel pour nous plaindre du lit, j'ai su que c'était fini."
Sagesse anonyme du Castor Astral. J'aime trop l'amour (suite)

Toute ressemblance... (..) politique récente .. fortuite (ndlr).

Lu dans:
Pilar Pujadas, illustrations Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages. Extrait p. 46. Ne sera disponible en librairie que le 6 février.

15 janvier 2014

Tendre poulette


"Mon canard, ma poulette, ma caille, ma cocotte, mon lapin. Toute la basse-cour y passe afin de rappeler à l'autre qu'il est dans un enclos bien délimité, celui de nos tolérances, de nos peurs de l'abandon. Nous l'aimons, oui, mais nous aimons moins sa liberté. Qu'on m'appelle mon hirondelle, mon cygne, mon aigle, mon goéland, et je resterai."

Sagesse anonyme issue d'un atelier d'écriture chez Francis Dannemark, débouchant sur un tonique petit ouvrage "Soit dit entre nous J'aime trop l'amour". C'est quand le 14 février?


Lu dans:
Pilar Ujadas et Mélanie Rutten. Soit dit entre nous J'aime trop l'amour. Le Castor Astral - Escales des Lettres. 2014. 91 pages

Main tenant


"Main tenant, adverbe de temps désignant, à la lettre, "la main" : maintenant, "tenant en main" et si je saisis mon portable, mon téléphone ou ma tablette je peux même dire : maintenant, tenant en main le monde."
Michel Serres

"Le monde, oui, puisque j’accède en tous lieux aux informations, à toutes les bibliothèques et à tout le savoir engrangé depuis l'antiquité, par internet et moteurs de recherche interposés. Par téléphone je peux contacter toute personne n'importe où dans le vaste monde. Jamais l'homme du commun, le vulgus pecum, n'a pu prétendre à pareille puissance. Jadis et naguère, seules des personnes rares ont pu dire cette phrase, à l'image d'Auguste, Empereur de Rome, de Napoléon ou du Roi Soleil. Or maintenant, je peux sans forfanterie dire "maintenant : je tiens le monde" et trois milliards au moins d'humains peuvent eux aussi prétendre la même chose. De quoi rêver à une rénovation de la démocratie ! Utopie me direz-vous et je vous répondrai qu'il n’y a de nouveautés dans l’histoire qu’en vertu d’utopies."

Lu dans:
Michel Serres. Petite Poucette. Editions le Pommier. 2012.  84 pages

14 janvier 2014

Equilibres


"Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge.
Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger."
Julien Gracq, Le rivage des Syrtes


11 janvier 2014

Sagesse de Granek

"Ils cohabitent en moi (..)
Le passé le présent
Le futur et maintenant
L’illusion et le vrai
Le maussade et le gai
La bêtise la raison
Et les oui et les non
L’amour de ma personne
Les dégoûts qu’elle me donne
Les façades qu’on se fait
Et ce qui derrière est
Et les peurs qu’on avale
Les courages qu’on étale
       Pour tout ça je suis seul."
Esther Granek, Ballades et réflexions à ma façon, 1978

09 janvier 2014

Sagesse à glisser sous l'oreiller


"Je cherchais du sable
et j'ai embrassé la plage
je cherchais de l'eau
et je me suis épanché à la source
je cherchais l'amour
et t'ai trouvée."

08 janvier 2014

Guetteur d'aurore


" Oublier ce vieux monde ou l'ignorer.
Je n'ai pas de préférence,
mais si je suis ton père,
je te dois au moins ça :
Te laisser l'avenir. "
    C de Toledo

"Par sa simple présence, le nourrisson pose cette question les yeux fermés : sauras-tu me transmettre ta langue, et apprendre la mienne ?   Car c'est à la naissance, dans l'obscur face-à-face avec l'enfant, que se décide l'essentiel : notre capacité à faire rentrer la lumière, notre aptitude à accueillir la force de celui qui vient, et qui est l'avenir même. Et le refus d'un simple retour à la case départ. "
Un dossier du Soir évoque ce matin l'anxiété croissante des moins de vingt ans, une "quarterlife crisis" (crise du premier quart de l'existence) face aux choix qu'ils doivent faire pour s'insérer dans une société aux contours incertains, et présentée souvent avec morosité. Saurons-nous modifier le discours ambiant, ressassant sans fin les mêmes regrets comme corne de brume pour faire place à ces guetteurs d'aurore que sont nos plus jeunes?

Lu dans:
Camille de Toledo. Oublier, trahir puis disparaître. Seuil. La librairie du XXIe siècle. 2013. 224 pages
Jean Birnbaum. La force des fils. Le Monde du 3 janvier 2014
Violiane Jadoul. Les jeunes sont plus angoissés que leurs aînés. Le Soir mercredi 8 janvier 2014. pp.8,9

07 janvier 2014

Sagesse de la zwanze


"Pour moi tout est bon, mais si c'est pas un moka , j'en mange pas !."
Bossemans et Coppenole

Enervée, une patiente décrit sa mère en deux mots, citant l'inénarrable madame Coppenolle. On ne peut que rire, l'énervement est passé.

05 janvier 2014

Rendez-vous dans dix ans


"On s'était dit rendez-vous dans 10 ans
Même jour, même heure, même pomme
On verra quand on aura 30 ans
Sur les marches de la place des grands hommes
(..) C'est fou qu'un crépuscule de printemps
Rappelle le même crépuscule qu'il y a 10 ans
Trottoirs usés par les regards baissés
Qu'est-ce-que j'ai fait de ces années?"
    Patrick Bruel - La place des grands hommes

Un bébé nommé Léa pour bien commencer une année, belle épiphanie. Je connais son papa Kevin depuis sa naissance, il était chouette je m'en souviens bien. Et son grand-père Johnny, jeune adolescent vu la semaine d'ouverture de mon cabinet pour le plus horrible pied d'athlète (une mycose des orteils de sportifs, pour les non-initiés) que j'aie jamais vu. Et son arrière grand-père qui navigua récemment entre la vie et la mort, mais choisit la vie.  Et ses arrière-arrière-grands parents,- il était plombier, elle était couturière,- que Kevin n'a guère connus. Cela fait tout drôle d'être le médecin de cinq générations d'une même famille. Je suis ému en découvrant le petit répertoire téléphonique usé par les ans où à la page M on lit sobrement "médecin", et mon numéro de téléphone. On ne pratique guère le shopping médical dans ce genre de famille. Moment de grâce, vite dissipé. Je n'habite pas place des grands hommes, mais comme dans la chanson de Bruel, soudain me demande "Qu'est-ce-que j'ai fait de ces années?"

04 janvier 2014


"Voici que s'avance l'immobilisme, et nous ne savons pas comment l'arrêter."
Edgar Faure

Lu dans :
Franz-Olivier GIESBERT. Dictionnaire d'anti-citations pour vivre très con et très heureux. Cherche-Midi. 2013. 157 pages

02 janvier 2014

Besoins et désirs


"Adam Smith a mis en évidence un élément qui est au centre des théories récentes de la consommation, celles de sociologues comme Jean Baudrillard et Zygmunt Bauman : si celle-ci est motivée par des besoins, elle sera limitée, mais lorsqu'elle est mue par des désirs, elle est intarissable. La ligne d'arrivée ne se rapproche jamais. Vous ne serez jamais satisfait. "
Lars Svendsen
 
Lu dans:
Lars Svendsen. Work. Acumen Publishing 2008. Le travail. trad Léa Drouet. Autrement. 2013. 195 pages. Extrait p.161

01 janvier 2014

Sagesse des nations

« Chez les femmes, la double championne d’Europe néerlandaise Li Jiao (2007 et 2011) est tombée face à la Portugaise Fu Yu. Cette dernière retrouvera dans le dernier carré la Suédoise Li Fen, qui a battu la meilleure Européenne, Shen Yanfei (numéro 11 mondiale). L’autre demi-finale sera 100 % allemande, entre Shan Xiaona et Han Ying.»
  Compte-rendu des quarts de finale du championnat d’Europe de tennis de table. Journal L’Equipe. 13 octobre 2013.

On en sourirait si l'image dévastée de Lampeduza ne hantait nos souvenirs. Comme Benoît Bréville le suggère dans la dernière livraison du Monde diplomatique, tous les étrangers ne sont pas égaux quand il s’agit d’acquérir une nouvelle nationalité: un sportif de haut niveau, un riche entrepreneur ou un immigré surqualifié gardent infiniment plus de chances qu’un réfugié désargenté de se voir attribuer un nouveau passeport.

Lu dans :
Benoît Bréville. Pourquoi vous ne deviendrez jamais chinois. Le Monde diplomatique. Janvier 2014

L'an neuf


"Les conséquences de ce qu’on ne fait pas sont les plus graves."
Marcel Mariën

On imagine le grand Jacques esquissant au lever d'une nuit d'insomnie les paroles d'un texte qu'il baptise - faute de mieux - "le plat pays". Il se ravise, froisse le papier escomptant que cela n'intéressera pas grand monde, et se recouche. Une oeuvre est morte. 

Je vous souhaite un bon début d'année, plein de ces résolutions qu'enfin on réalise
CV