17 septembre 2008

Tout voisin est mon étranger

La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d'échapper aux idées anciennes. »
John Maynard Keynes (1883-1946)

Une patiente, brave dame sans âge, sans identité culturelle typée, sans défaut connu ou visible, me confesse aujourd'hui qu'elle ne prend jamais le métro qui s'arrête à sa porte, par peur "car il y a bien trop de singes dedans, à toute heure du jour et de la nuit". J'hésite à réagir, feint ne pas avoir compris, mais elle insiste, "enfin des crollés, des macaques quoi". Lui souffler sans aggressivité que je la trouve raciste la fait opiner, "oui, et elle le revendique, car on ferait mieux de commencer par aider nos pauvres à nous". Ne la jugeons pas, il est décidément difficile d'échapper aux idées anciennes quand l'absence d'horizon, d'instruction et d'audace se conjuguent. J'ai souvent cité Alexis de Tocqueville, dont la lecture de "De la démocratie en Amérique" (1835 et 1840) a enchanté mes soirées. Le hasard me fait trouver un texte écrit la même année (1841) , assez confondant: «J'ai souvent entendu en France des hommes trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on vidât les silos et enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. Pour moi, je pense que tous les moyens de désoler les tribus doivent être employés. [...] Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l'époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu'on nomme razzias et qui ont pour objet de s'emparer des hommes ou des troupeaux. » (Alexis de Tocqueville, Travail sur l'Algérie (1841), in Œuvres complètes, Gallimard, 1962, t. Ill, vol. l, p. 226.) . Bigre, qu'en pense Emmanuel Kant (1724-1804) pivot de la pensée philosophique, dont la légendaire sédentarité (il ne quitta presque jamais sa ville) ne l’empêcha toutefois pas d’être attentif aux mouvements du monde. Il écrit quelques années plus tôt dans ses "Observations sur le sentiment du beau et du sublime" (1764), que « les nègres d'Afrique n'ont reçu de la nature que le goût des sornettes ». Le grand historien anglais James Mill, dont le livre, The History of British India (1817), faisait autorité auprès de l'administration britannique, avait si peu d'estime pour les peuples de l'Inde qu'il affirmait: « Si nos ancêtres, bien que rustiques, étaient sincères, [en revanche] sous leur apparence avenante, les hindous cachent un penchant certain pour la tromperie et la perfidie. Plus proche, Winston Churchill, héros du monde libre dressé contre le nazisme, jugeait les Indiens comme "le peuple le plus bestial du monde après le peuple allemand". Arabes, Africains, Hindous, Indiens, Allemands, nous sommes décidément tous l'étranger de notre voisin, et mon innocente patiente (aux deux sens du terme) possède de solides racines historiques.
Citations lues dans:
Jean Claude Guillebaud. Le commencement d'un monde. Seuil. 2008. 400 p. extrait pp.154, 155, 184

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