jeudi, avril 30, 2020

Sagesse des étourneaux


 "Un soir sur la Loire, Jean-Christophe Bailly observe le mouvement perpétuel d’une bande d’étourneaux formant sans fin des figures liquides, triangulation de points noirs partis puis se retournant tout soudain comme une limaille attirée par un invisible aimant qui se déplacerait dans le ciel […]. Condensation de ce qui est non seulement libre mais véritablement libéré et agi dans le ciel, signature d’une pure ivresse du vivre, en un battement singulier et rêveur».


Avec Corine Atlan dans son beau Petit éloge des brumes on se laissera emporter par la contemplation de "ces vols d’étourneaux déployant leurs figures liquides dans l’air du soir. Comme la masse mouvante de la brume, composée de myriades de particules d’eau en lien les unes avec les autres, les sociétés humaines forment elles aussi un ensemble où évoluent des millions d’individus distincts mais reliés par des fils invisibles – moins libres sans doute que les oiseaux dans le ciel qui, eux, savent d’instinct se laisser traverser par le souffle du vivant, par le Vide, dont l’Ouvert de Rilke est peut-être l’autre nom. Quel vent invisible pousse ces nuées à tournoyer ensemble, à travers l’espace et le temps, vers une destination qui leur échappe ?"



Lu dans :
Corinne Atlan. Petit éloge des brumes. Folio 6693. 2019. 128 pages.

mercredi, avril 29, 2020

Sagesse du thé


"J'ai lu que les paysans en Chine qui cultivent le thé n'ont pas les moyens d'en boire. Du coup, ils boivent de l'eau chaude qu'ils appellent thé blanc."
                                         Jean Hegeland

Faut-il croire tout ce que disent les livres? L'image était sans doute évocatrice, et la métaphore élégante, mais s'est avérée largement erronée. Tôt après après avoir posté la citation de Jean Hegeland samedi passé, ma connaissance du thé s'est élargie grâce à vos réactions bien documentées. Eh oui, le thé blanc (Bai Cha) existe bien, côtoyant le thé vert et le thé noir sans rougir, une sorte de "thé primeurs" comme le connaissent les meilleurs crus vinicoles. Il s'agit de feuilles de thé qui ont très peu été traitées (découpe, torréfaction, etc.) et sont savourées aussi fraîches que possible, contenant moins de théine mais d'un goût délicat, assez coûteuses de ce fait. Rien à voir donc avec un ersatz du divin nectar mais plutôt une dégustation subtile pour nez fin. Bref, le thé blanc n'est pas au Thé des Moines® ce que le café de couvent est au Moka d'Ethiopie®, autant savoir! 

Par ailleurs, suggérer que les cultivateurs de thé chinois soient à ce point impécunieux que la consommation de leur récolte leur soit refusée semble abusif. Si de très nombreux thés coûtent cher, il en existe également de fort bon marché consommés à la campagne comme les brasseurs buvaient leur lambic et les vignerons leur pinard. 

Last but not least, l'eau chaude. L'étonnement devient ici surprise divine. L'eau chaude est bien plus consommée en Chine que l'eau froide, que la médecine chinoise considère comme négative à l'équilibre interne. On en consomme donc en hiver en particulier, mais également toute l'année. Les cantines scolaires servent de l'eau chaude. Dans les trains, chaque wagon a son samovar d'eau chaude. Et si le voyageur ne spécifie pas au restaurant, même à un très chic dîner d'affaires, qu'il souhaite boire son eau froide, il a de bonnes chances de la recevoir chaude. Tout ceci ne remet pas en question la précarité économique des paysans chinois cultivateurs de thé, bien réelle, mais l'image que Jean Hegeland se fait de l'eau chaude en Chine semble déformée par un solide biais ethnocentrique. Oserions-nous poursuivre la métaphore suggérée dans le précédent billet: l'eau chaude, même dans une chambre de maison de repos de 3 mètres sur 3, a aussi ses bienfaits, comme nous l'enseigne la médecine chinoise, et nous enseigne la précarité des opinions approximatives sur des coutumes lointaines. 



Lu dans:
Merci à Jeanne-Marie Andries-Kaisin et à Maunu Klimis, amateurs éclairés de ce blog, de thé et de culture chinoise, pour leurs interpellations de qualité.
Thé des Moines®, Moka d'Ethiopie® espèces renommées de thé et de café
Jean Hegland. Dans la forêt. Traduit par Josette Chicheportiche. Ed. Americana. 2017. 304 pages. Extrait p. 172

lundi, avril 27, 2020

Ce que dissimulent les pétales


"Voulant dégager le visage de la morte ensevelie sous les fleurs, il ne trouve sous ses doigts qu’un amas de pétales. Le corps de la femme avait disparu. Et ses propres mains s’étaient elles aussi déjà effacées. Il ne restait plus que les pétales des fleurs et le vide lumineux. De discrets fils irisés flottaient ici et là soulignant les trajets de la lumière et du vent.»
                            Ango Sakaguchi


Jamais les pétales d'un printemps n'auront été aussi beaux que cette année, délivrant une réalité complexe tissée de vie et de mort. Sur nos écrans, les récits d'insécurité se multiplient alors que sous nos fenêtres le printemps s’éclate. J'écoute longuement la désespérance d'un patient esseulé dans son appartement habité par les portraits de son épouse décédée. "Comme mes Chimay me manquent, et ceux avec qui je les partageais trois fois par semaine." On ne voit plus les terrasses de café de la même manière quand on a entendu d'aussi sobres récits. Dehors, un jeune court, léger comme la vie et comme les pétales qu'il soulève dans sa course. Légers comme lui, nos neveux cet après-midi nous font la surprise du muguet, messagers de la vie qui continue. La douceur de ce moment a quelque chose de poignant.


Lu dans :
Corinne Atlan, citant Ango Sakaguchi. Petit éloge des brumes. Folio 6693. 2019. 128 pages.

dimanche, avril 26, 2020

Du lit à la fenêtre, les vieux ne bougent plus


 "Hier, il s’est passé un truc incroyable. On est passés devant la ferme de Mamita. A vélo, en rase campagne, on l’a reconnue tout de suite, avec le bel étang derrière. (..) Chaque pièce, chaque porte, leur appartient encore. Et mille objets à eux hantent cette maison qui était leur maison. Le piano sur lequel joue le petit est celui de Bon-papa. Le mixer avec lequel on a fait du gaspacho hier est celui de Mamita. On a toujours leur vieux parasol, leurs tulipes poussent toujours dans le jardin. Tout a changé mais tout est pareil. Les grands-parents, on a beau frotter, ça ne s’en va jamais vraiment. (..) La trace qu’ils ont laissée, comme des milliards d’autres grands-parents, est indélébile. Elle fait de vous une personne particulière, qui n’aurait pas été la même si vous ne les aviez pas connus." 
                                Julie Huon


N'embellit-on pas le passé? Grands-parents nous-mêmes maintenant, quels souvenirs conserveront nos petits-enfants de ces séances de WhatsApp du dimanche matin, "viens Virgile, dis bonjour à Papy", et des souris en gomme envoyées par la poste?  En voulant les protéger, la pandémie a externalisé "les aînés" sans leur fixer de date de retour, plus de cloches à Pâques, plus de grand-mamy à la sortie des classes, plus de circuit pour les petites autos, plus de chocolat chaud durant la varicelle. Ils étaient la réserve naturelle pour les imprévus de l'existence, leur maison un refuge protecteur et un terrain d'aventure. En quelques jours, sans avoir vieilli pour autant, c'est eux qu'on protège désormais car ils sont devenus ce qu'on appelle avec pudeur "une population à risque". Saluons l'embellie: 4 mai pour les merceries, 11 mai pour les petits commerces, 18 mai pour les écoles et les coiffeurs, 8 juin (?) pour les restos. La "population à risque" sortira quand on aura un vaccin, on y travaille pour l'automne 2021. Il faudra en réapprendre des choses à ce moment-là.

Ceci n'empêche pas d'avoir une pensée affectueuse pour tous ces moutards chéris, qui n'ont rien demandé et se questionnent sur la réalité d'un danger qui leur échappe.  Nous fûmes marqués par la mort de Kennedy, l'homme sur la Lune, la chute du Mur de Berlin. Ils le seront sans doute par ce printemps 2020 et son confinement inégalitaire. Ils auront appris à vivre de longs jours durant avec leurs frères, sœurs, parents, du jamais vu auparavant. Ils auront, pour les plus chanceux, apprivoisé les claviers, les écrans, les réseaux et surtout le chaos, ce qui leur sera bien utile dans le monde de demain. Comme le conclut une belle chronique du Soir d'hier ils auront été "patients, impatients, calmes, nerveux, supportables et insupportables. En même temps. Mais renforcés par ces contradictions quotidiennes. Le monde de demain sera différent. Vous serez marqués. Soyez le pour le meilleur."





Lu dans :
Julie Huon. Jour 36 : les grands-parents . Chroniques d'un confinement. Le Soir. 25 avril 2020. 
Carte blanche. J’ai septante ans aujourd’hui. Lettre à mes enfants et petits-enfants. Le Soir 24 avril 2020

samedi, avril 25, 2020

Les oubliés du déconfinement


"J'ai lu que les paysans en Chine qui cultivent le thé n'ont pas les moyens d'en boire. Du coup, ils boivent de l'eau chaude qu'ils appellent thé blanc."
                                    Jean Hegeland


On est parfois à la recherche d'une image pour décrire une situation complexe à partager. Celle d'une belle-maman dans sa maison de repos par exemple, choisie pour son jardin verdoyant, son restaurant aéré, ses salons de lecture, de coiffure, de piano et le soin mis à organiser des après-midi récréatives. Bref une nouvelle vie dans la vie, jusqu'à l'arrivée de l'invité surprise. On n'entre plus, et on ne sort plus. En somme comme une escale de deux nuits offertes dans le renommé Burj-al-Arab à Dubaï où par manque d'avions on se retrouverait confiné à vie dans une chambre de 3x3 avec air conditionné et repas servis en chambre.  Je l'ai, mon image pour cette vie sans vie: cette eau chaude que les paysans de Chine appellent le thé blanc.




Lu dans:
Jean Hegland. Dans la forêt. Traduit par Josette Chicheportiche. Ed. Americana. 2017. 304 pages. Extrait p. 172

vendredi, avril 24, 2020

Sagesse des bulles de savon


"Confortablement installée à ma fenêtre, je goûtais la morsure du soleil, un bouquin à la main.  (..) L’apparition soudaine et virevoltante de trois bulles de savon qu'un enfant, sur le balcon d’au-dessous, s’amusait à former avec une paille, de l’eau et du savon arrêta mon regard. La futilité, la gratuité de ces bulles surgies de nulle part m’ont sortie de ma torpeur pour me rappeler à la réalité (..):  la vie est surgissement gratuit. "
                        Yseult Rontard



Covid-19, cinquante nuances de noir. Les yeux pleins de chiffres et de courbes, les oreilles abreuvées jusqu'à plus soif d'avis d'experts, en oublierons-nous cette évidence: la vie est de l’imprévisible incarné. De notre venue au monde jusqu'au départ, les bulles irisées de nos existences sont marquées du sceau de la beauté, de la fragilité, de l'imprévisibilité  et de la légèreté d'exister. Heureux enfants qui en cette époque anxiogène gardent la capacité de n'être que des éclats de vie sans s'imaginer un destin ou se prémunir contre un avenir sinistre. A sa maman qu'elle sent désemparée, une de nos petites filles dédicace un dessin: "courage maman, ça va aller, tu fais si bien ce qu'il faut faire." Avec des gosses pareils, plus besoin de lire Maître Eckhart ou Montaigne, «nous sommes de grands fols. Je n’ai rien fait aujourd’hui. Quoi ? N'avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la plus fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. »




Lu dans:
Yseult Rontard. Carnets de la drôle de guerre. Philosophie Magazine. 23 avril 2020.
Michel de Montaigne. Les Essais (1588)

jeudi, avril 23, 2020

Chronique du confinement


« Allez, il est bientôt 22 heures. On enlève son pyjama de jour, après cette grosse journée, et on met son pyjama du soir. »
                                        Alya Aglan


"On n’avait aucune raison de prendre la voiture (la vraie voiture, la voiture sérieuse pour le travail, les courses, les vacances), alors tous les quatre, on est allés dans le garage se mettre au volant de la 2CV. Elle nous a immédiatement reconnus. « On va promener ? On va promener ? », qu’on a fait, comme avec le chien. D’habitude, en avril, elle a déjà pétaradé dans toutes les petites routes du coin, zigzaguant follement, toute capote escamotée. Alors on l’a découverte quelques minutes pour qu’elle puisse un peu respirer et se défoncer aux pollens de printemps. C’était chouette. On a mis de la musique en faisant semblant de changer les vitesses et en se penchant comme dans un virage. En voulant attraper [le sac] , on a frôlé un petit objet lisse et froid comme du métal. Un cylindre argenté qu’on a ouvert du bout du pouce, qu’on a doucement dévissé, avant de se tourner vers le miroir du pare-soleil. Vestige souriant de la vie d’avant. Quand sur la bouche, pour sortir, on ne mettait pas un masque, mais du rouge à lèvres." (Julie Huon)


Je me suis réveillé en sursaut, tant la lumière était forte: déjà 8 heures? Non, 14 heures, la nuit était une sieste. Lundi? Non, mercredi, 23 avril, saint Sosthène. Bardane (Sicile), comme prévu ? Non, Anderlecht, et l'absence de bruits d'autos dans la rue n'est pas un dimanche sans voitures, d'ailleurs pas de bruits de vélo non plus. Des détonations alors, comme on l'a lu dans le journal? Non, une moto ancienne qui n'a plus roulé depuis des mois. Et où sont les avions? Les avions se reposent, leur nuit est longue. Et où sont les gens? Personne ne le sait, y en a partout cachés dans leurs tanières, certains se disputent car ils ont les nerfs. Certains se risquent dehors, masqués car le fond de l'air effraie. Il se lit que c'est un peu comme une retraite, comme quand on était au collège et qu'il nous fallait rentrer en nous pour renaître. Il se lit aussi que dans deux semaines on va remettre tout cela sur les rails, et que ce sera comme un "born again" dont on sortira meilleurs. Reprenons-nous: on est mercredi, 14 heures, y a du travail mais pas du vrai, on peut sortir mais pas loin, on est en famille mais pas comme en vacances, on est en bonne santé mais pas sûrs, et dans la tête c'est comme quand on a fumé un pétard mais qu'on ne l'a pas fait. Une chose est sûre, demain ça ira bien.



Lu dans:
Alya Aglan. Rire de nous-même. Gallimard. Tracts de crise. 17 Avril 2020. N° 51 Extrait page 6
Julie Huon. La vie en pause, jour 32 : les objets . Le Soir 21  avril 2020.

mercredi, avril 22, 2020

Les six degrés de séparation


 "Avez-vous entendu parler de la théorie des « six degrés de séparation » ? Selon une étude réalisée en 1929 par le Hongrois Frigyes Karinthy, nous sommes reliés à n'importe quel autre habitant de cette planète par une chaîne de relations individuelles comprenant au plus six maillons. Une nouvelle étude de 2016 fait descendre le chiffre à 3,6. Certaines innovations récentes ne doivent pas être étrangères à ce phénomène de «rétrécissement du monde ». En creusant bien, vous n'êtes donc pas si loin de pouvoir prendre un café avec Barack Obama ou Nathalie Portman, selon ce que vous préférez."
                        Cyril Bruyelle





Lu dans:
Nous, humains. Ed Alisio. 2019. 256 pages.  Extrait p.27



mardi, avril 21, 2020

Sagesse de Lucie


"Avant son transfert à la morgue, le brancardier a mis la valise sur le corps de la patiente décédée."
                                Marion Muller-Colard
 


Lucie, une aide-soignante bénévole s'interroge sur le dernier voyage d'une victime du Covid-19, interpellée par cette misérable valise contenant ses derniers effets jetée en équilibre instable sur le brancard. Est-ce donc ainsi que les hommes meurent en cette période trouble où se mêlent les vidéos-gags des mille manières de tromper l'ennui quand on se retrouve face à soi-même, et la solitude extrême de ces pauvres dépouilles interdites de toilette mortuaire, faisant l’objet "d’une mise en bière immédiate dans un sac plastique" (décret du 1er avril 2020, traitant des défunts atteints du Covid-19). A ceux qui ne se scandalisent guère à l’idée qu’on évacue dans la hâte une dépouille en la chargeant d’une ultime valise, elle se signale disponible 24 heures sur 24 pour venir faire les toilettes des défunts au centre hospitalier. Le vieux Sophocle, en 441 avant notre ère, plaçait dans la bouche d'Ismène l'éternel «J’obéis, prudente, à la nécessité», à qui s'opposait la farouche détermination de sa sœur Antigone pour que chaque personne reçoive le respect et la dignité minimale lors de son dernier voyage: « Qui sait si sous la terre on juge comme nous ? Car ce n’est pas une loi d’aujourd’hui, ni d’hier / qu’un instant abolit comme un instant la fonde / mais l ’éternelle loi plus vieille que le monde." 
Et comme Antigone était devenue, le temps d’un voyage, les yeux d’Œdipe, vous devîntes, Lucie, notre lumière.    


Lu dans:
Marion Muller-Colard. Lettre à Lucie. Gallimard. Tracts de crise. 10 avril 2020. N° 42. Extraits pp 3-5

lundi, avril 20, 2020

Ceux qui soufflent


"Quand j'étais en quatrième primaire, j'ai participé à un atelier théâtre. L'objectif était de préparer un spectacle pour Noël. J'étais d'autant plus motivé que le professeur avait déclaré que j'avais énormément de talent et qu'il allait me trouver une place en vue. Un rôle à ma mesure...  J'ai fait le bœuf. Pendant une heure, habillé d'un costume brun, portant une cagoule avec des cornes, j'ai soufflé sur une poupée en plastique, tentant d'oublier les rires de mes amis dans la salle. Seul l'infortuné âne tout de gris vêtu avait l'air aussi désemparé que moi. Joseph et Marie parlaient, les anges chantaient et nous, on soufflait encore et encore. Et pour chasser la honte ou par fierté, nous n'arrêtions plus de souffler."
                                Vincent Flamand




Lu dans:
Vincent Flamand (Auteur), Emmanuel Carrere (Préface). Quand Dieu s'efface. Ed Fidélité. Coll. Béthanie. 2019. 107 pages. Extrait p.100

samedi, avril 18, 2020

T'as pas deux euros?


"Il y a quelques jours, dans une rue de Liège, j'ai croisé un ange. Il portait un pull, un pantalon crasseux et sentait la bière. Je courais à perdre haleine pour attraper un train. (..) Il pleuvait. Alors, comme je le craignais, l'homme me demanda : «Tu n'as pas une pièce de deux euros ? » N'étant ni l'abbé Pierre ni un modèle de conscience citoyenne, je lui lançai : «Non, pas de monnaie, désolé. » (..) C'est alors qu'advint l'imprévisible. D'une voix amusée et tendre, le clochard dit simplement : « Ben non, ce n'est pas que vous n'avez pas de monnaie, Monsieur, vous êtes pressé, c'est tout ». Il n'y avait pas de jugement dans cette affirmation, simplement quelque chose comme une délicate fraternité : celle de deux pauvres types qui, si loin qu'ils puissent être l'un de l'autre, n'en partageaient pas moins la même humanité précaire et titubante, de deux gars qui, malgré tout, venaient de se rencontrer. Touché, je me suis retourné et j'ai vu ce visage ouvert, ces yeux rieurs qui m'offraient l'hospitalité. (..) Je lui ai souri. «Vous avez raison, je suis simplement un mec qui se dépêche toujours, sans trop savoir où il va d'ailleurs.» Pendant un instant, le temps s'est arrêté, il n'y avait plus que l'ange et moi, quelque part dans la Principauté. Puis, une poignée de main et le retour du quotidien. Pourtant, il a raison, l'ange : je suis un homme pressé, toujours un peu ailleurs, convaincu malgré moi de devoir accomplir une destinée, je fuis. "
                    Vincent Flamand



Un jour lointain, par grande surcharge, je dépassai un clochard au soleil, et l'enviai. Plus paumé que ça, tu meurs, et pourtant sa richesse en temps disponible me fit envie. On se ressaisit rapidement de pareille folie, mais le souvenir de ce court moment d'égarement m'est resté en mémoire.



Lu dans:
Vincent Flamand (Auteur), Emmanuel Carrere (Préface). Quand Dieu s'efface. Ed Fidélité. Coll. Béthanie. 2019. 107 pages. Extrait pp.96, 97

vendredi, avril 17, 2020

Substituer les liens aux biens





"Sans connaissance, on gobe tout ce que l'on voit. Personnellement, une manière pragmatique que j'adopte est de comparer ce que je vois à la télé avec notre quotidien. Voyez-vous dans votre entourage proche autant de haine que ce qu'on voit sur les écrans ? Pour moi, la réponse est non. "
                            Cyril Bruyelle


On ne sait guère quand, dans une journée banale, surgira la pépite. Ce soir, deux de nos petites voisines viennent déposer des dessins d’œufs et de cloches entourant un sobre "merci docteur". Dans quelques jours, elles entameront le Ramadan avec leur nombreuse famille et j'apprécie d'autant plus la symbolique de nous souhaiter une bonne fête de Pâques. Un moment béni ne venant jamais seul, un ami médecin me transmet ce soir le beau texte rédigé par les autorités musulmanes recadrant ce Ramadan 2020 dans les contraintes sociétales du Covid-19. Texte exemplaire témoignant, pour ceux qui en douteraient, que l'intégration de nos amis, patients, voisins musulmans est réelle. Ses dernière lignes, "invitant à vivre le Ramadan de cette année dans le recueillement et l’introspection et en nous éloignant des aspects matériels, de rester ouverts au dialogue et à l’entraide avec les personnes qui ont d’autres convictions religieuses et philosophiques, même si nous n’avons malheureusement pas la chance de partager avec elles nos repas de rupture du jeûne cette année. Et enfin, de prier pour les malades, les défunts et toutes les familles endeuillées ou qui vivent actuellement dans la souffrance ou l’isolement" constituent un message de simple humanité auquel nous pouvons tous adhérer.  Inventons une société où le culte des liens se substituera au culte des biens, comme cette fin de journée inattendue nous y invite.





Lu dans:
Cyril Bruyelle. Nous, humains! Alisio. 2019. 256 pages. Extrait p.247

jeudi, avril 16, 2020

Un excellent paresseux

« Je choisis une personne paresseuse pour faire un travail difficile, parce qu’elle trouvera un moyen facile de le faire. »
                                            Bill Gates



Lu dans:
David B. Yoffie et Michael A. Cusumano. Strategy Rules : Five Timeless Lessons from Bill Gates, Andy Grove, and Steve Jobs, Harper Collins, 2015.
Idriss ABERKANE. L'Âge de la connaissance. Laffont. Poche. 2019. 504 pages

mercredi, avril 15, 2020

Où se cachent donc les coronavirus?


"Depuis quelques semaines, une question court les labos : quelle est l’anagramme de « chauve-souris » ? La réponse n’est pas évidente, mais tout à fait d’actualité : « souche à virus ».
                    Nathaniel Herzberg (Le Monde)



Merveille de résilience vis-à-vis des maladies infectieuses, la chauve-souris est l’objet de nombreuses études qui cherchent à percer le secret de son système immunitaire inné qui en a fait le réservoir croisé de l'épidémie de SRAS en 2003, ou celle du coronavirus MERS en 2012. Mais aussi la fièvre hémorragique Ebola, et ses 11 000 morts, en 2014-2015, ou le virus de Marburg, qui a tué plusieurs centaines de personnes, entre 1998 et 2000, en République démocratique du Congo, et en 2004-2005, en Angola. Ou encore les poussées mortelles du virus Nipah, en Malaisie, à Singapour et au Bangladesh, dans les années 1990 et 2000, ou de virus Hendra, à la même époque, en Australie. N'en jetez plus, « Souche à virus » n’est plus une plaisanterie. Lors d'une vaste étude comparative sur la présence de coronavirus à travers le règne animal, sur les 12 333 chauves-souris testées, 1 065 se sont révélées positives, contre 4 des 3 470 primates, 11 des 3 387 rongeurs et 2 des 1 124 humains. Autrement dit, 98 % des coronavirus retrouvés provenaient de ces petits mammifères volants. Un vrai mystère : comment ces animaux résistent-ils à tant de pathogènes mortels pour les autres espèces ?  Le percer pourra certainement mieux nous préparer à affronter les virus à venir en développant des traitements. Ceci dit, quand on évoque "la" chauve-souris, seul mammifère capable de voler,  c'est en réalité plus de 1 300 espèces qu'on parle, un quart de l’ensemble des mammifères connus. Méconnues et mal aimées, les chauves-souris évoquent l’atmosphère lugubre des films d’horreur. Vingt-quatre espèces ont été recensées dans notre pays (vingt sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale), abritées en hiver dans les souterrains (caves, grottes) et parfois les arbres creux, soit des lieux relativement humides où la température est constante et jouissant d’un calme parfait. En été, les chauves-souris préfèrent la chaleur des boiseries, des greniers et des coffres à volets. Elles peuvent aussi occuper des trous d'arbres. Autant de réservoirs à Coronavirus, que les scientifiques redoutent de voir disparaître comme objets d'études immunitaires. Autant savoir.
 

 

Lu dans:
Nathaniel Herzberg. Les secrets de la chauve-souris, « souche à virus » au système immunitaire d’exception. Le Monde Sciences. 13 avril 2020.

lundi, avril 13, 2020

La fugue du père


"Derrière les lames du store, le ciel blanchit. Gabriel est debout. Depuis trois semaines qu'il vit en pyjama, il se sent alourdi de ses pantalons, de sa chemise, de son gilet de laine, de sa veste. Il pend à son bras sa gabardine dans la poche de laquelle il a glissé son béret. Aucun adieu à la chambre 123 : il est déjà sorti. C'est une matinée de printemps qui se souvient de l'hiver.  Qu'ils ne s'aperçoivent pas trop vite que je suis parti ! Depuis vingt ou trente minutes que je marche, mon cerveau s'est comme réveillé, là-bas, soigné, surveillé, rassuré, j'avais peur de mourir. Ici, sur ce trottoir, je ne crains rien, et si mon heure doit venir maintenant, j'entrerai dans la mort debout. Cela fait si longtemps qu'il n'a pas vu le monde, celui des autres, des inconnus. Depuis des années, il ne saisissait du monde extérieur que quelques reflets sur l'écran de télévision qu'il avait tendance à délaisser puisqu'il s'endormait dès huit heures dans son fauteuil. Il parcourait aussi le journal, tendait une oreille lasse aux flashs d'information du transistor. Tout cela était peu de chose; il avait fini par oublier ce qu'étaient ses contemporains. Et voici que, par ce matin encore frileux d'avril, il les croise sur un trottoir ou marche à leurs côtés."
                                    Jean-Marie Alfroy.




C'est l'histoire d'un homme âgé, veuf, isolé et malade qui prend la fuite. Ainsi commence le roman de Jean Marie Alfroy, une histoire de fugue qui se pourrait prémonitoire en cas de confinement prolongé pour nos aînés. On évoque quelques mois, jusqu'à la fin de l'année. Mais quelques mois, quand il n'en reste que peu à vivre, équivalent à la perpétuité. Ah les vieux, que n'a-t-on fait pour leur bien? Sortis de leur environnement familier pour les protéger des chutes, de la dénutrition, du gaz; au revoir le chat, le facteur, Fatima, la concierge.  Privés depuis peu de visites extérieures pour les protéger du virus, confinés ensuite en chambre pour les protéger des autres pensionnaires, ils se voient accablés actuellement pour la plupart d'une double peine: à la fois confinés ET infectés. Tout ça pour ça! Quelle tristesse de ne plus trouver les mots pour justifier notre absence prolongée. On leur faisait un coucou-bisou par la fenêtre pour les protéger de nous, et maintenant c'est d'eux qu'on se protège. De cette épidémie on aura appris, comme me l'écrit malicieusement un ami, que "certes, l'incertitude est inconfortable, mais toutes nos certitudes sont si ridicules."




Lu dans :
Jean-Marie Alfroy. La fugue du père. NRF Gallimard. 1984. 180 pages Extrait page 26-30

dimanche, avril 12, 2020

L'oeuf oublié


"Quand tout est fini, que tous les œufs ont été trouvés, à grands cris et grand émoi, personne ne s’aperçoit que l’on a oublié un œuf.
Personne ne l’a trouvé, personne ne s’en est inquiété. Un œuf qui restera, sera détruit, ne laissera pas de trace."  
                        Jacqueline de Romilly


Si Noël est une fête tendre, Pâques est traditionnellement une fête joyeuse, et la symbolique de la pierre tombale roulée sur le côté aurait pu inspirer de bien beaux textes par ces temps de confinement. Évidemment, tout cela finira, et se feront à nouveau de belles fêtes, et cela fait du bien d'y penser. Mais faire comme si, cette année, est difficile.


Lu dans :
Jacqueline de Romilly. Les oeufs de Pâques. Prologue à Astropoulos est mort. Fallois. 1992. 232 pages

samedi, avril 11, 2020

Sagesse du jardin zen


« Ce jardin date du XVe siècle. Presque rien n’y a changé depuis. Hors de ses murs, les hommes se sont agités, combattus, entre-tués. À l’intérieur des murs, des jardiniers et des religieux ont entretenu la paix du jardin en soignant les arbres, les feuilles et la paix de leur cœur en se plongeant dans la méditation et la prière. La sagesse de quelques-uns compense et pardonne peut-être la folie de tous les autres. »
                                    Robert Guillain


Robert Guillain rapporte dans Orient Extrême ces propos d'un moine ratissant une étendue de sable blanc face à un temple zen. Récit édifiant,  mais pourquoi opposer la sagesse des moines jardiniers à la supposée "folie de tous les autres" qui, les mains dans le cambouis d'un monde déboussolé, en  assurent au quotidien la bonne marche? Ratisser le sable de son jardin nous revient à tous, tâche d'autant plus méritoire qu'à l'extérieur le chaos est intense. La liturgie chrétienne place dans la semaine de Pâques, entre la cène, le calvaire et le tombeau vide une journée "sans", pause où il ne se passe rien, suspendue dans l'absence complète de projet. Moment propice pour ratisser notre jardin intérieur, laissant la place à un avenir inattendu. Ce que nous laissent nos récits d'enfance n'est que faiblement corrélé à notre degré de foi adulte, mais la force de ces images symboliques transcende les religions. Nous avons tous à certains moments un carré de sable blanc à gratter, et les circonstances que nous traversons y sont particulièrement propices. 
 
  

Lu dans:
Robert Guillain. Orient extrême, une vie en Asie. Seuil. 1986.
Corinne Atlan. Un automne à Kyôto . Albin Michel. 2018. 306 pages.Extrait p. 129

vendredi, avril 10, 2020

Parcelles de bonheur


"Entre la maison et l'épicerie,
il y a des petites parcelles
de bonheur
un oiseau, un jardin,
le bonjour d'un ami,
un sourire d'enfant,
un chat se prélassant au soleil
en quête de caresse.
Remarquez-les ou ignorez-les.
Le choix vous appartient
toujours.
                            Annelou Dupuis



Un jour il y a longtemps sur la berme centrale du viaduc de Drogenbos un graffitis rageur proclamait "vite, beaucoup, loin, mal". La sagesse met parfois du temps à percoler, un virus nous y aide, remettant en valeur le lent, le peu, le proche et la relation à valeur ajoutée. Depuis trois semaines ma rue et mon quartier se laissent découvrir sous divers éclairages neufs, qui valent parfois bien des paysages lointains. On peut ignorer cette découverte et râler, mais on rate quelque chose qui ne se représentera pas de sitôt. 

jeudi, avril 09, 2020

Sagesse des chênes solidaires

"Je veux parler de deux chênes robustes
qui     côte à côte
résistent à la tempête de l'hiver
et malgré vents et marées
croissent et font de la prairie la fierté
car tous deux sont forts.
Au-dessus     ils se touchent à peine mais
en remontant jusqu'à la source
émerveillés     vous découvrirez
que leurs racines sont entremêlées
inséparablement."
                    Henry David Thoreau


Cela porte un beau nom, la "timidité des cimes" (« crown shyness »), mystérieux phénomène qui pousse les arbres à maintenir une certaine distance entre leurs feuillages. Ils s'approchent mais ne se touchent pas, formant des labyrinthes de lumière entre leurs branches. Ils seraient une centaine d'espèces à maintenir entre eux une distance, appelée « fente de timidité », typiquement entre 10 et 50 cm bien qu'il n'y ait aucune règle. Il existe aussi une timidité souterraine : dans ce cas ce sont les racines qui ne se touchent pas. Il y a des arbres très timides d’en haut mais pas d’en bas et vice versa. Pour les racines comme pour les cimes, nous n’avons pas d’explication. Lorsqu’ils n’ont pas de voisin, ils ont tendance à s’agrandir indéfiniment, quel avantage auraient-ils donc à ne pas se toucher?  Ce comportement d'évitement pourrait être interprété comme une perte d'espace au bénéfice de l'arbre voisin, le développement individuel s'estompant au bénéfice du développement de l'espèce. Ou aussi comme un moyen de laisser la lumière mieux pénétrer la forêt. Peut-être y trouvent-ils un avantage sélectif et évolutif face aux maladies contagieuses en cas de présence de parasites non volants, les arbres timides étant alors moins susceptibles d'être contaminés malgré une répartition assez dense dans l'espace. La timidité vécue comme une force tranquille... Et si les arbres nous apprenaient un nouvel art de vivre ensemble, où la distanciation sociale rimerait avec attention à cultiver la bonne distance, celle qui étreint sans étouffer?  Un jour viendra où on substituera pour traduire la «crown shyness» , le terme de "fente de timidité" par celui de "fente de solidarité".



Lu dans :
Henry David Thoreau, cité par Cécile Bolly dans L'arbre qui est en moi. Ed Weyrich. 176 pages.
Francis Hallé. Plaidoyer pour l'arbre. Actes Sud. 2005
Christine VAN ACKER. L’en vert de nos corps. Préface de Vinciane Despret. Arbre de Diane. Coll. « La tortue de Zénon ». 2020. 228 pages.

mardi, avril 07, 2020

La trame des jours et son contraire


"Pourquoi est-ce que je pense à mon ami malade? (..)
Il est désormais emmuré dans son corps
prisonnier de l'hôpital où les oiseaux ne volent pas (..)
Il fait paisiblement chaud et beau     Le soleil
semble content d'être soleil         II est facile
d'oublier le mal et la douleur et la cruauté
parce que le doux printemps     la clarté du matin
les arbres bientôt verts     les oiseaux dans le ciel
et le silence du jour écoutant le silence
feraient croire aujourd'hui qu'il est bon d'être né."
            Claude Roy


Relire Eluard, "il y a un autre monde mais il est dans celui-ci." Deux ramiers refont leur nid à l'endroit précis où l'an passé ils couvaient leur nichée. Dans la rue la sirène d'une ambulance, et en même temps l'orchestre des fenêtres du 20 heures. Le patient déclaré perdu à Mulhouse, revenu à la vie à Fribourg et qui retrouve son village du Haut Rhin. Le vieux compagnons qui place ses mains dans l'empreinte précise de celles de sa femme, de part et d'autre de la vitre qui les sépare, et ils sourient. Les bout'choux qui s'étreignent, se quittent , se retrouvent le jour de la fin du confinement. L'espoir d'un jour qui lève, l'angoisse de l'obscurité qui vient. Qui suis-je donc, si semblable et si différent au cours d'une même journée? Le va-et-vient du bonheur des uns et de la détresse des autres tisse une trame où tout est vrai, et son contraire. 




Lu dans:
Claude Roy. La fleur du temps. 1983-1987. NRF. Gallimard. 1988. 356 pages. Extrait p. 349


Sagesse des pirates


"Toutes les enfances, même infernales, ont un paradis qui peut tenir dans une poche de pantalon, comme un mouchoir. Les uns y essuient leurs larmes, les autres y gardent des odeurs, des parfums, y serrent comme des écureuils quelques menus trésors : un caillou, une queue de lézard ou d'orvet, quelques brins d'herbe, ce qui toujours pèsera plus dans la mémoire de l'homme que les livres, les cathédrales, tous les musées du monde."
                                    Guy Goffette
                           

Une soirée. Une soirée habitée par les nouvelles du monde, par cette pandémie omniprésente, par la lecture du Monde diplomatique qui en analyse les causes et le futur. Éteignant ma tablette surgit un dernier WhatsApp, frais comme un rire d'enfant. "Merci les parents! Les enfants sont très sensibles à ce genre de petites choses ces derniers temps... un petit œuf en chocolat, une petit gomme au vin,... c’est un peu notre manière de les gâter aussi. Ils sont en pleine forme ici, Basile et Jeanne ont joué toute la journée au jardin déguisés en pirates, construit une cabane, une enfance insouciante assez éloignée des fils d’actualité dont ils ont l’air de se foutre royalement... ils attendent tous les soirs 20:00 pour aller un peu crier dehors, taper sur leur tam-tams et jouer au ballon dans la rue avec notre locataire Mateo. A mon avis cette période restera gravée en eux comme un bon souvenir qui leur aura permis de vivre à leur rythme au moins une fois dans leur vie."  Le rayon de soleil que nous envoient ces petiots illumine ma fin de journée; il faut croire les journaux, mais aussi les pirates dans leur cabane d'enfance. Éduquer un enfant n'est pas du dressage, c'est l'é-lever comme on élève une offrande vers le ciel, comme on élève (construit) un mur de protection, l'autorisant à s'inventer un monde autre que le nôtre, qu'il construira un jour. 

 

Lu dans:
Guy Goffette. Elle, par bonheur, et toujours nue. Gallimard. Folio. 2002. 155 pages. 

lundi, avril 06, 2020

La bonne distance rapproche


"Oubliés les câlins
et vive la nouvelle gentillesse
garder la distance
retenir les bras
et étendre le cœur."
                    Sophia Wilson




Étendre le cœur. Comme le note finement la philosophe Svenja Flaßpöhler, la crise du Covid-19 se caractérise par un renversement radical des hiérarchies établies : "au cours des dernières décennies, la ville était l’objet – hors de prix – de toutes les aspirations. La campagne tient désormais ce rôle. En temps normal, la production est l’objet de tous les éloges. Nous réalisons aujourd’hui la valeur primordiale du travail re-productif : soin apporté aux malades, aux aînés et aux nouveau-nés, approvisionnement, etc.(..) Notre fils grandit, tâtonne pieds nus dans la chaleur du salon, attrape du papier à dessin dans les rayonnages. Comme souvent, il se contente de peindre une ligne sur la feuille. Satisfait de son œuvre, il la jette aussitôt. “Le bloc de papier est presque fini, et je ne pourrai pas en racheter”, lui dis-je. Il reprend alors la feuille et peint le dos de toutes les couleurs. Il y a des effets positifs à cette crise : l’abnégation et la durabilité deviennent des nécessités ; la solidarité et le soin deviennent des devoirs sociaux fondamentaux."  Et une attention accrue apportée à l'autre, si proche et parfois si négligé. Moment propice pour redécouvrir ce mélange de vertus - le courage, la simplicité, l’honnêteté -  que George Orwell appelle la “décence ordinaire”. Si nous parvenons à perpétuer cette bonté qui émerge dans la période difficile que nous vivons, malgré les prévisions sombres, nous vivrons peut-être mieux.



Lu dans:
Sophia Wilson. La Couronne. Médecin et psychiatre (Nouvelle-Zélande). Publié dans Hektoen International, numéro de printemps 2020, rubrique Poetry.  www.hektoen.org

samedi, avril 04, 2020

Une maison dans le coeur


"Les flammes ont dévoré entièrement la maison où je suis né
alors je me suis embarqué      pour distraire mon chagrin (..)
il me semblait que toutes les joies de mon enfance étaient brûlées dans ma maison.
À ce moment     une femme         dans une barque
j’ai cru voir la lune se reflétant dans l’eau
si elle voulait         je me rebâtirais une maison dans son cœur."
                        Thou-Fou.




Étrange, mais les mots se bloquent ce matin pour exprimer les sentiments divers que m'évoque cet étrange confinement, si inégalitaire. Se lisent à longueur de colonnes de belles réflexions sur le retour en soi, les activités ludiques et les apéro-skype: la vie peut être belle dans son chez soi. La retraite forcée, qu'on sait limitée dans le temps, devient un ponton où s'imaginent les voyages futurs, où se projettent les rêves de tant de belles rencontres. A trop l'évoquer, la gêne de ceux pour qui le confinement est une épreuve se double d'un sentiment de honte: de ne pas être pas riche, de ne pas avoir d'amis, de ne pas aimer les concerts sur Auvio, de ne pas être sportif. Quand les circonstances de la vie ont vu partir dans les flammes tous nos rêves d'enfance, le distanciement social accentue le confinement intérieur. Un patient confiait ne plus avoir osé mettre un pied dehors depuis un mois, mais le pire "c'est que je suis dans un tel état de découragement que lorsque je regarde les journaux télévisés j'ai le sentiment que cela ne me concerne plus." 
M'habite, lancinante, cette interrogation sans réponse: comment peut-il être que certains mettent tant d'années pour atteindre l'endroit où moi je suis né?



Lu dans:
Judith Walter (Judith Gautier). Le Livre de jade. Alphonse Lemerre, éditeur. 1867 . La maison dans le coeur. Extrait pp. 35-36.

jeudi, avril 02, 2020

Courage, ça va aller !





"This too will pass" ("Cela aussi passera")
            Sagesse persane et hébraïque, reprise par Abraham Lincoln


Du fonds des temps m'arrive ce vieil adage qui puiserait ses racines philosophiques dans Maimonide, soulignant la fugacité du temps dans les moments de détresse comme de bonheur. Il se dit qu'un monarque oriental l'aurait reçue de ses sages, phrase qui se devait d'être vraie et appropriée en tout temps et en toutes circonstances. Un hasard heureux glisse dans mon courrier ce matin un dessin d'une de mes petites-filles reprenant presque mot pour mot l'antique sagesse. Occasion propice de confronter notre quotidien à celui de nos très lointains ancêtres: la souffrance, l'inquiétude face à la maladie, la mort et les aléas de l'existence survoleraient-elles les siècles sans modification substantielle?  Entre le cri de détresse de ces parents ayant perdu leur enfant de douze ans par covid-19 et la plainte transcrite par le poète Tymnès au début de notre ère "où es-tu, douce colombe si belle à voir, envolée hier dans ce grand silence noir qui étouffe à tout jamais le chant que nous aimions" on redécouvre que si toute souffrance est unique, elle est aussi universelle. Les épitaphes nous racontent les déchirures d'hier avec les mots d'aujourd'hui: "Je n'avais que cinq ans et la mort vint me prendre / Ne pleurez pas: j'étais sans crainte aucune / J'ai peu vécu, c'est vrai, mais m'en vais sans apprendre / L'humain mensonge et l'humaine infortune." (Lucien de Samosate, IIème siècle de notre ère). 


Moins dramatique mais tout aussi actuel ce conseil d'Hippocrate face à l'épidémie « partir, tôt, loin et longtemps ». Après l’épidémie, les populations reviennent et rebâtissent. Si on compte des villages désertés pendant la grande peste noire de 1347, qui faucha un tiers de la population européenne, les villes les plus importantes y survivront. Comme le commente le médiéviste François-Olivier Touati, si dans le passé la ville a servi de protection en cas d’invasion, « le premier réflexe pour ceux qui le peuvent, en cas d’épidémie, c’est de s’en aller dans la campagne environnante, à la recherche d’air frais et de moyens de subsistance ». Ce ne sont pas le million de Franciliens ayant déserté en une semaine la métropole pour la province et la mer qui le contrediront. Vers la mer peut-être, mais pas vers ses villes portuaires, points d’entrée privilégiés de toute épidémie, la peste n'a-t-elle pas exterminé en 1720 la moitié de la population marseillaise? La réponse: quarantaine, cordon sanitaire, passeports de santé, maintien des bateaux suspects à distance, villes encerclées d’une palissade, regroupement des malades, à vieilles peurs remèdes éternels. Comme entendu tout récemment, si nous bénéficions d'une médecine futuriste, notre épidémiologie, elle, est médiévale.




Lu dans:
Cécile Peltier. Peste, choléra, tuberculose, les épidémies ont modelé nos villes . Le Monde 30.3.2020
Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poèmes traduits du Grec. 1979. 486 pages.Extraits pp 350, 390