02 avril 2020

Courage, ça va aller !





"This too will pass" ("Cela aussi passera")
            Sagesse persane et hébraïque, reprise par Abraham Lincoln


Du fonds des temps m'arrive ce vieil adage qui puiserait ses racines philosophiques dans Maimonide, soulignant la fugacité du temps dans les moments de détresse comme de bonheur. Il se dit qu'un monarque oriental l'aurait reçue de ses sages, phrase qui se devait d'être vraie et appropriée en tout temps et en toutes circonstances. Un hasard heureux glisse dans mon courrier ce matin un dessin d'une de mes petites-filles reprenant presque mot pour mot l'antique sagesse. Occasion propice de confronter notre quotidien à celui de nos très lointains ancêtres: la souffrance, l'inquiétude face à la maladie, la mort et les aléas de l'existence survoleraient-elles les siècles sans modification substantielle?  Entre le cri de détresse de ces parents ayant perdu leur enfant de douze ans par covid-19 et la plainte transcrite par le poète Tymnès au début de notre ère "où es-tu, douce colombe si belle à voir, envolée hier dans ce grand silence noir qui étouffe à tout jamais le chant que nous aimions" on redécouvre que si toute souffrance est unique, elle est aussi universelle. Les épitaphes nous racontent les déchirures d'hier avec les mots d'aujourd'hui: "Je n'avais que cinq ans et la mort vint me prendre / Ne pleurez pas: j'étais sans crainte aucune / J'ai peu vécu, c'est vrai, mais m'en vais sans apprendre / L'humain mensonge et l'humaine infortune." (Lucien de Samosate, IIème siècle de notre ère). 


Moins dramatique mais tout aussi actuel ce conseil d'Hippocrate face à l'épidémie « partir, tôt, loin et longtemps ». Après l’épidémie, les populations reviennent et rebâtissent. Si on compte des villages désertés pendant la grande peste noire de 1347, qui faucha un tiers de la population européenne, les villes les plus importantes y survivront. Comme le commente le médiéviste François-Olivier Touati, si dans le passé la ville a servi de protection en cas d’invasion, « le premier réflexe pour ceux qui le peuvent, en cas d’épidémie, c’est de s’en aller dans la campagne environnante, à la recherche d’air frais et de moyens de subsistance ». Ce ne sont pas le million de Franciliens ayant déserté en une semaine la métropole pour la province et la mer qui le contrediront. Vers la mer peut-être, mais pas vers ses villes portuaires, points d’entrée privilégiés de toute épidémie, la peste n'a-t-elle pas exterminé en 1720 la moitié de la population marseillaise? La réponse: quarantaine, cordon sanitaire, passeports de santé, maintien des bateaux suspects à distance, villes encerclées d’une palissade, regroupement des malades, à vieilles peurs remèdes éternels. Comme entendu tout récemment, si nous bénéficions d'une médecine futuriste, notre épidémiologie, elle, est médiévale.




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Cécile Peltier. Peste, choléra, tuberculose, les épidémies ont modelé nos villes . Le Monde 30.3.2020
Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poèmes traduits du Grec. 1979. 486 pages.Extraits pp 350, 390

Le nom écrit

"La jeune femme qui rêve accoudée à sa fenêtre
je ne l'aime pas à cause de la maison somptueuse qu'elle possède au bord du fleuve Jaune
mais je l'aime parce qu'elle a laissé tomber à l'eau une petite feuille de saule.

Je n'aime pas la brise de l'est parce qu'elle m'apporte le parfum des pêchers en fleur qui blanchissent la montagne orientale
mais je l'aime parce qu'elle a poussé du côté de mon bateau la petite feuille de saule.

Et la petite feuille de saule je ne l'aime pas parce qu'elle me rappelle le tendre printemps qui vient de refleurir
mais je l'aime parce que la jeune femme a écrit un nom dessus avec la pointe de son aiguille à broder, et que ce nom, c'est le mien."
            Tchan-Thiou-Lin


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Judith Walter. Le livre de jade. Gautier. 1867

01 avril 2020

Une mutation de Covid-19 s'attaque à nos PC

Important! MESSAGE BLOCKED DUE TO VIRAL CONTAMINATION
Due to a massive virus attack attributed to COVID-20, this computer and its Internet access have been disconnected for an indefinite period that could last several weeks.   Because of the virulence of this new virus, which is transmitted from human to machine, destroying all the data it contains and which has already struck several thousand computers in 24 hours, it is recommended you unplug all your PCs, tablets and smartphones now and stop using them to communicate.If you are yourself a carrier of the Corona virus, avoid approaching them from less than 1.5m, even if they are unplugged, as human-machine transmission is still possible.  Because of the virulence of this new virus, which is transmitted from human to machine, destroying all the data it contains and which has already struck several thousand computers in 24 hours, it is recommended you unplug all your PCs, tablets and smartphones now and stop using them to communicate.If you are yourself a carrier of the Corona virus, avoid approaching them from less than 1.5m, even if they are unplugged, as human-machine transmission is still possible.   You will be warned by the media at the end of this new and worrying epidemic.Please disseminate this information widely around you by traditional means (postal mail, traditional telephone connected to the sector, fax, telex ...), avoiding e-mails so as not to spread this new virus.

Important!  MESSAGE BLOQUE EN RAISON D'UNE CONTAMINATION VIRALE
En raison d'une attaque virale massive attribuée au COVID-20 cet ordinateur, ainsi que son accès à Internet ont été débranchés pour une période indéterminée qui pourrait se prolonger plusieurs semaines. En raison de la virulence de ce nouveau virus, qui se transmet de l'homme à la machine, détruisant toutes les données qu'elle contient et qui a déjà frappé plusieurs milliers d'ordinateurs en 24 heures, il vous est recommandé de débrancher dès maintenant tous vos PC, tablettes et smartphones et d'interrompre leur utilisation pour communiquer. Si vous êtes vous-même porteurs  du virus Corona, évitez de les approcher à moins d'1 m 50 même s'ils sont débranchés, car une transmission homme machine reste possible.  Vous serez prévenus par les media à la fin de cette nouvelle et inquiétante épidémie. Prière de diffuser  cette information largement autour de vous par les voies traditionnelles (courrier postal, téléphone traditionnel relié au secteur, fax, télex ..), évitant les courriers électroniques pour ne pas répandre ce nouveau virus.





More complete information in an attached file. Une information plus complète dans cet article de Mediapart du 1er avril 2020




La crise du Covid-20 en direct. Déjà plus de 35 000 ordinateurs victimes dans le monde
1 avril 2020 PAR LA RÉDACTION DE MEDIAPART

Le bilan de l’épidémie s’élève à plus de 2600 ordinateurs infectés en France. Dans le monde entier, les gouvernements ne cessent d’ajuster leurs réponses, entre précautions et tentations autoritaires. Notre fil d’actualités en accès libre.

Dernière mise à jour 22:05  21:07
Une récente mutation du Coronavirus menace nos PC et tablettes. Transmissible de l’homme à la machine, le nouveau virus baptisé COVID-20 a été isolé la semaine passée en Chine. Le spectre d’une seconde pandémie, aux conséquence économiques effroyables, plonge les places financières dans l’effroi.

Fin mars déjà, plusieurs scientifiques de l’université de Pékin avaient découvert, en menant une étude sur l’étendue des divergences entre le SARS-CoV-2 et les autres coronavirus de la même famille, que le COVID-19 virus avait déjà opéré une mutation et qu’il en existait à présent deux formes, l’une de transmission humaine responsable de la pandémie actuelle et une autre ayant la capacité d’infecter le code de nos logiciels informatiques et de se répandre rapidement en déjouant la majorité des logiciels de protection antivirus. Baptisé Covid-20 il se présente comme un logiciel en apparence légitime, mais qui contient une fonctionnalité malveillante qui lui permet de s’installer à l'insu de l'utilisateur et de s’y multiplier rapidement, infestant l’entièreté de l’ordinateur-hôte en quelques minutes. La transmission de ce nouveau virus par l’homme, suspectée au départ par l’observation du grand nombre de PC atteints simultanément dans la ville de Wuhan lors du confinement ayant amené un grand nombre de personnes infectées au télétravail, s’est vue confirmée par son extension rapide aux réseaux informatiques de Lombardie et d’Emilie Romagne et au Grand Est en France.
Démêlons. Toutes ces questions relatives à la mutation du coronavirus font effectivement l’objet de recherches mais à ce stade, nous confirment plusieurs virologues, aucune conclusion issue d’étude objective sur le sujet n’a été publiée.
« La question du fameux danger de la mutation est récurrente dans les cas des épidémies fortement médiatisées. Elle revient systématiquement et est due à une connotation négative associée à la mutation, véhiculée notamment par les films hollywoodiens », explique Simon Dellicour, épidémiologiste et chercheur à l’ULB. Il semblerait néanmoins que dans le cas présent nous sortions de la pure fiction et que la menace mérite d’être prise au sérieux en raison des conséquences que pareille épidémie aurait sur l’économie et le quotidien de millions de personnes.
Dans l’attente d’une confirmation officielle de la menace, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) recommande à l’ensemble des utilisateurs d’un système informatique de débrancher dès maintenant tous les PC, tablettes et smartphones et de cesser de les utiliser pour communiquer. Les utilisateurs porteurs du Corona virus éviteront en outre d’approcher leurs machines à moins d'1 m 50 même s'ils sont débranchés, car une transmission homme machine est possible.  L’agence s’engage à fournir toute information utile quant à l’évolution de cette nouvelle et inquiétante épidémie. Il est demandé aux usagers de de diffuser cette information largement par les voies traditionnelles (courrier postal, téléphone traditionnel relié au secteur, fax, télex), évitant les courriers électroniques pour éviter une dissémination rapide de ce nouveau virus.

31 mars 2020

La tendresse


"Les gens qui s'aiment
trouvent toujours une solution
pour s'aimer davantage."
                    Joël Dicker


Il nous a été tant répété que "c'est la guerre" qu'on finirait par le croire. Mais nous ne sommes pas en guerre, et autour de nous il n'y a pas d'ennemis. Il y a au contraire, plus que je n'en ai jamais vus, des personnes qui s'inquiètent les uns pour les autres, qui vous quittent sur un "prenez bien soin de vous", qui investissent tous les moyens techniques merveilleux de notre époque pour réenchanter le monde. Qui ajustent leurs voix pour recréer les mélodies chantées par leurs parents, telle cette merveilleuse tendresse chantée par Bourvil et qui ce soir nous embrume la vue tant elle est actuelle. On commence dans l'écoute, et à la fin on chante avec. Et les plus sensibles ont quelques perles aux yeux.


"Le travail est nécessaire
mais s'il faut rester
des semaines sans rien faire
eh bien         on s'y fait
mais vivre sans tendresse
le temps vous paraît long
long, long, long, long
le temps vous parait long."
                Hubert Giraud, Noel Roux, Bourvil. 1963

Ecouter La Tendresse



Lu dans: 
La Tendresse, écrite par Noël Roux, composée par Hubert Giraud, interprétée par Bourvil en 1963, puis reprise dès l'année suivante par Marie Laforêt

30 mars 2020

Alice in Wonderland


"Passage à l'heure d'été: à deux heures, il sera trois heures."
                        Rappel aux distraits


Comme tout est simple, c'est Alice in Wonderland, une heure de perdue, six mois de clarté. Sans ordre de police, sans amende, sans règles à interprétation multiple, à deux heures il sera trois heures. Je retrouve ce soir dans un livre un signet sur lequel furent notées à la volée toutes les choses à faire la semaine du 16 au 22 mars: passer au garage pour changer les pneus hiver, remplacer la pile de ma montre, acheter du papier pour l'imprimante, passer chez grand-maman à sa maison de repos, ne pas oublier ma formation continue jeudi soir, caler la date pour le souper des anciens, passer chez l'opticien pour les lunettes... Ce 29 mars, on jette le signet, tout cela c'est de l'ancien monde, il y eut un avant, il y a un après, en moins de deux semaines tout cela paraît aussi éloigné que les fêtes de fin d'année. On gérait le plein, il faut s'habituer au vide: agenda vide, resto vide, église vide, coiffeur vide, frigo vide (enfin, pour certains négligents seulement ), montre à l'arrêt, parcours Adeps vide, réunion scoute vide, école vide, papa plein dès le matin, que mettre à la place pendant deux, quatre ou huit semaines de tout ce qu'on appelait la vie? Étrange expérience tout de même que de découvrir la relativité de l'indispensable. Ici aussi, c'est Alice in Wonderland, mais en plus réglementé tout de même. La police fait la police en rue, et les parents font la police dans l'appartement, expliquant aux marmots qu'entre eux et le coronavirus c'est du sérieux.

Demeure une question sans réponse. Notre monde traîne une série de problèmes récurrents depuis des lustres, "auxquels on travaille" trois pas en arrière deux pas en avant. Que nous faudra-t-il pour nous y attaquer avec la même résolution que pour Covid-19? La peur constituerait-t-elle le seul levier capable de rendre obsolètes en une nuit les règles et les injustices qu'on croyait inamovibles?


28 mars 2020

Lettre d'Italie



 "Va     pensée         sur tes ailes dorées
pose-toi sur les pentes         sur les collines,
où embaument     tièdes et tendres
les douces brises du sol natal
ô ma patrie si belle      perdue
et soudain    muette
rallume les souvenirs heureux dans nos cœurs
parle-nous des temps passés
couvre le son de nos lamentations
et donne-nous  le courage de surmonter nos souffrances."
                Va Pansiero. Nabuccho de Verdi


Une lettre d'Italie, notes d'espoir dans la désolation. L’International Opera Choir - Coro Internazionale Lirico Sinfonico -, qui a suspendu ses activités sans date de reprise, a recréé une salle de répétition virtuelle avec les moyens que la technique offre. Et le résultat est magique, une interprétation du "Chœur d'esclaves juifs", communément appelé "Va’ pensiero", chant d'un peuple enchaîné qui regrette la patrie perdue et la liberté de pouvoir vivre son quotidien habituel. Considéré comme le second hymne national italien, "Va’ pensiero" fait partie de notre histoire à tous, chacun d’entre nous se surprenant d'être capable d'entonner ses premières lignes de mémoire.  La prouesse technique émeut autant que l’œuvre elle-même, la proximité des cœurs compensant la distance: le confinement n'est pas un emprisonnement. Dans chœur on redécouvre qu'il y a cœur, et les images en superposition des rues italiennes vides possèdent une force d'émotion rare. En communion avec les musiciens de l'Opera Choir, nos pensées rejoignent durant ces quelques minutes d’émotion pure ces innombrables personnes qui vivent comme nous la peur de la maladie et l'envie de renaître à une vie meilleure. Il est des moments qui incitent à la bienveillance et des crises qui invitent à laisser les vieilles querelles. Saisissons l'occasion.


Découvrez  Va Pansiero. Nabuccho de Verdi.

https://youtu.be/JTVXEGIS3LE




La petite dame au miroir


"La petite dame se remet du rouge devant la glace
enfile son manteau
prend son sac à main
et lance à la cantonade :
« Je vais boire un verre dans la cuisine, je reviens dans vingt minutes ! »
                  


Les confinés parlent aux confinés. De La Finca, 3 salons, 6 chambres, court et piscine, salle de sport et de cinéma, à Monaco, les messages d'encouragements des sportifs d'exception aux confinés des bas quartiers de ma commune nous arrachent des larmes de bonheur. Comme eux, soyons patients, tenons le cap et la forme, secouons les barreaux de nos prisons en tuant l'ennui par tous les moyens. Roland Garros reviendra, et la Coupe, et Le Mans, Cannes et l'Eurovision. Libérés de nos chaînes, nous serons à nouveau tous tous tous devant la télévision. Heu reux . 



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Julie Huon. La vie en pause. Jour 9. Les repères. Le Soir. 24 mars 2020

26 mars 2020

Masques qui rapprochent


“Ton visage est un endroit qui a marqué ma vie.”
                    Anna Gavalda


Scène de rue, désertée en raison du confinement. Deux humains se croisent, elle est voilée et porte un masque chirurgical qui lui couvre les 2/3 du visage, lui est en jeans blouson et porte un masque en tout point semblable. Que n'a-t-on écrit sur l'interdiction de se cacher le visage, dissimulation ressentie a priori malveillante ou sous la contrainte. Ce matin, croiser ce visage voilé ET masqué m'a paradoxalement rassuré: ce masque nous rassemble au lieu de nous séparer. Par-delà les différences, nous partageons les mêmes craintes dont ce masque anticoronavirus est le parfait symbole. Se montrer à voile découvert n'est pas anodin et suppose qu'on se sente en sécurité, offrant une parole muette à une écoute muette. Le visage de l'autre est mon grand paysage, à qui il arrive de se mettre à l'abri si la tempête ou l'orage menacent. Cette démarche de sauvegarde élémentaire n'est guère clivante comme pourrait l'être le port d'un voile intégral, burqa ou niqab, qui isole. Ce matin, se cacher la face était le partage d'une vulnérabilité.






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Anna Gavalda. Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. J'ai lu. 2001. 156 pages

Une anosmie passagère


"Ce parfum avait de la fraîcheur ; mais pas de la fraîcheur des limettes ou des oranges, pas la fraîcheur de la myrrhe ou de la feuille de cannelle ou de la menthe crépue ou des bouleaux ou du camphre ou des aiguilles de pin, ni celle de la pluie de mai, d’un vent de gel ou d’une eau de source.... Et il avait en même temps de la chaleur ; mais pas comme la bergamote, le cyprès ou le musc, pas comme le jasmin ou le narcisse, pas comme le bois de rose et pas comme l’iris... Ce parfum était un mélange des deux, de ce qui passe et de ce qui pèse."
                                    Patrick Süskind


Jusqu'ici on s'inquiétait de leur toux, de leur fièvre, d'une courtesse d'haleine inusitée et depuis peu on les interroge sur la fragrance ronde, liquoreuse, chocolatée du café fraichement torréfié, ou celle de leur tabac de Virginie aux arômes de fruits secs et de vanille légère. Perçoivent-ils encore la fraîcheur fruitée de leur eau de toilette, le goût de la fraise sur la glace à la vanille, l'arôme du chocolat chaud et crémeux ? On tente d'imaginer la fin du confinement, Pâques, Pentecôte, le 15 août?, mais comment imaginer ce premier retour à la côte  sans que soit perçue cette senteur unique de voile gonflée où se prennent l'eau, le sel, le poisson et le varech mêlés de soleil froid, cet effluve infini de la mer qui se fait souffle, inspiration, expiration, sac, ressac,  rassemblant tous les souvenirs de vacances en un seul. Comment se consoler de la perte du parfum douceâtre et entêtant du tilleul en juin, ou du sent-bon entre talc et lait poupina du bébé sorti du bain. Le retour de l'odorat signera mieux que tout autre signe la fin de l'épidémie: à nouveau s’enivrer du parfum des choses, savourer le goût de la vie n'est guère anodin. 



Lu dans: Lu dans:
Patrick Süskind. Le Parfum. Bernard Lortholary (Traduction). Le LIvre de Poche. 2006.  279 pages

24 mars 2020

Seul dans ma file


« Je suis étendue là, toute seule, enroulée dans les plis sombres de la nuit, de l’ennui, de la captivité, et cependant mon cœur bat d’une incompréhensible joie intérieure, d’une joie nouvelle pour moi, comme si je marchais sur une prairie fleurie par un soleil radieux. Et je souris à la vie dans l’ombre de mon cachot, comme si je possédais un secret magique, par lequel tout ce qu’il y a de méchant et de triste se transformerait en clarté et en bonheur. Je cherche en vain une raison à pareille joie, mais je ne trouve rien et ne peux rester que dans l’étonnement. Je crois que le secret n’est rien d’autre que la vie même ; l’obscurité de la nuit est profonde et douce comme du velours, si on sait bien la regarder ».
                                Rosa Luxemburg. Lettres de la prison.
 

Tous, tous, tous en confinement. Un seul mot pour cent réalités bien différentes, les plus plaintifs n'étant pas nécessairement ceux qui sont le plus à plaindre. Entre l'aventure, l'ennui et le travail la perception de l'héroïsme est fort individuelle. Le même matin je compatis avec une patiente octogénaire cloîtrée comme une béguine dans sa maison de repos où on lui sert désormais les repas en chambre et avec le bravache qui fulmine car il n'y a plus de riz dans les rayons. S'il pouvait, "comme c'est la guerre" il mettrait bien un treillis de camouflage et un casque contre les chiures de corona pour faire la file avec son caddy à l'extérieur de la supérette. Tous attendent l'armistice, croix de fer croix de bois,  annoncée pour le 5 avril: jusque là il faudra tenir les positions. Et si ça durait?  Les pages sublimes écrites par Rosa Luxembourg du fond de son cachot, à l'isolement complet avant d'être abattue "parce qu'elle aurait tenté de fuir", pourraient nous inspirer les jours prochains quand il s'agira d'affronter le temps long avec ce "petit courage" qu'est l'apprentissage de la patience.
 

 
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Rosa Luxemburg. Lettres de la prison. Traduction par Alix Guillain. 1921. Rosa Luxemburg , militante et théoricienne marxiste, est morte assassinée le 15 janvier 1919 à Berlin en Allemagne.

23 mars 2020

Les médecins aussi entendent le tocsin


"Tout est vrai, successivement"
                        Peregrinos
 
Dimanche. Un jardin inhabituellement déserté par le bruit mêlé des avions qui nous survolent dès l'aube, par la rumeur lointaine du ring de Bruxelles, par les bruits familiers de la rue, et à la campagne si j'en crois un ami par l'insolite chant du coq à midi. On dirait un dimanche, et ce n'est pas un dimanche. Il manque ce minime quelque chose qui fait la normalité d'une journée, et paradoxalement nous rassure: le confort d'être sur ses rails. Davantage que la surcharge de travail, l'incertitude est anxiogène. Depuis une semaine, il ne s'est pas passé une journée sans qu'on ait dû réviser ce qui avait été dit la veille, pas une procédure qui ne fut remplacée par une autre, pas un pronostic aussitôt battu en brèche. La figure rassurante du médecin de famille demeure, mais d'où lui viennent alors ses rêves inhabituellement agités, ses doutes quant aux consignes qu'il a transmises et aussitôt démenties? D'où sourd cette peur, jamais connue, d'être du lot des patients sains la veille et sous respirateur le lendemain?  Les images de Bergame (Italie) découvertes ce soir au JT des longs convois mortuaires de camions militaires acheminant les morts anonymes privés de funérailles m'ont glacé le sang: tout ça pour ça? Tant de bienveillance médicale, durant tant d'années, pour aboutir en quelques jours sous une bâche kaki dans un incinérateur éloigné de votre village. Il faut pourtant continuer à y croire, réinventer le sens de notre activité quotidienne, avec cette valeur ajoutée que nous sommes - médecins et patients - sur le même pied, partageant les mêmes angoisses, les mêmes insomnies, la même peur de finir dans un camion militaire, tout nus car les croque-morts n'osent nous toucher pour une toilette funéraire, sans famille pour nous pleurer ou jeter un dernier bouquet dans la tombe. Rester humble, vivre simplement, avoir du respect en toutes circonstances, demeurerait-il la manière la plus facile d'affronter les problèmes au quotidien?
 

21 mars 2020

V'la le printemps

"Printemps     voici donc les longs jours
le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre
le soir est plein d’amour      la nuit on croit entendre
à travers l’ombre immense et sous le ciel béni
quelque chose d’heureux chanter dans l’infini."
                    Victor Hugo. Toute la lyre. Printemps

 
 
On l'oublierait presque, et ce serait moche. Ce weekend, on oublie ce "connard virus" (lapsus d'enfant qui m'a fait sourire) et on se dit que "confinés peut-être, mais pas cons finis". Un oubli technique a privé hier une série d'entre vous de la petite plaquette de mon ami Francis Dannemark promise en PDF attaché, c'est réparé. Comme il me l'écrit ce matin "ainsi, tout ne se perd pas. C'est rassurant. Sur ce, je vais m'occuper de mes poissons. Je ne leur ai rien dit de la situation. Leur lent et harmonieux ballet se poursuit comme si de rien n'était." Le comportement de ses poissons me rassure, comme le vol des oiseaux dans le jardin ce matin. Les voir si libres augure bien de l'avenir, le printemps est davantage un état d'esprit qu'un saison.