03 août 2021

Annonce

 "Ici le bonheur est fait maison."

    Panonceau sur une cabane de pêcheur (île d'Oléron)


L'endroit est d'une rusticité extrême, ainsi que les produits qu'il propose à la vente ou à la dégustation. Résume-on mieux un art de vivre et de travailler que par ces quelques mots?




02 août 2021

Août peut annoncer septembre

 "Des gouttelettes descendent encore
dans les arbres et dans les haies
joli fond sonore
pas une seule étoile ce soir
rien que la brume et du brouillard.
Et pourtant il fait bon. "
                    Marc Vanwelde

 

Matin d'automne en août, et l'IRM résume juillet... à trois journées d'été. Comme le rappelait Flora Groult, "un seul ennui, les jours [- déjà -] raccourcissent".  Soudain, dans mes mails, une rêverie éveillée d'un de mes frères saupoudre une touche d'optimisme. Pourquoi pas? Les mots apportent ce peu de ce soleil qui nous manque.


24 juin 2021

La pourriture noble

 

"Je me méfie de quelqu'un dont on dit: « Tout le passionne. » Moi aussi, avant mon enlèvement, je me passionnais pour tout. Je crois avoir perdu cette versatilité. Aujourd'hui, je me sens apaisé, pacifié de l'intérieur. Les choses m'apparaissent plus clairement qu'avant. J'ai perdu le goût du détail."
                Jean-Paul Kauffmann



Grand reporter à L'Événement du jeudi, Jean-Paul Kauffmann est enlevé à Beyrouth avec Michel Seurat le 22 mai 1985. Après presque trois ans de détention, il est libéré avec d'autres otages. Michel Seurat est mort durant sa captivité8 en 1986. À l'occasion de cet enlèvement, Jean-Paul Kauffman vit la traumatisante expérience de voyager, en plusieurs occasions, enroulé dans un tapis d'Orient où l'asphyxie l'amenait jusqu'à perdre connaissance, ce qui le mène à approfondir sa réflexion et marque fortement sa vie. Auteur atypique, il développe une œuvre originale, centrée sur la solitude non-choisie et la sensation d'abandon, sans jamais évoquer son expérience personnelle d'otage. Œnophile averti et amateur éclairé de cigares, il se reconstruit au retour de captivité au contact d'amis viticulteurs, partageant leur passion et leurs soucis durant plusieurs mois, développant une réflexion originale sur l'excellence et le goût retrouvé pour la vie dans La Morale d'Yquem, consacré au célèbre vin liquoreux aux arômes magnifiés par la "pourriture noble". Tout un programme quant on connaît le parcours de l'écrivain journaliste.




Lu dans:
in Annick Pinel . La maladie. Textes non bibliques pour réfléchir, méditer, célébrer. Les Editions de l'atelier. 1995. 112 pages. Extrait p.15

23 juin 2021

Ce qu'on devient

 

"Le plus maigre souffle mérite le respect."
            Philippe Devuyst



Incroyablement vieux, tordu comme un vieux cep, le souffle tellement court qu'il s'arrête tous les cinq mètres et que traverser la rue est une mi-temps de Coupe d'Europe. Il fut pourtant un sportif d'excellence, un conducteur de chantier apprécié, un père de famille comblé. Le temps qui passe nous confronte à notre propre image, et nous apprend la modestie.


Lu dans:
Philippe Devuyst. Douceur, violence. 2019 . Autoédition. philippe.devuyst@skynet.be

Sagesse de Liliane Wouters

 

"Sois attentive, tu me sentiras
Dans chaque goutte d’eau
Dans le moindre rai de lumière
Dans le vent qui caressera
Ton front, sois attentive
Je serai là, toujours, tu le sauras. »
            Liliane Wouters


Bien sûr on pense à une épitaphe, quoique. On peut y voir tout autant une allusion à la présence dans l'absence, quand dégagés de ce qui nous encombre l'espace et le temps se réduisent. La séparation prend dès lors une autre dimension.


Lu dans:
Liliane Wouters.  Trois visages de l’écrit. Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord ». 2016. 224 pages.

20 juin 2021

Ce qui reste après la marée

"Sur l'écriteau, en lourdes lettres imprimées: "FERMÉ."
Et plus bas, en diagonale, d'une main maladroite:
"Je reviens bientôt."

                 Francis Dannemark



Et quand nous raconterons aux petits-enfants ce que fut le Covid, il restera pour nous aider ce superbe petit ouvrage photographique de plages, de dunes, de terrasses, d'échoppes vides habitées par des fantômes. Aujourd'hui, c'est l'été, et l'Euro, et le retour à la vie normale. Normale? Sans doute, si on le dit, avec un petit quelque chose de fêlé dans la mélodie: la vie n'est pas un film qu'on décide de revoir à l'identique.




Lu dans:
Michel Castermans. Nulle part ailleurs, ni en été. Préface de Bernard Plossu. Texte de Francis Dannemark. Kyrielle. 2021. 98 pages. Extrait p.93. Disponible sur commande chez l'auteur kyrielle.escales@gmail.com

19 juin 2021

Sagesse de Philippe Jaccottet

 

« La lyre de cuivre des frênes
a longtemps brillé dans la neige.
Puis, quand on redescend à la rencontre des nuages,
on entend bientôt la rivière
sous sa fourrure de brouillard.
Tais-toi : ce que tu allais dire
en couvrirait le bruit
Écoute seulement:
l’huis s’est ouvert. »
            Philippe Jaccottet

.
 

Lu dans:
Philippe Jaccottet. Pensées sous les nuages, Le Mont Joie, extrait in Œuvres. La Pléiade n°594. 2014. 1728 pages. Extrait p. 733

17 juin 2021

Nul n'est une île

 

"Ce pont, il a chuchoté, c'est la mort de la poésie. [...] C'est pas rien, une île... C'est un bout de terre planté au milieu de l'océan. Un caillou peut-être, mais avec la mer autour. Un truc magique, un endroit d'où tu ne peux pas te barrer comme ça, juste sur un coup de tête. Et même pour la rejoindre d'ailleurs ! Une île, ça se mérite. Faut prouver qu'on est digne de l'atteindre, faut être à la hauteur. [...] Si tu construis un pont, tu détruis tout, non ? Moi, je dis que tu la tues, cette île. "
                        Martin Dumont




Comme l'auteur de "Tant qu'il reste des îles", les ponts me fascinent. Tout ce qu’ils représentent en termes de liens, d’abolissement des frontières et des barrières. Et qui, en même temps, détruisent la magie des îles tenant à leur inaccessibilité. Nous sommes tout à la fois des îles rêvant du continent, et des continentaux s'imaginant gardiens de phare. Des marins qui selon les jours rêvent du port mais aussi du large. Nous sommes les gens, dans toute leur complexité, leurs réactions face aux épreuves, mais surtout les relations qu’ils nouent entre eux. Qui rêvent d'être seuls, mais ensemble.

 

Lu dans:
Martin Dumont. Tant qu'il reste des îles. Les Avrils. 2021. 240 pages

16 juin 2021

Les petites cartes illustrées

 

 « Les cartes postales, c’est vite écrit, vite lu et elles n’attendent aucune réponse."
                Françoise Houdart


Les cartes postales d'antan. C'était deux fois rien, mais deux fois rien c'est déjà quelque chose. Ne nécessitant pas de réponse, leur expéditeur n'était jamais déçu. Elles avaient deux faces, le verso vite lu "bien arrivés à la mer, on mange bien, bisous à mémé" , le recto illustré ornant la cheminée le temps des vacances, discret signe d'affection pendant l'absence. Elles ne sont plus guère de mode, remplacées par les SMS qui en ont hérité une part des fonctions, l'instantanéité en plus, la permanence en moins. Aucun SMS n'affiche aux yeux de tous la certitude qu'on possède de la famille et des amis lointains pour qui on compte.



Lu dans:
Françoise Houdart. Au revoir Lisa. M.E.O. 2021. 132 p.

15 juin 2021

Mes vieux

 

"Dire que j'ai passé des années
À côté de lui, sans le regarder
On a à peine ouvert les yeux
Nous deux

J'aurais pu, c'était pas malin
Faire avec lui un bout de chemin
Ça l'aurait peut-être rendu heureux
Mon vieux

Mais quand on a juste quinze ans
On n'a pas le cœur assez grand
Pour y loger toutes ces choses-là
Tu vois

Maintenant qu'il est loin d'ici
En pensant à tout ça, je me dis
J'aimerais bien qu'il soit près de moi
Papa."
                Michelle Senlis, Jean Ferrat. 1962




Ils auraient 99 et 100 ans ce jour. Ils nous ont quittés il y a plus de 25 ans, les parents cela s'apprécie sur le tard. Ce qui me gênait alors a nos traits maintenant. Que d'années nous faut-il pour dire qu'on s'aime.


13 juin 2021

Nouvelle chanson pour l'Auvergnat

 

"Plutôt que les racines, je cultiverais l'ailleurs
un monde qui ne se referme pas
plein de “semblables"différents
comme soi           et pas comme soi."
        Barbara Cassin.





Question souvent émouvante: pour tous ces patients et voisins d'origine étrangère que nous côtoyons chaque jour, où se niche la nostalgie? Dans le souvenir des racines, des parents laissés au pays, souvent délaissés, ou dans l'évidence qu'un éventuel retour ne se produira jamais. "Ubi amici, ibi opes (Là où j'ai des amis, là est ma richesse)", la nécessité de gagner sa vie, l'arrivée des enfants, petits-enfants, le confort et la sécurité trouvés dans notre pays, le sentiment d'appartenance à un quartier, une communauté de vie créent des liens aussi forts que les souvenirs lointains d'une famille qui souvent se meurt. On peut réinventer un foyer qui soit fait de branches tout autant que de racines. Quand donc est-on chez soi? Quand on est accueilli.


 

Lu dans:
Barbara Cassin. La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Fayard Pluriel. 2015. 152 pages
Exergue de Ceux qui partent. Jeanne Benameur. Actes Sud. 336 pages

12 juin 2021

Juin léger

 

"Le brume est si légère     qu'un éclat de rire trop aigu la déchire
et le matin de juin ouvre grands ses rideaux  (..)
Il fait déjà très chaud         La journée sera belle

Tout cela n'est peut-être qu'une apparence
l'illusion d'un début d'été    
Je respire peut-être une illusion d'odeur de foin
J'entends peut-être une illusion de rires
sur une apparence de berge

Peut-être     probablement         mais tout de même
en attendant     même s'il est sans doute précaire d'exister
il y a des instants (ce matin) où le temps passe avec douceur
            Claude Roy. 7 juin 1989




Bien sûr, on ne mesure pas le bonheur d'une journée à son ensoleillement, mais tout de même. Il est des jours où la légèreté de l'air rendrait l'envie de vivre aux plus atteints, si on les déplaçait un peu vers le balcon que le soleil inonde. Mes pensées vont ce soir vers une belle personne, fort âgée, savourant hier encore l'alchimie du printemps, de la nature et du bonheur de retrouver sa famille. Aujourd'hui, elle est sur le fil d'ici et d'ailleurs. Cette pensée va vers elle. 
 
 

 

Lu dans:
Claude Roy. Le Noir de l'Aube. NRF Gallimard. 1990. 150 pages. Extrait pp 143, 144

10 juin 2021

Passion triste

 

 "Elle a été mon ange
je lui ai brisé les ailes
je l’ai tuée avec une lettre
et je tente vainement de la ressusciter avec un livre."
                    Claude RAPPÉ



Il existe de magnifiques livres narrant la rupture amoureuse. Certains auteurs ont la capacité de sublimer ces récits souvent autobiographiques, s'attribuant un rôle flatteur dans leur survenue, quand il ne s'agit pas d'une simple justification pro domo. Qu'en pense la silencieuse, la délaissée, celle qui n'a pas la capacité d'écriture, ou d'accès à l'édition, et qui découvre parfois le récit de son propre malheur dans des pages auxquelles elle n'a en rien contribué? Si certaines lettres mériteraient de ne jamais avoir été écrites, certains livres les prolongeant le méritent encore moins.



Lu dans:
Claude Rappé. L’écolière. Lilys. 2021. 153 pages.

Before I die

 

"Avant de mourir je voudrais… "
                    Candy Chang


Candy Chang est une artiste américano-taïwanaise, surtout connue pour ses interventions au sein de l’espace public. Aux quatre coins du monde elle place des panneaux d’ardoise et des craies blanches ou de couleur invitant les passants à compléter les points de suspension laissés après la phrase : « Avant de mourir je voudrais… ». Quoi de plus suggestif, quoi de plus véritablement poétique que de penser, de réfléchir à ce qui compte le plus pour nous dans notre vie, à ce que nous voudrions faire devant l’imminence de la mort et ce, juste avant de monter dans un train et de partir ? C’est que le temps du voyage est propice à emporter la question avec soi et à méditer sur notre désir. Ainsi à la gare de Lyon, en réponse à « Avant de mourir je voudrais… », les passants pouvaient lire les souhaits anonymes rédigés à la craie en ces termes : « voyager dans l’espace », « voir mes enfants réussir », « être enfin moi », « te revoir », « devenir maître Jedi » ou encore, actualité oblige, « capturer un Pokemon » !  La question nous concerne tous, car avant de mourir, c’est exactement en ce moment précis, ici et maintenant, pas plus loin.

La réflexion de Pascale Seys apparaît particulièrement inspirante ces jours où la vie d'avant redémarre, après une longue attente en gare. Avec une sourde inquiétude d'avoir à nouveau à meubler l'espace, créer des projets, redonner une dynamique aux journées gagnées par la léthargie. Se déconfiner responsabilise, tant était confortable d'évoquer la pandémie à longueur de soirée en chargeant les experts, ministres, responsables politiques de tous les maux de notre existence. Il y aura une vie sans le covid, on l’espère sans certitude, mais il faudra la réinventer.



Lu dans:
Pascale Seys. Et vous, qu'en pensez-vous ? Philosophie vagabonde sur l'humeur du monde. Racine Lannoo. 2018. 200 pages.

09 juin 2021

Philosophie de mon verger

 

"Pouvoir miraculeux et merveilleuse activité!
Tirer l'eau du puits et couper du bois."
            Pan Yun. Sagesse Zen

 
 
Notre verger dans le Pajottenland a été le terrain de jeu d'une dizaine d'enfants le weekend-passé. Parmi les activités les plus fascinantes, la construction d'une cabane sur pilotis précaire et d'un barrage tentant d'organiser un filet d'eau, la récolte d'eau d'arrosage à la pompe à eau manuelle, et un patient travail de sciage de branches mortes. Observant la fillette qui inlassablement coupait ce bois perdu pour en faire des bûches à brûler, je m'interrogeai sur ce qui constitue le bonheur des hommes. Et sur ce qui les amène progressivement  à quitter ces moments gratuits d'éternité pour un trip ruineux dans l'espace avec Jeff Bezos. On ne comprendra jamais, mais peut-être que cette démesure est à l'origine de bien des misères actuelles. 


  

Lu dans:
Marguerite Yourcenar. La voix des choses. Octobre 1985 - Juin 1987. Éditions Gallimard, 1987. 100 pages. Extrait p.66

08 juin 2021

Chaise musicale

 

 "Soyez vous-mêmes, les autres sont déjà pris."
    Oscar Wilde




C'est l'histoire d'un gosse nul en gym qui enviait son ami qui grimpait aux arbres, son ami rêvait de jouer la guitare comme son cousin, qui lui-même aurait aimé escalader le Ventoux à bicyclette comme son oncle kiné. L'oncle avait rêvé de faire médecine comme son voisin de classe, qui lui-même se projetait en écrivain. Infernal jeu de chaises musicales, arrêtez le monde, je veux descendre. On est tous le gros d'un maigre, le simplet d'un haut potentiel, le pataud d'un singe, autant s'y faire si on veut être heureux, car si je ne suis moi, qui le sera? 

 


Lu dans:
Charles Pépin. La rencontre. Allary Editions. 2021. 272 pages. Extrait p.230 

04 juin 2021

Sagesse des Dupon(d)t

 "Botus et mouche cousue, c'est notre denise."

                    Hergé, Sagesse des Dupon(d)t




Trois lettres caponnes, et on rit.


Lu dans:
Hergé. Les aventures de Tintin. L'affaire Tournesol. Ed. Casterman. 1956.

03 juin 2021

Zéro sur vingt

 

"Celui-là, je l'aime bien. Il n'est pas comme les autres. (..) Il ne pose pas de questions, il ne cherche pas à me faire prononcer des phrases précises. Il n'a pas l'air étonné quand je lui dis que je me plais ici. Il n'a jamais l'air étonné. (..)  J'aime sa voix quand il reprend : «Dites, dites comme ça vient. » Alors je parle et ça me plaît. Je dis les choses qui me passent par la tête, j'ai l'impression que ça change tout qu'il soit là, même s'il se tait. Je me rends bien compte que tous ces mots n'ont parfois pas grand sens, moi-même je ne les comprends pas toujours, mais ça ne le gêne pas. Un jour, il m'a confié qu'il n'y avait rien à comprendre, qu'il fallait juste entendre : entendre ce qui est. (..) J'aime sa manière de ne pas juger, de ne rien attendre, mais aussi d'accueillir mes paroles."
                        Charles Pépin.


Dans une autre existence, il m'est arrivé d'enseigner comment structurer une consultation, traquant avec méthode le symptôme muet mais important. Pour les étudiants, la meilleure manière d'obtenir une cote proche de zéro aurait été de recopier ce court extrait du philosophe Pépin, qui contient la synthèse de ce qu'il ne faut pas faire. Mais on enseigne tant de choses, que sans pour autant les renier, on contourne ... car le désordre s'avère parfois n'être qu'un ordre différent. Un jour notre aîné - il devait avoir 4 ou 5 ans - vida ses poches à la demande de ses frères, une caverne d'AliBaba. Une ficelle, une clé, un carnet, une boussole, un crayon, un caillou, un mouchoir, une bille, un soldat, une auto, une fleur pour maman, un sifflet, un coquillage, un clou, une pomme de pin, une mignonnette Côte d'Or.  Il en avait des poches le bougre, et les laisser vides lui paraissait impensable. Le récit qui accompagnait chacun de ces trésors nous révélait un jardin intérieur que nous n'aurions pu découvrir lors d'un simple interrogatoire. Rien de structuré dans ce déballage sur l'herbe, mais quelle richesse! Et si dans certains cas "Dites, dites comme ça vient" méritait  davantage qu'un zéro sur vingt?


Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait pp. 180,181

02 juin 2021

La vie courte

 

"La vie
un peu d'eau
quelques mots sur la langue."
        Bernard Noël



Je résous maintes questions en ne me les posant plus. Avant ma naissance j’étais de l’eau. J’y pensais encore hier, il y a évidemment des conclusions à en tirer, mais cela ne m'intéresse plus. Larguer tout ce à quoi on n'a - et n'aura jamais - de réponse, tout ce sur quoi on n'a pas prise et qu'on ne pourra changer, libère du temps et de l'énergie. La vie est trop courte pour se tourmenter en permanence.




Lu dans:
Bernard Noël. La rumeur de l'air. Eédition Fata Morgana. 1986

Là ci darem la mano

 

"On ne vend pas la musique. On la partage."
                Léonard Bernstein 


Un petit couple. Il lui tient la main, elle est songeuse, elle perd un peu la tête. D'une voiture sortent quelques notes, Là ci darem la mano, de Mozart. Un sourire illumine son visage, on devine qu'elle chantonne à mi-voix, elle a vingt ans, "là, nous nous donnerons la main / là tu me diras oui / tu vois, ce n'est pas loin / on s'en va mon amour ".  "C'est beau", dit-elle, une lueur dans les pupilles. Fugace moment de bonheur.




Lu dans:
Il dissoluto punito, ossia il Don Giovanni, K. 527: Act I, Scene IX. No. 7 Duettino "Là ci darem la mano"

31 mai 2021

Concours d'escargots

 

"Nostalgie de mes quinze ans
Sous la grande Ourse minuit passé
Je fume une pipe près du noyer."
            Marc Serein

           

Je découvre ce matin, en réponse aux lignes d'hier sur la dune de Pilat, un beau texte que m'envoie un ami de longue date, évoquant  ses premiers souvenirs de mer. Surgissent les images d'un autre monde, où la plage, le ciel et les vagues se découvraient avec les réalités de la guerre, et dont les images pourtant paraissent imprégnées d'une sorte de bonheur.

"La première fois que j'ai vu la mer, c'était à Dieppe le 15 mai 1940.
Plage de galets et hydravions dans le ciel...Et puis l'école primaire pendant  quatre jours avant qu'elle ferme.
Nous faisions des concours d'escargots près du puits d'où on remontait l'eau à manivelle.
J'ai voulu les revoir mais tout avait changé...
Même la dune du Pilat change de place...



 
Lu dans:
Marc Serein. Vers et prose sous un ciel composé. Editions de la forêt. 2021. 45 pages. Extrait p.15

Thalassa, thalassa

 

"Encore un pas
et nous serons au sommet
nous verrons la mer
faire don de ses voiles         cinglant
vers le blanc rivage de l’enfance."
    François Cheng



La dune de Pilat, située à l'entrée du bassin d'Arcachon en Gascogne, offre un paysage magnifique à qui la gravit. Une vue sur la mer, une sur les Landes, une troisième sur les images de mer de notre enfance. Qui ne se souvient de la première fois qu'il fit face à l'étendue infinie de la mer, ourlée de vagues, de la ligne d'horizon où se dessinait l'une ou l'autre voile?  Que de collines gravies depuis, mais l'enchantement demeure.



Lu dans :
François Cheng. Enfin le royaume. Quatrains. Gallimard NRF. Collection Blanche. 160 pages

29 mai 2021

Soleil, le retour

 

"Quand le ciel sera moins gris
un jour comme un ami
il nous reviendra
Viens     sors enfin de la nuit
on n'attend que toi
réveille-toi
Soleil soleil."


 

Elle s’est réveillée ce matin au chant des oiseaux, heureux présage. Elle est descendue au jardin, où une ambiance d’été régnait. Bonjour le soleil, content de te revoir, on t’avait presque oublié. Elle s’est lovée sur le banc en bois vermoulu, tout chaud déjà à l’heure du petit-déjeuner : elle adore. La blancheur des cerisiers ne le cède qu’au vert tendre des bosquets, la palette du peintre a pris un sacré coup de jeune en une nuit. Elle s’invente une table de rêve pour le dîner, petits fruits rouges, radis, salade croquante et herbes aromatisées. Son dos lui fait du bien, sa tête aussi, pour peu on entendrait dans l’air comme une musique. La belle saison est de retour. 
 

 

Lu dans:
Soleil soleil. Michel Jourdan, Arbex. Interpété par Lara Fabian, Nana Mouskouri

27 mai 2021

Charivari et caquet

 

"Il y a des moments où l’on aspire à entendre des voix d’autant plus fortes qu’elles sont calmes. Des moments où l’on rêve d’être à mille lieues de ces « torrents d’émotions jetables et de commentaires désinvoltes qui submergent nos vies », comme l’écrit le sociologue Todd Gitlin. Loin du charivari des plateaux de télévision populistes, où les invité·e·s disent n’importe quoi et pontifient à tour de bras."
                Jean-Paul Marthoz



Je vous souhaite une bonne fin de semaine.
    CV


Lu dans:
Jean-Paul Marthoz. Une communauté réduite au caquet. Le Soir. Forum. 21 mai 2021

26 mai 2021

Les oreilles n'ont pas de murs

 

"On les appelle les « small talks ». Les petits blablas de rien du tout. Bronislaw Malinowski (1884-1942) l’un des pères de l’ethnologie moderne, invente le terme « communication phatique". Dans l’ascenseur : « Tu as passé un bon week-end ? » . Dans le métro : « Tu pars en vacances cet été ? » . Dans le hall d’entrée : « Vous avez trouvé facilement une place de parking ? » (..) Ou encore, en tout lieu, à tout moment "Le beau temps que nous avons" (ou son contraire). Cette dernière phrase est parfaite, car le sujet se prête aisément à des spéculations sur le temps futur, à des discussions sur le temps passé. Tout le monde sait quelque chose. Peu importe ce que vous dites, c'est juste une question de garder le ballon en mouvement jusqu'à ce que vous vous sentiez tous les deux à l'aise. »
            Julie Huon



Si ces conversation sociales sont devenues une sorte de savoir-vivre,  d’autres revendiquent le droit au silence. Ah, le silence. « Nos oreilles n’ont pas de paupières", relève joliment Marie Poupé, experte sur les questions de bruit à Bruxelles Environnement. Ces oreilles en permanence en activité, analysant le moindre bruit, notre organe d’alerte depuis la nuit des temps.  Alors épargnons-les. Laissons-les souffler.


Lu dans:
Julie Huon. La météo aura ta peau. Le Soir. 19 mai 2021.
Bronislaw Malinowski. Le problème du sens dans les langues primitives. Le sens du sens de CK Ogden et IA Richards.1923. 

La cabane dans les arbres

 

"Le vent se lève dans la chambre
ce soir, on dort dans les arbres.".
            Violaine LISON



Poésie bien de saison. Positivons, lovés sous la couette par grand vent, on se croit dans une cabane dans les arbres. Pour être mieux encore, imaginons-nous dans la peau du laboureur, car "mars venteux, avril inconstant, mai pluvieux, rendront le fermier bien content. " Il doit être vraiment bien heureux, le fermier, et vous?  





Lu dans:
Violaine LISON et Valérie ROUILLIER. Ce soir, on dort dans les arbres. Esperluète. 2021. 48 pages

24 mai 2021

Je te donne je te tiens

 

"On n'a jamais d'ennemis plus terribles que ceux qui vous doivent beaucoup." 
        Jacques Attali
 
 


La phrase intrigue. Jacques Attali, conseiller de François Mitterrand, eut le privilège d'accélérer bien des carrières. Dans un récent ouvrage de réflexion sur l’exercice du  pouvoir, il se montre acerbe sur la reconnaissance en politique. "Certains m'en seront reconnaissants. La plupart m'en voudront de leur avoir ainsi assuré un avenir. Beaucoup mettront du temps à reconnaître ce qu'ils me devaient. Quelques-uns ne le feront que du bout des lèvres. D'autres jamais."  On touche du doigt la nuance séparant le don de la dette, l'un libère, l'autre asservit. Attali suggère qu'en politique il n'est guère de don , mais toujours une dette. Me revient une vieille histoire qui me fit rire. Un homme insomniaque, car criblé de dettes envers son voisin, se lève vers minuit, ouvre la fenêtre de sa chambre et hurle: Voisin, écoute ceci, le million que je te dois je ne te le rembourserai J A M A I S , je n'en ai pas les moyens. Son épouse l'interroge: en quoi ceci te fera-t-il dormir? Parce que maintenant je sais que c'est lui qui ne sait plus dormir.



Lu dans:
Jacques Attali. Il y aura d'autres jolis mois de mai. Fayard. 2021. 196 pages. Extrait p.73

22 mai 2021

Responsable de sa rose

 

"Je pense souvent à cette femme reporter prise en otage à Bagdad, séquestrée six mois dans une cave où elle ne pouvait pas se tenir debout. Elle n'avait ni le droit de se lever, ni de parler. Ses geôliers l'appelaient par un numéro, deux fois par jour, pour qu'elle se rende aux toilettes. Le lendemain de sa libération, elle explique dans l'interview que sa détention fut supportable, et même qu'elle va bien. Le journaliste qui l'interroge manifeste son étonnement et elle émet l'hypothèse que c'est parce qu'elle n'a pas d'enfants. Si elle en avait eu, elle n'aurait pas pu vivre cet enfermement de la même manière. On peut tout supporter pour soi mais on ne peut pas supporter le mal que sa propre situation inflige aux autres. On peut se replier dans sa vie intérieure mais à la condition de n'avoir que soi comme souci. "
                        Charles Pépin.


Malade en fin de course, il envisage sa fin de vie avec une sérénité qui force l'admiration, se renseigne sur les conditions d'une mort choisie. Il quitte l'hôpital pour mourir à domicile, une semaine ou un mois aux dires de la faculté. Malchance, son épouse chute quelques jours plus tard, en garde des séquelles, n'assume plus guère les tâches quotidiennes, quitte l'hôpital pour le rejoindre. Le statut de malade a subitement changé d'épaules, il décomptait les jours et maintenant il tente de dilater le temps qui lui est donné. "Que vais-je devenir?" a fait place à "que va devenir mon épouse?", il était serein, maintenant il souffre. "Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose."


Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait pp. 167,168
Antoine de Saint-Exupéry. Le Petit Prince. Gallimard. Folio Junior Poche. 2007. 120 pages.

21 mai 2021

Le vent dans les ailes

 

"Les premières oies sauvages sont passées ce matin, d'autres passeront, demain et dans les jours qui viennent. C'est important, le vol des oies sauvages : elles dessinent des messages dans le ciel. (..) Ce matin, j'étais en train de m'occuper des fleurs quand j'ai entendu leur cri. J'ai levé les yeux et les ai vues, en V, qui fuyaient l'hiver et se tendaient vers l'Espagne. Je suis resté longtemps sans bouger, à les contempler : je sentais le vent qu'elles affrontaient, je sentais leurs ailes qui insistaient, je les sentais jusque dans les muscles de mes bras; elles savaient où elles allaient avec une force folle."
                    Charles Pépin



Dans une autre vie, enseignerai-je la philo? On rangerait soigneusement les œuvres de Kant et de Kierkegaard et on gagnerait au soir couchant les espaces où se laisse découvrir le ciel. Couchés dans l'herbe, on apprendrait des oiseaux migrateurs que les vents contraires, les prédateurs, la brume tenace, la fatigue dans les ailes ne gênent guère quand on sait où on va, avec une force folle. Que cela manque à tant de nous, cette terre lointaine qui nous sert de boussole, explique sans doute le désenchantement que suscite un quotidien où tout est prévu pour rendre l'existence à la fois sûre  et facile. La difficulté d'avancer est une joie quand on sait où on va.


Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait pp. 178, 179

19 mai 2021

Sagesse d'un avorton

 

« Ces souvenirs témoignent que j'ai pu admirer inconditionnellement des hommes ou femmes qui furent à la fois mes héros et mes amis. Ils témoignent des illuminations qui m'ont révélé mes vérités, de mes émotions, de mes ferveurs, de mes douleurs, de mes bonheurs. Ils témoignent que je suis devenu tout ce que j'ai rencontré. Ils témoignent que le fils unique, orphelin de mère que j'étais, a trouvé dans sa vie des frères et des sœurs. »  
                                Edgar Morin




Quasi centenaire, Edgar Morin s'amuse de l'annonce prématurée de sa mort il y a quelques mois, narrant avec gourmandise qu'il n'est qu'un survivant d'un avortement raté, laissé pour mort à la naissance, mais ensuite quelle vie ! A lire ses mémoires, on mesure qu'aucune existence n'est prédestinée, que nous devenons ce que nous choisissons d'être et ceux que nous avons la chance de croiser sur la route.



Lu dans:
Edgar Morin. Les souvenirs viennent à ma rencontre. Pluriel 2021. 720 pages. Extrait p.9

18 mai 2021

Méandres sur la peau

  "Que vous êtes beaux

Vous n'aimez pas qu'on vous le dise
Que vous êtes beaux
Quand les années vous fragilisent

Que vous êtes beaux
Quand il vous tombe un peu de neige
Quand vous vous sentez pris au piège
Et que votre front haut
N'a bientôt rien qui le protège

Que vous êtes beaux
Quand vous prenez quelques méandres
Et que, sur votre peau
On peut enfin, sans se méprendre
Suivre les canaux dessiner la carte du tendre

Que vous êtes beaux
Quand l'arrogance, un peu, vous passe
Quand vous ressentez la menace
Et qu'alors il vous faut
Malgré tout ce qui vous tracasse
Sans courber le dos enfin, vous regarder en face

Que vous êtes beaux
Mais je sais qu'il n'est pas de mise
De dire ces mots
Qui vous font peur et qui vous grisent
N'attendez pas trop permettez enfin qu'on vous dise
Que vous êtes beaux."
                    Anne Sylvestre




Lu dans:
Anne Sylvestre. Que vous êtes beaux. Album Parenthèses. 2012. Epm/Universal.

16 mai 2021

L'héroïsme de la survie

 

"L'Iliade est un poème sur la guerre, des héros meurent tout le temps, l'Odyssée est un poème sur un monde de l'après-guerre. Il se déroule au lendemain d'un conflit, et ce qu'il explore, entre autres, c'est ce à quoi pourrait ressembler un héros une fois qu'il n'y a plus de combat à livrer. (..) Achille meurt, mais Ulysse survit. Une des questions que pose l'Odyssée est de savoir à quoi pourrait ressembler l'héroïsme de la survie." 
                        Daniel Mendelsohn
 

Elle se prénomme Aïcha, elle a 17 ans, a quitté la Côte d'Ivoire en novembre pour rejoindre la Mauritanie où elle a pris la mer avec 58 autres migrants. Après 22 jours de dérive, "deux jours après le départ, il n'y avait plus d'eau, plus de nourriture, le quatrième jour, il n'y avait plus d'essence", le groupe de migrants est décimé, Aicha survit avec deux autres rescapés. La frêle embarcation est repérée à 500 km des Canaries, encombrée de cadavres, "au début on faisait une prière, à la fin on n'en faisait plus, on n'avait même plus la force de jeter les corps à l'eau."   Il y a deux siècles, le peintre Théodore Géricault immortalisait une scène similaire baptisée sobrement Le radeau de la Méduse, dont l'image me revient soudain. Dans une peinture d'une noirceur absolue, une infime clarté sur la ligne d'horizon suggère l'arrivée de l'Argus qui vient secourir les naufragés. Au moment d'éteindre l'écran de ma journée, deux questions me taraudent: pourquoi une jeune fille de 17 ans quitte-t-elle sa famille, son village, une vie toute tracée, sans prévenir personne sauf une de ses sœurs, pour pareille incertaine aventure?  Et que sera son existence, demain?   Achille meurt, Ulysse survit, une des questions est de savoir à quoi pourra ressembler l'héroïsme de la survie.


Lu dans:
Daniel Mendelsohn. Une Odyssée : Un père, un fils, une épopée. Trad. Clotilde Meyer, Isabelle D. Taudière. Flammarion. 2017. 430 pages.
Le Radeau de La Méduse, peinture réalisée entre 1818 et 1819 par le peintre et lithographe romantique français Théodore Géricault (1791-1824).
Aïcha, une jeune migrante sauvée des eaux. RTBF info. 16 mai 2021. 

15 mai 2021

Entre fleur et araignée

 

"En refermant la portière, j'observe devant mon pied une petite fleur violette, éclose dans une fêlure du bitume. Comment a-t-elle fait pour arriver ici? Pour percer et croître, échapper si longtemps aux pas et aux pneus ? Cherchait-elle ce soleil qui me caresse le front ? Je lève les yeux au ciel et il me semble que les nuages filent anormalement vite, que le vent les balaie pour faire place au soleil.".
                        Charles Pépin.


Sur le sol des toilettes, une petite araignée zigzague, sa trajectoire désordonnée butant sur ma semelle, le mur, la porte. Quel hasard l'a menée là, y était-elle avant moi, où l'ai-je moi-même apportée dans le revers de mon jeans d'une lointaine prairie? On ne saura jamais ce qui nous fait nous retrouver à l'endroit où nous sommes. Mis à part l'évidence que le petit insecte, pas plus que la fleur violette de Charles Pépin, n'inscrivent à cette heure leurs réflexions sur le mystère d'exister, peu de choses en définitive nous distinguent de notre  commune méconnaissance des raisons de nous retrouver ici et maintenant, ni où nous serons demain. On est là, c'est tout, et nous échappent à la fois le pourquoi et le comment. Petite araignée, comment pourrais-je t'écraser d'un geste machinal après avoir effleuré une seconde notre communauté de destin?



Lu dans:
Charles Pépin. La joie. Gallimard 2014. Folio 6122. 186 pages. Extrait p.17

13 mai 2021

Des trous dans la voile

 

"Oui la coque est toujours étanche
même si
on a calfaté par ici
et remplacé deux ou trois planches
pourries

Il y a des trous dans la grand'voile
oui mais
si un jour on les reprisait
on n'y verrait plus les étoiles
jamais. "
                Anne Sylvestre
 




Lu dans:
 Anne Sylvestre. Cap Au Nord. Album Bye mélanco. EPM. 2007.

En cordée

 

"Parfois, je sens le vide sous mes pieds, comme si j'avançais au bord d'un précipice. Quelque part, une personne chère me surveille, mais elle ne tient pas de corde."
                                Erri de Luca



L'Ascension, cette célébration de "la présence dans l'absence" nous concerne quelles que soient nos croyances. Les amateurs de haute montagne connaissent bien ce sentiment de confiance qui habite la cordée derrière son guide, perdu loin devant dans la brume, sans attache, sans voix perceptible, mais dont l'expérience, la sollicitude et la simple présence rassurent. Par-delà nos chromos d'enfance d'un dieu s'élevant dans les nuées, disparaissant à la vue, l'intuition que la connivence résiste à la séparation et que l'attention portée aide à surmonter les épreuves même à distance, mérite bien une journée fériée.



Lu dans:
Erri de Luca. Le plus et le moins. NRF Gallimard. Traduit de l'italien par Danièle Valin. 2013. 197 pages. Extrait p.162

12 mai 2021

Hier rassure demain

 

"Hier il répétait hier
Te rappelles-tu hier
Elle pensait demain
Que feras-tu demain

Il vivait au passé
Il avait empilé
Rassemblé amassé
En un gros tas des choses
Vieillottes inutiles
Ça sentait le jadis
La violette d'antan

Elle vivait demain
Courait les magasins
Toujours après du neuf
Qu'on peut mettre en machine
Ce qu'il y a de plus neuf
Dernier cri de la mode
Ou mieux qui le sera (..)

C'était ça leur présent. "
                Pascale Toussaint


 
Il, elle, nous tous, scrutant tour-à-tour hier pour nous rassurer et demain pour rêver. Plus on craint, plus on conserve.



Lu dans:
Pascale Toussaint. Des lilas des orages. Ed. Samsa.2021. 65 pages. Extrait pp.17-18 

11 mai 2021

Lettre à ma prof

 

"Elle est de celles qui sourient avec dans le regard
des éclats de pardon
elle caresse d’un geste vif
les visages couturés. (..)
Je la regarde avec fièvre,
cette déesse tombée
dans les plaies pourries des hommes."
                    Anne-Marie Derèse
 



Comme les peintres, j'ai mes modèles. Celle que j'évoque est partie de longue date, elle portait un anachronique habit de religieuse consacrée aux plus pauvres, et arpentait les rues de mon quartier à pied et en transport en commun. Soignante, elle apprit au jeune médecin que soigner était avant tout aimer, et ne rien attendre en retour. Elle était elle-même âgée, en piètre santé et me demanda un jour que je prenne en charge ses misères, j'en fus à la fois ému et honoré. Quelques années plus tard, elle rentra à la maison-mère à Rennes, et dix fois je me promis d'aller la saluer. Rennes est loin, une année est courte, et j'appris son décès avant de l'avoir revue. Mais quand il m'arrive, longtemps depuis, de voir arriver un patient très vieux, très malade, très voûté, démuni de tout, je me surprends à murmurer "faudrait que j'en parle à la Sœur". M'aura-t-elle appris davantage sur le métier de soigner que mes longues années de médecine, ce n'est pas impossible.


Lu dans:
Anne-Marie Derèse. La Belle me hante. Coudrier. 2020. 111 pages.