31 octobre 2021

Les faux jumeaux


 "Au terme du voyage        elle a quitté son corps comme on quitte un bateau (..)
moi qui ne savais rien de la vie éternelle
j'espérais qu'au-delà de ce monde de fous
ceux qui nous ont aimés nous restent encore fidèles
et que parfois leur souffle arrive jusqu'à nous."
                    Yves Duteil. A ma mère   
 


La coïncidence des dates ne saurait être fortuite, c'est bien une seule et même fête en habits bien différents. Et vous, êtes-vous plutôt Halloween, ou plutôt Toussaint?  Halloween, ses masques de crâne, ses dents de vampire, ses salopettes en forme de squelettes, ont fait le choix d'affronter la peur qu'inspire la mort en jouant la dérision: ce dont on rit n'existe plus, et en grand groupe c'est encore plus drôle. Je serais plutôt Toussaint, fête modeste et sereine, qui nous confronte à notre propre destin et redonne vie un court instant à ces êtres chers qui nous ont entourés, chéris, constitués. Fête intime transcendant les convictions religieuses et la représentation que nous nous faisons d'un aléatoire au-delà: les absents nous habitent, meublent les conversations familiales, suscitant en même temps émotion et parfois regret de ce qui ne fut fait, ne fut dit.


Le royaume des masques

 « L’entrée dans le royaume des masques, dont James Ensor est roi, se fit lentement, inconsciemment, mais avec une sûre logique."

                    Émile Verhaeren

 


J'ai fait un rêve, où je m'étais endormi durant deux ans. A mon réveil, pénétrant dans mon bureau, une énorme vitre en barrait l'endroit où je m'asseyais, me séparant des patients. Quelle faute avais-je donc commise pour me retrouver dans le parloir d'une prison? Ouvrant la porte de la salle d'attente sur une dizaine de patients agglutinés, je n'en reconnais aucun, tous masqués. Bien sûr, que n'y avais-je pensé, aujourd'hui est Halloween!  Ou serait-ce un happening reproduisant Les Masques singuliers de James Ensor?  Mais non, bébé, c'est le Covid, on t'expliquera.


 

Lu dans:
Emile Verhaeren. Sur James Ensor. Complexe 1908.    



30 octobre 2021

Ce qui sépare le jour de la nuit

Pendant le Forum économique de Davos, Shimon Peres, prix Nobel de la paix, a raconté l'histoire qui suit.. Un rabbin réunit ses élèves et demanda : «Comment savons-nous le moment précis où la nuit s'achève et où le jour commence?

- Quand, de loin, nous pouvons distinguer une brebis d'un chien, dit un jeune garçon.
- En réalité, dit un autre élève, nous savons qu'il fait jour quand nous pouvons distinguer, de loin, un olivier d'un figuier.
- Ce n'est pas une bonne définition.
- Quelle est la réponse, alors? » demandèrent les gamins. Et le rabbin dit:
« Quand un étranger s'approche, nous le confondons avec notre frère, et les conflits disparaissent - voilà le moment où la nuit prend fin et où le jour commence. »
                Paulo Coelho. Le moment de l'aurore



Cette nuit on change d'heure, ouvrant grandes les portes à Halloween, au Beaujolais nouveau, à Saint Nicolas et aux fêtes de fin d'année. Une année de plus, on verra un reportage sur les vaches perturbées, l'interview d'un spécialiste du sommeil, quelques réflexions sur le temps de clarté qu'on perd et l'heure de sommeil qu'on gagne. Me vient l'envie de substituer à ces banalités la belle réflexion de Paulo Coelho s'interrogeant sur le moment précis où la nuit s'achève et où le jour commence. Je vous souhaite un bon passage à l'heure d'hiver.


 
Lu dans:
Coelho Paulo. Comme le fleuve qui coule. Récits 1985-2005. Flammarion. 2006. 288 pages.

29 octobre 2021

Regrets

 "Où es-tu

mon amour         disparu

Depuis je maudis         le soleil    si pâle
je maudis le vent     je maudis les arbres
je maudis le jour     qui finit trop vite
la mer     et les marées

mais au fond de moi
où sont les mots que j'aurais dû dire
et n'ai pas su dire
et je maudis le soleil
le ciel si pâle
les oiseaux    les arbres
le jour trop court
les nuits trop longues
oubliant ce cœur
qui me maudit     moi."
        Stevie Wonder - Blame It On The Sun
 
 

28 octobre 2021

Partager l'indicible

  "Pour mon malheur, ou du moins ma malchance, je ne trouvais que deux sortes d’attitudes chez les gens du dehors. Les uns évitaient de vous questionner, vous traitaient comme si vous reveniez d’un banal voyage à l’étranger. Vous voilà donc de retour ! Mais c’est qu’ils craignaient les réponses, avaient horreur de l’inconfort moral qu’elles auraient pu leur apporter. Les autres posaient des tas de questions superficielles, stupides –dans le genre : c’était dur, hein ?-, mais si on leur répondait, même succinctement, au plus vrai, au plus profond, opaque, indicible, de l’expérience vécue, ils devenaient muets, s’inquiétaient, agitaient les mains, invoquaient n’importe quelle divinité tutélaire pour en rester là. Et ils tombaient dans le silence, comme on tombe dans le vide, un trou noir, un rêve. "

    Jorge Semprún, survivant de Buchenwald. L'écriture ou la vie.


Elle est devenue un gouffre dans lequel chacun a dû se débattre avec ce qu’il est. Ce qui frappe, dans les témoignages de ces rescapés, c’est d’abord l’infinie solitude qu’ils ont dû affronter. « C’est difficile parce que les gens ne peuvent pas comprendre ce qu’on a vécu. Ils veulent passer à autre chose, mais nous, on est sur un temps beaucoup plus long. » (Ludovic) « Mes amis me disent : c’est bon avec ton histoire de Bataclan, c’était il y a six ans. » (Edith) « On est les seuls, vraiment, à comprendre ce que ça peut faire. » (Maureen) « Je me suis dit que personne ne nous croira jamais, que seuls ceux qui étaient dans la salle avec nous sauront ce qui s’est passé. » (Joanna) « On ne pouvait pas parler à nos familles, ce n’était pas possible. » (Pascal)
    Le Monde du 17 octobre 2010. Attentats de 2015, le Bataclan: autant de 13-Novembre qu’il y a de victimes.



Soixante ans séparent ces deux récits, qui paraissent étrangement superposables. L'horreur est-elle racontable, ou faut-il être soi-même cassé pour comprendre un cassé? Jorge Semprún met vingt avant de pouvoir raconter l'indicible, ce que vit aussi Primo Levi qui se suicidera. Plus proche, cette confidence glanée hier chez un ami et son épouse, dont le courage dans la souffrance m'impressionne: "Par quels mots exprimer ce qu'on ressent?" Phrase sobre, qui m'habite encore. 



Lu dans:
Jorge Semprún. L'Écriture ou la vie. Gallimard.  1994. 448 pages.
Pascale Robert-Diard. Attentats de 2015 : Il y a autant de 13-Novembre qu’il y a de victimes . Le Monde 17 octobre 2021. 

26 octobre 2021

Ballade simple

"Mon monde est meilleur grâce à toi
Tu étais ma force quand j'étais faible
Tu étais ma voix quand je ne pouvais pas parler
Tu étais mes yeux quand je ne pouvais pas voir
Tu as vu ce qu'il y avait de mieux en moi
Tu m'as soulevé quand je ne pouvais pas m'élever.
Tu m'as donné la foi parce que tu as cru
Je suis tout ce que je suis
Parce que tu m'as aimé."
                        Diane Warren. Because You Loved Me


25 octobre 2021

Sagesse de Roger Penrose

  "La renommée du Prof Roger Penrose (1931), mathématicien, cosmologiste et philosophe réputé, l'a amené sur des terrains impré­visibles : il a ainsi récemment été invité par le Parlement européen à illustrer une nouvelle méthode de vote pour les institutions comme l'Union européenne ou les Nations unies, qui sont formées d'États grands et petits. Si les votes de chaque pays ont la même valeur, un habitant de Malte a un poids sur les décisions communes immensément supérieur à celui d'un citoyen allemand ; mais si l'importance accordée au vote de chaque pays était proportionnelle à son nombre d'habitants, les citoyens des petits pays n'auraient aucune influence, puisque la décision reposerait toujours entre les mains des pays les plus peuplés. Existe-t-il une règle de vote démocratique idéale dans cette situation? Après réflexion Penrose a démontré mathématiquement que si l'importance du vote de chaque pays est promotionnelle à la racine carrée du nombre de ses habitants, la possibilité d'influencer les décisions communes esc égale pour tous les citoyens des pays, grands et petits."

                                Carlo Rovelli. Repenser Penrose. 2011




Nul d'entre nous n'ira sans doute relire et tester l'équation du professeur Penrose, mais son simple énoncé m'a occupé la pensée ce jour. Qu'on se tracasse d'imaginer des solutions mathématiques éprouvées pour rééquilibrer le poids des décisions de pays de taille diverse constitue un encouragement à participer au processus démocratique: chaque voix compte, et plus qu'on pourrait l'imaginer. Par ailleurs, recevoir dans son escarcelle le matin une idée neuve, à creuser, constitue un rayon de soleil pour la journée.


Lu dans:
Carlo Rovelli.  Ecrits vagabonds. Repenser Rovelli. Champs Sciences. 2019. 345 pages. Extrait pp 256-257
 

23 octobre 2021

Interstice

"Mince est l’ouverture de la porte
parfois suffisante         pour y jeter
la pointe de la chaussure
juste la pointe
suffisante         pour peut-être
y voir l’horizon."
            Philippe Devuyst


C'est un bien beau mot: interstice, ce minuscule espace - entre les tuiles, entre une porte et son chambranle, entre deux planches d'une palissade - qui laisse diffuser une lumière à la douceur inimitable. C'est le patient qui demande de laisser la porte de sa chambre d'hôpital entrouverte afin qu'il entende les infirmières, c'est le gosse chez ses grands-parents qui suggère de laisser une lumière sur le palier, c'est la bougie qu'on allume dans la chapelle au creux de la nuit de l'existence, c'est tout ce qui laisse croire que l'obscurité n'est jamais complète. C'est toi peut-être, croisé au moment nécessaire où la pointe de ta chaussure dans l'ouverture de la porte dégagea les perspectives.


22 octobre 2021

L'exemple d'Einstein

 "AIbert Einstein a été sans aucun doute le plus grand scientifique du XXe siècle, l'homme qui a sondé le plus profondément les secrets de la nature. Cela signifie-t-il que tout ce qu'il pensait est exact, qu'il ne se trompait jamais ? Bien au contraire. En réalité, peu de scientifiques ont accumulé autant d'erreurs que lui, peu de scientifiques ont changé d'idée aussi souvent que lui. Je ne parle pas des erreurs de la vie de tous les jours, sur lesquelles on peut avoir des opinions diverses et qui, de toute façon, ne regardent que lui. Je parle de vraies erreurs scientifiques: des idées inexactes, des prédictions erronées, des équations fausses, des affirmations qu'il a lui-même reniées ou qui ont été démenties plus tard par des faits. (..) Tous ces changements et toutes ces erreurs amoindrissent-ils l'admiration que nous lui portons?

Non. Au contraire. Ils nous enseignent quelque chose sur l'intelligence. L'intelligence, ce n'est pas de s'arc-bouter sur ses opinions. C'est d'être prêt à en changer.  " 
                            Carlo Rovelli



Texte réconfortant, qui recadre la notion d'échec et d'erreur. Si la légende d'un Einstein mauvais élève a fait long feu, ainsi qu'en attestent ses résultats scolaires qui furent souvent excellents, celle d'un scientifique aux vérités changeantes paraît bien réelle. Et nous rapproche de lui.



Lu dans:
Carlo Rovelli. Ecrits vagabonds. Champs Sciences. 2019. 345 pages. Extrait pp 15-109

21 octobre 2021

Regards croisés

 "Au cours d'une promenade en bateau, il y a plusieurs années, un ami qui avait l'habitude de plonger pour aller pêcher des poulpes remonta à bord les mains vides et l'air troublé : «Il y avait un poulpe dans un trou, nous dit-il, mais je n'ai pas eu le courage de le tuer : il me regardait avec de grands yeux épouvantés... »

                            Carlo Rovelli.



Le Guardian vient de publier une liste des dix livres les plus importants sur la nature de la conscience. Surprise, le deuxième est un livre sur les poulpes, Other Minds (Le Prince des profondeurs), de Peter Godfrey-Smith. Qu'ont à voir les poulpes, ces sympathiques bestioles marines, leur grosse tête et leurs nombreux bras, avec la conscience ? Ces animaux sont capables d'ouvrir des bocaux, de s'échapper de leur aquarium puis d'y retourner tout seuls en refermant le couvercle, de reconnaître les membres du groupe de recherche et d'arroser ceux qui ne leur sont pas sympathiques, ou encore de faire griller les ampoules d'un jet d'eau bien placé lorsque la lumière les incommode... Dans la nature, d'autres comportements complexes et flexibles ont été observés signifiant une capacité de reconnaître et d'interpréter le agissements de ceux qui les entourent. Les poulpes ont des capacités intellectuelles tout à fait inhabituelles pour des créatures du monde marin, comparables à celles des mammifère., sur certains aspects. Ils possèdent un réseau neuronal extrêmement dense et complexe. Un poulpe peut avoir autant de neurones qu'un enfant ou un chien.

Il reste le mystère de ces deux grands yeux épouvantés, capables de retourner la conscience du prédateur jusqu'à interrompre son acte de mort. Quel regard jette-t-il sur notre monde, et par effet miroir saura-t-il nous transmettre son épouvante persuasive, allumant chez les prédateurs du monde la conscience de ce qu'il ne convient pas de faire?

 

Lu dans:
Carlo Rovelli. Ecrits vagabonds. Champs Sciences. 2019. 345 pages. Extrait pp 95-96
Peter Godfrey-Smith. Other Minds . Le Prince des profondeurs. Flammation 2018. 532 pages

19 octobre 2021

Le bonheur suffisant

 "Cela dit, elle et lui ont réussi à se ménager quelques moments, comme l’a écrit Colville, de bonheur suffisant. "

                                Erik Larson

 


Le bonheur suffisant, toute une philosophie. On a bien sûr tous vibré pour la petite Antigone, celle qui refusait d'être modeste, et de se contenter d'un petit morceau de bonheur si elle avait été sage. "Vous me dégoutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent."  Cinquante ans plus âgée, une Antigone assagie par les épreuves clamerait-elle sa quête d'absolu avec le même pouvoir de conviction?  Au coin de ma rue, une terrasse au soleil abrite ce matin une paire d'amis partageant une bière, riant à gorge déployée. Leur plaisir ne se paie pas bien cher, et le velours élimé de leurs habits a modeste allure. Rien ne me permet pourtant d'évaluer leur jauge de bonheur, et encore moins de la comparer à celle de personnes plus gâtées par la vie. Ne pas avoir mal, ne pas avoir froid, ne pas souffrir d'isolement, savoir où rentrer le soir, ne pas connaître la faim et avoir au moins deux ou trois amis valent mieux que château, fourrure et carrosse qu'on craint de perdre. 

 

Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p. 677

Un peu de craie dans l'encrier

  « Lors de la consultation de diverses sources, notamment les piles de fiches d’un calendrier de bureau issu du 10 Downing Street et conservé au siège de l’ICS à Washington, j'ai trouvé singulièrement frappant que la fiche de septembre 1939, le mois du début de la guerre, soit maculée d’une grosse tache noire, semble-t-il causée par le renversement d’un encrier."

                        Erik Larson



Les menus objets de notre environnement quotidien ont leur langage propre. Telle la grosse tache noire souillant le calendrier de Winston Churchill en septembre 1939, je m'aperçus ce 1er octobre, actualisant la page de mon calendrier mural, n'avoir jamais tourné celle de septembre. Je passai ainsi directement d'août à octobre, sans la case septembre qui fut un mois particulièrement difficile à négocier. Nos agendas et calendriers auraient-ils eux aussi leurs taches aveugles, ces périodes étranges de nos existences qui passent sans s'imprimer vraiment dans notre mémoire?



Lu dans: Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p. 677

17 octobre 2021

La petite brique

"L'enfance est si courte, et dure si longtemps
Si elle passe trop vite c'est surtout pour les parents
Tu quittes peu à peu ce monde encore si proche
Conserve autant que tu peux, un Lego dans la poche."
                        Bénabar.


Qu'on aimerait les garder petits, mais eux le souhaitent-ils? Les portes qu'ils passent, c'est les nôtres qu'on ferme. Alors le symbole de la petite brique Lego, indestructible, avec laquelle on construit des immeubles, des avions, des bateaux, bien au chaud dans la poche, n'a pas son pareil.




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Bénabar. Un Lego dans la poche. Album : Indocile heureux. 2021

15 octobre 2021

Carnets buissoniers

 Louis

"Louis s’est alité pour de bon, le souffle rauque et transpirant à grosses gouttes. Rassasié de vie, il ne craint qu’une chose : devoir quitter la fenêtre par laquelle il a vue sur son jardin et le potager qui le borde. Tant d’années consacrées à semer, repiquer, arroser, tailler ne  peuvent s’évaporer sur un brancard d’ambulance appelée dans l’urgence. Louis fut ainsi mon premier patient, quatre jours avant que ne s’ouvre mon cabinet, sentant bon la peinture fraîche et la science récemment acquise. Je le vis à son domicile, mon jeans et ma chemise tachés par le plâtre. Il voulait rester chez lui, ce qui bouleversait tous mes projets thérapeutiques acquis en faculté, mais c’est ainsi que le métier entre : je le laissai contempler son jardin. Il nous quitta le lendemain, doucement.
J’ouvris ma pratique à la date prévue. Avant d’avoir guéri un seul patient, j’avais déjà un mort, ce qui m’enseigna l’humilité."
                    Carl Vanwelde. Carnets buissoniers. 


Ces quelques modestes lignes apparurent, bien des années plus tard, dans un encart du courrier des lecteurs du Journal du Médecin, son rédac-chef et ami de toujours Maurice Einhorn souhaitant apporter une note poétique et positive à son hebdomadaire, dont certaines pages donnaient de la profession une image parfois tristounette. Une quinzaine d’années séparent le premier de ces courts récits (Louis) du dernier (Georges), avec une longue interruption au milieu. Les aurais-je écrits à l’identique avec le recul qu’apportent les années et de nouvelles expériences?  Non sans doute, mais je ne les renie guère et il a été choisi de les offrir tels quels dans leur imperfection. Les éditions Weyrich (Neufchâteau) me font l'amitié de les publier dans une belle mise en page, ciselée jusque dans le choix de la couverture. Je peux - enfin - ranger ces nombreux billets épars sur mon disque dur depuis tant d'années: ils ont trouvé leur bibliothèque. 



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Carnets buissonniers 

Schadenfreude

 "La nuit était sans nuages et étoilée, la lune se levait au-dessus de Westminster. Rien n’aurait pu être plus beau, et les projecteurs qui s’entrecroisaient en certains points de l’horizon, les éclairs en forme d’étoiles des explosions d’obus dans le ciel, la lumière des brasiers au loin, tout cela contribuait au décor. C’était magnifique et terrible : le vrombissement spasmodique des appareils ennemis au-dessus de nos têtes ; le tonnerre des coups de canon, parfois proche, parfois distant ; l’illumination, comme celle des décors de trains électriques en temps de paix, quand les batteries ouvraient le feu ; et cette myriade d’étoiles, réelles et artificielles, au firmament. Jamais il n’y avait eu un tel contraste entre la splendeur naturelle et l’ignominie humaine. » 

                Erik LARSON

 

C'aurait dû être un beau dimanche. Juste avant que tout le monde passe à table, les sirènes retentirent, et le murmure des bombardiers allemands ne tarda pas à enfler dans le ciel. John Colville, proche conseiller de Winston Churchill, monta dans une chambre. Toutes lumières éteintes, il se tapit derrière une fenêtre pour assister au déroulement du raid. Tout lui parut très irréel –  des bombes s’abattaient au cœur de sa capitale, chez lui  – mais dégageait aussi une certaine beauté, que le jeune homme tenta de décrire dans son journal avant de se mettre au lit.  Il existe un mot allemand intraduisible, Schadenfreude, exprimant le plaisir trouvé dans le malheur d’autrui. M'est revenue en mémoire la description que fit Cathérine Cusset dans Le Monde des sentiments mêlés que lui inspirait une image emblématique, reproduite par la plupart des Unes de magazines le lendemain du 11 septembre 2001, cette "gigantesque sculpture moderne, encore incandescente, entourée d'un nuage de fumée noire. Devant cette sculpture, il y a un arbre, et les feuilles sont couvertes de neige. C'est la cendre. C'est très beau." Ce qui me valut la vive réaction d'un ami soulignant que l'horreur ne saurait jamais lui inspirer la beauté. 


Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p. 331

13 octobre 2021

Se dépasser est un bonheur

 « Phyllis Warner, du Mass-Observation, remarqua dans son journal qu’elle et ses concitoyens de Londres étaient les premiers à s’étonner de leur propre résilience. « Découvrir que nous arrivons à tenir le coup est un immense soulagement pour la plupart d’entre nous, écrivit-elle le 22 septembre. Je pense que chacun de nous redoutait secrètement de ne pas en être capable, de descendre en hurlant aux abris, de craquer nerveusement, de s’effondrer d’une manière ou d’une autre, donc cela a été une agréable surprise .»

                            Erik LARSON

 



 

Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p.331

12 octobre 2021

"Petits détails du quotidien     le déployant et le reliant au monde
moments où la vie se créée, se casse, bascule
ou ces autres, insignifiants, qui parfois en font apparaître la trame. »
    Caroline De Mulder



Lu dans:
Inspiré par la quatrième de couverture écrite parCaroline De Mulder pour le livre  "Les sœurs Loveling / De zussen Loveling". Midis de la poésie et Poëziecentrum. 2021

10 octobre 2021

Cruelle pénurie

 "Londres, septembre 1940. L’offensive aérienne allemande contre Londres s’intensifia, (..) chaque soir des dizaines d’appareils déferlaient par vagues successives et pilonnaient la ville sans retenue. (..) Beaucoup de produits, sans être rationnés, commençaient à manquer. Une marque de papier-toilette au moins passa dangereusement près de la rupture de stock, comme le roi lui-même le constata. Il réussit à contourner cette difficulté particulière en s’en faisant directement livrer par l’ambassade britannique à Washington. Avec une discrétion toute royale, il écrivit à son ambassadeur : « Nous sommes à court d’un certain type de papier qui est fabriqué en Amérique et impossible à trouver ici. Un paquet ou deux de cinq cents feuilles à intervalles réguliers serait tout à fait satisfaisant. Vous comprendrez ce dont je parle, la marque commence par B.» Le papier-toilette en question, identifié plus tard par l’historien Andrew Roberts, était du Bromo doux."

                                Erik Larson


Qui ne se souvient des images de caddies aux caisses des grandes surfaces en mars 2020, surmontés d'énormes piles de PQ, et des rayons correspondants vides? Qu'on soit roi, reine ou quidam, à 80 ans de distance, la pénurie de papier hygiénique préoccupe. Mais que sous une royale plume ces choses peuvent se voir subtilement énoncées.

 

Lu dans:
Erik Larson. Trad. Hubert Tézenas. Cherche Midi. 2021. 688 pages. Extrait p.336.

09 octobre 2021

Sagesse du papillon

 "À ses huit ans, son père est emprisonné pour des raisons politiques. Lorsque le petit Vladimir lui rend visite dans sa cellule, il lui offre un papillon. "

                        Carlo Rovelli, évoquant Vladimir Nabokov


Quand les mots manquent, il reste les symboles, tel ce papillon allégorique dans une cellule isolée de l'espace et du temps. Qu'offrirons-nous aujourd'hui à celui qui désespère?


Lu dans:
Carlo Rovelli. Ecrits vagabonds. Lolita et l'Argus bleu. ChampsSciences. 2019. 342 pages.  Extrait. p.11

05 octobre 2021

Sagesse du menuisier

 

"J’ai vu le menuisier
tirer parti du bois
comparer plusieurs planches.
caresser la plus belle
approcher le rabot
donner la juste forme.

Tu chantais, menuisier,
en assemblant l’armoire.
je garde ton image
avec l’odeur du bois.

Moi, j’assemble des mots
et c’est un peu pareil."
            Eugène Guillevic
 


Quelques rimes simples retrouvées par hasard dans une "leçon pour école élémentaire". Je like, comme on dit de nos jours.

 

Sagesse d'une feuille

 

J'ai demandé à la feuille si elle avait peur parce qu'à l'automne les autres feuilles tombaient. Elle m'a répondu : "Non. Pendant le printemps et l'été, j'étais très vivante. J'ai travaillé dur pour aider à nourrir l'arbre et maintenant une grande partie de moi est dans l'arbre. Je ne suis pas limitée par ma forme de feuille, je suis aussi l'arbre tout entier et quand je retournerai au sol, je continuerai à le nourrir, je ne m'inquiète donc guère car je le reverrai très bientôt."
Ce jour-là, le vent soufflait et j'ai vu la feuille quitter la branche, flotter jusqu'au sol en dansant, c'était si joyeux. J'ai incliné la tête, sachant que j'avais beaucoup à apprendre d'elle. "
                Thich Nhat Hanh. 



Ce matin, nous conduirons notre maman, belle-maman, grand-maman à sa dernière demeure. Je fus son premier gendre, quelle aventure. Elle nous a quittés furtivement, sans prévenir, mais sans souffrance inutile non plus. On en est heureux pour elle. 
On annonce du vent, et des feuilles tomberont c'est sûr. Les gosses les ramasseront, et elles nous dérouleront leur tapis jusqu'à la tombe ouverte. Quelques larmes couleront, plus sur nous-mêmes que sur elle: quand vient le moment, la vie bifurque vers une plus grande légèreté. On ne peut rien y faire et un jour nous en serons. Quand, qui ? comment s'empêcher d'y penser quand on jette la première fleur sur la dernière demeure de l'être aimé. Sera-ce moi, peut-être, ou ce parent âgé creusé sur sa canne, ou cette petite fille qui danse dans la bourrasque? Demain n'est jamais sûr, redis-moi que tu m'aimes.


03 octobre 2021

P'tit bonheur

 

 "C'est un petit bonheur que j'avais ramassé
Il était tout en pleurs sur le bord d'un fossé"
                    Félix Leclerc



C'est vraiment tout petit le bonheur, comme nous le remettent en mémoire ces belles lignes de Félix Leclerc. Et tout fragile, à protéger quand il se pointe.

"Lorsque nous étions réunis à table et que la soupière fumait, maman disait parfois :
- Cessez un instant de boire et de parler. Nous obéissions.
- Regardez-vous, disait-elle doucement.  Nous nous regardions sans comprendre, amusés.
- C'est pour vous faire penser au bonheur, ajoutait-elle. Nous n'avions plus envie de rire.
- Une maison chaude, du pain sur la nappe, des coudes qui se touchent, voilà le bonheur, répétait-elle à table. Puis, le repas reprenait tranquillement. Nous pensions au bonheur qui sortait des plats fumants et qui nous attendait dehors au soleil et nous étions heureux.
Papa tournait la tête comme nous, pour voir le bonheur jusque dans le fond du corridor. En riant, parce qu'il se sentait visé, il disait à ma mère :
- Pourquoi est-ce que tu nous y fais penser à c' bonheur ? Elle répondait :
- Pour qu'il reste avec nous le plus longtemps possible."



Lu dans :
Félix Leclerc. Pieds nus dans l’aube. Fides. 2019.

02 octobre 2021

Les ronds dans l'eau

 

"J'épluchais une pomme rouge du jardin
quand j'ai  soudain compris
que la vie ne m'offrirait jamais
qu'une suite de problèmes merveilleusement insolubles.
Avec cette pensée est entré dans mon cœur
l'océan d'une paix  profonde."
                    Christian Bobin




Quand je serai grand, qui sera moi ? L'enfant a jeté un caillou dans l’eau, observant les ronds concentriques et l’image fugace de cette réalité tenue en main qui disparaît quand l’étang l’engloutit. Tous les enfants du monde se retrouvent-ils au fond de la mer dès qu’ils deviennent grands?  A cinq ans, de mon lit je scrutais le ciel immense et ses étoiles, avec la vague inquiétude qu'un jour je m'y dissoudrais comme le caillou dans l'eau. Je scrute encore le ciel, mais sa beauté aujourd'hui surpasse l'angoisse métaphysique.



 Lu dans :
Christian Bobin. Noireclaire. NRF Gallimard. 2015. 78 pages. Extrait p. 70

01 octobre 2021

Les trains qui se croisent et qu'on ne prendra plus

 

"S'il s'agit d'aller mieux quand on va déjà bien, d'être plus riche, plus fort ou plus beau encore, le monde d'ici a mille réponses en magasin.
Mais s'il s'agit de se sentir bien malgré tout, de vivre en paix avec soi et ses voisins quand le vent souffle fort, quand la vie est lourde, quand soucis et problèmes sont le lot quotidien, les réponses sont rares."  
                        Francis Dannemark
 


Il y a peu, je lui avais demandé conseil  pour donner vie à un livre que je portais en moi de longue date. Il m'envoya un court texte de présentation pour la 4ème de couverture, si beau que j'hésitai un moment de l'associer à mon nom. Le livre est arrivé hier et je le contactai aussitôt pour lui en offrir le premier exemplaire. Ses enfants m'ont annoncé que "papa s'en est allé paisiblement ce matin". Cela ressemble à ces trains ratés de justesse où une main à la fenêtre vous dit adieu. Là où il est, il le lit peut-être, et sourit des lignes amicales qui en ornent la couverture. Bye Francis, je n'aurai plus le plaisir de partager tes sorties de presse dans mon CaféJournal en avant-première, auxquelles tu répondais le lendemain par un smiley. Mais me dire que ce court texte fut peut-être tes dernières lignes me rend heureux.
 



Lu dans:
Francis Dannemark. Une fraction d'éternité. Le Castor Astral. 2005. 96 pages. Extrait p.36

30 septembre 2021

Départ

 

"Même si tout s'arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s'il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,
Cela valait la peine d'être né,
D'avoir bu à longs traits le vin de l'existence,
D'avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D'avoir aimé, d'avoir lutté, d'avoir pleuré.

Je n'ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l'on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.
Mais j'ai parfois marché sur l'eau, flotté dans l'air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J'ai respiré un peu d'éternité." 
                Liliane Wouters. Le livre du soufi.



 

Lu dans:
Liliane Wouters. Le livre du soufi. Editions Le Taillis Pré. Décembre 2009. 70 pages. Extrait p.64

29 septembre 2021

Automne

"La clarté très claire    comme par temps de grand froid
une lumière de patins à glace de soleil après le vent du Nord
une lumière de fil du rasoir
un air de cristal réfracté
mais l'extrême douceur de juin en septembre
et la tiédeur qui descend en flânant dans le creux des os

Cette journée m'a été donnée
je n'y comptais pas tellement
un jour transparent parmi le lot qu'on a rajouté à ma part
osons le mot malgré l'insolence
ce serait presque du bonheur
partagé avec toi sous le même ciel clair
comme par temps de grand froid
comme juin en septembre.  "
                Claude Roy     Bonheur du jour  Le Haut Bout  26 septembre 1983

 
 

Lu dans:
Claude Roy. A la lisière du Temps. Gallimard. NRF. 1984. 204 pages. Extrait p.168

28 septembre 2021

L'ombre de toi

 

« Je veux bien n’être que ça : une trace dans ta main.» 
                        Yves Namur


S'il y a du Brel dans cette déclaration d'amour sublime, qui rappelle l'inoubliable "laisse-moi devenir / l'ombre de ton ombre / l'ombre de ta main / L'ombre de ton chien", je ne pense pas que j'aurais pu partager ma vie avec pareille dulcinée.


Lu dans:
Yves NAMUR. N’être que ça. Lettres Vives. Coll. Entre 4 yeux. 2021. 92 pages

26 septembre 2021

"Quel est votre moment préféré de la journée ? Il y en a deux. Le matin tôt, au réveil, je regarde les plantes sur la terrasse avant de m'immerger dans le reste, c'est une façon de recueillir mes pensées. Le soir, quand il y a encore de la lumière mais qu'il ne fait plus jour. C'est un moment de passage. La bataille de la journée s'est accomplie, c'est le moment où l’on se rappelle de soi."

                    Carlo Rovelli 


 

 

Lu dans:
Anne-Sophie Novel. Carlo Rovelli : « On ne voit jamais le temps, mais on voit les choses changer ». Le Monde. 15 juin 2015.

25 septembre 2021

Surprendre

 

"Un repas, il n’est pas nécessaire que ce soit toujours délicieux, mais il faut que ce soit mémorable. Il faut déranger, sinon on ne se rappelle pas ce qu’on a mangé. Quand on fait dans notre manufacture un sorbet aux herbes fraîches ou de la glace à l’huile d’olive, en utilisant des olives séchées de Sicile, maturées, on va dans la caricature du goût, mais c’est volontaire." 
                    Alain Ducasse




La gastronomie serait-elle le dernier des voyages capables de surprendre, et de laisser des souvenirs? Louveteaux, nous fûmes gratifiés un soir d'un plat étrange, baptisé par l'intendance "Banane de Mowgli". Prenez une banane, coupez-la en deux dans le sens de sa longueur et fourrez-la de moutarde. Entourez le tout d'une tranche de jambon blanc, savourez. Je me souviens encore du recul provoqué par l'annonce du plat, de la surprise des papilles et des images qui m'en restent cinquante ans plus tard: c'était tout simplement délicieux. Et quand me revient la saveur conjuguée d'un crottin de Chavignol trempé dans un Sancerre frais, partagé avec la famille en roulotte dans le Val-de-Loire, ce ne sont ni le lait de chèvre ni le raisin qui dominent mais l’inoubliable rencontre d'un terroir, d'un savoir-faire, du bonheur d'être ensemble et de la conscience aiguë de la non-reproductibilité d'un moment unique dans notre existence.

 

 

Lu dans:
Alain Ducassse. J'ai besoin de toucher, de sentir, de manger à cru. Propos recueillis par Leo Pajon. Le Monde 24 septembre 2021. page 29

24 septembre 2021

Œuvre intime

 

"Il ne faut pas s'astreindre à une œuvre. Il faut seulement écrire quelque chose qui puisse se murmurer aux oreilles d'un ivrogne ou d'un mourant."
            E. Cioran, Syllogismes de l'amertume
 



Le soir, elle tient une sorte de journal dans son agenda. "Matin: Colruyt, pharmacie, petite promenade au parc. Il y a un an, décès de S. (sa fille). Pourquoi m'en voulait-elle tant?" En quelques mots allusifs, un roman intime se déroule.



 

Lu dans:
Jean Loubry. Penser contre nature. Aphorismes de philosophie. Presses Universitaires de Louvain. Coll. Petites empreintes. 2018. 74 pages. Exergue

22 septembre 2021

Les héros sans gloire

 «Harry Ramos est mort en héros, c'était le type le plus adorable au monde. Il a aidé ses collègues à évacuer, et en descendant, ils ont croisé un homme obèse qui semblait avoir abandonné tout espoir. Harry et un autre de nos employés, Hong Zhu, l’ont aidé à continuer. Ils sont arrivés jusqu’au 30e étage environ, mais l’homme a de nouveau voulu abandonner. Les pompiers qui montaient dans les étages criaient : « Allez, vite, on se relève, on se relève ! » Ils ont conseillé à Hong et à Harry : « S’il ne veut pas continuer, laissez-le ici, et partez, vite. » Hong a eu peur, il a dit : « Harry, allez, viens, on y va. » Harry a répondu : « Non, je vais rester avec lui. » Hong a réussi à sortir. Harry n’a jamais été retrouvé. L’homme que Harry Ramos a tenté de sauver s’appelait Victor Wald, 49 ans, courtier new-yorkais chez Avalon Partners et père de deux enfants. Wald avait été embauché par Avalon à la fin du mois d’août. Plus tard, les familles de Ramos et de Wald ont demandé que leurs noms soient inscrits l’un à côté de l’autre sur le mémorial du 11 septembre."       

                    Garrett M. Graff.  11 septembre, une histoire orale



Quand viendrait l'heure, qui serions-nous? Si ce court texte m'interpelle tant, c'est que je pourrais sans aucun doute être Hong, ma poche de courage étant si menue - ou mon instinct de vie si grand, la frontière est ténue entre les deux. Je pourrais aussi être Harry, par atavisme professionnel, certaines attitudes d'aide étant devenues des automatismes, comme une seconde nature. Je pourrais surtout être Wald, invalidé par son obésité, sa méforme, sa descente pataude ralentissant les autres. Il existe à Los Angeles le Walk of Fame, trottoir célèbre du quartier de Hollywood visité chaque année par 10 millions de visiteurs, pavé de 2 621 étoiles payantes dédicacées à tout ce que l'Amérique compte de célèbre, politiques, industriels, acteurs de cinéma, artistes, sportifs. Que pèsent deux prénoms anonymes - Harry, Wald - côte à côte sur le mémorial du 11 septembre, face à tant de gloire? Rien sans doute, si ce n'est le poids du simple courage, et de la fraternité humaine.




Lu dans:
Garrett M. Graff.  Trad. Jerome Schmidt. 11 septembre, une histoire orale. Ed. Arènes. 2021. 529 pages. Extraits pp 158, 167

Un exercice militaire plus vrai que nature

 

"On était en plein dans notre grand exercice annuel dénommé Global Guardian. Tous les bombardiers étaient armés, les sous-marins étaient à l’eau et les missiles balistiques étaient presque tous actionnés. On faisait ça chaque année, c’était la routine. Un capitaine a dit : « Monsieur, un avion vient de s’écraser sur le World Trade Center. » Je l’ai immédiatement repris : « Lorsque nous sommes en exercice, il faut commencer ses phrases par : “Ceci est un exercice”, histoire de ne pas confondre avec un événement réel. » Il m’a alors désigné l’un des écrans de télévision allumés dans le centre opérationnel. On pouvait voir de la fumée sortir du gratte-ciel. Comme tous ceux qui travaillaient dans le secteur de l’aviation ce jour-là, je me suis dit "Mais comment peut-on s’écraser sur le World Trade Center avec une météo aussi bonne ?"  
            Garrett M. Graff.  11 septembre, une histoire orale



Où on découvre que la lecture de la réalité passe par le filtre du regard, trompé à deux reprises dans le cas de ce récit d'exercice militaire le 11 septembre.

 
 
Lu dans:     
Garrett M. Graff.  Trad. Jerome Schmidt. 11 septembre, une histoire orale. Ed. Arènes. 2021. 529 pages. Extrait p. 46.

21 septembre 2021

Ces jours qui commencent bien

 

«Monsieur  Atta, si vous n’y allez pas maintenant, l’avion va décoller sans vous.  »
                    Garrett M. Graff, Jerome Schmidt. 11 septembre, une histoire orale




Le préposé à l'embarquement du vol pour Boston à l'aéroport de Portland se souvient: "On était tous de bonne humeur. Il faisait très beau, et tout se déroulait sans le moindre problème." Deux passagers avaient l’air égarés, et il s'est dit : «  Ouah, des sièges de première classe. On ne voit plus beaucoup ce genre de billets à 2400  dollars. Il a posé  les questions classiques, quelqu’un leur avait-t-il confié quelque chose à emporter dans l’avion, avaient-ils toujours gardé un œil sur leurs bagages? Ils acquiesçaient, tout sourire, et il en avait déduit que c’était bon. On avait tout juste fini l’enregistrement. Le comptoir était vide. Il dit à l’autre guichetier  : «  Ces passagers sont en retard, mais je pense que nous pouvons tout de même les accepter à bord.  »  On dut les houspiller pour qu'ils se dépêchent. Vingt ans plus tard l'infortuné préposé ne se remet pas d'avoir été celui qui avait laissé pénétrer Mohammed Atta sur le vol American Airlines 11, qui s'est écrasé contre la tour nord du World Trade Center le 11 septembre moins d'une heure plus tard. Il faut parfois se méfier des journées qui débutent trop bien.
 
 


Lu dans:      
Garrett M. Graff.  Trad. Jerome Schmidt. 11 septembre, une histoire orale. Ed. Arènes. 2021. 529 pages. Extrait p. 27.

19 septembre 2021

Sagesse de Julos

 

"Il est très joli ton petit perroquet blanc
mais je ne vais pas le garder
parce que je ne sais pas quoi en faire. "
   Chantal Dellicour



Le vieux barde de Tourinnes-la-Grosse nous a quittés ce dimanche, lui qui transmit tant de petites gayoles où mettre tous nos perroquets blancs dont on ne sait que faire. "Elle me l'avait toudi promis / Une belle petite gayole / Pour mettre em' canari ." Les sobres mots écrits le soir du décès de son épouse, poignardée par un malade mental hébergé à leur domicile, nous avaient émus et interpellés. Il fait partie de ces poètes philosophes qui nous ont rendus meilleurs.



Lu dans:
Chantal Dellicour. Une âme simple. Autoédition. 2021. 146 pages. Extrait p.99
Oscar Sabeau. La Ptite Gayole. 1941. Reprise par Julos Beaucarne en 1981. L'air de la chanson est également l’air de base joué chaque heure au carillon de Louvain-La-Neuve.

09 septembre 2021

Covid pour tous

 Inouï, à quoi une structure aussi insignifiante qu'un virus peut vous réduire.



Rien de majeur, j'expérimente le concept nouveau de vacciné infecté. Quarantaine, repos, patience. L'écriture n'est plus une priorité, mais cela reviendra.

 

05 septembre 2021

 « Entre deux individus, l’harmonie n’est jamais donnée, elle doit indéfiniment se conquérir. »

                 Simone de Beauvoir                         




Lu dans:
Simone de Beauvoir. La force de l'âge. Gallimard. 1960. 704 pages.

04 septembre 2021

Figures de style

  « Dans la vie, il faut éviter trois figures géométriques : les cercles vicieux, les triangles amoureux et les esprits trop carrés. »



Attribuée à tant de gens célèbres, elle oublie l'ellipse, sans doute la plus belle, qui permet de ne pas évoquer dans un texte ou un récit ce qui est essentiel.

02 septembre 2021

Rimbaud

    "On fait tout dire à un silence."
         Sylvain Tesson



Arthur Rimbaud, commence à écrire ses premiers poèmes à quinze ans. À seize, il compose Le Bateau ivre. Pendant trois ans, il tire un feu d'artifice qui fera de lui une des figures majeures de la littérature française, à titre posthume. En 1875, n'ayant publié qu'un seul ouvrage à compte d'auteur tiré à dix exemplaires (Une saison en enfer), il confie à Verlaine le manuscrit des Illuminations, dont il ne verra pas la publication. Puis il se taille et se tait. Pourquoi? Les hypothèses à son silence, se succèdent, variées, nombreuses, oiseuses. Il devient négociant, vend des fusils et des cartouches, commence sa longue traversée de l'ennui. Les lettres qu'il écrit désormais à ses amis et sa famille n'ont plus rien de commun avec ses écrits de jeunesse, simples listes de commerce d'armes, de commandes de livres (le Manuel du tanneur, Manuel du charron, Le Parfait Serrurier, le Manuel du verrier, du briquetier, du faïencier, potier), parfois un catalogue de récriminations sur l'ennui d'être né.  Il meurt à 37 ans d'un cancer généralisé, les obsèques se déroulent dans l'intimité. Il n'y eut qu'un seul article dans la presse faisant état de son décès.  Sylvain Tesson raconte surimpressionnant itinéraire du poète maudit dans une série de chroniques sur France Inter, devenues un livre.



Lu dans:
Sylvain Tesson. Un été avec Rimbaud. Des Equateurs. 2021. 217 pages.

Vivre mouillé

 "La vie, c'est d'être toujours mouillé."

            Antoine Wauters



Pigeons trempés sous l'averse, calfeutrés dans l'attente, à l'image des contraintes qu'impose un costume trop étroit. On rêve de lait au sein, et déjà c'est Nestlé en poudre, de cavalcades cheveux au vent et on tourne dans un manège, de reconstruire Babylone et on calfeutre un abri de jardin. Progressivement l'horizon se rapproche, jusqu'à ce qu'on puisse en toucher les limites, le dieu devient homme.  Ce n'est pas trop grave, c'est vivre, et c'est déjà ça.



Lu dans:
Antoine Wauters. Mahmoud ou la montée des eaux. Verdier. Collection jaune. 2021. 144 pages

01 septembre 2021

Premier septembre


"C'était un professeur, un simple professeur
Qui pensait que savoir était un grand trésor
Que tous les moins que rien n'avaient pour s'en sortir
Que l'école et le droit qu'a chacun de s'instruire
Il y mettait du temps, du talent et du cœur
Ainsi passait sa vie au milieu de nos heures
Et loin des beaux discours, des grandes théories
À sa tâche chaque jour, on pouvait dire de lui
Il changeait la vie."
                Jean-Jacques Goldmann. Il changeait la vie.

 

Première sonnerie, premiers rangs, l'énorme marronnier dans la cour, une lumière d'été rasante, et l'envie que ça se passe bien. On jauge le nouvel instit - pas tous sympas ! comme ce petit monstre en tablier gris scrutant sa classe à la recherche d'un roux, car "il n'aimait pas les roux, tous sournois, à surveiller en permanence". Soixante ans plus tard, je ressens encore la honte de ne pas l'avoir interpellé, mais le combat était trop inégal. L'année suivante heureusement, un instit au costume de clown me réconcilia avec le savoir, et puis un autre encore dont la bienveillance m'habite toujours. Nouvelle classe, nouveau banc avec ses biffures de générations de potaches, ses chewing-gums et ses crottes de nez collés sous le pupitre qu'un doigt explorateur détache, ça commence bien.  On regrette de ne pas retrouver l'ami sympa, turbulent exfiltré vers une école moins parfaite, l'absence totale de filles nous préservant de chagrins plus tristes.  Une année commençait par la personnalisation de la première page de journal de classe par un majestueux JMJ - Jésus Marie Joseph - à calligraphier dans le coin supérieur gauche. Par la fenêtre ouverte nous parvenaient l'odeur puissante du bon chocolat des usines Côte d'Or voisines, et les notes gaies de la classe des grands qui entamaient l'année par le cours de chant. Tout ne serait pas triste, mais tout ne serait pas drôle.  C'est loin tout cela, et ayant atteint l'âge où l'horizon du passé se fait plus vaste que celui qui nous attend, on se surprend parfois à préférer l'actuelle incertitude aux vérités énoncées en ces temps-là.


31 août 2021

 Le véritable ami n'est pas celui qui sèche tes larmes. C'est celui qui n'en fait pas couler.

            Proverbe yiddish 

30 août 2021

Choses sans importance


En nous quittant, vers quatre heures, M. Brouard a dit :
"Faut que j'sort' les poubelles."
                     Philippe Delerm.



Et si l'importance donnée aux contraintes matérielles demeurait le meilleur baume pour calmer les inquiétudes?


 

Lu dans:
Philippe Delerm. Journal d'un homme heureux. Seuil. 2016. 262 pages. Extrait p.29

28 août 2021

  "Souvent, au lieu de penser, on se fait des idées."

                    Louis Scutenaire




Lu dans:
Louis Scutenaire. Mes inscriptions 1945-1963. Ed Allia. 1983
 


26 août 2021

Patchwork


"On nous demande l’impossible
alors on rafistole des bouts de possibles
puis on s’en retourne à nos miracles quotidiens. "
            L'ami terrien



Une définition douce-amère de ce qui constitue le fil de nos journées, quelle que soit notre activité. Et le plus incroyable est qu'avec tout cela, le monde tourne.



Lu dans:
L’ami terrien. Les réflexions fantômes. Arbre à paroles. 2021. 240 pages

Déjà l'été s'éloigne


"Terrasse bruyante
A l'été finissant
Étoile filante
Été fuyant
Le soleil trop longtemps
S'est fait attendre
Les premiers champignons
Tendent les bras
Aux feuilles mortes
Qui tombent déjà." 
                Marc Vanwelde
 


Clin d'oeil à ce jeune frère, retraité de fraîche date, qui redécouvre de nouvelles priorités et nous les partage.


25 août 2021

Retour au pays

"Dans chaque perle de rosée

tremble

mon pays natal."

                    Nicolas Crousse


Ce matin, un frémissement dans l'air soudain redevenu lumineux me replonge dans mon pays natal à moi, visages aimés parfois disparus, ses copains d'alors, ses rues familières, des images, bruits, arômes prêts à resurgir de notre mémoire, l'épicerie et les commerces de quartier où on achetait davantage du contact que des marchandises, et toute une ambiance d'années en apparence insouciantes.  Ces retrouvailles ne durent qu'un court moment, mais peuvent illuminer une journée.


Lu dans :
Nicolas Crousse.  Retour en pays natal. Castor astral. 2021. 192 pages.

24 août 2021

Ce qui brille

 "La première fois que Michel Poniatowski fit rencontrer VGE à son grand-père, celui-ci lui dit : « Ton ami doit faire attention. L’intelligence est presque inutile à celui qui ne possède qu’elle. »

                            Philippe Labro 




Lu dans:
Philippe Labro. J'irais nager dans plus de rivières. Gallimard NRF. 2020. 304 pages.

23 août 2021

Petites boîtes, très étroites

 "On danse, les uns contre les autres

On vit, les uns avec les autres
On se caresse, on se cajole
On se comprend, on se console
Mais au bout du compte
On se rend compte
Qu'on est toujours tout seul au monde. "
                Alain Souchon
    


Les pistes de danse accessibles 1er octobre, mais selon un protocole impossible à tenir selon leurs propriétaires qui en rejettent tous les termes. Le port obligatoire du masque,  "incompatible avec l’ADN de notre secteur, à savoir se retrouver les uns contre les autres. Puis les gens fument et boivent. Nous ne pouvons pas transformer nos lieux de fête en zones de flicage, en forçant nos clients à remettre leur masque. Ce serait source de conflit avec eux. Et ces consignes incessantes finiraient par les faire fuir, grand saut final vers la faillite." Pour les mêmes raisons financières, les organisateurs de fête refusent toute jauge, revendiquant de fonctionner à pleine capacité pour atteindre la rentabilité. "Puis, limiter notre public n’a aucun sens, parce que celui-ci se concentre toujours sur la piste de danse et devant le bar. A quoi bon laisser des espaces vides ? "  A peine réveillés, on croit qu'on rêve, mais non puisque c'est écrit dans le journal.


 
Lu dans :
Julien Bosseler. Les boîtes de nuit refusent  le masque et les jauges. Le Soir 23 août 2021.

21 août 2021

Kaboul août 2021

 "J'ai lavé le visage de ton avenir."

        Henri Michaux. Agir, je viens.


Images émouvantes de l'aéroport de Kaboul: des mamans ne pouvant embarquer confient leur bébé aux soldats qui les hissent à bord des avions. Espoir et désespoir confondus: la perte de ce qu'on a de plus cher pour lui assurer un avenir meilleur. Que deviendront chacun de ces gosses, et le chagrin de leur mère?


 

Lu dans :
Henri Michaux. Face aux verrous. Collection Poésie. Gallimard n° 258. 1954. 288 pages.

20 août 2021

Hier ist kein warum

 "Assoiffé, j'ai remarqué un beau glaçon qui pendait dehors, j'ai ouvert la fenêtre et je l'ai pris. Un gardien du camp est venu vers moi et me l'a arraché brutalement des mains.

—    Warum ? lui ai-je demandé dans mon pauvre allemand.
—    Hier ist kein warum, m'a-t-il répondu, et il m'a repoussé vers l'intérieur.
                    Primo Levi


« Hier ist kein warum. » Ici, il n'y a pas de pourquoi. Les mots de Primo Levi résument sobrement ce que tentent de créer les régimes totalitaires, où qu'ils soient: créer un espace où il n'y aurait pas de pourquoi. Dénoyautant hier des mirabelles, tâche modeste par excellence que nous offre sans retour un arbre généreux, mon esprit gambadait sur les promesses de ces autres fruits merveilleux que sont les petits-enfants: seront-ils artistes, artisans, aventuriers, commerçants, docteurs, ou créateurs de mondes que nous ne pouvons même pas   imaginer? Quel trésor que ce plat de mirabelles et cette balade dans tous nos possibles, cet espace préservé où nous sont permis tous les pourquoi , et surtout les pourquoi pas? Et si c'était à ce bonheur simple mais précieux que rêvaient au même moment ces 650 naufragés entassés à l'aéroport de Kaboul dans un avion cargo à destination d'Abou Dabi, privilégiés car rescapés? 
 




Lu dans:
Santiago Amigorena. Le ghetto intérieur. Folio. P.O.L. 2019. 180 pages. Extrait p.191

19 août 2021

Darwin

 "Au zoo. Toutes ces bêtes ont une tenue décente, hormis les singes. On sent que l'homme n'est pas loin."

                        Émile Cioran



Lu dans:
Émile Cioran. Écartèlement. NRF Gallimard. 1990. 184 pages.

18 août 2021

Harmonie

 "Le temps restera très nuageux à couvert avec de faibles pluies ou de la bruine par intermittence ce mercredi, selon les prévisions de l’IRM. La possibilité d’apercevoir des éclaircies restera limitée."

                Météo du mercredi 18 août 2021



Quand le bulletin météo se met au diapason de l'information générale, l'annonce et la résume en quelque sorte, cela crée de la cohérence. L'an passé, un magnifique printemps débouchant sur un long été jouait les contrastes avec une actualité difficile et apparaissait comme une erreur de casting. Cette année-ci tout rentre dans l'ordre par la magie d'un grand ensemblier qui a su harmoniser les couleurs du temps et celles de notre monde.

 

16 août 2021

Sagesse militaire

 "Afghanistan : vingt ans après leur chute, les talibans reprennent Kaboul sans combat."
            Jacques Follorou. Le Monde. 16 août 2021

« On ne saurait tenir les troupes longtemps en campagne, sans porter un très grand préjudice à l’État. »
« L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat. »
            Sun Tzu. L’Art de la guerre  孙子兵法 . 1078.

 

14 août 2021

Bonheur

 "Pour être heureux il faut éliminer deux choses : la peur d'un mal futur et le souvenir d'un mal passé."

        Sénèque
 
 
Cela sonne comme une évidence, mais tout le monde n'est pas Sénèque. Plus accessible au grand nombre, cette simple perception au quotidien que "le bonheur, c'est d'avoir quelqu'un à perdre (Delerm)" et se réjouir de sa présence.

 

Lu dans:
Philippe Delerm. Journal d'un homme heureux. Seuil. 2016; 261 pages

13 août 2021

La rouille c'est la vie

 "La rouille d'une vieille voiture, c'est un témoignage de vie. Tout ce qu'elle raconte est saturé d'ancienneté, d'une histoire qui n'a pas été retouchée. Elle a une texture absolument unique, quelque chose d'impossible à fabriquer ou acheter."

            David Freiburger



Les contraintes CO2 nous ont amenés à nous défaire de nos deux fidèles véhicules diesel de 11 et 14 ans d'âge avec regret: il n'était de griffe, d'enfoncement, de souillure sur les sièges, de vignettes aux vitres, d'odeurs mêlées, de menus objets dans les portes qui ne fussent porteurs de souvenirs de voyages, de gardes de gosses, de départs et de retours, bref de tout ce qui fait une vie. On les devine sur d'autres routes moins exigeantes, où elles recommencent une autre existence, ou pire à la casse après avoir été démembrées de tout ce qui peut revivre sur le marché des accessoires d'occasion. On recommence donc une nouvelle vie de voiture qui brille et sent bon, mais hélas on ne recommence pas la nôtre.





Lu dans:
David Freiburger. Patina. Hot Rod Magazine. Avril 2007. Extrait page 61, cité par David N. Lucsko. Junkyards, Gearheads, and Rust : Salvaging the Automotive Past. Johns Hopkins University Press. Baltimore. 2016.

12 août 2021

Blood Brothers

 "Lueur gaie-triste de ton regard
quand tu te demandes où se passe ta vie. »

                Claude Roy 
 
 

C'est l'histoire de deux jumeaux séparés à la naissance, faute à pas de chance et à la pauvreté. L'un élevé dans l'aisance d'une famille adoptive aura tout, l'autre rien. Le rideau tombe sur la question qui tue: pourquoi n'ai-je pas été donné, moi? La comédie musicale Blood Brothers (en plein air au Karreveld, dans le cadre du festival d'été Bruxellons), est un moment de bonheur et de réflexion dans un quotidien parfois morose.


Vu au :
Blood Brothers, de Willy Russell. Mise en scène: Jack Cooper et Daniel Hanssens. Une coproduction de Bulles Production, Cooper Production et La Comédie de Bruxelles. 21 représentations du 11 juillet au 30 août 2020 au Festival Bruxellons (Karreveld).

10 août 2021

Humour du confinement

 "La cabane au ca(na)youx rouvrira,
 rouvrira bien qui rouvrira le dernier !
Pour tout grand saignement : 06.98.07.26.86. "
            Panonceau annonçant la fermeture (temporaire?) d'une huitrière pour confinement (Oléron Les Salines)


Facétieux comme un canaillou, synonyme de coquin, espiègle, malicieux, ce panneau ornait encore ce cabanon aux huîtres en juillet, lors d'une promenade dans les Salines. Mauvais signe? L'humour est parfois ce qui reste quand la réalité est trop dure.